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«Je préfère avoir un président LFI qu’une guerre civile»

Robert Ménard a acté le fossé idéologique qui sépare sa génération de la jeunesse progressiste. Le maire de Béziers n’en continue pas moins de tracer sa route, celle du bon sens et de l’intransigeance face au communautarisme islamique. Cette route pourrait-elle le mener jusqu’à la présidentielle ?


Causeur. En lisant le livre très émouvant que vous adressez à votre fille, on se dit que cette jeune femme, dont les idées politiques sont aux antipodes des vôtres, représente la « Nouvelle France » de Jean-Luc Mélenchon. On dirait que votre histoire d’amour paternel « compliquée » ressemble à celle de nombreuses familles françaises.

Robert Ménard. C’est vrai, depuis la parution du livre, beaucoup de gens, même parmi ceux qui ne m’aiment pas beaucoup, me disent qu’ils se reconnaissent. Alors, j’ai réfléchi : avoir des enfants plus progressistes que soi, n’est-ce pas vieux comme le monde ? Dieu sait combien j’ai fait suer mes parents quand j’étais jeune ! Cela dit, j’ai le sentiment qu’avec la génération de Clara, un fossé plus profond s’est creusé. Dans ma jeunesse, lorsque je discutais en famille, on pouvait s’opposer, parfois violemment, mais au moins on avait un langage commun. Alors qu’aujourd’hui, quand Clara me parle de son féminisme par exemple, les mots qu’elle emploie me sont absolument étrangers. Même chose avec le conflit israélo-palestinien. C’est simple, on a décidé de ne plus aborder cette question. Sans quoi ça exploserait en cinq minutes.

Ne seriez-vous pas un peu soupe au lait ?

Sans aucun doute. Mais le regard qu’elle semble porter sur moi me paraît parfois tellement injuste… Cette incommunicabilité est d’autant plus douloureuse que j’aime profondément ma fille. Elle est le plus beau cadeau que mon épouse Emmanuelle m’ait fait. Elle a beau avoir 24 ans, elle restera à jamais « ma petite chérie ».

Comment Clara a-t-elle reçu votre Lettre ?

Je crois qu’elle a apprécié que je ne cède pas à l’arrogance du vieux schnock qui dit à son enfant : « Tu verras, tu changeras avec le temps, on en reparlera quand tu auras 40 ans. » Ce genre de discours est d’un mépris insupportable. Et puis, je crois que ce n’est pas si désagréable pour une fille d’entendre son père lui dire publiquement qu’il l’aime…

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En parlant de mépris, vous racontez avoir assisté à une pièce de théâtre dont un des frères de Clara était l’illustrateur sonore. Et vous vous êtes senti humilié…

Il y avait ce comédien qui jouait un rôle de bêta et que tous les autres personnages appelaient « le bon sens ». Or, je me réclame souvent du bon sens. Bien sûr, cela ne s’adressait pas précisément à moi, mais cela visait les gens comme moi. Ce mépris ricaneur, si facile, si méchant, m’a blessé. C’est pour cela que je dis à ma fille : « Cette gauche intolérante ne te mérite pas. »

Ce mépris ricaneur n’est-il pas la marque d’une génération fascinée par « le bruit et la fureur », comme on dit à LFI ?

Peut-être, mais il ne faut pas exagérer l’ampleur du mélenchonisme. Une bonne partie de la jeunesse de notre pays n’est pas du tout à gauche. À Béziers, aux dernières élections municipales, ce sont les électeurs de 20 ans qui ont le plus voté pour moi. Une fois, j’ai promis d’aller en boîte de nuit à un DJ ami. Le soir venu, me voilà au milieu de gamins dont je pourrais être le grand-père et qui se mettent carrément à m’applaudir et à chanter La Marseillaise !

Mais sont-ils représentatifs de la population de votre commune ?

Pas de tous les quartiers, évidemment… Mais à Béziers, où la plupart des gens sont passionnés par le ballon ovale, il y a évidemment des jeunes issus de l’immigration partout, dans les gradins du stade jusque dans l’équipe de rugby !

Peut-être moins que dans l’équipe de foot…

Je n’en sais rien, je ne les compte pas. Cependant, il est vrai que c’est dans un club de foot que j’ai dû régler un problème de communautarisme islamique. Après ma première élection, je me suis aperçu qu’il y avait une salle de prière dans les vestiaires. J’ai donc expliqué aux dirigeants du club que, si je pouvais tolérer les discrets clins d’œil individuels à la foi, je ne pouvais accepter la moindre démarche religieuse collective dans le cadre municipal. Ils ont immédiatement obtempéré. Car ils ont compris que ma détermination s’accompagnait d’une profonde estime pour les croyants. C’est ainsi que les pouvoirs publics doivent appréhender l’islam : avec autorité et respect à la fois.

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De toute manière, vous n’avez pas le choix. À Béziers, une bonne partie de vos administrés sont de culture musulmane.

La proportion s’élève même à 60 ou 70 % parmi les enfants des écoles publiques. Il y a quelques années, l’avoir dit publiquement m’a d’ailleurs valu un procès, que j’ai gagné. Mais la forte proportion de musulmans à Béziers ne m’empêche pas de lutter contre l’islamisme, que je ne confonds en aucun cas avec l’islam.

Mais où tracez-vous la limite entre signes ostentatoires et libertés individuelles ? Pensez-vous comme Éric Zemmour (et Napoléon) qu’on devrait imposer des prénoms français ?

Nullement. Il me semble tout à fait normal de donner à son fils le prénom d’un aïeul. Je m’appelle Robert parce que ma mère s’appelait Roberte, et mon frère Henri parce que c’était le prénom de notre grand-père ! Pour autant, je n’aurai pas l’hypocrisie de prétendre qu’il est facile de s’appeler Mohammed en France. Ou de me réjouir des inquiétants records actuels de flux migratoires en provenance d’Afrique et notamment du Maghreb. Cela ne m’a pas empêché d’afficher les photos des otages israéliens sur la façade de la mairie après le 7-Octobre. J’essaie de parler de ces sujets sensibles sans haine et sans lâcheté. Et je note qu’à Béziers, presque personne parmi les immigrés et descendants d’immigrés ne m’a jamais reproché mon discours autoritaire en la matière, même quand je dis qu’il faudrait interdire le voile islamique dans l’espace public pour les jeunes filles mineures. Ma fermeté explique certainement que j’aie remporté les dernières municipales dès le premier tour, avec le RN à moins de 9 % des voix. Quant à LFI, leur candidat n’a pas fait 4 %.

Comment jugez-vous les premiers pas de l’Insoumis Bally Bagayoko, votre homologue à Saint-Denis, qui, sitôt élu, a retiré le portrait d’Emmanuel Macron de la mairie et envisagé une « insurrection populaire » en cas de victoire du RN en 2027 ?

Il fait et dit de sacrées âneries. Si demain Jean-Luc Mélenchon était élu président de la République, ce que je ne souhaite pas, vous vous en doutez, j’accrocherais bien sûr son portrait dans l’hôtel de ville de Béziers et je n’appellerais pas à l’émeute. Je préfère avoir un président Insoumis plutôt qu’une guerre civile.

Redoutez-vous une guerre civile en France ?

Je crains des foyers d’affrontement. Une espèce d’apartheid officieuse se développe à toute allure dans notre pays. Beaucoup de gens évitent de plus en plus certains quartiers et certaines écoles. Moi-même, je le reconnais, il y a des établissements où je n’inscrirais pas mes enfants, car ils sont devenus des lieux de désassimilation. La population d’origine étrangère y est si majoritaire que l’intégration est impossible. Résultat, on se retrouve avec des jeunes qui se sentent encore moins français que leurs parents, voire leurs grands-parents immigrés, alors qu’ils connaissent à peine le pays de leurs ancêtres. Pensez à ces mariages dont les invités arrivent en mairie dans un grand vacarme en agitant les couleurs de leur pays d’origine. Que veulent-ils nous signifier si ce n’est qu’ils refusent de s’assimiler ? Imaginez que je me rende sur le parvis de l’hôtel de ville de Dakar en agitant un drapeau tricolore, que dirait-on ?

Pour Emmanuel Macron « l’épicentre du français se trouve dans le bassin du fleuve Congo et non sur les quais de Seine »

Se rend-il compte de ce que ses propos signifient pour les Français qui vivent l’immigration non contrôlée comme un danger bien réel ? Il voudrait jeter de l’huile sur le feu qu’il ne s’y prendrait pas autrement.

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Peut-on encore empêcher que le côte-à-côte vire au face-à-face, comme le craignait Gérard Collomb ?

Oui. En réduisant drastiquement les flux migratoires. En faisant en sorte que les étrangers présents sur notre sol aient des conditions d’accueil décentes. Et en étant intransigeant avec ceux qui se comportent mal et qui n’ont rien à faire en France.

Le séparatisme est-il le produit de difficultés sociales et économiques ? Vous n’êtes pas loin de la politique de l’excuse…

Je ne récite pas un catéchisme ! Les difficultés que rencontrent les immigrés en termes de chômage, par exemple, ne facilitent pas leur intégration. Comment le nier ? Mais je ne vais pas taire pour autant ce que je vois tous les jours : certains de ces immigrés – et surtout de ces enfants d’immigrés – n’ont aucune envie de devenir des Français de cœur. C’est bien pour cela qu’il faut une immigration choisie. Et des naturalisations bien plus sélectives.

Cela dit, comment fait-on pour arrêter l’immigration ?

Il y a des hommes et femmes politiques de valeur, qui ont un discours et des idées allant dans le bon sens.

Qui ?

Je pense à Bruno Retailleau, qui a le mérite de toujours dire la même chose en public et en privé. C’est un homme honnête, un homme droit, bien qu’il semble souvent avoir du mal à convaincre. Quant à Marine Le Pen, il faut lui reconnaître d’avoir été la première – et longtemps la seule – à dénoncer les dégâts provoqués par une immigration sans limites.

Encore faut-il gagner la présidentielle.

Et avoir le courage d’appliquer le programme pour lequel on a été élu.

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Ne faut-il pas aussi une expérience gouvernementale ?

Quand, il y a douze ans, j’ai gagné les municipales à Béziers pour la première fois, sans avoir jamais fait de politique auparavant, j’ai compris qu’il s’agissait d’un faux problème. À la mairie, je suis entouré d’excellents administrateurs. Je leur pose des questions simples. Est-ce possible ? A-t-on l’argent ? Une fois ma décision prise, ils la mettent en musique. Et ça devient leurs oignons, plus les miens.

Mais alors, quels sont vos oignons ?

Mes oignons, c’est de garder intact mon goût des gens et de leur bonheur. Cela devrait être aussi les oignons du chef de l’État.

Suggérez-vous que vous pourriez être président de la République ?

J’affirme juste que la maîtrise de la technique gouvernementale n’est pas une barrière insurmontable pour jouer dans la cour des grands. Je constate, par ailleurs, que le jeunisme est passé de mode… Cela dit, j’admets volontiers avoir un défaut : contrairement aux populistes du RN et de LFI, je ne prétends pas avoir réponse à tout. Je doute, je me trompe parfois, j’essaie de le reconnaître et de corriger le tir. Mais surtout, j’agis. Avec le programme économique et social de Marine Le Pen, nous allons tout droit dans le mur. Quant à Mélenchon, il est tout bonnement dangereux. Il faut opposer à ces deux-là un projet raisonnable, mais sans être gnangnan. Bref, une candidature de bon sens et surtout de courage. Loin des partis. En liberté.

Un autoportrait ?

Qui sait… (Sourire.)

Lettre à Clara

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Ce que les Juifs de gauche n’ont pas vu venir

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Les intellos juifs sont tiraillés entre la montée de l’antisémitisme et la tragédie de la guerre à Gaza.


Dans son émission Répliques sur France Culture du samedi 9 mai1, Alain Finkielkraut réunissait deux figures qui, depuis des décennies, incarnent l’espoir d’un dialogue israélo-palestinien : Élie Barnavi, historien et ancien ambassadeur d’Israël, et Elias Sanbar, intellectuel palestinien et ancien représentant de l’Autorité palestinienne auprès de l’Unesco. Tous trois ont tenté de penser le conflit dans sa complexité, en rappelant la nécessité de reconnaître les souffrances, les peurs et les aspirations des deux peuples. 

Leur échange dépassait d’ailleurs largement le seul cadre du conflit israélo-palestinien. Car derrière la question de la paix au Moyen-Orient se profilait une interrogation qui concerne désormais toute l’Europe : celle de la capacité des démocraties à faire face à des forces idéologiques et religieuses qui ne raisonnent pas nécessairement dans les mêmes catégories qu’elles. Ce qui se joue entre Israël et ses ennemis éclaire aussi, sous bien des aspects, notre propre rapport à l’islamisme, à la violence politique, à l’identité et aux limites du dialogue. Derrière la qualité et la courtoisie des échanges planait ainsi une impression plus sombre : celle d’un monde intellectuel demeuré fidèle à l’idéal de la discussion rationnelle alors même que la réalité, là-bas comme ici, semble s’en éloigner chaque jour davantage. Il y avait quelque chose de profondément ironique. Une ironie presque historique. Comme si deux hommes continuaient à converser au milieu d’un bâtiment déjà consumé par l’incendie. Comme si la parole survivait encore à la disparition du monde qui l’avait rendue possible.

Car ce qui frappait n’était pas tant ce qu’ils disaient que le fait même qu’ils puissent encore le dire. Le dialogue appartient désormais à une civilisation en voie d’extinction. Nous vivons à l’époque des procureurs, des militants, des certitudes instantanées, des indignations industrielles. Nous vivons dans un monde où l’on ne cherche plus à comprendre mais à condamner, où l’on n’écoute plus pour apprendre mais pour trouver la faute qui permettra l’excommunication. Et c’est précisément dans ce monde que les Juifs de gauche découvrent aujourd’hui la faillite d’un rêve auquel ils ont consacré leur vie.

Car il faut bien parler d’un rêve. Le rêve selon lequel l’histoire pourrait être corrigée par la morale. Le rêve selon lequel la reconnaissance de la souffrance de l’autre entraînerait automatiquement la reconnaissance de la vôtre. Le rêve selon lequel la générosité désarme la haine. Le rêve selon lequel l’autocritique protège de l’accusation. Pendant des décennies, cette gauche juive israélienne et diasporique a constitué une sorte d’aristocratie morale du judaïsme contemporain. Elle parlait plusieurs langues. Elle lisait davantage de romans que de rapports militaires. Elle connaissait les philosophes européens aussi bien que les textes juifs. Elle se méfiait du nationalisme. Elle redoutait les passions collectives. Elle croyait que l’intelligence finirait toujours par triompher de la barbarie. Amos Oz, David Grossman, A.B. Yehoshua, mais aussi nombre d’intellectuels de la diaspora, ont porté cette vision presque religieuse d’une réconciliation possible. Ils voulaient sauver Israël de ses ennemis mais aussi de lui-même. Ils voulaient que l’État juif soit non seulement fort mais exemplaire. Non seulement victorieux mais juste. Non seulement vivant mais moralement irréprochable. Cette ambition était noble. Elle était aussi profondément naïve. Car l’histoire ne récompense pas la vertu. L’histoire ne distribue aucune médaille morale. L’histoire ne protège pas les consciences délicates. Elle avance comme un char aveugle sur les ruines des illusions.

Pendant des années, beaucoup de ces intellectuels ont cru qu’en critiquant Israël ils renforçaient sa légitimité. Ils imaginaient qu’en se montrant plus sévères envers leur propre camp ils gagneraient la confiance de leurs adversaires. Ils croyaient qu’une forme de sur-exigence morale constituerait la preuve éclatante de leur humanisme. Ils n’ont pas vu que le tribunal devant lequel ils plaidaient n’avait souvent aucun intérêt pour leur humanisme. On leur demandait toujours davantage. Toujours une condamnation supplémentaire. Toujours une repentance nouvelle. Toujours une prise de distance plus spectaculaire. Comme ces personnages des tragédies antiques qui avancent vers leur destin en croyant lui échapper, ils participaient eux-mêmes à la construction du dispositif qui allait un jour les engloutir.

