Parce qu’une journaliste de BFMTV avait cru entendre dans la bouche de Bally Bagayoko « la ville des Noirs », alors qu’il avait dit « c’est la ville des rois morts et du peuple vivant » (Jean Marcenac), et parce qu’il affirme qu’à la différence des autres Lfistes, il n’aime pas le mot « racisé » pour se définir, nous sommes désormais priés de croire que le nouveau maire de Saint-Denis (93) n’a pas mené une campagne communautariste et qu’aucun électeur n’a voté pour lui en raison de sa couleur de peau.
Dès le premier tour des élections municipales, la ville de Saint-Denis — deuxième cité la plus peuplée d’Île-de-France avec ses 150 000 habitants — a élu maire un citoyen issu de l’immigration, Bally Bagayoko. Élection incontestable, d’ailleurs non contestée.
Victoire manifeste pour La France insoumise (LFI), dont le nouvel élu est un membre éminent. Victoire aussi, mais au goût beaucoup plus amer en l’occurrence, pour ceux qui, avant tout le monde, évoquaient la perspective d’un « grand remplacement » et qui, de ce fait, se voyaient accusés de délirer. De toute évidence, l’élection de Saint-Denis leur donne a posteriori raison.
En fait, conspués, ils l’étaient jusqu’à ce que le gourou Jean-Luc Mélenchon ne les rejoigne sur ce terrain, évoquant — je cite — « la nouvelle France, la France bigarrée, celle du grand remplacement ». Donc, puisque M. Mélenchon lui-même nous le dit, nous l’enseigne, inclinons-nous bien bas et admettons que l’élection de M. Bagayoko n’est qu’un des tout premiers épisodes du « grand remplacement » dans sa dimension politique et électorale. Un premier pas vers la métamorphose de la France que, autre éminente membre de LFI, Mme Obono appelait implicitement de ses vœux lorsque, à la Fête de l’Humanité, où elle trônait en invitée vedette, elle tint à faire savoir qu’elle ne voyait dans cette assemblée qu’une intolérable domination de la gauche blanche au détriment de la gauche non blanche. En clair, l’Insoumise « racisée » déplorait, à mots à peine couverts, que le pays, la France, soit encore aujourd’hui, malgré tous les efforts de nos prétendues élites politiques depuis cinquante ou soixante ans, majoritairement un « pays de race blanche », comme le constatait le général de Gaulle avec bon sens. Qu’elle se rassure, Madame Obono: son affaire est en bonne marche. Encore un peu de patience, juste un peu.
Il est clair que, pour M. Mélenchon, Saint-Denis représente le laboratoire de la tambouille électorale qu’il entend concocter pour les présidentielles de 2027. Lors de celles de 2022, il lui manquait 600 000 voix pour accéder au second tour. Ces 600 000 voix, il compte bien aller les harponner du côté de l’électorat qui a porté, ce dernier dimanche, M. Bagayoko à la mairie d’une ville d’une telle importance.
M. Bagayoko qui, si l’on regarde les choses d’un peu près, se trouve, qu’il le veuille ou non, pris en otage par son propre parti et son grand maître Mélenchon. Car il ne viendrait à l’esprit d’aucun vrai démocrate, d’aucun esprit français, pétri de tolérance et de sens civique, de contester a priori que le nouvel élu puisse se révéler un bon maire pour sa ville, ses concitoyens, pour la France. Donc tout procès d’intention à son encontre ne saurait être justifié. Pire, il serait à condamner, puisque chez nous, et depuis des lustres, nous sommes régis par le noble principe selon lequel nul ne peut être inquiété pour ses opinions, sa race, ses origines, etc.
Or, ce sont bien ces principes admirables qui se trouvent bafoués par la clique LFI qui, très ouvertement, avant même le scrutin, plaidait et militait pour l’instauration chez nous d’une forme de jurisprudence électorale dont le résultat — positivement antidémocratique — serait que, désormais, à Saint-Denis — et bientôt ailleurs — nul individu non racisé ne pourrait être propulsé à la tête de la cité. M. Delogu — la tête pensante de LFI — le proclamait à Saint-Denis même : la prise en compte de ce qu’est « le réel peuple de France » implique l’accession à la mairie d’un candidat « racisé ».
Le pire est que, disant cela, on n’exagère qu’à peine, on ne caricature qu’à la marge, tant il paraît évident que, à l’avenir, bien audacieux et bien téméraire serait le non-racisé qui s’aventurerait à rêver d’alternance. Il y a un bien grand risque, en effet, que l’affaire ne soit verrouillée à double ou triple tour, et pour longtemps. L’élection d’un Blanc, à l’avenir, à Saint-Denis ne pourrait être perçue que — nullement comme un épisode de la vie démocratique — mais bel et bien comme le résultat d’un horrible complot fasciste, à combattre, à annihiler par tous les moyens, légaux ou moins légaux. Nous en sommes là.
En France, une mairie interdite aux Blancs: le rêve à peine voilé de la mélenchonie. Une régression culturelle et civilisationnelle terrifiante. Mais, à la vérité, la sanction éminemment prévisible d’une immigration incontrôlée, cette immigration qui aboutit, en une génération ou deux, à une modification substantielle et radicale du corps électoral. Saint-Denis, en cela, fait figure de cas d’école. Que le sommeil éternel de nos rois, inhumés en sa basilique, n’en soit pas troublé est bien tout ce qui reste à espérer…
En visite hier à Nantes-Indret, en Loire-Atlantique, le président de la République a dévoilé le nom choisi pour notre futur porte-avions destiné à remplacer le Charles-de-Gaulle. Le bâtiment, doté de trois pistes de catapultage et long de 310 mètres sera livré en 2038. Son chantier est estimé à 10 milliards d’euros.
J’ai assisté au baptême du futur porte-avions français à la télévision hier. C’est notre royal baby à nous. Alors forcément, les paris allaient bon train sur le nom du futur nouveau-né – il ne verra le jour que dans dix ans mais le travail a commencé.
Avant de le dévoiler, le curé, un brin sadique a infligé à son auditoire et à votre servante une longue homélie sur cet exploit militaire et industriel, réellement admirable d’ailleurs. Promettant un nom inscrit dans l’avenir, il a enfin lâché: le France libre succèdera au Charles-de-Gaulle. Sauf qu’on dirait un bégaiement. France libre, c’est l’autre nom de Charles de Gaulle. Comme si, dans notre Panthéon, il n’y avait plus que le Général qui fasse encore consensus. Pasteur, Marie Curie ou Balzac, ce serait un peu pacifique pour un navire de guerre – en supposant que leurs noms disent quelque chose à la jeunesse. Charlemagne, c’est un peu allemand. Napoléon, ce n’est même pas envisageable dans un pays qui n’a pas osé célébrer Austerlitz. Les lecteurs du Figaro avaient plébiscité Jeanne d’Arc et Richelieu, mais imaginez les braillements des insoumis sur cette histoire trop catholique, trop blanche etc. Reste donc le Général, même si de nombreux lycéens le confondent avec Louis XIV.
France libre, ce n’est pas seulement un nom propre, c’est un programme. Un programme qui ne peut choquer personne. Qui se déclarerait pour une France affaiblie, vassalisée et dépendante (particulièrement de la bonne volonté financière de nos partenaires) ? Seulement, la liberté, comme le vivre-ensemble, on les brandit d’autant plus qu’ils ont disparu ou sont en passe de l’être. En écoutant Emmanuel Macron parler de notre volonté de rester libre, et proclamer une fois de plus que « pour être puissant, il faut être prêts aux efforts », on avait l’impression qu’il parlait de ce que nous ne sommes plus. Et ce n’est pas seulement à cause d’Emmanuel Macron et de nos dirigeants politiques. La liberté, l’indépendance et la souveraineté ont un prix et un peuple qui pleurniche pour sa retraite et réclame des subventions à cor et à cri en permanence n’est pas prêt à le payer. Rappelez-vous les cris d’orfraie quand le chef d’Etat-major des Armées a expliqué que pour rester souverains, nous devions accepter de perdre des enfants. Nous nous réclamons de De Gaulle mais sommes prêts à troquer la liberté pour le confort. Ne m’appelez plus jamais France libre. Parce que la France, on l’a laissée tomber. Et la liberté aussi.
Les « Epstein Files » dévoilent l’ampleur des réseaux tissés par le milliardaire pour commettre ses crimes sexuels et ses escroqueries financières. En 2008, lors de son premier procès, l’homme d’affaires a même passé un accord avec la justice américaine pour qu’il n’y ait pas de procédure fédérale. Une clémence qui interroge.
« Tout ce qui est caché apparaîtra, et rien d’impuni ne restera. » Ce sont des paroles du Dies Iræ, le poème médiéval qui évoque le jugement dernier. Elles pourraient s’appliquer à l’affaire des « Epstein Files » qui a une dimension « apocalyptique » au sens grec de « dévoilement ». Car dans cette affaire il y a révélation et jugement. Les coupables et leurs fautes sont exposés au grand jour afin que le monde entier puisse les voir punis par la justice ou au moins couverts de honte. Il en résulte un véritable tremblement de terre qui secoue les sphères politique, économique, intellectuelle et culturelle. Les crimes d’Epstein et de son entourage, si longtemps impunis voire dissimulés, ont suscité chez les citoyens américains une demande exorbitante de transparence qui n’a pas d’équivalent dans l’histoire. Cette demande, ainsi que les méfaits du financier pédophile, a été rendue possible par la communication électronique. C’est internet qui a facilité les transferts instantanés de grosses sommes d’argent autour du monde, permettant à Epstein de commettre ses fraudes et de financer son trafic sexuel. C’est internet qui lui a permis d’entretenir un réseau aussi dense de relations avec proxénètes et grands de ce monde. C’est aussi internet qui, après sa mort, a permis la sauvegarde d’un si grand nombre de documents le concernant ainsi que leur consultation par tout un chacun.
Cependant, transparence et justice sont un couple explosif. Dévoiler des noms et des pièces à conviction encourage toutes les conjectures et amène le public à se demander s’il ne reste pas d’autres documents, encore plus compromettants. Promettre la justice se retourne contre ceux qui ont fait la promesse, s’il s’avère qu’il y a peu de coupables à punir. Aux États-Unis, des politiques de tous les bords ont cru pouvoir canaliser la colère populaire suscitée par l’affaire Epstein et la diriger contre leurs adversaires. Au cours de la campagne électorale de 2024, Donald Trump a affirmé que, réélu, il publierait tous les dossiers, flattant ainsi le récit manichéen, cher à sa base, qui oppose élites globalistes véreuses et petites gens honnêtes. Il espérait aussi gêner les démocrates qui, pour certains électeurs, étaient identifiés à ces élites. De retour à la Maison-Blanche, Trump a commencé à rétropédaler, donnant aux démocrates l’opportunité de le dénoncer pour dissimulation et de se faire à leur tour les champions de la transparence. C’est ainsi qu’au Congrès, en novembre, les élus des deux partis étaient presque unanimes (à une voix, républicaine, près) à voter la loi contraignant le département de la Justice (DOJ) à publier tous les dossiers Epstein. Cela n’a pas apaisé la colère et la soif de transparence populaires, bien que les révélations aient déjà dynamité ou éclaboussé carrières, réputations et institutions séculaires.
La justice à la barre
La clé de compréhension de ce phénomène est le « sweetheart deal », l’accord de complaisance offert à Epstein par la justice en 2008, lors des premières poursuites contre lui. Il a bénéficié d’un « non-prosecution agreement » (« accord de non-poursuites »), au terme duquel il a plaidé coupable sur deux chefs d’accusation – trafic sexuel et trafic d’une mineure – en échange d’une immunité pour lui et ses salariés par rapport à d’autres chefs possibles. L’accord, publié en toute discrétion dans un tribunal de Floride, a été conclu sans consulter les victimes ou leurs avocats. Epstein a été condamné à seulement dix-huit mois de prison, où il n’est resté que treize, dans des conditions de détention d’une indulgence surprenante. Comment expliquer une telle mansuétude ? A posteriori, le procureur, Alexander Acosta, a prétexté les difficultés de prouver la culpabilité d’Epstein. D’autres rumeurs évoquent des informations livrées par Epstein au sujet d’un fonds de la banque Bear Stearns qui était au bord de la faillite, et même une intervention des services de renseignement pour lesquels Epstein aurait travaillé. En tout cas, l’accord a mis fin à une enquête lancée par la police en 2005, et poursuivie par le FBI, qui avait défini la méthode de recrutement employée par Epstein et identifié une quarantaine de victimes. Ces dernières, dont les droits avaient été bafoués par la transaction, étaient alors muselées. Mais la justice avait créé une bombe à retardement qui devait exploser en 2019.
Entre-temps, l’affaire a continué à travers des poursuites civiles intentées contre Epstein par des victimes. Mais le scandale éclate publiquement en 2011 quand Virginia Giufre donne une interview à un tabloïde anglais où elle accuse le prince (à l’époque) Andrew et fournit une photo, prise en 2001, qui la montre à côté de lui et de Ghislaine Maxwell, la maîtresse et recruteuse d’Epstein. En 2015, elle poursuit Maxwell pour diffamation et le litige est tranché en sa faveur en 2017. En 2019, Andrew donne une interview désastreuse à la BBC au sujet de Giufre, qui le poursuit en justice en 2021 et reçoit une forte somme en compensation de la part de la famille royale. Giufre la victime et Andrew le bourreau ont joué un rôle clé dans la promotion de cette image de la jeunesse innocente livrée aux appétits des riches et puissants, qui caractérise l’affaire Epstein. Quand le châtiment frappe Epstein lui-même en 2019, c’est en grande partie parce que, fin 2018, une série de reportages dans The Miami Herald attire l’attention sur le scandaleux accord de faveur de 2008. Le procureur Acosta, devenu secrétaire au Travail sous la première présidence de Trump, est obligé de démissionner. Soudain réveillées, les autorités rouvrent le dossier et arrêtent l’accusé. Il faut souligner que les requérantes restent largement les mêmes qu’en 2008. Dans l’intervalle, Epstein semble avoir changé de méthode de recrutement, préférant des réseaux internationaux de prostitution. Le délai renforce l’idée d’un déni de justice, d’autant que le suicide en prison d’Epstein l’empêche de donner plus d’explications sur ses réseaux et ses complices. En 2022, les victimes ont la satisfaction de voir Maxwell condamnée à vingt ans de prison, mais elle a refusé de livrer ses secrets. Afin de percer le double mystère du système Epstein et de la lenteur judiciaire, tous les yeux se tournent vers les archives.
Un escroc de notre temps
Pourtant, la toile d’araignée qu’a tissée Epstein n’était pas fondée uniquement sur des préférences sexuelles partagées, mais aussi sur l’argent. Car le pédocriminel se double d’un arnaqueur. Il a acquis sa fortune par des moyens en partie malhonnêtes et, en consacrant de l’argent à ses activités criminelles, il a eu recours à des circuits financiers illégaux. L’enquête sur lui stoppée en 2008 comportait un pan financier. En examinant toutes ses transactions depuis 2003, le parquet avait découvert d’innombrables transferts non contrôlés permettant à ses employés de retirer des sommes en cash un peu partout pour payer les filles qu’il exploitait.
Epstein fait ses premières armes, à la fois dans la finance et dans la fraude, dans les années 1980 et 1990. Il participe à l’un des plus grands systèmes de Ponzi de l’histoire. Conseiller en investissements, il empoche tout simplement l’argent de ses clients. Mythomane né, il s’introduit dans des milieux huppés des deux côtés de l’Atlantique en se présentant comme gestionnaire d’actifs. Sa grande chance, c’est sa rencontre en 1986 avec le milliardaire Les Wexner, un magnat du commerce de détail. En 1991, il confie le contrôle de ses finances à Epstein qui a réussi à convaincre Wexner, comme d’autres clients par la suite, que les conseillers et même les proches de ce dernier cherchaient à le berner. La solution ? Faire confiance à Epstein ! En plus des frais de gestion qu’il soustrait au milliardaire, il l’aurait arnaqué en achetant pour son compte des propriétés et un jet qu’il revend à lui-même à prix réduit. C’est en 2007, lorsque les enquêteurs contactent Wexler au sujet des irrégularités financières d’Epstein, que le milliardaire rompt avec lui. L’année suivante, Epstein lui rend 100 millions de dollars. Mais le gestionnaire trouve d’autres clients pour ses services, notamment le milliardaire Leon Black, spécialiste du capital-investissement, qui le rémunère entre 2012 et 2017. D’autres noms révélés par les dossiers Epstein incluent Mortimer Zuckerman, magnat de l’immobilier, et la banquière Ariane de Rothschild. Les sommes démesurées versées par ces clients à leur conseiller sont suspectes. Leur rendait-il d’autres services ? Installé dans le paradis fiscal des îles Vierges, il ne payait presque pas d’impôts et réalisait sûrement des opérations de blanchiment d’argent.
