Jeudi 19 novembre, deux vigiles ont battu à mort un client de l’hypermarché Carrefour de Porto Alegre (Brésil). Comme la victime était noire, des manifestants accusent depuis la firme de racisme, mettant le groupe dans la tourmente.


Le motif du drame est encore à établir mais il semble que tout ait commencé par une banale altercation avec une caissière. Quelques secondes plus tard, le client a été intercepté au niveau du parking par les vigiles qui l’ont passé à tabac. Dans les images captées par un passant, l’on voit un homme à terre qui reçoit des coups de poing au visage, sous les yeux de sa femme et d’une employée de Carrefour qui, au lieu de s’interposer, se contente de filmer la scène avec un téléphone portable.  La victime, João Alberto Silveira Freitas, est mort dans les minutes suivantes. Il était noir, ses deux meurtriers étaient de type latino.

Lecture raciale et identitaire immédiate des multinationales

Sans attendre les résultats de l’enquête, les bien-pensants brésiliens ont crié au crime raciste et des militants d’extrême-gauche ont dévalisé un magasin Carrefour à São Paulo. Comme si piétiner des yaourts allait ressusciter le pauvre João Alberto et alléger le deuil de sa famille. 

Pire, Alexandre Bompard, PDG mondial du groupe Carrefour, n’a rien trouvé de mieux que de sauter les deux pieds joints dans le marécage antiraciste en déclarant sur Twitter que sa société récuse le « racisme » et appuie la « diversité ». Déconcertante est la facilité qu’ont certains grands patrons de plaquer sur le réel une lecture raciale ou identitaire (LGBT, féministe notamment). Ils feraient mieux d’examiner les faits avec la hauteur de vue et le discernement qui siéent aux élites.

Au lieu de s’autoflageller sur la diversité, Carrefour ferait mieux de revoir de fond en comble ses politiques d’achats et de RH pour s’assurer que l’humain n’est pas traité comme une marchandise

Pour qu’un crime soit raciste, il ne suffit que les mis en cause soient de couleurs de peaux différentes. Il faut arriver à démontrer qu’il a été motivé par la haine raciale. Autrement, 50% ou plus des vols à main armée commis dans les grandes villes brésiliennes seraient des crimes racistes puisqu’en général les victimes sont blanches et les auteurs sont de couleur. Et prise sous cet angle, la criminalité en France serait la pure et simple expression du racisme antiblanc, les victimes étant souvent « de souche » et les prévenus en majorité d’origine africaine et arabe.

Les faits, rien que les faits

La première certitude dont nous disposons est que les deux vigiles sont employés d’une société privée, très connue dans la place. La deuxième est que l’un des meurtriers de João Alberto est un policier de 24 ans qui n’aurait jamais dû être là, n’ayant pas été autorisé par sa hiérarchie à arrondir ses fins de mois en tant que vigile. 

La photo de la chienne Manchinha avait fait le tour des réseaux sociaux grâce aux défenseurs des animaux au Brésil. D.R.
La photo de la chienne Manchinha, tuée par des vigiles employés par Carrefour, avait fait le tour des réseaux sociaux, grâce aux défenseurs des animaux au Brésil. D.R.

Et ce n’est pas la première fois que des agents de sécurité privée au service de Carrefour font parler d’eux. En décembre 2018, un gardien a tué une chienne à coup de barre de fer dans un magasin de la banlieue de São Paulo (elle s’appelait Manchinha). Au Brésil, le recours à la sous-traitance est devenu une course au prix le plus bas, parfois au mépris de la performance et la sécurité. Au lieu de s’autoflageller sur la diversité, Carrefour ferait mieux de revoir de fond en comble ses politiques d’achats et de RH pour s’assurer que l’humain n’est pas traité comme une marchandise

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Le meurtre du pauvre João Alberto a eu lieu sous les yeux d’une employée du groupe Carrefour. Pourquoi s’est-elle contentée de filmer le supplice de la victime ? Est-ce qu’elle a été instruite à le faire ? Si oui, par qui ? Ou bien souhaitait-elle « se couvrir » face à la hiérarchie ? Ce cas rappelle un incident survenu en août dernier au magasin Carrefour de Recife lorsqu’un homme de 53 ans a perdu la vie suite à un infarctus fulminant. Les employés n’ont rien trouvé de mieux à faire que de couvrir le corps avec des parasols déployés. Personne n’a cru bon de fermer le point de vente.

