Causeur est allé voir hier soir le spectacle du politologue
C’est dans une salle de deux cents places à moitié vide que le politologue Thomas Guénolé s’élance dans son seul-en-scène, tel Zorro, un cavalier qui surgit hors de la nuit. Il veut raconter son périple au sein de la flottille qui rêvait de briser le blocus maritime de Gaza. D’entrée de jeu, il annonce la couleur : son aventure sera « la guerre d’Espagne de notre époque ». Pendant près de deux heures, accompagné par un jeu de lumières furtif et clignotant, il déploie son talent pour dramatiser des histoires sans enjeu, décrire l’épouvante qu’il ressent face à des situations sans danger, donner à de simples anecdotes des airs d’épopée. Ainsi, il pousse jusqu’au bout la dramatisation de péripéties, depuis la séance d’entraînement avant l’embarcation, au début officiel de l’aventure en tant que « pirate des mers ».
Une flotte hippie
Bien volontiers, il confesse que l’assemblée qui l’accompagne au bord de la croisière est faite « de gauchistes et de punks à chien », personnages dont il vante « le courage extraordinaire ». Parmi eux, des « révolutionnaires » de tous types. Par exemple Tabea, éboueuse suisse par vocation, qui « croit et aime son métier », virée de son travail pour avoir « trop parlé de la Palestine », qui embarque à bord du bateau en tant que spécialiste des déchets. Joe « le musulman pratiquant » qui dort dans le même lit que lui, et avec qui les blagues sur leurs potentielles nuits torrides s’enchaînent à longueur de journée. « Nous sommes une flotte de hippies et nous en sommes fiers », insiste-t-il, des étoiles dans les yeux, avec la naïveté touchante d’un enfant de cinq ans. Arrive enfin cet instant suspendu dont un extrait a été révélé sur internet en avant-première. Celui dans lequel il s’émeut de la voûte céleste, qui s’illumine en pleine mer… « Chaque nuit je pouvais voir la lumière… La première fois que j’ai vu ça, j’étais tellement ému que j’en ai pleuré », confesse-t-il, après une seconde de silence pour accentuer la portée dramatique. Et bien sûr, nous pleurons presque avec lui.
À hauteur d’un enfant, peu enclin à s’arracher à lui-même, Thomas Guénolé incarne le personnage principal de sa pièce. Il est le protagoniste principal de bout en bout. Thomas Guénolé scénarise sa vie et se voit en résistant. A mesure que le récit s’installe, le spectateur s’enfonce dans les pensées profondes du politologue, faites d’idéal et d’angoisse, de romantisme naïf et de simplification politique. Il y a les méchants israéliens d’un côté, les gentils palestiniens de l’autre. Et puis, dans son imaginaire, il y a toutes ces peurs, ces catastrophes auxquelles il est convaincu d’avoir échappé. « J’aurais pu perdre un doigt », explique-t-il au moment du cordage, « j’aurais pu » être tué par des soldats israéliens, assure-t-il au moment de l’arrêt du bateau, il « aurait pu » toutes sortes de choses, tandis que l’expédition s’est terminée comme prévu : par un retour à l’envoyeur, c’est-à-dire une expulsion vers l’aéroport direction chez lui.
Torture
Autre question : dans la présentation de la pièce, Thomas Guénolé affirme avoir été torturé par les soldats israéliens. Qu’a-t-il subi exactement ? Il le détaille dans son spectacle, à savoir, des « privations de sommeil », c’est-à-dire qu’il n’a pas pu dormir la nuit lorsque l’équipage a été arrêté en attendant d’être renvoyé à la maison. Ces monstres sadiques d’Israéliens venaient la nuit allumer la lumière des cellules par intermittence, ce qui vaudrait pour lui les pires sévices de Guantanamo ! Il raconte ce bruit des chiens qui circulaient dans les couloirs la nuit et qui éveillait chez ses amis de combat des peurs insoupçonnées… Tout cela qui est, selon le droit international, assimilé à de la torture, affirme-t-il…
Et puis, il y a bien sûr l’armée des drones, racontée comme dans Star Wars, qui est apparue une nuit, alors qu’ils étaient encore sur le bateau. Une preuve supplémentaire, selon Guénolé, que l’armée israélienne a craint son embarcation au plus haut point – sinon pourquoi monopoliser trois drones pour les surveiller ? Clou du spectacle : l’armée israélienne a piraté les communications du bateau en diffusant du Abba, à plusieurs reprises, ce qui a réveillé brutalement notre héros. « Une annonce sadique », explique-t-il. Abba, dont les chansons viendront accompagner la fin du spectacle, preuve qu’elles ne demeurent pas pour lui si traumatisantes. Bref, Thomas Guénolé va bien, il a beaucoup d’histoires à raconter et une imagination débordante. En tant qu’acteur ou scénariste, il peut tenter sa chance à Hollywood.
Dans cette analyse psychosociale, Charles Rojzman voit dans les chiffres de l’enquête IFOP / Ecran de Veille sur les musulmans et l’islamisme le révélateur d’une grave fracture anthropologique dans la jeunesse autour de la question de l’autorité.
Le révélateur Ifop
Le dernier sondage Ifop consacré en grande partie aux jeunes musulmans de France a suscité une surprise qui n’aurait pourtant pas dû en être une. Les chiffres, froids en apparence, disent pourtant quelque chose d’une brûlure : une défiance massive envers la nation française et les institutions de la République, un attachement croissant à des normes religieuses identitaires, la relativisation de la violence politique, et un sentiment de distance — sinon d’hostilité — vis-à-vis de la société environnante. Tout ce que les sociologues décrivent depuis des décennies comme un “malaise des banlieues” ou un “déficit d’intégration” apparaît, dans ce sondage, sous un jour en réalité bien plus profond : une fracture anthropologique autour de la question de l’autorité.
Ce sondage ne mesure pas seulement des opinions : il révèle une crise de l’inscription dans le monde commun, chez une partie de la jeunesse arabe et musulmane née en France. Il laisse affleurer une demande paradoxale — à la fois rejet et besoin d’autorité — qui traverse les réponses des jeunes interrogés. On ne se méfie autant d’un ordre que quand on en ressent la perte. On ne rêve autant d’une autorité absolue que lorsqu’on n’en a jamais éprouvé la forme légitime.
La question n’est donc pas seulement sociopolitique. Elle est symbolique, au sens le plus profond : celui du père, de la loi et de la transmission.
La jeunesse assoiffée d’autorité
Le mal-être d’une partie importante de la jeunesse musulmane— qu’elle vive au Maghreb, au Proche-Orient ou en France — ne peut être compris sans prendre en compte la crise profonde de la figure paternelle, autrefois centrale dans l’architecture familiale et dans les hiérarchies symboliques.
Une double crise : l’absence et l’excès
Dans de nombreuses familles, le père est absent : – physiquement, parce qu’il travaille loin, qu’il se désengage, qu’il ne trouve plus sa place dans la société ; – symboliquement, parce qu’il est déclassé, silencieux, réduit au rôle de survivant plutôt que de transmetteur. Il n’est plus celui qui protège, enseigne ou incarne la dignité. Il flotte en marge du foyer. À l’inverse, dans d’autres familles, le père est bien présent mais sous une forme autoritaire, brutale, dépourvue de légitimité intérieure. Il impose par la force ce qu’il ne peut transmettre par la parole. Il incarne non pas la loi, mais la domination.
Ces deux figures — l’absent et le tyran — sont les deux faces d’un même effondrement : celui d’une autorité qui n’est plus intériorisée, comprise, admise. Une autorité qui ne fait plus grandir.
Une crise universelle, mais exacerbée ici
Il serait faux de voir dans cette crise un trait spécifique aux sociétés musulmanes: il s’agit d’un phénomène mondial, lié à l’individualisme moderne, à l’effacement des institutions, à la disparition des rites. Mais ce qui, ailleurs, s’est fait lentement, s’est produit dans le monde arabe et musulman sous forme de rupture violente, sans médiation culturelle. L’État postcolonial n’a pas su remplacer l’autorité des structures traditionnelles. L’école n’a pas su transmettre. La religion, dans sa version institutionnelle, a été affaiblie ou instrumentalisée.
Dans ce contexte, la jeunesse se retrouve sans repères stables, oscillant entre rejet viscéral de l’autorité et désir d’une autorité forte (parce qu’elle manque terriblement).