Virginia Roberts Giuffre, qui accuse Jeffrey Epstein et son entourage d’abus sexuels, présente une photographie d’elle adolescente, 1er mars 2023 (C) Emily Michot/TNS via ZUMA Press Wire/SIPA
Selon le magazine Forbes, entre 1999 et 2018, le total des revenus des deux entreprises principales d’Epstein s’est élevé à 800 millions de dollars, dont 490 millions en honoraires, principalement de la part de Wexner et de Black, et 310 millions provenant d’investissements. À sa mort, sa fortune était estimée à environ 600 millions. Comment a-t-il pu entretenir des relations avec autant de personnalités publiques ? Il a utilisé la méthode pour rendre le capitalisme respectable prônée par le magnat de l’acier, Andrew Carnegie dans son essai L’Évangile de la richesse, en 1889 : la philanthropie. Si aristocrates, anciens hommes d’État, artistes et scientifiques fréquentaient Epstein, même après sa condamnation en 2008, c’est parce qu’il se montrait généreux, soldant les dettes des uns, payant les voyages ou subventionnant la recherche des autres. Une partie de son charisme dépendait de ces largesses. Avec d’autres encore, il lançait des projets d’affaires en fournissant mises en relation, conseils ou capital.
De la fantaisie complotiste à la méfiance justifiée
Dans quelle mesure y avait-il recoupement entre les membres du réseau philanthropo-financier et celui de trafic sexuel ? Très peu, selon le FBI. C’est pour cela que, Epstein s’étant suicidé en prison, comme son associé français, Jean-Luc Brunel, en 2022, il n’y a pas encore eu d’autres condamnations que celle de Maxwell. Mais ici, l’ex-prince Andrew redevient emblématique. On a en effet appris que, tout en profitant du trafic sexuel, il aurait essayé de monter des affaires avec Epstein en abusant de son rôle de délégué au commerce extérieur entre 2001 et 2011. C’est pour cet abus-là qu’il a été interrogé par la police. D’autres relations d’Epstein étaient-elles au courant de son trafic sexuel ? Ont-elles fermé les yeux ? Pour de tels soupçons, Wexler a dû quitter la direction de son groupe en 2020 et Black, celle du sien en 2021. Ces interrogations ont reporté l’attention générale sur les fameuses archives Epstein supposées contenir toutes les réponses. Cette attention est devenue obsession. À partir de 2016, les théories du complot – Pizzagate et QAnon – ont ajouté une dimension conspirationniste et apocalyptique à l’affaire Epstein, aux Epstein Files et à leurs révélations supposées. Entre 2024 et 2026, la publication graduelle et parcellaire des documents par des tribunaux, la commission de surveillance du Congrès (House Oversight Committee) et le DOJ ont fait monter la tension. L’ouverture enjanvier 2024 du dossier Giufre-Maxwell a créé par accident le mythe d’une « liste Epstein » contenant les noms de clients mouillés dans le trafic sexuel qu’Epstein aurait fait chanter. Trump a profité de ce mythe en 2024, avant de reconnaître en 2025 que c’était une « fumisterie » – qu’il a attribuée aux démocrates.
Depuis la mort d’Epstein, son patrimoine a dédommagé de nombreuses requérantes. Ses banques, JPMorgan Chase et Deutsche Bank, ont payé autour de 600 millions de dollars en amendes et en compensation pour les victimes. Des enquêtes criminelles ont été ouvertes sur des personnalités publiques. D’autres ont dû démissionner ou vu leur réputation ternie. Et ce processus continuera. L’affaire Epstein marque, non la fin du monde, mais le conflit propre à notre époque entre : la mondialisation néolibérale qui, en plus des bienfaits, a apporté des possibilités de corruption à une échelle inédite ; l’indispensable confiance réciproque dans un monde démocratique et connecté ; et enfin le besoin de secret, ou d’intimité, nécessaire selon le sociologue Georg Simmel, à la vie en société. Bienvenue dans l’ère du soupçon.
Les divergences abyssales entre les paroles et les actes des bobos progressistes ne cessent de fasciner notre contributeur.
Enfant de communistes, formé dès la prime jeunesse aux préceptes du marxisme puis, dans ma vie professionnelle (comme enseignant en philosophie), entouré de collègues plus ou moins d’extrême gauche, on peut dire que la palette des idées révolutionnaires m’est familière. J’ai très tôt trouvé ces audaces fallacieuses sur le plan intellectuel et politiquement dangereuses, mais enfin, j’ai aussi constaté que certains de leurs défenseurs ne manquaient pas de cohérence ni d’arguments. J’ai encore remarqué qu’on pouvait convoquer des arguments et enrégimenter la raison pour dire n’importe quoi, mais ce n’est pas mon sujet ici[1].
L’intimité moralo-intellectuelle des « bobos » et ses secrets
Ce qui m’intéresse – que dis-je ? ce qui me fascine ! – c’est plutôt le positionnement intellectuel et existentiel que l’on qualifie habituellement de « bobo », et qui se caractérise par un étonnant strabisme politico-comportemental : divergence entre des « valeurs » revendiquées et des modes de vie concrets.
Sans prétendre faire œuvre de sociologie ni de psychologie, j’observe depuis longtemps les tergiversations et circonlocutions de mes fréquentations de gauche, dans le cerveau desquels une armée de diplomates tentent d’accorder les fameuses « valeurs de gauche » avec les exigences et les intérêts du quotidien. Je vois d’habiles ingénieurs rétablir en permanence les déséquilibres, prévenir les courts-circuits et les « erreurs 404 ».
J’appelle mon objet d’étude « la chambre noire » pour confesser que, aujourd’hui encore, je n’ai pas fait toute la lumière sur ce théâtre secret. Pour m’aider dans mon enquête – qui prendra ici la forme d’un questionnaire – je te demande, lecteur, d’endosser le rôle d’un de ces « bourgeois-bohème » et de me permettre de te tutoyer. Ainsi, je serai plus à mon aise.
Premières perplexités et début du questionnaire
Toi qui fis de brillantes études pour mieux « casser les préjugés », comment peux-tu colporter autant d’idées reçues sur la droite, sur les aspirations des électeurs de droite, sur leur moralité, leur probité, leur droiture ou leur niveau d’information ? Tu luttes contre l’obscurantisme et t’imagines héritier des Lumières, mais tu te comportes en prêtre et refuses d’argumenter (avec la sincérité requise) contre tes adversaires. Car ils sentent mauvais, dis-tu. Ta pensée se résume à l’olfaction dès qu’on parle d’un sujet qui fâche.
Toi qui étais fort en math, d’où vient cette myopie qui t’empêche désormais de considérer les chiffres (de l’immigration, du déficit public, de la fécondité, de la délinquance…) ? Les statistiques, pourtant, ne seraient-elles pas une arme utile dans ta bataille « contre les stéréotypes » ?
Tu veux émanciper les peuples, mais il va leur falloir marcher dans le bon sens. Tu veux libérer les esprits, mais tu bourres des crânes (à l’école, par exemple, devenue un gavage industriel d’idées progressistes). Tu es pour la liberté d’expression, mais surtout quand elle s’exprime bien. Pour la démocratie, mais pas si le démos se trompe. Pour le droit de tous les peuples du monde à l’identité culturelle, mais pas pour les Occidentaux, les Européens ou les Français – car défendre l’identité française, c’est rance…
Tu voudrais sauver l’humanité des régimes autoritaires, sans comprendre qu’ils sont historiquement des réactions aux audaces « progressistes » [2]. Tu imagines ériger des barricades contre le trumpisme, le lepénisme et autres modalités du « fascisme » (pourquoi s’embarrasser de subtilités ?), comme s’il s’agissait de simples pestilences émergeant spontanément. En réalité, c’est l’hégémonie culturelle et intellectuelle de la gauche (et ses conséquences) qui irrite le corps social. Tu rêves d’être Hercule coupant les têtes de l’Hydre fasciste, mais elles sont souvent la conséquence de ton activisme ; toi, le pompier pyromane, dont le feu justifie l’existence. Comme Lucky Luke tirant sur son ombre, tu confonds l’action et la réaction, la cause et l’effet.
Rente symbolique et gauche ontologique
Tu justifies « ta » gauche en t’accordant de la profondeur historique et en te rapportant au passé comme le gérant d’un héritage. Le dreysfusisme, la Résistance et l’abolition de la peine de mort sont à cet égard des sortes de rentes. Et toi, gestionnaire de ce capital symbolique, tu sais le faire fructifier en capitaliste avisé. Il permet par exemple de réfuter un adversaire à bon compte. Surtout, il t’assure un statut socio-symbolique de haut rang, car tes ancêtres sont nobles.
En vertu de cette généalogie, tu es homme-de-gauche ou femme-de-gauche. A t’entendre, c’est une question ontologique et tu n’y es pour rien. Mais par ailleurs, tu prétends être libre et ne jure que par l’émancipation – vis-à-vis du passé, qui est dépassé quand cela t’arrange.
Bref, tu es incohérent intellectuellement, moralement et existentiellement. J’aimerais savoir comment tu le vis, comment tu parviens à te le cacher, comment se dressent les cloisons dans ton cerveau. Explique-moi qui tu es. Voici ce que je dirai, en première approximation, avec les éléments dont je dispose.
Risquons quelques hypothèses
Tu sembles xénophobe, puisque tu édifies partout autour de toi et de tes proches des petits murs, des frontières invisibles et des zones tampons, pour éviter trop de contacts avec les étrangers. Disons que tu aimes les Tatars dans les livres, les mythes et les discours. Tu habites dans un quartier bourgeois, car tu ne veux pas te mélanger à la populace. Ou bien tu résides dans un secteur bohème, mais à l’écart de l’agitation grâce à la grille de ta résidence.
Tu mets tes enfants dans une école privée, car il y a trop d’immigrés dans le public. C’est faux ? Alors pour quelle autre raison ? Parce que tu es catholique ? Mais non, tu pestes régulièrement contre l’Eglise, son obscurantisme, ses prêtres pédophiles et son Pape réactionnaire. Parce que c’est plus pratique ? Regarde mieux la carte. Parce que tes enfants veulent apprendre le russe en « LV2 » ? Sois honnête. Parce que le public « manque de moyens » ? Examine mieux le budget de l’Education nationale et l’évolution des effectifs.
Progressiste dans le Monde des Idées, tu es conservateur prudent ici-bas. Prêt à toutes les expérimentations sociales en général, pourvu que ta famille reste stable, qu’il y ait de la dinde à Noël et des cloches de Pâques. Tu ressembles trait pour trait à ce que tu appelles « un connard de droite ». Pardon de t’insulter, mais regarde les choses en face.
Comme un « connard de droite », tu pleures devant ta feuille d’impôt, tu payes au black ta femme de ménage et les cours particuliers des gamins, tu oublies de déclarer ceci ou cela. En théorie, je sais, tu es pour l’Etat Providence – pas comme les droitistes susmentionnés qui veulent le détricoter. Mais qui doit le financer ? Les riches ? Mais c’est toi qui es riche. Ta taxe foncière en atteste.
Liste des incohérences, suite
Continuons. Tu adores polluer, consommer, gâcher. Tu n’envisages pas des vacances sans voiture ou sans avion, ni un repas sans viande. Tu jettes toutes les semaines une partie de ton frigo parce que tu as eu la flemme de regarder les dates de péremption ou parce que tu as trop de plaisir à le remplir à nouveau. Idem pour la penderie, les sacs-à-main à peine usés, les baskets démodées, etc. Je ne te jette pas la pierre (sauf sur le gâchis), mais dispense-nous de tes leçons de morale écolo. Il est vrai que tu fais un compost et tu achètes bio ; la nature te remercie.
Que reste-t-il ? Ah oui, tu aimes le pouvoir et l’autorité. Non, je ne confonds pas. Officiellement, je sais, tu es un directeur, cadre ou responsable d’équipe cool, qui tutoies tout le monde et troque costume-cravate contre T-shirt-sneakers. Tu es pour la démocratie d’entreprise, voire l’autogestion. Dans la réalité, tu fais pression pour que tes subordonnés soient à ton service le soir et le week-end ; le copinage avec « l’équipe » n’est qu’un moyen de faire sur-travailler tout le monde.
« Problemos » de Éric Judor, 2017 Albertine Productions.
Tu aimes bien être servi, d’ailleurs. C’est humain. Des petites fourmis s’agitent autour de toi – Uber, UberEats, la gardienne de l’immeuble, les gars de la sécu, etc. Je sais que tu es pour l’émancipation du prolétariat, mais en attendant, il te rend bien service.
Bonus sur les champions de la tolérance
Au moins, tu es féministe – on ne peut pas te retirer ça. Si, en fait. Dans les dîners mondains, tu n’écoutes qu’à moitié les femmes, trop pressé de reprendre la parole. Le soir, pendant que tu rêves d’égalité, tu ne vois pas ta compagne signer les mots de la maîtresse, penser au goûter du petit et envoyer un texto à ta propre mère – car c’était son anniversaire. Si tu as une ouverture avec une jeune collègue, tu te laisses tenter ; mais si ta femme te trompe, ce n’est pas tout à fait pareil. Bref, la femme est l’avenir de l’homme, mais pour l’instant, on verra plus tard.
Tu apprécies les marginaux, les saltimbanques et tous ceux qui « ne rentrent pas dans le moule du système ». Cela ne t’empêche pas d’espérer un gendre idéal pour ta fille. A tes heures, tu es champion toutes catégories de la lutte contre « l’islamophobie », mais il ne faudrait pas qu’il soit trop musulman, ce gendre idéal – et encore moins qu’il veuille imposer le voile à ton rejeton.
La police est dangereuse, car tu te souviens des chemises brunes et du bruit des bottes. Face à la répression militaro-policière, tu clames « ¡No pasarán! ». Mais si ton voisin fait du tapage nocturne, la même police devient la fée du Bois dormant.
La sombre bêtise des têtes intelligentes
Tu es diplômé et intelligent. Productif, efficient, prévoyant – je parle de tes affaires privées, pas du futur de ta civilisation. Ta culture est telle que tu triomphes aisément, avec un peu de rhétorique, des débats avec le beau-frère – celui de province, qui vote à droite. L’autre jour, tu lui as bien cloué le bec. Il confondait « immigrés » et « étrangers » ! On a bien ri.
Mais, dis-moi, avec toute cette intelligence et cette rationalité, comment expliques-tu ton propre comportement ? Et ton vote ? Est-ce que ça ne serait pas pour te faire pardonner quelque chose, ce vote à gauche ? Car la gauche, c’est bien ; tandis que la droite, c’est mal, n’est-ce pas ? A droite, on est soit bête, soit méchant. Ou égoïste – merci pour cette ultime alternative. Et toi, tu es quelqu’un de bien, puisque tu votes à gauche. Utile à ton pays, puisque tu critiques la droite.
Comment expliques-tu qu’avec une telle intelligence, tu en sois réduit à des considérations si frustres ? Une vision du monde si dichotomique, toi qui es si subtil… Une morale si infantile, toi qui es si responsable ? Tu ne l’expliques pas ? Essaye encore. Si tu ne le fais pas pour toi, fais-le pour nous, pour ton pays, pour notre avenir.
Il y a dans le cinéma français une tentation presque irrépressible: revenir à l’Histoire comme on revient sur une scène de crime – mais une scène déjà bien balisée, déjà commentée, déjà neutralisée. La sortie de Les Rayons et les Ombres s’inscrit pleinement dans ce mouvement.
