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Jacques Séguéla, une vraie langue de pub


À 86 ans, il publie un nouveau livre sur l’écologie Ne dites pas à mes filles que je suis devenu écolo elles me croient publicitaire! Portrait d’un forcené de la vie. 


Séguéla, Séguéla… petite ville de la région du Worodougou dans le district de Woroba, au nord-ouest de la Côte d’Ivoire. Non, attendez, Séguéla… est aussi le nom d’un célèbre publicitaire français, cofondateur en 1970 de l’agence RSCG (Roux-Séguéla-Cayzac-Goudard) qui deviendra Euro RSCG en 1991, puis Havas Advertising cinq ans plus tard – il en sera le vice-président, peut-être l’est-il encore –, et puis, et puis, il s’en fiche un peu désormais, il a 86 ans. C’est d’abord un personnage.

Dans l’une des aventures d’Astérix, Le Papyrus de César, Séguéla devient Bonus Promoplus, un conseiller du Prince gesticulateur et fiévreux, en charge du marketing de La Guerre des Gaules. Il en est fier – Onfray et BHL n’ont pas eu cet honneur –, c’est quand même mieux qu’une entrée tardive dans le Larousse.
Demain peut-être, il aura droit à Lucky Luke.
En attendant il publie un nouveau livre, Ne dites pas à mes filles que je suis devenu écolo elles me croient publicitaire ! (Coup de cœur). Une leçon de planète avec un solide mode d’emploi, une pastille de bon sens et trois gouttes de rêve. À son âge, est-il enfin rassasié ? Non, repu de secousses, il n’est pas devenu sage, il se ressemble. Il serait prêt à troquer son renom de vieil Arlequin contre un petit succès – juste une bouffée s’il vous plaît, pour se souvenir, pour l’ivresse, comme un ancien fumeur.
Le succès, c’est son métier.
Retraité ? C’est ridicule.
Mourir ?… Non, pas maintenant, il n’est pas prêt, pas déjà ! Exister, rire, renaître, voilà ! Repartir en campagne, revenir dans la lumière encore une fois, comme un nageur qui se hisse hors de l’eau pour ne pas se noyer, pour échapper à tout – à l’ombre, à la profondeur, au silence, à l’oubli, à la mort lente.
Jacques Séguéla est de ces hommes qui suscitent d’emblée autour d’eux une chaleur, une combustion, une radieuse promiscuité à laquelle, sans en être dupe, il est difficile de résister. Devant lui on se retrouve toujours un peu étourdi, subjugué et libre – de l’aimer ou de le détester. Plaire ou déplaire au fond, quelle différence ? Il sait qu’il éblouit plus qu’il ne réchauffe, et qu’il retentit plus qu’il ne convainc ; il se rend parfois insupportable, mais avec lui au moins on ne s’ennuie jamais. Excellente raison pour se laisser aller à l’aimer.
Quel bagout !

« Beaucoup de ses ennemis au fond ne sont qu’envieux de son ubiquité, de son aisance, de son culot – et jaloux de son appétit »

Quand il vous regarde en plissant ses yeux, mi-archer mongol mi-rieur exténué, la tête fendue comme une poire, on dirait un chat devant une souris ou un bol de crème. Il salive, il tire la langue, il cligne nerveusement des paupières, il ne fera de vous qu’une bouchée, mais seulement si vous lui donnez l’occasion de vous charmer d’abord.
Beaucoup de ses ennemis au fond ne sont qu’envieux de son ubiquité, de son aisance, de son culot – et jaloux de son appétit. Parce qu’il est vivant, et qu’il a de la chance, on le croit vulgaire.
On a tort.
Ce qui prime chez Séguéla, c’est la sensation – sa seule utopie.
En tant qu’intellectuel médiatique, ancien spin doctor de plusieurs présidents, il préfère de loin – mais aussi de près – séduire que comprendre ! Quand il s’émeut, quand il s’engage, c’est par instinct, au feeling, par une poussée de tout son être – les idées viennent ensuite.
Entre nous, les idées, ça va et ça vient, ça crève comme des bulles à la surface des jours. Qu’est-ce qui se cache sous ce mot : aujourd’hui ? C’est cela qui compte : ce qui va imprimer, ce qui va mordre, là, maintenant – le mot, le slogan, la petite phrase.
Tout part d’une intuition soudaine, d’une inflexion de nageoire, d’une facétie de la queue – Séguéla est né sous le signe des Poissons. Il est truite ascendant castor, je crois. C’est pourquoi en nage libre, il excelle.

Est-il devenu sérieusement écolo ? Il semble si optimiste dans son livre qu’on peut raisonnablement en douter.
En politique, il se définit volontiers comme « mitterrandien », ce qui vaut brevet de sagacité et ce qui prouve qu’il y a au moins une chose qu’il n’est pas : socialiste ! La « force tranquille », c’est lui – il a chipé l’expression à Blum ou à Jaurès, qu’importe, mais c’est lui qui a convaincu Mitterrand d’en faire son mantra en 1981. Avec Jospin en revanche, « Présider autrement », ce fut un flop. Trop froid, trop boutonné, trop comme il faut, notre Jospin peut-être.
Ce fut plus solaire, plus facile, plus tropical – ils étaient seuls en lice – de faire gagner les présidents Paul Biya au Cameroun en 1992 ou Omar Bongo en 1997 au Gabon !
Son défaut : il est beau parleur. Il n’a jamais appris à se taire. Ça lui a joué des tours.
On se souvient qu’invité dans une émission de France 2, « Les 4 vérités », en février 2009, il s’était exclamé à propos de Nicolas Sarkozy accusé de bling-bling : « Comment peut-on reprocher à un président d’avoir une Rolex. Enfin ! tout le monde a une Rolex. Si à cinquante ans, on n’a pas une Rolex, on a quand même raté sa vie ! »
C’était con de dire ça à une heure de grande écoute. Il s’excusa, ce n’était qu’une bravade[tooltips content= »A-t-il songé au mot superbe du général de cavalerie Lassalle tué à la bataille de Wagram : Tout hussard qui n’est pas mort à 30 ans est un jean-foutre ?« ](1)[/tooltips]. Non, c’était une bévue – et une faute de goût.
On ne lui a pas pardonné alors.
Trop de gens étaient contents de le punir pour sa faconde.

En 2009, il a publié son autobiographie. Par quelle instigation de l’âme devient-on soi – par exemple Jacques Séguéla ? Aurait-il préféré être Sartre, Mandela ou Coco Chanel ?
Si vous connaissez la veuve de Mao Zedong ou Carla Bruni, c’est parfait – tiens, comme par hasard, bingo ! Il était un ami de Carla, c’est grâce à lui qu’elle a rencontré son futur mari, Nicolas Sarkozy.
Faiseur de roi, faiseur de reine.
Hier, les années 80, les années fric, c’était bien. Les années Covid, ce sera beaucoup moins bien.
Quand on mesure le temps qui reste, l’imparfait, ce temps cruel, se pare soudain d’un attrait auquel de bons auteurs ont donné sa noblesse. Comment ça finit, cette affaire-là, une vie, quand le corps vous abandonne, quand les jours diminuent et que s’accroissent les ombres ?
Oh ! non, pitié, pas ça, pas lui, il ne va pas céder à cet enfoncement dans le nevermore, il ne va pas s’enquiquiner avec des regrets. Le présent, c’est toujours mieux parce que c’est maintenant.

Le ciel sera bleu si on ose.

«La laïcité est donc la religion de la France ?»

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Au-delà de l’aspect politique de l’islam, l’ordre psychique et l’éducation doivent être pris en compte pour résoudre les problèmes auxquels nous faisons face, selon le psychanalyste Jean-Luc Vannier


Après plus de trente-trois années d’enseignement dans les universités en France et à l’étranger, je peux, au nom de nombreux collègues, témoigner des difficultés croissantes à m’exprimer librement dans le milieu universitaire français. L’intolérance religieuse y joue un rôle nettement plus important que celui de l’extrémisme politique. Les professeurs sont conscients du fait qu’ils ne sont pas, hélas, soutenus par une hiérarchie qui, outre la lourdeur des procédures administratives pour de « simples » conseils de discipline, craint avant tout d’éventuels emballements médiatiques. Lesquels pourraient conduire à une crise politique. Le slogan est et demeure « Pas de vague ». En raison de leur histoire, la compréhension du terrorisme islamiste et de l’extrémisme de droite diffère en France et en Autriche. La montée de l’extrême-droite en France peut, en grande partie, s’expliquer par l’inaction du pouvoir politique face à la menace islamiste : sublata causa, tollitur effectus (« La cause supprimée, l’effet disparaît »). 

L’inaction des élites politiques 

Dès 1995, les services français du renseignement intérieur (DST et RG) signalaient dans des rapports confidentiels le danger posé par le lien entre l’islamisme et diverses formes de criminalité dans les banlieues des grandes villes françaises. C’était la « principale menace pour les dix prochaines années », selon l’un des rapports de l’époque. Mais les autorités – quel que soit le parti politique au pouvoir – n’en voulaient rien savoir et ne souhaitaient rien entreprendre afin de ne pas mettre en danger la paix civile : « il ne faut pas allumer un incendie que nous serions incapables d’éteindre » selon l’un des spécialistes[tooltips content= »Les violences de 2005 dans plusieurs banlieues auront prouvé la justesse de cette analyse. »](1)[/tooltips]. Cela a notamment permis à de nombreux responsables politiques locaux de garantir leurs réélections en s’assurant, contre diverses subventions, de l’appui du « vote musulman ». Beaucoup de ceux qui crient aujourd’hui au loup n’auront pas été les derniers à le faire entrer dans la bergerie. Le prix à payer est malheureusement devenu très élevé dans notre vie quotidienne.

À lire aussi, Alain Finkielkraut: Samuel Paty, le dévoilement et le déni

Dans les années 1990, ces mêmes services de renseignement ont accordé une attention particulière au concept d’islam « activiste ». Cela concernait des personnes qui, par leur engagement et leurs activités militantes, s’efforçaient d’influencer ou de modifier le cadre législatif, voire constitutionnel de l’État, en tentant de le rapprocher ou d’y intégrer les normes religieuses de la charia. Et ce, en tenant scrupuleusement compte du fonctionnement démocratique des institutions. Ce terme d’islam « activiste » a été occulté par les attentats de septembre 2001 – on pensera au mécanisme du « souvenir-couverture » de Freud[tooltips content= »Sigmund Freud, « Des souvenirs-couverture », Œuvres complètes, III, 1894-1899, PUF, 2016, pp. 253-276. »](2)[/tooltips] – et recouvert par des termes réducteurs dans leur opposition tels que « islam modéré » et « djihadistes ». Cela a relégué dans l’ombre le phénomène sans doute le plus délétère pour notre société. Si la psychanalyse ne prône pas une catégorisation et une typologie excessives – une approche plus spécifique de la psychologie – il serait intéressant de réactiver ce concept d’islam « activiste » afin de se débarrasser d’une dichotomie devenue complètement inopérante, sauf à masquer l’essentiel de la problématique.

L’islam politique directement visé en Autriche

Ce concept vient opportunément de ressurgir au travers de la différence – ô combien manifeste – de traitement du terrorisme islamiste entre Paris et Vienne : si le président français entend lutter contre « l’islam radical », le chancelier autrichien a bien saisi la nécessité de cibler également « l’islam politique ». La nuance est loin d’être purement sémantique : le premier porte tout son effort sur le pic, aussi spectaculaire que tragique, de l’iceberg terroriste, le second élargit son combat à sa couche médiane. Plusieurs spécialistes autrichiens, universitaires ou militaires, semblent moins hésiter que leurs homologues français à qualifier l’islam de « projet politique », ne serait-ce qu’en invoquant l’alinéa 7 de l’introduction du texte coranique qui précise : « Le Coran est une Constitution Suprême qui organise la vie – tant spirituelle que temporelle – des Musulmans qui vivent dans la Cité-État ». Sans doute l’option même de désigner « l’islam politique » ou « activiste » comme un des éléments de réponse judiciaire aux attentats terroristes est-elle d’un maniement politique – et électoral – plus sensible en France qu’en Autriche.

La police déployée dans Vienne au matin du 3 novembre 2020 © Ronald Zak/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22509494_000011.
La police déployée dans Vienne au matin du 3 novembre 2020 © Ronald Zak/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22509494_000011.

Le volet judiciaire mériterait à ce titre une réflexion approfondie, ne serait-ce que la tendance croissante à l’utilitarisme pénal dont le paradigme dans la réalité serait sans doute l’incapacité à prononcer des peines privatives de liberté en raison du manque de places dans les établissements pénitentiaires. Ou bien encore la mise en cause de l’équivalence symbolique entre acte et sanction dont témoignent les controverses suscitées par la notion de « rappel à la loi » pour des actes peut-être susceptibles d’intégrer le registre des délits. Sans parler de la confusion, déjà dénoncée par Lacan en 1951, entre une recherche légitime d’humanisation de la peine et la décriminalisation de la sanction : « la civilisation de la performance, écrivait-il, ne peut plus rien connaître de la signification expiatoire de la punition ».

L’islamisme, un phénomène religieux et d’ordre psychique

Tout comme je l’ai mentionné dans une précédente étude[tooltips content= »Jean-Luc Vannier, « Réflexions psychanalytiques sur le terrorisme djihadiste: de l’autopunition à l’autodestruction », in Radicalisation et radicalité, Une Voie de la destructivité, Psychiatrie Française, Vol. XXXXVIII, 2/17, Octobre 2017, pp. 91-110. »](3)[/tooltips], la différence entre le normal et le pathologique dans la psyché humaine est une affaire de degrés et non de nature : appliquée aux auteurs des attentats terroristes, cette approche pourrait conduire à d’utiles correspondances. Et éclairer le clivage qui s’opère, souvent dans des délais extrêmement brefs, entre la vie – parfois relativement dissolue – de ces personnes et leur basculement dans une stricte radicalisation. En tant que tel, l’islamisme reste un problème qui n’est pas seulement un phénomène religieux mais aussi d’ordre psychique et lié à l’éducation. En témoigne l’échec patent de la méthode de déradicalisation visant à mettre le détenu radicalisé en présence d’un spécialiste du Coran en charge de lui démontrer, par des références incontestables de doctes musulmans et dans un dialogue ciblant rationnellement sa conscience, que son interprétation est erronée. Il est ainsi permis de s’interroger sur la récente initiative du gouvernement français de faire apprendre la langue arabe à l’école, alors que la connaissance du français faiblit, pour ne pas dire qu’elle périclite : le français est une langue qui véhicule des valeurs fondamentales rejetées par l’islamisme, et peut-être même par l’islam en général. Il sera très complexe de parvenir à « désimprégner » l’apprentissage de la langue arabe des représentations dogmatiques qui lui sont durablement et solidement accolées : conflit israélo-palestinien, langue originelle du Coran…. Je n’évoque même pas l’idée de séjours linguistiques en immersion totale dans le pays étranger concerné!

À lire aussi, Hala Oukili et Gil Mihaely : L’islamisme, le surmoi de l’islam ?