Dans un magasin de Sao Paolo, la manifestation dégénère le 20 novmbre 2020...
Dans un magasin de Sao Paolo, la manifestation dégénère le 20 novembre 2020…

Il y a quelque chose à revoir du côté de la culture d’entreprise de Carrefour au Brésil. Et loin de moi l’idée de donner l’impression que Carrefour est le vilain petit canard au milieu d’un marché qui respire l’humanisme. En réalité, le contexte brésilien est très tendu, partout les salariés ont peur de perdre leur emploi, le taux de chômage dépasse désormais les 14% de la population active. En effet, le pays est plongé dans une crise économique sévère depuis 2015, que le confinement n’a fait qu’aggraver. Aussi, est-il normal que les gens se conforment à des procédures absurdes afin de préserver leur poste. Difficile de leur en vouloir, il revient aux responsables les plus proches du terrain de rassurer les employés en les autorisant à prendre des initiatives à chaque fois que la vie et la dignité humaines sont en jeu.

Le racket des entreprises au nom de l’antiracisme

Il est fort probable que les dirigeants de Carrefour ne soient pas interpellés par les militants antiracistes sur ces questions de fond. L’époque veut que ce genre de drame reçoive une justice intéressée et expéditive. Avant que le cadavre ne refroidisse, l’on désigne le coupable idéal : le racisme c’est-à-dire tous les blancs pris collectivement, le racisme étant un crime collectif et hérité de père en fils. Ensuite, on fait un chèque à la « bonne cause » comme on payait jadis un tribut pour avoir la paix. Il est fort probable que Carrefour se trouve obligé de financer des initiatives antiracistes aux mains d’ONG qui œuvrent pour le « bien », le « progrès » et « l’égalité ». Comprenez des ONG qui se nourrissent du sentiment de culpabilité des grandes entreprises et de leur désir de respectabilité.

Et, dans les cas extrêmes, l’on s’inflige des campagnes de publicité scandaleusement biaisées où l’homme blanc hétéro est écrasé sous le poids de sa « dette historique ». 

Ainsi, la responsabilité sociétale est en train de devenir une opération de racket et d’intimidation au détriment des multinationales. Du sort du noir, peu se préoccupent réellement. L’essentiel est de donner à manger à la bureaucratie en émergence, celle de la société civile progressiste, qui a besoin de martyrs pour mettre le couteau sous la gorge au grand capital. Et si cela veut dire faire du pauvre João Albert un Martin Luther King brésilien, on le fera, comme on ne reculera devant rien pour présenter le Brésil aux yeux du monde comme le Mississipi des années 1960. When money speaks, truth is silent. 

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À terme, nos bienpensants alliés au grand capital feront de l’homme noir un bibelot que l’on pose bien en vue dans une salle de réunion. Un objet précieux et fragile qui se brise dès qu’une femme de ménage rustre pose ses gros doigts dessus. Alors, on gémit, on s’indigne, on s’agenouille pour en ramasser les morceaux et l’on confie, toujours aux mêmes amis de la cause noire, le soin de reconstruire le fétiche tel quel. Il suffit de payer. 

Les choses changeront le jour où le noir présidera la réunion et en définira l’agenda. Il se débarrassera alors du bibelot et des marchands d’antiquités qui font antichambre. 

Au Brésil, pour que le noir s’approprie la salle de réunion, il n’a pas besoin que Carrefour, Walmart ou Peugeot s’agenouille devant lui. Il suffit que les multinationales prohibent définitivement et sans appel le principe de cooptation, qu’au Brésil nous appelons indicação. Cette pratique gangrène le marché de l’emploi et réserve les meilleures places à ceux qui ont des relations. Bannissez l’indicação et vous verrez des noirs concurrencer honnêtement et sur un pied d’égalité les « fils de » et les « bien nés ». Au lieu de stigmatiser 90 millions de blancs brésiliens au nom du racisme systémique, il suffit d’appuyer sur un bouton. Et ce bouton est à la portée des conseils d’administration. Tout cela est très simple, ne coûte rien et en plus c’est éthique ! 

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