Xavier Giannoli, cinéaste du romanesque et de la dissection sociale, s’attaque dans son film à la période de l’Occupation avec une ambition manifeste : embrasser la complexité morale d’une époque sans céder ni à l’héroïsation facile ni à la condamnation sommaire. La réception critique, dans la presse généraliste comme dans les revues cinéphiles, a largement salué cette ampleur, cette volonté de faire œuvre de mémoire sans didactisme pesant, en mettant en scène des personnages pris dans des logiques de pouvoir, de séduction et d’aveuglement plutôt que dans des schémas moraux simplistes[1]. Le film déploie ainsi une mécanique où la compromission ne naît pas d’un choix brutal mais d’une série de glissements. Ce qui frappe, ce n’est pas tant la faute que son processus : une lente acclimatation au pire, un ajustement progressif à un monde où les repères se déplacent.
« Comprendre n’est pas excuser »
Ce geste s’inscrit dans une tradition désormais bien installée : celle d’un cinéma qui cherche à comprendre avant de juger, à exposer les déterminismes sociaux et psychologiques plutôt qu’à isoler des figures de coupables. Il correspond à une époque qui se méfie des verdicts trop nets et préfère interroger les zones grises de l’Histoire. Mais c’est précisément dans cette zone grise que le parallèle avec Lacombe Lucien devient éclairant. Le film de Louis Malle, coécrit avec Patrick Modiano, ne procède pas de la même manière. Il ne cherche pas à reconstituer un système ni à en démontrer les rouages. Il se concentre sur une figure presque opaque, un adolescent sans qualité particulière, dont l’adhésion à la Milice semble à la fois arbitraire et inéluctable. Là où Giannoli déploie, Malle retranche. Là où le premier contextualise, le second isole. Et de cette isolation naît un malaise d’une autre nature: non pas celui de la compréhension, mais celui de la proximité.
Mais il faut se souvenir d’une chose que notre époque tend à lisser : Lacombe Lucien n’a pas été accueilli comme une œuvre « subtile » ou « nuancée ». Il a fait scandale. À sa sortie en 1974, le film déclenche une véritable levée de boucliers, aussi bien à gauche qu’à droite. On lui reproche d’avoir osé montrer un collaborateur sans idéologie, un garçon ordinaire qui bascule presque par hasard, et non par conviction politique. Cette représentation heurte de plein fouet le récit dominant d’une France largement résistante. Le film est accusé de banaliser le mal, voire de légitimer un collabo, certains y voyant une œuvre dangereuse parce qu’elle refuse précisément de juger son personnage. Dans une France encore travaillée par le mythe gaulliste d’un pays unanimement dressé contre l’occupant, Malle introduit une faille insupportable: celle d’une compromission possible, ordinaire, presque contingente. Ce n’est pas tant ce que montre le film qui choque, que ce qu’il retire au spectateur: la possibilité confortable de croire que le mal appartient toujours aux autres.
Trop sérieux !
En regard, Les Rayons et les Ombres apparaît comme un film profondément contemporain, non seulement par ses moyens ou son écriture, mais par sa position éthique. Il ne s’agit pas de dire qu’il édulcore ou qu’il absout ; au contraire, il met en scène la faute avec sérieux. Mais il l’inscrit dans un cadre interprétatif qui en organise la lecture. Le spectateur est accompagné, guidé à travers les méandres de la compromission. Cette médiation est sans doute ce qui permet aujourd’hui à ce type de récit d’être largement accepté, voire célébré: il offre une complexité lisible, une ambiguïté maîtrisée.
Pierre Blaise. DR
C’est là que se dessine une évolution plus large du cinéma. Celui des années 1970, dans le sillage de Malle, pouvait encore se permettre une forme de brutalité morale, une sécheresse qui laissait le spectateur face à une énigme. Le cinéma actuel, lui, semble devoir négocier en permanence avec une attente de clarification. Même lorsqu’il revendique l’ambiguïté, il la structure, il la rend intelligible. Cette différence ne tient pas seulement aux auteurs, mais à un climat intellectuel où la représentation du passé est devenue un terrain sensible, traversé par des exigences contradictoires: ne pas simplifier, mais ne pas troubler au point de désorienter complètement.
Il serait tentant de voir dans cette évolution une victoire de la bien-pensance, mais ce serait aller trop vite. Le film de Giannoli ne relève pas d’une morale militante ; il cherche plutôt un équilibre, une position tenable entre jugement et compréhension. Pourtant, cette recherche d’équilibre produit un effet particulier : elle tend à refermer ce que Lacombe Lucien laissait béant. Là où Malle exposait une faille, Giannoli construit un dispositif. Là où l’ancien film laissait persister une inquiétude sans résolution, le nouveau propose une intelligibilité.
Mettre ces deux œuvres en miroir, ce n’est donc pas opposer un « bon » et un « mauvais » cinéma, mais interroger ce que notre époque attend de la représentation du passé. Nous voulons des récits qui éclairent sans accabler, qui complexifient sans perdre, qui montrent la faute sans nous y exposer trop directement. En ce sens, Les Rayons et les Ombres est peut-être moins un film sur l’Occupation qu’un film sur notre manière contemporaine de regarder cette période. Et c’est là, paradoxalement, qu’il rejoint Lacombe Lucien : non pas dans sa forme, mais dans sa capacité à révéler, en creux, quelque chose de nous-mêmes.
Entre la faille ouverte par Malle et le dispositif construit par Giannoli, c’est toute une évolution du regard qui se dessine – et, avec elle, une question plus inconfortable qu’il n’y paraît: à force de vouloir comprendre la compromission, n’avons-nous pas fini par la rendre supportable?
L’armée israélienne a encore mené, dans la nuit de mardi à mercredi, des frappes aériennes visant notamment des positions du Hezbollah à Beyrouth ainsi que dans le sud du Liban, à Saïda. Selon les autorités israéliennes, ces opérations ciblaient plusieurs sites stratégiques du groupe armé, proxy iranien bien connu. D’après le gouvernement libanais, ces bombardements ont fait au moins douze morts et 41 blessés. Malgré l’émotion, il faut voir au-delà de ces drames, analyse Charles Rojzman.
Ils ont regardé Gaza comme on regarde une plaie ouverte : avec horreur, avec fascination, avec cette mauvaise conscience qui tient lieu aujourd’hui de pensée. Ils ont regardé les ruines, les immeubles éventrés, les enfants extraits de la poussière comme des statues brisées, et ils ont cru voir là le cœur du monde. Mais Gaza n’était pas le cœur. Elle était le théâtre.
Un théâtre de pierres et de sang, offert à la liturgie morale d’un Occident qui ne croit plus en rien sinon à la sainteté de la victime, et qui confond désormais la vérité avec l’émotion. Car pendant que leurs regards se fixaient sur ce rectangle de misère, pendant que leurs consciences s’y agenouillaient, la guerre, la vraie, poursuivait ailleurs son travail lent, obscur, patient. À Téhéran.
L’empire invisible
Téhéran n’est pas seulement une capitale. C’est une volonté. Une volonté longue, enracinée, nourrie d’humiliation et de revanche, portée par une foi politique qui ne sépare pas le sacré du pouvoir. Depuis plus de quarante ans, la République islamique avance comme avancent les empires anciens : sans bruit inutile, sans gestes spectaculaires, avec la patience de ceux qui savent que le temps travaille pour eux.
Elle n’a pas cherché la guerre frontale. Elle l’aurait perdue. Elle a inventé autre chose. Une guerre sans visage. Une guerre sans centre. Une guerre disséminée.
L’anneau de feu
Au Liban, le Hezbollah s’est imposé — non pas comme une milice, mais comme une armée clandestine devenue puissance, disciplinée, fanatique, équipée comme un État, tournée vers un seul horizon : la destruction. À Gaza, le Hamas — plus fragile, mais infiniment plus utile. Car Gaza n’est pas seulement un territoire : c’est une image. Une image qui circule, qui accuse, qui condamne. Et puis, plus loin, les milices irakiennes, les relais syriens, les Houthis. Une constellation de forces, dispersées en apparence, unifiées en profondeur. Ils ont appelé cela « l’axe de la résistance ». C’est un mot pauvre. C’est un encerclement.
Ce qui s’est construit là ne correspond à rien de connu. Ce n’est pas la guerre. Ce n’est pas la paix. C’est une guerre sans nom. Israël frappe en Syrie. Le Hezbollah répond. Le Hamas embrase Gaza. Des milices attaquent ailleurs. Chaque événement semble isolé. Rien ne l’est. Une cohérence existe, mais elle ne se donne pas à voir. Elle agit dans la durée, dans la répétition, dans l’usure. Il ne s’agit pas de vaincre. Il s’agit d’épuiser.
Le moment de la déchirure
Mais les guerres invisibles ne le restent jamais. Il vient un moment où l’ombre se fissure. Ce moment est là. Les frappes deviennent plus directes. Les ripostes moins dissimulées. Les lignes apparaissent. L’Iran ne se contente plus d’agir par relais. Il apparaît. Et avec lui, la réalité d’un affrontement ouvert.
Gaza ou la religion occidentale
Et pourtant, ils continuent de regarder Gaza. Toujours Gaza. Comme si tout se jouait là. Comme si le reste n’existait pas. Car Gaza correspond à ce qu’ils sont devenus incapables de dépasser. Ils ont fait de la victime leur dernière croyance. Non pas une réalité humaine tragique — mais une figure sacrée. Celui qui souffre a raison. Celui qui frappe a tort. Le monde se simplifie. Le réel disparaît. Gaza leur donne ce qu’ils cherchent : de la souffrance visible, immédiate, incontestable. Mais cette visibilité les aveugle. Car ce qu’ils regardent n’est pas le centre. C’est la scène.
Le Liban ou l’attente de la catastrophe
Au nord, le Liban tient. Ou plutôt, il ne tient plus vraiment. Il attend. Le Hezbollah y est installé comme une force en veille, prête à transformer la guerre diffuse en guerre totale. Chaque échange de tirs contient une promesse d’embrasement. Le Liban n’est plus un pays. C’est une fracture.
Au-delà de Téhéran
Mais même Téhéran ne suffit pas à comprendre. Car derrière l’Iran, d’autres avancent. La Russie, avec sa brutalité froide, son art de désorganiser, de fragmenter, de maintenir le chaos utile. La Chine, plus silencieuse encore, plus patiente, qui ne frappe pas mais s’installe, qui ne détruit pas mais remplace, qui prépare un monde où l’Occident ne serait plus qu’un souvenir. La Russie affaiblit. La Chine redessine. L’Iran agite. Ce n’est pas une alliance. C’est une convergence. Et cela suffit.
Le miroir
Alors le miroir de Téhéran apparaît. Et ce qu’il reflète n’est pas seulement une guerre. C’est une cécité. Ils voient des victimes. Ils ne voient pas les stratégies. Ils voient des ruines. Ils ne voient pas les structures. Ils voient Gaza. Ils ne voient pas Téhéran. Et derrière Téhéran, ils ne voient rien encore. Car ce qui s’avance n’a pas encore de nom clair. Un monde plus dur. Moins lisible. Moins moral. Un monde où leur langage ne suffit plus. Et c’est peut-être cela qui se joue, au fond. Non pas seulement une guerre. Mais la fin d’un regard. La fin d’un monde qui croyait encore comprendre ce qu’il regardait.
Monsieur Nostalgie nous conseille d’aller faire un tour en Italie dans les années 1980 en compagnie d’un ex-joueur de tennis professionnel fragile et de son jeune élève besogneux pour une série de défaites qui sont autant de victoires personnelles. Il Maestro d’Andrea Di Stefano est une balle de tennis indécise comme la vie, à cheval sur le filet. Où tombera-t-on ? Du bon ou du mauvais côté du terrain ?
Raul Gatti (Pierfrancesco Favino) est un ancien pro crédible, puissant et à bout de nerf. Fanfaron et apeuré. Caricatural et tendre. Il porte un haut de survêtement en velours de la marque Fila largement ouvert sur un poitrail nu et velu, un short court et des lunettes de soleil de type aviateur. Il roule dans une Jaguar qui ne lui appartient pas. Il s’endort dans les tribunes quand les balles sont trop hautes. Il déteste l’immobilisme de la ligne de fond de court et les lobs soporifiques. Il drague à tout-va, au bar de l’hôtel ou au camping. Il a l’endurance d’un James Hunt au lit et la désinvolture racée d’un Vitas Gerulaitis sans le palmarès, ni l’argent des deux. Il est sous traitement médicamenteux. Hautement explosif. Il sort de clinique. Il va mal.
Il tente d’oublier son passé en souriant obstinément à la vie devant une glace. Cet homme-là souffre. Il aurait atteint les huitièmes de finale au tournoi de Rome, il y a quelques années déjà. Felice (Tiziano Menichelli), treize ans, vit avec sa famille dans une HLM, son père ingénieur en télécoms se saigne pour qu’il devienne joueur professionnel, il donne des cours de mathématiques aux enfants de l’immeuble et répare du petit électroménager, sa grande sœur le déteste car l’argent du ménage passe dans une utopique carrière et sa mère pleure comme toutes les mères italiennes. Felice a-t-il le potentiel de devenir un grand ?
À l’âge des premiers émois, il s’entraîne comme un forcené, mécaniquement, studieusement, laborieusement. Les filles ne l’intéressent pas. Il s’applique une discipline de fer sans goût, ni déplaisir. Il récite à la perfection un tennis défensif, ennuyeux et efficace. Il suit même un régime alimentaire et des règles martiales qui lui ouvrent les portes des tournois nationaux. Son père est aux anges, sa sœur l’insulte et sa mère pleure de joie ou de peine, on ne sait jamais vraiment. Pour passer le cap et progresser, le père aimant et tortionnaire comme tous les pères d’hypothétiques champions fait appel à un Raul Gatti sur la touche, miné par les fantômes de sa jeunesse. Cet ancien pro, à l’humeur changeante, passant du playboy latin au neurasthénique suicidaire sera le tuteur et l’entraîneur du jeune garçon durant un été orageux. Ce vieux beau cabossé et charmeur aimerait avoir l’audace d’être un autre. Il se rêve en Guillermo Vilas, poète incompris et bambocheur notoire. Il professe un tennis offensif, un tennis jouissif, un tennis de gosses de riches qui n’ont pas peur de monter à la volée pour conclure un point. Un tennis champagne qui ne cadre plus vraiment avec ses terreurs nocturnes. Le tennis est ici un prétexte, un décor de vacances, une atmosphère d’époque, celle des années 1980, l’engouement populaire pour un sport longtemps pratiqué par une élite, sa démocratisation accélérée, sa médiatisation et les rêves d’ascenseur social pour les classes moyennes. Le tennis est ici le miroir d’une société qui cherche une voie, une lumière, une accalmie, une idole, une échappatoire.
On retrouve la flambe et la dramaturgie des années 1980, le vieux monde est en train de mourir, les idéaux sont absents des conversations, le fric a pris possession des derniers espaces de liberté, le factice l’emportera sur la sincérité, la sensualité jette son dernier coup de rein, le feu d’artifice est triste. Déjà, la raideur morale et la réussite matérielle sont en marche. Plus rien ne les arrêtera. « Il maestro » a le charme ébréché des contes d’été sans la lenteur de Rohmer. Les filles sont belles comme des promesses d’avenir, la musique dansante panse les blessures et les Hommes, malgré le poids de leurs errances, continuent d’avancer. Cette comédie amère sur l’entraide entre un enfant en devenir et un adulte à la dérive n’est pas révolutionnaire, elle est mieux que ça, elle est juste. On suit la déambulation de ces deux-là sur la bande étroite de leur destin. Et puis, dans un couloir d’hôpital, on croise le regard d’Edwige Fenech. Alors, on sourit à la vie.
A l’exception notable de « Gabegie le Magnifique » – Emmanuel Grégoire – à Paris, qui pense pouvoir l’emporter face à Rachida Dati sans l’aide de LFI, et malgré les grandiloquentes déclarations de premier tour fustigeant les allusions soi-disant antisémites du parti de Jean-Luc Mélenchon, la gauche pactise dans de nombreuses villes avec le parti pestiféré afin de conserver des places. Plutôt honteux… Face à l’enjeu civilisationnel qu’il perçoit dans ces municipales, notre chroniqueur ne voit d’issue possible que dans un sursaut des abstentionnistes.