Non parce qu’ils étaient malhonnêtes. Non parce qu’ils étaient antisémites. Mais parce qu’ils continuaient à raisonner dans l’univers intellectuel des Lumières alors qu’autour d’eux renaissaient des passions beaucoup plus anciennes. Ils parlaient politique. D’autres parlaient identité. Ils parlaient frontières. D’autres parlaient disparition. Ils parlaient compromis. D’autres parlaient victoire. Ils parlaient coexistence. D’autres parlaient purification. Le malentendu fut immense. Et tragique. Dans les universités occidentales, dans les médias, dans les milieux culturels où tant de Juifs progressistes avaient cru trouver leur maison spirituelle, quelque chose s’est lentement déplacé. La critique d’Israël a cessé d’être une critique. Elle est devenue une obsession. Puis une grille de lecture universelle. Puis une passion. Puis parfois une sorte de théologie inversée. Israël n’était plus un État parmi d’autres. Il devenait le principe explicatif du mal. La source originelle de la faute. L’accusé permanent. Le coupable idéal. Face à cette évolution, beaucoup de Juifs de gauche ont réagi comme ils l’avaient toujours fait. En redoublant d’autocritique. En prenant davantage de distance. En multipliant les nuances. En répétant qu’ils n’étaient pas de ceux-là. Qu’ils appartenaient au camp du bien. Qu’ils partageaient les bonnes indignations. Qu’ils étaient fréquentables. Qu’ils étaient du côté de l’universel. Ils ne comprenaient pas que le problème n’était déjà plus là. Car dans certains milieux, la question n’était plus : « Que pensez-vous d’Israël ? » La question devenait : « Pourquoi existe-t-il encore un État juif ? » Puis parfois, plus obscurément : « Pourquoi existe-t-il encore des Juifs qui refusent de dissoudre leur singularité dans l’universel abstrait ? » C’est là que commence leur tragédie. Une tragédie qui n’est pas seulement politique mais existentielle. Car ces hommes et ces femmes ont passé leur vie à bâtir des ponts. Entre Israël et l’Europe. Entre la mémoire et l’avenir. Entre le judaïsme et l’universel. Entre la fidélité et la critique. Et ils découvrent aujourd’hui que les deux rives se sont éloignées. Le pont demeure. Mais il ne relie plus rien. Certains continuent malgré tout. Par honnêteté. Par habitude. Par fidélité à eux-mêmes. D’autres s’enfoncent toujours davantage dans la dénonciation d’Israël, comme si chaque nouvelle concession devait enfin leur ouvrir les portes de l’acceptation définitive. Ils ne voient pas que l’acceptation définitive n’existe pas. L’histoire juive est pleine de ces tragiques illusions. Elle raconte sans cesse la même espérance. Être enfin reconnu comme un homme parmi les hommes. Être enfin délivré de sa différence. Être enfin accepté sans condition. Et elle raconte tout aussi souvent la même désillusion. Car la différence que l’on croyait avoir effacée revient toujours. Sous une forme nouvelle. Avec un vocabulaire nouveau. Avec des justifications nouvelles. Mais avec une familiarité troublante. C’est peut-être cela que révélait, malgré elle, cette conversation entre MM. Barnavi et Sanbar sous le regard mélancolique d’Alain Finkielkraut. Non pas seulement la difficulté de la paix. Non pas seulement la persistance de la guerre. Mais la fin d’une illusion beaucoup plus vaste. L’illusion selon laquelle l’intelligence, la culture, la nuance, l’autocritique et la bonne volonté suffiraient à conjurer les passions historiques. Les Juifs de gauche ont cru que l’universel les protégerait de leur condition juive. Ils découvrent aujourd’hui que l’universel lui-même est devenu un champ de bataille. Et que l’homme qui prétend s’arracher entièrement à son histoire finit souvent par être rattrapé par elle. Parfois avec une brutalité que seuls les naïfs continuent de trouver surprenante.

  1. https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/repliques/israel-palestine-avec-elie-barnavi-et-elias-sanbar-8258535 ↩︎

Canal+: quand la gauche confond le pluralisme avec le monopole de l’entre-soi

La fameuse affaire de la « pétition anti-Bolloré » visant Canal+ a permis au cinéma français de découvrir que le pluralisme réel implique aussi la contradiction. Depuis ce petit scandale, et bien que rien n’interdirait en principe de le faire, les signataires peinent à démontrer la moindre influence idéologique droitière avérée de Vincent Bolloré sur les films produits par son groupe. Aberrant. Analyse.


Il y a quelque chose de fascinant dans la séquence qui secoue actuellement le cinéma français autour du groupe Bolloré et de Canal+. Car enfin, de quoi parle-t-on exactement ? D’une partie du monde culturel qui célèbre depuis des années la diversité, l’ouverture et le pluralisme… mais qui semble découvrir avec effroi qu’un pluralisme réel implique aussi la possibilité d’une contradiction idéologique. Voilà probablement le véritable sujet de cette affaire. Le reste — les tribunes, les indignations, les accusations de fascisation ou de maccarthysme — n’en constitue finalement que la surface visible.

Un pluralisme de la convergence

Tout est parti d’une tribune dénonçant « l’emprise de l’extrême droite » sur le cinéma à travers Vincent Bolloré, actionnaire de référence de Canal+. Puis est venue la réponse maladroite de Maxime Saada, expliquant ne plus avoir « envie de travailler avec des gens qui [le] traitent de crypto-fasciste ». Aussitôt, les accusations de discrimination se multiplient, la Ligue des droits de l’Homme et la CGT Spectacle saisissent la justice, tandis que fleurissent les références au « climat dissuasif » et au maccarthysme. Le plus intéressant n’est pourtant peut-être pas la polémique elle-même. C’est le mécanisme qu’elle révèle. Car le paradoxe est frappant : jamais les milieux culturels, médiatiques ou universitaires n’ont autant célébré le pluralisme. Mais ce pluralisme demeure souvent culturel, identitaire ou sociologique ; beaucoup moins politique et philosophique. Tant que chacun partage approximativement les mêmes présupposés moraux, le pluralisme paraît aller de soi. C’est lorsqu’une vision du monde réellement concurrente surgit que la mécanique commence à se gripper.

Une homogénéité devenue invisible à elle-même

Pendant plusieurs décennies, une certaine homogénéité idéologique s’est progressivement installée dans une partie des grandes institutions culturelles françaises. Non par complot organisé ni coordination explicite. Comme souvent dans les univers fortement homogènes, cette convergence repose sur des mécanismes beaucoup plus diffus : cooptation sociale, validation mutuelle, conformisme culturel, désirabilité morale, sélection implicite des sensibilités compatibles et peur croissante de la déviance symbolique. Le phénomène est d’autant plus puissant qu’il ne se perçoit même plus comme idéologique. Il se vit comme l’évidence même du Bien. Ouverture, inclusion, diversité, déconstruction des frontières culturelles et symboliques : ces valeurs, parfaitement légitimes dans le débat démocratique, cessent progressivement d’être perçues comme des orientations politiques parmi d’autres pour devenir le cadre moral implicite à partir duquel les autres positions sont jugées. Dès lors, la contradiction ne se contente plus d’être discutable. Elle devient illégitime.

Vincent Bolloré comme révélateur

C’est probablement ce que révèle l’affaire Canal+. Vincent Bolloré n’est pas seulement perçu comme un entrepreneur ou un actionnaire influent. Il devient l’incarnation d’une intrusion idéologique dans un espace qui s’était habitué à une certaine homogénéité culturelle. Le problème n’est plus seulement ce qu’il finance ou produit. Le problème devient qu’il introduise la possibilité même d’un contrepoids durable dans un univers qui ne se percevait plus lui-même comme politiquement situé. Les signataires de la tribune publiée dans Libération ne s’y trompent d’ailleurs pas. Leur inquiétude porte explicitement sur le contrôle de « l’imaginaire collectif » et sur la capacité d’un même groupe à intervenir à toutes les étapes de fabrication et de diffusion des œuvres[1]. Cette inquiétude n’est pas absurde en soi. Toute puissance culturelle durable finit nécessairement par exercer une influence sur les représentations dominantes. Des tensions autour de certains contenus ont d’ailleurs été rapportées ces dernières années. Selon une enquête du Monde, Canal+ se serait ainsi désengagé du film Grâce à Dieu de François Ozon, consacré aux scandales de pédophilie dans l’Église catholique[2]. D’autres réécritures ou pressions éditoriales ont également été évoquées autour de certaines productions. Mais c’est précisément ce qui rend la séquence actuelle révélatrice. Une partie du monde culturel semble découvrir soudain comme problématique l’existence d’une influence idéologique sur les contenus, alors même qu’elle ne percevait plus depuis longtemps les présupposés culturels dominants de son propre univers comme idéologiques. Or le pluralisme est toujours facile lorsqu’il demeure théorique. Il devient beaucoup plus inconfortable lorsqu’il prend la forme d’un média, d’un financeur, d’une ligne éditoriale ou d’un imaginaire alternatif capable de concurrencer l’ancien monopole culturel.

La violence des réactions actuelles en dit long. Le vocabulaire employé — « fascisation », « extrême droite », « liste noire », « climat dissuasif », « maccarthysme » — dit moins quelque chose de M. Bolloré que de la difficulté croissante à penser la contradiction autrement que comme une menace morale. Ce qui est vécu n’est pas seulement un désaccord. C’est une atteinte portée à un ordre culturel qui se croyait moralement hégémonique.

Le pluralisme n’est pas l’unanimité

Oui, Vincent Bolloré est conservateur. Oui, il porte une vision du monde identifiable. Mais dans une démocratie pluraliste, l’existence d’acteurs culturels ou médiatiques conservateurs ne constitue pas en soi une anomalie démocratique. Le pluralisme ne consiste pas à tolérer uniquement les sensibilités déjà dominantes dans le champ culturel. Une démocratie libérale ne se mesure pas à l’absence de visions du monde antagonistes, mais à sa capacité à les faire coexister sans transformer systématiquement le désaccord en disqualification morale. Le risque, pour une société démocratique, n’est pas l’existence de sensibilités concurrentes.

Il apparaît lorsque certaines d’entre elles prétendent devenir les seules moralement légitimes à pouvoir s’exprimer dans l’espace public. C’est précisément à ce moment-là que le désaccord cesse progressivement d’être un mécanisme normal de la vie démocratique pour devenir une anomalie à neutraliser.

L’angle mort de l’argent public

La question du financement ajoute d’ailleurs une tension démocratique supplémentaire. Car le cinéma français, les médias publics et une large partie de la production culturelle reposent massivement sur des financements collectifs. Dès lors, il n’est pas absurde qu’émerge progressivement une interrogation sur le pluralisme réel de ces espaces culturels. Non pour réclamer une répartition idéologique mécanique ou une mise sous tutelle politique inverse. Mais parce qu’une démocratie adulte ne peut durablement financer des institutions perçues par une partie croissante du pays comme culturellement univoques. Le problème n’est pas qu’une idéologie existe. Toutes les sociétés en produisent. Le problème commence lorsqu’une idéologie cesse de se percevoir comme telle et devient simplement synonyme du Bien, du vrai et du normal. À partir de là, toute contradiction cesse peu à peu d’être démocratique pour devenir pathologique.

Une démocratie adulte suppose la contradiction. Au fond, cette affaire dit peut-être moins quelque chose de Bolloré que du monde culturel lui-même. Un monde qui a longtemps cru incarner naturellement l’ouverture et le pluralisme, et qui découvre soudain que le pluralisme réel implique aussi la possibilité d’une contradiction structurée, durable et institutionnellement puissante. Or c’est précisément là que commence une démocratie adulte : non lorsque tout le monde pense pareil, mais lorsque des visions du monde opposées acceptent encore de coexister sans se vivre mutuellement comme des anomalies morales.


[1] Collectif « Zapper Bolloré », tribune publiée dans Libération, 11 mai 2026, à la veille de l’ouverture du Festival de Cannes. Signée par près de 600 professionnels du cinéma, dont Juliette Binoche, Raymond Depardon et Adèle Haenel. Les signataires y dénoncent notamment « une supposée prise de contrôle fasciste de l’imaginaire collectif »

[2] Selon Le Canard Enchaîné daté du 26 janvier 2022, le financement par Canal + de Grâce à Dieu (François Ozon, 2019), consacré aux scandales de pédophilie dans l’Église catholique, aurait été annulé. Le film, primé à la Berlinale 2019, a finalement trouvé d’autres financements.

Tout le monde déteste la police?

Evidemment non. Mais, le sentiment hostile à toute autorité et le caractère contestataire propre à notre société ont une part de responsabilité dans les émeutes récurrentes qui surviennent en France.


Je hais la police. Enfin, c’est ce qu’il faudrait dire aujourd’hui pour être dans l’air du temps. La police est partout. C’est-à-dire là où les vitrines explosent, où les abribus brûlent, où les commerces sont pillés, où les voitures partent en fumée, et où quelques milliers d’imbéciles décident que la victoire d’une équipe de football constitue une excellente occasion de déclarer la guerre à leur propre ville. Le PSG remporte la Ligue des champions. Exploit sportif incontestable. Des joueurs talentueux, un entraîneur remarquable, des supporters heureux. Quelques minutes plus tard pourtant, les images qui tournent en boucle ne montrent ni le trophée ni la fête. Elles montrent Paris transformé en terrain de chasse, de violence et de destruction. Au fond, ce n’est même plus cela qui surprend. La violence urbaine est devenue une composante ordinaire du paysage français. Elle revient avec la régularité d’une saison. Manifestation, fête nationale, réveillon, victoire sportive : peu importe le prétexte. Il existe désormais dans le pays une fraction de population pour laquelle toute occasion collective doit se conclure par des incendies, des pillages et des affrontements. Le plus fascinant n’est donc pas la violence elle-même. Le plus fascinant est le regard que nous portons sur elle. Une partie de la société considère comme plus scandaleux un contrôle de police qu’un magasin dévasté. Pour certains, un tir de LBD suscite davantage d’émotion qu’un pompier caillassé. Chez eux, une interpellation provoque plus de commentaires indignés qu’un commerçant ruiné après vingt ans de travail.

Inversion morale

Nous avons fini par inverser les priorités morales les plus élémentaires. Autrefois, une société distinguait assez clairement ceux qui maintenaient l’ordre de ceux qui le détruisaient. Aujourd’hui, elle hésite, nuance, explique. Elle cherche des excuses aux uns et des circonstances aggravantes aux autres. Le policier est devenu le problème. Le casseur, lui, est souvent présenté comme le symptôme.

Le phénomène n’est d’ailleurs pas nouveau. Depuis plusieurs décennies, une partie des élites intellectuelles et médiatiques a entrepris de déconstruire méthodiquement l’idée même d’autorité. Toute autorité serait une domination, toute contrainte une violence, toute règle une oppression potentielle. Dans cette vision du monde, le maintien de l’ordre apparaît presque plus suspect que le désordre lui-même.