En tant que professeur d’étudiants étrangers dans le cadre du programme Erasmus, je dois faire preuve de beaucoup de pédagogie afin de leur expliquer le concept essentiel de laïcité (loi de 1905 et article 1 de la Constitution française) d’un point de vue historique. Ces étudiants ont une sorte de « culture-monde » qui se caractérise par le relativisme – tout a la même valeur –, par l’immédiateté – la densité du temps et sa perspective n’existent plus – et par la domination actuelle de l’image aux dépens de la pensée. Ne conseille-t-on pas aux étudiants en école de journalisme d’écrire de courts articles comme condition sine qua non de leur lisibilité ? Malheureusement, ces étudiants sont très mal préparés à comprendre les spécificités de la culture et de la civilisation françaises. Pour les étudiants du monde arabo-musulman et parfois même pour ceux des Etats-Unis, le problème paraît même insurmontable. Certains me disent dans un étonnant raccourci: « La laïcité est donc la religion de la France ? », comme s’il leur était impossible de vivre sans croyance religieuse. C’est pourquoi la langue française est si importante pour comprendre ce concept de « laïcité ». Je renvoie à mon étude sur les regrettables évolutions de la langue française dans une approche psychanalytique et récemment publiée dans Le Carnet Psy[tooltips content= »http://www.carnetpsy.com/article.php?id=3242″](4)[/tooltips]. Nonobstant ces développements, la langue française reste profondément liée à notre histoire et à notre culture.

D’une manière plus générale, il s’agit, me semble-t-il, d’une mutation de l’économie libidinale fondée à l’origine sur les mécanismes de répression décrits par Freud – « La culture est édifiée sur du renoncement pulsionnel »[tooltips content= »Sigmund Freud, « Malaise dans la culture », Œuvres complètes, XVIII, 1926-1930, PUF, 2015, p. 285. »](5)[/tooltips] – et destinés à servir à des réalisations culturelles et de civilisation. Aujourd’hui, cependant, l’accent est mis sur la recherche sans contrainte d’une jouissance immédiate et où le plaisir sexuel n’est même plus la norme pour les autres types de jouissance : il y a, dans une certaine mesure, une désintrication de la libido sexualis ou, plus analytiquement exprimé, une déliaison de la pulsion sexuelle de mort. Les jeunes générations nient l’asymétrie fondamentale qui existe dans toute relation humaine et ce, paradoxalement, par une valorisation apparente des différences doublée d’une prétention morale à l’égalité.

La laïcité: Histoire d'une singularité française

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Nous sommes heureux et fiers de vous annoncer que le Pakistan a une ministre chargée des Droits de l’Homme!

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«Macron fait aux musulmans ce que les nazis infligeaient aux Juifs», estime la ministre pakistanaise Shireen Mazari. Ben voyons…


Jusqu’il y a peu nous ignorions l’existence de Shireen Mazavi. On vivait sans elle et on vivait mal. Une personne – cette personne – nous manquait et tout était dépeuplé.

Par islamophobie nous détournions notre regard du Pakistan. Alors que Shireen Mazavi, pas rancunière pour un sou, a les yeux rivés sur nous. Ainsi elle nous a alertés sur des choses horribles qui se passaient dans notre pays.

Des déclarations mensongères et détestables

Shireen Mazavi nous a appris que la France faisait aux musulmans ce que les nazis faisaient aux Juifs. Elle a également relevé une ignominie supplémentaire : les élèves musulmans sont, selon elle, fichés et marqués d’un signe distinctif. Le gouvernement français s’est offusqué de ces « déclarations mensongères et détestables ».

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Comme souvent il a été mal inspiré. Car nous avons tous croisé des écoliers musulmans portant, cousu sur leur vêtement un croissant jaune, l’équivalent de l’étoile jaune des Juifs. Quant aux chambres à gaz, les services secrets pakistanais, toujours très efficaces, ont découvert qu’on en avait installées au Fort de Brégançon. On les désactive pour l’été quand Macron vient s’y reposer.

Au Pakistan le blasphème est puni de mort…

Ce qui nous intéresse dans l’histoire, ce ne sont pas les propos de l’accorte Shireen Mazavi. D’après certains commentateurs, elle ressemble à Esther Benbassa. C’est une calomnie: la sénatrice EELV est beaucoup mieux ! Refermons vite cette parenthèse misogyne.

Ce qui nous chiffonne c’est l’intitulé du poste qu’occupe Shireen Mazavi : ministre chargée des Droits de l’Homme ! Au Pakistan les droits de l’Homme doivent s’effacer devant les droits d’Allah qui a tous les droits. Le blasphème y est puni de mort. De même s’agissant de la conversion. Une jeune chrétienne y a été condamnée au châtiment suprême pour avoir bu de l’eau d’un puit réservé aux musulmans. Non sans mal les Américains ont réussi à l’exfiltrer du Pakistan.

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Il nous semble également que le ministère de la charmante Shireen Mazavi devrait s’appeler autrement : chargée du Droit des Hommes. Car là-bas les femmes n’ont comme seul droit que celui d’obéir à leur père, à leur frère ou à leur époux. C’est donc avec l’assentiment de son mari que Shireen Mazavi a pu devenir ministre. Vous vous demandez certainement s’il y a des asiles psychiatriques au Pakistan ? Il y en a. Là-bas on les appelle madrassa.

Sociologie pornographique

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Dans Libération, le sociologue Florian Vörös déplore que «beaucoup d’hommes aient du mal à fantasmer en dehors des schémas de domination masculine…»


Franchement, sociologue, ce doit être un boulot éreintant. Voici qu’un certain Florian Vörös, enseignant-chercheur à l’université de Lille (bref, il a déposé un sujet de thèse — une recherche forcément indispensable au bonheur de l’humanité) expose ses découvertes sur l’univers du fantasme pornographique. C’est Libé, toujours à la pointe en ce domaine, qui nous expose ses découvertes.

Tenez-vous bien: pour analyser les représentations pornographiques des Français, notre vaillant sociologue, ne reculant devant aucune dépense, en a interviewé une trentaine. Sur 40 millions en âge de passer à l’acte. Et de cet échantillon statistique impressionnant (marge d’erreur 100%), il déduit quelques conclusions épastrouillantes.

Illustration du site internet Youporn
Illustration du site internet Youporn

« Domination masculine, soumission féminine : ils sont nombreux à citer ces deux grands totems de l’ordre sexuel pour atteindre l’excitation et la jouissance. » Bref, il semble bien que la pornographie soit « genrée », comme disent les érudits qui parlent le Libé dans le texte. On ne s’en serait pas douté. Il faudra que j’en parle à Jacquie et Michel, qui sans Florian Vörös risqueraient de sélectionner des scénarios impropres à la psyché masculine…

À noter que notre défricheur d’hémisphères sud ne connaît pas grand-chose au fond à la pornographie, qui fait grand cas de bi et de transsexuels. On ne peut pas tout savoir quand on est sociologue. Ou alors, épuisé par sa (qué)quête, n’a-t-il pas plongé au delà de la superficialité de l’offre, qui suit rigoureusement le potentiel économique des clients : faut-il rappeler que, même gratuit, un site pornographique est toujours marchand ? Que faire, sinon conseiller à cet homme de gauche (forcément de gauche, sinon Libé n’en parlerait pas, il doit être copain avec Geoffroy de Lagasnerie, autre sociologue de hasard) de lire enfin le chapitre du Capital consacré au fétichisme de la marchandise… Mais il semble bien que les gens de gauche oublient, ces temps-ci, de lire Marx. Trop bourgeois, et pas assez bohème…

A lire aussi: Débat public: l’intolérance crasse de Geoffroy de Lagasnerie

Non content de vivre dans un monde où rien n’existe que le masculin et le féminin (il y avait au XVIIIe des ouvrages libertins qu’on ne lisait que d’une main, notre sociologue a dû écrire sa thèse de la main gauche, l’autre étant occupée à s’imprégner de sites ad hoc, comme on dit chez les aiglefins), Florian Vörös, au prix d’un effort intellectuel inouï, a réalisé que nombres de consommateurs de pornographie  apprécient encore « l’érotisation des stéréotypes sociaux » : « Jeunes Arabes à la virilité exacerbée, jeunes femmes asiatiques forcément soumises et disponibles, le genre véhicule de nombreuses idées reçues concernant le genre et la race qui viennent alimenter les machines fantasmagoriques masculines. » Nous sommes époustouflés devant tant de sagacité.

À noter qu’il a oublié les Noirs, toujours dotés dans les films de virilités étonnantes, qui régulièrement violent des femmes à la peau la plus claire possible dans des gangbangs spectaculaires. Voir le site pas du tout raciste Blacksonblondes. Mais évoquer la question pendante, si je puis dire, du sexe surdimensionné des Noirs (désolé, c’est une fable, Serge Bilé a fait un sort il y a bien des années à cette légende), a pu lui paraître politiquement incorrect. Stigmatisant, presque. Entre évoquer la « virilité exacerbée » des Noirs (celle des Maghrébins est beaucoup plus rare, je signale à notre athlète de l’intellect que la pornographie évoque surtout les dispositions anales des Maghrébines, dont il ne parle pas) en prononçant ce mot, « Noir », et plaisanter sur la masochisme supposé des Asiatiques, Florian Vörös a choisi. Sauf que les sites BDSM — les Hongrois en sont les maîtres incontestés — utilisent fort peu d’Asiatiques, ils préfèrent les Blanches pâles, les traces de fouet ou de canne s’y lisent mieux… Les Japonaises ne sont explicitement sollicitées que pour le shibari (lire absolument Hôtel Iris de Yōko Ogawa) et le groping — le tripatouillage de sphères dans les transports en commun. À chacun son champ d’expertise.

A lire ensuite, entretien avec HPG: «Un bon acteur X, c’est souvent quelqu’un qui n’a pas de succès dans sa vie privée»

Pour écrire, il y a dix ans, la Société pornographique, je me suis documenté, et parfois in vivo. Il n’y a que sur les tournages que l’on constate qu’en France au moins, les réalisateurs chevronnés sont aux petits soins pour leurs actrices. Mais surtout, parce que j’ai lu dans ma vie quelques livres de bons auteurs, ce à quoi n’a pu se résoudre Florian Vörös, j’avais eu à cœur de séparer pornographie et érotisme, fantasme et désir — une distinction qu’ignore Florian Vörös, dont je préfère ne pas imaginer la sexualité personnelle.

Un sociologue sérieux devrait analyser (avec un y, hé, imbéciles !) ce qu’il en est vraiment du radada hexagonal. Ce qu’ont fait Natahalie Bajos et Michel Bozon en 2008 dans leur monumentale Enquête sur la sexualité en France, qui leur fit contacter plus de 100 000 personnes (taux d’erreur proche de 0) de tous âges et toutes classes sociales. Mais tous deux sont des sociologues sérieux, pas des chercheurs de poils de cul à couper en quatre.

La société pornographique

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L’islamisme, le surmoi de l’islam ?


Après des décennies de violence on ne peut plus dire que l’islam n’a rien à voir avec l’islamisme. Chaque attentat met en évidence une cascade de complicités allant de la relativisation à l’apologie, de l’indulgence à la justification, le tout enrobé d’un complotisme victimaire. 


« Ici les gens sont tranquilles, pas genre djihadistes, encore moins terroristes. Mais à l’intérieur d’eux, une petite voix leur souffle que condamner le voyage en Syrie serait un peu se trahir et qu’une fille portant le voile sera toujours mieux que celle aimant la fête. »

C’est ainsi qu’une jeune musulmane âgée d’une trentaine d’années décrit dans Le Monde, quelques jours après l’attentat du Bataclan, l’ambiance à Clichy-sous-Bois. Elle était amie avec Hasna Aït Boulahcen, tuée pendant l’assaut des forces de l’ordre à Saint-Denis contre la planque de son cousin, Abdelhamid Abaaoud, planificateur présumé des attentats du 13 novembre. La jeune femme parle de « gens tranquilles », ceux qu’on évoque sur les plateaux de télé comme « des Français comme vous et moi », qui ne pourraient pas faire de mal à une mouche. La diversité, la nouvelle petite classe moyenne intégrée, des gens sans histoire, ni terroristes ni fichés S. Sauf que beaucoup entendent une petite voix intérieure qui instille en eux le rejet de leurs concitoyens non musulmans et de leurs mœurs. Cette petite voix les empêche de condamner sincèrement chez eux, hors caméras, devant leurs enfants et leurs proches, ces autres, pas tranquilles du tout, qui tuent leurs concitoyens.

À lire aussi: Les Français exigent des actes contre les islamistes qui les menacent sur leur sol

Djihadistes, islamistes, musulmans : ces trois cercles concentriques sont-ils intrinsèquement liés ?

Samedi 17 janvier 2015, dix mois avant les attentats du Bataclan et dix jours après ceux qui ont frappé la rédaction de Charlie Hebdo. À la Grande Mosquée de Paris, centre historique de l’islam traditionnel, des adultes suivent, tous les samedis et dimanches, de 9 heures à 19 heures, une formation d’imam ou d’aumônier.

Les 10 et 11 janvier, ces cours avaient été suspendus. Une semaine plus tard, Ariane Chemin et Anna Villechenon, deux journalistes du Monde, y assistent à une séance où les élèves imams sont invités à échanger autour des « événements », terme qui désigne en ce lieu les attentats des 7, 8 et 9 janvier – et qui, volontairement ou pas, rappelle la grammaire de la guerre d’Algérie. Les journalistes le constatent très vite : « Personne ici ne se sent Charlie. » Le formateur, Missoum Chaoui, aumônier pénitentiaire en Île-de-France, non plus. Il encourage ses étudiants à ne pas laisser dire que les attentats ont été commis au nom de l’islam, ou au nom de Mahomet. « Ouvrez vos pages Facebook, allez sur Internet. Ils ont sorti leurs plumes empoisonnées, sortez les plumes de la paix pour dire qui était vraiment le Prophète. »

L’un des futurs cadres de l’« islam de France », un vieil homme à bonnet blanc, dit ne pas croire « la version des médias ». Pour lui, « le scénario des attentats est préparé d’avance par d’autres ». « On n’a pas vu leurs visages, explique-t-il, c’est la preuve à cent pour cent. » Quand le formateur essaie de le pousser dans ces retranchements, une femme prend la parole pour rappeler que « ce journal était au bord de la faillite, il y a beaucoup de musulmans en France, on a provoqué un événement… et maintenant ils ont beaucoup d’argent. » Conclusion du récit : « Certains hochent la tête, d’autres pas, mais la salle entière se tait, y compris le professeur. Deux ou trois questions plus tard, le cours est levé. »

Complotisme de bas étage

Cette scène ne s’est pas produite dans une des cités de Clichy-sous-Bois où habitent des Français « comme vous et moi », mais dans le temple de l’islam en France, dans l’école supposée former les imams et les aumôniers dont la République attend qu’ils se battent dans les rues des Trappes, des Argenteuil et des Saint-Denis contre ceux qui dévoient l’islam. Et on découvre que, dix jours à peine après les attentats qui ont frappé la nation de stupeur, ces « hussards de l’islam de France » assument devant des journalistes un complotisme de bas étage et une haine de l’un des trois piliers de la devise française : la liberté ; qu’ils insinuent, affirment même que Coulibaly et les frères Kouachi auraient agi « pour le compte des services »… Où s’arrête ici l’islamisme et où commence l’islam qui n’a rien à voir avec lui-même ? Comment ne pas généraliser ? Cette scène rapportée par Le Monde ne rend-elle pas légitime l’amalgame entre les « tranquilles » qui n’en pensent pas moins et ceux qui passent à l’acte ?

Six ans ont passé depuis, Chems-eddine Hafiz est désormais à la tête de la Grande Mosquée de Paris. En 2006, avec ses confrères Me Szpiner et Me Bigot, il avait assigné en justice Charlie Hebdo pour avoir publié les caricatures de Mahomet, mais maintenant, on soupçonnerait presque que l’imam Chalgoumi est son spin doctor tant ses discours sont républicains et applaudis. Ce 21 octobre, quelques jours après l’assassinat de Samuel Paty, Hafiz a cependant dû rendre des comptes face à Patrick Cohen sur Europe 1. « En 2006, vous étiez avocat. Vous regrettez la plainte contre Charlie ? » lui demande le journaliste.