La gauche s’allie et se salit. Son engagement solennel à ne pas rejoindre la France Insoumise et ses vitupérations judéophobes n’aura duré que quelques jours. En fait, les socialistes amoraux sont semblables aux multi-délinquants: leur sentiment d’impunité explique leur récidive dans leur ralliement à Jean-Luc Mélenchon et son projet d’une « nouvelle France » islamisée et anti-occidentale.
Celui qui a trompé une fois recommencera !
Cette énième trahison de prétendus « humanistes » ajoute au dégoût que les Français disent ressentir, dans les sondages, devant les cuisines politicardes des donneurs de leçons. Mais cette fois, la caution apportée par les « progressistes » en déroute à la France « créolisée » bouleverse les enjeux du second tour des municipales. Les intérêts ne sont plus seulement locaux. Ils deviennent civilisationnels. A Nantes, par exemple, une victoire de la maire PS Johanna Rolland, ralliée à LFI (comme bien d’autres) pour tenter de contrer la percée à droite de Foulques Chombart de Lauwe, précipiterait définitivement la Cité des Ducs de Bretagne dans le grand remplacement conflictuel recherché par Mélenchon, qui se présente comme « Maghrébin français ».
A Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), Bally Bagayoko (LFI) a été élu dès le premier tour dans ce qu’il appelle la ville « des rois de France et du peuple vivant ». Il explique :« Nous ne serons jamais du côté de ceux qui veulent gentrifier une population et faire en sorte que nos populations historiques quittent le territoire. » Les populations historiques sont celles de l’immigration récente. Ses supporters ont scandé, à son élection : « Nous sommes tous des enfants de Gaza ! ». Dans la basilique qui voisine la mairie, le gisant de Charles Martel, qui repoussa les Sarrasins à Poitiers en 732, est à portée de main de possibles revanchards.
Contexte tendu
La France française est en légitime défense. Dans ce contexte tendu, puisse le parti des abstentionnistes, premier parti de France, redescendre de son Aventin ! La fracturation de la nation est un processus qui peut encore être stoppé si les citoyens, fâchés avec la démocratie bloquée, le décident. Ceux qui, majoritairement, réclament un référendum sur l’immigration de masse ont l’occasion dès à présent de résister au projet remplaciste conçu par Mélenchon, qui n’est fort que de la lâcheté de la gauche socialiste d’Olivier Faure et de la déroute des Républicains de Bruno Retailleau. Ce dernier a poussé Sarah Knafo (Reconquête) à se retirer, mardi soir, de la course parisienne sans avoir obtenu d’accord avec Rachida Dati. Parallèlement, Retailleau a encouragé Martine Vassal (LR) à se maintenir à Marseille pour entraver la dynamique de Franck Allisio (RN). Ce faisant, il a achevé de décrédibiliser son mouvement comme force de résistance et d’alternance.
De surcroit le patron LR a confirmé, dans sa soumission à la droite molle, une faiblesse de caractère l’empêchant de rompre avec ceux de son groupe qui persistent à diaboliser, par réflexe de classe, la droite populaire. Ceci sous les encouragements de la gauche sans vergogne qui se précipite, elle, dans les bras de la 5e colonne islamo-gauchiste.
Une victoire d’Éric Ciotti à Nice, issue probable ce dimanche, serait le couronnement de sa stratégie d’union des droites refusée par LR. Dès lors, l’histoire se ferait sans eux.
La France doit impérativement et réellement relancer sa filière nucléaire, sans se préoccuper de ce que feront les autres pays membres de l’UE, l’Allemagne en tête.
En Allemagne, au début des années 2000, la coalition entre les sociaux-démocrates (SPD) du chancelier Gerhard Schröder et les Verts (Die Grünen) entérine le programme de sortie du nucléaire prévue pour 2020. Gerhard Schröder soutient alors le projet du gazoduc Nord Stream visant à assurer à l’Allemagne un approvisionnement en gaz russe à des prix extrêmement compétitifs – à peine retiré de la vie politique, Gerhard Schröder sera d’ailleurs nommé à la tête du consortium chargé de la construction dudit gazoduc dont le partenaire principal est la société russe Gazprom. Les centrales à gaz et à charbon suppléent des énergies renouvelables qui présentent le défaut d’être surtout intermittentes et non pilotables. Paradoxe: le pays qui se targue d’être écologiste par excellence est depuis des années, et de loin, le premier émetteur de gaz à effet de serre en Europe. Par ailleurs, sa production électrique étant périodiquement insuffisante, l’Allemagne importe régulièrement de l’électricité française issue de… notre filière nucléaire. En juin 2024, une étude de l’Université norvégienne des Sciences et de la Technologie de Trondheim a révélé que si l’Allemagne avait maintenu son parc nucléaire de 2002 au lieu d’arrêter progressivement les centrales, elle aurait économisé 600 milliards d’euros et au moins autant de CO2 qu’avec la sortie du nucléaire et le développement massif des énergies renouvelables. De plus, affirme la même étude, si l’Allemagne avait investi dans de nouvelles centrales nucléaires, elle aurait quasiment pu atteindre son objectif en matière d’émissions de gaz à effet de serre en réalisant une réduction de 73% des émissions en plus des résultats actuellement obtenus et aurait réduit les dépenses totales de moitié par rapport à la politique énergétique actuelle.
Depuis quarante ans, sous la pression du GIEC, d’ONG fanatiques et de mouvements écologistes sectaires, un dogme climatique délirant, anxiogène et mortifère s’est imposé en Europe et a conduit à la catastrophe économique que l’on sait. La Commission européenne, sous la férule de l’Allemagne, a participé, en l’amplifiant, à ce saccage. Ursula von der Leyen a-t-elle pris connaissance du rapport susmentionné, a-t-elle été influencée par le chancelier allemand affirmant il y a quelques semaines que l’Allemagne avait commis une « erreur stratégique » en sortant du nucléaire, ou a-t-elle enfin entendu les récriminations des chefs d’entreprises allemands et, plus globalement, de ses compatriotes subissant depuis des années les augmentations délirantes du prix de l’électricité, aujourd’hui le plus élevé de l’UE ? Nul ne sait mais… la présidente allemande de la Commission européenne vient de déclarer : « Alors qu’en 1990, un tiers de l’électricité européenne provenait du nucléaire, aujourd’hui cette part est tombée à environ 15%. Cette réduction de la part du nucléaire était un choix. Je pense que c’était une erreur stratégique de la part de l’Europe de se détourner d’une source fiable et abordable d’énergie à faibles émissions. […] Nous avons maintenant l’ambition de progresser rapidement et à grande échelle pour que l’Europe soit un pôle mondial de l’énergie nucléaire de la prochaine génération. » Trente ans de mensonges, de corruption idéologique, de manigances politiques menées principalement par l’Allemagne pour nuire à la France et à sa très compétitive énergie nucléaire… et un brusque retournement dû uniquement au fait que le pays qui mène la barque européenne depuis des décennies se voit rattrapé par la triste réalité d’une économie qui s’effondre. Entendre Mme von der Leyen annoncer comme une révélation ce que tout le monde sensé sait depuis des années serait à pleurer de rire si la situation n’était pas aussi désastreuse.
Retour en arrière. L’accident de Fukushima, en 2011, a été une aubaine pour les écologistes européens, surtout allemands, qui n’hésitèrent pas à manipuler l’opinion publique et à exiger des gouvernements un plan d’arrêt à moyen terme des politiques nucléaires des différents pays.
Avenir radieux
L’Allemagne se frotte alors les mains : le démantèlement d’EDF qu’elle orchestrait depuis des années avec la complicité des Verts français, Dominique Voynet et Cécile Duflot en tête, s’accélère au moment où le candidat François Hollande promet, s’il est élu, de déclencher la procédure permettant de fermer la centrale de Fessenheim et de réduire la part du nucléaire dans le mix énergétique français à 50%. En 2020, Élisabeth Borne planche sur une formation sur la transition écologique obligatoire pour les 25 000 cadres supérieurs de la fonction publique et se réjouit de la fermeture définitive de Fessenheim: « Ça fait des années qu’on disait : “Il faut fermer des centrales nucléaires”. Il y a ceux qui en parlent, et puis il y a ceux qui le font. » Emmanuel Macron est radieux : cette fermeture n’est que le début d’un programme – piloté en sous-main par l’UE et l’Allemagne – prévoyant la fermeture de 12 autres réacteurs avant 2035. Les subventions publiques pleuvent sur les marchands d’éoliennes – allemands, danois, espagnols et chinois – et de panneaux photovoltaïques produits à 95% par la Chine. Le prix de l’électricité a doublé en dix ans alors que « nous devrions avoir une électricité encore moins chère qu’il y a quinze ans », affirme Henri Proglio. Dans un entretien donné au Figaro en juillet 2025, l’ancien président d’EDF de 2009 à 2014, énonce clairement ce que devrait être le programme électrique de la France si notre gouvernement avait pour priorité la défense des intérêts de ses compatriotes: sortie des règles de tarification du marché européen de l’électricité, allongement de la durée de vie des centrales existantes, fin des investissements publics dans les énergies non pilotables (éolien et photovoltaïque) et donc arrêt des nouveaux projets d’énergies intermittentes, extension du parc nucléaire. Sans reconnaître aucune erreur, Emmanuel Macron vient de déclarer à son tour: « Le nucléaire est clé pour réconcilier à la fois l’indépendance et donc la souveraineté énergétique, la décarbonation et donc la neutralité carbone à horizon 2050, et la compétitivité et donc la création d’emplois de nos économies. » Le culot de cet homme est sans limite. Aucune remise en cause, aucune excuse, aucun regret. Jupiter, maître de la foudre, a plongé la France dans une semi-obscurité mais n’a nullement l’intention de se reprocher quoi que ce soit. « Nous Européens, on a été très mauvais sur le nucléaire », affirme-t-il, comme s’il n’y avait pas eu de nombreux Européens, des Français en tête, ingénieurs, économistes, scientifiques, pour tirer la sonnette d’alarme depuis des années et réclamer une relance réelle et à grande échelle d’une politique énergétique en faveur du nucléaire, seul garant de notre indépendance.
Le président Macron visite les travaux à la centrale nucleaire de Penly a Petit-Caux sur la cote de la Manche, en Seine-Maritime, le 12 mars 2026 (C) DOMINIQUE JACOVIDES -POOL/SIPA
Egarements
Il serait trop long de détailler ici tous les égarements idéologiques, toutes les « erreurs stratégiques », toutes les magouilles politiques qui ont conduit à l’incroyable déchéance de la France en termes d’indépendance, de souveraineté et de compétitivité énergétiques.
Mais récapitulons à gros traits: arrêt de Superphénix sous Jospin, tripatouillages électoralistes concoctés par Martine Aubry et Cécile Duflot et conduisant à la programmation des fermetures de centrales sous Hollande, forfaiture de Dominique Voynet au Parlement européen, arrêt du programme Astrid sous Macron, asservissement de la France à l’UE et donc à l’Allemagne anti-nucléaire, aliénation idéologique entretenue par le GIEC, les COP, les écologistes et d’innombrables ONG subventionnées par Dieu sait qui, investissements publics surdimensionnés et ruineux dans les énergies intermittentes et, conséquemment, désengagement dans le nucléaire, domaine dans lequel la France excellait.
Espérons que tout cela est derrière nous et que le changement annoncé n’est pas un nouveau miroir aux alouettes, un piège à pigeons – nous avons malheureusement l’habitude de ce genre d’entourloupes. Par exemple, que va-t-il advenir de la PPE3 décrétée par le gouvernement Lecornu ? Logiquement, suite aux annonces solennelles de M. Macron, cette programmation énergétique, qui prévoit de financer les énergies intermittentes à hauteur de 300 milliards d’euros sur dix ans, devrait finir à la poubelle…
Errare humanum est. Ne nous attendons pas à une salve de mea culpa de la part de nos dirigeants successifs qui, comme par magie, pourraient découvrir qu’ils ont commis plusieurs autres « erreurs stratégiques » majeures résultant en particulier de leur soumission aux directives de l’UE, celles concernant en premier lieu l’immigration, l’agriculture et l’industrie, et ayant abouti à la fragmentation ethno-religieuse de la société, à l’insécurité physique et culturelle, au déclin des services publics, à la perte de notre souveraineté alimentaire, à l’abandon de pans entiers de notre industrie, à la liquidation de nos entreprises de pointe, au chômage endémique, à la clochardisation d’une grande partie de la population, au désespoir grandissant d’un peuple malmené par des « élites » ayant transformé notre pays en un rafiot à la dérive. Dans ces domaines, il semblerait bien que la diabolica perseverantia reste malheureusement d’actualité…
La carte électorale confirme ce que chacun pressent: la France ne se divise plus seulement politiquement, elle se sépare culturellement. « On peut se demander si nous sommes encore un peuple » lance Elisabeth Lévy dans sa chronique radio matinale. Nous vous proposons de l’écouter.
Au lendemain des municipales, la France apparaît plus divisée que jamais. Archipellisée, fracturée, « kaléidoscopisée » : le sondeur Jérôme Fourquet et les commentateurs ne savent plus à quel mot se vouer. Mais une chose, visible pour tous, s’impose : il y a plusieurs France qui semblent dériver loin les unes des autres.
Toute typologie est forcément schématique, et donc en partie mensongère. Mais, au-delà des divisions partisanes, la carte électorale révèle des sensibilités culturelles. Le progressisme d’atmosphère domine dans les centres-villes socialo-macronistes des métropoles, où vivent les nowhere, les saute-frontières, à l’aise dans la mondialisation. Toutes les nuances du conservatisme et du populisme prédominent dans la France des villes moyennes et des campagnes, où l’on est de quelque part. Enfin, on observe une forme de sécession post-nationale dans les quartiers immigrés, où l’on célèbre la « nouvelle France » en scandant : « Nous sommes tous les enfants de Gaza. »
On n’est plus d’accord pour s’engueuler
Mais ne nous énervons pas. Dans un pays qui a décapité son Roi et une bonne partie de ses élites, la nouveauté n’est pas tant qu’il y ait des affrontements idéologiques. Dans les années 50 et 60, on se traitait bien d’agents de Moscou ou de suppôts du capitalisme. Mais, de part et d’autre de la lutte des classes, il y avait alors un monde commun. On était d’accord pour s’engueuler.
Aujourd’hui, ce n’est plus franchement le cas. L’autre n’est plus vraiment un partenaire de dispute, mais une menace, un danger social et moral avec lequel tout contact est interdit. La nouvelle grammaire de la politique, c’est : « Vade retro, Satanas. » Chacun est devenu le facho de quelqu’un. Dans la tripartition évoquée plus haut, le cercle de la raison, au centre du jeu, observe toutes ces peuplades étranges qui votent mal. Pour le bobo parisien, qui conjugue de confortables revenus et un sentiment de supériorité morale à toute épreuve, le diable s’habille en Sarah, Rachida ou même Sophia. Après la fusion des listes Bournazel-Dati, Clément Beaune a des vapeurs, comme si on lui proposait de rejoindre des nazis. Au PS, le prétendu danger de la droite alliée à l’extrême droite justifie les accords avec des Insoumis que l’on taxait hier, avec raison, d’antisémitisme et d’extrémisme — lesquels continuent d’insulter la volaille socialiste qu’ils entendent plumer.
Chacun dans sa bulle
La politique, normalement, c’est le lieu où les mondes se rencontrent, la scène où l’on représente les conflits. Le théâtre où il n’y a pas d’ennemis, mais des adversaires. Elle suppose un imaginaire partagé, un passé assumé par tous – même les derniers arrivés. Si la politique ne joue plus ce rôle, si elle échoue à dégager des consensus et des majorités, c’est précisément que nous n’avons plus de langue commune. De quoi se demander si nous sommes encore un peuple.
