Il faut bien passer aux aveux : de longtemps rétif aux scénarios abscons, ésotériques et alambiqués du sieur Nolan, votre serviteur s’était pourtant promis de traverser les deux heures et cinquante-trois minutes de L’Odyssée jusqu’au port d’arrivée de l’épopée cinématographique. Il a tenu bon jusqu’au moment où les survivants, transformés en porcs par la sorcière Circé, recouvrent leur apparence humaine. Dommage d’être sorti avant la fin du film, me suis-je laissé dire, car c’est, paraît-il, dans la seconde moitié que le barnum sous pavillon hollywoodien opère. N’importe : quoi de mieux qu’un retour aux sources, si ce blockbuster poussif en est l’opportunité ?

Parmi les rééditions ou éditions anciennes du texte homérique dont ce machin sur grand écran suscite le rappel, il y a celle de La Découverte, dans la traduction « moderne », au souffle ardent, qu’en fit le poète Philippe Jaccottet en 1955. Et puis aussi celle de Victor Bérard (1864-1931), millésimée 1924, laquelle, s’efforçant de restituer la chronologie originelle du voyage d’Ulysse, fait référence depuis un siècle. Elle est disponible en Folio. Mais on doit aux éditions Les Belles Lettres de reproduire à présent en un seul pavé de 500 pages les quatre volumes d’une édition rarissime de l’entre-deux-guerres, alors tirée à 145 exemplaires numérotés : cela donne un livre soigné comme on n’en voit plus guère en 2026, dans la matière d’un beau papier gaufré, orné d’une couverture titrée en lettres d’or sur fond bleu, facture d’un atticisme chic, que ponctuent ces fabuleuses illustrations et décors Art déco dus au peintre et graveur François-Louis Schmied (1873-1941), et que son fils Théo devait transposer en gravures sur bois, avant que Jean Saudé ne les rehausse d’or et d’argent au pochoir… Un entretien liminaire avec la regrettée Jacqueline de Romilly et une postface de feu Jean-Pierre Vernant agrémentent l’ouvrage.
Enfin, réunissant également l’intégrale des vingt-quatre chants de L’Odyssée, une autre édition prestigieuse vient de paraître chez Leluc sous l’aspect de ce qu’il est convenu d’appeler un « beau livre », mais cette fois dans la traduction délicieusement « fin de siècle » exécutée dans les années 1867-1868 par le poète parnassien féru d’Antiquité, Leconte de Lisle (1818-1894) – on lui doit aussi celle de L’Iliade. La couverture rigide, titrée en lettres d’or sur fond d’un délicat chromatisme vert-bleu, montre accroupi un Ulysse songeur, et Pénélope debout, enveloppée de voiles. Somptueux écrin grand format du texte fondateur de la culture occidentale, ici présenté dans une superbe maquette graphique, mais illustré, surtout, des merveilleux dessins néoclassiques de John Flaxman (1755-1826) et, pour quelques-uns d’entre eux, de Giovanni Buonaventura Genelli (1798-1868), artiste de moindre renom, Prussien de souche transalpine…


Odyssée, de Homère., 501p., traduction Victor Bérard, illustrations couleur de François-Louis Schmied. Les belles lettres, 2026.
L’Odyssée, de Homère, 384 p. grand format, traduction Leconte de Lisle, illustrations noir et blanc de John Flaxman. Leduc, 2026.

« Lorsqu’il fut de retour enfin / Dans sa patrie le sage Ulysse / Son vieux chien de lui se souvint / Près d’un tapis de haute lisse / Sa femme attendait qu’il revînt », chantait Apollinaire. Tout voyage a sa fin, quoi qu’en dise Desireless, dans le tube Voyage, Voyage : « Voyage, voyage, éternellement […] au-dessus des capitales, des idées fatales… et jamais ne reviens »… Mais pour commencer, il s’agit de partir !
Montaigne, avant que d’être l’édile de Bordeaux qu’on sait, itinéra « à sauts et à gambades » à travers l’Europe, en un temps où voyager n’était pas simple. C’est à cheval qu’il explore la Lorraine, l’Alsace, l’Allemagne, la Suisse et l’Italie, de septembre 1580 à 1581, prenant les eaux à chaque étape — car la maladie de la pierre le fait cruellement souffrir —, curieux de tout, s’entretenant, dans ses haltes, avec tout ce que les cités qu’il visite comptent de bourgeois cultivés, d’ecclésiastiques, de théologiens, voire de courtisanes…
Dans un autre volume édité aux Belles Lettres, le texte intégral de ce Journal du voyage en Italie par la Suisse et l’Allemagne, tel qu’établi naguère par feu l’érudit Charles Dédéyan (1910-2003), est reproduit avec scrupule dans ce beau français du XVIe siècle (sans compter une partie écrite en italien avec, en regard, sa traduction classique, due à Meunier de Querlon au XVIIIe siècle). Sur 150 pages, sous l’intitulé Mobile Montaigne, le grand spécialiste de la littérature de voyage à la Renaissance Frank Lestringant retrace, dans une passionnante introduction, les caprices de cet « hédonisme topographique » pratiqué par ce randonneur avant la lettre que fut Montaigne : « le premier élément » qui « tour à tour retarde et précipite les pas de Montaigne ou de son cheval […] est l’état des routes, qui détermine le confort et le rythme du voyage », sinon qu’ « à plusieurs reprises le voyageur change d’intention et de direction » selon des « “tropismes” diversement orientés ». Ainsi l’auteur savant nous permet-il de suivre le seigneur Michel Eyquem dans les accidents et les surprises de ses « mobilités douces », comme dit l’autre.
Journal de voyage, de Montaigne. 591p., Les belles lettres, 2026