« Non, pas du tout, car c’est une histoire de contexte. Il était important de faire de la pédagogie. J’ai voulu à travers cette plainte montrer que nous sommes républicains. À l’étranger : on brûlait des drapeaux devant les ambassades de France. Moi je voulais dire aux Français que nous portons plainte, nous ne lançons pas de fatwas. » Pas mal trouvé. Nous préférons en effet ceux qui saisissent la Justice à ceux qui égorgent. Seulement, c’est aussi à l’occasion de ce procès retentissant, perdu par les censeurs, qu’on a accroché une cible dans le dos à ceux de Charlie.

Les propos des apprentis imams quelques jours après les tueries de janvier 2015 exposent les murs anthropologiques invisibles qui, derrière une apparente intégration, séparent une fraction non négligeable des musulmans français, particulièrement de la jeunesse, du reste de la société. Et ne parlons pas des Français issus des sociétés africaines traditionnelles, musulmanes ou pas. Cela ne date pas d’hier.

Pendant les années 1990, Magyd Cherfi était le chanteur, d’origine kabyle, du groupe toulousain Zebda, incarnation d’une gauche qui n’avait pas encore répudié les prolétaires pour les immigrés. En 2016, dans Ma part de Gaulois, il raconte l’histoire de sa famille installée en France au début des années 1960 dans une cité HLM à Toulouse. Il est élevé en vase clos dans un environnement où la culture arabo-musulmane est hégémonique. Pour nombre de voisins de sa cité, la France est une criminelle qu’il faut exploiter avant de retourner au pays. Mais Magyd a de la chance : sa mère s’intéresse à sa scolarité quand celles de ses copains pensent que l’école est une perte de temps et l’intégration, une bonne blague. Lui-même, bon élève, est traité de « pédé » et la violence de ses petits voisins l’empêche d’inviter chez lui ses camarades de classe « français ». En somme avant de conclure qu’il est « rejeté par la France », Magyd Cherfi raconte comment, bien avant le chômage de masse et la crise économique, les Maghrébins de sa cité d’enfance rejetaient collectivement la France comme patrie. Pire, ceux qui, comme ses parents, voulaient profiter des opportunités d’émancipation qu’offre la France subissaient une pression sociale pouvant aller jusqu’à la violence physique.

Cinq ans plus tard, il offre un tout autre récit. Le 5 octobre 2020, invité sur France Culture pour évoquer son dernier livre La Part du Sarrasin, il déclare : « Mes parents vivaient tête baissée, je voyais mes copains échouer à l’école, les quartiers nord de Toulouse où on vivait c’était des petites Algérie. La France a un vœu pieu, celui de l’universalité et, en même temps, “n’allons pas trop loin”. » Lui qui avait eu le courage (ou l’inconscience) de raconter des faits bruts, de témoigner du refus de l’intégration par nombre d’habitants des quartiers de son enfance, a réécrit l’histoire. Et cette fois, il n’y a pas Malika Sorel pour lui porter la contradiction, comme dans Répliques en octobre 2016.

Quatre grands groupes

Une ligne directe relie les voisins toulousains des Cherfi des années 1960-1970 aux élèves imams de la Grande Mosquée de Paris et aux voisins de Hasna Aït Boulahcen à Clichy-Sous-Bois de 2015. Et malheureusement, de nombreuses études et ouvrages laissent penser qu’on peut généraliser ce constat à une partie importante de la « rue musulmane » en France. Dans Qui sont-ils ? Enquête sur les jeunes musulmans de France, ouvrage paru en 2016, le sociologue Tarik Yildiz distingue, à partir des entretiens qu’il a menés, quatre grands groupes de musulmans : les « superficiels », les « exclusifs », les « communautaristes » et enfin les  « discrets ». Les musulmans « superficiels » se caractérisent par une forte dissonance entre leur pratique légère et leur vision ultra ritualiste de l’islam. Pour ces jeunes (souvent ex- ou toujours délinquants), la religion est composée de deux listes de cases à cocher, l’une menant au paradis, l’autre en enfer. Ils ne respectent pas eux-mêmes cet ensemble rigide, d’où leur sentiment de culpabilité qui les prédispose à considérer comme des modèles ceux qui appliquent la règle à la lettre. Ces derniers sont les « musulmans exclusifs », souvent salafistes. Fréquemment issus du premier groupe, les « exclusifs » ont changé de manière spectaculaire et abrupte, en quelques semaines ou mois. Ils appliquent très strictement les rites et les préconisations de certains cheikhs sunnites, tiennent les discours les plus radicaux et aspirent à former une véritable contre-société.

Magyd Cherfi, membre du groupe Zebda, présente son livre "Ma part de Gaulois", Toulouse, 14 septembre 2016.© Rémy Gabalda/AFP
Magyd Cherfi, membre du groupe Zebda, présente son livre « Ma part de Gaulois », Toulouse, 14 septembre 2016.© Rémy Gabalda/AFP

À côté de ce noyau dur, on trouve les « communautaristes ». Contrairement aux deux groupes précédents, ils ne s’inscrivent pas en opposition frontale avec la société française. Ils tentent de développer une pratique collective de l’islam, nécessairement plus consensuelle, et ne tiennent donc pas un discours radical. En revanche, ils réclament des passe-droits en tant que musulmans, conformément à l’idée qu’ils se font de la société britannique, qui est leur société occidentale idéale : fonctionnaires voilées, femmes traitées par des médecins femmes, horaires séparés dans les piscines, une plage horaire le vendredi dans leur entreprise pour pouvoir prier, etc.

Prime du prestige

Restent, enfin, les musulmans « discrets » – ceux qui sont profondément comme vous et moi. Parfois très pratiquants, ils cantonnent la religion à la sphère privée et refusent tout intermédiaire communautaire entre l’État et le citoyen, dans le droit fil de la tradition républicaine française. Fondus dans la culture nationale, ces musulmans appliquent les rites, mais s’adaptent en société lorsqu’il y a un choix à faire et font des accommodements dans l’espace public. On peut espérer que, dans les générations les plus âgées en tout cas, ils sont majoritaires.

Le problème, c’est que ce sont les plus radicaux, dans le discours et dans l’ostentation, qui ont le vent dans le dos, car ils bénéficient d’une « prime du prestige ». C’est ainsi que le jeûne du ramadan, le hallal ou le voile se sont très largement répandus ces trente dernières années, la majorité s’alignant progressivement sur les plus actifs des « exclusifs », essentiellement salafistes. En revanche, les « discrets » n’ont que très peu de prise sur les « communautaires » et « superficiels ». D’autres travaux, plus rigoureux au plan statistique, comme ceux de l’institut Montaigne (« La fabrique de l’islamisme », 2018) ou l’enquête réalisée par la Fondation Jean-Jaurès pour Charlie Hebdo début septembre, conduisent à la même attristante conclusion : les salafistes semblent être le surmoi, la « petite voix intérieure », d’un grand nombre des musulmans français.

Les témoignages d’enseignants et de fonctionnaires s’enchaînent, révélant que l’assassin n’était ni un cas isolé ni un loup solitaire

L’attentat islamiste qui a visé Samuel Paty le 16 octobre 2020 ne fait hélas que confirmer cette thèse. L’enquête de police, que nous avons pu consulter, montre comment la chasse à l’homme blasphémateur a mis à contribution le musulman offensé, le musulman indigné, le musulman lyncheur, l’islamiste politique et enfin le djihadiste.

À lire aussi, Aurélien Marq: Cé-pa-ça-li-slam !

La France se réveille avec la gueule de bois. Les témoignages d’enseignants et plus généralement de fonctionnaires s’enchaînent, révélant que l’assassin n’était ni un cas isolé ni un loup solitaire. Même la parole des théologiens se libère. Le 22 octobre, dans « Balance ton post » (C8), Tarek Oubrou, l’un des clercs les plus influents de l’islam de France, est interrogé sur « l’amalgame » : « Vous savez, la frontière est très mince entre l’islam et l’islamisme […]. L’islamisme n’a pas inventé de nouvelle doctrine, il a recyclé la théologie politique ancienne. » L’ennui, c’est que l’islam non plus n’a pas inventé une nouvelle doctrine susceptible d’accompagner son acculturation à la pensée critique. Le résultat, c’est que cette « frontière mince » est de plus en plus impalpable.

Lutter contre la glottophobie ne nous rendra pas nos identités régionales

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Le projet de loi contre les discriminations envers les accents chantant de province est un enfer pavé de bonnes intentions


Octobre 2018. Jean-Luc Mélenchon est sous tension, ciblé par la justice qui a ordonné la perquisition du siège de La France Insoumise. Le député de Marseille s’emporte face à un journaliste au fort accent du sud-est, répondant à une question gênante en l’imitant de manière pagnolesque et en sous-entendant que le malheureux ne s’exprimait pas en français, comme s’il se rangeait du côté de la prononciation normée de la France des élites qu’il se plaît pourtant à affronter – du moins, dans les ors de l’Assemblée nationale -. Depuis cet incident, la lutte contre la « glottophobie » ne cesse de s’intensifier.

Laetitia Avia, l’avant-garde de la macronie

La première à frapper fut Laetitia Avia qui, réagissant à l’imitation de l’insoumis Marseillais, prétendit vouloir proposer une loi contre les discriminations linguistiques. Se faisant pour un jour la championne de la France de l’intérieur, Laetitia Avia questionnait alors Paris, ses médias et ses élites politiques : « Parle-t-on moins français avec un accent? Doit-on subir des humiliations si on n’a pas d’intonations standardisées ? Parce que nos accents sont notre identité, je dépose, avec des députés de la majorité, une proposition de loi pour reconnaître la glottophobie comme source de discrimination. (…) L’accent qu’il soit mosellan, ch’ti, du sud, parisien ou encore banlieusard est partie intégrante de l’identité de nombreux Français »

Laetitia Avia le 9 juillet 2019. SIPA, 00915665_000059
Laetitia Avia le 9 juillet 2019.
SIPA, 00915665_000059

Le lendemain, Laetitia Avia se ravisait. Peut-être consciente du ridicule de sa proposition ou de l’abondance de textes luttant contre les discriminations de toute nature dans le droit positif français, la députée prétendit avoir voulu donner une leçon à Jean-Luc Mélenchon. Son idée fit pourtant florès puisque ce qui n’était qu’une boutade est devenu une proposition de loi très sérieuse que porte désormais le député de la septième circonscription de l’Hérault, Christophe Euzet (Agir ensemble). Selon lui, les accents ont disparu à la télévision au profit du français standard. Dénonçant une pratique « monolithique du français » qui a fini par effacer les « aspérités de notre pays », réduisant la représentation des différentes régions du pays.

Télévisions, conviez Gabriel Robin sur vos plateaux!

Le constat dressé par le député Euzet est juste. Nous Français du sud-ouest – l’auteur de ces lignes est un natif de Toulouse doté d’un fort accent -, sommes par exemple plus visibles dans les émissions de cuisine et les talk-shows sportifs que dans les émissions de débats politiques. Dans le contexte particulier du rugby ou du cassoulet, notre accent apporte un supplément d’âme, une touche d’authenticité de bon aloi. Il sera en revanche suspect, voire ridiculisé lors d’une discussion plus sérieuse. Nous serons soupçonnés de ne pas être vraiment sérieux, ni même crédibles. Le seul avantage à cet état de plouc-émissaire est que nous pouvons dire les choses qui fâchent avec le sourire !

Pour autant, faut-il espérer d’une nouvelle loi au potentiel liberticide évident qu’elle vienne rééquilibrer la représentation régionale française dans les médias et les institutions ? Non. Cette proposition de loi est, comme souvent, un enfer pavé de bonnes intentions. Elle donne à la France centrale, celle des petites patries charnelles, l’occasion d’entrer dans la danse du ventre de la victimisation, d’avoir elle aussi son petit narcissisme communautaire, de prétendre qu’elle est « plus discriminée que les autres ». Un fort accent peut être un désavantage à l’emploi. Il faut le dénoncer au cas par cas, comme toute autre discrimination injuste. Ni plus, ni moins. Mais généraliser ces cas rares finirait par imposer des quotas de chtis, d’Alsaciens ou de Toulousains dans les émissions de radio, afin que tous les « accents soient présents à parts égales ».

Soyons fiers de nos accents. Ne nous laissons pas intimider, moquons-nous du Français pincé et standard comme eux se gaussent de nos R roulés à la façon des choux farcis de Philippe Etchebest. Nos accents ne sont pas des atouts à faire valoir pour se rapprocher du « populo » ou pour donner une image tronquée de France réelle. Le label rouge poulet jaune du Gers attribué à Jean Castex n’a pas changé ses orientations politiques. Lui et les autres doivent être jugés sur leurs actions et pas sur leurs caractéristiques ethniques, sociales ou linguistiques. Un accent ne fait pas de vous un être bon par nature… pas plus qu’une couleur de peau. Nos accents ne nous rendront d’ailleurs pas nos identités régionales, elles n’en sont qu’une petite survivance.

Jonathann Daval ne pouvait avouer plus que ce qu’il est parvenu à appréhender de lui-même

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La fascination des citoyens pour des faits divers aussi violents que mystérieux, et l’intense médiatisation de certains procès d’assises ne sont pas sans effets pervers. Philippe Bilger les analyse.


L’accusé Jonathann Daval a été condamné,le 21 novembre, à 25 années de réclusion criminelle, sans peine de sûreté, par la cour d’assises de la Haute-Saône après que l’avocat général avait requis la réclusion criminelle à perpétuité.

Les parents de la victime Alexia Fouillot ont salué « une très bonne décision » et les avocats de la défense ont annoncé que Jonathann Daval n’en relèverait pas appel.

On pourrait, à partir de ces éléments, ne pas s’interroger plus avant et considérer que Justice a été faite et qu’elle a été bien rendue. D’autant plus que pour la conduite des débats aucune critique n’a été émise sur la maîtrise du président Matthieu Husson.

Celui-ci a su, parfois, au contraire, avec intelligence et intuition, favoriser des dialogues et des confrontations, sans s’y immiscer, dans l’espérance de sincérité, d’émotion et de moments intenses qui pourraient constituer le drame judiciaire en un bienfaisant mélodrame.

Pourtant, en dépit de cette indéniable qualité, je n’ai cessé de ressentir un malaise tout au long de cette histoire criminelle, depuis sa découverte et l’interpellation de Jonathann Daval jusqu’à sa conclusion avec l’arrêt de condamnation.

J’ai bien conscience que n’ayant pas assisté au procès, je ne peux me prévaloir d’une connaissance directe mais sans immodestie de ma part, je n’ai pratiquement rien manqué de ce qui a été écrit ou dit sur ce crime, sur son auteur et les familles concernées par cette horreur. J’ajoute que ma perception inquiète s’est évidemment nourrie de mon expérience d’ancien avocat général à la cour d’assises de Paris.

D’une certaine manière, le professionnel et le citoyen se sont accordés pour les observations que je propose sans la moindre présomption. Elles tiennent compte de ce que j’ai tenté toujours de respecter dans mes fonctions d’accusateur public durant plus de 20 ans.

Médiatisation surabondante

D’abord je n’ai pas aimé cette médiatisation certes liée à la chose criminelle mais aux motifs parfois inspirés par des ressorts troubles. Non seulement elle a été surabondante depuis l’origine, dans un pluralisme désordonné, avant que le procès ait livré ses conclusions, mais elle a surtout continué à s’offrir ostensiblement dans les coulisses et la périphérie des débats eux-mêmes. L’autarcie royale et tellement nécessaire du procès a été battue en brèche par un certain nombre de déclarations qui à mon sens relevaient plus du narcissisme que du devoir.