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Parce qu’une journaliste de BFMTV avait cru entendre dans la bouche de Bally Bagayoko « la ville des Noirs », alors qu’il avait dit « c’est la ville des rois morts et du peuple vivant » (Jean Marcenac), et parce qu’il affirme qu’à la différence des autres Lfistes, il n’aime pas le mot « racisé » pour se définir, nous sommes désormais priés de croire que le nouveau maire de Saint-Denis (93) n’a pas mené une campagne communautariste et qu’aucun électeur n’a voté pour lui en raison de sa couleur de peau.
Dès le premier tour des élections municipales, la ville de Saint-Denis — deuxième cité la plus peuplée d’Île-de-France avec ses 150 000 habitants — a élu maire un citoyen issu de l’immigration, Bally Bagayoko. Élection incontestable, d’ailleurs non contestée.
Victoire manifeste pour La France insoumise (LFI), dont le nouvel élu est un membre éminent. Victoire aussi, mais au goût beaucoup plus amer en l’occurrence, pour ceux qui, avant tout le monde, évoquaient la perspective d’un « grand remplacement » et qui, de ce fait, se voyaient accusés de délirer. De toute évidence, l’élection de Saint-Denis leur donne a posteriori raison.
En fait, conspués, ils l’étaient jusqu’à ce que le gourou Jean-Luc Mélenchon ne les rejoigne sur ce terrain, évoquant — je cite — « la nouvelle France, la France bigarrée, celle du grand remplacement ». Donc, puisque M. Mélenchon lui-même nous le dit, nous l’enseigne, inclinons-nous bien bas et admettons que l’élection de M. Bagayoko n’est qu’un des tout premiers épisodes du « grand remplacement » dans sa dimension politique et électorale. Un premier pas vers la métamorphose de la France que, autre éminente membre de LFI, Mme Obono appelait implicitement de ses vœux lorsque, à la Fête de l’Humanité, où elle trônait en invitée vedette, elle tint à faire savoir qu’elle ne voyait dans cette assemblée qu’une intolérable domination de la gauche blanche au détriment de la gauche non blanche. En clair, l’Insoumise « racisée » déplorait, à mots à peine couverts, que le pays, la France, soit encore aujourd’hui, malgré tous les efforts de nos prétendues élites politiques depuis cinquante ou soixante ans, majoritairement un « pays de race blanche », comme le constatait le général de Gaulle avec bon sens. Qu’elle se rassure, Madame Obono: son affaire est en bonne marche. Encore un peu de patience, juste un peu.
Il est clair que, pour M. Mélenchon, Saint-Denis représente le laboratoire de la tambouille électorale qu’il entend concocter pour les présidentielles de 2027. Lors de celles de 2022, il lui manquait 600 000 voix pour accéder au second tour. Ces 600 000 voix, il compte bien aller les harponner du côté de l’électorat qui a porté, ce dernier dimanche, M. Bagayoko à la mairie d’une ville d’une telle importance.
M. Bagayoko qui, si l’on regarde les choses d’un peu près, se trouve, qu’il le veuille ou non, pris en otage par son propre parti et son grand maître Mélenchon. Car il ne viendrait à l’esprit d’aucun vrai démocrate, d’aucun esprit français, pétri de tolérance et de sens civique, de contester a priori que le nouvel élu puisse se révéler un bon maire pour sa ville, ses concitoyens, pour la France. Donc tout procès d’intention à son encontre ne saurait être justifié. Pire, il serait à condamner, puisque chez nous, et depuis des lustres, nous sommes régis par le noble principe selon lequel nul ne peut être inquiété pour ses opinions, sa race, ses origines, etc.
Or, ce sont bien ces principes admirables qui se trouvent bafoués par la clique LFI qui, très ouvertement, avant même le scrutin, plaidait et militait pour l’instauration chez nous d’une forme de jurisprudence électorale dont le résultat — positivement antidémocratique — serait que, désormais, à Saint-Denis — et bientôt ailleurs — nul individu non racisé ne pourrait être propulsé à la tête de la cité. M. Delogu — la tête pensante de LFI — le proclamait à Saint-Denis même : la prise en compte de ce qu’est « le réel peuple de France » implique l’accession à la mairie d’un candidat « racisé ».
Le pire est que, disant cela, on n’exagère qu’à peine, on ne caricature qu’à la marge, tant il paraît évident que, à l’avenir, bien audacieux et bien téméraire serait le non-racisé qui s’aventurerait à rêver d’alternance. Il y a un bien grand risque, en effet, que l’affaire ne soit verrouillée à double ou triple tour, et pour longtemps. L’élection d’un Blanc, à l’avenir, à Saint-Denis ne pourrait être perçue que — nullement comme un épisode de la vie démocratique — mais bel et bien comme le résultat d’un horrible complot fasciste, à combattre, à annihiler par tous les moyens, légaux ou moins légaux. Nous en sommes là.
En France, une mairie interdite aux Blancs: le rêve à peine voilé de la mélenchonie. Une régression culturelle et civilisationnelle terrifiante. Mais, à la vérité, la sanction éminemment prévisible d’une immigration incontrôlée, cette immigration qui aboutit, en une génération ou deux, à une modification substantielle et radicale du corps électoral. Saint-Denis, en cela, fait figure de cas d’école. Que le sommeil éternel de nos rois, inhumés en sa basilique, n’en soit pas troublé est bien tout ce qui reste à espérer…
En visite hier à Nantes-Indret, en Loire-Atlantique, le président de la République a dévoilé le nom choisi pour notre futur porte-avions destiné à remplacer le Charles-de-Gaulle. Le bâtiment, doté de trois pistes de catapultage et long de 310 mètres sera livré en 2038. Son chantier est estimé à 10 milliards d’euros.
J’ai assisté au baptême du futur porte-avions français à la télévision hier. C’est notre royal baby à nous. Alors forcément, les paris allaient bon train sur le nom du futur nouveau-né – il ne verra le jour que dans dix ans mais le travail a commencé.
Avant de le dévoiler, le curé, un brin sadique a infligé à son auditoire et à votre servante une longue homélie sur cet exploit militaire et industriel, réellement admirable d’ailleurs. Promettant un nom inscrit dans l’avenir, il a enfin lâché: le France libre succèdera au Charles-de-Gaulle. Sauf qu’on dirait un bégaiement. France libre, c’est l’autre nom de Charles de Gaulle. Comme si, dans notre Panthéon, il n’y avait plus que le Général qui fasse encore consensus. Pasteur, Marie Curie ou Balzac, ce serait un peu pacifique pour un navire de guerre – en supposant que leurs noms disent quelque chose à la jeunesse. Charlemagne, c’est un peu allemand. Napoléon, ce n’est même pas envisageable dans un pays qui n’a pas osé célébrer Austerlitz. Les lecteurs du Figaro avaient plébiscité Jeanne d’Arc et Richelieu, mais imaginez les braillements des insoumis sur cette histoire trop catholique, trop blanche etc. Reste donc le Général, même si de nombreux lycéens le confondent avec Louis XIV.
France libre, ce n’est pas seulement un nom propre, c’est un programme. Un programme qui ne peut choquer personne. Qui se déclarerait pour une France affaiblie, vassalisée et dépendante (particulièrement de la bonne volonté financière de nos partenaires) ? Seulement, la liberté, comme le vivre-ensemble, on les brandit d’autant plus qu’ils ont disparu ou sont en passe de l’être. En écoutant Emmanuel Macron parler de notre volonté de rester libre, et proclamer une fois de plus que « pour être puissant, il faut être prêts aux efforts », on avait l’impression qu’il parlait de ce que nous ne sommes plus. Et ce n’est pas seulement à cause d’Emmanuel Macron et de nos dirigeants politiques. La liberté, l’indépendance et la souveraineté ont un prix et un peuple qui pleurniche pour sa retraite et réclame des subventions à cor et à cri en permanence n’est pas prêt à le payer. Rappelez-vous les cris d’orfraie quand le chef d’Etat-major des Armées a expliqué que pour rester souverains, nous devions accepter de perdre des enfants. Nous nous réclamons de De Gaulle mais sommes prêts à troquer la liberté pour le confort. Ne m’appelez plus jamais France libre. Parce que la France, on l’a laissée tomber. Et la liberté aussi.
Jeffrey Epstein et Ghislaine Maxwell, photographie non datée versée
au dossier lors du procès fédéral de New York en 2021 Shutterstock/SIPA
Les « Epstein Files » dévoilent l’ampleur des réseaux tissés par le milliardaire pour commettre ses crimes sexuels et ses escroqueries financières. En 2008, lors de son premier procès, l’homme d’affaires a même passé un accord avec la justice américaine pour qu’il n’y ait pas de procédure fédérale. Une clémence qui interroge.
« Tout ce qui est caché apparaîtra, et rien d’impuni ne restera. » Ce sont des paroles du Dies Iræ, le poème médiéval qui évoque le jugement dernier. Elles pourraient s’appliquer à l’affaire des « Epstein Files » qui a une dimension « apocalyptique » au sens grec de « dévoilement ». Car dans cette affaire il y a révélation et jugement. Les coupables et leurs fautes sont exposés au grand jour afin que le monde entier puisse les voir punis par la justice ou au moins couverts de honte. Il en résulte un véritable tremblement de terre qui secoue les sphères politique, économique, intellectuelle et culturelle. Les crimes d’Epstein et de son entourage, si longtemps impunis voire dissimulés, ont suscité chez les citoyens américains une demande exorbitante de transparence qui n’a pas d’équivalent dans l’histoire. Cette demande, ainsi que les méfaits du financier pédophile, a été rendue possible par la communication électronique. C’est internet qui a facilité les transferts instantanés de grosses sommes d’argent autour du monde, permettant à Epstein de commettre ses fraudes et de financer son trafic sexuel. C’est internet qui lui a permis d’entretenir un réseau aussi dense de relations avec proxénètes et grands de ce monde. C’est aussi internet qui, après sa mort, a permis la sauvegarde d’un si grand nombre de documents le concernant ainsi que leur consultation par tout un chacun.
Cependant, transparence et justice sont un couple explosif. Dévoiler des noms et des pièces à conviction encourage toutes les conjectures et amène le public à se demander s’il ne reste pas d’autres documents, encore plus compromettants. Promettre la justice se retourne contre ceux qui ont fait la promesse, s’il s’avère qu’il y a peu de coupables à punir. Aux États-Unis, des politiques de tous les bords ont cru pouvoir canaliser la colère populaire suscitée par l’affaire Epstein et la diriger contre leurs adversaires. Au cours de la campagne électorale de 2024, Donald Trump a affirmé que, réélu, il publierait tous les dossiers, flattant ainsi le récit manichéen, cher à sa base, qui oppose élites globalistes véreuses et petites gens honnêtes. Il espérait aussi gêner les démocrates qui, pour certains électeurs, étaient identifiés à ces élites. De retour à la Maison-Blanche, Trump a commencé à rétropédaler, donnant aux démocrates l’opportunité de le dénoncer pour dissimulation et de se faire à leur tour les champions de la transparence. C’est ainsi qu’au Congrès, en novembre, les élus des deux partis étaient presque unanimes (à une voix, républicaine, près) à voter la loi contraignant le département de la Justice (DOJ) à publier tous les dossiers Epstein. Cela n’a pas apaisé la colère et la soif de transparence populaires, bien que les révélations aient déjà dynamité ou éclaboussé carrières, réputations et institutions séculaires.
La justice à la barre
La clé de compréhension de ce phénomène est le « sweetheart deal », l’accord de complaisance offert à Epstein par la justice en 2008, lors des premières poursuites contre lui. Il a bénéficié d’un « non-prosecution agreement » (« accord de non-poursuites »), au terme duquel il a plaidé coupable sur deux chefs d’accusation – trafic sexuel et trafic d’une mineure – en échange d’une immunité pour lui et ses salariés par rapport à d’autres chefs possibles. L’accord, publié en toute discrétion dans un tribunal de Floride, a été conclu sans consulter les victimes ou leurs avocats. Epstein a été condamné à seulement dix-huit mois de prison, où il n’est resté que treize, dans des conditions de détention d’une indulgence surprenante. Comment expliquer une telle mansuétude ? A posteriori, le procureur, Alexander Acosta, a prétexté les difficultés de prouver la culpabilité d’Epstein. D’autres rumeurs évoquent des informations livrées par Epstein au sujet d’un fonds de la banque Bear Stearns qui était au bord de la faillite, et même une intervention des services de renseignement pour lesquels Epstein aurait travaillé. En tout cas, l’accord a mis fin à une enquête lancée par la police en 2005, et poursuivie par le FBI, qui avait défini la méthode de recrutement employée par Epstein et identifié une quarantaine de victimes. Ces dernières, dont les droits avaient été bafoués par la transaction, étaient alors muselées. Mais la justice avait créé une bombe à retardement qui devait exploser en 2019.
Entre-temps, l’affaire a continué à travers des poursuites civiles intentées contre Epstein par des victimes. Mais le scandale éclate publiquement en 2011 quand Virginia Giufre donne une interview à un tabloïde anglais où elle accuse le prince (à l’époque) Andrew et fournit une photo, prise en 2001, qui la montre à côté de lui et de Ghislaine Maxwell, la maîtresse et recruteuse d’Epstein. En 2015, elle poursuit Maxwell pour diffamation et le litige est tranché en sa faveur en 2017. En 2019, Andrew donne une interview désastreuse à la BBC au sujet de Giufre, qui le poursuit en justice en 2021 et reçoit une forte somme en compensation de la part de la famille royale. Giufre la victime et Andrew le bourreau ont joué un rôle clé dans la promotion de cette image de la jeunesse innocente livrée aux appétits des riches et puissants, qui caractérise l’affaire Epstein. Quand le châtiment frappe Epstein lui-même en 2019, c’est en grande partie parce que, fin 2018, une série de reportages dans The Miami Herald attire l’attention sur le scandaleux accord de faveur de 2008. Le procureur Acosta, devenu secrétaire au Travail sous la première présidence de Trump, est obligé de démissionner. Soudain réveillées, les autorités rouvrent le dossier et arrêtent l’accusé. Il faut souligner que les requérantes restent largement les mêmes qu’en 2008. Dans l’intervalle, Epstein semble avoir changé de méthode de recrutement, préférant des réseaux internationaux de prostitution. Le délai renforce l’idée d’un déni de justice, d’autant que le suicide en prison d’Epstein l’empêche de donner plus d’explications sur ses réseaux et ses complices. En 2022, les victimes ont la satisfaction de voir Maxwell condamnée à vingt ans de prison, mais elle a refusé de livrer ses secrets. Afin de percer le double mystère du système Epstein et de la lenteur judiciaire, tous les yeux se tournent vers les archives.
Un escroc de notre temps
Pourtant, la toile d’araignée qu’a tissée Epstein n’était pas fondée uniquement sur des préférences sexuelles partagées, mais aussi sur l’argent. Car le pédocriminel se double d’un arnaqueur. Il a acquis sa fortune par des moyens en partie malhonnêtes et, en consacrant de l’argent à ses activités criminelles, il a eu recours à des circuits financiers illégaux. L’enquête sur lui stoppée en 2008 comportait un pan financier. En examinant toutes ses transactions depuis 2003, le parquet avait découvert d’innombrables transferts non contrôlés permettant à ses employés de retirer des sommes en cash un peu partout pour payer les filles qu’il exploitait.
Epstein fait ses premières armes, à la fois dans la finance et dans la fraude, dans les années 1980 et 1990. Il participe à l’un des plus grands systèmes de Ponzi de l’histoire. Conseiller en investissements, il empoche tout simplement l’argent de ses clients. Mythomane né, il s’introduit dans des milieux huppés des deux côtés de l’Atlantique en se présentant comme gestionnaire d’actifs. Sa grande chance, c’est sa rencontre en 1986 avec le milliardaire Les Wexner, un magnat du commerce de détail. En 1991, il confie le contrôle de ses finances à Epstein qui a réussi à convaincre Wexner, comme d’autres clients par la suite, que les conseillers et même les proches de ce dernier cherchaient à le berner. La solution ? Faire confiance à Epstein ! En plus des frais de gestion qu’il soustrait au milliardaire, il l’aurait arnaqué en achetant pour son compte des propriétés et un jet qu’il revend à lui-même à prix réduit. C’est en 2007, lorsque les enquêteurs contactent Wexler au sujet des irrégularités financières d’Epstein, que le milliardaire rompt avec lui. L’année suivante, Epstein lui rend 100 millions de dollars. Mais le gestionnaire trouve d’autres clients pour ses services, notamment le milliardaire Leon Black, spécialiste du capital-investissement, qui le rémunère entre 2012 et 2017. D’autres noms révélés par les dossiers Epstein incluent Mortimer Zuckerman, magnat de l’immobilier, et la banquière Ariane de Rothschild. Les sommes démesurées versées par ces clients à leur conseiller sont suspectes. Leur rendait-il d’autres services ? Installé dans le paradis fiscal des îles Vierges, il ne payait presque pas d’impôts et réalisait sûrement des opérations de blanchiment d’argent.