Le besoin d’une autorité de substitution
Ce manque constitue le terreau psychologique de la radicalisation. Le jeune homme — privé de loi intérieure — cherche une loi extérieure. Non pas seulement du sens : un maître. Non pas seulement une explication : une appartenance. Il veut se soumettre pour exister.
Plus l’autorité réelle s’effondre, plus l’autorité rêvée devient séduisante. L’autorité perdue se mue en autoritarisme fantasmé.
L’usage politique du vide paternel
Il ne s’agit pas seulement d’une crise familiale ou psychique. Ce vide a trouvé, depuis vingt ans, une exploitation politique méthodique.
Une disponibilité psychique pour la soumission idéologique
Un jeune dépourvu d’autorité intériorisée : – doute de lui-même, – se sent coupable sans savoir de quoi, – cherche des repères extérieurs, – veut trouver, dans l’obéissance, la délivrance de l’incertitude.
Cette disponibilité est un capital politique. Ce que l’islamisme radical a compris, mieux que personne, c’est que le manque d’un père réel rend désirable la figure d’un père idéologique.
Le père idéalisé : produit politique
Le prédicateur, le “grand frère”, l’imam radicalisé jouent ici un rôle essentiel : ils incarnent le père que le jeune n’a pas eu. Ils parlent avec assurance. Ils tracent des frontières simples. Ils donnent une fierté immédiate. Ils disent ce qu’est un homme, ce qu’est un traître, ce qu’est un ennemi. Ils redonnent la sensation d’exister.
Ce n’est pas la religion qui attire, mais la paternité symbolique qu’elle promet.
La loi extérieure comme compensation à l’absence de loi intérieure
La charia — dans sa version simplifiée et fantasmée — devient la loi qui remplace la loi intérieure manquante. Elle règle l’existence dans ses détails, interdit, sanctionne, purifie. Elle évite l’angoisse du choix, la difficulté d’être soi.
Il n’y a là aucun mysticisme : c’est une réponse psychique compensatoire transformée en instrument politique.
Le ressentiment transformé en arme
L’islamisme sait convertir la honte intime — la honte de ne pas exister — en ressentiment politique : « Si tu souffres, c’est que l’Occident te nie. » « Si ton père n’a pas su t’élever, c’est que la France l’a humilié. » « Si tu n’as pas de place dans le monde, c’est que les autres t’en ont privé. »
Le jeune individu se sent soudain délivré : sa crise personnelle devient une injustice collective. Sa douleur privée devient une vengeance politique.
La communauté radicale comme famille de substitution
Dans les quartiers où les structures sociales se sont effondrées, l’islamisme offre : – un cadre, – des frères, – des devoirs, – une hiérarchie, – un territoire.
C’est une famille politique pour fils sans père. C’est une paternité collective pour individus errants.
La République absente du champ symbolique
Le drame français est que la République a cessé d’être une figure symbolique suffisamment forte pour incarner l’autorité. Elle proclame des droits, mais oublie la loi. Elle promet l’autonomie, mais ne donne pas toujours les conditions pour l’acquérir. Elle invite à la fraternité, mais ne crée plus de récit commun. Dans ce vide, d’autres récits s’installent — plus anciens, plus simples, plus violents.
L’autoritarisme comme antidote à la démocratie fragile
Plus la démocratie valorise l’autonomie qu’elle ne transmet pas, plus les individus en manque d’autorité sont tentés par l’autoritarisme. Le radicalisme prospère sur la carence éducative, psychique et politique laissée par la modernité.
Au fond, la radicalisation n’est pas d’abord un projet religieux ou politique : c’est une vengeance contre l’abandon. Le jeune ne veut pas détruire la France : il veut détruire l’insupportable sentiment d’avoir grandi seul.
L’enjeu civilisationnel : restaurer une autorité légitime
On ne luttera pas contre la radicalisation en surveillant les mosquées ou en multipliant les discours républicains. Il faut reconstruire ce qui a été brisé : une autorité légitime, transmise, intériorisée. Une société ne tient pas par la force de ses lois, mais par la solidité de ceux qui les portent. L’absence du père n’est pas une question privée : c’est la question politique centrale du temps présent.
Selon notre contributeur, la « seinesaintdenisation » désigne le fait que certains quartiers en France reproduisent les dynamiques d’entre-soi, de replis communautaires et de désorganisation socio-économique observées dans le 93. Il explore ici les sources du phénomène, et esquisse d’inquiétantes perspectives. « Lorsque l’on a décidé de répartir l’immigration sur tout le territoire pour éviter les ghettos, on a reproduit les conditions initiales du 93: une installation rapide, dans des zones fragiles, de populations déracinées mais solidaires entre elles, renforcées par un sentiment collectif, par une histoire, par un héritage invisible… » explique-t-il.
Il faut revenir en arrière, loin derrière les tours grisâtres et les rodéos nocturnes, à une époque où le chouf et le barbu n’existaient pas, où le narco-caïd et la voilée intégrale ne décidaient pas de l’éducation des enfants, où la Seine-Saint-Denis n’était pas encore ce laboratoire social devenu symbole. On imagine mal aujourd’hui ce qu’était ce territoire au milieu des années 1950 : une banlieue ouvrière encore rouge de ses drapeaux communistes, sillonnée de rails, d’usines, de terrains vagues, de baraques de chantier et de villages industriels en pleine mutation. Rien à voir avec le décor que l’on connaît.
Pourtant, c’est là, précisément là, que s’est joué quelque chose de décisif pour l’histoire française contemporaine.
Les premiers Algériens arrivés en nombre ne venaient pas pour transformer un territoire ; ils venaient pour travailler. Mais la France, sans le comprendre, avait créé les conditions d’un entre-soi massif. L’industrie appelait une main-d’œuvre abondante, et les municipalités ouvrières, généreuses, voyaient dans ces travailleurs des frères de lutte, pas des étrangers. On logeait les hommes dans des foyers, des baraques, des barres neuves encore odorantes de ciment frais. En quelques années, la Seine-Saint-Denis devint le cœur battant de l’immigration algérienne en métropole. Ce qui n’était qu’un flux devint une masse, et ce qui n’était qu’une présence devint un tissu.
C’est dans cet espace dense, fragile, encore informe, que le FLN trouva son terrain idéal. Le mouvement indépendantiste, qui menait sa guerre de l’autre côté de la Méditerranée, comprit très vite que la diaspora en métropole était une force stratégique. Il s’y implanta non comme une association militante, mais comme une autorité. Dans les cafés, les usines, les foyers, les appartements surpeuplés, il exerçait son contrôle avec une minutie qui surprend encore aujourd’hui les historiens. On ne parlait pas d’intégration, encore moins d’assimilation : on parlait de fidélité. Le FLN n’avait qu’une ligne, simple et implacable : un Algérien devait rester Algérien, même en France. Rester entre les siens. Ne pas se mélanger. Ne pas se fondre. Ne pas se perdre.
Ainsi, avant même que la République n’essaie de transmettre sa culture, un autre système s’était imposé : une discipline communautaire, héritée du combat indépendantiste, qui interdisait l’assimilation non seulement par rejet culturel, mais aussi par impératif politique. Une résistance identitaire avant l’heure, qui survivrait bien après la fin des hostilités.
Puis vint 1962. Officiellement, la guerre prenait fin. Officieusement, une autre histoire commençait.
Ce qui est moins connu, c’est que cette emprise n’a pas disparu avec l’indépendance. Beaucoup de responsables FLN ne sont jamais repartis. Ils se sont mués, non plus en chefs politiques de la lutte, mais en notables : figures respectées, souvent craintes, occupant une place entre diplomatie communautaire et renseignement officieux. Les consulats algériens ont servi de relais. Ils connaissaient les familles. Ils savaient qui vivait « à la française » plus qu’à l’algérienne. Ils savaient qui, parmi les jeunes hommes, risquait de « se perdre ». Et dans les villages d’origine, au bled, les vacances pouvaient tourner au tribunal moral. Un homme trop occidental, trop français, trop assimilé y trouvait parfois des regards chargés, des remarques lourdes de sous-entendus :
« Ne t’oublie pas. »
« N’oublie pas d’où tu viens. »
« On parle de toi, là-bas, on sait ce que tu fais à Paris. »
Le message était clair.