Cette absence totale de décence m’a donné l’impression que nous n’étions plus dans le domaine de la légitime information mais dans celui d’une hystérisation qui avait pour conséquence d’entraîner dans sa course folle, et par réaction, les parents éplorés de la victime, ainsi que des intervenants judiciaires qui auraient dû se taire et garder pour les jurés leur argumentation.

Ainsi, quelle n’a pas été ma surprise d’entendre une avocate des parties civiles répondre longuement aux médias la veille de sa plaidoirie et ainsi dilapider un verbe qui aurait dû n’être réservé qu’à la cour d’assises ! Je n’ai d’ailleurs pas été moins étonné de l’explication de ses réquisitions par un avocat général commentant sa demande de réclusion criminelle à perpétuité devant la presse sur le perron du palais de Justice de Vesoul !

À force de vouloir faire comprendre, on tombe dans une vulgarisation qui nous éloigne de l’essentiel, qui est le procès, pour nous faire tomber dans des commentaires et des paraphrases totalement inutiles.

Illusion dévastatrice

Au-delà de ces dérives de communication qui pouvaient en effet laisser croire, selon l’expression pertinente de Me Jean-Hubert Portejoie, que c’était à l’opinion publique de trancher, autre chose m’a perturbé qui se rapportait à cette exigence constante de vérité à laquelle l’accusé devait se soumettre, à cette répétition lassante et jamais satisfaite d’une injonction pour qu’il révèle ses ressorts, son mobile, ce qui soudain avait fait surgir, chez cet « homme ordinaire » selon la défense, le pire. On n’a pas cessé, durant tout le procès, d’attendre cette parole d’élucidation, de l’espérer, de l’entendre puis de ne pas l’accepter (Le Parisien).

Rien n’est plus absurde – et pourtant compréhensible de la part des proches de la victime – que cette sollicitation impérieuse, ressassée judiciairement et médiatiquement, pour obtenir des explications qui ne seront de toutes façons pas admises. Cette illusion est dévastatrice qui met constamment les parties civiles, dans ce procès comme pour tant d’autres que j’ai pratiqués, en état de déception.

D’abord elles réclament des lumières au moment même où l’accusé les donne si on se fonde sur la relation que Jonathann Daval a donnée de son crime le 19 novembre. Mais ces dernières ne seront jamais suffisantes comme s’il y avait, derrière le propos tenu et assumé, toujours des ombres, des mystères délibérément occultés.

Ensuite, cette revendication de transparence est d’autant plus malaisée à satisfaire que ceux qui la réclament ne sont pas prêts, la plupart du temps, à admettre que la relation honnête d’un processus criminel implique une interaction qui, face à une culpabilité et une malfaisance même indiscutables et reconnues, peut mettre en cause le comportement de la future victime.

Un crime est une histoire qui ne surgit pas de rien. Mais qui, obsédé par une vérité que le coupable refuserait prétendument d’avouer pleinement, serait capable d’écouter sans être offensé, sans frémir ? La victime doit être irresponsable à tout instant.

Procès hors norme

Enfin quelle étrange présomption de s’imaginer que l’accusé, même le plus lucide sur soi, est capable d’aller chercher dans ses tréfonds la totalité de ce qui l’a mobilisé pour le pire. À l’évidence il y aura toujours une part de lui qui lui demeurera inconnue. Même si d’autres ont toute liberté pour imaginer ce qu’elle peut être, comme par exemple une homosexualité refoulée : c’est la thèse d’un avocat Me Pierre Farge.

Jonathann Daval, à supposer qu’il n’ait pas tenté de tout livrer de lui, n’est pas coupable de n’avoir pas pu tout déchiffrer de ses pulsions, de ce qui l’a fait passer d’une humanité en partage à l’accomplissement d’un acte semblant l’en exclure. Il ne pouvait avouer que ce qu’il était parvenu à appréhender de lui, dans les obscurités tragiques dont Alexia a été la victime. Rien de plus, et c’était déjà beaucoup.

© PATRICK HERTZOG / AFP.
© PATRICK HERTZOG / AFP.

Je conçois que cette quête sans relâche des parties civiles et de leurs avocats s’est trouvée amplifiée et d’une certaine manière légitimée par la comédie initiale que Jonathann Daval a jouée quand avec ses larmes, son chagrin et sa faiblesse, il avait feint d’être, lui, une autre victime. Ce simulacre a sans doute laissé penser qu’il serait fatalement incapable de sincérité par la suite.

Lire que ce procès a été hors norme est doublement vrai.

D’abord, parce qu’il n’est pas un crime qui ne soit une rupture de la normalité, une contradiction effroyable avec l’ordinaire d’un destin.

Surtout parce que le procès de Jonathann Daval a poussé jusqu’à la caricature, jusqu’à un paroxysme insupportable, les effets judiciaires et médiatiques habituels tenant au fonctionnement de cette institution remarquable qu’est la cour d’assises. Grâce au jury populaire pourtant scandaleusement réduit depuis quelques années…

Le Mur des cons

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Suède: la croix de la discorde


En Suède un collégien a été contraint de retirer sa croix… jugée comme offensante.


Un long millénaire après avoir délaissé Odin pour Jésus, le temps est-il venu pour la Suède de répudier ce dernier ? La presse suédoise rapporte qu’un élève de 15 ans s’est vu contraint de retirer son collier en croix pour une photo de classe. Motif invoqué par le photographe ? « Cela pourrait être offensant. » Ses jeunes camarades adeptes du voile n’ont pas eu à l’enlever, a affirmé le jeune homme qui s’est dit « choqué ». Quant au directeur de l’établissement, il n’a pas jugé utile de s’indigner et a qualifié l’incident d’« étrange ».

Un scientifique propose de supprimer la croix du drapeau suédois

Il faut dire qu’au pays des drakkars, le christianisme n’a plus le vent en poupe. L’été dernier, un scientifique suédois dénommé Patrik Lindenfors a suggéré de retirer la grande croix jaune du drapeau national au prétexte que l’Église aurait à rougir de son attitude lors de la traite transatlantique. Dans cet élan de contrition passionnée, le chercheur a aussi assuré que la maudite croix pourrait être interprétée comme un symbole de croisade lors des aventures militaires du pays en Afghanistan. Il a donc suggéré d’éradiquer le drapeau actuel pour un étendard plus « inclusif », ne précisant pas s’il souhaitait troquer la croix jaune sur fond bleu pour un croissant vert ou pour un arc-en-ciel LGBT. En juin dernier, un ancien maire avait proposé de déboulonner le roi Charles XII, porteur de « valeurs antidémocratiques » à ses yeux, pour le remplacer par une statue de Greta Thunberg. Cette idée n’avait pas convaincu ses compatriotes.

Paris 1900

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Un roman d’Emmanuelle de Boysson ressuscite la Belle Epoque à travers l’apprentissage d’une apprentie-écrivaine.


« D’après le fleuriste de la rue de Seine, les orchidées d’Amérique devraient durer longtemps. La comtesse nous attend à vingt heures. Va pour les catleyas. Elles feront de l’effet. » Paris, 1900. Le métro circule déjà tandis que les premières automobiles évitent les voitures à cheval. On est dans la tête de cette jolie brune un peu écervelée, Valentine, qui s’est mariée en visant au-dessus de l’homme qu’elle épouse. Ce qui la grise, c’est moins Antoine que l’idée de côtoyer ce Paris des arts et des lettres dont il lui a parlé devant le Grand Hôtel de Fouesnant.

Au temps de Colette et Willy

Valentine, devenue Beauregard, rêve de devenir écrivain, note tout ce qui lui arrive, tout éblouie par l’univers brillant qu’elle découvre. Ses phrases ont de jolies tournures, les femmes aussi.

On passe d’une idée à l’autre en découvrant un univers où rien n’est grave, où l’on porte des toasts et des robes légères, signées Paul Poiret, en mousseline ou en organdi. Colette lui confie qu’elle va bientôt se débarrasser de Willy qui s’est rendu célèbre en signant Les Claudine à sa place. Quant au « jeune homme pâle aux yeux de biche qui tripote sa moustache et tente de retenir une quinte de toux », c’est Marcel Proust. Qu’elle va croiser régulièrement dans ce roman dont les hommes n’occupent que la toile de fond. Et pour cause: ce qui se trame entre ces femmes, c’est à l’insu des maris. Qui auraient tendance, comme Antoine, à confondre l’adresse du Jockey club avec celle des maisons closes.

Que chaque phrase se balance comme une hanche de femme

Les femmes comme-il-faut lisent La vie heureuse, les affranchies la vivent. Liane de Pougy, vient de publier Idylle saphique que lui a inspiré sa relation scandaleuse avec Natalie Clifford Barney. La riche héritière américaine jette son dévolu sur notre héroïne, laquelle repousse ses avances mais multiplie les rendez-vous au cours desquels Natty promet de l’aider à écrire. « Il faudrait que chaque phrase se balance comme les hanches d’une femme, chantonne-t-elle, dévoilant un genou qu’elle recouvre aussitôt d’un pan du peignoir. »

A lire aussi: Anthony Palou: Finistère amer

On lit les confidences d’une jeune femme qu’on sait déjà perdue. On la suit, laissant tomber un à un les habits de la convenance en même temps que ses préjugés. Jusqu’au jour où : « En pédalant, cheveux au vent, j’ai la sensation de faire partie des femmes qui vivent dangereusement. » Natty l’avait prévenue : « Sachez que personne ne me résiste et qu’un jour vous me baiserez les pieds ».

Voici donc un roman qui ressemble à son titre. Trop sensible, trop sincère, trop provinciale sans doute, Valentine se laisse aller à une liaison secrète, sensuelle et passionnée. « Nos mots d’amour se répondent, litanie des amants qui jamais ne se lassent », écrit-elle, aveuglée. Car bientôt elle se perd, se désespère à attendre l’infidèle qui revendique l’amoralité qui la rendra célèbre : « Je dis toujours la vérité. Enfin presque. Puisqu’il est impossible de tout dire. »

Consolée par Colette, qui passe d’un sexe à l’autre au gré des coups de foudre et s’exhibe sur les planches pour gagner sa vie, Valentine ne voit pas venir une rivale dans l’amitié qui la lie à Élisabeth de Clermont-Tonnerre. Elle accepte tout de celle qu’elle idolâtre : « Il faudrait que je m’inspire de ces pensées où la seule morale est l’instinct, le goût du plaisir ». Mais jusqu’où ? Le naufrage de son couple s’annonce le jour-même où l’on apprend celui du Titanic…

Un petit air de Françoise Sagan

Emmanuelle de Boysson a eu l’habileté d’introduire un personnage de fiction dans le Paris de l’époque, et le talent de ressusciter autour d’elle un monde frivole et brillant où l’on craint davantage de commettre une faute de goût que de contracter une maladie mortelle. Le Tout-Paris des années folles défile dans le salon de la rue Jacob. On y croise André Gide, Pierre Louÿs, Somerset Maugham, Isadora Duncan, le jeune Cocteau ou Anatole France, Paul Morand bavardant avec Paul Valéry.

On pense inévitablement à Sagan (qui fréquenta aussi le salon de l’Amazone – Nathalie Clifford Barney mourut en 1972). On ferme le livre d’une de ses héritières en se demandant: pourquoi Diable le mot charme est-il masculin ?

Je ne vis que pour toi d’Emmanuelle de Boysson, Calmann-Levy.

Un automne avec Max Pécas

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Le billet du vaurien


Par un étrange concours de circonstances, le seul livre que j’ai retrouvé en prenant mes quartiers d’été au Lausanne-Palace dans le sac où je laisse mes affaires de sport – et surtout ma raquette de ping-pong pourrie à laquelle j’attribue des vertus magiques – est signé Thomas Morales et s’intitule : Un été chez Max Pécas. Cela tombe bien : j’éprouve un plaisir sans bornes à lire sur Causeur.fr les chroniques dominicales de Thomas Morales, tout comme celles de Jérôme Leroy.

A lire aussi: On revoit un Max Pécas et on boit frais à Saint-Tropez

Tous ceux que les polémiques sur les religions covidiennes ou islamistes finissent par lasser me comprendront : il y a une jouissance particulière à revenir au siècle passé en compagnie de deux écrivains que je tiens pour les meilleurs de leur génération.

Cinéaste balnéaire

Max Pécas, bien évidemment, est loin d’atteindre les sommets auxquels sont parvenus dans les années soixante Chabrol (avec «  Les bonnes femmes » ou « À double tour »), Truffaut (avec « L’homme qui aimait les femmes » ou « Domicile conjugal »), Godard (avec « À bout de souffle » ou « Pierrot le fou »), sans oublier Jean-Daniel Pollet ou Jacques Deray. Mais Max Pécas visait tout autre chose que définit fort bien Thomas Morales : être un cinéaste balnéaire – comme il y avait des staliniens balnéaires ou des nihilistes balnéaires – qui préfèrent la gaudriole des parasols aux déplorations intellectuelles. Les titres de ses films en font foi : « Les Branchés à Saint-Tropez » et l’inénarrable : « On se calme et on boit frais à Saint-Tropez ». On ressort de cette expérience visuelle, note Morales, le corps barbouillé d’huile solaire et la bouche pâteuse. Trop de déconnade. Trop de maillots de bain. Trop de comique troupier.

« Max Pécas n’a aucune limite, écrit Morales. Il laisse le bon goût aux chipoteurs, à tous ces cinéphiles frustrés qui pensent le cinéma comme on résout une équation mathématique. » Il y a chez lui un kamikaze de la caméra qui jette sur la pellicule des filles en topless. Son mot d’ordre : l’éros plutôt que le pathos. À ne pas oublier en période de confinement!

Plutôt l’Eros que le pathos

Si j’en parle, c’est aussi parce qu’à dix-huit ans le rédacteur en chef du quotidien socialiste Le Peuple, le regretté Octave Heger m’avait missionné pour faire un article sur un film de Max Pécas. Lequel ? Je l’ai oublié. Mais le lecteur des Cahiers du Cinéma que j’étais, méprisait ce genre de gaudrioles, mal filmées, mal jouées et dépourvues de la moindre ambition esthétique. C’est dire que Max Pécas représentait pour moi les bas-fonds du septième art. Aujourd’hui, je retournerai volontiers à Saint-Tropez en sa compagnie.

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À défaut, je relirai son éloge par Thomas Morales. Un documentariste de vacances où le rigolo s’allie à la bimbo, je n’en vois plus guère aujourd’hui. Je le regrette et me trouve un peu con d’être passé par snobisme intellectuel – rassurez-vous, ça n’a pas duré – à côté de Max Pécas.

Oui, l’éros plutôt que le pathos !

Jacques Séguéla, une vraie langue de pub

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Jacques Séguéla © Jacques BENAROCH/SIPA 00883403_000017

À 86 ans, il publie un nouveau livre sur l’écologie Ne dites pas à mes filles que je suis devenu écolo elles me croient publicitaire! Portrait d’un forcené de la vie. 


Séguéla, Séguéla… petite ville de la région du Worodougou dans le district de Woroba, au nord-ouest de la Côte d’Ivoire. Non, attendez, Séguéla… est aussi le nom d’un célèbre publicitaire français, cofondateur en 1970 de l’agence RSCG (Roux-Séguéla-Cayzac-Goudard) qui deviendra Euro RSCG en 1991, puis Havas Advertising cinq ans plus tard – il en sera le vice-président, peut-être l’est-il encore –, et puis, et puis, il s’en fiche un peu désormais, il a 86 ans. C’est d’abord un personnage.