A lire ensuite, Charles Rojzman: Mai-68, 2005, PSG: chaque émeute est un message adressé à la société

Le résultat est sous nos yeux. Nous vivons dans un pays étrange où l’on célèbre la République à condition qu’elle ne fasse jamais respecter ses propres règles. Un pays où l’autorité est toujours suspecte et où la transgression bénéficie d’un étrange prestige. Un pays où l’on réclame davantage d’État pour tout, sauf lorsqu’il s’agit d’exercer la première de ses missions : protéger les citoyens et garantir la paix civile. Alors oui, il faudrait sans doute répéter que l’on déteste la police. Cela évite d’avoir à se demander pourquoi il faut mobiliser des milliers de fonctionnaires pour empêcher une partie de la population de saccager son propre pays après une victoire sportive. La vérité est plus embarrassante. Une société qui en vient à haïr ceux qui la protègent finit souvent par découvrir, un peu tard, qu’elle avait davantage besoin d’eux qu’elle ne voulait l’admettre. Il existe une autre conséquence, plus profonde encore. Ceux qui cassent, détruisent des vitrines, ceux qui les excusent détruisent la confiance. Ils persuadent peu à peu des millions de citoyens que l’État n’est plus capable d’assurer sa mission la plus élémentaire : garantir l’ordre public. Ils installent l’idée que la loi n’est plus une règle commune mais une suggestion facultative, appliquée ici, contestée là, suspendue ailleurs. Puis chacun s’étonne de la progression de la droite nationale. Pourtant, ses meilleurs recruteurs ne sont pas toujours ceux que l’on croit. Le populisme de droite prospère rarement sur l’ordre. L’extrême droite prospère sur le sentiment de désordre, sur l’impression que la loi recule, que les institutions tremblent et que la société n’ose plus se défendre elle-même. Le vide n’existe pas en politique. Là où l’autorité légitime abdique, d’autres ambitions se présentent toujours pour la remplacer.

Lassitude

C’est peut-être là le véritable sujet de ces nuits de casse que les commentateurs regarderont distraitement avant de passer à autre chose. Une civilisation ne meurt pas seulement lorsqu’elle est attaquée. Elle commence à mourir lorsqu’elle cesse de croire qu’elle mérite d’être défendue. Bernanos écrivait que les civilisations meurent de leur lassitude avant de mourir sous les coups de leurs ennemis. Nous y sommes presque. Non pas dans la guerre civile, comme aiment à l’annoncer les prophètes de malheur, mais dans quelque chose de plus inquiétant encore : la fatigue morale. Cette incapacité grandissante à distinguer le bien du mal, le gardien du vandale, la protection de l’agression.

Une civilisation qui ne se respecte plus finit par considérer l’ordre comme une oppression et le désordre comme un droit. Elle continue alors d’expliquer, de contextualiser, de nuancer. Elle dissèque tout, comprend tout, excuse tout. Elle regarde brûler ses vitrines comme un psychiatre observe un signe de dérangement. Et pendant qu’elle disserte, le réel avance. Toujours. Jusqu’au jour où les citoyens, lassés d’être gouvernés par des commentaires plutôt que par des décisions, cessent à leur tour de nuancer. Ce jour-là, ils ne demanderont plus qu’on leur explique le désordre. Ils demanderont simplement qu’il cesse.

Un gribouillage de Quentin Dupieux

Un film d’animation artificielle dénué d’intelligence…


C’est la coqueluche d’un certain cinéma français qui confond audace et racolage : Quentin Dupieux enchaîne les films comme d’autres les perles. À telle enseigne que durant le dernier Festival de Cannes, il a proposé aux spectateurs non pas un, mais deux films !

Dont ce Vertige, un film d’animation, artificiel par définition mais dénué de toute intelligence. Spécialiste des situations absurdes qu’il pense assurément être philosophiques, Dupieux décrète ici que le monde dans lequel vivent ses personnages n’existe pas et qu’ils sont juste le reflet d’une réalité parallèle, bien réelle, elle. Titre oblige, on devrait être pris de « vertige », alors qu’au bout de dix minutes à peine, c’est de lassitude dont on est submergé. Les représentations animées de Jonathan Cohen et Alain Chabat sont à la fois très ressemblantes et hideuses. Quant à la superbe Anaïs Demoustier, elle pourrait légitimement déposer plainte pour son double qui l’enlaidit de façon insupportable. Il faudrait rappeler à Dupieux que le nombre ne fait rien à l’affaire et que le respect du spectateur passe d’abord par des scénarios un tant soit peu travaillés et par un style a minima pensé.

Le Vertige, de Quentin Dupieux, 67 minutes, sortie le 10 juin

https://www.youtube.com/watch?v=_LHZIviMEm4

Lyrique: Un «Enlèvement»… pas si enlevé, au Théâtre des Champs-Elysées


Pour clôturer l’année 2023, sous les auspices du Concert de la Loge et de son directeur Julien Chauvin, le TCE avait présenté une version concert en français du Singspiel de Mozart Die Entführung aus dem Serail. Trois ans plus tard, c’est un Enlèvement au sérail en bonne langue allemande qui est proposé, pour quelques rares représentations, sous les ors du splendide édifice de l’avenue Montaigne.  

Transposition contemporaine

Epris de Konstanze, Belmonte voudrait l’arracher à l’emprise du Pacha Selim (qui s’avère être l’ennemi juré de son père), et s’introduit dans le palais d’où, aidé de leurs valets Blonde et Pedrillo, le couple tentera de s’échapper, avant d’être arrêté par l’ignoble Osmin et livré au Pacha Selim, dont la mansuétude lui fera finalement renoncer à occire nos deux tourtereaux. Car « rien n’est plus vilain que la vengeance, en revanche la bonté, le pardon, l’absence de ressentiment, n’est affaire que de belles âmes », selon les termes du sublime quatuor conclusif.

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Loin de la traditionnelle turquerie patinée de couleur locale, cette transposition contemporaine du harem plante un décor en forme d’espace ajouré, d’un blanc glacial strié de bleu sur un arrière-plan arboré, parti pris qui renvoie, ne serait-ce qu’allusivement, aux résilles et autres alvéoles prisées des star-architectes de notre temps (cf. Jean Nouvel, Rudy Ricciotti, etc.). Une villa de millionnaire parvenu, en somme, gardée par des vigiles en costar noir et oreillettes. L’oligarque musulman y arbore, en amateur philistin, une collection de bustes tape-à l’œil mariant antiques et art moderne. Pourquoi pas ?

La mise en scène du duo Florent Siaud et Romain Fabre résiste mal aux tentations anachroniques qui tendent à tirer ce chef d’œuvre millésimé 1782 vers les problématiques dont le wokisme fait aujourd’hui son miel. En outre, on se passerait des quelques coups de revolver qui émaillent l’action (et en particulier du coup de feu final dont je vous réserve la surprise mais qui, entre parenthèses, contredit absolument l’intention du livret). Tout comme on ferait volontiers l’économie de cette « création sonore » signée Samuel Hercule, bruiteur chargé, dans un coin du plateau, d’ajouter à la partition, quoique discrètement et à la marge, sifflements, sirènes et autres glouglous de son cru.

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La marque de fabrique de Laurence Equilbey, à la tête de son Insula Orchestra sur instruments d’époque, se fait ici particulièrement appuyée : moins de rondeur et d’onctuosité dans le phrasé que de soin à articuler, à détailler les registres instrumentaux selon un tempo métronomique. A l’oreille, cette louable entreprise archéologique sonne parfois un peu sec, avouons-le.

L’Enlèvement au sérail, Die Entführung aus dem Serail, de Mozart, au Théâtre des Champs-Elysées (C) Vincent Pontet

Sur le plan de la distribution vocale, on regrettera que le vibrato relâché de l’Australienne Jessica Pratt, soprano essentiellement belcantiste comme l’on sait, peine à colorer avec toute la légèreté et la richesse de nuances requises le rôle de Konstanze, exagérément criarde dans les aigus. Frère de René Pati, le ténor samoan Amitai Pati, par contraste, étincelle de fraîcheur et de délicatesse dans cette prise de rôle de Belmonte. La basse croate Ante Jerkunica nous fait un Osmin acceptable, sans plus. Le talentueux ténor américain Brenton Ryan campe Pedrillo avec une grande clarté vocale, et Blonde est resplendissante, sous les traits de la jeune soprano française Manon Lamaison.

Jeu des différences

La toute proche reprise, du 18 au 23 juin, à l’Opéra de Versailles, de L’enlèvement DU sérail [sic], donné en français, cette fois, dans la traduction du dramaturge et librettiste Pierre-Louis Moline (1739-1820), spectacle mis en scène de Michel Fau sous les auspices de l’Orchestre et chœur de l’Opéra Royal, avec Gaétan Jarry au pupitre, sera l’occasion d’une instructive comparaison entre deux approches, décidément antinomiques à tous égards, de ce joyau classique impérissable, trop rarement donné sur les scènes lyriques. « Nul pouvoir, un peu de savoir, un peu de sagesse, et le plus de saveur possible », prescrivait Barthes. Pour la saveur, vivement Versailles.     


L’Enlèvement au sérail. Opéra de Wolfgang Amadeus Mozart. Direction : Laurence Equilbey. Mise en scène : Florent Siaud. Scénographie : Romain Fabre. Insula orchestra accentus.

Avec : Jessica Pratt, Amitai Pati, Ante Jerkunica, Brendon Ryan, Manon Lamaison, Uli Kirsch (rôle parlé).

Durée : 2h15

Théâtre des Champs-Elysées, les 8, 10, 12 juin à 19h30, le 6 juin à 18h

Je suis sorti dévasté de « L’Abandon »

L’Abandon, le film de Vincent Garenq sur la tragédie de Samuel Paty, s’oppose à la lâcheté et à l’indifférence face au terrorisme islamiste. Il nous rappelle aussi que trop de professeurs sont encore abandonnés.


Digne et précis. Sobre et juste. Sans enflure ni pathos. Seul le réel, celui des onze derniers jours de la vie du professeur d’histoire-géographie Samuel Paty. Et de son assassinat au terme d’un implacable processus d’abandon. Le film de Vincent Garenq est à la fois une œuvre cinématographique, un outil de mémoire et de pédagogie. Un cri sans décibels, en direction de ceux qui regardent ailleurs. En réponse à la lâcheté de ceux qui trouvent qu’il « est encore trop tôt », qui ne veulent pas de « généralisation », de « stigmatisation » du monde de l’éducation. Sans oublier un autre mal qui ronge notre société : l’indifférence. « Paty ? Oui, et alors ? »

L’engrenage infernal

J’ai retardé le moment avant de prendre la direction du MK2, Quai de Loire. Comme saisi d’intranquillité, j’ai laissé passer un peu de temps avant de prendre place dans la salle de cinéma.

Depuis le 16 octobre 2020, je crois avoir lu tout ce qui s’est écrit sur le professeur Paty, sur cette terrible mécanique s’achevant par sa décapitation sous le couteau du terroriste islamiste Anzorov, après la fatwa numérique lancée par le parent d’élève Chnina et le militant islamiste Sefrioui. J’ai lu et archivé de manière compulsive, cherchant une information complémentaire, une donnée nouvelle, un témoignage. J’ai suivi avec la même intensité les sept semaines d’audience du procès. Puis, en appel, le 2 mars dernier, le verdict de la cour d’assises spéciale de Paris est tombé.

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Ces onze derniers jours, j’en connais l’engrenage. Alors pourquoi cette intranquillité ?

Pour moi, de la maternelle à mon baccalauréat, l’école a été un sanctuaire. Je suis un enfant de l’école publique, des services publics locaux qui m’ont beaucoup apporté. Je leur dois tant. Après mes études universitaires à l’université Michel-de-Montaigne-Bordeaux III, j’ai aimé mon métier d’enseignant en histoire-géographie. Encore aujourd’hui, par le truchement des réseaux sociaux, il m’arrive de recevoir des messages de mes anciens élèves. C’est toujours une vraie émotion.

L’école assiégée

Je le savais. Je suis sorti dévasté par ce film. Ce terme est-il le plus juste pour décrire ce que j’ai alors éprouvé ? C’est en tout cas celui qui me semble au plus près de ce que j’ai ressenti. J’ai appelé un ami, qui exerce toujours le métier d’enseignant, dans la même discipline que celle du professeur Paty. Et un autre, professeur de lettres, comme Dominique Bernard. Les deux, qui ont vu le film, me disent la même chose : « Tu sais Olivier, on continue à se sentir très seuls… » Voilà très certainement la source de mon intranquillité. Ne plus être avec eux.

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Une année scolaire, celle de 1998-1999, avec une classe de troisième, nous avions fait un chemin de mémoire, du camp de Gurs (64) aux plages du débarquement de Normandie. Avec une étape à Oradour-sur-Glane (87). Un des élèves fut difficile à gérer. Provocateur et crâneur. Jusqu’à sa rencontre avec monsieur Robert Hébras. Voir ce gamin chavirer face au récit de l’un des six rescapés du 10 juin 1944 reste pour moi un souvenir marquant de mes années enseignantes. Puis, j’ai constaté que les inégalités scolaires étaient le décalque des inégalités sociales. C’est, encore aujourd’hui, l’un des défis à relever en priorité.

L’École a changé, car notre société n’est plus la même. Elle fait encore et toujours un travail considérable, mais elle est attaquée. Les enseignants manquent d’outils pour parler de ce qui est arrivé au professeur Samuel Paty. Le film de Vincent Garenq est là.

Les démissionnaires de la démission


Cela pourrait relever d’un certain syndrome, le syndrome de la bernique (patelle vulgata pour les puristes), ce mollusque qui a la réputation de rester accroché à son rocher quoi qu’il arrive. Ni les flots tempétueux, ni les vents déchaînés ne parviennent à lui faire lâcher prise, à ce qu’on dit sur nos côtes.

Ce syndrome semble sévir avec la même intensité chez nombre de nos élites, surtout celles auto-proclamées. On s’accroche, on résiste. Rien ne semble pouvoir leur faire lâcher prise. Ni les échecs accumulés, ni la honte de l’impéritie, ni l’indécence d’une immunité qu’elles se sont elles-mêmes accordée, ni le ridicule du déni d’irresponsabilité dont l’expression la plus classique, la plus courante tient en ces quelques mots : « C’est pas moi, c’est les autres. »

Bref, dans ces milieux qui sont le haut du panier (de crabes) où nous tâchons de survivre, on ne démissionne pas. Jamais.

Dans l’épouvantable, la révoltante, la désastreuse affaire qui a conduit au martyre de la petite Lyhanna, calamité judiciaire où se trouve illustrée grandeur nature et dans toute son horreur la faillite d’un système, où l’accumulation des manquements tout au long de la chaîne serait à peine digne du plus sordide, du plus pervers des scénarios sortis d’un cerveau malade, dans ce désastre absolu, disais-je, à cette heure, on n’enregistre toujours pas la moindre démission. Rien. Personne dans la sphère en question ne se sent assez concerné par cette abomination pour en tirer la seule conclusion que devrait inspirer ne serait-ce que le reliquat d’un soupçon de dignité, la démission. Non, on attend. D’éventuelles sanctions peut-être, si toutefois il en tombe un jour…

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Chez ces gens-là, Monsieur, on ne démissionne pas. On attend que la bourrasque passe.

Dans un registre fort heureusement moins atroce, nous avons eu le fric-frac hautement comique du Louvre avec le vol de joyaux d’une certaine couronne. Un casse à la papa qui aurait mis en joie les Pieds Nickelés. Là aussi, pas de démission. La directrice de l’époque a cru bon de faire savoir, quelques jours après le coup, qu’elle l’avait présentée, sa dém’ comme on dit, et que celle-ci avait été refusée. La belle affaire ! Quelle hypocrisie ! De qui se fout-on ? À ce degré d’incompétence, de défaillance, on ne présente pas sa démission, on ne propose pas sa démission, on l’impose ! Là encore, affaire de courage, de décence.

Et puis, il y a de surcroît l’affaire Bruel. Le gars (comme dirait Bigard) clame son innocence. Dont acte. Il n’en reste pas moins que les plaintes sont là, qui s’accumulent, prises apparemment au sérieux par l’institution judiciaire. En la circonstance, de nouveau émerge l’esquisse d’une question de dignité. Le mis en cause pouvait fort bien, dès les premières salves – certes clamer haut et fort son innocence – c’est son droit -. Mais il pouvait dans le même mouvement décider de se mettre en retrait des feux de la rampe. La sérénité dans la dignité et avec panache, quoi. Ou quelque chose d’approchant.