L’assimilation n’était pas seulement mal vue : elle était surveillée, empêchée, punie.
Les pères restés seuls firent venir leurs femmes, leurs enfants, leurs frères, leurs cousins. Les quartiers se recomposaient non plus selon les logiques du FLN, mais selon les réseaux du village et de la famille. Les espaces de survie politique devinrent des espaces de vie quotidienne. La figure du militant s’effaçait ; celle du notable, du grand frère, du commerçant communautaire prenait le relais. Et dans cette continuité sans rupture, l’idée essentielle demeurait : l’assimilation n’était pas naturelle, elle n’était pas souhaitable, elle n’était pas envisagée. Le quartier devenait un prolongement de l’origine, non un tremplin vers la France.
Pendant ce temps, la population européenne quittait doucement les lieux. Ce n’était pas un exode, pas encore, mais une fuite silencieuse, sans slogan ni colère, motivée par ce qu’on appelle aujourd’hui l’insécurité culturelle : ce moment où l’on se rend compte que ce qui nous entoure n’est plus exactement ce que l’on connaissait. Les commerces de quartier fermèrent les uns après les autres. Les bistrots où l’on discutait rugby servirent les derniers demis. Les librairies ne trouvèrent plus de lecteurs. À la place, d’autres commerces apparurent, porteurs d’autres repères, d’autres langues, d’autres rythmes.
Dans ces espaces appauvris, délaissés par les classes moyennes, montèrent lentement d’autres forces. Les caïds prirent la place laissée vacante par les partis, les associations, l’État lui-même. Ils organisèrent la vie comme le FLN organisait autrefois la discipline : protection, arbitrage, sanctions, redistribution. L’économie parallèle suppléa l’économie déclinante. Le religieux, souvent dans sa version la plus stricte, trouva dans cet entre-soi un terrain idéal pour diffuser une morale qui consolida davantage encore la séparation.
La Seine-Saint-Denis était devenue un système, avec ses lois internes, ses zones d’autorité, ses codes, ses frontières. Un monde dans le monde.
Et c’est ce monde, né de circonstances historiques précises, que l’État a ensuite contribué – involontairement – à disséminer ailleurs. Lorsque l’on a décidé de répartir l’immigration sur tout le territoire pour « éviter les ghettos », on a reproduit les conditions initiales du 93 : une installation rapide, dans des zones fragiles, de populations déracinées mais solidaires entre elles, renforcées par un sentiment collectif, par une histoire, par un héritage invisible. Ce que le 93 avait mis trente ou quarante ans à construire, d’autres communes l’ont développé en dix ou quinze.
Partout où les ingrédients se sont alignés – faible présence des classes moyennes, départ progressif des habitants stables, concentration d’une même origine, effondrement des commerces traditionnels, apparition de trafics – le modèle 93 s’est reconstitué avec une facilité déconcertante.
Non pas parce que les populations le voulaient. Non pas parce que les élus l’avaient prévu. Mais parce qu’un système social, lorsqu’il est suffisamment puissant, se réplique comme une structure vivante.
La Seine-Saint-Denis est devenue une matrice, non par fatalité, mais par logique. Et quand on transporte la matrice, on transporte la forme qu’elle produit.
Le reste du pays n’a pas « attrapé » le 93.
Il en a été ensemencé. Il était question de « répartir les difficultés » !
Voilà pourquoi, aujourd’hui, certaines villes moyennes ressemblent à La Courneuve des années 1970, certains quartiers ruraux à Montreuil des années 1980, certains ensembles périurbains à Aubervilliers des années 1990.
On ne copie pas un modèle ; on en reproduit les conditions.
Et lorsque les conditions sont là, le modèle suit.
On appelle aujourd’hui cela, faute d’un meilleur terme, la « seinesaintdenisation » du pays. Non pas une contagion, mais une translation : le déplacement silencieux d’un monde social d’un territoire vers un autre. Et il ne s’agit pas seulement d’une mécanique sociologique ; il y a derrière cela des intentions politiques clairement identifiables. D’abord celles du FLN, dont l’objectif initial était de maintenir la diaspora algérienne soudée, fidèle, imperméable à l’assimilation – un impératif stratégique prolongé bien après 1962. Puis celles d’une partie des élus locaux, qui ont vu dans le tissu indigéniste émergent une base électorale stable, disciplinée, captive, structurée par des relais communautaires. Enfin, la couardise de l’État, qui n’a jamais osé affronter ce système et qui, par confort idéologique autant que par peur d’embrasement, a fini par considérer qu’il fallait le reproduire ailleurs, au nom de cette chimère technocratique : « répartir les difficultés ».
La Seine-Saint-Denis n’est plus un département : elle est devenue une forme, un schéma reproductible, une grammaire sociale qui s’écrit partout où les mêmes phrases démographiques, économiques et symboliques se mettent en place. La France entière, par pans entiers, commence à parler ce dialecte-là : un langage fait de départs, d’entre-soi, de replis, de trafics, de codes tacites et de loyautés parallèles.
La « seinesaintdenisation » n’est pas l’extension d’un lieu : c’est l’essaimage d’un monde.
C’est une bombe à fragmentation démographique, culturelle et anthropologique.
Le président américain Donald Trump réclamera jusqu’à 5 milliards de dollars en justice pour un montage vidéo trompeur diffusé dans l’émission Panorama.
Pendant longtemps, les Britanniques l’ont affectueusement surnommée Auntie, la vieille tante. Depuis quelques années, celle-ci commençait à radoter, tentant d’imposer, à l’heure du thé, un narratif de gauche à la fois woke, communautariste et palestiniste. Elle vient d’être prise en flagrant délit de mensonge en attribuant à Donald Trump, qu’elle abreuve de sa haine, des propos qu’il n’a jamais tenus. Pendant que toute la sphère progressiste s’affaire à la sauver, elle est bien entrée en phase terminale et, avec elle, une vision du journalisme faite de véracité, de talent et de neutralité.
2012 : l’affaire Jimmy Savile
Jusqu’à il y a une quinzaine d’années, la BBC était l’incarnation la plus aboutie de ce qu’était le Royaume-Uni ou, plus précisément, l’Angleterre : une langue et un accent châtiés, des gentlemen discutant en costume-cravate de l’actualité de Premiers ministres souvent issus des rangs conservateurs, des rencontres à Wimbledon entrecoupées d’interminables matches de cricket, une couverture paternaliste des informations en provenance des pays du Commonwealth, une bienveillante complaisance à l’encontre la famille royale qui, déjà, commençait à s’entredéchirer, enfin des plans sur les centres-villes désolés de Burnley, Liverpool ou Oldham et sur les campagnes brumeuses du Kent, du Somerset ou du Norfolk.
Cette image d’Epinal s’est depuis lors effritée, sans que l’on sache exactement à quand cela remonte, peut-être depuis qu’a éclaté l’affaire Jimmy Savile en 2012. Cette année-là, le présentateur-vedette de la chaîne, décédé quelques mois plus tôt, fut accusé de centaines d’agressions sexuelles, y compris sur mineurs, profitant de son incommensurable notoriété pour commettre les pires atrocités. La BBC tenta d’étouffer l’affaire, en vain, et dut ensuite reconnaître un « problème culturel » au sein de l’entreprise.
Y’a pourtant déjà Al-Jazeera !
Depuis, elle ne s’en est jamais vraiment remise et les scandales se sont accumulés: couverture du conflit israélo-palestinien en usant d’une rhétorique proche de celle du Hamas, critique de la politique d’asile des gouvernements conservateurs, dévoilement des données bancaires de Nigel Farage… Même le présentateur de Match of the Day Gary Lineker, ancien footballeur international que l’on croyait au-dessus de tout soupçon, fut contraint de quitter son poste après avoir partagé une vidéo antisémite sur ses réseaux sociaux.
Et la semaine dernière arriva donc le scandale de trop. En assemblant différentes parties d’un discours de Donald Trump, les enquêteurs du magazine Panorama, ont fait accroire que le président américain avait activement incité ses partisans à prendre le Capitole en janvier 2021. Le montage grossier était aussi trompeur – ou fake dans le jargon des journalistes admis – et pouvait théoriquement avoir une influence négative sur les relations entre le Royaume-Uni et les Etats-Unis – Donald Trump a, par ailleurs, confirmé qu’il réclamerait jusqu’à 5 milliards de dollars de dommages et intérêts.