Virginia Roberts Giuffre, qui accuse Jeffrey Epstein et son entourage d’abus sexuels, présente une photographie d’elle adolescente, 1er mars 2023 (C) Emily Michot/TNS via ZUMA Press Wire/SIPA
Selon le magazine Forbes, entre 1999 et 2018, le total des revenus des deux entreprises principales d’Epstein s’est élevé à 800 millions de dollars, dont 490 millions en honoraires, principalement de la part de Wexner et de Black, et 310 millions provenant d’investissements. À sa mort, sa fortune était estimée à environ 600 millions. Comment a-t-il pu entretenir des relations avec autant de personnalités publiques ? Il a utilisé la méthode pour rendre le capitalisme respectable prônée par le magnat de l’acier, Andrew Carnegie dans son essai L’Évangile de la richesse, en 1889 : la philanthropie. Si aristocrates, anciens hommes d’État, artistes et scientifiques fréquentaient Epstein, même après sa condamnation en 2008, c’est parce qu’il se montrait généreux, soldant les dettes des uns, payant les voyages ou subventionnant la recherche des autres. Une partie de son charisme dépendait de ces largesses. Avec d’autres encore, il lançait des projets d’affaires en fournissant mises en relation, conseils ou capital.
De la fantaisie complotiste à la méfiance justifiée
Dans quelle mesure y avait-il recoupement entre les membres du réseau philanthropo-financier et celui de trafic sexuel ? Très peu, selon le FBI. C’est pour cela que, Epstein s’étant suicidé en prison, comme son associé français, Jean-Luc Brunel, en 2022, il n’y a pas encore eu d’autres condamnations que celle de Maxwell. Mais ici, l’ex-prince Andrew redevient emblématique. On a en effet appris que, tout en profitant du trafic sexuel, il aurait essayé de monter des affaires avec Epstein en abusant de son rôle de délégué au commerce extérieur entre 2001 et 2011. C’est pour cet abus-là qu’il a été interrogé par la police. D’autres relations d’Epstein étaient-elles au courant de son trafic sexuel ? Ont-elles fermé les yeux ? Pour de tels soupçons, Wexler a dû quitter la direction de son groupe en 2020 et Black, celle du sien en 2021. Ces interrogations ont reporté l’attention générale sur les fameuses archives Epstein supposées contenir toutes les réponses. Cette attention est devenue obsession. À partir de 2016, les théories du complot – Pizzagate et QAnon – ont ajouté une dimension conspirationniste et apocalyptique à l’affaire Epstein, aux Epstein Files et à leurs révélations supposées. Entre 2024 et 2026, la publication graduelle et parcellaire des documents par des tribunaux, la commission de surveillance du Congrès (House Oversight Committee) et le DOJ ont fait monter la tension. L’ouverture enjanvier 2024 du dossier Giufre-Maxwell a créé par accident le mythe d’une « liste Epstein » contenant les noms de clients mouillés dans le trafic sexuel qu’Epstein aurait fait chanter. Trump a profité de ce mythe en 2024, avant de reconnaître en 2025 que c’était une « fumisterie » – qu’il a attribuée aux démocrates.
Depuis la mort d’Epstein, son patrimoine a dédommagé de nombreuses requérantes. Ses banques, JPMorgan Chase et Deutsche Bank, ont payé autour de 600 millions de dollars en amendes et en compensation pour les victimes. Des enquêtes criminelles ont été ouvertes sur des personnalités publiques. D’autres ont dû démissionner ou vu leur réputation ternie. Et ce processus continuera. L’affaire Epstein marque, non la fin du monde, mais le conflit propre à notre époque entre : la mondialisation néolibérale qui, en plus des bienfaits, a apporté des possibilités de corruption à une échelle inédite ; l’indispensable confiance réciproque dans un monde démocratique et connecté ; et enfin le besoin de secret, ou d’intimité, nécessaire selon le sociologue Georg Simmel, à la vie en société. Bienvenue dans l’ère du soupçon.
Les divergences abyssales entre les paroles et les actes des bobos progressistes ne cessent de fasciner notre contributeur.
Enfant de communistes, formé dès la prime jeunesse aux préceptes du marxisme puis, dans ma vie professionnelle (comme enseignant en philosophie), entouré de collègues plus ou moins d’extrême gauche, on peut dire que la palette des idées révolutionnaires m’est familière. J’ai très tôt trouvé ces audaces fallacieuses sur le plan intellectuel et politiquement dangereuses, mais enfin, j’ai aussi constaté que certains de leurs défenseurs ne manquaient pas de cohérence ni d’arguments. J’ai encore remarqué qu’on pouvait convoquer des arguments et enrégimenter la raison pour dire n’importe quoi, mais ce n’est pas mon sujet ici[1].
L’intimité moralo-intellectuelle des « bobos » et ses secrets
Ce qui m’intéresse – que dis-je ? ce qui me fascine ! – c’est plutôt le positionnement intellectuel et existentiel que l’on qualifie habituellement de « bobo », et qui se caractérise par un étonnant strabisme politico-comportemental : divergence entre des « valeurs » revendiquées et des modes de vie concrets.
Sans prétendre faire œuvre de sociologie ni de psychologie, j’observe depuis longtemps les tergiversations et circonlocutions de mes fréquentations de gauche, dans le cerveau desquels une armée de diplomates tentent d’accorder les fameuses « valeurs de gauche » avec les exigences et les intérêts du quotidien. Je vois d’habiles ingénieurs rétablir en permanence les déséquilibres, prévenir les courts-circuits et les « erreurs 404 ».
J’appelle mon objet d’étude « la chambre noire » pour confesser que, aujourd’hui encore, je n’ai pas fait toute la lumière sur ce théâtre secret. Pour m’aider dans mon enquête – qui prendra ici la forme d’un questionnaire – je te demande, lecteur, d’endosser le rôle d’un de ces « bourgeois-bohème » et de me permettre de te tutoyer. Ainsi, je serai plus à mon aise.
Premières perplexités et début du questionnaire
Toi qui fis de brillantes études pour mieux « casser les préjugés », comment peux-tu colporter autant d’idées reçues sur la droite, sur les aspirations des électeurs de droite, sur leur moralité, leur probité, leur droiture ou leur niveau d’information ? Tu luttes contre l’obscurantisme et t’imagines héritier des Lumières, mais tu te comportes en prêtre et refuses d’argumenter (avec la sincérité requise) contre tes adversaires. Car ils sentent mauvais, dis-tu. Ta pensée se résume à l’olfaction dès qu’on parle d’un sujet qui fâche.
Toi qui étais fort en math, d’où vient cette myopie qui t’empêche désormais de considérer les chiffres (de l’immigration, du déficit public, de la fécondité, de la délinquance…) ? Les statistiques, pourtant, ne seraient-elles pas une arme utile dans ta bataille « contre les stéréotypes » ?
Tu veux émanciper les peuples, mais il va leur falloir marcher dans le bon sens. Tu veux libérer les esprits, mais tu bourres des crânes (à l’école, par exemple, devenue un gavage industriel d’idées progressistes). Tu es pour la liberté d’expression, mais surtout quand elle s’exprime bien. Pour la démocratie, mais pas si le démos se trompe. Pour le droit de tous les peuples du monde à l’identité culturelle, mais pas pour les Occidentaux, les Européens ou les Français – car défendre l’identité française, c’est rance…
Tu voudrais sauver l’humanité des régimes autoritaires, sans comprendre qu’ils sont historiquement des réactions aux audaces « progressistes » [2]. Tu imagines ériger des barricades contre le trumpisme, le lepénisme et autres modalités du « fascisme » (pourquoi s’embarrasser de subtilités ?), comme s’il s’agissait de simples pestilences émergeant spontanément. En réalité, c’est l’hégémonie culturelle et intellectuelle de la gauche (et ses conséquences) qui irrite le corps social. Tu rêves d’être Hercule coupant les têtes de l’Hydre fasciste, mais elles sont souvent la conséquence de ton activisme ; toi, le pompier pyromane, dont le feu justifie l’existence. Comme Lucky Luke tirant sur son ombre, tu confonds l’action et la réaction, la cause et l’effet.
Rente symbolique et gauche ontologique
Tu justifies « ta » gauche en t’accordant de la profondeur historique et en te rapportant au passé comme le gérant d’un héritage. Le dreysfusisme, la Résistance et l’abolition de la peine de mort sont à cet égard des sortes de rentes. Et toi, gestionnaire de ce capital symbolique, tu sais le faire fructifier en capitaliste avisé. Il permet par exemple de réfuter un adversaire à bon compte. Surtout, il t’assure un statut socio-symbolique de haut rang, car tes ancêtres sont nobles.
En vertu de cette généalogie, tu es homme-de-gauche ou femme-de-gauche. A t’entendre, c’est une question ontologique et tu n’y es pour rien. Mais par ailleurs, tu prétends être libre et ne jure que par l’émancipation – vis-à-vis du passé, qui est dépassé quand cela t’arrange.
Bref, tu es incohérent intellectuellement, moralement et existentiellement. J’aimerais savoir comment tu le vis, comment tu parviens à te le cacher, comment se dressent les cloisons dans ton cerveau. Explique-moi qui tu es. Voici ce que je dirai, en première approximation, avec les éléments dont je dispose.
Risquons quelques hypothèses
Tu sembles xénophobe, puisque tu édifies partout autour de toi et de tes proches des petits murs, des frontières invisibles et des zones tampons, pour éviter trop de contacts avec les étrangers. Disons que tu aimes les Tatars dans les livres, les mythes et les discours. Tu habites dans un quartier bourgeois, car tu ne veux pas te mélanger à la populace. Ou bien tu résides dans un secteur bohème, mais à l’écart de l’agitation grâce à la grille de ta résidence.
Tu mets tes enfants dans une école privée, car il y a trop d’immigrés dans le public. C’est faux ? Alors pour quelle autre raison ? Parce que tu es catholique ? Mais non, tu pestes régulièrement contre l’Eglise, son obscurantisme, ses prêtres pédophiles et son Pape réactionnaire. Parce que c’est plus pratique ? Regarde mieux la carte. Parce que tes enfants veulent apprendre le russe en « LV2 » ? Sois honnête. Parce que le public « manque de moyens » ? Examine mieux le budget de l’Education nationale et l’évolution des effectifs.
Progressiste dans le Monde des Idées, tu es conservateur prudent ici-bas. Prêt à toutes les expérimentations sociales en général, pourvu que ta famille reste stable, qu’il y ait de la dinde à Noël et des cloches de Pâques. Tu ressembles trait pour trait à ce que tu appelles « un connard de droite ». Pardon de t’insulter, mais regarde les choses en face.
Comme un « connard de droite », tu pleures devant ta feuille d’impôt, tu payes au black ta femme de ménage et les cours particuliers des gamins, tu oublies de déclarer ceci ou cela. En théorie, je sais, tu es pour l’Etat Providence – pas comme les droitistes susmentionnés qui veulent le détricoter. Mais qui doit le financer ? Les riches ? Mais c’est toi qui es riche. Ta taxe foncière en atteste.
Liste des incohérences, suite
Continuons. Tu adores polluer, consommer, gâcher. Tu n’envisages pas des vacances sans voiture ou sans avion, ni un repas sans viande. Tu jettes toutes les semaines une partie de ton frigo parce que tu as eu la flemme de regarder les dates de péremption ou parce que tu as trop de plaisir à le remplir à nouveau. Idem pour la penderie, les sacs-à-main à peine usés, les baskets démodées, etc. Je ne te jette pas la pierre (sauf sur le gâchis), mais dispense-nous de tes leçons de morale écolo. Il est vrai que tu fais un compost et tu achètes bio ; la nature te remercie.
Que reste-t-il ? Ah oui, tu aimes le pouvoir et l’autorité. Non, je ne confonds pas. Officiellement, je sais, tu es un directeur, cadre ou responsable d’équipe cool, qui tutoies tout le monde et troque costume-cravate contre T-shirt-sneakers. Tu es pour la démocratie d’entreprise, voire l’autogestion. Dans la réalité, tu fais pression pour que tes subordonnés soient à ton service le soir et le week-end ; le copinage avec « l’équipe » n’est qu’un moyen de faire sur-travailler tout le monde.
« Problemos » de Éric Judor, 2017 Albertine Productions.
Tu aimes bien être servi, d’ailleurs. C’est humain. Des petites fourmis s’agitent autour de toi – Uber, UberEats, la gardienne de l’immeuble, les gars de la sécu, etc. Je sais que tu es pour l’émancipation du prolétariat, mais en attendant, il te rend bien service.
Bonus sur les champions de la tolérance
Au moins, tu es féministe – on ne peut pas te retirer ça. Si, en fait. Dans les dîners mondains, tu n’écoutes qu’à moitié les femmes, trop pressé de reprendre la parole. Le soir, pendant que tu rêves d’égalité, tu ne vois pas ta compagne signer les mots de la maîtresse, penser au goûter du petit et envoyer un texto à ta propre mère – car c’était son anniversaire. Si tu as une ouverture avec une jeune collègue, tu te laisses tenter ; mais si ta femme te trompe, ce n’est pas tout à fait pareil. Bref, la femme est l’avenir de l’homme, mais pour l’instant, on verra plus tard.
Tu apprécies les marginaux, les saltimbanques et tous ceux qui « ne rentrent pas dans le moule du système ». Cela ne t’empêche pas d’espérer un gendre idéal pour ta fille. A tes heures, tu es champion toutes catégories de la lutte contre « l’islamophobie », mais il ne faudrait pas qu’il soit trop musulman, ce gendre idéal – et encore moins qu’il veuille imposer le voile à ton rejeton.
La police est dangereuse, car tu te souviens des chemises brunes et du bruit des bottes. Face à la répression militaro-policière, tu clames « ¡No pasarán! ». Mais si ton voisin fait du tapage nocturne, la même police devient la fée du Bois dormant.
La sombre bêtise des têtes intelligentes
Tu es diplômé et intelligent. Productif, efficient, prévoyant – je parle de tes affaires privées, pas du futur de ta civilisation. Ta culture est telle que tu triomphes aisément, avec un peu de rhétorique, des débats avec le beau-frère – celui de province, qui vote à droite. L’autre jour, tu lui as bien cloué le bec. Il confondait « immigrés » et « étrangers » ! On a bien ri.
Mais, dis-moi, avec toute cette intelligence et cette rationalité, comment expliques-tu ton propre comportement ? Et ton vote ? Est-ce que ça ne serait pas pour te faire pardonner quelque chose, ce vote à gauche ? Car la gauche, c’est bien ; tandis que la droite, c’est mal, n’est-ce pas ? A droite, on est soit bête, soit méchant. Ou égoïste – merci pour cette ultime alternative. Et toi, tu es quelqu’un de bien, puisque tu votes à gauche. Utile à ton pays, puisque tu critiques la droite.
Comment expliques-tu qu’avec une telle intelligence, tu en sois réduit à des considérations si frustres ? Une vision du monde si dichotomique, toi qui es si subtil… Une morale si infantile, toi qui es si responsable ? Tu ne l’expliques pas ? Essaye encore. Si tu ne le fais pas pour toi, fais-le pour nous, pour ton pays, pour notre avenir.