Dans l’une des aventures d’Astérix, Le Papyrus de César, Séguéla devient Bonus Promoplus, un conseiller du Prince gesticulateur et fiévreux, en charge du marketing de La Guerre des Gaules. Il en est fier – Onfray et BHL n’ont pas eu cet honneur –, c’est quand même mieux qu’une entrée tardive dans le Larousse.
Demain peut-être, il aura droit à Lucky Luke.
En attendant il publie un nouveau livre, Ne dites pas à mes filles que je suis devenu écolo elles me croient publicitaire ! (Coup de cœur). Une leçon de planète avec un solide mode d’emploi, une pastille de bon sens et trois gouttes de rêve. À son âge, est-il enfin rassasié ? Non, repu de secousses, il n’est pas devenu sage, il se ressemble. Il serait prêt à troquer son renom de vieil Arlequin contre un petit succès – juste une bouffée s’il vous plaît, pour se souvenir, pour l’ivresse, comme un ancien fumeur.
Le succès, c’est son métier.
Retraité ? C’est ridicule.
Mourir ?… Non, pas maintenant, il n’est pas prêt, pas déjà ! Exister, rire, renaître, voilà ! Repartir en campagne, revenir dans la lumière encore une fois, comme un nageur qui se hisse hors de l’eau pour ne pas se noyer, pour échapper à tout – à l’ombre, à la profondeur, au silence, à l’oubli, à la mort lente.
Jacques Séguéla est de ces hommes qui suscitent d’emblée autour d’eux une chaleur, une combustion, une radieuse promiscuité à laquelle, sans en être dupe, il est difficile de résister. Devant lui on se retrouve toujours un peu étourdi, subjugué et libre – de l’aimer ou de le détester. Plaire ou déplaire au fond, quelle différence ? Il sait qu’il éblouit plus qu’il ne réchauffe, et qu’il retentit plus qu’il ne convainc ; il se rend parfois insupportable, mais avec lui au moins on ne s’ennuie jamais. Excellente raison pour se laisser aller à l’aimer.
Quel bagout !

« Beaucoup de ses ennemis au fond ne sont qu’envieux de son ubiquité, de son aisance, de son culot – et jaloux de son appétit »

Quand il vous regarde en plissant ses yeux, mi-archer mongol mi-rieur exténué, la tête fendue comme une poire, on dirait un chat devant une souris ou un bol de crème. Il salive, il tire la langue, il cligne nerveusement des paupières, il ne fera de vous qu’une bouchée, mais seulement si vous lui donnez l’occasion de vous charmer d’abord.
Beaucoup de ses ennemis au fond ne sont qu’envieux de son ubiquité, de son aisance, de son culot – et jaloux de son appétit. Parce qu’il est vivant, et qu’il a de la chance, on le croit vulgaire.
On a tort.
Ce qui prime chez Séguéla, c’est la sensation – sa seule utopie.
En tant qu’intellectuel médiatique, ancien spin doctor de plusieurs présidents, il préfère de loin – mais aussi de près – séduire que comprendre ! Quand il s’émeut, quand il s’engage, c’est par instinct, au feeling, par une poussée de tout son être – les idées viennent ensuite.
Entre nous, les idées, ça va et ça vient, ça crève comme des bulles à la surface des jours. Qu’est-ce qui se cache sous ce mot : aujourd’hui ? C’est cela qui compte : ce qui va imprimer, ce qui va mordre, là, maintenant – le mot, le slogan, la petite phrase.
Tout part d’une intuition soudaine, d’une inflexion de nageoire, d’une facétie de la queue – Séguéla est né sous le signe des Poissons. Il est truite ascendant castor, je crois. C’est pourquoi en nage libre, il excelle.

Est-il devenu sérieusement écolo ? Il semble si optimiste dans son livre qu’on peut raisonnablement en douter.
En politique, il se définit volontiers comme « mitterrandien », ce qui vaut brevet de sagacité et ce qui prouve qu’il y a au moins une chose qu’il n’est pas : socialiste ! La « force tranquille », c’est lui – il a chipé l’expression à Blum ou à Jaurès, qu’importe, mais c’est lui qui a convaincu Mitterrand d’en faire son mantra en 1981. Avec Jospin en revanche, « Présider autrement », ce fut un flop. Trop froid, trop boutonné, trop comme il faut, notre Jospin peut-être.
Ce fut plus solaire, plus facile, plus tropical – ils étaient seuls en lice – de faire gagner les présidents Paul Biya au Cameroun en 1992 ou Omar Bongo en 1997 au Gabon !
Son défaut : il est beau parleur. Il n’a jamais appris à se taire. Ça lui a joué des tours.
On se souvient qu’invité dans une émission de France 2, « Les 4 vérités », en février 2009, il s’était exclamé à propos de Nicolas Sarkozy accusé de bling-bling : « Comment peut-on reprocher à un président d’avoir une Rolex. Enfin ! tout le monde a une Rolex. Si à cinquante ans, on n’a pas une Rolex, on a quand même raté sa vie ! »
C’était con de dire ça à une heure de grande écoute. Il s’excusa, ce n’était qu’une bravade[tooltips content= »A-t-il songé au mot superbe du général de cavalerie Lassalle tué à la bataille de Wagram : Tout hussard qui n’est pas mort à 30 ans est un jean-foutre ?« ](1)[/tooltips]. Non, c’était une bévue – et une faute de goût.
On ne lui a pas pardonné alors.
Trop de gens étaient contents de le punir pour sa faconde.

En 2009, il a publié son autobiographie. Par quelle instigation de l’âme devient-on soi – par exemple Jacques Séguéla ? Aurait-il préféré être Sartre, Mandela ou Coco Chanel ?
Si vous connaissez la veuve de Mao Zedong ou Carla Bruni, c’est parfait – tiens, comme par hasard, bingo ! Il était un ami de Carla, c’est grâce à lui qu’elle a rencontré son futur mari, Nicolas Sarkozy.
Faiseur de roi, faiseur de reine.
Hier, les années 80, les années fric, c’était bien. Les années Covid, ce sera beaucoup moins bien.
Quand on mesure le temps qui reste, l’imparfait, ce temps cruel, se pare soudain d’un attrait auquel de bons auteurs ont donné sa noblesse. Comment ça finit, cette affaire-là, une vie, quand le corps vous abandonne, quand les jours diminuent et que s’accroissent les ombres ?
Oh ! non, pitié, pas ça, pas lui, il ne va pas céder à cet enfoncement dans le nevermore, il ne va pas s’enquiquiner avec des regrets. Le présent, c’est toujours mieux parce que c’est maintenant.

Le ciel sera bleu si on ose.

«La laïcité est donc la religion de la France ?»

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Une pancarte brandie sur laquelle il est écrit : "J'enseignerai toujours la laïcité", lors de la manifestation à Paris en hommage à Samuel Paty, le 18 octobre 2020. © CELINE BREGAND/SIPA Numéro de reportage : 00986540_000004

Au-delà de l’aspect politique de l’islam, l’ordre psychique et l’éducation doivent être pris en compte pour résoudre les problèmes auxquels nous faisons face, selon le psychanalyste Jean-Luc Vannier


Après plus de trente-trois années d’enseignement dans les universités en France et à l’étranger, je peux, au nom de nombreux collègues, témoigner des difficultés croissantes à m’exprimer librement dans le milieu universitaire français. L’intolérance religieuse y joue un rôle nettement plus important que celui de l’extrémisme politique. Les professeurs sont conscients du fait qu’ils ne sont pas, hélas, soutenus par une hiérarchie qui, outre la lourdeur des procédures administratives pour de « simples » conseils de discipline, craint avant tout d’éventuels emballements médiatiques. Lesquels pourraient conduire à une crise politique. Le slogan est et demeure « Pas de vague ». En raison de leur histoire, la compréhension du terrorisme islamiste et de l’extrémisme de droite diffère en France et en Autriche. La montée de l’extrême-droite en France peut, en grande partie, s’expliquer par l’inaction du pouvoir politique face à la menace islamiste : sublata causa, tollitur effectus (« La cause supprimée, l’effet disparaît »). 

L’inaction des élites politiques 

Dès 1995, les services français du renseignement intérieur (DST et RG) signalaient dans des rapports confidentiels le danger posé par le lien entre l’islamisme et diverses formes de criminalité dans les banlieues des grandes villes françaises. C’était la « principale menace pour les dix prochaines années », selon l’un des rapports de l’époque. Mais les autorités – quel que soit le parti politique au pouvoir – n’en voulaient rien savoir et ne souhaitaient rien entreprendre afin de ne pas mettre en danger la paix civile : « il ne faut pas allumer un incendie que nous serions incapables d’éteindre » selon l’un des spécialistes[tooltips content= »Les violences de 2005 dans plusieurs banlieues auront prouvé la justesse de cette analyse. »](1)[/tooltips]. Cela a notamment permis à de nombreux responsables politiques locaux de garantir leurs réélections en s’assurant, contre diverses subventions, de l’appui du « vote musulman ». Beaucoup de ceux qui crient aujourd’hui au loup n’auront pas été les derniers à le faire entrer dans la bergerie. Le prix à payer est malheureusement devenu très élevé dans notre vie quotidienne.

À lire aussi, Alain Finkielkraut: Samuel Paty, le dévoilement et le déni

Dans les années 1990, ces mêmes services de renseignement ont accordé une attention particulière au concept d’islam « activiste ». Cela concernait des personnes qui, par leur engagement et leurs activités militantes, s’efforçaient d’influencer ou de modifier le cadre législatif, voire constitutionnel de l’État, en tentant de le rapprocher ou d’y intégrer les normes religieuses de la charia. Et ce, en tenant scrupuleusement compte du fonctionnement démocratique des institutions. Ce terme d’islam « activiste » a été occulté par les attentats de septembre 2001 – on pensera au mécanisme du « souvenir-couverture » de Freud[tooltips content= »Sigmund Freud, « Des souvenirs-couverture », Œuvres complètes, III, 1894-1899, PUF, 2016, pp. 253-276. »](2)[/tooltips] – et recouvert par des termes réducteurs dans leur opposition tels que « islam modéré » et « djihadistes ». Cela a relégué dans l’ombre le phénomène sans doute le plus délétère pour notre société. Si la psychanalyse ne prône pas une catégorisation et une typologie excessives – une approche plus spécifique de la psychologie – il serait intéressant de réactiver ce concept d’islam « activiste » afin de se débarrasser d’une dichotomie devenue complètement inopérante, sauf à masquer l’essentiel de la problématique.

L’islam politique directement visé en Autriche

Ce concept vient opportunément de ressurgir au travers de la différence – ô combien manifeste – de traitement du terrorisme islamiste entre Paris et Vienne : si le président français entend lutter contre « l’islam radical », le chancelier autrichien a bien saisi la nécessité de cibler également « l’islam politique ». La nuance est loin d’être purement sémantique : le premier porte tout son effort sur le pic, aussi spectaculaire que tragique, de l’iceberg terroriste, le second élargit son combat à sa couche médiane. Plusieurs spécialistes autrichiens, universitaires ou militaires, semblent moins hésiter que leurs homologues français à qualifier l’islam de « projet politique », ne serait-ce qu’en invoquant l’alinéa 7 de l’introduction du texte coranique qui précise : « Le Coran est une Constitution Suprême qui organise la vie – tant spirituelle que temporelle – des Musulmans qui vivent dans la Cité-État ». Sans doute l’option même de désigner « l’islam politique » ou « activiste » comme un des éléments de réponse judiciaire aux attentats terroristes est-elle d’un maniement politique – et électoral – plus sensible en France qu’en Autriche.

La police déployée dans Vienne au matin du 3 novembre 2020 © Ronald Zak/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22509494_000011.
La police déployée dans Vienne au matin du 3 novembre 2020 © Ronald Zak/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22509494_000011.

Le volet judiciaire mériterait à ce titre une réflexion approfondie, ne serait-ce que la tendance croissante à l’utilitarisme pénal dont le paradigme dans la réalité serait sans doute l’incapacité à prononcer des peines privatives de liberté en raison du manque de places dans les établissements pénitentiaires. Ou bien encore la mise en cause de l’équivalence symbolique entre acte et sanction dont témoignent les controverses suscitées par la notion de « rappel à la loi » pour des actes peut-être susceptibles d’intégrer le registre des délits. Sans parler de la confusion, déjà dénoncée par Lacan en 1951, entre une recherche légitime d’humanisation de la peine et la décriminalisation de la sanction : « la civilisation de la performance, écrivait-il, ne peut plus rien connaître de la signification expiatoire de la punition ».

L’islamisme, un phénomène religieux et d’ordre psychique

Tout comme je l’ai mentionné dans une précédente étude[tooltips content= »Jean-Luc Vannier, « Réflexions psychanalytiques sur le terrorisme djihadiste: de l’autopunition à l’autodestruction », in Radicalisation et radicalité, Une Voie de la destructivité, Psychiatrie Française, Vol. XXXXVIII, 2/17, Octobre 2017, pp. 91-110. »](3)[/tooltips], la différence entre le normal et le pathologique dans la psyché humaine est une affaire de degrés et non de nature : appliquée aux auteurs des attentats terroristes, cette approche pourrait conduire à d’utiles correspondances. Et éclairer le clivage qui s’opère, souvent dans des délais extrêmement brefs, entre la vie – parfois relativement dissolue – de ces personnes et leur basculement dans une stricte radicalisation. En tant que tel, l’islamisme reste un problème qui n’est pas seulement un phénomène religieux mais aussi d’ordre psychique et lié à l’éducation. En témoigne l’échec patent de la méthode de déradicalisation visant à mettre le détenu radicalisé en présence d’un spécialiste du Coran en charge de lui démontrer, par des références incontestables de doctes musulmans et dans un dialogue ciblant rationnellement sa conscience, que son interprétation est erronée. Il est ainsi permis de s’interroger sur la récente initiative du gouvernement français de faire apprendre la langue arabe à l’école, alors que la connaissance du français faiblit, pour ne pas dire qu’elle périclite : le français est une langue qui véhicule des valeurs fondamentales rejetées par l’islamisme, et peut-être même par l’islam en général. Il sera très complexe de parvenir à « désimprégner » l’apprentissage de la langue arabe des représentations dogmatiques qui lui sont durablement et solidement accolées : conflit israélo-palestinien, langue originelle du Coran…. Je n’évoque même pas l’idée de séjours linguistiques en immersion totale dans le pays étranger concerné!

À lire aussi, Hala Oukili et Gil Mihaely : L’islamisme, le surmoi de l’islam ?

En tant que professeur d’étudiants étrangers dans le cadre du programme Erasmus, je dois faire preuve de beaucoup de pédagogie afin de leur expliquer le concept essentiel de laïcité (loi de 1905 et article 1 de la Constitution française) d’un point de vue historique. Ces étudiants ont une sorte de « culture-monde » qui se caractérise par le relativisme – tout a la même valeur –, par l’immédiateté – la densité du temps et sa perspective n’existent plus – et par la domination actuelle de l’image aux dépens de la pensée. Ne conseille-t-on pas aux étudiants en école de journalisme d’écrire de courts articles comme condition sine qua non de leur lisibilité ? Malheureusement, ces étudiants sont très mal préparés à comprendre les spécificités de la culture et de la civilisation françaises. Pour les étudiants du monde arabo-musulman et parfois même pour ceux des Etats-Unis, le problème paraît même insurmontable. Certains me disent dans un étonnant raccourci: « La laïcité est donc la religion de la France ? », comme s’il leur était impossible de vivre sans croyance religieuse. C’est pourquoi la langue française est si importante pour comprendre ce concept de « laïcité ». Je renvoie à mon étude sur les regrettables évolutions de la langue française dans une approche psychanalytique et récemment publiée dans Le Carnet Psy[tooltips content= »http://www.carnetpsy.com/article.php?id=3242″](4)[/tooltips]. Nonobstant ces développements, la langue française reste profondément liée à notre histoire et à notre culture.