Conscients des manquements les plus élémentaires à la déontologie, le directeur général de la BBC et la patronne de l’information ont rapidement démissionné. Si les médias de droite n’ont pas manqué de critiquer les biais idéologiques de la Beeb – son autre surnom -, celle-ci s’est trouvée d’ardents défenseurs. Ainsi, dans un réflexe corporatiste et politiquement orienté, Polly Toynbee, éditorialiste au Guardian, a tenté de rejeter la responsabilité sur… Donald Trump et les adversaires de la gauche, les accusant de s’en prendre au journalisme. Mais plus personne n’est dupe : au Royaume-uni, comme d’ailleurs en France, en Belgique et à peu près partout, l’audiovisuel de service public, vivant de généreuses dotations publiques, n’est plus qu’une machine à propagande qui peine de plus en plus à masquer son véritable dessein, celui de recracher au visage d’une société qui n’en veut pas une tisane progressiste et multiculturelle.
Chaque mois, le vice-président de l’Institut des libertés décode l’actualité économique. Et le compte n’y est pas.
Il existe encore des entrepreneurs français qui créent de la valeur, malgré les nombreux obstacles que l’État et ses fonctionnaires mettent en travers de leur route. Dans notre pays, on dénombre ainsi plusieurs « licornes », ces start-up dont la valorisation dépasse le milliard d’euros : Mistral (intelligence artificielle ; 11,8 milliards d’euros), Doctolib (interface Web pour les soignants ; 5,8 milliards), Back Market (produits reconditionnés ; 5,2 milliards), Contentsquare (analyse de données numériques ; 5,1 milliards), Sebia (diagnostics médicaux ; 5 milliards), Quonto (banque en ligne ; 4,4 milliards). Formidablement inventives et dynamiques, elles savent affronter un environnement particulièrement hostile. Hélas, il n’est pas du tout sûr que cela dure.
D’autres entrepreneurs français, plus nombreux malheureusement, échouent. Deux exemples illustrent bien les difficultés rencontrées par les innovateurs désirant mener à bien leur projet dans notre pays. Ils sont particulièrement tristes, car ils ressemblent à l’échec commercial de Concorde. D’abord la société Carmat, créée dans les années 1990 par le professeur Alain Carpentier et le capitaine d’industrie Jean-Luc Lagardère. Elle produit 500 cœurs artificiels par an. L’homme d’affaires Pierre Bastid en est devenu récemment le premier actionnaire. Pour sauver l’activité, il a besoin de 150 millions d’euros. Comme il ne les trouve pas, il risque la liquidation judiciaire. Second exemple, la société VoltAero, pionnière de l’aviation légère hybride électrique. Son premier modèle, le Cassio 330, était arrivé à enregistrer 280 précommandes. Il devait être mis en service en 2026. Las, l’entreprise, créée par Jean Botti, ex-patron de l’innovation chez Airbus, est à présent en redressement judiciaire.
La déclaration d’économiste la plus stupide de la décennie a probablement été prononcée par Sandrine Rousseau, députée écologiste et ancienne enseignante-chercheuse à l’université de Lille, lorsqu’elle a indiqué en 2021 « préférer des femmes qui jettent des sorts plutôt que des hommes qui construisent des EPR » (on voit immédiatement qu’elle a tout compris à la question énergétique, en particulier la nécessité de disposer d’électricité nucléaire quand il n’y a plus ni vent ni soleil). Reste qu’Éric Lombard, qui vient de quitter le poste de ministre de l’Économie, n’est pas mal placé non plus au palmarès des déclarations stupides. Charles Gave, le président de l’Institut des libertés (et actionnaire principal de Causeur), en a sélectionné trois. La plus ahurissante : « Il va falloir que les entreprises françaises s’habituent à gagner moins d’argent. » La plus incompétente : « Le nombre de fonctionnaires n’est pas un problème. » La plus idéologique : « On n’est pas un pays libéral, on est un pays d’État. » Nassim Taleb, très grand auteur américain (à qui l’on doit Le Cygne noir) qualifie ce type de paroles d’ « educated yet idiot », ce qui en français signifie « diplômé mais bête ».
Emmanuel Macron s’est félicité que la France soit selon lui « un pays solide, doté d’une bonne solvabilité, qui génère d’excellentes recettes fiscales », dans les colonnes de la Frankfurter Allgemeine Zeitung, le 1er octobre. Il reconnaît toutefois que « nous n’avons pas encore résolu la question des finances publiques ». C’est bien normal puisque, à l’heure où les États-Unis et la Chine se livrent une bataille technologique et tarifaire de premier plan, nos dirigeants débattent de l’impôt Zucman.
La France ne devrait pas taxer davantage les « riches ». Telle est la position d’Agnès Verdier-Molinié, directrice de la Fondation iFRAP. Si on part du revenu disponible brut des ménages français, et que l’on fait la somme des impôts directs et des cotisations sociales qu’ils payent, on constate que le taux de prélèvement moyen qu’ils supportent est de 28,4 %. Pour les 10 % des contribuables les plus aisés, le chiffre est presque deux fois supérieur : 54,2 %. Pour les 0,1 % les plus riches, il grimpe à 55,2 %. Résultat, selon l’OCDE, les 10 % des ménages les plus riches du pays assurent à eux seuls 76 % de la recette annuelle de l’impôt sur le revenu, soit 63 milliards sur un total de 83 milliards. L’absence de débat sérieux sur un sujet aussi essentiel explique que de telles remarques, aussi stupides que fausses, soient proférées sur les bancs de l’Assemblée nationale. En attendant, la totalité des pays européens ont abandonné les taxes confiscatoires : l’Allemagne, la Suède, le Danemark, l’Autriche et les Pays-Bas. Mais en France, on préfère vivre dans la démagogie fiscale, relayée par La France insoumise et le Rassemblement national. Ces partis ont tort, car l’impôt n’a pas à être moral, mais utile et efficace.
Une dizaine de grands groupes du CAC 40 empruntent de l’argent sur les marchés financiers à des conditions plus favorables que les bons du Trésor. C’est le signe très clair de l’inquiétude grandissante des investisseurs devant notre politique budgétaire. Une inquiétude confirmée par la dégradation, le 17 octobre, de la note de la France par l’agence S&P. D’habitude, dans un pays donné, un État se finance pour moins cher que les entreprises, car il est considéré comme plus solvable et moins risqué. Sans surprise, la dizaine de sociétés tricolores qui parviennent à s’endetter à un taux plus bas que les pouvoirs publics ont un volume d’activité important à l’étranger. Il s’agit d’Airbus, Axa, Air Liquide, Euronext, Legrand, LVMH, Sanofi et Schneider Electric.
La France présente pour la première fois une balance agricole déficitaire (même en tenant compte des vins et spiritueux), alors qu’elle était le deuxième plus grand exportateur de produits agricoles au monde il y a trente ans. Quand le coût horaire moyen d’un salarié agricole s’élève à 12,80 euros en France, il est de 0,74 euro au Maroc. Ce n’est pas très compliqué de comprendre d’où vient le problème. Tous ceux qui insultent Bernard Arnault toute la journée devraient savoir que les exportations de LVMH représentent 50 % des exportations agricoles de la France.
La Ville de Paris pulvérise tous les ratios prudentiels. Les dépenses courantes progressent plus vite que l’inflation et, malgré la forte augmentation de la taxe foncière de 62 % ainsi que la hausse des droits de mutation, la dette de la municipalité atteindra le chiffre record de 11,6 milliards fin 2026. La Mairie ne cesse de gonfler ses effectifs (55 000 fonctionnaires contre 41 000 il y a vingt-cinq ans), alors que la population parisienne diminue. Pire encore, les subventions financent en partie des associations aux objectifs contestables, comme « Les ruches pour les femmes leaders à Tandjouaré » ou des officines d’activistes de gauche radicale, qui prônent la désobéissance civile. Il est temps de mettre fin à cette gabegie.
Les diplômés qui quittent la France sont de plus en plus nombreux. Selon Ipsos BVA, 9 % de nos jeunes ingénieurs partent travailler à l’étranger une fois leur diplôme obtenu. Et 21 % d’entre eux réfléchissent à l’idée de s’établir hors de France. Dans un pays où on a formé des armées de sociologues, il est curieux qu’aucun d’entre eux ne cherche à analyser convenablement la grande spécialité nationale qui consiste à exporter des bac +7 et importer des bac -7.
