La star hollywoodienne et notre starlette de la téléréalité récemment décédée avaient de nombreux points communs. A la fin de leurs parcours respectifs, appartenant à tout le monde, les deux femmes ne s’appartenaient plus vraiment…
Loana, Marilyn… juste un prénom, et c’est tout un univers qui surgit comme par enchantement : rose bonbon, glamour, avec paillettes, fourrures, boas de plumes, robes de soirée couvrant ou découvrant une épaule, un sein, des cuisses… C’est un visage lisse et parfait, aux lèvres entourant un sourire éclatant qui dit oui à la vie avec insouciance. C’est un kaléidoscope d’images, d’interviews, de photos, parfois mises en scène, ou volées, souvent. Cinq mois après la disparition de l’ancienne lofteuse et à l’occasion de son anniversaire, TF1 a interrogé sa mère Violette, rouvrant ainsi une séquence consacrée à la diva niçoise. Le 9 septembre, Violette témoignait à nouveau sur le plateau de Cyril Hanouna pour tenter de renouer avec sa petite-fille Mindy, la fille de Loana. Beaucoup ont vu dans sa fin tragique la conclusion aussi prévisible que pathétique de la vie d’une junkie qui s’était rêvée starlette de télé-crochet; d’une provinciale ingénue, montée à la capitale avec ses illusions, et qui a fini broyée par un monde du showbiz carnassier.
Pourtant, cette vision est par trop réductrice pour saisir le destin d’une étoile qui a explosé dans la voûte médiatique, mais dont la lumière brille encore dans le cœur de beaucoup de Français. A son évocation, flotte dans l’air comme un soupçon de tristesse qui donne envie de s’attarder; celui d’une pureté évanouie, d’une candeur trahie que l’on cherche en vain du regard autour de nous.
Comme par un chassé croisé céleste, deux semaines après sa mort débutait une exposition à la Cinémathèque française célébrant les 100 ans de la naissance de Marilyn Monroe. Et à un demi-siècle d’écart, on ne peut qu’être frappé par les similitudes des trajectoires de ces deux pin-ups qui ont mis des millions de spectateurs en émoi. Au-delà de leurs splendeurs et misères, on peut s’interroger sur les réactions extrêmes suscitées par ces courtisanes des temps modernes et, en définitive, sur ce qu’elles révèlent de nous-mêmes.
« I don’t want to be rich, I want to be wonderful »
Cette citation de Monroe, en une d’un Vogue de 1958, résume toute la magie des deux vamps. Jeunes filles sorties du ruisseau après une enfance terrifiante, dans l’ombre d’une mère défaillante aux prises avec un mari violent et enchaînant les séjours en hôpital psychiatrique, leurs débuts rappellent un conte de fées. Livrée à elle-même dès 16 ans, Marilyn travaille comme plieuse de parachutes; nous sommes en 1942. Repérée par des photographes militaires, ses débuts de mannequin sont malgré tout poussifs : n’est-elle pas couronnée « reine honoraire » du Festival des artichauts de Castroville en 1948 ? Au même âge, Loana est déjà aspirée dans les entrailles de la nuit et paie son loyer en se produisant comme danseuse dans des bars. Puis, de film en film ou par la télé-réalité, elles se trouvent toutes deux hissées au firmament de la célébrité.
En 1952, Marilyn fait la une du magazine Life qui titre « Celle dont parle le tout Hollywood ». Elle tourne dans des films qui deviendront des classiques, tels que Niagara et Les hommes préfèrent les blondes (1953), puis Sept ans de réflexion (1955) où figure la scène culte de sa robe blanche soulevée par une bouche de métro. Au début des années 1960, elle est au sommet de sa gloire : en 1962, elle chante à John F. Kennedy, avec qui on lui prête une liaison, l’inoubliable « Happy birthday to you, Mister President », qui fait d’elle une icône mondiale.
L’ascension de Loana est encore plus fulgurante. « J’ai vécu trop vite ce que les gens rêvent de faire », confie-t-elle un jour : à sa sortie du loft, suivi par 12 millions de spectateurs, une foule en délire l’ovationne sur l’avenue de la Grande-Armée. Sa vie bascule, à l’instar de Cendrillon, avec qui elle aime à se comparer : « ma productrice, c’est ma bonne fée et le loft, ma baguette magique », affirme-elle parfois.