D’une manière plus générale, il s’agit, me semble-t-il, d’une mutation de l’économie libidinale fondée à l’origine sur les mécanismes de répression décrits par Freud – « La culture est édifiée sur du renoncement pulsionnel »[tooltips content= »Sigmund Freud, « Malaise dans la culture », Œuvres complètes, XVIII, 1926-1930, PUF, 2015, p. 285. »](5)[/tooltips] – et destinés à servir à des réalisations culturelles et de civilisation. Aujourd’hui, cependant, l’accent est mis sur la recherche sans contrainte d’une jouissance immédiate et où le plaisir sexuel n’est même plus la norme pour les autres types de jouissance : il y a, dans une certaine mesure, une désintrication de la libido sexualis ou, plus analytiquement exprimé, une déliaison de la pulsion sexuelle de mort. Les jeunes générations nient l’asymétrie fondamentale qui existe dans toute relation humaine et ce, paradoxalement, par une valorisation apparente des différences doublée d’une prétention morale à l’égalité.

Le malaise dans la culture

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La laïcité: Histoire d'une singularité française

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Nous sommes heureux et fiers de vous annoncer que le Pakistan a une ministre chargée des Droits de l’Homme!

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Chargée des droits de l'Homme du Pakistan Shireen Mazari, image d'archive © B.K. Bangash/AP/SIPA Numéro de reportage: AP21489347_000002.

«Macron fait aux musulmans ce que les nazis infligeaient aux Juifs», estime la ministre pakistanaise Shireen Mazari. Ben voyons…


Jusqu’il y a peu nous ignorions l’existence de Shireen Mazavi. On vivait sans elle et on vivait mal. Une personne – cette personne – nous manquait et tout était dépeuplé.

Par islamophobie nous détournions notre regard du Pakistan. Alors que Shireen Mazavi, pas rancunière pour un sou, a les yeux rivés sur nous. Ainsi elle nous a alertés sur des choses horribles qui se passaient dans notre pays.

Des déclarations mensongères et détestables

Shireen Mazavi nous a appris que la France faisait aux musulmans ce que les nazis faisaient aux Juifs. Elle a également relevé une ignominie supplémentaire : les élèves musulmans sont, selon elle, fichés et marqués d’un signe distinctif. Le gouvernement français s’est offusqué de ces « déclarations mensongères et détestables ».

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Comme souvent il a été mal inspiré. Car nous avons tous croisé des écoliers musulmans portant, cousu sur leur vêtement un croissant jaune, l’équivalent de l’étoile jaune des Juifs. Quant aux chambres à gaz, les services secrets pakistanais, toujours très efficaces, ont découvert qu’on en avait installées au Fort de Brégançon. On les désactive pour l’été quand Macron vient s’y reposer.

Au Pakistan le blasphème est puni de mort…

Ce qui nous intéresse dans l’histoire, ce ne sont pas les propos de l’accorte Shireen Mazavi. D’après certains commentateurs, elle ressemble à Esther Benbassa. C’est une calomnie: la sénatrice EELV est beaucoup mieux ! Refermons vite cette parenthèse misogyne.

Ce qui nous chiffonne c’est l’intitulé du poste qu’occupe Shireen Mazavi : ministre chargée des Droits de l’Homme ! Au Pakistan les droits de l’Homme doivent s’effacer devant les droits d’Allah qui a tous les droits. Le blasphème y est puni de mort. De même s’agissant de la conversion. Une jeune chrétienne y a été condamnée au châtiment suprême pour avoir bu de l’eau d’un puit réservé aux musulmans. Non sans mal les Américains ont réussi à l’exfiltrer du Pakistan.

A lire aussi: J’ai rencontré Asia Bibi

Il nous semble également que le ministère de la charmante Shireen Mazavi devrait s’appeler autrement : chargée du Droit des Hommes. Car là-bas les femmes n’ont comme seul droit que celui d’obéir à leur père, à leur frère ou à leur époux. C’est donc avec l’assentiment de son mari que Shireen Mazavi a pu devenir ministre. Vous vous demandez certainement s’il y a des asiles psychiatriques au Pakistan ? Il y en a. Là-bas on les appelle madrassa.

Sociologie pornographique

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© Cover Images/SIPA Numéro de reportage: SIPAUSA31442144_000056

Dans Libération, le sociologue Florian Vörös déplore que «beaucoup d’hommes aient du mal à fantasmer en dehors des schémas de domination masculine…»


Franchement, sociologue, ce doit être un boulot éreintant. Voici qu’un certain Florian Vörös, enseignant-chercheur à l’université de Lille (bref, il a déposé un sujet de thèse — une recherche forcément indispensable au bonheur de l’humanité) expose ses découvertes sur l’univers du fantasme pornographique. C’est Libé, toujours à la pointe en ce domaine, qui nous expose ses découvertes.

Tenez-vous bien: pour analyser les représentations pornographiques des Français, notre vaillant sociologue, ne reculant devant aucune dépense, en a interviewé une trentaine. Sur 40 millions en âge de passer à l’acte. Et de cet échantillon statistique impressionnant (marge d’erreur 100%), il déduit quelques conclusions épastrouillantes.

Illustration du site internet Youporn
Illustration du site internet Youporn

« Domination masculine, soumission féminine : ils sont nombreux à citer ces deux grands totems de l’ordre sexuel pour atteindre l’excitation et la jouissance. » Bref, il semble bien que la pornographie soit « genrée », comme disent les érudits qui parlent le Libé dans le texte. On ne s’en serait pas douté. Il faudra que j’en parle à Jacquie et Michel, qui sans Florian Vörös risqueraient de sélectionner des scénarios impropres à la psyché masculine…

À noter que notre défricheur d’hémisphères sud ne connaît pas grand-chose au fond à la pornographie, qui fait grand cas de bi et de transsexuels. On ne peut pas tout savoir quand on est sociologue. Ou alors, épuisé par sa (qué)quête, n’a-t-il pas plongé au delà de la superficialité de l’offre, qui suit rigoureusement le potentiel économique des clients : faut-il rappeler que, même gratuit, un site pornographique est toujours marchand ? Que faire, sinon conseiller à cet homme de gauche (forcément de gauche, sinon Libé n’en parlerait pas, il doit être copain avec Geoffroy de Lagasnerie, autre sociologue de hasard) de lire enfin le chapitre du Capital consacré au fétichisme de la marchandise… Mais il semble bien que les gens de gauche oublient, ces temps-ci, de lire Marx. Trop bourgeois, et pas assez bohème…

A lire aussi: Débat public: l’intolérance crasse de Geoffroy de Lagasnerie

Non content de vivre dans un monde où rien n’existe que le masculin et le féminin (il y avait au XVIIIe des ouvrages libertins qu’on ne lisait que d’une main, notre sociologue a dû écrire sa thèse de la main gauche, l’autre étant occupée à s’imprégner de sites ad hoc, comme on dit chez les aiglefins), Florian Vörös, au prix d’un effort intellectuel inouï, a réalisé que nombres de consommateurs de pornographie  apprécient encore « l’érotisation des stéréotypes sociaux » : « Jeunes Arabes à la virilité exacerbée, jeunes femmes asiatiques forcément soumises et disponibles, le genre véhicule de nombreuses idées reçues concernant le genre et la race qui viennent alimenter les machines fantasmagoriques masculines. » Nous sommes époustouflés devant tant de sagacité.

À noter qu’il a oublié les Noirs, toujours dotés dans les films de virilités étonnantes, qui régulièrement violent des femmes à la peau la plus claire possible dans des gangbangs spectaculaires. Voir le site pas du tout raciste Blacksonblondes. Mais évoquer la question pendante, si je puis dire, du sexe surdimensionné des Noirs (désolé, c’est une fable, Serge Bilé a fait un sort il y a bien des années à cette légende), a pu lui paraître politiquement incorrect. Stigmatisant, presque. Entre évoquer la « virilité exacerbée » des Noirs (celle des Maghrébins est beaucoup plus rare, je signale à notre athlète de l’intellect que la pornographie évoque surtout les dispositions anales des Maghrébines, dont il ne parle pas) en prononçant ce mot, « Noir », et plaisanter sur la masochisme supposé des Asiatiques, Florian Vörös a choisi. Sauf que les sites BDSM — les Hongrois en sont les maîtres incontestés — utilisent fort peu d’Asiatiques, ils préfèrent les Blanches pâles, les traces de fouet ou de canne s’y lisent mieux… Les Japonaises ne sont explicitement sollicitées que pour le shibari (lire absolument Hôtel Iris de Yōko Ogawa) et le groping — le tripatouillage de sphères dans les transports en commun. À chacun son champ d’expertise.

A lire ensuite, entretien avec HPG: «Un bon acteur X, c’est souvent quelqu’un qui n’a pas de succès dans sa vie privée»

Pour écrire, il y a dix ans, la Société pornographique, je me suis documenté, et parfois in vivo. Il n’y a que sur les tournages que l’on constate qu’en France au moins, les réalisateurs chevronnés sont aux petits soins pour leurs actrices. Mais surtout, parce que j’ai lu dans ma vie quelques livres de bons auteurs, ce à quoi n’a pu se résoudre Florian Vörös, j’avais eu à cœur de séparer pornographie et érotisme, fantasme et désir — une distinction qu’ignore Florian Vörös, dont je préfère ne pas imaginer la sexualité personnelle.

Un sociologue sérieux devrait analyser (avec un y, hé, imbéciles !) ce qu’il en est vraiment du radada hexagonal. Ce qu’ont fait Natahalie Bajos et Michel Bozon en 2008 dans leur monumentale Enquête sur la sexualité en France, qui leur fit contacter plus de 100 000 personnes (taux d’erreur proche de 0) de tous âges et toutes classes sociales. Mais tous deux sont des sociologues sérieux, pas des chercheurs de poils de cul à couper en quatre.

La société pornographique

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L’islamisme, le surmoi de l’islam ?

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Marche contre l'islamophobie, Paris, 10 novembre 2019 © Philippe Labrosse/Hans Lucas/AFP

Après des décennies de violence on ne peut plus dire que l’islam n’a rien à voir avec l’islamisme. Chaque attentat met en évidence une cascade de complicités allant de la relativisation à l’apologie, de l’indulgence à la justification, le tout enrobé d’un complotisme victimaire. 


« Ici les gens sont tranquilles, pas genre djihadistes, encore moins terroristes. Mais à l’intérieur d’eux, une petite voix leur souffle que condamner le voyage en Syrie serait un peu se trahir et qu’une fille portant le voile sera toujours mieux que celle aimant la fête. »

C’est ainsi qu’une jeune musulmane âgée d’une trentaine d’années décrit dans Le Monde, quelques jours après l’attentat du Bataclan, l’ambiance à Clichy-sous-Bois. Elle était amie avec Hasna Aït Boulahcen, tuée pendant l’assaut des forces de l’ordre à Saint-Denis contre la planque de son cousin, Abdelhamid Abaaoud, planificateur présumé des attentats du 13 novembre. La jeune femme parle de « gens tranquilles », ceux qu’on évoque sur les plateaux de télé comme « des Français comme vous et moi », qui ne pourraient pas faire de mal à une mouche. La diversité, la nouvelle petite classe moyenne intégrée, des gens sans histoire, ni terroristes ni fichés S. Sauf que beaucoup entendent une petite voix intérieure qui instille en eux le rejet de leurs concitoyens non musulmans et de leurs mœurs. Cette petite voix les empêche de condamner sincèrement chez eux, hors caméras, devant leurs enfants et leurs proches, ces autres, pas tranquilles du tout, qui tuent leurs concitoyens.

À lire aussi: Les Français exigent des actes contre les islamistes qui les menacent sur leur sol

Djihadistes, islamistes, musulmans : ces trois cercles concentriques sont-ils intrinsèquement liés ?

Samedi 17 janvier 2015, dix mois avant les attentats du Bataclan et dix jours après ceux qui ont frappé la rédaction de Charlie Hebdo. À la Grande Mosquée de Paris, centre historique de l’islam traditionnel, des adultes suivent, tous les samedis et dimanches, de 9 heures à 19 heures, une formation d’imam ou d’aumônier.

Les 10 et 11 janvier, ces cours avaient été suspendus. Une semaine plus tard, Ariane Chemin et Anna Villechenon, deux journalistes du Monde, y assistent à une séance où les élèves imams sont invités à échanger autour des « événements », terme qui désigne en ce lieu les attentats des 7, 8 et 9 janvier – et qui, volontairement ou pas, rappelle la grammaire de la guerre d’Algérie. Les journalistes le constatent très vite : « Personne ici ne se sent Charlie. » Le formateur, Missoum Chaoui, aumônier pénitentiaire en Île-de-France, non plus. Il encourage ses étudiants à ne pas laisser dire que les attentats ont été commis au nom de l’islam, ou au nom de Mahomet. « Ouvrez vos pages Facebook, allez sur Internet. Ils ont sorti leurs plumes empoisonnées, sortez les plumes de la paix pour dire qui était vraiment le Prophète. »

L’un des futurs cadres de l’« islam de France », un vieil homme à bonnet blanc, dit ne pas croire « la version des médias ». Pour lui, « le scénario des attentats est préparé d’avance par d’autres ». « On n’a pas vu leurs visages, explique-t-il, c’est la preuve à cent pour cent. » Quand le formateur essaie de le pousser dans ces retranchements, une femme prend la parole pour rappeler que « ce journal était au bord de la faillite, il y a beaucoup de musulmans en France, on a provoqué un événement… et maintenant ils ont beaucoup d’argent. » Conclusion du récit : « Certains hochent la tête, d’autres pas, mais la salle entière se tait, y compris le professeur. Deux ou trois questions plus tard, le cours est levé. »

Complotisme de bas étage

Cette scène ne s’est pas produite dans une des cités de Clichy-sous-Bois où habitent des Français « comme vous et moi », mais dans le temple de l’islam en France, dans l’école supposée former les imams et les aumôniers dont la République attend qu’ils se battent dans les rues des Trappes, des Argenteuil et des Saint-Denis contre ceux qui dévoient l’islam. Et on découvre que, dix jours à peine après les attentats qui ont frappé la nation de stupeur, ces « hussards de l’islam de France » assument devant des journalistes un complotisme de bas étage et une haine de l’un des trois piliers de la devise française : la liberté ; qu’ils insinuent, affirment même que Coulibaly et les frères Kouachi auraient agi « pour le compte des services »… Où s’arrête ici l’islamisme et où commence l’islam qui n’a rien à voir avec lui-même ? Comment ne pas généraliser ? Cette scène rapportée par Le Monde ne rend-elle pas légitime l’amalgame entre les « tranquilles » qui n’en pensent pas moins et ceux qui passent à l’acte ?

Six ans ont passé depuis, Chems-eddine Hafiz est désormais à la tête de la Grande Mosquée de Paris. En 2006, avec ses confrères Me Szpiner et Me Bigot, il avait assigné en justice Charlie Hebdo pour avoir publié les caricatures de Mahomet, mais maintenant, on soupçonnerait presque que l’imam Chalgoumi est son spin doctor tant ses discours sont républicains et applaudis. Ce 21 octobre, quelques jours après l’assassinat de Samuel Paty, Hafiz a cependant dû rendre des comptes face à Patrick Cohen sur Europe 1. « En 2006, vous étiez avocat. Vous regrettez la plainte contre Charlie ? » lui demande le journaliste.