La polémique n’a pas pris une ride. Elle s’est même refait une jeunesse. Le film de Bertolucci avait choqué la morale à sa sortie en 1972. Il est aujourd’hui interdit de projection. Oubliée la beauté de Marlon Brando et de Maria Schneider, il n’y en a que pour la dérangeante plaquette de beurre.
Le 15 décembre 2024, la Cinémathèque française, dans le cadre d’un hommage rendu à Marlon Brando, prévoyait de projeter Le Dernier Tango à Paris, du réalisateur italien Bernardo Bertolucci (1941-2018). Il n’y aura pas de projection ce jour-là, ni sans doute avant longtemps, de l’œuvre désormais interdite d’écran par la nouvelle et puissante entreprise de censure généralisée qui prétend gouverner l’ensemble de notre « production culturelle ».
Personnes éclairées
Anne-Cécile Mailfert dénonce au micro de France Inter « ce monument du patriarcat cinématographique » qui « fait passer nos viols pour de l’art et du divertissement ». Néanmoins, elle ne condamne pas le film aux oubliettes, elle suggère d’accompagner chacune des projections d’une « contextualisation ».
On jugera l’intention sans doute un peu bétate : elle s’inspire de Chloé Thibaud qui souhaitait s’assurer de la réception correcte du film par une « prise en charge morale » du spectateur afin de prévenir tout risque d’égarement : « Je ne prône pas la “cancel culture”, mais la “contexte culture”, c’est-à-dire l’accompagnement des œuvres “problématiques”. J’ai proposé des solutions, notamment d’accompagner la projection du film d’une table ronde, d’une conférence, mais qui donnerait la parole, évidemment à des personnes qui sont éclairées sur les questions de genre. »
Quand les « problématiques » passent les bornes, les limites sont dépassées !
Un peu de beurre dans un monde de brutes
LeDernier Tango connut d’abord un autre scandale, de dimension planétaire, à sa sortie, en 1972. La cause, une sodomie violente, heureusement feinte, à laquelle Marlon Brando contraignait sa partenaire. Une plaquette de beurre détournée de son usage habituel fixa la scène dans les mémoires… En Italie, le réalisateur fut déchu de ses droits civiques.
Brandolâtre extatique, j’assiste à la première séance. Les images du générique, les portraits de Lucian Freud et d’Isabel Rawsthorne par Francis Bacon, la musique de Gato Barbieri… Je consens à tout d’emblée, je subis l’envoûtement de Brando, vêtu d’un manteau de cachemire couleur miel, errant sous le viaduc du pont Bir-Hakeim, égaré, douloureux. Je pénètre, derrière le couple que le hasard (ou la nécessité tragique ?) a formé avec cet homme (Paul) et une jeune femme ravissante, aux joues pleines d’adolescente acidulée (Jeanne), dans un superbe appartement presque vide, nimbé d’une lumière tendre et crépusculaire. Arrive la surprise du beurre. Elle me navre par son inutilité provocatrice. Elle encombre inutilement un récit que hantent la perte, le manque et la mort. La brutalité musculeuse de Brando rend vaine la figure du sodomite sournois, qui brouille toutes les ondes de l’œuvre. Je persiste à voir deux êtres qui s’étreignent, oublieux du monde, sans identité, organisant dans la pénombre une fête sexuelle toujours recommencée.
C’est en 2004, par un documentaire, Il était une fois… Le Dernier tango à Paris, une enquête menée par Serge July et Bruno Nuytten, que je connus les conséquences de tout cela sur la vie de Maria Schneider, la vérité de ses larmes à l’écran. Elle ignorait tout de l’intention de son partenaire dans cette séquence réglée entre Brando et Bertolucci, lequel recherchait l’effet du choc, « la rage et l’humiliation » sur les traits de son visage[1].
Et l’on ne parlera plus que du beurre ! Et Jessica Chastain pourra faire part de son dégoût sur le réseau X, en 2016 : « À tous ceux qui ont aimé le film, vous regardez une jeune fille de 19 ans en train d’être violée par un homme de 48 ans. Le réalisateur a planifié l’agression. Ça me rend malade. »
Je me refuse à voir ici la perpétration d’un crime sexuel.
Il l’aime, elle non plus
Pourtant, Pauline Kael (1919-2001), dans le New Yorker, et Roger Ebert (1942-2013) dans le Chicago Sun-Times, deux très perspicaces et fameux critiques, ont encensé le film, et avec quels solides arguments ! Roger Ebert ne dissimule pas son émoi : « L’une des plus grandes expériences émotionnelles de notre époque, […] seul Marlon Brando, parmi tous les acteurs vivants, pouvait en incarner le rôle principal. Qui d’autre peut jouer avec autant de brutalité et exprimer une telle vulnérabilité et un tel besoin ? Car le film parle de besoin ; de la terrible soif que son héros, Paul, éprouve d’être touché par un autre cœur humain. »
Secouez cet homme avec un peu de vivacité, il en sortira plus de larmes que de sperme.
Pauline Kael témoigne de son ravissement : « Le Dernier Tango à Paris fut présenté lors de la soirée de clôture du Festival du film de New York, le 14 octobre 1972 : cette date devrait devenir un jalon dans l’histoire du cinéma, comparable au 29 mai 1913, date de la première représentation du Sacre du printemps, dans l’histoire de la musique. […] Je pense qu’il est juste de dire que le public était sous le choc, car Le Dernier Tango à Paris possède le même pouvoir hypnotique que le Sacre,la même force primitive et le même érotisme percutant. »
C’est une erreur de voir en Jeanne la victime d’un phacochère en rut, empoignée, possédée, dépossédée : « La Jeanne, souple et douce, sans scrupules, de Maria Schneider, doit être la gagnante : [Elle] ressemble aux adorables héroïnes-garces sensuelles des films français des années 20 et 30 : à la fois superficielles et sages. Ces filles […] savent qui est la meilleure. Le Paul de Brando, l’outsider par essence naïf, le romantique, n’est pas de taille face à une bourgeoise française » (Pauline Kael).
Voilà pourquoi Paul, l’américain sexuellement envahissant, le mâle dominant du xxe siècle, connaîtra une brève agonie, recroquevillé tel un gros fœtus sur un balcon parisien, abattu au revolver par une délicieuse fille-fleur, avec laquelle il voulait refaire sa vie, fonder une famille, et qui murmure déjà les arguments de la défense qu’elle présentera aux policiers et aux juges : « Je sais pas qui c’est. Il m’a suivi dans la rue, il a essayé de me violer, c’est un fou. Je sais pas comment il s’appelle. Je le connais pas. »
Quel exploitant de salle, quelle chaîne de télévision oseront programmer Le Dernier Tango à Paris après la capitulation, compréhensible, de l’institution chargée de conserver, de mettre en valeur, de révéler les œuvres de l’art cinématographique ?
[1] Vanessa Schneider, journaliste au Monde, cousine de Maria Schneider, lui a consacré un livre intitulé sobrement Tu t’appelais Maria Schneider (Grasset, 2018). Fille illégitime de l’acteur Daniel Gélin, elle fut très jeune confrontée à la drogue, à l’errance… Une vie cabossée. Ce livre a inspiré le film Maria, de Jessica Palud (2024), avec Matt Dillon et Anamaria Vartolomei.
Il y a indéniablement quelque chose de touchant dans l’obstination du président de la République à continuer à parler des choses du pays et du monde comme s’il avait encore le moindre pouvoir sur elles.
Quand on aime la France comme nous l’aimons, on ne peut que ressentir un sentiment de tristesse lorsqu’on assiste à ces prestations qui nous font penser à ce que serait la performance d’un acteur jouant la grande tirade du Mariage de Figaro alors que le public a déserté le théâtre et que les lumières de la scène sont éteintes depuis longtemps déjà.
Ces derniers jours, un mot a retenu mon attention. Le mot « intention ». Lorsque Zelenky a fait un passage express à Paris, on nous en a fait des tonnes autour d’un marché de quelque cent Rafales, le fleuron de notre industrie aéronautique militaire. En fait, ce qui a été signé ne serait qu’une lettre d’intention. Aimable formulation. L’Ukrainien aurait donc « l’intention » d’acquérir cent Rafales que nous aurions « l’intention » de lui livrer et que, doit-on en conclure, il aurait « l’intention » de nous payer.
