Ultime étape d’une bien funeste équipée que ne sauvent que les voix remarquables de la plupart des interprètes, Le Crépuscule des dieux ne parvient pas à éviter l’accablante déroute de l’ensemble de la Tétralogie.

Il n’est pas venu saluer, Calixto Bieito, le soir de la première de Götterdämmerung (Le Crépuscule des dieux), ultime ouvrage de la Tétralogie de Richard Wagner, Der Ring des Nibelungen (L’Anneau du Nibelung). Le metteur en scène avait pourtant laissé entendre qu’il se présenterait au public à l’issue du quatrième ouvrage. Mais peut-être pensait-il ne sacrifier à cet usage que lorsque l’ensemble du Ring des Nibelungen sera exécuté dans son intégralité en novembre prochain à l’Opéra Bastille.
Peut-être aussi redoute-t-il de s’entendre conspuer par le public avec une violence telle qu’il porterait ce déshonneur pour le restant de ses jours, tant ses réalisations des quatre volets de la Tétralogie sont accablantes de vacuité.
Les Nornes, sombres et sévères
Pourtant, cette production du Crépuscule des dieux, sans être pour autant cohérente et moins encore convaincante, et bien qu’offrant des tableaux qui trahissent furieusement l’impuissance de la mise en scène, est la seule de toute cette Tétralogie à avoir ménagé quelques scènes dignes d’attention.
La première d’entre elles découvre les trois Nornes, sombres et sévères, portant des robes à crinoline noires à pois blancs, surgissant des ténèbres qui enveloppent un gigantesque métier à tisser : celui d’où provient le fil du destin que les Parques germaniques laissent glisser entre leurs doigts. Sobre, très classique au fond, mais survenant après tant d’autres scènes aussi lamentables que vaines dans les ouvrages précédents, la première scène du Crépuscule des dieux apparaît ainsi très belle sur le plan théâtral, alors que les cantatrices (Aude Extrémo, Marie-Andrée Bouchard-Lesieur, Sinéad Campbell-Wallace) mêlent dramatiquement leurs belles voix pour dire la terrible destinée de leur parentèle divine.
Une image saisissante
Autre scène dans le palais des Gibichungen, où la projection d’images révèle une impressionnante architecture de type totalitaire au sein de laquelle se meuvent Gunther (Johannes Martin Kränzle) et Gutrune, sa sœur (Sinéad Campbell-Wallace encore), aussi admirables vocalement qu’excellents acteurs. Lui, velléitaire, veule et pitoyable ; elle, très belle et quelque peu lubrique, auprès de leur demi-frère, Hagen (l’éminent Mika Kares), le bâtard à la haine froide — trop froide peut-être pour être terrifiante —, fils d’Alberich (l’excellent Brian Mulligan). À la fin de l’acte, quand Siegfried envoûté part reconquérir son épouse Brünnhilde au bénéfice de Gunther, et alors que le plateau pivote lentement, assis dans la pénombre, immobiles et muets, Gutrune et Hagen, les conspirateurs, offrent une image saisissante.
Une chorégraphie savante
Enfin, au troisième acte, à l’issue de la chasse, Siegfried tombe nez à nez avec les Filles du Rhin (Margarita Polonskaya, Isabel Signoret, Katharina Magiera) qui vont le supplier de leur rendre l’Anneau. Point ici de fleuve ni d’activité cynégétique : les trois nixes, élégamment vêtues (l’une d’elles porte une robe dans l’esprit New Look de Christian Dior), dressent la table d’un banquet qui est plus qu’un simple repas de chasse, dans une sorte de chorégraphie savante et très esthétique. Ce banquet durant lequel Hagen tue traîtreusement Siegfried, gisant bientôt sur la table et veillé par les Nornes et les nixes, offre une vision qui pourrait être d’une grande force si la direction d’acteurs évitait les grimaces et autres singeries imposées à l’assemblée des déesses.