« Non, pas du tout, car c’est une histoire de contexte. Il était important de faire de la pédagogie. J’ai voulu à travers cette plainte montrer que nous sommes républicains. À l’étranger : on brûlait des drapeaux devant les ambassades de France. Moi je voulais dire aux Français que nous portons plainte, nous ne lançons pas de fatwas. » Pas mal trouvé. Nous préférons en effet ceux qui saisissent la Justice à ceux qui égorgent. Seulement, c’est aussi à l’occasion de ce procès retentissant, perdu par les censeurs, qu’on a accroché une cible dans le dos à ceux de Charlie.

Les propos des apprentis imams quelques jours après les tueries de janvier 2015 exposent les murs anthropologiques invisibles qui, derrière une apparente intégration, séparent une fraction non négligeable des musulmans français, particulièrement de la jeunesse, du reste de la société. Et ne parlons pas des Français issus des sociétés africaines traditionnelles, musulmanes ou pas. Cela ne date pas d’hier.

Pendant les années 1990, Magyd Cherfi était le chanteur, d’origine kabyle, du groupe toulousain Zebda, incarnation d’une gauche qui n’avait pas encore répudié les prolétaires pour les immigrés. En 2016, dans Ma part de Gaulois, il raconte l’histoire de sa famille installée en France au début des années 1960 dans une cité HLM à Toulouse. Il est élevé en vase clos dans un environnement où la culture arabo-musulmane est hégémonique. Pour nombre de voisins de sa cité, la France est une criminelle qu’il faut exploiter avant de retourner au pays. Mais Magyd a de la chance : sa mère s’intéresse à sa scolarité quand celles de ses copains pensent que l’école est une perte de temps et l’intégration, une bonne blague. Lui-même, bon élève, est traité de « pédé » et la violence de ses petits voisins l’empêche d’inviter chez lui ses camarades de classe « français ». En somme avant de conclure qu’il est « rejeté par la France », Magyd Cherfi raconte comment, bien avant le chômage de masse et la crise économique, les Maghrébins de sa cité d’enfance rejetaient collectivement la France comme patrie. Pire, ceux qui, comme ses parents, voulaient profiter des opportunités d’émancipation qu’offre la France subissaient une pression sociale pouvant aller jusqu’à la violence physique.

Cinq ans plus tard, il offre un tout autre récit. Le 5 octobre 2020, invité sur France Culture pour évoquer son dernier livre La Part du Sarrasin, il déclare : « Mes parents vivaient tête baissée, je voyais mes copains échouer à l’école, les quartiers nord de Toulouse où on vivait c’était des petites Algérie. La France a un vœu pieu, celui de l’universalité et, en même temps, “n’allons pas trop loin”. » Lui qui avait eu le courage (ou l’inconscience) de raconter des faits bruts, de témoigner du refus de l’intégration par nombre d’habitants des quartiers de son enfance, a réécrit l’histoire. Et cette fois, il n’y a pas Malika Sorel pour lui porter la contradiction, comme dans Répliques en octobre 2016.

Quatre grands groupes

Une ligne directe relie les voisins toulousains des Cherfi des années 1960-1970 aux élèves imams de la Grande Mosquée de Paris et aux voisins de Hasna Aït Boulahcen à Clichy-Sous-Bois de 2015. Et malheureusement, de nombreuses études et ouvrages laissent penser qu’on peut généraliser ce constat à une partie importante de la « rue musulmane » en France. Dans Qui sont-ils ? Enquête sur les jeunes musulmans de France, ouvrage paru en 2016, le sociologue Tarik Yildiz distingue, à partir des entretiens qu’il a menés, quatre grands groupes de musulmans : les « superficiels », les « exclusifs », les « communautaristes » et enfin les  « discrets ». Les musulmans « superficiels » se caractérisent par une forte dissonance entre leur pratique légère et leur vision ultra ritualiste de l’islam. Pour ces jeunes (souvent ex- ou toujours délinquants), la religion est composée de deux listes de cases à cocher, l’une menant au paradis, l’autre en enfer. Ils ne respectent pas eux-mêmes cet ensemble rigide, d’où leur sentiment de culpabilité qui les prédispose à considérer comme des modèles ceux qui appliquent la règle à la lettre. Ces derniers sont les « musulmans exclusifs », souvent salafistes. Fréquemment issus du premier groupe, les « exclusifs » ont changé de manière spectaculaire et abrupte, en quelques semaines ou mois. Ils appliquent très strictement les rites et les préconisations de certains cheikhs sunnites, tiennent les discours les plus radicaux et aspirent à former une véritable contre-société.

Magyd Cherfi, membre du groupe Zebda, présente son livre "Ma part de Gaulois", Toulouse, 14 septembre 2016.© Rémy Gabalda/AFP
Magyd Cherfi, membre du groupe Zebda, présente son livre « Ma part de Gaulois », Toulouse, 14 septembre 2016.© Rémy Gabalda/AFP

À côté de ce noyau dur, on trouve les « communautaristes ». Contrairement aux deux groupes précédents, ils ne s’inscrivent pas en opposition frontale avec la société française. Ils tentent de développer une pratique collective de l’islam, nécessairement plus consensuelle, et ne tiennent donc pas un discours radical. En revanche, ils réclament des passe-droits en tant que musulmans, conformément à l’idée qu’ils se font de la société britannique, qui est leur société occidentale idéale : fonctionnaires voilées, femmes traitées par des médecins femmes, horaires séparés dans les piscines, une plage horaire le vendredi dans leur entreprise pour pouvoir prier, etc.

Prime du prestige

Restent, enfin, les musulmans « discrets » – ceux qui sont profondément comme vous et moi. Parfois très pratiquants, ils cantonnent la religion à la sphère privée et refusent tout intermédiaire communautaire entre l’État et le citoyen, dans le droit fil de la tradition républicaine française. Fondus dans la culture nationale, ces musulmans appliquent les rites, mais s’adaptent en société lorsqu’il y a un choix à faire et font des accommodements dans l’espace public. On peut espérer que, dans les générations les plus âgées en tout cas, ils sont majoritaires.

Le problème, c’est que ce sont les plus radicaux, dans le discours et dans l’ostentation, qui ont le vent dans le dos, car ils bénéficient d’une « prime du prestige ». C’est ainsi que le jeûne du ramadan, le hallal ou le voile se sont très largement répandus ces trente dernières années, la majorité s’alignant progressivement sur les plus actifs des « exclusifs », essentiellement salafistes. En revanche, les « discrets » n’ont que très peu de prise sur les « communautaires » et « superficiels ». D’autres travaux, plus rigoureux au plan statistique, comme ceux de l’institut Montaigne (« La fabrique de l’islamisme », 2018) ou l’enquête réalisée par la Fondation Jean-Jaurès pour Charlie Hebdo début septembre, conduisent à la même attristante conclusion : les salafistes semblent être le surmoi, la « petite voix intérieure », d’un grand nombre des musulmans français.

Les témoignages d’enseignants et de fonctionnaires s’enchaînent, révélant que l’assassin n’était ni un cas isolé ni un loup solitaire

L’attentat islamiste qui a visé Samuel Paty le 16 octobre 2020 ne fait hélas que confirmer cette thèse. L’enquête de police, que nous avons pu consulter, montre comment la chasse à l’homme blasphémateur a mis à contribution le musulman offensé, le musulman indigné, le musulman lyncheur, l’islamiste politique et enfin le djihadiste.

À lire aussi, Aurélien Marq: Cé-pa-ça-li-slam !

La France se réveille avec la gueule de bois. Les témoignages d’enseignants et plus généralement de fonctionnaires s’enchaînent, révélant que l’assassin n’était ni un cas isolé ni un loup solitaire. Même la parole des théologiens se libère. Le 22 octobre, dans « Balance ton post » (C8), Tarek Oubrou, l’un des clercs les plus influents de l’islam de France, est interrogé sur « l’amalgame » : « Vous savez, la frontière est très mince entre l’islam et l’islamisme […]. L’islamisme n’a pas inventé de nouvelle doctrine, il a recyclé la théologie politique ancienne. » L’ennui, c’est que l’islam non plus n’a pas inventé une nouvelle doctrine susceptible d’accompagner son acculturation à la pensée critique. Le résultat, c’est que cette « frontière mince » est de plus en plus impalpable.

Lutter contre la glottophobie ne nous rendra pas nos identités régionales

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Le député de la septième circonscription de l'Hérault Christophe Euzet, en 2018 © Alain ROBERT/SIPA Numéro de reportage : 00861817_000041

Le projet de loi contre les discriminations envers les accents chantant de province est un enfer pavé de bonnes intentions


Octobre 2018. Jean-Luc Mélenchon est sous tension, ciblé par la justice qui a ordonné la perquisition du siège de La France Insoumise. Le député de Marseille s’emporte face à un journaliste au fort accent du sud-est, répondant à une question gênante en l’imitant de manière pagnolesque et en sous-entendant que le malheureux ne s’exprimait pas en français, comme s’il se rangeait du côté de la prononciation normée de la France des élites qu’il se plaît pourtant à affronter – du moins, dans les ors de l’Assemblée nationale -. Depuis cet incident, la lutte contre la « glottophobie » ne cesse de s’intensifier.

Laetitia Avia, l’avant-garde de la macronie

La première à frapper fut Laetitia Avia qui, réagissant à l’imitation de l’insoumis Marseillais, prétendit vouloir proposer une loi contre les discriminations linguistiques. Se faisant pour un jour la championne de la France de l’intérieur, Laetitia Avia questionnait alors Paris, ses médias et ses élites politiques : « Parle-t-on moins français avec un accent? Doit-on subir des humiliations si on n’a pas d’intonations standardisées ? Parce que nos accents sont notre identité, je dépose, avec des députés de la majorité, une proposition de loi pour reconnaître la glottophobie comme source de discrimination. (…) L’accent qu’il soit mosellan, ch’ti, du sud, parisien ou encore banlieusard est partie intégrante de l’identité de nombreux Français »

Laetitia Avia le 9 juillet 2019. SIPA, 00915665_000059
Laetitia Avia le 9 juillet 2019.
SIPA, 00915665_000059

Le lendemain, Laetitia Avia se ravisait. Peut-être consciente du ridicule de sa proposition ou de l’abondance de textes luttant contre les discriminations de toute nature dans le droit positif français, la députée prétendit avoir voulu donner une leçon à Jean-Luc Mélenchon. Son idée fit pourtant florès puisque ce qui n’était qu’une boutade est devenu une proposition de loi très sérieuse que porte désormais le député de la septième circonscription de l’Hérault, Christophe Euzet (Agir ensemble). Selon lui, les accents ont disparu à la télévision au profit du français standard. Dénonçant une pratique « monolithique du français » qui a fini par effacer les « aspérités de notre pays », réduisant la représentation des différentes régions du pays.

Télévisions, conviez Gabriel Robin sur vos plateaux!

Le constat dressé par le député Euzet est juste. Nous Français du sud-ouest – l’auteur de ces lignes est un natif de Toulouse doté d’un fort accent -, sommes par exemple plus visibles dans les émissions de cuisine et les talk-shows sportifs que dans les émissions de débats politiques. Dans le contexte particulier du rugby ou du cassoulet, notre accent apporte un supplément d’âme, une touche d’authenticité de bon aloi. Il sera en revanche suspect, voire ridiculisé lors d’une discussion plus sérieuse. Nous serons soupçonnés de ne pas être vraiment sérieux, ni même crédibles. Le seul avantage à cet état de plouc-émissaire est que nous pouvons dire les choses qui fâchent avec le sourire !

Pour autant, faut-il espérer d’une nouvelle loi au potentiel liberticide évident qu’elle vienne rééquilibrer la représentation régionale française dans les médias et les institutions ? Non. Cette proposition de loi est, comme souvent, un enfer pavé de bonnes intentions. Elle donne à la France centrale, celle des petites patries charnelles, l’occasion d’entrer dans la danse du ventre de la victimisation, d’avoir elle aussi son petit narcissisme communautaire, de prétendre qu’elle est « plus discriminée que les autres ». Un fort accent peut être un désavantage à l’emploi. Il faut le dénoncer au cas par cas, comme toute autre discrimination injuste. Ni plus, ni moins. Mais généraliser ces cas rares finirait par imposer des quotas de chtis, d’Alsaciens ou de Toulousains dans les émissions de radio, afin que tous les « accents soient présents à parts égales ».

Soyons fiers de nos accents. Ne nous laissons pas intimider, moquons-nous du Français pincé et standard comme eux se gaussent de nos R roulés à la façon des choux farcis de Philippe Etchebest. Nos accents ne sont pas des atouts à faire valoir pour se rapprocher du « populo » ou pour donner une image tronquée de France réelle. Le label rouge poulet jaune du Gers attribué à Jean Castex n’a pas changé ses orientations politiques. Lui et les autres doivent être jugés sur leurs actions et pas sur leurs caractéristiques ethniques, sociales ou linguistiques. Un accent ne fait pas de vous un être bon par nature… pas plus qu’une couleur de peau. Nos accents ne nous rendront d’ailleurs pas nos identités régionales, elles n’en sont qu’une petite survivance.

Jonathann Daval ne pouvait avouer plus que ce qu’il est parvenu à appréhender de lui-même

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Jonathann Daval, le meurtrier d'Alexia Fouillot, le 2 novembre 2017 à Gray (Haute-Saône). À droite, les parents Fouillot. © SEBASTIEN BOZON / AFP

La fascination des citoyens pour des faits divers aussi violents que mystérieux, et l’intense médiatisation de certains procès d’assises ne sont pas sans effets pervers. Philippe Bilger les analyse.


L’accusé Jonathann Daval a été condamné,le 21 novembre, à 25 années de réclusion criminelle, sans peine de sûreté, par la cour d’assises de la Haute-Saône après que l’avocat général avait requis la réclusion criminelle à perpétuité.

Les parents de la victime Alexia Fouillot ont salué « une très bonne décision » et les avocats de la défense ont annoncé que Jonathann Daval n’en relèverait pas appel.

On pourrait, à partir de ces éléments, ne pas s’interroger plus avant et considérer que Justice a été faite et qu’elle a été bien rendue. D’autant plus que pour la conduite des débats aucune critique n’a été émise sur la maîtrise du président Matthieu Husson.

Celui-ci a su, parfois, au contraire, avec intelligence et intuition, favoriser des dialogues et des confrontations, sans s’y immiscer, dans l’espérance de sincérité, d’émotion et de moments intenses qui pourraient constituer le drame judiciaire en un bienfaisant mélodrame.

Pourtant, en dépit de cette indéniable qualité, je n’ai cessé de ressentir un malaise tout au long de cette histoire criminelle, depuis sa découverte et l’interpellation de Jonathann Daval jusqu’à sa conclusion avec l’arrêt de condamnation.

J’ai bien conscience que n’ayant pas assisté au procès, je ne peux me prévaloir d’une connaissance directe mais sans immodestie de ma part, je n’ai pratiquement rien manqué de ce qui a été écrit ou dit sur ce crime, sur son auteur et les familles concernées par cette horreur. J’ajoute que ma perception inquiète s’est évidemment nourrie de mon expérience d’ancien avocat général à la cour d’assises de Paris.