Nous voici donc entré de plain-pied dans une forme toute nouvelle de gouvernance, la gouvernance « d’intention ».
On en a eu un autre exemple lors des échanges franco-germaniques à Berlin ce mardi. En est sortie cette formule que M. de La Palice ne démentirait certainement pas : « Quand la France et l’Allemagne s’alignent, l’Europe avance. » Dans quelle direction ? On n’en sait trop rien, si ce n’est que « l’intention » est que ces deux pays s’entendent pour s’engager avec ardeur dans la conquête d’une souveraineté numérique qui permettrait à l’Europe de « ne pas être le vassal » technologique des États Unis et de la Chine. Louable intention, il est vrai.
Dans un registre quelque peu différent, on apprend lors de la même prestation, que le président français aurait « l’intention » de rencontrer prochainement son homologue algérien, histoire peut-être de s’offrir une nouvelle session de mea-culpa et d’autoflagellation post-coloniale, comme précédemment, avec dépôt de gerbe sur la tombe du terroriste FLN nullement inconnu. Là encore, on ne sait pas.
Il est vrai qu’on n’écoute plus vraiment ce qu’il dit, le président. Il est vrai en effet que sa parole – la parole présidentielle – qu’elle soit en anglais, en français, en swahili – ne porte plus guère. Radicalement démonétisée qu’elle est.
Alors oui, nous sommes en droit d’éprouver une forme de tristesse devant ces sursauts verbeux d’une présidence en coma dépassé. Le sentiment que le fantôme de l’Élysée ne fait plus désormais que prêcher dans le désert, que ses Rafales ne sont que mirages, ses espérances d’une quelconque souveraineté qu’une velléité d’estrade, ses intentions de rencontre avec le dictateur algérien une vague péripétie touristique avec danse des sept voiles au programme. Oui, tout cela nous donne l’impression d’assister, impuissants, à la gesticulation pathétique d’un homme qui se complaît à bavasser dans le désert. Un désert dont il n’est plus lui-même également qu’un vague mirage…
Défense radicale des minorités se faisant au détriment de la cohésion sociale en Occident, le wokisme – très à la mode ces dernières années – est en perte de vitesse. C’est que l’élection de Trump a mis un coup d’arrêt à son expansion délirante. Et que la convergence des luttes a ses limites! Mais, on peut aussi craindre qu’il finisse par revenir plus fort que jamais.
Le 20 janvier dernier, Donald Trump, dans une mise en scène césarienne, a signé une série de décrets présidentiels, touchant des domaines forts différents, comme la politique sociétale, l’aide militaire, en passant par la fin du financement de certaines grandes organisations internationales. On sent désormais une certaine accélération de l’histoire et le changement de ton par rapport à son premier mandat. La première présidence Trump marquait la fin d’une époque, mais tout porte à croire que la seconde entame le début d’une nouvelle ère sous nos yeux tétanisés ou ébahis, signifiant peut-être la fin de l’idéologie woke en Occident, mais est-ce vraiment le cas ?
Le wokisme, cette idéologie voulant lutter contre les inégalités, avait connu un grand succès au cours de la dernière décennie. Elle était devenue presque une religion et avait su convaincre de nombreux secteurs de la société : les universités, mais également les entreprises et les gouvernements. Cependant, les semaines qui viennent de s’écouler démontrent peut-être que, tout compte fait, le wokisme n’a été qu’une parenthèse, qu’un château de cartes porté sur des bases trop peu solides: annulations de certains programmes EDI dans diverses entreprises, ralliement des grands patrons de la Silicon Valley au président Trump après sa réélection, etc. Par ailleurs, lorsque l’on compare le taux d’approbation chez les jeunes en janvier 2025 à celui de janvier 2017, début de son premier mandat, la différence saute aux yeux: selon YouGov, c’est respectivement 53% de taux d’approbation contre 30%, soit une progression de plus de 20 points chez la jeunesse américaine, ce qui n’est pas rien puisqu’elle représente l’avenir du pays et est un indicatif en somme (1). On assiste donc peut-être à un véritable basculement. Cette idéologie n’a jamais été un objet de conviction, mais bien un objet de conformité. Certains la défendaient « parce qu’il fallait bien faire comme tout le monde. »
La preuve en est que, sur le plan politique et des institutions, qu’elles soient publiques ou privées, une série d’entre elles ont fait un pari sur le wokisme en achetant ce discours – pensant que ce serait l’avenir. D’ailleurs, tout porte à croire pour l’instant que cette idéologie avait atteint son paroxysme durant la présidence de Joe Biden, et même déjà sous le premier mandat de Donald Trump. Ce paroxysme s’est manifesté avec force lors des mobilisations de la jeunesse dénonçant le meurtre de George Floyd par un policier blanc en 2020.
Mais le wokisme est-il définitivement derrière nous? Aurons-nous encore à subir ses excès dans nos sociétés dans les années à venir? Rappelons que le wokisme est une forme de néo-progressisme ayant hérité de certains attributs du marxisme, notamment sa focalisation sur les luttes identitaires et la défense des minorités, une défense se faisant au détriment de la cohésion sociale. C’est aussi une intersectionnalité des luttes, puisqu’au moment où le communisme s’est effondré dans les années 80 et 90, beaucoup de militants de la gauche sont restés mentalement ancrés dans un univers communiste, ce qui les a amenés à continuer à intégrer des gens politiquement comme la chose se faisait des décennies plus tôt. Ainsi, lorsque la gauche a fini d’intégrer un certain groupe politique, elle cherche à intégrer d’autres catégories de la population, ce qui explique qu’elle puisse se renouveler politiquement depuis des années.
Cette gauche a donc voulu à la fois défendre les minorités sexuelles, mais également l’immigration de masse, provenant en majorité de pays du Maghreb, d’Afrique noire, d’Inde ou du Pakistan, ce qui démontre, comme par le passé, qu’elle use toujours d’une stratégie ayant fait date : défendre les masses, mais également des idéologies minoritaires. Cependant, les choses ne pouvaient durer, car à un moment, les contradictions sautent au visage : on ne peut défendre à la fois le mouvement LGBT et l’islamisme, par exemple. Au fond, la gauche joue une pièce qu’elle avait déjà jouée dans le passé au XIXe siècle en essayant de chercher à intégrer toutes sortes de luttes minoritaires. Par exemple, au plus fort de la révolution industrielle en Europe, cette gauche a voulu à la fois défendre les masses ouvrières, mais également toutes les idéologies considérées comme superficielles à l’époque, comme l’anarchisme ou l’écologisme. Cependant, à mesure que le mouvement ouvrier a pris de l’ampleur vers la fin du XIXe siècle, ces luttes minoritaires ont été déconsidérées, puisqu’extrêmement impopulaires au sein du prolétariat.
De la même manière, le wokisme contemporain risque de connaître un déclin similaire. Les contradictions inhérentes – par exemple, la promotion de l’intersectionnalité qui tente d’unir des groupes aux valeurs souvent incompatibles – deviennent de plus en plus évidentes. Lorsque la gauche progressiste intègre de nouveaux « opprimés » sans résoudre ces tensions, elle s’expose à une fragmentation interne, comme l’a observé Chantal Delsol dans son analyse du moralisme rigide.
Ce processus n’est pas nouveau ; il reflète une stratégie cyclique de la gauche, qui, après l’effondrement du communisme, a pivoté vers des identités fragmentées pour se renouveler.
À la question de savoir si ce déclin est imminent, certains faits récents tendent à le montrer, du moins, on peut constater un léger reflux de cette idéologie qui peut s’expliquer par la prise du pouvoir par la nouvelle administration américaine. Un exemple des plus frappant est le fait que certaines entreprises de la Silicon Valley en Californie ont annulé ou réduit leurs initiatives en matière d’équité, diversité et inclusion (DEI), pour des raisons de coûts excessifs et un manque de retour sur investissement. Apple a mis en ligne pour la première fois depuis des années une publicité mettant en scène une famille blanche américaine de la classe moyenne, ce qui ne se voyait plus dans le monde du marketing des GAFAM depuis longtemps. Par ailleurs, sur le plan politique, l’administration américaine a promulgué des décrets visant à démanteler ce qu’elle qualifie d’idéologie «woke» dans l’éducation et les institutions fédérales.