Et, de fait, à partir de ce jour, les projets se succèdent : elle pose pour un calendrier, lance sa marque de vêtements puis sort son album qui combine reprises, comme La Madrague de BB, et romances grenadines d’adolescente. Sa musique ne se distingue guère par une grande originalité mais elle est entraînante, les mots sont justes et le clip de Comme je t’aime, évoquant un bal masqué onirique, montre que sa beauté et sa présence scénique n’ont rien à envier à une Lady Gaga ni à une Mylène Farmer. Il y a ensuite le défilé de Jean-Paul Gaultier qui, prenant le contre-pied de son image de bimbo, la vêt d’une tenue épurée noire et fluide, presque monacale, inspirée du style bouddhiste ; le couturier avait-il perçu les démons qui la tourmentaient ?
En 2007 est créé son parfum. Le nez Vincent Schaller explique alors : « J’ai traduit sa soif de vie par un duo de fruits pétillants, la « Mara des bois » et la pastèque. J’ai aussi incorporé une note gourmande rigolote, la barbe à papa (…) sur un moelleux lit de muscs et de boutons de rose » : bref, tout Loana dans un flacon. Et comme une fragrance qui monte à la tête, elle envahit alors toutes les couvertures de magazines (on en compte au moins 80 !), tous les écrans. Même Edouard Balladur avoue être fan.. c’est dire !
Une autre part du mythe tient à un épisode : celui de la piscine dans le loft, bien sûr, où une étreinte avec Jean-Édouard fait décoller définitivement l’audimat de l’émission. Et pour cause : l’ambivalence de cette scène est extrêmement troublante, frisant la pornographie et demeurant malgré tout très spontanée et innocente. Elle rappelle les récits pastoraux d’autrefois racontant les amours d’un berger et d’une bergère, jeunes et beaux, qui s’aiment dans le courant d’une source à l’abri d’un vallon moussu. Dans un accès de puritanisme qui n’a rien de gaulois, la presse à scandale a tenté à tort de présenter cette scène comme outrageuse; or le malaise ne vient pas de l’acte en soi, c’est le dispositif même de l’émission qui se court-circuite, faisant du spectateur « le troisième en trop ». La piscine, c’est aussi l’archétype biblique de Suzanne au bain, pure et sensuelle, des baigneuses qui peuplaient les toiles de Courbet ou de Cézanne; c’est bien sûr le bleu envoûtant du film de Jacques Deray (1969), où plongent les tourtereaux Delon et Schneider ; et c’est enfin et surtout la dernière séance photo de Marilyn sur le tournage de La situation ne peut plus durer (1962), qui restera inachevé.
De manière générale, c’est bien l’ambivalence de Loana qui est désarmante. Impossible à classer dans une catégorie, à réduire à un rôle, elle est entière; à la fois petite fille timide et femme fatale, fragile et dévastatrice, agissant à l’instinct, selon son cœur. Comme Marilyn, elle aime tout le monde et voit le meilleur en chacun. Dans sa dernière interview, Marilyn raconte d’ailleurs apprécier les salutations sympathiques des éboueurs qui la croisent le matin devant chez elle : « Pour moi c’est un honneur… J’aime les ouvriers, les étudiants. Les soldats. » Pareil pour Loana qui, dedans ou dehors du loft, est la même : elle ne joue pas, elle vit. Comme si, des noirceurs insondables de son passé, jaillissait une lumière irrésistible.
Une môme éprouvée par la vie
La route de Marilyn et Loana est en effet semée de peines, de leur enfance misérable à leur fin tragique. Comme toute légende, leur existence est nimbée d’une aura de mystère, à l’instar de leur mort qui reste largement inexpliquée, mêlant hypothèses de règlements de comptes, voire de complot, aux brumes des paradis artificiels.
