Drieu a beaucoup baisé, aimé une seule fois, et s’est déshonoré pour toujours. Dans La Rédemption, Jean-Noël Orengo raconte comment ce fasciste et collaborateur a sauvé de Drancy son ancienne épouse, juive.

J’ai toujours vu en Drieu la Rochelle une sorte de Scott Fitzgerald français. L’un sombra dans l’alcool, l’autre dans le fascisme : la postérité semble plus clémente aux ivrognes qu’aux possédés de la politique. Tous deux furent de cette génération perdue qui se raccrocha tantôt aux femmes, tantôt au champagne, tantôt aux idéologies qui poussèrent sur les charognes de la Grande Guerre. Dans le cas de Drieu, ce fut tout ça. Et plus encore.
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Cet « homme couvert de femmes » n’a connu qu’un seul grand amour dans sa vie. C’est en tout cas ce que pense Jean-Noël Orengo, auteur de ce roman incarné et excitant, nerveux autant que lyrique, passionnant parce que passionné. Au départ de celui-ci, il y a cet amour de jeunesse entre Colette Jéramec, juive parisienne de la grande bourgeoisie, et Pierre Drieu la Rochelle, jeune homme d’une famille désargentée et désunie, mais promis à une brillante carrière quelque part entre la politique et la littérature. L’avenir est bien plus tortueux : écrivain reconnu mais jamais célébré, il s’abîme à la fin des années 1930 dans l’antisémitisme avant de sombrer dans la collaboration active avec l’Allemagne nazie. Il se suicide finalement un jour de mars 1945, plus proche de Staline que d’Hitler. Voilà pour les grandes lignes maintes fois répétées, et qui ne permettent jamais d’atteindre l’homme de chair, de sang et d’encre qu’était Drieu. La Rédemption y parvient grâce au don d’écriture de Jean-Noël Orengo qui épouse l’âme et les vies de Pierre et de Colette, dans leur violence et leur beauté.
Un amour au cœur des ténèbres
Les biographes n’accordent souvent que quelques lignes à un événement capital dans l’existence de cet étrange tandem : plus de vingt ans après leur divorce, Drieu se démènera, fera tout son possible et obtiendra la libération de Colette et de ses deux enfants, incarcérés au camp de Drancy en 1943. Lui, le fasciste, le collaborateur, l’admirateur du IIIe Reich, sauvera la résistante, la Juive, et peut-être aussi le souvenir éternel d’un amour aussi étrange que superbe. Autour de ce nœud de paradoxes, c’est toute la vie d’une époque – le métier de médecin de Colette, les surréalistes, l’amitié pour Aragon et Malraux, les obsessions politiques destructrices – qui prend corps sous la plume de cet écrivain charnel.
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Orengo fait de Drieu, ce consommateur de putains, une putain lui-même, un prostitué fasciné par le luxe de l’appartement des Jéramec, boulevard Haussmann. Pierre est le meilleur ami du frère de Colette. L’allure de ce grand blond aux yeux bleus, quelque peu rimbaldien, amateur exalté de Nietzsche et de Barrès, ses qualités intellectuelles et son charme, agissent d’abord vivement sur André Jéramec avant qu’il lui présente sa sœur qui « apprécie d’être la mascotte de cette bande de garçons qui prétendent connaître les femmes et la vie, mais sont tout aussi démunis qu’elle, peut-être plus, devant les choses du corps. » Ce livre est aussi une histoire de corps qui vivent, marchent, touchent, souffrent et couchent. C’est ce qui rend ce récit historique si prégnant, si frontal. Orengo continue d’interroger avec une sensualité nerveuse l’idée du mal et de la rédemption chez un être qui s’est vautré dans ses rages en les écrivant, et s’est anobli par ses actes.
La Rédemption, Jean-Noël Orengo, Grasset, 2026, 416 pages.