Ce mouvement ne se limite pas aux États-Unis, puisque, sur le Vieux Continent européen, plusieurs partis nationalistes très critiques de l’immigration et du wokisme gagnent du terrain dans les urnes et dans les sondages, comme le Rassemblement national en France et le Reform Party au Royaume-Uni. Ces évolutions montrent que le mouvement woke perd du terrain au profit de priorités plus pressantes pour la population, comme le pouvoir d’achat ou l’immigration.
Une résistance en vue
Malgré tout, assiste-t-on à un véritable recul du wokisme? Rien n’est moins sûr et tout porte à croire que ses partisans pourraient se radicaliser dans des combats d’arrière-garde face à leur perte d’influence sur le champ de bataille des idées. L’exemple le plus frappant et le plus tragique qui peut nous venir en tête est l’assassinat fatidique de Charlie Kirk, jeune conservateur et supporteur de Donald Trump qui avait fondé une organisation nommée Turning Point dans le but de débattre sur la place publique et particulièrement sur les campus américains dans le but de faire progresser les idées de la droite américaine et une certaine vision de l’Amérique. Au fond, c’était surtout pour convaincre un public plus jeune et à la merci du wokisme, ce dernier étant justement né sur les campus américains.
Cependant, certains éléments radicaux n’en ont eu cure et il n’a fallu qu’un tireur suffisamment entraîné pour enlever la vie au jeune influenceur qui avait le vent en poupe et qui était même pressenti à la présidence des États-Unis un de ces jours ou à tout le moins à des postes d’importance en politique.
La suite de cette stratégie a comme été le rideau qui s’est levé ou l’apocalypse au sens biblique du terme sur ce qu’était réellement une certaine gauche : la détestation de son adversaire. Pire encore, certains ont manifesté leur joie devant la mort de l’influenceur conservateur sur les réseaux sociaux au travers de vidéos TikTok ou Snapchat plus insignifiantes les unes que les autres. Ce brouhaha était également accompagné d’un discours du genre : «je suis pour la liberté d’expression, mais il l’avait bien cherché.» Ces deux attitudes témoignaient au fond d’une certaine haine de tout ce qui n’est pas en concordance avec les idées d’une certaine gauche progressiste détenant à elle seule le monopole du beau et du bien.
Ces réactions en disent plus sur le wokisme et à travers elles, il est possible d’entrevoir le futur du mouvement. Tout porte à croire que cette idéologie pourrait se radicaliser alors que ses adversaires pourraient faire de même de l’autre côté du spectre politique, ce qui présuppose des temps sombres pour la vie des idées américaines ; au mieux, une certaine atmosphère de tensions palpable à travers toutes les couches de la société ou, dans le pire des cas, la guerre civile, comme les États-Unis l’ont connue au XIXe siècle.
Cette radicalisation de la gauche woke est déjà à nos portes. L’exemple le plus frappant est le candidat démocrate à la mairie de New York, Zohran Mamdani, qui veut notamment exercer une discrimination quant aux logements sur les blancs pour ne citer que l’une des propositions de son programme politique. En réaction, le camp conservateur pourrait mobiliser davantage ses partisans et même rallier des électeurs du centre, voire du centre gauche. Ce phénomène avait déjà été largement observé lors de la première élection de Donald Trump, notamment à travers l’écart croissant entre les villes et les campagnes, ou ce que l’essayiste Christophe Guilluy a nommé « la périphérie ».
En définitive, le wokisme est-il derrière nous ? Le phénomène n’est pas totalement vaincu et il serait prématuré de le considérer comme enterré. On assiste plutôt à un léger reflux de cette idéologie. S’agit-il d’un recul temporaire, lié à un effet de mode ou à l’arrivée d’une nouvelle administration américaine au pouvoir ? Ou bien d’un apaisement factice et trompeur, susceptible de laisser place à un retour plus vigoureux une fois l’actuel locataire de la Maison-Blanche parti ? Seul le temps pourra véritablement nous le dire.
1. ORTH T et MONTGOMERY D, «Comparing the Start of Donald Trump’s first and second terms, policy, and the economy: January 26-28, 2025 Economist/Yougov Poll», YouGov, today.yougov.com, publié le 29 janvier 2025
La tentation islamiste gagne encore du terrain dans la jeune génération musulmane, révèle une vaste étude. La France luttera-t-elle enfin contre cet inquiétant séparatisme, se questionne notre directrice de la rédaction?
L’IFOP publie, en partenariat avec Écran de veille, une enquête consacrée aux musulmans français et à leur rapport à l’islamisme. Les résultats montrent un recul de l’intégration et de l’assimilation, ainsi qu’une affirmation identitaire plus marquée chez une partie des jeunes musulmans, dont une proportion croissante adhère à un islam rigoriste et très éloigné des mœurs françaises.
Une tendance inquiétante
L’islam est aujourd’hui, en France, la seule religion connaissant à la fois une croissance numérique et une dynamique idéologique ascendante. En 20 ans, les musulmans sont passés de 2 à 7 % de la population (pendant ce temps, les catholiques sont eux passés de 66 à 43%). Ils sont beaucoup plus religieux que les autres croyants et moins attachés à la primauté de la raison – là où il y a beaucoup plus de catholiques « culturels » ou de juifs « culturels ». Ainsi, près de 80 % des musulmans se définissent comme religieux. Les réticences à l’égard de la mixité progressent également. Ces tendances apparaissent encore plus marquées chez les jeunes, dont seuls 10 % souhaitent que l’islam se modernise, selon l’étude.
Première du genre, cette enquête prouve ce qu’on voit à l’œil nu : une imprégnation islamiste croissante et conquérante qui se déploie dans notre pays. 42% des jeunes musulmans approuvent tout ou partie des positions islamistes, 32% d’entre eux apprécient même les Frères musulmans. Et 60% voudraient appliquer la charia dans les pays non-musulmans.
Cela ne signifie pas pour autant qu’ils approuvent la violence, puisque seulement 3% des sondés ont de la sympathie pour le djihadisme. Mais… seulement 52% ont de l’hostilité pour lui. Ce qui signifie qu’une petite moitié des musulmans français s’en fiche, ne prend pas position, comme si cette guerre contre la France ne les concernait pas. Cela me semble emblématique de ce séparatisme que le président Macron prétendait combattre et qui ne cesse en réalité de progresser.
Bougies, nounours…
Alors que faire ? En tout cas, pas une énième foire à la bougie avec les pleurnicheries et rodomontades d’usage, comme on l’a eue pour le 13-Novembre.
Depuis dix ans, on perd le combat pour la bonne raison qu’on ne le mène pas. Et on ne le mène pas parce qu’on refuse de voir. Sur tous les tons, on n’a cessé de nous expliquer que le grand danger c’était l’amalgame ou l’ « islamophobie »; qu’il ne fallait surtout pas confondre la micro-minorité islamiste de l’immense majorité des musulmans républicains et patriotes. Le clientélisme et la lâcheté aidant, on a laissé prospérer une mouvance frériste bien déterminée à contrôler la population musulmane. Et en passe d’y arriver.
Attention, je ne suggère pas qu’on fasse subir aux musulmans ce que les catholiques français ont enduré en 1905. Mais, au moins, que tout le monde soit logé à la même enseigne, et que la laïcité soit la même pour tous : soyons intraitables avec le moindre écart, le premier niqab, le premier refus d’aller en cours de sciences, la moindre prière de rue. Expulsons à tout-va les prédicateurs fréristes. Si l’ensemble de la société se mobilisait, la France pourrait devenir le cauchemar des islamistes. Mais cela n’arrivera pas : les illusions multiculti ont la vie dure, notamment dans le clergé médiatico-enseignant. Combattre l’extrême droite c’est quand même plus rigolo et on ne risque pas un coup de couteau.
Étude Ifop pour la revue Ecran de Veille réalisée par téléphone du 8 août au 2 septembre 2025 auprès d’un échantillon de 1 005 personnes de religion musulmane, extrait d’un échantillon national représentatif de 14 244 personnes âgées de 15 ans et plus résidant en France métropolitaine.