D’une certaine manière, le professionnel et le citoyen se sont accordés pour les observations que je propose sans la moindre présomption. Elles tiennent compte de ce que j’ai tenté toujours de respecter dans mes fonctions d’accusateur public durant plus de 20 ans.

Médiatisation surabondante

D’abord je n’ai pas aimé cette médiatisation certes liée à la chose criminelle mais aux motifs parfois inspirés par des ressorts troubles. Non seulement elle a été surabondante depuis l’origine, dans un pluralisme désordonné, avant que le procès ait livré ses conclusions, mais elle a surtout continué à s’offrir ostensiblement dans les coulisses et la périphérie des débats eux-mêmes. L’autarcie royale et tellement nécessaire du procès a été battue en brèche par un certain nombre de déclarations qui à mon sens relevaient plus du narcissisme que du devoir.

Cette absence totale de décence m’a donné l’impression que nous n’étions plus dans le domaine de la légitime information mais dans celui d’une hystérisation qui avait pour conséquence d’entraîner dans sa course folle, et par réaction, les parents éplorés de la victime, ainsi que des intervenants judiciaires qui auraient dû se taire et garder pour les jurés leur argumentation.

Ainsi, quelle n’a pas été ma surprise d’entendre une avocate des parties civiles répondre longuement aux médias la veille de sa plaidoirie et ainsi dilapider un verbe qui aurait dû n’être réservé qu’à la cour d’assises ! Je n’ai d’ailleurs pas été moins étonné de l’explication de ses réquisitions par un avocat général commentant sa demande de réclusion criminelle à perpétuité devant la presse sur le perron du palais de Justice de Vesoul !

À force de vouloir faire comprendre, on tombe dans une vulgarisation qui nous éloigne de l’essentiel, qui est le procès, pour nous faire tomber dans des commentaires et des paraphrases totalement inutiles.

Illusion dévastatrice

Au-delà de ces dérives de communication qui pouvaient en effet laisser croire, selon l’expression pertinente de Me Jean-Hubert Portejoie, que c’était à l’opinion publique de trancher, autre chose m’a perturbé qui se rapportait à cette exigence constante de vérité à laquelle l’accusé devait se soumettre, à cette répétition lassante et jamais satisfaite d’une injonction pour qu’il révèle ses ressorts, son mobile, ce qui soudain avait fait surgir, chez cet « homme ordinaire » selon la défense, le pire. On n’a pas cessé, durant tout le procès, d’attendre cette parole d’élucidation, de l’espérer, de l’entendre puis de ne pas l’accepter (Le Parisien).

Rien n’est plus absurde – et pourtant compréhensible de la part des proches de la victime – que cette sollicitation impérieuse, ressassée judiciairement et médiatiquement, pour obtenir des explications qui ne seront de toutes façons pas admises. Cette illusion est dévastatrice qui met constamment les parties civiles, dans ce procès comme pour tant d’autres que j’ai pratiqués, en état de déception.

D’abord elles réclament des lumières au moment même où l’accusé les donne si on se fonde sur la relation que Jonathann Daval a donnée de son crime le 19 novembre. Mais ces dernières ne seront jamais suffisantes comme s’il y avait, derrière le propos tenu et assumé, toujours des ombres, des mystères délibérément occultés.

Ensuite, cette revendication de transparence est d’autant plus malaisée à satisfaire que ceux qui la réclament ne sont pas prêts, la plupart du temps, à admettre que la relation honnête d’un processus criminel implique une interaction qui, face à une culpabilité et une malfaisance même indiscutables et reconnues, peut mettre en cause le comportement de la future victime.

Un crime est une histoire qui ne surgit pas de rien. Mais qui, obsédé par une vérité que le coupable refuserait prétendument d’avouer pleinement, serait capable d’écouter sans être offensé, sans frémir ? La victime doit être irresponsable à tout instant.

Procès hors norme

Enfin quelle étrange présomption de s’imaginer que l’accusé, même le plus lucide sur soi, est capable d’aller chercher dans ses tréfonds la totalité de ce qui l’a mobilisé pour le pire. À l’évidence il y aura toujours une part de lui qui lui demeurera inconnue. Même si d’autres ont toute liberté pour imaginer ce qu’elle peut être, comme par exemple une homosexualité refoulée : c’est la thèse d’un avocat Me Pierre Farge.

Jonathann Daval, à supposer qu’il n’ait pas tenté de tout livrer de lui, n’est pas coupable de n’avoir pas pu tout déchiffrer de ses pulsions, de ce qui l’a fait passer d’une humanité en partage à l’accomplissement d’un acte semblant l’en exclure. Il ne pouvait avouer que ce qu’il était parvenu à appréhender de lui, dans les obscurités tragiques dont Alexia a été la victime. Rien de plus, et c’était déjà beaucoup.

© PATRICK HERTZOG / AFP.
© PATRICK HERTZOG / AFP.

Je conçois que cette quête sans relâche des parties civiles et de leurs avocats s’est trouvée amplifiée et d’une certaine manière légitimée par la comédie initiale que Jonathann Daval a jouée quand avec ses larmes, son chagrin et sa faiblesse, il avait feint d’être, lui, une autre victime. Ce simulacre a sans doute laissé penser qu’il serait fatalement incapable de sincérité par la suite.

Lire que ce procès a été hors norme est doublement vrai.

D’abord, parce qu’il n’est pas un crime qui ne soit une rupture de la normalité, une contradiction effroyable avec l’ordinaire d’un destin.

Surtout parce que le procès de Jonathann Daval a poussé jusqu’à la caricature, jusqu’à un paroxysme insupportable, les effets judiciaires et médiatiques habituels tenant au fonctionnement de cette institution remarquable qu’est la cour d’assises. Grâce au jury populaire pourtant scandaleusement réduit depuis quelques années…

Le Mur des cons

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Suède: la croix de la discorde

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Croix portée au cou. © D.R.

En Suède un collégien a été contraint de retirer sa croix… jugée comme offensante.


Un long millénaire après avoir délaissé Odin pour Jésus, le temps est-il venu pour la Suède de répudier ce dernier ? La presse suédoise rapporte qu’un élève de 15 ans s’est vu contraint de retirer son collier en croix pour une photo de classe. Motif invoqué par le photographe ? « Cela pourrait être offensant. » Ses jeunes camarades adeptes du voile n’ont pas eu à l’enlever, a affirmé le jeune homme qui s’est dit « choqué ». Quant au directeur de l’établissement, il n’a pas jugé utile de s’indigner et a qualifié l’incident d’« étrange ».

Un scientifique propose de supprimer la croix du drapeau suédois

Il faut dire qu’au pays des drakkars, le christianisme n’a plus le vent en poupe. L’été dernier, un scientifique suédois dénommé Patrik Lindenfors a suggéré de retirer la grande croix jaune du drapeau national au prétexte que l’Église aurait à rougir de son attitude lors de la traite transatlantique. Dans cet élan de contrition passionnée, le chercheur a aussi assuré que la maudite croix pourrait être interprétée comme un symbole de croisade lors des aventures militaires du pays en Afghanistan. Il a donc suggéré d’éradiquer le drapeau actuel pour un étendard plus « inclusif », ne précisant pas s’il souhaitait troquer la croix jaune sur fond bleu pour un croissant vert ou pour un arc-en-ciel LGBT. En juin dernier, un ancien maire avait proposé de déboulonner le roi Charles XII, porteur de « valeurs antidémocratiques » à ses yeux, pour le remplacer par une statue de Greta Thunberg. Cette idée n’avait pas convaincu ses compatriotes.

Paris 1900

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Emmanuelle de Boysson © BALTEL/SIPA Numéro de reportage: 00953672_000008

Un roman d’Emmanuelle de Boysson ressuscite la Belle Epoque à travers l’apprentissage d’une apprentie-écrivaine.


« D’après le fleuriste de la rue de Seine, les orchidées d’Amérique devraient durer longtemps. La comtesse nous attend à vingt heures. Va pour les catleyas. Elles feront de l’effet. » Paris, 1900. Le métro circule déjà tandis que les premières automobiles évitent les voitures à cheval. On est dans la tête de cette jolie brune un peu écervelée, Valentine, qui s’est mariée en visant au-dessus de l’homme qu’elle épouse. Ce qui la grise, c’est moins Antoine que l’idée de côtoyer ce Paris des arts et des lettres dont il lui a parlé devant le Grand Hôtel de Fouesnant.

Au temps de Colette et Willy

Valentine, devenue Beauregard, rêve de devenir écrivain, note tout ce qui lui arrive, tout éblouie par l’univers brillant qu’elle découvre. Ses phrases ont de jolies tournures, les femmes aussi.

On passe d’une idée à l’autre en découvrant un univers où rien n’est grave, où l’on porte des toasts et des robes légères, signées Paul Poiret, en mousseline ou en organdi. Colette lui confie qu’elle va bientôt se débarrasser de Willy qui s’est rendu célèbre en signant Les Claudine à sa place. Quant au « jeune homme pâle aux yeux de biche qui tripote sa moustache et tente de retenir une quinte de toux », c’est Marcel Proust. Qu’elle va croiser régulièrement dans ce roman dont les hommes n’occupent que la toile de fond. Et pour cause: ce qui se trame entre ces femmes, c’est à l’insu des maris. Qui auraient tendance, comme Antoine, à confondre l’adresse du Jockey club avec celle des maisons closes.

Que chaque phrase se balance comme une hanche de femme

Les femmes comme-il-faut lisent La vie heureuse, les affranchies la vivent. Liane de Pougy, vient de publier Idylle saphique que lui a inspiré sa relation scandaleuse avec Natalie Clifford Barney. La riche héritière américaine jette son dévolu sur notre héroïne, laquelle repousse ses avances mais multiplie les rendez-vous au cours desquels Natty promet de l’aider à écrire. « Il faudrait que chaque phrase se balance comme les hanches d’une femme, chantonne-t-elle, dévoilant un genou qu’elle recouvre aussitôt d’un pan du peignoir. »

A lire aussi: Anthony Palou: Finistère amer

On lit les confidences d’une jeune femme qu’on sait déjà perdue. On la suit, laissant tomber un à un les habits de la convenance en même temps que ses préjugés. Jusqu’au jour où : « En pédalant, cheveux au vent, j’ai la sensation de faire partie des femmes qui vivent dangereusement. » Natty l’avait prévenue : « Sachez que personne ne me résiste et qu’un jour vous me baiserez les pieds ».

Voici donc un roman qui ressemble à son titre. Trop sensible, trop sincère, trop provinciale sans doute, Valentine se laisse aller à une liaison secrète, sensuelle et passionnée. « Nos mots d’amour se répondent, litanie des amants qui jamais ne se lassent », écrit-elle, aveuglée. Car bientôt elle se perd, se désespère à attendre l’infidèle qui revendique l’amoralité qui la rendra célèbre : « Je dis toujours la vérité. Enfin presque. Puisqu’il est impossible de tout dire. »

Consolée par Colette, qui passe d’un sexe à l’autre au gré des coups de foudre et s’exhibe sur les planches pour gagner sa vie, Valentine ne voit pas venir une rivale dans l’amitié qui la lie à Élisabeth de Clermont-Tonnerre. Elle accepte tout de celle qu’elle idolâtre : « Il faudrait que je m’inspire de ces pensées où la seule morale est l’instinct, le goût du plaisir ». Mais jusqu’où ? Le naufrage de son couple s’annonce le jour-même où l’on apprend celui du Titanic…

Un petit air de Françoise Sagan

Emmanuelle de Boysson a eu l’habileté d’introduire un personnage de fiction dans le Paris de l’époque, et le talent de ressusciter autour d’elle un monde frivole et brillant où l’on craint davantage de commettre une faute de goût que de contracter une maladie mortelle. Le Tout-Paris des années folles défile dans le salon de la rue Jacob. On y croise André Gide, Pierre Louÿs, Somerset Maugham, Isadora Duncan, le jeune Cocteau ou Anatole France, Paul Morand bavardant avec Paul Valéry.

On pense inévitablement à Sagan (qui fréquenta aussi le salon de l’Amazone – Nathalie Clifford Barney mourut en 1972). On ferme le livre d’une de ses héritières en se demandant: pourquoi Diable le mot charme est-il masculin ?

Je ne vis que pour toi d’Emmanuelle de Boysson, Calmann-Levy.

Un automne avec Max Pécas

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Marches pas sur mes lacets, un film de Max Pécas (1977) COLLECTION CHRISTOPHEL © Les films Jacque Leitienne Les films Jacque Leitienne.

Le billet du vaurien


Par un étrange concours de circonstances, le seul livre que j’ai retrouvé en prenant mes quartiers d’été au Lausanne-Palace dans le sac où je laisse mes affaires de sport – et surtout ma raquette de ping-pong pourrie à laquelle j’attribue des vertus magiques – est signé Thomas Morales et s’intitule : Un été chez Max Pécas. Cela tombe bien : j’éprouve un plaisir sans bornes à lire sur Causeur.fr les chroniques dominicales de Thomas Morales, tout comme celles de Jérôme Leroy.

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Tous ceux que les polémiques sur les religions covidiennes ou islamistes finissent par lasser me comprendront : il y a une jouissance particulière à revenir au siècle passé en compagnie de deux écrivains que je tiens pour les meilleurs de leur génération.

Cinéaste balnéaire

Max Pécas, bien évidemment, est loin d’atteindre les sommets auxquels sont parvenus dans les années soixante Chabrol (avec «  Les bonnes femmes » ou « À double tour »), Truffaut (avec « L’homme qui aimait les femmes » ou « Domicile conjugal »), Godard (avec « À bout de souffle » ou « Pierrot le fou »), sans oublier Jean-Daniel Pollet ou Jacques Deray. Mais Max Pécas visait tout autre chose que définit fort bien Thomas Morales : être un cinéaste balnéaire – comme il y avait des staliniens balnéaires ou des nihilistes balnéaires – qui préfèrent la gaudriole des parasols aux déplorations intellectuelles. Les titres de ses films en font foi : « Les Branchés à Saint-Tropez » et l’inénarrable : « On se calme et on boit frais à Saint-Tropez ». On ressort de cette expérience visuelle, note Morales, le corps barbouillé d’huile solaire et la bouche pâteuse. Trop de déconnade. Trop de maillots de bain. Trop de comique troupier.

« Max Pécas n’a aucune limite, écrit Morales. Il laisse le bon goût aux chipoteurs, à tous ces cinéphiles frustrés qui pensent le cinéma comme on résout une équation mathématique. » Il y a chez lui un kamikaze de la caméra qui jette sur la pellicule des filles en topless. Son mot d’ordre : l’éros plutôt que le pathos. À ne pas oublier en période de confinement!

Plutôt l’Eros que le pathos

Si j’en parle, c’est aussi parce qu’à dix-huit ans le rédacteur en chef du quotidien socialiste Le Peuple, le regretté Octave Heger m’avait missionné pour faire un article sur un film de Max Pécas. Lequel ? Je l’ai oublié. Mais le lecteur des Cahiers du Cinéma que j’étais, méprisait ce genre de gaudrioles, mal filmées, mal jouées et dépourvues de la moindre ambition esthétique. C’est dire que Max Pécas représentait pour moi les bas-fonds du septième art. Aujourd’hui, je retournerai volontiers à Saint-Tropez en sa compagnie.

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À défaut, je relirai son éloge par Thomas Morales. Un documentariste de vacances où le rigolo s’allie à la bimbo, je n’en vois plus guère aujourd’hui. Je le regrette et me trouve un peu con d’être passé par snobisme intellectuel – rassurez-vous, ça n’a pas duré – à côté de Max Pécas.

Oui, l’éros plutôt que le pathos !

Max Pecas

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