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Cependant, aussi réussies soient-elles sur le plan théâtral, ces scènes n’occultent pas l’absence d’une lecture solide du Crépuscule des dieux. Ce ne sont là que de très jolies vignettes plaquées au cœur d’une production sans consistance. Elles apparaissent toutefois comme des moments de grâce après tant de scènes déplorables subies au cours des précédents ouvrages.
Si beau, si fort, si désirable
On n’a jamais fait de Siegfried un intellectuel, et on le situerait plutôt, sur ce plan-là, au niveau moyen d’un footballeur. « Si beau, si fort, si désirable », mais tellement niais, se moquent à son propos les Filles du Rhin pour mieux lui tourner le dos. Faut-il pour autant le réduire à n’être qu’un pitre, un fier-à-bras vantard ? Effacer tout ce que le jeune héros, dans sa naïveté et sa fraîcheur, peut dégager de touchant, de poétique ? Le réduire à une simple caricature dont on n’est pas vraiment fâché d’être débarrassé, en contradiction absolue avec le mythe et avec tout ce que la musique dit de lui ? Comment alors être affecté par son chant mortel après qu’il a été frappé traîtreusement par Hagen ?
Les qualités vocales de celui (Andreas Schager) qui interprète un Siegfried par ailleurs beaucoup trop mûr et sans grand charisme sont en partie effacées par l’image qu’on lui a dit de donner de son personnage. On est au théâtre : si l’on saccage gratuitement ce qui fait la beauté ou la grandeur d’un héros, comment son chant pourrait-il encore émouvoir ?
Un moule à tarte
Même chose avec Brünnhilde (Tamara Wilson), ridiculisée par une effroyable tenue, et qu’au premier acte l’on fait stupidement jouer avec l’Anneau — ici grand comme un moule à manqué —, tout comme le Maure imbécile et brutal joue avec sa balle dans le Pétrouchka de Fokine.

Dans les ultimes moments du Crépuscule des dieux, alors que la Walkyrie déchue chevauchant Grane, son cheval, se lance dans le feu qu’elle a déclenché autour du corps de Siegfried ; quand ce feu se propage au Walhalla où périra l’assemblée figée des dieux et des héros ; quand le Rhin déborde de son lit pour noyer l’incendie avant qu’il ne ravage le monde, et alors que les nixes vont retrouver l’Anneau parmi les cendres et précipiter Hagen dans les flots, le metteur en scène, pour seule réponse à ce déferlement de cataclysmes, n’a rien trouvé de mieux que de planter Brünnhilde seule sur le proscenium. Il la fait ensuite tournoyer sur elle-même jusqu’à la faire disparaître en fond de scène, avec autour du cou ce Ring qui ressemble à un moule à tarte et, sous le bras, la tête d’un pitoyable cheval de bois qu’elle a dûment enveloppée de bandes Velpeau. C’est tellement infantile que c’en est accablant.
Azincourt ou la Bérézina
Devant une musique solennelle aux accents voulus sublimes, apparemment sourd à une œuvre qui manifestement le dépasse, le metteur en scène, les bras ballants, se laisse benoîtement submerger sans rien avoir à proposer en retour. Un tel degré d’impuissance serait à enregistrer dans le Livre Guinness des records, comme pourrait l’être la vacuité de cette énorme production qui a sans doute coûté fort cher à l’Opéra de Paris, aurait dû être un formidable événement pour son rayonnement, mais se révèle être un désastre valant bien Azincourt, la Bérézina ou Sedan. Comme frappés par l’inanité de ce qui se déroule sur scène, le chef d’orchestre, Pablo Heras-Casado, et l’Orchestre de l’Opéra paraissent presque atones parfois, sans ferveur ni frémissement au cours de ces pages écrites pour donner la mesure de la chute des dieux.
Le Crépuscule des dieux / Götterdämmerung
Opéra de Paris-Bastille, le 18 octobre.
Puis reprise de l’ensemble du Ring des Nibelungen du 6 au 22 novembre 2026.




