Lors des débats sur un projet de loi « glottophobie » visant à victimiser de nouvelles catégories de Français, le député LREM Rémy Rebeyrotte a fait des louanges à la chanteuse Aya Nakamura, qui serait en train de « réinventer » la langue française. Et si ce n’était que le début?


Qualifiée par certains de « Rihanna bleu-blanc-rouge », par d’autres de « nouvelle Johnny à qui on pardonne tout », la chanteuse Aya Nakamura vient d’être hissée au rang d’icône salvatrice de la langue française.

Ce n’était pas chez Hanouna, ni dans un tout autre programme de divertissement, mais à l’Assemblée nationale, en plein débat sur la glottophobie. Un député a encensé la chanteuse avant de l’ériger en bouclier contre les anglicisimes, en sorte de Jeanne d’Arc 2.0 de la langue de Molière.

Si ces propos font plutôt sourire, imaginez, l’espace de quelques instants, cette logique poussée à l’extrême, un avenir hypothétique où de telles déclarations seraient prises au sérieux. Imaginez un futur où les textes de la chanteuse feraient leur entrée dans les programmes scolaires, à  quoi ressemblerait alors un cours de littérature française ?

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Je vous propose un petit exercice fantaisiste, une extrapolation farfelue du monde de demain tant attendu. 2050 en France, un quelconque collège tranquille et sans histoire, une salle de classe inclusive et collaborative, un.e prof.e non-binaire annonce avec un sourire radieux :

« – Aujourd’hui, nous allons étudier un monument de la néo-poésie française, à savoir le célébrissime « Djadja »  d’Aya Nakamura ! Comme vous le savez probablement, cette figure emblématique de la littérature française du début de ce siècle est née en 1995, au Mali. Malgré les nombreux obstacles (misogynie patriarcale, islamophobie d’Etat et racisme systémique), cette jeune racisée, hétéro-cis-genre, non queer, fléxitérienne et musulmane, réussira à insuffler une âme nouvelle à une langue française moribonde. À travers l’étude stylistique de ce texte, nous verrons comment cette artiste de génie a réinventé la langue de son siècle. Mais d’abord, intéressons-nous à son puissant et magnifique message. Térébenthin, veux-tu bien lire jusqu’à la ligne 15 ? »

– C’est bien, le rythme est respecté, mais tu devrais davantage mettre l’accent tonique sur le « dj », ce n’est pas « jaja », mais « Djadja » !

– Alors les enfants, de quoi est-il question dans ce passage ?

– Mais absolument Khawla ! Ainsi, lorsque tu affirmes que la feumé a grave le seum car son ieuv meuké lui lance des yabs(1), tu veux sans doute dire que Nakamura exprime son indignation et sa colère face aux ragots colportés par son ancien soupirant. D’ailleurs, en déclamant : « Y’a pas moyen Djadja/J’suis pas ta catin Djadja », la néo-poétesse lui signifie sa grande lassitude et lui fait savoir qu’elle ne sera plus jamais dupe de ses mensonges, et qu’elle décide de mettre un terme définitif à cette relation destructrice.

– Des questions ? Non ?! Bien, poursuivons, et analysons à présent la forme du néo-poème, que peut-on dire au sujet des rimes ? Personne ? Bon, ce sont des rimes plates/suivies, l’autrice a eu ce trait de génie de délester le texte de fioritures inutiles et d’artifices superflus ; les rimes pauvres, à la limite du dépouillement, s’effacent pour laisser éclater la puissance du message délivré ! Identifions maintenant les champs lexicaux, quels sont les termes qui reviennent le plus souvent ? Oui, très bien Jean-Jihad, c’est « Ô Djadja ». L’interjection « Ô Djadja » est un supplique lancé à l’homme aimé, d’ailleurs, connaissez-vous la définition de ce mot ? Oui, c’est presque un FDP, ce mot désigne un menteur et un imposteur. Nous retrouvons également des allitérations et des assonances ; la répétition des consonnes « d,j », ainsi que  les voyelles en « a » fait subtilement référence au caquetage des poules, et comme vous le savez sans doute, le mot poule se dit « djadja » en langue arabe. On pourrait en dire encore bien davantage à propos de cette monumentale figure artistique du XXI ème siécle, mais le cours est hélas terminé. Demain, nous verrons comment Jul, un autre géant de ce siècle, a réinventé la grammaire et la philosophie de son temps. »

Si cette petite dystopie vous paraît invraisemblable, ne sous-estimez point le pouvoir de nuisance du progressisme, ni les conséquences des jeux clientélistes. Et imaginez un futur, où suite à une fièvre progressiste, pour satisfaire aux besoins d’inclusivité, on se mettrait à réécrire les œuvres de la littérature française. Que deviendrait l’incontournable poème de Louise Labé « Je vis, je meurs », réadapté et simplifié en version rap :

J’kiffe la life, je dead, bang bang, suis plus dans l’game
Bébé, moi j’me noie dans l’chagrin vu qu’t’as pris l’large
C’est le why, je cr’ame, je cr’ame le pèse, suis un nabab
Mon banquier, les keufs, mes ex, croivent que je suis une barge
Mais pour toi bébé, j’débranche le soleil pour t’offrir un kébab.

C’est effectivement très mauvais, mais après tout c’est du rap.

Je m’arrête, rassurez-vous, tout va bien, ce n’était qu’une divagation, même pas un véritable pastiche.

Au fond, pourquoi continuer de voir et de vanter un renouveau quand il est en réalité question de destruction de la langue ? Et comment ne pas penser à ce passage du roman 1984 où le philologue Syme explique à Winston, le personnage principal, en quoi consiste son travail : « Ne voyez-vous pas que le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? À la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. »

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