C’est à une autre espèce de tribulations que nous convie Jean Rolin dans un petit livre captivant : La Traversée de Bondoufle. Le « jardin de l’Europe » qu’évoquait Montaigne s’est sacrément mité depuis. Constat sans appel de la destruction du paysage, cette odyssée pédestre entre rocades, chantiers, zones pavillonnaires, dans ces espaces fracassés où ce qu’il reste de la campagne s’interpénètre avec l’infini de la banlieue, est une épreuve tragi-comique où le narrateur nous entraîne, dans la périphérie d’Aulnay-sous-Bois, pour rejoindre à travers champs la Patte-d’Oie de Gonesse, « au sortir de la “zone d’activités” de Paris-Nord 2 ». Il semblerait que Bondoufle, bled minuscule de l’Essonne, figure ce mirage improbable que notre attentif pérégrin finira tout de même par atteindre, « juste après que l’on a laissé sur la gauche, au milieu de son parking arboré, le McDo implanté en bordure de la Francilienne ».
Implacable, d’une prodigieuse précision dans la vérité du détail topographique, la phrase elle-même déambule finement, savoureusement dans l’espace de la langue, avec une sorte de courtoisie déférente pour les mots et leur bon usage. Ainsi en va-t-il, par exemple, de l’itinéraire « qui devait me conduire à Frépillon : une localité dont le nom seul, évocateur du poisson qui frétille – du fretin – non moins que du papillon qui vient d’éclore, était à l’origine d’y aller voir. Sur cet itinéraire inversé, la principale nouveauté consiste à passer non plus par le camp rom mais par le lieu-dit les Boërs (avec un tréma sur le e, confirmant qu’il ne s’agit pas des colons néerlandais d’Afrique du Sud). » Si bien que ces marches infatigables dans la stérilité de cette « campagne, zébrée de voies rapides et de lignes à grande vitesse, grignotée par les zones d’activités et les déchetteries », mouchetée de ZAD, de parkings, de conteneurs, de derricks, d’enseignes, se donnent aussi pour une baguenaude caustique et pleine d’esprit dans les labyrinthes de l’idiome : « en contrebas de la voie, du côté droit, entre les HLM de Garges et les pavillons d’Arnouville, s’étendent des prairies, baignées par un cours d’eau aux berges cimentées, dont on aimerait pouvoir écrire qu’elles sont pues par des vaches, comme c’est le cas, si le dictionnaire ne nous assurait que ce participe passé du verbe paître n’était usité qu’en fauconnerie (d’ailleurs, à tout prendre, je préférerais écrire que ces prairies sont paissées [sic] par des vaches, plutôt que pues : sans compter que là où paître fait défaut, on a aussi la ressource de se tourner vers pâturer). » Voyage dans la mémoire littéraire, aussi bien, telle cette « vraie mare de campagne, pour le coup, de celles dont les eaux noires m’évoquent la fin de Mouchette, l’héroïne de Bernanos »… Autant dire que sur ces aires à l’abandon circule à tout le moins un vestige de civilisation : la plume exacte et pince-sans-rire de Jean Rolin.
La traversée de Bondoufle, de Jean Rolin. 208p. La Table ronde, 2026.