Il faut dire que la jeunesse de Loana, évoquée plus haut, avec un père violent et une mère absente, n’a pas été tendre. « On s’en remet mal, lors des fêtes de Noël ou ce genre de choses », laisse-t-elle un jour échapper. Ensuite, elle aurait fait de mauvaises rencontres : compagnons violents, agents sans scrupules qui n’ont de cesse de la dépouiller et, hélas bien souvent, de la molester. A la fin de leur vie, les deux idoles se trouvent chacune enfermée dans un huis clos toxique : Marilyn avec Eunice Murray, une gouvernante pieuse, rigide et puritaine, désignée par son psychiatre le Dr Ralph Greenson qui soigne le tout Hollywood; et Loana avec une certaine Sophie, qui aurait exercé une emprise sur elle. L’hystérie continue même après leur disparition, avec les demandes extravagantes de fans réservant les sépultures voisines de celle de Marilyn, ou la tentative de vol des cendres de Loana à sa mère par la décidément fort lunatique Sophie.
Tristes destinées que celles de ces femmes vénérées par les foules et pourtant si seules et mal-aimées une fois les projecteurs éteints. Hélas, avant elles, leurs grandes sœurs Edith Piaf ou, dans la littérature, Nana de Zola, furent elles aussi portées aux nues avant d’être consumées sur l’autel des passions collectives. On peut également citer Eva Perron, canonisée de son vivant par le peuple argentin avant de partir à 33 ans seulement; le surnomaffectueux que lui donnait sa mère la flaca c’est-à-dire « la maigrichonne », n’est du reste pas sans rappeler celui de la petite Loana, « Miette », dont elle a fait le titre de son autobiographie (Elle m’appelait Miette, 2001).
Mais la grande fêlure que partagent ces femmes, c’est celle de la maternité impossible : les fausses couches et avortements successifs de Marilyn, ainsi que la petite fille d’une Loana trop démunie pour l’élever et qu’elle a dû confier aux services sociaux sans pouvoir jamais la retrouver ensuite.
« Les gens veulent tous un morceau de vous, ils vous arrachent des morceaux … et je ne pense même pas qu’ils s’en rendent compte », constatait avec amertume Marilyn peu avant sa mort. Comme si, en appartenant à tout le monde, elles ne s’appartenaient plus vraiment, au point d’être contraintes de renoncer à ce qu’il y a de plus intime et de plus précieux dans la vie d’une femme, son enfant. Ironie cruelle du sort, la mère de Loana travaillait au foyer de l’enfance, comme pour réparer cette blessure primale, mais cela n’a pas empêché cette maternité ravagée de se transmettre de mère en fille. Elle les poursuit à l’instar d’un fatum, comme le montre le message, mentionné en introduction, adressé par Violette à sa petite-fille Mindy.
C’est sans doute la part d’ombre que portait Loana, qui hantait ses nuits et qu’elle tentait d’oublier en se réfugiant dans l’alcool, les drogues et les divers traitements qui n’ont fait qu’accentuer encore sa fragilité et ses accès de mélancolie.
Ecran du non retour
Comme dans le western Rivière du non retour (1954), où Marilyn partage la vedette avec le viril et taiseux Robert Mitchum, il semblerait bien qu’une fois franchi le seuil du loft, Loana ne soit jamais vraiment revenue de derrière l’écran. En atteste cette déclaration de sa mère Violette en août dernier : « à la fin je me disais : la télé me la rendra jamais, elle ne sortira jamais de ce putain d’écran ».
Et c’est aussi l’impression ressentie par deux témoins de son infortune. Lors d’un échange entre Jean-Edouard et Loana sur le plateau de Cyril Hanouna à l’occasion des 20 ans de l’émission, celui-ci tient un discours très éloigné de celui du goujat insensible, rôle qui lui avait été attribué d’office dans le loft. Bien au contraire, il y fait montre, d’une part, d’une sincère admiration pour Loana : « je trouve son parcours assez malheureux, regrette-t-il devant elle, visiblement ému, parce qu’il y avait quand même un chemin qui était tracé qui avait l’air plutôt magnifique ». D’autre part, il semble profondément affecté par sa descente aux enfers. Quand on lui demande si ses mésaventures lui ont fait de la peine, il répond sans hésiter : « Mais bien sûr. » Aussi, il l’invite à se mettre en retrait des médias le temps de se reconstruire : « pour le rétablissement sur le long terme, [venir sur un plateau télé], ce n’est pas du tout la meilleure des choses.» Un avis partagé par l’animateur de Loft Story Benjamin Castaldi, lui aussi présent ce soir là. En somme, tous les deux ont été parmi les rares qui ont tenté, de manière certes maladroite mais avec une compassion véritable, de la protéger de cet écran dont ils sentaient bien qu’il allait la dévorer.