Alors, je sais bien, on arguera de la présomption d’innocence, du droit à poursuivre l’activité professionnelle. Comme, par exemple, ce devrait être le cas pour un plombier, un charpentier, un boulanger. Sauf qu’un plombier, un charpentier, un boulanger ne vient pas, son boulot effectué, à la pêche aux applaudissements, ne réclame en aucune façon la célébration de sa petite personne. Un chanteur, un acteur, si. C’est toute la différence.

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Le Bruel qui persiste à jouer – il a continué jusqu’à ce que la situation devienne pour lui franchement intenable – le fait parce qu’il s’estime encore légitime à recevoir – et donc à mériter – les applaudissements des spectateurs, l’expression vibrante de l’admiration des gens. Et cela non pas seulement pour ce qu’il fait (le job) mais pour ce qu’il est (sa personne). Moment privilégié que, peut-être bien, il se voit encouragé à vivre comme une sorte d’absolution profane qui ne dirait pas son nom.

Une chose enfin, pour répondre à ceux qu’offusquent celles de ces dénonciations qui leur paraissent tardives. Voilà quelques années encore, lorsqu’une jeune femme – employée par exemple dans un hôtel de luxe – venait se plaindre à sa hiérarchie du comportement déplacé d’un client classé VIP, elle ne pouvait être assurée que d’une chose : avoir à faire son petit baluchon sans tarder. Virée ! Sur le champ ! C’était la règle. Je peux en témoigner. Que cela ait changé me semble être quand même une excellente chose. N’en déplaise aux Casanovas tout en gueule et en fantasmes, les nostalgiques du silence des agnelles. Ils sont encore légion, hélas.

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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La nuit transfigurée

Hitler en chantant…


La bande-son du national-socialisme restait à raconter. Grâce à Isabelle Mity, c’est chose faite [1]. Dans Les Maîtres Chanteurs du IIIe Reich, la germaniste et musicologue ne se contente pas de brosser le panorama des compositeurs et des partitions prisés par un régime prompt à bannir la Entartete Muzik, la « musique dégénérée », elle aborde toutes les facettes du répertoire, du classique à la chanson populaire, du lyrique à la musique de films, du jazz au swing, de la salle de concert au baraquement concentrationnaire. Elle explore aussi ses prémisses, ses ascendances et ses instrumentalisations (Bach, Beethoven, Wagner, Bruckner, Liszt), jusqu’à ses prolongements du Vieux Continent au Hollywood de l’après-guerre.  

Musique omniprésente

On comprend sous la plume de Mity à quel point la musique a battu la mesure de la Seconde Guerre mondiale. Elle est partout, portée par les ondes dans les foyers, répandue sur le front autant qu’à l’arrière par les soldats et les chœurs de l’armée, investissant salles de concert et… camps d’extermination.

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Cette omniprésence se développe par étapes, on suit les modalités de la mise au pas et de l’aryanisation du milieu artistique comme du répertoire :  Chambre de la musique du Reich (instituée dès 1933), stigmatisations, exclusions, exils (Schoenberg, Adorno, Hindemith, etc.) ; ambiguïté des cas Furtwängler et Richard Strauss ; subtils calculs où s’échafaudent les esquives et, a contrario, les compromissions, voire les comportements opportunistes, tel le prodige Karajan, précoce adhérent au parti ; patient travail d’épuration de l’industrie discographique et de la musique de divertissement, notamment de l’opérette honnie (Franz Lehar). Les nazis instaurent dans le même temps une « véritable rééducation par le chant » sous la bannière de la musique chorale, systématisée dans les organisations de jeunesse et paramilitaires.

Diplomatie musicale

Le chant, mais aussi l’orchestre : « L’idéal nazi en musique est le compositeur romantique du XIXe siècle, version monumentale et héroïque », Carmina Burana de Carl Orff (commande de 1937) en offre « l’ersatz le moins calamiteux ». Parangon de l’esthétique nazie, Werner Egk (1901-1983) est le vecteur essentiel de la « stratégie de diplomatie musicale » ; la phalange symphonique figure par excellence l’outil « de légitimation puis de conquête » : Philharmonique de Berlin, Staatoper (opéra d’État) à l’assaut de l’Europe ! « Les musiciens classiques, observe Mity, donnèrent du cœur à l’ouvrage aux soldats, les confortant dans leur mission de sauveurs du patrimoine allemand mais, ajoute-t-elle, ce n’étaient pas eux qui jouaient le premier rôle. » Puis au fil des mois, « la musique légère fut de plus en plus favorisée, et le conflit provoqua une des plus grandes contradictions au sein du régime : le florissement du jazz, adouci en swing, alors même qu’il devait être éradiqué ».

L’ouvrage pointe cet étonnant paradoxe : « en 1943, malgré la bureaucratie censée épurer le milieu musical, des Juifs continuent à jouer de la musique conspuée par le régime » et « la force de frappe de la culture américaine taille des croupières à l’idéal national-socialiste ». Goebbels comprend qu’il ne peut éradiquer les rythmes en vogue, particulièrement à la radio. Il tente donc de « germaniser » le swing, dont il constate l’attrait jusque dans ses rangs. Isabelle Mity mentionne cette photo de Dietrich Schülz-Köhn, officier nazi et éminent spécialiste de jazz, posant à Pigalle avec le manouche Django Reinhardt flanqué de quatre musiciens noirs et, en arrière-plan, Henri Battut, un Juif à qui l’Allemand fournit des tickets de rationnements…

Pessimistes et optimistes

Dès 1940, Goebbels monte l’orchestre Charlie and His Orchestra, propre à rivaliser avec le jazz british via « Germany Calling », émission débitant sa propagande dans la langue de Shakespeare. Plus tard, il tente de galvaniser les foules en radiodiffusant à répétition le « Concert des auditeurs pour la Wehrmacht ». Partitions triomphantes d’Herbert Windt ou de Norbert Schultze pour le grand écran, films d’actualités et longs métrages se fondent dans une même fanfare. Le 7ème art du Reich est aussi une usine à tubes pimentée de mélodies (Franz Grothe, Peter Keuder). Les ritournelles lascives du rossignol chilien Rosita Serrano et de la star suédoise Zarah Leander colonisent le paysage cinématographique jusque dans les pays conquis. Ô ironie, Zarah Leander, « porte-voix de la communauté homosexuelle persécutée sous le IIIe Reich », et qui fuit le joug nazi en 1943, deviendra l’icône gay que l’on sait. Restent, pour faire rêver, le duo Marika Rökk et Johannes Heesters… Et Lili Marleen, mélodie au destin fabuleux, transitant du joyeux vibrato de Lale Andersen – via les roucoulades de la collabo Suzy Solidor – à la rauque et mélancolique tessiture de Marlène Dietrich.

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Plus éprouvante est la voix du Lager, celle, difficilement imaginable, qui sourd de Dachau, de Ravensbrück, de Buchenwald, et dont rend compte la dernière partie du livre, sous l’intitulé À la mort, à la vie. Lecture effarante, qui détaille implacablement cette danse de morts-vivants orchestrée par le crime. Mais Ullmann, Krasa, Haas, Klein ou encore Ilse Weber, compositeurs gazés, survivent à travers leurs œuvres qui nous sont parvenues, pour certaines à l’état de fragments. Selon la célèbre formule de Billy Wilder, citée par Isabelle Mity, « les pessimistes ont fini à Hollywood et les optimistes à Auschwitz ». Toutefois, grâce à Krenek, Wellesz, Schoenberg, Kurt Weill, Korngold, Eisler et tant d’autres, la nuit musicale est transfigurée.   


Les Maîtres Chanteurs du IIIe Reich. Musiques et musiciens sous le nazisme, Isabelle Mity, Perrin, 2026. 336 pages

Cette édition propose, à partir d’un QR code à scanner, une playlist de 120 titres disponibles sur Deezer qui suit la structure du livre.


[1] On lui doit déjà le remarquable Les actrices du IIIe Reich. Splendeurs et misères des icônes du Hollywood nazi, Perrin, 2022.

Sale ambiance en Nouvelle France

Refusant l’héritage de notre cher et vieux pays, la « Nouvelle France » de Jean-Luc Mélenchon acte la fragmentation de la République et le recul de la civilité. Dans les rues, les stades et les lieux de convivialité, le travail de sape a commencé. Mais la vieille France n’a pas dit son dernier mot.


D’abord un aveu. En préparant ce dossier, nous avons enfreint, en plus de la simple logique, une règle déontologique élémentaire : ne pas parler d’un événement qui ne s’est pas encore produit. Notre numéro étant parti à l’imprimerie le 27 mai, trois jours avant la rencontre PSG-Arsenal, nous ne pouvions pas savoir si les violences, affrontements et dégradations que tout le monde anticipait, à commencer par le ministre de l’Intérieur, se sont effectivement produits.

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Nous avions malheureusement peu de chances de nous tromper puisque c’est désormais la norme. Peu importe qu’il s’agisse d’une victoire ou d’une défaite : chaque grande fête du sport est célébrée par des casseurs déferlant sur la capitale, y semant le chaos et agressant les forces de l’ordre, comme le 6 mai, après la demi-finale PSG-Bayern. Si la soirée du 30 mai s’est déroulée dans le calme, que les échauffourées annoncées n’ont pas eu lieu, nous battons notre coulpe. Tout en remarquant que cette divine surprise est l’exception qui confirme la règle.

Une jeunesse agressive

Le phénomène est désormais établi. Le sport le plus populaire de notre pays, celui qui nous a offert tant d’occasions de communion nationale, dont l’inoubliable victoire de la France lors du Mondial de 1998, nourrit autant la rubrique « violences urbaines » que la chronique sportive. Seuls les (nombreux il est vrai) militants de l’aveuglement le décrivent encore comme un haut-lieu du « vivre-ensemble », mot qui fait d’autant plus florès que la chose disparaît. À la différence du rugby, dont le public familial, enchanté par son légendaire fair-play (voir l’article de Gavin Mortimer dans notre dossier du mois) et sa boboïsation croissante (analysée par Pierre Vermeren), grossit d’année en année, les après-matchs du ballon rond attirent une jeunesse agressive, à l’affût du moindre prétexte pour afficher sa haine des forces de l’ordre et montrer à qui veut l’entendre qu’elle ne compte surtout pas faire la fête avec ceux qui ne lui ressemblent pas. À l’avant-garde d’une « colonisation à l’envers », pour parler comme Gaël Nofri, ces supporteurs-racailles appartiennent pour la plupart à la « Nouvelle France » dont Jean-Luc Mélenchon parle désormais tous les jours, en essayant de faire accroire qu’il désigne là toute la jeunesse du pays, et pas spécialement sa composante immigrée. Cela ne signifie évidemment pas que toute la jeunesse immigrée se reconnaisse dans cette Nouvelle France. Mais ceux qui veulent au contraire s’approprier les mœurs et la culture de la France d’avant (ce qui ne suppose pas qu’ils deviennent blancs et chrétiens) n’intéressent pas les Insoumis.

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Il faut apprendre à parler le Mélenchon. À « Nouvelle France », nouveau lexique. Chez LFI, on dit « genre » au lieu de « sexe », « sioniste » au lieu de « juif », « emprise » au lieu de « relation amoureuse », « pays arriéré » au lieu de « campagnes françaises », « génocide » au lieu de « guerre antiterroriste », « fascisme » au lieu de « droite », « antifas » au lieu de « milice gauchiste », « victime de l’islamophobie » au lieu de « musulman », « toxique » au lieu de « viril », « non racisé » au lieu de « Blanc », « intersectionnel » au lieu d’« incompatible », « systémique » au lieu d’« accidentel », « petit personnage sorti du chapeau » au lieu de « Mohammed Merah », « gentrification imposée » au lieu de « développement économique en banlieue » et « faites mieux ! » au lieu de « je reviendrai ! ».

Faire table à part

Mais revenons aux émeutes du PSG, pardon aux « rixes d’après-match ». Sont-elles une parabole d’un avenir dans lequel nous n’aurons même plus de langage commun pour nous disputer ? Quand une partie de la population refuse ostensiblement de partager avec le reste du pays ses moments de joie, non seulement dans les stades mais aussi à table, l’autre lieu par excellence de la convivialité, on se demande si les Français veulent et peuvent encore vivre ensemble. Le 29 avril, le recteur de la Grande Mosquée de Paris n’a pas hésité à accuser le Canon français, ces dîners pantagruéliques au succès grandissant dans toute la France, « d’exclure symboliquement ceux qui ne ressemblent pas » (sic). Le 19 mai, la députée LFI Sarah Legrain en a remis une couche à l’Assemblée nationale en prétendant que « le Canon français sème la terreur dans le pays ». Des propos délirants, mais significatifs : l’élue est terrifiée par des manifestations joyeuses de la culture populaire. Parce que ce n’est pas le bon peuple. Cachez-moi ces cochonnailles. La « Nouvelle France » de LFI n’est pas un enrichissement, mais un effacement. Le Canon français est au contraire tout ce qu’il y a de plus accueillant. Tournée culinaire ouverte à tous, on y sert à des milliers de participants des repas typiques de l’hospitalité française, avec notamment du jambon et du vin que personne n’est bien évidemment obligé de consommer.

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Esprit des banquets républicains, où es-tu ? Emmanuel Macron a pour ainsi dire apporté sa réponse en déclarant à Alexandrie le 9 mai que « l’épicentre du français ne se trouve pas sur les quais de Seine, mais dans le bassin du fleuve Congo ». Manière faussement savante et vraiment démissionnaire de dire que nous nous situons à présent aux confins d’un immense ensemble postcolonial où le nombre prime sur l’histoire. La France ne doit plus être une référence en matière de langue française.

Un sursaut est-il encore possible ?

Consterné par les propos présidentiels, Robert Ménard rétorque que la continuité historique et la cohésion nationale ne sont pas des trésors perdus, ni des gadgets de communicants. La preuve, il est parvenu, en douze ans de mandat municipal, à remettre Béziers sur les rails de la République. Mathieu Bock-Côté et Nicolas Pouvreau-Monti sont plus circonspects. Le premier parce qu’il analyse la « Nouvelle France » comme une culture fonctionnant sur le mode impitoyable de la conquête territoriale. Le second parce qu’il assure que nous n’avons encore rien vu en matière de submersion migratoire. Cependant, aucun des trois n’écarte complètement la possibilité d’un sursaut, d’un changement de cap dont le premier résultat serait un arrêt de l’immigration. Reste à savoir comment réaliser ce prodige politique qui passe par une large coalition des droites.

Bock-Côté, qui se définit dans son dernier ouvrage comme un « pessimiste joyeux », n’est donc pas si désespéré. Il faut dire que, pour ne pas ruiner son moral, nous avons renoncé à le questionner sur Master Poulet, cette antithèse du Canon français tant vantée par LFI. Nous avons préféré envoyer Jonathan Siksou sur le terrain, autrement dit tester un établissement de la chaîne. Grâce soit rendue à l’auteur de Triompher en festins : une histoire de France en vingt repas (Perrin), qui non seulement a relevé le défi, mais en a tiré un chef-d’œuvre de drôlerie et un modèle de grand reportage.

Triompher en festins: Une histoire de France en vingt repas

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«Je préfère avoir un président LFI qu’une guerre civile»

Robert Ménard © Hannah Assouline

Robert Ménard a acté le fossé idéologique qui sépare sa génération de la jeunesse progressiste. Le maire de Béziers n’en continue pas moins de tracer sa route, celle du bon sens et de l’intransigeance face au communautarisme islamique. Cette route pourrait-elle le mener jusqu’à la présidentielle ?