Comme quoi tout périple est d’abord un voyage intérieur. Rien ne l’atteste mieux que cette plongée capiteuse et nostalgique dans les entrailles de la capitale, où nous convie quant à lui Jean-Marie Rouart dans Paris est un roman, petit volume dont chaque « station », chapitre après chapitre, se fait l’exploration d’une tranche d’espace citadin à la faveur du ressouvenir. L’académicien, essayiste, romancier, journaliste et ancien patron de presse a maintenant 83 ans. Ces rues, ces quartiers sont le théâtre d’une vie qui s’achève, promise à se dénouer par l’accueil du « nouvel arrivant du Père-Lachaise », envisagé par anticipation : chapitre conclusif du livre. Dans cette prose élégante et diaprée qui n’est qu’à lui, l’arrière-petit-fils des peintres et collectionneurs Henri Rouart et Henry Lerolle, enfant d’une bourgeoisie déclassée dont saigne toujours la blessure dans l’âge avancé qui est le sien, Jean-Marie Rouart ne décrit jamais « les nuits chaudes de Montparnasse », la rue du Cherche-Midi, la place Saint-Sulpice, la villa Scheffer, la rue Saint-James, le « mirage du quai Conti » et j’en passe, que dans le dessein de se raconter, lui qui fut aussi, un temps, ce « passager clandestin de la rue de la Pompe », ou encore ce « bigame du quai de Bourbon » — pour reprendre les intitulés de ses chapitres. Mémoires en trompe-l’œil, ces itinéraires parisiens exhument, avec une force d’évocation puisée dans sa sensibilité à vif, ces « noms de lieux » chers à Proust comme la rémanence d’instants privilégiés : « Quand je traversais la rue Duroc, je retrouvais avec une sorte de soulagement le superbe VIIe arrondissement, berceau de ma famille et véritable éden perdu à jamais ». Et d’évoquer « l’avenue Duquesne où, quasiment au pied de l’abominable construction stalinienne du ministère de la Santé, était érigé un immeuble où mon arrière-grand-père, Henry Lerolle, avait eu son hôtel particulier ». Les mânes de l’intelligentsia d’une France disparue hantent ces adresses, comme si elles n’avaient jamais existé que pour abriter les (plus ou moins grandes) célébrités de jadis et naguère — d’André Gide à Michel Déon, de Pierre Perret à Robert Hersant, de Jean d’Ormesson à Michel Mohrt, de Gonzague Saint-Bris à Jean-Louis Scherrer, de l’avocat Thierry Lévy à Lionel Poilâne, fils du « Bonaparte de la farine et du levain » — pour ne citer qu’eux dans cet imposant répertoire.
Revisite intime d’un Paris perdu au prisme des haltes successives où le mémorialiste se souvient d’avoir posé ses malles, ce roman vrai ranime aussi les heures, les tropismes, les climats contrastés de sa ville idolâtrée : « Je découvrais peu à peu ce quartier de la Croix-Rouge dont une partie du charme tenait à la variété de ses commerces et de ses habitants avant que le coût exorbitant des loyers et du mètre carré n’en chasse définitivement les artisans, les petites gens qui vivotaient dans de minuscules boutiques, et n’en fasse un lieu monopolisé par le luxe, les marchands de chaussures qui y pullulent aujourd’hui ». Ailleurs : « Au coin de la rue d’Assas et de la rue du Cherche-Midi, un véritable boui-boui aux tables de formica, au zinc encombré de verres, accueillait pour le déjeuner tout ce que le quartier comptait d’ouvriers, de peintres en bâtiment et de fauchés de toutes espèces ». Ou encore : « Souvent avec les beaux jours — mais un froid raisonnable ne me décourageait pas —, j’allais m’attabler sur la terrasse du café de la Mairie, place Saint-Sulpice. […] Ou bien, le plus souvent, le regard dans le vide, mes yeux se dirigeaient vers la rue Férou. Elle n’avait pas changé depuis des siècles. Je n’avais aucun mal à imaginer le jeune Hemingway, vêtu de sa chemise à grands carreaux, surgissant de la rue pour emprunter la rue Bonaparte afin de se rendre à la brasserie Lipp, savourant d’avance le cervelas et la bière fraîche qu’il allait y déguster ». Perforé de ces portraits hauts en couleur, ce viatique pittoresque désenchanté réserve ses diatribes aux promoteurs de l’immobilier et à leurs complices : « On a fait des procès pour punir les grands responsables politiques coupables d’exactions et de crimes ; quand organisera-t-on de semblables tribunaux pour stigmatiser ceux, nombreux, qui, en toute impunité, ont massacré Paris ? »
Paris est un roman, de Jean-Marie Rouart. 163p. Gallimard, 2026.