Et, de fait, la question se pose de savoir si Loana n’appartenait pas à la télévision. C’est comme si son masque de lofteuse avait fusionné avec son propre visage et comme si la mort télévisuelle équivalait pour elle à une mort physique. D’ailleurs ce masque avait été en partie modelé artificiellement, pour elle comme pour Marilyn, par le recours à la chirurgie esthétique afin de correspondre à la perfection en 16/9 et sur papier glacé. C’est ce qui explique le comportement anorexique de Loana dans le loft, rapporté par l’animateur, qu’elle n’a probablement pas cessé après sa sortie.
On peut également s’étonner du constant soutien matériel apporté à Loana par la société de production de Loft Story, qui lui payait son loyer suite à ses déboires financiers : Alexia Laroche-Joubert, ancienne directrice d’Endemol, déclarait à ce propos que « Loana faisait partie de [sa] vie depuis 2001, [qu’elle] [s’]occupait d’elle depuis 25 ans.» On peut imaginer que le motif ne se limitât pas à de la pure charité; tout simplement, le loft avait créé Loana, qui était devenue sa créature. Néanmoins, ce destin tragique livré au public dans les médias, dont elle est restée prisonnière, n’explique pas l’ampleur du déferlement d’amour mais aussi, nous allons le voir, de haine, qu’elle a suscité.
En effet, avec 25 ans de distance, il faut prendre la mesure du raz-de-marée qu’elle a provoqué chez le public français. Angela Lorente, la directrice de casting de Loft story, se souvient : « Ça a été une folie incommensurable, les journaux démarraient par ça. La soirée à l’Étoile qu’on avait organisée, c’était LA folie, s’anime-telle, avant de conclure : la France est tombée amoureuse de Loana. » Et en visionnant les images de sa remontée en voiture de l’avenue de la Grande-Armée, on perçoit la vague de ferveur d’une foule venue aussi nombreuse – voire plus selon certains – que pour la victoire des Bleus trois ans plus tôt. Commentant les 11,7 millions de téléspectateurs réguliers de l’émission, l’animateur Benjamin Castaldi renchérit : « on faisait 90% des 15-24 ans, plus jamais on refera ça.»
Le dernier carnaval
Pour comprendre le « phénomène Loana », on ne peut faire l’économie d’un détour par l’univers du carnaval. En effet, Loft Story, tremplin de sa notoriété, en réunit tous les ingrédients. Ils sont au nombre de trois. Tout d’abord, l’inversion des valeurs, opérée dans le loft par l’omniprésence des caméras et l’existence du confessionnal; dès lors, la vie intime est montrée à la vue de tous, les émotions sont révélées et le quotidien de jeunes gens, sélectionnés pour leur caractère extraverti et parfois incompatible entre eux, prend une dimension extraordinaire. Ensuite, comme le carnaval, le loft crée les conditions d’une fusion du groupe : lieu restreint, temps restreint et, on l’a dit, toutes les émotions de tout le monde sont tout le temps montrées, voire exagérées par l’effet loupe des caméras, des micros et les commentaires des médias. Enfin, la troisième et dernière caractéristique du carnaval est l’intensité, favorisée par la spontanéité des lofteurs, l’émission elle-même qui les incite à se mettre en scène, et un bar à disposition pour, s’il le fallait encore, désinhiber les joyeux colocataires.
Déjà lorsqu’elle dansait dans les boîtes de nuit, Loana était familière du registre subversif et spectaculaire du carnaval. Dans le loft, elle s’ y sentait à l’aise et ne s’en est pas éloignée après la fin du programme. Décrite par ses amis comme « excessive en tout », elle a continué son show dans sa vie publique sur scène et sur les réseaux sociaux. Au fil du temps, son apparence même alterne une plastique plantureuse parfaite et un corps difforme, rappelant les lois physiques de l’univers rabelaisien : tantôt obèse, tantôt étique sous l’effet des substances qu’elle absorbait, se gonflant et se dégonflant, elle subit des métamorphoses au gré de ses périodes d’amélioration ou de rechute. Son dernier livre Si dure est la nuit, si tendre est la vie (2018) illustre les balancements aux extrêmes qui ont rythmé son existence.