Il y a dans le cinéma français une tentation presque irrépressible: revenir à l’Histoire comme on revient sur une scène de crime – mais une scène déjà bien balisée, déjà commentée, déjà neutralisée. La sortie de Les Rayons et les Ombres s’inscrit pleinement dans ce mouvement.
Xavier Giannoli, cinéaste du romanesque et de la dissection sociale, s’attaque dans son film à la période de l’Occupation avec une ambition manifeste : embrasser la complexité morale d’une époque sans céder ni à l’héroïsation facile ni à la condamnation sommaire. La réception critique, dans la presse généraliste comme dans les revues cinéphiles, a largement salué cette ampleur, cette volonté de faire œuvre de mémoire sans didactisme pesant, en mettant en scène des personnages pris dans des logiques de pouvoir, de séduction et d’aveuglement plutôt que dans des schémas moraux simplistes[1]. Le film déploie ainsi une mécanique où la compromission ne naît pas d’un choix brutal mais d’une série de glissements. Ce qui frappe, ce n’est pas tant la faute que son processus : une lente acclimatation au pire, un ajustement progressif à un monde où les repères se déplacent.
« Comprendre n’est pas excuser »
Ce geste s’inscrit dans une tradition désormais bien installée : celle d’un cinéma qui cherche à comprendre avant de juger, à exposer les déterminismes sociaux et psychologiques plutôt qu’à isoler des figures de coupables. Il correspond à une époque qui se méfie des verdicts trop nets et préfère interroger les zones grises de l’Histoire. Mais c’est précisément dans cette zone grise que le parallèle avec Lacombe Lucien devient éclairant. Le film de Louis Malle, coécrit avec Patrick Modiano, ne procède pas de la même manière. Il ne cherche pas à reconstituer un système ni à en démontrer les rouages. Il se concentre sur une figure presque opaque, un adolescent sans qualité particulière, dont l’adhésion à la Milice semble à la fois arbitraire et inéluctable. Là où Giannoli déploie, Malle retranche. Là où le premier contextualise, le second isole. Et de cette isolation naît un malaise d’une autre nature: non pas celui de la compréhension, mais celui de la proximité.
Mais il faut se souvenir d’une chose que notre époque tend à lisser : Lacombe Lucien n’a pas été accueilli comme une œuvre « subtile » ou « nuancée ». Il a fait scandale. À sa sortie en 1974, le film déclenche une véritable levée de boucliers, aussi bien à gauche qu’à droite. On lui reproche d’avoir osé montrer un collaborateur sans idéologie, un garçon ordinaire qui bascule presque par hasard, et non par conviction politique. Cette représentation heurte de plein fouet le récit dominant d’une France largement résistante. Le film est accusé de banaliser le mal, voire de légitimer un collabo, certains y voyant une œuvre dangereuse parce qu’elle refuse précisément de juger son personnage. Dans une France encore travaillée par le mythe gaulliste d’un pays unanimement dressé contre l’occupant, Malle introduit une faille insupportable: celle d’une compromission possible, ordinaire, presque contingente. Ce n’est pas tant ce que montre le film qui choque, que ce qu’il retire au spectateur: la possibilité confortable de croire que le mal appartient toujours aux autres.
Trop sérieux !
En regard, Les Rayons et les Ombres apparaît comme un film profondément contemporain, non seulement par ses moyens ou son écriture, mais par sa position éthique. Il ne s’agit pas de dire qu’il édulcore ou qu’il absout ; au contraire, il met en scène la faute avec sérieux. Mais il l’inscrit dans un cadre interprétatif qui en organise la lecture. Le spectateur est accompagné, guidé à travers les méandres de la compromission. Cette médiation est sans doute ce qui permet aujourd’hui à ce type de récit d’être largement accepté, voire célébré: il offre une complexité lisible, une ambiguïté maîtrisée.
Pierre Blaise. DR
C’est là que se dessine une évolution plus large du cinéma. Celui des années 1970, dans le sillage de Malle, pouvait encore se permettre une forme de brutalité morale, une sécheresse qui laissait le spectateur face à une énigme. Le cinéma actuel, lui, semble devoir négocier en permanence avec une attente de clarification. Même lorsqu’il revendique l’ambiguïté, il la structure, il la rend intelligible. Cette différence ne tient pas seulement aux auteurs, mais à un climat intellectuel où la représentation du passé est devenue un terrain sensible, traversé par des exigences contradictoires: ne pas simplifier, mais ne pas troubler au point de désorienter complètement.
Il serait tentant de voir dans cette évolution une victoire de la bien-pensance, mais ce serait aller trop vite. Le film de Giannoli ne relève pas d’une morale militante ; il cherche plutôt un équilibre, une position tenable entre jugement et compréhension. Pourtant, cette recherche d’équilibre produit un effet particulier : elle tend à refermer ce que Lacombe Lucien laissait béant. Là où Malle exposait une faille, Giannoli construit un dispositif. Là où l’ancien film laissait persister une inquiétude sans résolution, le nouveau propose une intelligibilité.
Mettre ces deux œuvres en miroir, ce n’est donc pas opposer un « bon » et un « mauvais » cinéma, mais interroger ce que notre époque attend de la représentation du passé. Nous voulons des récits qui éclairent sans accabler, qui complexifient sans perdre, qui montrent la faute sans nous y exposer trop directement. En ce sens, Les Rayons et les Ombres est peut-être moins un film sur l’Occupation qu’un film sur notre manière contemporaine de regarder cette période. Et c’est là, paradoxalement, qu’il rejoint Lacombe Lucien : non pas dans sa forme, mais dans sa capacité à révéler, en creux, quelque chose de nous-mêmes.
Entre la faille ouverte par Malle et le dispositif construit par Giannoli, c’est toute une évolution du regard qui se dessine – et, avec elle, une question plus inconfortable qu’il n’y paraît: à force de vouloir comprendre la compromission, n’avons-nous pas fini par la rendre supportable?
L’armée israélienne a encore mené, dans la nuit de mardi à mercredi, des frappes aériennes visant notamment des positions du Hezbollah à Beyrouth ainsi que dans le sud du Liban, à Saïda. Selon les autorités israéliennes, ces opérations ciblaient plusieurs sites stratégiques du groupe armé, proxy iranien bien connu. D’après le gouvernement libanais, ces bombardements ont fait au moins douze morts et 41 blessés. Malgré l’émotion, il faut voir au-delà de ces drames, analyse Charles Rojzman.
Ils ont regardé Gaza comme on regarde une plaie ouverte : avec horreur, avec fascination, avec cette mauvaise conscience qui tient lieu aujourd’hui de pensée. Ils ont regardé les ruines, les immeubles éventrés, les enfants extraits de la poussière comme des statues brisées, et ils ont cru voir là le cœur du monde. Mais Gaza n’était pas le cœur. Elle était le théâtre.
Un théâtre de pierres et de sang, offert à la liturgie morale d’un Occident qui ne croit plus en rien sinon à la sainteté de la victime, et qui confond désormais la vérité avec l’émotion. Car pendant que leurs regards se fixaient sur ce rectangle de misère, pendant que leurs consciences s’y agenouillaient, la guerre, la vraie, poursuivait ailleurs son travail lent, obscur, patient. À Téhéran.
L’empire invisible
Téhéran n’est pas seulement une capitale. C’est une volonté. Une volonté longue, enracinée, nourrie d’humiliation et de revanche, portée par une foi politique qui ne sépare pas le sacré du pouvoir. Depuis plus de quarante ans, la République islamique avance comme avancent les empires anciens : sans bruit inutile, sans gestes spectaculaires, avec la patience de ceux qui savent que le temps travaille pour eux.
Elle n’a pas cherché la guerre frontale. Elle l’aurait perdue. Elle a inventé autre chose. Une guerre sans visage. Une guerre sans centre. Une guerre disséminée.
L’anneau de feu
Au Liban, le Hezbollah s’est imposé — non pas comme une milice, mais comme une armée clandestine devenue puissance, disciplinée, fanatique, équipée comme un État, tournée vers un seul horizon : la destruction. À Gaza, le Hamas — plus fragile, mais infiniment plus utile. Car Gaza n’est pas seulement un territoire : c’est une image. Une image qui circule, qui accuse, qui condamne. Et puis, plus loin, les milices irakiennes, les relais syriens, les Houthis. Une constellation de forces, dispersées en apparence, unifiées en profondeur. Ils ont appelé cela « l’axe de la résistance ». C’est un mot pauvre. C’est un encerclement.
Ce qui s’est construit là ne correspond à rien de connu. Ce n’est pas la guerre. Ce n’est pas la paix. C’est une guerre sans nom. Israël frappe en Syrie. Le Hezbollah répond. Le Hamas embrase Gaza. Des milices attaquent ailleurs. Chaque événement semble isolé. Rien ne l’est. Une cohérence existe, mais elle ne se donne pas à voir. Elle agit dans la durée, dans la répétition, dans l’usure. Il ne s’agit pas de vaincre. Il s’agit d’épuiser.
Le moment de la déchirure
Mais les guerres invisibles ne le restent jamais. Il vient un moment où l’ombre se fissure. Ce moment est là. Les frappes deviennent plus directes. Les ripostes moins dissimulées. Les lignes apparaissent. L’Iran ne se contente plus d’agir par relais. Il apparaît. Et avec lui, la réalité d’un affrontement ouvert.
Gaza ou la religion occidentale
Et pourtant, ils continuent de regarder Gaza. Toujours Gaza. Comme si tout se jouait là. Comme si le reste n’existait pas. Car Gaza correspond à ce qu’ils sont devenus incapables de dépasser. Ils ont fait de la victime leur dernière croyance. Non pas une réalité humaine tragique — mais une figure sacrée. Celui qui souffre a raison. Celui qui frappe a tort. Le monde se simplifie. Le réel disparaît. Gaza leur donne ce qu’ils cherchent : de la souffrance visible, immédiate, incontestable. Mais cette visibilité les aveugle. Car ce qu’ils regardent n’est pas le centre. C’est la scène.
Le Liban ou l’attente de la catastrophe
Au nord, le Liban tient. Ou plutôt, il ne tient plus vraiment. Il attend. Le Hezbollah y est installé comme une force en veille, prête à transformer la guerre diffuse en guerre totale. Chaque échange de tirs contient une promesse d’embrasement. Le Liban n’est plus un pays. C’est une fracture.
Au-delà de Téhéran
Mais même Téhéran ne suffit pas à comprendre. Car derrière l’Iran, d’autres avancent. La Russie, avec sa brutalité froide, son art de désorganiser, de fragmenter, de maintenir le chaos utile. La Chine, plus silencieuse encore, plus patiente, qui ne frappe pas mais s’installe, qui ne détruit pas mais remplace, qui prépare un monde où l’Occident ne serait plus qu’un souvenir. La Russie affaiblit. La Chine redessine. L’Iran agite. Ce n’est pas une alliance. C’est une convergence. Et cela suffit.
Le miroir
Alors le miroir de Téhéran apparaît. Et ce qu’il reflète n’est pas seulement une guerre. C’est une cécité. Ils voient des victimes. Ils ne voient pas les stratégies. Ils voient des ruines. Ils ne voient pas les structures. Ils voient Gaza. Ils ne voient pas Téhéran. Et derrière Téhéran, ils ne voient rien encore. Car ce qui s’avance n’a pas encore de nom clair. Un monde plus dur. Moins lisible. Moins moral. Un monde où leur langage ne suffit plus. Et c’est peut-être cela qui se joue, au fond. Non pas seulement une guerre. Mais la fin d’un regard. La fin d’un monde qui croyait encore comprendre ce qu’il regardait.
Monsieur Nostalgie nous conseille d’aller faire un tour en Italie dans les années 1980 en compagnie d’un ex-joueur de tennis professionnel fragile et de son jeune élève besogneux pour une série de défaites qui sont autant de victoires personnelles. Il Maestro d’Andrea Di Stefano est une balle de tennis indécise comme la vie, à cheval sur le filet. Où tombera-t-on ? Du bon ou du mauvais côté du terrain ?
Raul Gatti (Pierfrancesco Favino) est un ancien pro crédible, puissant et à bout de nerf. Fanfaron et apeuré. Caricatural et tendre. Il porte un haut de survêtement en velours de la marque Fila largement ouvert sur un poitrail nu et velu, un short court et des lunettes de soleil de type aviateur. Il roule dans une Jaguar qui ne lui appartient pas. Il s’endort dans les tribunes quand les balles sont trop hautes. Il déteste l’immobilisme de la ligne de fond de court et les lobs soporifiques. Il drague à tout-va, au bar de l’hôtel ou au camping. Il a l’endurance d’un James Hunt au lit et la désinvolture racée d’un Vitas Gerulaitis sans le palmarès, ni l’argent des deux. Il est sous traitement médicamenteux. Hautement explosif. Il sort de clinique. Il va mal.
Il tente d’oublier son passé en souriant obstinément à la vie devant une glace. Cet homme-là souffre. Il aurait atteint les huitièmes de finale au tournoi de Rome, il y a quelques années déjà. Felice (Tiziano Menichelli), treize ans, vit avec sa famille dans une HLM, son père ingénieur en télécoms se saigne pour qu’il devienne joueur professionnel, il donne des cours de mathématiques aux enfants de l’immeuble et répare du petit électroménager, sa grande sœur le déteste car l’argent du ménage passe dans une utopique carrière et sa mère pleure comme toutes les mères italiennes. Felice a-t-il le potentiel de devenir un grand ?
À l’âge des premiers émois, il s’entraîne comme un forcené, mécaniquement, studieusement, laborieusement. Les filles ne l’intéressent pas. Il s’applique une discipline de fer sans goût, ni déplaisir. Il récite à la perfection un tennis défensif, ennuyeux et efficace. Il suit même un régime alimentaire et des règles martiales qui lui ouvrent les portes des tournois nationaux. Son père est aux anges, sa sœur l’insulte et sa mère pleure de joie ou de peine, on ne sait jamais vraiment. Pour passer le cap et progresser, le père aimant et tortionnaire comme tous les pères d’hypothétiques champions fait appel à un Raul Gatti sur la touche, miné par les fantômes de sa jeunesse. Cet ancien pro, à l’humeur changeante, passant du playboy latin au neurasthénique suicidaire sera le tuteur et l’entraîneur du jeune garçon durant un été orageux. Ce vieux beau cabossé et charmeur aimerait avoir l’audace d’être un autre. Il se rêve en Guillermo Vilas, poète incompris et bambocheur notoire. Il professe un tennis offensif, un tennis jouissif, un tennis de gosses de riches qui n’ont pas peur de monter à la volée pour conclure un point. Un tennis champagne qui ne cadre plus vraiment avec ses terreurs nocturnes. Le tennis est ici un prétexte, un décor de vacances, une atmosphère d’époque, celle des années 1980, l’engouement populaire pour un sport longtemps pratiqué par une élite, sa démocratisation accélérée, sa médiatisation et les rêves d’ascenseur social pour les classes moyennes. Le tennis est ici le miroir d’une société qui cherche une voie, une lumière, une accalmie, une idole, une échappatoire.
On retrouve la flambe et la dramaturgie des années 1980, le vieux monde est en train de mourir, les idéaux sont absents des conversations, le fric a pris possession des derniers espaces de liberté, le factice l’emportera sur la sincérité, la sensualité jette son dernier coup de rein, le feu d’artifice est triste. Déjà, la raideur morale et la réussite matérielle sont en marche. Plus rien ne les arrêtera. « Il maestro » a le charme ébréché des contes d’été sans la lenteur de Rohmer. Les filles sont belles comme des promesses d’avenir, la musique dansante panse les blessures et les Hommes, malgré le poids de leurs errances, continuent d’avancer. Cette comédie amère sur l’entraide entre un enfant en devenir et un adulte à la dérive n’est pas révolutionnaire, elle est mieux que ça, elle est juste. On suit la déambulation de ces deux-là sur la bande étroite de leur destin. Et puis, dans un couloir d’hôpital, on croise le regard d’Edwige Fenech. Alors, on sourit à la vie.