Causeur. En lisant le livre très émouvant que vous adressez à votre fille, on se dit que cette jeune femme, dont les idées politiques sont aux antipodes des vôtres, représente la « Nouvelle France » de Jean-Luc Mélenchon. On dirait que votre histoire d’amour paternel « compliquée » ressemble à celle de nombreuses familles françaises.

Robert Ménard. C’est vrai, depuis la parution du livre, beaucoup de gens, même parmi ceux qui ne m’aiment pas beaucoup, me disent qu’ils se reconnaissent. Alors, j’ai réfléchi : avoir des enfants plus progressistes que soi, n’est-ce pas vieux comme le monde ? Dieu sait combien j’ai fait suer mes parents quand j’étais jeune ! Cela dit, j’ai le sentiment qu’avec la génération de Clara, un fossé plus profond s’est creusé. Dans ma jeunesse, lorsque je discutais en famille, on pouvait s’opposer, parfois violemment, mais au moins on avait un langage commun. Alors qu’aujourd’hui, quand Clara me parle de son féminisme par exemple, les mots qu’elle emploie me sont absolument étrangers. Même chose avec le conflit israélo-palestinien. C’est simple, on a décidé de ne plus aborder cette question. Sans quoi ça exploserait en cinq minutes.

Ne seriez-vous pas un peu soupe au lait ?

Sans aucun doute. Mais le regard qu’elle semble porter sur moi me paraît parfois tellement injuste… Cette incommunicabilité est d’autant plus douloureuse que j’aime profondément ma fille. Elle est le plus beau cadeau que mon épouse Emmanuelle m’ait fait. Elle a beau avoir 24 ans, elle restera à jamais « ma petite chérie ».

Comment Clara a-t-elle reçu votre Lettre ?

Je crois qu’elle a apprécié que je ne cède pas à l’arrogance du vieux schnock qui dit à son enfant : « Tu verras, tu changeras avec le temps, on en reparlera quand tu auras 40 ans. » Ce genre de discours est d’un mépris insupportable. Et puis, je crois que ce n’est pas si désagréable pour une fille d’entendre son père lui dire publiquement qu’il l’aime…

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En parlant de mépris, vous racontez avoir assisté à une pièce de théâtre dont un des frères de Clara était l’illustrateur sonore. Et vous vous êtes senti humilié…

Il y avait ce comédien qui jouait un rôle de bêta et que tous les autres personnages appelaient « le bon sens ». Or, je me réclame souvent du bon sens. Bien sûr, cela ne s’adressait pas précisément à moi, mais cela visait les gens comme moi. Ce mépris ricaneur, si facile, si méchant, m’a blessé. C’est pour cela que je dis à ma fille : « Cette gauche intolérante ne te mérite pas. »

Ce mépris ricaneur n’est-il pas la marque d’une génération fascinée par « le bruit et la fureur », comme on dit à LFI ?

Peut-être, mais il ne faut pas exagérer l’ampleur du mélenchonisme. Une bonne partie de la jeunesse de notre pays n’est pas du tout à gauche. À Béziers, aux dernières élections municipales, ce sont les électeurs de 20 ans qui ont le plus voté pour moi. Une fois, j’ai promis d’aller en boîte de nuit à un DJ ami. Le soir venu, me voilà au milieu de gamins dont je pourrais être le grand-père et qui se mettent carrément à m’applaudir et à chanter La Marseillaise !

Mais sont-ils représentatifs de la population de votre commune ?

Pas de tous les quartiers, évidemment… Mais à Béziers, où la plupart des gens sont passionnés par le ballon ovale, il y a évidemment des jeunes issus de l’immigration partout, dans les gradins du stade jusque dans l’équipe de rugby !

Peut-être moins que dans l’équipe de foot…

Je n’en sais rien, je ne les compte pas. Cependant, il est vrai que c’est dans un club de foot que j’ai dû régler un problème de communautarisme islamique. Après ma première élection, je me suis aperçu qu’il y avait une salle de prière dans les vestiaires. J’ai donc expliqué aux dirigeants du club que, si je pouvais tolérer les discrets clins d’œil individuels à la foi, je ne pouvais accepter la moindre démarche religieuse collective dans le cadre municipal. Ils ont immédiatement obtempéré. Car ils ont compris que ma détermination s’accompagnait d’une profonde estime pour les croyants. C’est ainsi que les pouvoirs publics doivent appréhender l’islam : avec autorité et respect à la fois.

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De toute manière, vous n’avez pas le choix. À Béziers, une bonne partie de vos administrés sont de culture musulmane.

La proportion s’élève même à 60 ou 70 % parmi les enfants des écoles publiques. Il y a quelques années, l’avoir dit publiquement m’a d’ailleurs valu un procès, que j’ai gagné. Mais la forte proportion de musulmans à Béziers ne m’empêche pas de lutter contre l’islamisme, que je ne confonds en aucun cas avec l’islam.

Mais où tracez-vous la limite entre signes ostentatoires et libertés individuelles ? Pensez-vous comme Éric Zemmour (et Napoléon) qu’on devrait imposer des prénoms français ?

Nullement. Il me semble tout à fait normal de donner à son fils le prénom d’un aïeul. Je m’appelle Robert parce que ma mère s’appelait Roberte, et mon frère Henri parce que c’était le prénom de notre grand-père ! Pour autant, je n’aurai pas l’hypocrisie de prétendre qu’il est facile de s’appeler Mohammed en France. Ou de me réjouir des inquiétants records actuels de flux migratoires en provenance d’Afrique et notamment du Maghreb. Cela ne m’a pas empêché d’afficher les photos des otages israéliens sur la façade de la mairie après le 7-Octobre. J’essaie de parler de ces sujets sensibles sans haine et sans lâcheté. Et je note qu’à Béziers, presque personne parmi les immigrés et descendants d’immigrés ne m’a jamais reproché mon discours autoritaire en la matière, même quand je dis qu’il faudrait interdire le voile islamique dans l’espace public pour les jeunes filles mineures. Ma fermeté explique certainement que j’aie remporté les dernières municipales dès le premier tour, avec le RN à moins de 9 % des voix. Quant à LFI, leur candidat n’a pas fait 4 %.

Comment jugez-vous les premiers pas de l’Insoumis Bally Bagayoko, votre homologue à Saint-Denis, qui, sitôt élu, a retiré le portrait d’Emmanuel Macron de la mairie et envisagé une « insurrection populaire » en cas de victoire du RN en 2027 ?

Il fait et dit de sacrées âneries. Si demain Jean-Luc Mélenchon était élu président de la République, ce que je ne souhaite pas, vous vous en doutez, j’accrocherais bien sûr son portrait dans l’hôtel de ville de Béziers et je n’appellerais pas à l’émeute. Je préfère avoir un président Insoumis plutôt qu’une guerre civile.

Redoutez-vous une guerre civile en France ?

Je crains des foyers d’affrontement. Une espèce d’apartheid officieuse se développe à toute allure dans notre pays. Beaucoup de gens évitent de plus en plus certains quartiers et certaines écoles. Moi-même, je le reconnais, il y a des établissements où je n’inscrirais pas mes enfants, car ils sont devenus des lieux de désassimilation. La population d’origine étrangère y est si majoritaire que l’intégration est impossible. Résultat, on se retrouve avec des jeunes qui se sentent encore moins français que leurs parents, voire leurs grands-parents immigrés, alors qu’ils connaissent à peine le pays de leurs ancêtres. Pensez à ces mariages dont les invités arrivent en mairie dans un grand vacarme en agitant les couleurs de leur pays d’origine. Que veulent-ils nous signifier si ce n’est qu’ils refusent de s’assimiler ? Imaginez que je me rende sur le parvis de l’hôtel de ville de Dakar en agitant un drapeau tricolore, que dirait-on ?

Pour Emmanuel Macron « l’épicentre du français se trouve dans le bassin du fleuve Congo et non sur les quais de Seine »

Se rend-il compte de ce que ses propos signifient pour les Français qui vivent l’immigration non contrôlée comme un danger bien réel ? Il voudrait jeter de l’huile sur le feu qu’il ne s’y prendrait pas autrement.

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Peut-on encore empêcher que le côte-à-côte vire au face-à-face, comme le craignait Gérard Collomb ?

Oui. En réduisant drastiquement les flux migratoires. En faisant en sorte que les étrangers présents sur notre sol aient des conditions d’accueil décentes. Et en étant intransigeant avec ceux qui se comportent mal et qui n’ont rien à faire en France.

Le séparatisme est-il le produit de difficultés sociales et économiques ? Vous n’êtes pas loin de la politique de l’excuse…

Je ne récite pas un catéchisme ! Les difficultés que rencontrent les immigrés en termes de chômage, par exemple, ne facilitent pas leur intégration. Comment le nier ? Mais je ne vais pas taire pour autant ce que je vois tous les jours : certains de ces immigrés – et surtout de ces enfants d’immigrés – n’ont aucune envie de devenir des Français de cœur. C’est bien pour cela qu’il faut une immigration choisie. Et des naturalisations bien plus sélectives.

Cela dit, comment fait-on pour arrêter l’immigration ?

Il y a des hommes et femmes politiques de valeur, qui ont un discours et des idées allant dans le bon sens.

Qui ?

Je pense à Bruno Retailleau, qui a le mérite de toujours dire la même chose en public et en privé. C’est un homme honnête, un homme droit, bien qu’il semble souvent avoir du mal à convaincre. Quant à Marine Le Pen, il faut lui reconnaître d’avoir été la première – et longtemps la seule – à dénoncer les dégâts provoqués par une immigration sans limites.

Encore faut-il gagner la présidentielle.

Et avoir le courage d’appliquer le programme pour lequel on a été élu.

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Ne faut-il pas aussi une expérience gouvernementale ?

Quand, il y a douze ans, j’ai gagné les municipales à Béziers pour la première fois, sans avoir jamais fait de politique auparavant, j’ai compris qu’il s’agissait d’un faux problème. À la mairie, je suis entouré d’excellents administrateurs. Je leur pose des questions simples. Est-ce possible ? A-t-on l’argent ? Une fois ma décision prise, ils la mettent en musique. Et ça devient leurs oignons, plus les miens.

Mais alors, quels sont vos oignons ?

Mes oignons, c’est de garder intact mon goût des gens et de leur bonheur. Cela devrait être aussi les oignons du chef de l’État.

Suggérez-vous que vous pourriez être président de la République ?

J’affirme juste que la maîtrise de la technique gouvernementale n’est pas une barrière insurmontable pour jouer dans la cour des grands. Je constate, par ailleurs, que le jeunisme est passé de mode… Cela dit, j’admets volontiers avoir un défaut : contrairement aux populistes du RN et de LFI, je ne prétends pas avoir réponse à tout. Je doute, je me trompe parfois, j’essaie de le reconnaître et de corriger le tir. Mais surtout, j’agis. Avec le programme économique et social de Marine Le Pen, nous allons tout droit dans le mur. Quant à Mélenchon, il est tout bonnement dangereux. Il faut opposer à ces deux-là un projet raisonnable, mais sans être gnangnan. Bref, une candidature de bon sens et surtout de courage. Loin des partis. En liberté.

Un autoportrait ?

Qui sait… (Sourire.)

Lettre à Clara

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Ce que les Juifs de gauche n’ont pas vu venir

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Le sociologue Charles Rojzman. DR.

Les intellos juifs sont tiraillés entre la montée de l’antisémitisme et la tragédie de la guerre à Gaza.


Dans son émission Répliques sur France Culture du samedi 9 mai1, Alain Finkielkraut réunissait deux figures qui, depuis des décennies, incarnent l’espoir d’un dialogue israélo-palestinien : Élie Barnavi, historien et ancien ambassadeur d’Israël, et Elias Sanbar, intellectuel palestinien et ancien représentant de l’Autorité palestinienne auprès de l’Unesco. Tous trois ont tenté de penser le conflit dans sa complexité, en rappelant la nécessité de reconnaître les souffrances, les peurs et les aspirations des deux peuples. 

Leur échange dépassait d’ailleurs largement le seul cadre du conflit israélo-palestinien. Car derrière la question de la paix au Moyen-Orient se profilait une interrogation qui concerne désormais toute l’Europe : celle de la capacité des démocraties à faire face à des forces idéologiques et religieuses qui ne raisonnent pas nécessairement dans les mêmes catégories qu’elles. Ce qui se joue entre Israël et ses ennemis éclaire aussi, sous bien des aspects, notre propre rapport à l’islamisme, à la violence politique, à l’identité et aux limites du dialogue. Derrière la qualité et la courtoisie des échanges planait ainsi une impression plus sombre : celle d’un monde intellectuel demeuré fidèle à l’idéal de la discussion rationnelle alors même que la réalité, là-bas comme ici, semble s’en éloigner chaque jour davantage. Il y avait quelque chose de profondément ironique. Une ironie presque historique. Comme si deux hommes continuaient à converser au milieu d’un bâtiment déjà consumé par l’incendie. Comme si la parole survivait encore à la disparition du monde qui l’avait rendue possible.

Car ce qui frappait n’était pas tant ce qu’ils disaient que le fait même qu’ils puissent encore le dire. Le dialogue appartient désormais à une civilisation en voie d’extinction. Nous vivons à l’époque des procureurs, des militants, des certitudes instantanées, des indignations industrielles. Nous vivons dans un monde où l’on ne cherche plus à comprendre mais à condamner, où l’on n’écoute plus pour apprendre mais pour trouver la faute qui permettra l’excommunication. Et c’est précisément dans ce monde que les Juifs de gauche découvrent aujourd’hui la faillite d’un rêve auquel ils ont consacré leur vie.

Car il faut bien parler d’un rêve. Le rêve selon lequel l’histoire pourrait être corrigée par la morale. Le rêve selon lequel la reconnaissance de la souffrance de l’autre entraînerait automatiquement la reconnaissance de la vôtre. Le rêve selon lequel la générosité désarme la haine. Le rêve selon lequel l’autocritique protège de l’accusation. Pendant des décennies, cette gauche juive israélienne et diasporique a constitué une sorte d’aristocratie morale du judaïsme contemporain. Elle parlait plusieurs langues. Elle lisait davantage de romans que de rapports militaires. Elle connaissait les philosophes européens aussi bien que les textes juifs. Elle se méfiait du nationalisme. Elle redoutait les passions collectives. Elle croyait que l’intelligence finirait toujours par triompher de la barbarie. Amos Oz, David Grossman, A.B. Yehoshua, mais aussi nombre d’intellectuels de la diaspora, ont porté cette vision presque religieuse d’une réconciliation possible. Ils voulaient sauver Israël de ses ennemis mais aussi de lui-même. Ils voulaient que l’État juif soit non seulement fort mais exemplaire. Non seulement victorieux mais juste. Non seulement vivant mais moralement irréprochable. Cette ambition était noble. Elle était aussi profondément naïve. Car l’histoire ne récompense pas la vertu. L’histoire ne distribue aucune médaille morale. L’histoire ne protège pas les consciences délicates. Elle avance comme un char aveugle sur les ruines des illusions.

Pendant des années, beaucoup de ces intellectuels ont cru qu’en critiquant Israël ils renforçaient sa légitimité. Ils imaginaient qu’en se montrant plus sévères envers leur propre camp ils gagneraient la confiance de leurs adversaires. Ils croyaient qu’une forme de sur-exigence morale constituerait la preuve éclatante de leur humanisme. Ils n’ont pas vu que le tribunal devant lequel ils plaidaient n’avait souvent aucun intérêt pour leur humanisme. On leur demandait toujours davantage. Toujours une condamnation supplémentaire. Toujours une repentance nouvelle. Toujours une prise de distance plus spectaculaire. Comme ces personnages des tragédies antiques qui avancent vers leur destin en croyant lui échapper, ils participaient eux-mêmes à la construction du dispositif qui allait un jour les engloutir.