Le télescopage de sa personnalité avec le public a lieu précisément dans ce registre carnavalesque. Rappelons-le, depuis les origines de l’humanité, le carnaval a toujours rempli une fonction cathartique en extirpant des profondeurs des corps et des âmes, lors d’une séquence intense et transgressive, leurs émotions les plus intimes, les plus puissantes et les plus inavouables. Rituel vital de toute société, mais parfois empêché ou frelaté par le régime politique ou les normes morales du temps, il est seul à même de purger le corps social de ses rêves secrets, angoisses ou turpitudes. A cet égard, le carnaval permet un voyage dans notre inconscient individuel et collectif. Le loft, c’était ce voyage.
Ainsi, en regardant les lofteurs, c’est nous-mêmes que nous observions. On le sait, Loft story est la version française de l’émission néerlandaise Big Brother. A l’image du panoptique de Bentham au XVIIIème siècle, elle offre une vision totale de nous-mêmes, sans laisser dans l’ombre le moindre recoin. Elle expose notre version non-censurée et a l’attrait inquiétant de nos penchants profonds, des pires comme des meilleurs. Ce dispositif hypnotique fascine autant qu’il suscite l’effroi et la honte. C’est pourquoi, dès le début du Loft, les réactions au programme sont radicales : accusations de voyeurisme, de télé-poubelle, déversement d’ordures devant les studios ou encore menaces de mort adressées à l’animateur. Le verdict tombe : on ne badine pas avec les démons des Français.
Et dans ce carnaval endiablé, repris en continu par la déesse aux cent bouches, Loana nous a montré le pire qu’un être humain peut redouter : sa détresse absolue, celle de sa famille réduite en miettes, celle de la fille-mère abandonnée, de la jeune femme amoureuse rejetée par son amant d’un soir et, plus tard, le cruel spectacle de sa déchéance inexorable.
Mais elle nous a aussi montré le meilleur : la beauté, l’innocence, la vie. Plus encore, c’est une inébranlable foi en la vie qu’elle a incarnée. Elle y croyait. Elle croyait que les miracles existent, que tout est possible, qu’elle, la petite danseuse des cabarets sombres de la côte cannoise, parviendrait à mettre toute la France à ses pieds. N’oublions pas que son enfance résume à elle-seule la tragédie d’une douce France fracassée par la mondialisation. Avec un père pompiste devenu chômeur et violent et une mère désemparée, travailleuse sociale réduite un temps à dormir dans sa voiture, vole en éclats le modèle de la petite classe moyenne paisible. On trouve naturellement, dans son histoire, des facteurs individuels liés à la personnalité de ses parents, mais son environnement est malgré tout symptomatique d’un déclassement généralisé, qui n’a fait que s’amplifier au cours des décennies suivantes. Une situation qui, à nouveau, n’est pas sans rappeler celle de Marilyn dans l’Amérique d’après-guerre.
Malgré cette adversité, Loana non seulement croyait en sa revanche sur la vie, mais elle l’a obtenue : quand elle défile, majestueuse et inaccessible, sur le podium de Jean-Paul Gaultier, c’est tout le gratin de la mode, du cinéma et même les femmes de milliardaires, qui la contemplent d’en bas. Loana, c’est le bug du système, le French dream. C’est l’espérance en talons compensés.
A n’en pas douter, cette victoire magnifique lui a gagné le cœur des Français. Elle a fait vibrer en eux la corde sensible, longtemps restée muette, de la réussite, de la joie espiègle et des lendemains pleins de promesses. Avec son triomphe, les humbles sont récompensés, les chemins jonchés de ronces se dégagent, les portes s’ouvrent; et même le ciel devient plus haut. Mais, paradoxalement, le succès de Loana est aussi ce qu’on ne lui a pas pardonné.