C’est en feuilletant, dans un tout autre genre, le livre illustré de photographies C’était Paris en 1970 (Tallandier), qu’on mesure dès ses prémices l’ampleur du désastre accompli. Au printemps 1970, la mairie de Paris organise, en toute connaissance de cause, un grand concours photo : près de 3 000 participants arpentent la ville, appareil en main, pour immortaliser sur pellicule couleur ou noir et blanc l’espace urbain dans son état d’alors : vitrines, parcs, trottoirs, marchés, passants, trafic automobile, rien que des clichés d’ambiance, en extérieur. Pour ce concours municipal, la ville est divisée en 1 755 carrés, chaque photographe amateur — parmi les 15 000 inscrits, 2 800 candidats sont retenus sur dossier — tirant au hasard un carré à photographier. À l’issue, 110 clichés sont désignés vainqueurs, avec 1 000 francs pour les deux premiers prix. Boycottée par la presse, l’exposition de clôture prend place sur le site à l’abandon des Halles…
Paris avant la chute, Paris sous la pioche et le bulldozer — érection de la tour Montparnasse, destruction des pavillons Baltard, rasement des vieux quartiers de l’Est parisien, etc. Penché sur cet abondant corpus, Antoine de Caunes — il a 17 ans en 1970 — a fait sa sélection. « Que voit-on sur ces images ? » s’interroge-t-il dans son introduction, un demi-siècle après. « Les photos de rue composent l’immense majorité du fonds […]. Ce qui frappe, c’est la vétusté apparente et la noirceur des immeubles. […] La voiture est un autre élément omniprésent. […] Mais ce que l’observateur d’aujourd’hui accueille avec le plus d’émotion, ce sont, sans aucun doute, écrit-il, les photos de Parisiens et de Parisienses. » Leurs effigies, effectivement, y sont mises à l’honneur. D’un chromatisme éclatant (dans les nippes, les véhicules, les enseignes…), la capitale où « des retraités tapent le carton, la clope au bec, à quelques mètres — l’hygiénisme n’ayant pas encore frappé — d’enfants qui jouent au rodéo sur des chevaux à bascule », où l’on peut voir « à la terrasse d’un café, des jeunes rockers sapés selon les canons de l’époque, pantalons moule-burnes et chemises cintrées… », n’est pas encore cette ville-monde récurée, aseptisée, envahie de vélos, de touristes et de smartphones la dupliquant à l’infini sur les réseaux.
C’était Paris en 1970, d’Antoine de Caunes, avec Juliette Eyméoud et Jean-Marie Donat. 287p. Tallandier, 2026 (à paraître le 15 octobre).

Voyage dans un autre temps, vagabondage dans le capharnaüm d’un univers urbain à jamais disparu, ces Nuits d’octobre et autres textes sur Paris, dont Gérard de Nerval confia les courtes proses rhapsodiques à l’hebdomadaire d’actualité L’Illustration, de 1852 à 1855 — il se pend en janvier de cette année même ! —, ont l’heur de reparaître en format de poche, dans la collection « Petite Bibliothèque » des éditions Rivages. « Itinéraire divaguant où s’entrecroisent des orientations parfois contradictoires, dans la tradition du récit excentrique », comme le note Andrea Shellino dans sa jolie préface, cette déambulation « saturée de sensations et d’images », par le poète rêveur des Chimères ou de Voyage en Orient, investit curieusement la ville jusque dans ses périphéries, de la butte Montmartre à la route de Meaux ou Crépy-en-Valois, en passant par Pantin, Creil ou Pontoise. Un Grand Paris avant la lettre ? Une première bascule de ce qu’il est désormais convenu d’appeler les « mobilités » s’y déroule alors sous ses yeux, et pas forcément pour le meilleur : « le système des chemins de fer, écrit Nerval, a dérangé toutes les voitures des pays intermédiaires. Le pâté immense des contrées situées au nord de Paris se trouve privé de communications diverses ; il faut faire dix lieues à droite ou dix-huit lieues à gauche, en chemin de fer, pour y parvenir, au moyen des correspondances qui mettent encore deux ou trois heures à vous transporter dans des pays où l’on arrivait autrefois en quatre heures ».
Par contraste, pour rejoindre Saint-Germain, « le trajet n’offre que de l’agrément, et n’équivaut jamais, comme ennui ou comme fatigue, à une course d’omnibus. […] Quel voyage charmant ! Asnières, Chatou, Nanterre et Le Pecq ; la Seine trois fois repliée, des points de vue d’îles vertes, de plaines, de bois, de chalets et de villas »… Gérard réservera ses faveurs à Pontoise : « On y joue encore dans les rues, on cause, on chante le soir sur le devant des portes » ; à Chantilly qu’il faut voir « l’été, par un splendide soleil, en passant à grand bruit sur ce beau pavé qui résonne », et où « tout est préparé là pour les splendeurs princières et pour la foule privilégiée des chasses et des courses »… Que nous voilà loin des émeutes de sauvageons encouragées par quelques politiciens incendiaires…
« Au-dessus des vieux volcans / Glissent des ailes sous le tapis du vent… », poétisait encore en chanson Desireless : de fait, l’éternité du voyage domine de haut les éruptions urbaines.
Les nuits d’octobre, et autres textes sur Paris, de Gérard de Nerval. 96p. Rivages, 2026 (à paraître le 22 octobre).
Les nuits d'octobre: et autres écrits sur Paris
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