Non parce qu’ils étaient malhonnêtes. Non parce qu’ils étaient antisémites. Mais parce qu’ils continuaient à raisonner dans l’univers intellectuel des Lumières alors qu’autour d’eux renaissaient des passions beaucoup plus anciennes. Ils parlaient politique. D’autres parlaient identité. Ils parlaient frontières. D’autres parlaient disparition. Ils parlaient compromis. D’autres parlaient victoire. Ils parlaient coexistence. D’autres parlaient purification. Le malentendu fut immense. Et tragique. Dans les universités occidentales, dans les médias, dans les milieux culturels où tant de Juifs progressistes avaient cru trouver leur maison spirituelle, quelque chose s’est lentement déplacé. La critique d’Israël a cessé d’être une critique. Elle est devenue une obsession. Puis une grille de lecture universelle. Puis une passion. Puis parfois une sorte de théologie inversée. Israël n’était plus un État parmi d’autres. Il devenait le principe explicatif du mal. La source originelle de la faute. L’accusé permanent. Le coupable idéal. Face à cette évolution, beaucoup de Juifs de gauche ont réagi comme ils l’avaient toujours fait. En redoublant d’autocritique. En prenant davantage de distance. En multipliant les nuances. En répétant qu’ils n’étaient pas de ceux-là. Qu’ils appartenaient au camp du bien. Qu’ils partageaient les bonnes indignations. Qu’ils étaient fréquentables. Qu’ils étaient du côté de l’universel. Ils ne comprenaient pas que le problème n’était déjà plus là. Car dans certains milieux, la question n’était plus : « Que pensez-vous d’Israël ? » La question devenait : « Pourquoi existe-t-il encore un État juif ? » Puis parfois, plus obscurément : « Pourquoi existe-t-il encore des Juifs qui refusent de dissoudre leur singularité dans l’universel abstrait ? » C’est là que commence leur tragédie. Une tragédie qui n’est pas seulement politique mais existentielle. Car ces hommes et ces femmes ont passé leur vie à bâtir des ponts. Entre Israël et l’Europe. Entre la mémoire et l’avenir. Entre le judaïsme et l’universel. Entre la fidélité et la critique. Et ils découvrent aujourd’hui que les deux rives se sont éloignées. Le pont demeure. Mais il ne relie plus rien. Certains continuent malgré tout. Par honnêteté. Par habitude. Par fidélité à eux-mêmes. D’autres s’enfoncent toujours davantage dans la dénonciation d’Israël, comme si chaque nouvelle concession devait enfin leur ouvrir les portes de l’acceptation définitive. Ils ne voient pas que l’acceptation définitive n’existe pas. L’histoire juive est pleine de ces tragiques illusions. Elle raconte sans cesse la même espérance. Être enfin reconnu comme un homme parmi les hommes. Être enfin délivré de sa différence. Être enfin accepté sans condition. Et elle raconte tout aussi souvent la même désillusion. Car la différence que l’on croyait avoir effacée revient toujours. Sous une forme nouvelle. Avec un vocabulaire nouveau. Avec des justifications nouvelles. Mais avec une familiarité troublante. C’est peut-être cela que révélait, malgré elle, cette conversation entre MM. Barnavi et Sanbar sous le regard mélancolique d’Alain Finkielkraut. Non pas seulement la difficulté de la paix. Non pas seulement la persistance de la guerre. Mais la fin d’une illusion beaucoup plus vaste. L’illusion selon laquelle l’intelligence, la culture, la nuance, l’autocritique et la bonne volonté suffiraient à conjurer les passions historiques. Les Juifs de gauche ont cru que l’universel les protégerait de leur condition juive. Ils découvrent aujourd’hui que l’universel lui-même est devenu un champ de bataille. Et que l’homme qui prétend s’arracher entièrement à son histoire finit souvent par être rattrapé par elle. Parfois avec une brutalité que seuls les naïfs continuent de trouver surprenante.

  1. https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/repliques/israel-palestine-avec-elie-barnavi-et-elias-sanbar-8258535 ↩︎

Canal+: quand la gauche confond le pluralisme avec le monopole de l’entre-soi

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Siège de Canal + à Issy les Moulineaux près de Paris, 2025 © KARIM ABOU RIALAH/SIPA

La fameuse affaire de la « pétition anti-Bolloré » visant Canal+ a permis au cinéma français de découvrir que le pluralisme réel implique aussi la contradiction. Depuis ce petit scandale, et bien que rien n’interdirait en principe de le faire, les signataires peinent à démontrer la moindre influence idéologique droitière avérée de Vincent Bolloré sur les films produits par son groupe. Aberrant. Analyse.


Il y a quelque chose de fascinant dans la séquence qui secoue actuellement le cinéma français autour du groupe Bolloré et de Canal+. Car enfin, de quoi parle-t-on exactement ? D’une partie du monde culturel qui célèbre depuis des années la diversité, l’ouverture et le pluralisme… mais qui semble découvrir avec effroi qu’un pluralisme réel implique aussi la possibilité d’une contradiction idéologique. Voilà probablement le véritable sujet de cette affaire. Le reste — les tribunes, les indignations, les accusations de fascisation ou de maccarthysme — n’en constitue finalement que la surface visible.

Un pluralisme de la convergence

Tout est parti d’une tribune dénonçant « l’emprise de l’extrême droite » sur le cinéma à travers Vincent Bolloré, actionnaire de référence de Canal+. Puis est venue la réponse maladroite de Maxime Saada, expliquant ne plus avoir « envie de travailler avec des gens qui [le] traitent de crypto-fasciste ». Aussitôt, les accusations de discrimination se multiplient, la Ligue des droits de l’Homme et la CGT Spectacle saisissent la justice, tandis que fleurissent les références au « climat dissuasif » et au maccarthysme. Le plus intéressant n’est pourtant peut-être pas la polémique elle-même. C’est le mécanisme qu’elle révèle. Car le paradoxe est frappant : jamais les milieux culturels, médiatiques ou universitaires n’ont autant célébré le pluralisme. Mais ce pluralisme demeure souvent culturel, identitaire ou sociologique ; beaucoup moins politique et philosophique. Tant que chacun partage approximativement les mêmes présupposés moraux, le pluralisme paraît aller de soi. C’est lorsqu’une vision du monde réellement concurrente surgit que la mécanique commence à se gripper.

Une homogénéité devenue invisible à elle-même

Pendant plusieurs décennies, une certaine homogénéité idéologique s’est progressivement installée dans une partie des grandes institutions culturelles françaises. Non par complot organisé ni coordination explicite. Comme souvent dans les univers fortement homogènes, cette convergence repose sur des mécanismes beaucoup plus diffus : cooptation sociale, validation mutuelle, conformisme culturel, désirabilité morale, sélection implicite des sensibilités compatibles et peur croissante de la déviance symbolique. Le phénomène est d’autant plus puissant qu’il ne se perçoit même plus comme idéologique. Il se vit comme l’évidence même du Bien. Ouverture, inclusion, diversité, déconstruction des frontières culturelles et symboliques : ces valeurs, parfaitement légitimes dans le débat démocratique, cessent progressivement d’être perçues comme des orientations politiques parmi d’autres pour devenir le cadre moral implicite à partir duquel les autres positions sont jugées. Dès lors, la contradiction ne se contente plus d’être discutable. Elle devient illégitime.

Vincent Bolloré comme révélateur

C’est probablement ce que révèle l’affaire Canal+. Vincent Bolloré n’est pas seulement perçu comme un entrepreneur ou un actionnaire influent. Il devient l’incarnation d’une intrusion idéologique dans un espace qui s’était habitué à une certaine homogénéité culturelle. Le problème n’est plus seulement ce qu’il finance ou produit. Le problème devient qu’il introduise la possibilité même d’un contrepoids durable dans un univers qui ne se percevait plus lui-même comme politiquement situé. Les signataires de la tribune publiée dans Libération ne s’y trompent d’ailleurs pas. Leur inquiétude porte explicitement sur le contrôle de « l’imaginaire collectif » et sur la capacité d’un même groupe à intervenir à toutes les étapes de fabrication et de diffusion des œuvres[1]. Cette inquiétude n’est pas absurde en soi. Toute puissance culturelle durable finit nécessairement par exercer une influence sur les représentations dominantes. Des tensions autour de certains contenus ont d’ailleurs été rapportées ces dernières années. Selon une enquête du Monde, Canal+ se serait ainsi désengagé du film Grâce à Dieu de François Ozon, consacré aux scandales de pédophilie dans l’Église catholique[2]. D’autres réécritures ou pressions éditoriales ont également été évoquées autour de certaines productions. Mais c’est précisément ce qui rend la séquence actuelle révélatrice. Une partie du monde culturel semble découvrir soudain comme problématique l’existence d’une influence idéologique sur les contenus, alors même qu’elle ne percevait plus depuis longtemps les présupposés culturels dominants de son propre univers comme idéologiques. Or le pluralisme est toujours facile lorsqu’il demeure théorique. Il devient beaucoup plus inconfortable lorsqu’il prend la forme d’un média, d’un financeur, d’une ligne éditoriale ou d’un imaginaire alternatif capable de concurrencer l’ancien monopole culturel.

La violence des réactions actuelles en dit long. Le vocabulaire employé — « fascisation », « extrême droite », « liste noire », « climat dissuasif », « maccarthysme » — dit moins quelque chose de M. Bolloré que de la difficulté croissante à penser la contradiction autrement que comme une menace morale. Ce qui est vécu n’est pas seulement un désaccord. C’est une atteinte portée à un ordre culturel qui se croyait moralement hégémonique.

Le pluralisme n’est pas l’unanimité

Oui, Vincent Bolloré est conservateur. Oui, il porte une vision du monde identifiable. Mais dans une démocratie pluraliste, l’existence d’acteurs culturels ou médiatiques conservateurs ne constitue pas en soi une anomalie démocratique. Le pluralisme ne consiste pas à tolérer uniquement les sensibilités déjà dominantes dans le champ culturel. Une démocratie libérale ne se mesure pas à l’absence de visions du monde antagonistes, mais à sa capacité à les faire coexister sans transformer systématiquement le désaccord en disqualification morale. Le risque, pour une société démocratique, n’est pas l’existence de sensibilités concurrentes.

Il apparaît lorsque certaines d’entre elles prétendent devenir les seules moralement légitimes à pouvoir s’exprimer dans l’espace public. C’est précisément à ce moment-là que le désaccord cesse progressivement d’être un mécanisme normal de la vie démocratique pour devenir une anomalie à neutraliser.

L’angle mort de l’argent public

La question du financement ajoute d’ailleurs une tension démocratique supplémentaire. Car le cinéma français, les médias publics et une large partie de la production culturelle reposent massivement sur des financements collectifs. Dès lors, il n’est pas absurde qu’émerge progressivement une interrogation sur le pluralisme réel de ces espaces culturels. Non pour réclamer une répartition idéologique mécanique ou une mise sous tutelle politique inverse. Mais parce qu’une démocratie adulte ne peut durablement financer des institutions perçues par une partie croissante du pays comme culturellement univoques. Le problème n’est pas qu’une idéologie existe. Toutes les sociétés en produisent. Le problème commence lorsqu’une idéologie cesse de se percevoir comme telle et devient simplement synonyme du Bien, du vrai et du normal. À partir de là, toute contradiction cesse peu à peu d’être démocratique pour devenir pathologique.

Une démocratie adulte suppose la contradiction. Au fond, cette affaire dit peut-être moins quelque chose de Bolloré que du monde culturel lui-même. Un monde qui a longtemps cru incarner naturellement l’ouverture et le pluralisme, et qui découvre soudain que le pluralisme réel implique aussi la possibilité d’une contradiction structurée, durable et institutionnellement puissante. Or c’est précisément là que commence une démocratie adulte : non lorsque tout le monde pense pareil, mais lorsque des visions du monde opposées acceptent encore de coexister sans se vivre mutuellement comme des anomalies morales.


[1] Collectif « Zapper Bolloré », tribune publiée dans Libération, 11 mai 2026, à la veille de l’ouverture du Festival de Cannes. Signée par près de 600 professionnels du cinéma, dont Juliette Binoche, Raymond Depardon et Adèle Haenel. Les signataires y dénoncent notamment « une supposée prise de contrôle fasciste de l’imaginaire collectif »

[2] Selon Le Canard Enchaîné daté du 26 janvier 2022, le financement par Canal + de Grâce à Dieu (François Ozon, 2019), consacré aux scandales de pédophilie dans l’Église catholique, aurait été annulé. Le film, primé à la Berlinale 2019, a finalement trouvé d’autres financements.

Tout le monde déteste la police?

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Paris, 30 mai 2026 © Thomas Padilla/AP/SIPA

Evidemment non. Mais, le sentiment hostile à toute autorité et le caractère contestataire propre à notre société ont une part de responsabilité dans les émeutes récurrentes qui surviennent en France.


Je hais la police. Enfin, c’est ce qu’il faudrait dire aujourd’hui pour être dans l’air du temps. La police est partout. C’est-à-dire là où les vitrines explosent, où les abribus brûlent, où les commerces sont pillés, où les voitures partent en fumée, et où quelques milliers d’imbéciles décident que la victoire d’une équipe de football constitue une excellente occasion de déclarer la guerre à leur propre ville. Le PSG remporte la Ligue des champions. Exploit sportif incontestable. Des joueurs talentueux, un entraîneur remarquable, des supporters heureux. Quelques minutes plus tard pourtant, les images qui tournent en boucle ne montrent ni le trophée ni la fête. Elles montrent Paris transformé en terrain de chasse, de violence et de destruction. Au fond, ce n’est même plus cela qui surprend. La violence urbaine est devenue une composante ordinaire du paysage français. Elle revient avec la régularité d’une saison. Manifestation, fête nationale, réveillon, victoire sportive : peu importe le prétexte. Il existe désormais dans le pays une fraction de population pour laquelle toute occasion collective doit se conclure par des incendies, des pillages et des affrontements. Le plus fascinant n’est donc pas la violence elle-même. Le plus fascinant est le regard que nous portons sur elle. Une partie de la société considère comme plus scandaleux un contrôle de police qu’un magasin dévasté. Pour certains, un tir de LBD suscite davantage d’émotion qu’un pompier caillassé. Chez eux, une interpellation provoque plus de commentaires indignés qu’un commerçant ruiné après vingt ans de travail.

Inversion morale

Nous avons fini par inverser les priorités morales les plus élémentaires. Autrefois, une société distinguait assez clairement ceux qui maintenaient l’ordre de ceux qui le détruisaient. Aujourd’hui, elle hésite, nuance, explique. Elle cherche des excuses aux uns et des circonstances aggravantes aux autres. Le policier est devenu le problème. Le casseur, lui, est souvent présenté comme le symptôme.

Le phénomène n’est d’ailleurs pas nouveau. Depuis plusieurs décennies, une partie des élites intellectuelles et médiatiques a entrepris de déconstruire méthodiquement l’idée même d’autorité. Toute autorité serait une domination, toute contrainte une violence, toute règle une oppression potentielle. Dans cette vision du monde, le maintien de l’ordre apparaît presque plus suspect que le désordre lui-même.