De la chute à la rédemption
On le sait, les foules sont enclines aussi aux passions tristes. Et il leur arrive de brûler les idoles adorées la veille. Par jalousie, et parce que l’audace et le talent d’une personne leur renvoient parfois en creux le reflet de leurs tendances pusillanimes et de leurs insuffisances, que celles-ci soient réelles ou supposées. Partant, on imagine facilement que certains ont regardé la chute de Loana avec satisfaction. Suite à sa disparition, la journaliste Constance Vilanova, autrice d’un livre sur la télé-réalité, écrit alors sur son compte Instagram : « on t’a regardée sombrer comme un spectacle. Tentatives de suicide, hospitalisations psychiatriques, overdoses, violences, précarité. À chaque fois, les médias étaient là. Pas pour t’aider. Pour vendre. Et nous, on regardait. Tu es devenue une bête de foire que l’on observe sombrer comme pour se rassurer qu’ici tout va bien ».
L’animateur Benjamin Castaldi, quant à lui, dénonce le travers collectif consistant à se divertir des malheurs de Loana. Il estime que « la vérité, c’est qu’on est tous un peu responsables. Parce qu’on a tous regardé. Parce qu’on a tous commenté. Parce qu’on a tous, à un moment, détourné les yeux quand ça devenait trop dur ». Après avoir été pendant sept ans l’objet de l’admiration du public, Loana est devenue la cible de moqueries et d’un intense déchaînement de haine. Et elle n’est pas parvenue à sortir de cette spirale infernale, où son moindre faux pas était épié et exploité pour l’attaquer dans les médias, compromettant ses chances de retrouver un équilibre.
Au-delà des mauvaises rencontres, l’appareil médiatique a joué un rôle actif dans sa chute. L’émission TPMP, en particulier, a plus d’une fois organisé un lynchage public de la jeune femme, notamment en 2024 où la chaîne a été sanctionnée par l’ARCOM pour « atteinte claire à la dignité de Loana ». Ce qui n’a pas empêché l’animateur de se féliciter le lendemain d’une audience record de 1,9 millions de téléspectateurs.
Mais outre le plaisir malsain à livrer au public le spectacle de sa déchéance matérielle et physique, n’y aurait-il pas, derrière ces campagnes visant à ternir son image, une volonté de la remettre à sa place, dans les bas-fonds d’où la télé-réalité l’avait extraite ? Car l’acharnement à décrire par le menu tous ses revers, la disponibilité en abondance de drogue dans son appartement dont elle disait ne pas savoir d’où elle provenait et le lâchage brutal qu’elle a connu dans ses divers projets laissent penser que sa carrière artistique a été abrégée volontairement.
Sans parler de complot, on peut très bien envisager que son personnage libre, très populaire et échappant à tout contrôle était devenu encombrant et ait pu susciter un consensus hostile dans le milieu des médias, qui a conduit à son éviction progressive. Partant, compte-tenu des fragilités de Loana sus mentionnées, quoi de plus facile que de la déstabiliser par une campagne très défavorable ou de l’inviter à des soirées douteuses. Devenue toxicomane et affaiblie, il était dès lors aisé de lui couper l’accès à de nouveaux projets sous prétexte qu’elle n’était pas fiable. Là encore, Marilyn a connu, elle aussi, ce traitement punitif : ses cachets étaient des dizaines de fois inférieurs à ceux des autres actrices en vue et les studios l’ont boudée pendant de longues périodes. Dans le cas de Loana, la malice consistait à faire en sorte qu’elle croie que sa dégringolade était uniquement de son fait, alors que toutes les conditions de sa chute avaient été créées préalablement. Comme au temps du stalinisme, où l’on exigeait des « ennemis du peuple » qu’ils fassent leur autocritique avant leur exécution : les stars passent, le star-système demeure.
Mais retournons un instant là où tout a commencé, dans le loft : « Qui sera le couple idéal, c’est vous qui décidez », claironne la voix-off du générique. Après tout, si on rembobine l’aventure de Loana au début, avant ses années fastes et sa descente aux enfers, ne peut-on imaginer un scénario où Jean-Edouard et elle sortent tous les deux vainqueurs du loft, où il l’épouse et lui fait trois ou quatre autres enfants, dans une piscine ou ailleurs? Justement non.