A l’exception notable de « Gabegie le Magnifique » – Emmanuel Grégoire – à Paris, qui pense pouvoir l’emporter face à Rachida Dati sans l’aide de LFI, et malgré les grandiloquentes déclarations de premier tour fustigeant les allusions soi-disant antisémites du parti de Jean-Luc Mélenchon, la gauche pactise dans de nombreuses villes avec le parti pestiféré afin de conserver des places. Plutôt honteux… Face à l’enjeu civilisationnel qu’il perçoit dans ces municipales, notre chroniqueur ne voit d’issue possible que dans un sursaut des abstentionnistes.
La gauche s’allie et se salit. Son engagement solennel à ne pas rejoindre la France Insoumise et ses vitupérations judéophobes n’aura duré que quelques jours. En fait, les socialistes amoraux sont semblables aux multi-délinquants: leur sentiment d’impunité explique leur récidive dans leur ralliement à Jean-Luc Mélenchon et son projet d’une « nouvelle France » islamisée et anti-occidentale.
Celui qui a trompé une fois recommencera !
Cette énième trahison de prétendus « humanistes » ajoute au dégoût que les Français disent ressentir, dans les sondages, devant les cuisines politicardes des donneurs de leçons. Mais cette fois, la caution apportée par les « progressistes » en déroute à la France « créolisée » bouleverse les enjeux du second tour des municipales. Les intérêts ne sont plus seulement locaux. Ils deviennent civilisationnels. A Nantes, par exemple, une victoire de la maire PS Johanna Rolland, ralliée à LFI (comme bien d’autres) pour tenter de contrer la percée à droite de Foulques Chombart de Lauwe, précipiterait définitivement la Cité des Ducs de Bretagne dans le grand remplacement conflictuel recherché par Mélenchon, qui se présente comme « Maghrébin français ».
A Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), Bally Bagayoko (LFI) a été élu dès le premier tour dans ce qu’il appelle la ville « des rois de France et du peuple vivant ». Il explique :« Nous ne serons jamais du côté de ceux qui veulent gentrifier une population et faire en sorte que nos populations historiques quittent le territoire. » Les populations historiques sont celles de l’immigration récente. Ses supporters ont scandé, à son élection : « Nous sommes tous des enfants de Gaza ! ». Dans la basilique qui voisine la mairie, le gisant de Charles Martel, qui repoussa les Sarrasins à Poitiers en 732, est à portée de main de possibles revanchards.
Contexte tendu
La France française est en légitime défense. Dans ce contexte tendu, puisse le parti des abstentionnistes, premier parti de France, redescendre de son Aventin ! La fracturation de la nation est un processus qui peut encore être stoppé si les citoyens, fâchés avec la démocratie bloquée, le décident. Ceux qui, majoritairement, réclament un référendum sur l’immigration de masse ont l’occasion dès à présent de résister au projet remplaciste conçu par Mélenchon, qui n’est fort que de la lâcheté de la gauche socialiste d’Olivier Faure et de la déroute des Républicains de Bruno Retailleau. Ce dernier a poussé Sarah Knafo (Reconquête) à se retirer, mardi soir, de la course parisienne sans avoir obtenu d’accord avec Rachida Dati. Parallèlement, Retailleau a encouragé Martine Vassal (LR) à se maintenir à Marseille pour entraver la dynamique de Franck Allisio (RN). Ce faisant, il a achevé de décrédibiliser son mouvement comme force de résistance et d’alternance.
De surcroit le patron LR a confirmé, dans sa soumission à la droite molle, une faiblesse de caractère l’empêchant de rompre avec ceux de son groupe qui persistent à diaboliser, par réflexe de classe, la droite populaire. Ceci sous les encouragements de la gauche sans vergogne qui se précipite, elle, dans les bras de la 5e colonne islamo-gauchiste.
Une victoire d’Éric Ciotti à Nice, issue probable ce dimanche, serait le couronnement de sa stratégie d’union des droites refusée par LR. Dès lors, l’histoire se ferait sans eux.
La France doit impérativement et réellement relancer sa filière nucléaire, sans se préoccuper de ce que feront les autres pays membres de l’UE, l’Allemagne en tête.
En Allemagne, au début des années 2000, la coalition entre les sociaux-démocrates (SPD) du chancelier Gerhard Schröder et les Verts (Die Grünen) entérine le programme de sortie du nucléaire prévue pour 2020. Gerhard Schröder soutient alors le projet du gazoduc Nord Stream visant à assurer à l’Allemagne un approvisionnement en gaz russe à des prix extrêmement compétitifs – à peine retiré de la vie politique, Gerhard Schröder sera d’ailleurs nommé à la tête du consortium chargé de la construction dudit gazoduc dont le partenaire principal est la société russe Gazprom. Les centrales à gaz et à charbon suppléent des énergies renouvelables qui présentent le défaut d’être surtout intermittentes et non pilotables. Paradoxe: le pays qui se targue d’être écologiste par excellence est depuis des années, et de loin, le premier émetteur de gaz à effet de serre en Europe. Par ailleurs, sa production électrique étant périodiquement insuffisante, l’Allemagne importe régulièrement de l’électricité française issue de… notre filière nucléaire. En juin 2024, une étude de l’Université norvégienne des Sciences et de la Technologie de Trondheim a révélé que si l’Allemagne avait maintenu son parc nucléaire de 2002 au lieu d’arrêter progressivement les centrales, elle aurait économisé 600 milliards d’euros et au moins autant de CO2 qu’avec la sortie du nucléaire et le développement massif des énergies renouvelables. De plus, affirme la même étude, si l’Allemagne avait investi dans de nouvelles centrales nucléaires, elle aurait quasiment pu atteindre son objectif en matière d’émissions de gaz à effet de serre en réalisant une réduction de 73% des émissions en plus des résultats actuellement obtenus et aurait réduit les dépenses totales de moitié par rapport à la politique énergétique actuelle.
Depuis quarante ans, sous la pression du GIEC, d’ONG fanatiques et de mouvements écologistes sectaires, un dogme climatique délirant, anxiogène et mortifère s’est imposé en Europe et a conduit à la catastrophe économique que l’on sait. La Commission européenne, sous la férule de l’Allemagne, a participé, en l’amplifiant, à ce saccage. Ursula von der Leyen a-t-elle pris connaissance du rapport susmentionné, a-t-elle été influencée par le chancelier allemand affirmant il y a quelques semaines que l’Allemagne avait commis une « erreur stratégique » en sortant du nucléaire, ou a-t-elle enfin entendu les récriminations des chefs d’entreprises allemands et, plus globalement, de ses compatriotes subissant depuis des années les augmentations délirantes du prix de l’électricité, aujourd’hui le plus élevé de l’UE ? Nul ne sait mais… la présidente allemande de la Commission européenne vient de déclarer : « Alors qu’en 1990, un tiers de l’électricité européenne provenait du nucléaire, aujourd’hui cette part est tombée à environ 15%. Cette réduction de la part du nucléaire était un choix. Je pense que c’était une erreur stratégique de la part de l’Europe de se détourner d’une source fiable et abordable d’énergie à faibles émissions. […] Nous avons maintenant l’ambition de progresser rapidement et à grande échelle pour que l’Europe soit un pôle mondial de l’énergie nucléaire de la prochaine génération. » Trente ans de mensonges, de corruption idéologique, de manigances politiques menées principalement par l’Allemagne pour nuire à la France et à sa très compétitive énergie nucléaire… et un brusque retournement dû uniquement au fait que le pays qui mène la barque européenne depuis des décennies se voit rattrapé par la triste réalité d’une économie qui s’effondre. Entendre Mme von der Leyen annoncer comme une révélation ce que tout le monde sensé sait depuis des années serait à pleurer de rire si la situation n’était pas aussi désastreuse.
Retour en arrière. L’accident de Fukushima, en 2011, a été une aubaine pour les écologistes européens, surtout allemands, qui n’hésitèrent pas à manipuler l’opinion publique et à exiger des gouvernements un plan d’arrêt à moyen terme des politiques nucléaires des différents pays.
Avenir radieux
L’Allemagne se frotte alors les mains : le démantèlement d’EDF qu’elle orchestrait depuis des années avec la complicité des Verts français, Dominique Voynet et Cécile Duflot en tête, s’accélère au moment où le candidat François Hollande promet, s’il est élu, de déclencher la procédure permettant de fermer la centrale de Fessenheim et de réduire la part du nucléaire dans le mix énergétique français à 50%. En 2020, Élisabeth Borne planche sur une formation sur la transition écologique obligatoire pour les 25 000 cadres supérieurs de la fonction publique et se réjouit de la fermeture définitive de Fessenheim: « Ça fait des années qu’on disait : “Il faut fermer des centrales nucléaires”. Il y a ceux qui en parlent, et puis il y a ceux qui le font. » Emmanuel Macron est radieux : cette fermeture n’est que le début d’un programme – piloté en sous-main par l’UE et l’Allemagne – prévoyant la fermeture de 12 autres réacteurs avant 2035. Les subventions publiques pleuvent sur les marchands d’éoliennes – allemands, danois, espagnols et chinois – et de panneaux photovoltaïques produits à 95% par la Chine. Le prix de l’électricité a doublé en dix ans alors que « nous devrions avoir une électricité encore moins chère qu’il y a quinze ans », affirme Henri Proglio. Dans un entretien donné au Figaro en juillet 2025, l’ancien président d’EDF de 2009 à 2014, énonce clairement ce que devrait être le programme électrique de la France si notre gouvernement avait pour priorité la défense des intérêts de ses compatriotes: sortie des règles de tarification du marché européen de l’électricité, allongement de la durée de vie des centrales existantes, fin des investissements publics dans les énergies non pilotables (éolien et photovoltaïque) et donc arrêt des nouveaux projets d’énergies intermittentes, extension du parc nucléaire. Sans reconnaître aucune erreur, Emmanuel Macron vient de déclarer à son tour: « Le nucléaire est clé pour réconcilier à la fois l’indépendance et donc la souveraineté énergétique, la décarbonation et donc la neutralité carbone à horizon 2050, et la compétitivité et donc la création d’emplois de nos économies. » Le culot de cet homme est sans limite. Aucune remise en cause, aucune excuse, aucun regret. Jupiter, maître de la foudre, a plongé la France dans une semi-obscurité mais n’a nullement l’intention de se reprocher quoi que ce soit. « Nous Européens, on a été très mauvais sur le nucléaire », affirme-t-il, comme s’il n’y avait pas eu de nombreux Européens, des Français en tête, ingénieurs, économistes, scientifiques, pour tirer la sonnette d’alarme depuis des années et réclamer une relance réelle et à grande échelle d’une politique énergétique en faveur du nucléaire, seul garant de notre indépendance.
Le président Macron visite les travaux à la centrale nucleaire de Penly a Petit-Caux sur la cote de la Manche, en Seine-Maritime, le 12 mars 2026 (C) DOMINIQUE JACOVIDES -POOL/SIPA
Egarements
Il serait trop long de détailler ici tous les égarements idéologiques, toutes les « erreurs stratégiques », toutes les magouilles politiques qui ont conduit à l’incroyable déchéance de la France en termes d’indépendance, de souveraineté et de compétitivité énergétiques.
Mais récapitulons à gros traits: arrêt de Superphénix sous Jospin, tripatouillages électoralistes concoctés par Martine Aubry et Cécile Duflot et conduisant à la programmation des fermetures de centrales sous Hollande, forfaiture de Dominique Voynet au Parlement européen, arrêt du programme Astrid sous Macron, asservissement de la France à l’UE et donc à l’Allemagne anti-nucléaire, aliénation idéologique entretenue par le GIEC, les COP, les écologistes et d’innombrables ONG subventionnées par Dieu sait qui, investissements publics surdimensionnés et ruineux dans les énergies intermittentes et, conséquemment, désengagement dans le nucléaire, domaine dans lequel la France excellait.
Espérons que tout cela est derrière nous et que le changement annoncé n’est pas un nouveau miroir aux alouettes, un piège à pigeons – nous avons malheureusement l’habitude de ce genre d’entourloupes. Par exemple, que va-t-il advenir de la PPE3 décrétée par le gouvernement Lecornu ? Logiquement, suite aux annonces solennelles de M. Macron, cette programmation énergétique, qui prévoit de financer les énergies intermittentes à hauteur de 300 milliards d’euros sur dix ans, devrait finir à la poubelle…
Errare humanum est. Ne nous attendons pas à une salve de mea culpa de la part de nos dirigeants successifs qui, comme par magie, pourraient découvrir qu’ils ont commis plusieurs autres « erreurs stratégiques » majeures résultant en particulier de leur soumission aux directives de l’UE, celles concernant en premier lieu l’immigration, l’agriculture et l’industrie, et ayant abouti à la fragmentation ethno-religieuse de la société, à l’insécurité physique et culturelle, au déclin des services publics, à la perte de notre souveraineté alimentaire, à l’abandon de pans entiers de notre industrie, à la liquidation de nos entreprises de pointe, au chômage endémique, à la clochardisation d’une grande partie de la population, au désespoir grandissant d’un peuple malmené par des « élites » ayant transformé notre pays en un rafiot à la dérive. Dans ces domaines, il semblerait bien que la diabolica perseverantia reste malheureusement d’actualité…
La carte électorale confirme ce que chacun pressent: la France ne se divise plus seulement politiquement, elle se sépare culturellement. « On peut se demander si nous sommes encore un peuple » lance Elisabeth Lévy dans sa chronique radio matinale. Nous vous proposons de l’écouter.
Au lendemain des municipales, la France apparaît plus divisée que jamais. Archipellisée, fracturée, « kaléidoscopisée » : le sondeur Jérôme Fourquet et les commentateurs ne savent plus à quel mot se vouer. Mais une chose, visible pour tous, s’impose : il y a plusieurs France qui semblent dériver loin les unes des autres.
Toute typologie est forcément schématique, et donc en partie mensongère. Mais, au-delà des divisions partisanes, la carte électorale révèle des sensibilités culturelles. Le progressisme d’atmosphère domine dans les centres-villes socialo-macronistes des métropoles, où vivent les nowhere, les saute-frontières, à l’aise dans la mondialisation. Toutes les nuances du conservatisme et du populisme prédominent dans la France des villes moyennes et des campagnes, où l’on est de quelque part. Enfin, on observe une forme de sécession post-nationale dans les quartiers immigrés, où l’on célèbre la « nouvelle France » en scandant : « Nous sommes tous les enfants de Gaza. »
On n’est plus d’accord pour s’engueuler
Mais ne nous énervons pas. Dans un pays qui a décapité son Roi et une bonne partie de ses élites, la nouveauté n’est pas tant qu’il y ait des affrontements idéologiques. Dans les années 50 et 60, on se traitait bien d’agents de Moscou ou de suppôts du capitalisme. Mais, de part et d’autre de la lutte des classes, il y avait alors un monde commun. On était d’accord pour s’engueuler.
Aujourd’hui, ce n’est plus franchement le cas. L’autre n’est plus vraiment un partenaire de dispute, mais une menace, un danger social et moral avec lequel tout contact est interdit. La nouvelle grammaire de la politique, c’est : « Vade retro, Satanas. » Chacun est devenu le facho de quelqu’un. Dans la tripartition évoquée plus haut, le cercle de la raison, au centre du jeu, observe toutes ces peuplades étranges qui votent mal. Pour le bobo parisien, qui conjugue de confortables revenus et un sentiment de supériorité morale à toute épreuve, le diable s’habille en Sarah, Rachida ou même Sophia. Après la fusion des listes Bournazel-Dati, Clément Beaune a des vapeurs, comme si on lui proposait de rejoindre des nazis. Au PS, le prétendu danger de la droite alliée à l’extrême droite justifie les accords avec des Insoumis que l’on taxait hier, avec raison, d’antisémitisme et d’extrémisme — lesquels continuent d’insulter la volaille socialiste qu’ils entendent plumer.
Chacun dans sa bulle
La politique, normalement, c’est le lieu où les mondes se rencontrent, la scène où l’on représente les conflits. Le théâtre où il n’y a pas d’ennemis, mais des adversaires. Elle suppose un imaginaire partagé, un passé assumé par tous – même les derniers arrivés. Si la politique ne joue plus ce rôle, si elle échoue à dégager des consensus et des majorités, c’est précisément que nous n’avons plus de langue commune. De quoi se demander si nous sommes encore un peuple.
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