A lire ensuite, Charles Rojzman: Mai-68, 2005, PSG: chaque émeute est un message adressé à la société

Le résultat est sous nos yeux. Nous vivons dans un pays étrange où l’on célèbre la République à condition qu’elle ne fasse jamais respecter ses propres règles. Un pays où l’autorité est toujours suspecte et où la transgression bénéficie d’un étrange prestige. Un pays où l’on réclame davantage d’État pour tout, sauf lorsqu’il s’agit d’exercer la première de ses missions : protéger les citoyens et garantir la paix civile. Alors oui, il faudrait sans doute répéter que l’on déteste la police. Cela évite d’avoir à se demander pourquoi il faut mobiliser des milliers de fonctionnaires pour empêcher une partie de la population de saccager son propre pays après une victoire sportive. La vérité est plus embarrassante. Une société qui en vient à haïr ceux qui la protègent finit souvent par découvrir, un peu tard, qu’elle avait davantage besoin d’eux qu’elle ne voulait l’admettre. Il existe une autre conséquence, plus profonde encore. Ceux qui cassent, détruisent des vitrines, ceux qui les excusent détruisent la confiance. Ils persuadent peu à peu des millions de citoyens que l’État n’est plus capable d’assurer sa mission la plus élémentaire : garantir l’ordre public. Ils installent l’idée que la loi n’est plus une règle commune mais une suggestion facultative, appliquée ici, contestée là, suspendue ailleurs. Puis chacun s’étonne de la progression de la droite nationale. Pourtant, ses meilleurs recruteurs ne sont pas toujours ceux que l’on croit. Le populisme de droite prospère rarement sur l’ordre. L’extrême droite prospère sur le sentiment de désordre, sur l’impression que la loi recule, que les institutions tremblent et que la société n’ose plus se défendre elle-même. Le vide n’existe pas en politique. Là où l’autorité légitime abdique, d’autres ambitions se présentent toujours pour la remplacer.

Lassitude

C’est peut-être là le véritable sujet de ces nuits de casse que les commentateurs regarderont distraitement avant de passer à autre chose. Une civilisation ne meurt pas seulement lorsqu’elle est attaquée. Elle commence à mourir lorsqu’elle cesse de croire qu’elle mérite d’être défendue. Bernanos écrivait que les civilisations meurent de leur lassitude avant de mourir sous les coups de leurs ennemis. Nous y sommes presque. Non pas dans la guerre civile, comme aiment à l’annoncer les prophètes de malheur, mais dans quelque chose de plus inquiétant encore : la fatigue morale. Cette incapacité grandissante à distinguer le bien du mal, le gardien du vandale, la protection de l’agression.

Une civilisation qui ne se respecte plus finit par considérer l’ordre comme une oppression et le désordre comme un droit. Elle continue alors d’expliquer, de contextualiser, de nuancer. Elle dissèque tout, comprend tout, excuse tout. Elle regarde brûler ses vitrines comme un psychiatre observe un signe de dérangement. Et pendant qu’elle disserte, le réel avance. Toujours. Jusqu’au jour où les citoyens, lassés d’être gouvernés par des commentaires plutôt que par des décisions, cessent à leur tour de nuancer. Ce jour-là, ils ne demanderont plus qu’on leur explique le désordre. Ils demanderont simplement qu’il cesse.

Un gribouillage de Quentin Dupieux

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© Diaphana Distribution

Un film d’animation artificielle dénué d’intelligence…


C’est la coqueluche d’un certain cinéma français qui confond audace et racolage : Quentin Dupieux enchaîne les films comme d’autres les perles. À telle enseigne que durant le dernier Festival de Cannes, il a proposé aux spectateurs non pas un, mais deux films !

Dont ce Vertige, un film d’animation, artificiel par définition mais dénué de toute intelligence. Spécialiste des situations absurdes qu’il pense assurément être philosophiques, Dupieux décrète ici que le monde dans lequel vivent ses personnages n’existe pas et qu’ils sont juste le reflet d’une réalité parallèle, bien réelle, elle. Titre oblige, on devrait être pris de « vertige », alors qu’au bout de dix minutes à peine, c’est de lassitude dont on est submergé. Les représentations animées de Jonathan Cohen et Alain Chabat sont à la fois très ressemblantes et hideuses. Quant à la superbe Anaïs Demoustier, elle pourrait légitimement déposer plainte pour son double qui l’enlaidit de façon insupportable. Il faudrait rappeler à Dupieux que le nombre ne fait rien à l’affaire et que le respect du spectateur passe d’abord par des scénarios un tant soit peu travaillés et par un style a minima pensé.

Le Vertige, de Quentin Dupieux, 67 minutes, sortie le 10 juin

https://www.youtube.com/watch?v=_LHZIviMEm4

Lyrique: Un «Enlèvement»… pas si enlevé, au Théâtre des Champs-Elysées

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© Vincent Pontet

Pour clôturer l’année 2023, sous les auspices du Concert de la Loge et de son directeur Julien Chauvin, le TCE avait présenté une version concert en français du Singspiel de Mozart Die Entführung aus dem Serail. Trois ans plus tard, c’est un Enlèvement au sérail en bonne langue allemande qui est proposé, pour quelques rares représentations, sous les ors du splendide édifice de l’avenue Montaigne.  

Transposition contemporaine

Epris de Konstanze, Belmonte voudrait l’arracher à l’emprise du Pacha Selim (qui s’avère être l’ennemi juré de son père), et s’introduit dans le palais d’où, aidé de leurs valets Blonde et Pedrillo, le couple tentera de s’échapper, avant d’être arrêté par l’ignoble Osmin et livré au Pacha Selim, dont la mansuétude lui fera finalement renoncer à occire nos deux tourtereaux. Car « rien n’est plus vilain que la vengeance, en revanche la bonté, le pardon, l’absence de ressentiment, n’est affaire que de belles âmes », selon les termes du sublime quatuor conclusif.

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Loin de la traditionnelle turquerie patinée de couleur locale, cette transposition contemporaine du harem plante un décor en forme d’espace ajouré, d’un blanc glacial strié de bleu sur un arrière-plan arboré, parti pris qui renvoie, ne serait-ce qu’allusivement, aux résilles et autres alvéoles prisées des star-architectes de notre temps (cf. Jean Nouvel, Rudy Ricciotti, etc.). Une villa de millionnaire parvenu, en somme, gardée par des vigiles en costar noir et oreillettes. L’oligarque musulman y arbore, en amateur philistin, une collection de bustes tape-à l’œil mariant antiques et art moderne. Pourquoi pas ?

La mise en scène du duo Florent Siaud et Romain Fabre résiste mal aux tentations anachroniques qui tendent à tirer ce chef d’œuvre millésimé 1782 vers les problématiques dont le wokisme fait aujourd’hui son miel. En outre, on se passerait des quelques coups de revolver qui émaillent l’action (et en particulier du coup de feu final dont je vous réserve la surprise mais qui, entre parenthèses, contredit absolument l’intention du livret). Tout comme on ferait volontiers l’économie de cette « création sonore » signée Samuel Hercule, bruiteur chargé, dans un coin du plateau, d’ajouter à la partition, quoique discrètement et à la marge, sifflements, sirènes et autres glouglous de son cru.

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La marque de fabrique de Laurence Equilbey, à la tête de son Insula Orchestra sur instruments d’époque, se fait ici particulièrement appuyée : moins de rondeur et d’onctuosité dans le phrasé que de soin à articuler, à détailler les registres instrumentaux selon un tempo métronomique. A l’oreille, cette louable entreprise archéologique sonne parfois un peu sec, avouons-le.

L’Enlèvement au sérail, Die Entführung aus dem Serail, de Mozart, au Théâtre des Champs-Elysées (C) Vincent Pontet

Sur le plan de la distribution vocale, on regrettera que le vibrato relâché de l’Australienne Jessica Pratt, soprano essentiellement belcantiste comme l’on sait, peine à colorer avec toute la légèreté et la richesse de nuances requises le rôle de Konstanze, exagérément criarde dans les aigus. Frère de René Pati, le ténor samoan Amitai Pati, par contraste, étincelle de fraîcheur et de délicatesse dans cette prise de rôle de Belmonte. La basse croate Ante Jerkunica nous fait un Osmin acceptable, sans plus. Le talentueux ténor américain Brenton Ryan campe Pedrillo avec une grande clarté vocale, et Blonde est resplendissante, sous les traits de la jeune soprano française Manon Lamaison.

Jeu des différences

La toute proche reprise, du 18 au 23 juin, à l’Opéra de Versailles, de L’enlèvement DU sérail [sic], donné en français, cette fois, dans la traduction du dramaturge et librettiste Pierre-Louis Moline (1739-1820), spectacle mis en scène de Michel Fau sous les auspices de l’Orchestre et chœur de l’Opéra Royal, avec Gaétan Jarry au pupitre, sera l’occasion d’une instructive comparaison entre deux approches, décidément antinomiques à tous égards, de ce joyau classique impérissable, trop rarement donné sur les scènes lyriques. « Nul pouvoir, un peu de savoir, un peu de sagesse, et le plus de saveur possible », prescrivait Barthes. Pour la saveur, vivement Versailles.     


L’Enlèvement au sérail. Opéra de Wolfgang Amadeus Mozart. Direction : Laurence Equilbey. Mise en scène : Florent Siaud. Scénographie : Romain Fabre. Insula orchestra accentus.

Avec : Jessica Pratt, Amitai Pati, Ante Jerkunica, Brendon Ryan, Manon Lamaison, Uli Kirsch (rôle parlé).

Durée : 2h15

Théâtre des Champs-Elysées, les 8, 10, 12 juin à 19h30, le 6 juin à 18h

Je suis sorti dévasté de « L’Abandon »

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(Au centre) Antoine Reinartz interprète le professeur Samuel Paty © Guy Ferrandis / UGC

L’Abandon, le film de Vincent Garenq sur la tragédie de Samuel Paty, s’oppose à la lâcheté et à l’indifférence face au terrorisme islamiste. Il nous rappelle aussi que trop de professeurs sont encore abandonnés.


Digne et précis. Sobre et juste. Sans enflure ni pathos. Seul le réel, celui des onze derniers jours de la vie du professeur d’histoire-géographie Samuel Paty. Et de son assassinat au terme d’un implacable processus d’abandon. Le film de Vincent Garenq est à la fois une œuvre cinématographique, un outil de mémoire et de pédagogie. Un cri sans décibels, en direction de ceux qui regardent ailleurs. En réponse à la lâcheté de ceux qui trouvent qu’il « est encore trop tôt », qui ne veulent pas de « généralisation », de « stigmatisation » du monde de l’éducation. Sans oublier un autre mal qui ronge notre société : l’indifférence. « Paty ? Oui, et alors ? »

L’engrenage infernal

J’ai retardé le moment avant de prendre la direction du MK2, Quai de Loire. Comme saisi d’intranquillité, j’ai laissé passer un peu de temps avant de prendre place dans la salle de cinéma.

Depuis le 16 octobre 2020, je crois avoir lu tout ce qui s’est écrit sur le professeur Paty, sur cette terrible mécanique s’achevant par sa décapitation sous le couteau du terroriste islamiste Anzorov, après la fatwa numérique lancée par le parent d’élève Chnina et le militant islamiste Sefrioui. J’ai lu et archivé de manière compulsive, cherchant une information complémentaire, une donnée nouvelle, un témoignage. J’ai suivi avec la même intensité les sept semaines d’audience du procès. Puis, en appel, le 2 mars dernier, le verdict de la cour d’assises spéciale de Paris est tombé.

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Ces onze derniers jours, j’en connais l’engrenage. Alors pourquoi cette intranquillité ?

Pour moi, de la maternelle à mon baccalauréat, l’école a été un sanctuaire. Je suis un enfant de l’école publique, des services publics locaux qui m’ont beaucoup apporté. Je leur dois tant. Après mes études universitaires à l’université Michel-de-Montaigne-Bordeaux III, j’ai aimé mon métier d’enseignant en histoire-géographie. Encore aujourd’hui, par le truchement des réseaux sociaux, il m’arrive de recevoir des messages de mes anciens élèves. C’est toujours une vraie émotion.

L’école assiégée

Je le savais. Je suis sorti dévasté par ce film. Ce terme est-il le plus juste pour décrire ce que j’ai alors éprouvé ? C’est en tout cas celui qui me semble au plus près de ce que j’ai ressenti. J’ai appelé un ami, qui exerce toujours le métier d’enseignant, dans la même discipline que celle du professeur Paty. Et un autre, professeur de lettres, comme Dominique Bernard. Les deux, qui ont vu le film, me disent la même chose : « Tu sais Olivier, on continue à se sentir très seuls… » Voilà très certainement la source de mon intranquillité. Ne plus être avec eux.

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Une année scolaire, celle de 1998-1999, avec une classe de troisième, nous avions fait un chemin de mémoire, du camp de Gurs (64) aux plages du débarquement de Normandie. Avec une étape à Oradour-sur-Glane (87). Un des élèves fut difficile à gérer. Provocateur et crâneur. Jusqu’à sa rencontre avec monsieur Robert Hébras. Voir ce gamin chavirer face au récit de l’un des six rescapés du 10 juin 1944 reste pour moi un souvenir marquant de mes années enseignantes. Puis, j’ai constaté que les inégalités scolaires étaient le décalque des inégalités sociales. C’est, encore aujourd’hui, l’un des défis à relever en priorité.

L’École a changé, car notre société n’est plus la même. Elle fait encore et toujours un travail considérable, mais elle est attaquée. Les enseignants manquent d’outils pour parler de ce qui est arrivé au professeur Samuel Paty. Le film de Vincent Garenq est là.

Les démissionnaires de la démission

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La police garde les lieux près du site où le corps de Lyhanna, 11 ans, a été retrouvé, Puycasquier (32), 5 juin 2026 © Frederic Lancelot/AP/SIPA

Cela pourrait relever d’un certain syndrome, le syndrome de la bernique (patelle vulgata pour les puristes), ce mollusque qui a la réputation de rester accroché à son rocher quoi qu’il arrive. Ni les flots tempétueux, ni les vents déchaînés ne parviennent à lui faire lâcher prise, à ce qu’on dit sur nos côtes.

Ce syndrome semble sévir avec la même intensité chez nombre de nos élites, surtout celles auto-proclamées. On s’accroche, on résiste. Rien ne semble pouvoir leur faire lâcher prise. Ni les échecs accumulés, ni la honte de l’impéritie, ni l’indécence d’une immunité qu’elles se sont elles-mêmes accordée, ni le ridicule du déni d’irresponsabilité dont l’expression la plus classique, la plus courante tient en ces quelques mots : « C’est pas moi, c’est les autres. »

Bref, dans ces milieux qui sont le haut du panier (de crabes) où nous tâchons de survivre, on ne démissionne pas. Jamais.

Dans l’épouvantable, la révoltante, la désastreuse affaire qui a conduit au martyre de la petite Lyhanna, calamité judiciaire où se trouve illustrée grandeur nature et dans toute son horreur la faillite d’un système, où l’accumulation des manquements tout au long de la chaîne serait à peine digne du plus sordide, du plus pervers des scénarios sortis d’un cerveau malade, dans ce désastre absolu, disais-je, à cette heure, on n’enregistre toujours pas la moindre démission. Rien. Personne dans la sphère en question ne se sent assez concerné par cette abomination pour en tirer la seule conclusion que devrait inspirer ne serait-ce que le reliquat d’un soupçon de dignité, la démission. Non, on attend. D’éventuelles sanctions peut-être, si toutefois il en tombe un jour…

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Chez ces gens-là, Monsieur, on ne démissionne pas. On attend que la bourrasque passe.

Dans un registre fort heureusement moins atroce, nous avons eu le fric-frac hautement comique du Louvre avec le vol de joyaux d’une certaine couronne. Un casse à la papa qui aurait mis en joie les Pieds Nickelés. Là aussi, pas de démission. La directrice de l’époque a cru bon de faire savoir, quelques jours après le coup, qu’elle l’avait présentée, sa dém’ comme on dit, et que celle-ci avait été refusée. La belle affaire ! Quelle hypocrisie ! De qui se fout-on ? À ce degré d’incompétence, de défaillance, on ne présente pas sa démission, on ne propose pas sa démission, on l’impose ! Là encore, affaire de courage, de décence.