Rappelons-le, Loana entre dans le loft propulsée par une force considérable, avec sa rage et sa revanche à prendre sur la vie. S’il y a certes une part de lâcheté dans le comportement de Jean-Edouard, la cause première de sa prise de distance pourrait être ailleurs : ce dernier a très bien senti qu’il était face à un phénomène qui le dépassait complètement. D’ailleurs, après les présentations au début de Loft Story, il confesse lui-même face caméra qu’il la trouve « trop tout ».
Elle était inarrêtable. A ses côtés, il aurait fallu un cow-boy de la trempe de Robert Mitchum, celui qui donne la réplique à Marilyn dans Rivière du non retour, lui frictionne les pieds et veille sur elle après l’avoir sauvée des rapides. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y eut pas de Mitchum en puissance chez Jean-Edouard… Mais c’était un rôle intenable dans le loft, où on attendait de lui d’être le DJ cool et enjôleur de la bande. Détail intéressant, dans l’émission des 20 ans après évoquée plus haut, c’est comme si le cow-boy protecteur qui sommeillait en lui s’était enfin réveillé. En se montrant soucieux des épreuves traversées par Loana et en l’incitant à se retirer des plateaux, il rappelle du reste le geste de Mitchum à la fin du film : alors que Marilyn chante dans un saloon devant un parterre de poussiéreux soupirants en santiags, il la ravit de la scène et la ramène chez lui, laissant le public médusé. Dans l’épisode de TPMP, l’attitude de Jean-Edouard part d’un noble sentiment et on peut regretter que Loana n’ait pas suivi son conseil. Mais cette tentative de sauvetage arrive trop tard. En vingt ans, la vie les a séparés.
La seconde raison expliquant le dénouement du loft est la mentalité de la France de 2001. Rappelons que dans le jeu, c’est le vote du public qui décide du choix des gagnants. A la différence des années 1960, où elle adulait BB et Johnny, l’opinion française n’a alors plus le même élan ni le même optimisme. L’euphorie des Trente Glorieuses s’est envolée et la mondialisation est passée par là : le chômage a enjambé la barre des 10%, les banlieues sont dévastées par l’insécurité, les campagnes par la vache folle et par la concurrence déloyale de pays voisins. Dans ces conditions, la France n’a plus envie de croire aux contes de fées et le joli couple Loana-Jean-Edouard, déjà déséquilibré par nature, n’a pas la préférence des téléspectateurs. Ils optent pour le duo amical Loana-Christophe. Pas vraiment glamour et plus terre à terre, ce choix est celui de la prudence et des intérêts bien compris, où les deux gagnants s’apparentent davantage à deux associés ayant conclu une bonne affaire avec le jeu.
Finalement, Loana a conquis le public par son naturel et sa féminité. Pour l’animateur Castaldi, « elle n’était pas un personnage, elle était une femme, une vraie, avec ses fêlures, sa douceur, sa fragilité à ciel ouvert. Et c’est précisément pour ça qu’on l’a aimée (…) son visage fait partie de notre histoire collective. » Elle réveillait chez les gens leur part lumineuse, la plus authentique et candide dans un monde désenchanté. Mais, hélas, Loana a été rattrapée par son ombre et celle des autres, qu’ils projetaient sur elle. A un certain point de sa vie, la foi lui a fait défaut; comme une Marie-Madeleine qui aurait manqué son rendez-vous avec Dieu, mais dont la grâce et le courage ouvrent la voie à la rédemption.
La France, quant à elle, a découvert dans le loft une héroïne à laquelle elle n’était pas prête. Loana a ravivé à la fois ses espérances de gloire et ses angoisses de déclassement. Pendant sept ans, elle a incarné une jeunesse et une beauté insolentes, ignorant le marasme ambiant et les codes impitoyables du monde du spectacle. En définitive, sa mère avait raison : Loana n’est jamais sortie du loft. Et nous non plus, d’ailleurs. Elle nous y attend, nous offrant son sourire confiant, à chaque fois que nos anges ou démons viendront nous taquiner. Enfin, une chose est sûre. Loana, Marilyn ont bel et bien gagné leur pari : dans nos cœurs, vous resterez toujours wonderful !