Et puis, il y a de surcroît l’affaire Bruel. Le gars (comme dirait Bigard) clame son innocence. Dont acte. Il n’en reste pas moins que les plaintes sont là, qui s’accumulent, prises apparemment au sérieux par l’institution judiciaire. En la circonstance, de nouveau émerge l’esquisse d’une question de dignité. Le mis en cause pouvait fort bien, dès les premières salves – certes clamer haut et fort son innocence – c’est son droit -. Mais il pouvait dans le même mouvement décider de se mettre en retrait des feux de la rampe. La sérénité dans la dignité et avec panache, quoi. Ou quelque chose d’approchant.

Alors, je sais bien, on arguera de la présomption d’innocence, du droit à poursuivre l’activité professionnelle. Comme, par exemple, ce devrait être le cas pour un plombier, un charpentier, un boulanger. Sauf qu’un plombier, un charpentier, un boulanger ne vient pas, son boulot effectué, à la pêche aux applaudissements, ne réclame en aucune façon la célébration de sa petite personne. Un chanteur, un acteur, si. C’est toute la différence.

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Le Bruel qui persiste à jouer – il a continué jusqu’à ce que la situation devienne pour lui franchement intenable – le fait parce qu’il s’estime encore légitime à recevoir – et donc à mériter – les applaudissements des spectateurs, l’expression vibrante de l’admiration des gens. Et cela non pas seulement pour ce qu’il fait (le job) mais pour ce qu’il est (sa personne). Moment privilégié que, peut-être bien, il se voit encouragé à vivre comme une sorte d’absolution profane qui ne dirait pas son nom.

Une chose enfin, pour répondre à ceux qu’offusquent celles de ces dénonciations qui leur paraissent tardives. Voilà quelques années encore, lorsqu’une jeune femme – employée par exemple dans un hôtel de luxe – venait se plaindre à sa hiérarchie du comportement déplacé d’un client classé VIP, elle ne pouvait être assurée que d’une chose : avoir à faire son petit baluchon sans tarder. Virée ! Sur le champ ! C’était la règle. Je peux en témoigner. Que cela ait changé me semble être quand même une excellente chose. N’en déplaise aux Casanovas tout en gueule et en fantasmes, les nostalgiques du silence des agnelles. Ils sont encore légion, hélas.

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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La nuit transfigurée

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© Perrin

Hitler en chantant…


La bande-son du national-socialisme restait à raconter. Grâce à Isabelle Mity, c’est chose faite [1]. Dans Les Maîtres Chanteurs du IIIe Reich, la germaniste et musicologue ne se contente pas de brosser le panorama des compositeurs et des partitions prisés par un régime prompt à bannir la Entartete Muzik, la « musique dégénérée », elle aborde toutes les facettes du répertoire, du classique à la chanson populaire, du lyrique à la musique de films, du jazz au swing, de la salle de concert au baraquement concentrationnaire. Elle explore aussi ses prémisses, ses ascendances et ses instrumentalisations (Bach, Beethoven, Wagner, Bruckner, Liszt), jusqu’à ses prolongements du Vieux Continent au Hollywood de l’après-guerre.  

Musique omniprésente

On comprend sous la plume de Mity à quel point la musique a battu la mesure de la Seconde Guerre mondiale. Elle est partout, portée par les ondes dans les foyers, répandue sur le front autant qu’à l’arrière par les soldats et les chœurs de l’armée, investissant salles de concert et… camps d’extermination.

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Cette omniprésence se développe par étapes, on suit les modalités de la mise au pas et de l’aryanisation du milieu artistique comme du répertoire :  Chambre de la musique du Reich (instituée dès 1933), stigmatisations, exclusions, exils (Schoenberg, Adorno, Hindemith, etc.) ; ambiguïté des cas Furtwängler et Richard Strauss ; subtils calculs où s’échafaudent les esquives et, a contrario, les compromissions, voire les comportements opportunistes, tel le prodige Karajan, précoce adhérent au parti ; patient travail d’épuration de l’industrie discographique et de la musique de divertissement, notamment de l’opérette honnie (Franz Lehar). Les nazis instaurent dans le même temps une « véritable rééducation par le chant » sous la bannière de la musique chorale, systématisée dans les organisations de jeunesse et paramilitaires.

Diplomatie musicale

Le chant, mais aussi l’orchestre : « L’idéal nazi en musique est le compositeur romantique du XIXe siècle, version monumentale et héroïque », Carmina Burana de Carl Orff (commande de 1937) en offre « l’ersatz le moins calamiteux ». Parangon de l’esthétique nazie, Werner Egk (1901-1983) est le vecteur essentiel de la « stratégie de diplomatie musicale » ; la phalange symphonique figure par excellence l’outil « de légitimation puis de conquête » : Philharmonique de Berlin, Staatoper (opéra d’État) à l’assaut de l’Europe ! « Les musiciens classiques, observe Mity, donnèrent du cœur à l’ouvrage aux soldats, les confortant dans leur mission de sauveurs du patrimoine allemand mais, ajoute-t-elle, ce n’étaient pas eux qui jouaient le premier rôle. » Puis au fil des mois, « la musique légère fut de plus en plus favorisée, et le conflit provoqua une des plus grandes contradictions au sein du régime : le florissement du jazz, adouci en swing, alors même qu’il devait être éradiqué ».

L’ouvrage pointe cet étonnant paradoxe : « en 1943, malgré la bureaucratie censée épurer le milieu musical, des Juifs continuent à jouer de la musique conspuée par le régime » et « la force de frappe de la culture américaine taille des croupières à l’idéal national-socialiste ». Goebbels comprend qu’il ne peut éradiquer les rythmes en vogue, particulièrement à la radio. Il tente donc de « germaniser » le swing, dont il constate l’attrait jusque dans ses rangs. Isabelle Mity mentionne cette photo de Dietrich Schülz-Köhn, officier nazi et éminent spécialiste de jazz, posant à Pigalle avec le manouche Django Reinhardt flanqué de quatre musiciens noirs et, en arrière-plan, Henri Battut, un Juif à qui l’Allemand fournit des tickets de rationnements…

Pessimistes et optimistes

Dès 1940, Goebbels monte l’orchestre Charlie and His Orchestra, propre à rivaliser avec le jazz british via « Germany Calling », émission débitant sa propagande dans la langue de Shakespeare. Plus tard, il tente de galvaniser les foules en radiodiffusant à répétition le « Concert des auditeurs pour la Wehrmacht ». Partitions triomphantes d’Herbert Windt ou de Norbert Schultze pour le grand écran, films d’actualités et longs métrages se fondent dans une même fanfare. Le 7ème art du Reich est aussi une usine à tubes pimentée de mélodies (Franz Grothe, Peter Keuder). Les ritournelles lascives du rossignol chilien Rosita Serrano et de la star suédoise Zarah Leander colonisent le paysage cinématographique jusque dans les pays conquis. Ô ironie, Zarah Leander, « porte-voix de la communauté homosexuelle persécutée sous le IIIe Reich », et qui fuit le joug nazi en 1943, deviendra l’icône gay que l’on sait. Restent, pour faire rêver, le duo Marika Rökk et Johannes Heesters… Et Lili Marleen, mélodie au destin fabuleux, transitant du joyeux vibrato de Lale Andersen – via les roucoulades de la collabo Suzy Solidor – à la rauque et mélancolique tessiture de Marlène Dietrich.

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Plus éprouvante est la voix du Lager, celle, difficilement imaginable, qui sourd de Dachau, de Ravensbrück, de Buchenwald, et dont rend compte la dernière partie du livre, sous l’intitulé À la mort, à la vie. Lecture effarante, qui détaille implacablement cette danse de morts-vivants orchestrée par le crime. Mais Ullmann, Krasa, Haas, Klein ou encore Ilse Weber, compositeurs gazés, survivent à travers leurs œuvres qui nous sont parvenues, pour certaines à l’état de fragments. Selon la célèbre formule de Billy Wilder, citée par Isabelle Mity, « les pessimistes ont fini à Hollywood et les optimistes à Auschwitz ». Toutefois, grâce à Krenek, Wellesz, Schoenberg, Kurt Weill, Korngold, Eisler et tant d’autres, la nuit musicale est transfigurée.   


Les Maîtres Chanteurs du IIIe Reich. Musiques et musiciens sous le nazisme, Isabelle Mity, Perrin, 2026. 336 pages

Cette édition propose, à partir d’un QR code à scanner, une playlist de 120 titres disponibles sur Deezer qui suit la structure du livre.


[1] On lui doit déjà le remarquable Les actrices du IIIe Reich. Splendeurs et misères des icônes du Hollywood nazi, Perrin, 2022.

Sale ambiance en Nouvelle France

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Le recteur de la Grande Mosquée de Paris, Chems-Eddine Hafiz, en visite au pavillon algérien de la Foire de Paris, 7 mai 2026. © Grande Mosquée de Paris

Refusant l’héritage de notre cher et vieux pays, la « Nouvelle France » de Jean-Luc Mélenchon acte la fragmentation de la République et le recul de la civilité. Dans les rues, les stades et les lieux de convivialité, le travail de sape a commencé. Mais la vieille France n’a pas dit son dernier mot.


D’abord un aveu. En préparant ce dossier, nous avons enfreint, en plus de la simple logique, une règle déontologique élémentaire : ne pas parler d’un événement qui ne s’est pas encore produit. Notre numéro étant parti à l’imprimerie le 27 mai, trois jours avant la rencontre PSG-Arsenal, nous ne pouvions pas savoir si les violences, affrontements et dégradations que tout le monde anticipait, à commencer par le ministre de l’Intérieur, se sont effectivement produits.

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Nous avions malheureusement peu de chances de nous tromper puisque c’est désormais la norme. Peu importe qu’il s’agisse d’une victoire ou d’une défaite : chaque grande fête du sport est célébrée par des casseurs déferlant sur la capitale, y semant le chaos et agressant les forces de l’ordre, comme le 6 mai, après la demi-finale PSG-Bayern. Si la soirée du 30 mai s’est déroulée dans le calme, que les échauffourées annoncées n’ont pas eu lieu, nous battons notre coulpe. Tout en remarquant que cette divine surprise est l’exception qui confirme la règle.

Une jeunesse agressive

Le phénomène est désormais établi. Le sport le plus populaire de notre pays, celui qui nous a offert tant d’occasions de communion nationale, dont l’inoubliable victoire de la France lors du Mondial de 1998, nourrit autant la rubrique « violences urbaines » que la chronique sportive. Seuls les (nombreux il est vrai) militants de l’aveuglement le décrivent encore comme un haut-lieu du « vivre-ensemble », mot qui fait d’autant plus florès que la chose disparaît. À la différence du rugby, dont le public familial, enchanté par son légendaire fair-play (voir l’article de Gavin Mortimer dans notre dossier du mois) et sa boboïsation croissante (analysée par Pierre Vermeren), grossit d’année en année, les après-matchs du ballon rond attirent une jeunesse agressive, à l’affût du moindre prétexte pour afficher sa haine des forces de l’ordre et montrer à qui veut l’entendre qu’elle ne compte surtout pas faire la fête avec ceux qui ne lui ressemblent pas. À l’avant-garde d’une « colonisation à l’envers », pour parler comme Gaël Nofri, ces supporteurs-racailles appartiennent pour la plupart à la « Nouvelle France » dont Jean-Luc Mélenchon parle désormais tous les jours, en essayant de faire accroire qu’il désigne là toute la jeunesse du pays, et pas spécialement sa composante immigrée. Cela ne signifie évidemment pas que toute la jeunesse immigrée se reconnaisse dans cette Nouvelle France. Mais ceux qui veulent au contraire s’approprier les mœurs et la culture de la France d’avant (ce qui ne suppose pas qu’ils deviennent blancs et chrétiens) n’intéressent pas les Insoumis.

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Il faut apprendre à parler le Mélenchon. À « Nouvelle France », nouveau lexique. Chez LFI, on dit « genre » au lieu de « sexe », « sioniste » au lieu de « juif », « emprise » au lieu de « relation amoureuse », « pays arriéré » au lieu de « campagnes françaises », « génocide » au lieu de « guerre antiterroriste », « fascisme » au lieu de « droite », « antifas » au lieu de « milice gauchiste », « victime de l’islamophobie » au lieu de « musulman », « toxique » au lieu de « viril », « non racisé » au lieu de « Blanc », « intersectionnel » au lieu d’« incompatible », « systémique » au lieu d’« accidentel », « petit personnage sorti du chapeau » au lieu de « Mohammed Merah », « gentrification imposée » au lieu de « développement économique en banlieue » et « faites mieux ! » au lieu de « je reviendrai ! ».

Faire table à part

Mais revenons aux émeutes du PSG, pardon aux « rixes d’après-match ». Sont-elles une parabole d’un avenir dans lequel nous n’aurons même plus de langage commun pour nous disputer ? Quand une partie de la population refuse ostensiblement de partager avec le reste du pays ses moments de joie, non seulement dans les stades mais aussi à table, l’autre lieu par excellence de la convivialité, on se demande si les Français veulent et peuvent encore vivre ensemble. Le 29 avril, le recteur de la Grande Mosquée de Paris n’a pas hésité à accuser le Canon français, ces dîners pantagruéliques au succès grandissant dans toute la France, « d’exclure symboliquement ceux qui ne ressemblent pas » (sic). Le 19 mai, la députée LFI Sarah Legrain en a remis une couche à l’Assemblée nationale en prétendant que « le Canon français sème la terreur dans le pays ». Des propos délirants, mais significatifs : l’élue est terrifiée par des manifestations joyeuses de la culture populaire. Parce que ce n’est pas le bon peuple. Cachez-moi ces cochonnailles. La « Nouvelle France » de LFI n’est pas un enrichissement, mais un effacement. Le Canon français est au contraire tout ce qu’il y a de plus accueillant. Tournée culinaire ouverte à tous, on y sert à des milliers de participants des repas typiques de l’hospitalité française, avec notamment du jambon et du vin que personne n’est bien évidemment obligé de consommer.

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Esprit des banquets républicains, où es-tu ? Emmanuel Macron a pour ainsi dire apporté sa réponse en déclarant à Alexandrie le 9 mai que « l’épicentre du français ne se trouve pas sur les quais de Seine, mais dans le bassin du fleuve Congo ». Manière faussement savante et vraiment démissionnaire de dire que nous nous situons à présent aux confins d’un immense ensemble postcolonial où le nombre prime sur l’histoire. La France ne doit plus être une référence en matière de langue française.

Un sursaut est-il encore possible ?

Consterné par les propos présidentiels, Robert Ménard rétorque que la continuité historique et la cohésion nationale ne sont pas des trésors perdus, ni des gadgets de communicants. La preuve, il est parvenu, en douze ans de mandat municipal, à remettre Béziers sur les rails de la République. Mathieu Bock-Côté et Nicolas Pouvreau-Monti sont plus circonspects. Le premier parce qu’il analyse la « Nouvelle France » comme une culture fonctionnant sur le mode impitoyable de la conquête territoriale. Le second parce qu’il assure que nous n’avons encore rien vu en matière de submersion migratoire. Cependant, aucun des trois n’écarte complètement la possibilité d’un sursaut, d’un changement de cap dont le premier résultat serait un arrêt de l’immigration. Reste à savoir comment réaliser ce prodige politique qui passe par une large coalition des droites.

Bock-Côté, qui se définit dans son dernier ouvrage comme un « pessimiste joyeux », n’est donc pas si désespéré. Il faut dire que, pour ne pas ruiner son moral, nous avons renoncé à le questionner sur Master Poulet, cette antithèse du Canon français tant vantée par LFI. Nous avons préféré envoyer Jonathan Siksou sur le terrain, autrement dit tester un établissement de la chaîne. Grâce soit rendue à l’auteur de Triompher en festins : une histoire de France en vingt repas (Perrin), qui non seulement a relevé le défi, mais en a tiré un chef-d’œuvre de drôlerie et un modèle de grand reportage.

Triompher en festins: Une histoire de France en vingt repas

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