Le philosophe Philippe Nemo et l’enseignant Joachim Le Floch-Imad sont d’accord : l’École française est dans un état catastrophique. Mais leurs remèdes divergent radicalement. L’un plaide pour une potion libérale à la Milton Friedman, l’autre pour un traitement de choc inspiré du docteur Chevènement. Un débat très instructif.
Causeur. D’après une récente enquête internationale, seuls 4 % des enseignants français estiment que leur métier est valorisé au sein de la société, soit la pire statistique de l’OCDE. Que vous inspire ce chiffre ?
Philippe Nemo. Si nos professeurs se sentent méprisés, ce n’est pas tant parce qu’ils sont mal payés que parce que l’Éducation nationale a cessé de les considérer comme des hommes voués au savoir. Enseigner ne serait qu’un « métier », une occupation besogneuse, un travail social comme un autre, alors que c’est en réalité une vocation spirituelle. En 2016, j’ai cofondé l’École professorale de Paris, dans laquelle nous préparons des étudiants aux concours de l’Éducation nationale. Dernièrement, un de nos jeunes diplômés a donné son cours devant un inspecteur en vue de sa titularisation. Une leçon excellente que la classe a écoutée avec passion et en silence. À la fin, l’inspecteur a lancé à l’enseignant sur un ton d’amer reproche : « Vous rendez-vous compte de ce que vous avez fait ? On aurait entendu voler une mouche. Or on aurait dû entendre un brouhaha, ce qui aurait montré que les élèves étaient actifs. » Et il a ajouté cette phrase typique de l’idéologie qui règne désormais au ministère : « Mettez-vous bien dans la tête que vous n’avez pas à transmettre. »
Joachim Le Floch-Imad. L’Éducation nationale considère en effet, au moins depuis la loi Jospin de 1989, qu’un bon professeur est moins un maître de sa discipline qu’un animateur. Dans les Inspé (ex-IUFM), on apprend ainsi aux enseignants à ne rien apprendre à leurs élèves, avec des formations toujours plus idéologiques comme « Guérir de “l’hégémonie hétérosexuelle” », « La nature a-t-elle un genre ? », « Queeriser le curriculum ». À cette désintellectualisation s’ajoute la désanctuarisation de l’École, devenue caisse de résonance de la violence de la société et la destruction de l’autorité : des relations conflictuelles avec les familles, des professeurs, face à des classes hétérogènes, qui font cours la peur au ventre, voire s’autocensurent pour 56 % d’entre eux. Les 100 000 enseignants menacés ou agressés chaque année ne semblent pas gêner l’administration qui, en pratique, perpétue le « pas de vagues » qu’elle prétend avoir aboli. Il y a aussi le problème de la rémunération, avec une perte de pouvoir d’achat de 25 % en vingt-cinq ans. Il est vrai que les « hussards noirs de la République », sur lesquels Charles Péguy a écrit de si belles pages, servaient l’École bien plus qu’ils n’en vivaient. Seulement leur prestige s’imposait dans une France où les valeurs de la connaissance demeuraient respectées et où l’on savait éduquer au sens étymologique du terme : « educare », c’est-à-dire instruire, et « educere », conduire hors de soi, proposer un détour par les œuvres du passé pour revenir au présent mieux armé.
P. N. Cette élévation passait essentiellement par l’instruction. Mais le ministère « de l’Instruction publique » est devenu en 1932 ministère « de l’Éducation nationale ». Depuis lors, l’école a été dirigée de fait par un personnel de gauche qui a eu pour dessein d’y forger un homme nouveau. Vincent Peillon, ministre de l’Éducation nationale sous François Hollande, explique en effet que les enseignants forment un « clergé » dont la mission est de « transsubstantier » (il emploie ce terme) les Français. Cette ambition véritablement néo-religieuse, déjà dénoncée par Condorcet et les autres hommes des Lumières à l’époque révolutionnaire, et encore par Clemenceau au temps du petit père Combes, se traduit aujourd’hui dans de nouvelles matières comme l’Evars (éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle). Quelles compétences l’Éducation nationale peut-elle donc prétendre posséder au sujet de la vie « affective », « relationnelle » et « sexuelle » ? De quoi se mêle-t-elle ? C’est un domaine où seules doivent être impliquées les familles. Que des enseignants proposent ce type de formation à leurs propres enfants, et aux enfants que certains voudront bien leur confier, libre à eux. Mais le scandale est qu’ils soient en position juridique de l’imposer à tous les enfants et à toutes les familles de France dans toutes les écoles publiques et privées. Concernant la sexualité, ces cours vont diffuser le dogme LGBT, qui n’est qu’une idéologie et en aucun sens une science. Mais surtout, quant à la forme, de quel droit une administration d’État peut-elle décider de s’immiscer dans l’intimité des enfants au nez et à la barbe de leurs parents ? Les familles n’auront pas le droit de dispenser leurs enfants de suivre ces cours. Elles ne connaîtront ni le contenu exact de ceux-ci, ni l’identité des « intervenants » (ce seront des « associations », mandatées par qui et selon quels critères ?), ni même la date des séances, tant on craint l’irruption de parents révoltés. La réalité est donc qu’une minorité idéologisée qui tient les bonnes manettes dans l’Éducation nationale est parvenue à utiliser la force coercitive de l’État pour entreprendre de transformer en profondeur les mentalités sociales, pour « créer un nouveau peuple », comme le voulait Robespierre.
J. L. F.-I. Le taux de syndicalisation est en chute libre et les syndicats ont perdu leur influence sur les avancées de carrière. Leur pouvoir ne subsiste, sur le terrain idéologique, que parce que les gouvernants demeurent complaisants à son égard. J’attends toujours des sanctions contre les enseignants qui ont bloqué leur lycée pour s’opposer à l’interdiction de l’abaya ! Mais il y a surtout au sein de l’Éducation nationale de plus en plus de cadres issus du privé, adeptes du « New Public Management », qui considèrent moins l’École comme une institution que comme un prestataire de services. J’en veux pour preuve la novlangue entrepreneuriale au sein du ministère. On ne parle plus de savoirs, mais de « compétences », de programmes mais de « curricula », d’inspections mais de « rendez-vous de carrière ». Le nouveau ministre, Édouard Geffray, décrit les professeurs en termes de « stocks » et de « flux ». On est loin du socialisme… Enfin, permettez-moi de ne pas voir de continuité entre le Front populaire et le Nouveau Front populaire, d’être nostalgique des discours à la jeunesse de Jaurès, du républicanisme intransigeant de Jean Zay ou encore du bel objectif que Paul Langevin assignait à l’école : « La sélection des meilleurs et la promotion de tous. » Le désastre a débuté bien après, dans les années 1970, lorsque l’École a renoncé à l’exigence intellectuelle et que les politiciens ont imposé le collège unique.
Et aujourd’hui, l’École peine à apprendre à lire mais elle prétend apprendre à aimer…
J. L. F.-I. Émiettée dans ses missions, notre École n’instruit plus mais coconstruit. Elle n’éduque plus mais rééduque. On le voit à travers l’Evars, mais aussi les cours d’écocitoyenneté ou la lutte contre les « fake news » au cœur de l’enseignement moral et civique. Depuis des décennies, des ministres sans vision, sans courage et sans expertise se succèdent et, entre des effets d’annonce et des slogans, laissent l’École naviguer à vue, au gré de débats périphériques. Il est temps de lui redonner un cap politique !
P. N. Cette situation est due à l’idéologie mais aussi, et peut-être d’abord, au gigantisme et à la centralisation du système, qui le rendent ingouvernable et l’exposent donc aux pires errements. Il n’est pas possible de gérer centralement une collectivité de 1,2 million de salariés et 15 millions d’élèves et d’étudiants, pour des raisons épistémologiques. Toutes les économies gérées par un Gosplan à la soviétique ont échoué, et, toutes proportions gardées, c’est un problème similaire qui se pose à l’Éducation nationale. Et de même que les Russes ont survécu grâce à l’économie souterraine, de même l’enseignement privé joue un rôle de soupape de survie dans le paysage scolaire français d’aujourd’hui.
En concluez-vous qu’il faudrait privatiser l’Éducation nationale ?
P. N. Non. Car il y a d’excellentes raisons, même pour un libéral, de ne pas souhaiter une complète privatisation de l’école. Ce qu’il faut, c’est un système où le financement soit largement public et l’éducation de base gratuite pour tous, mais où la prestation soit plurielle. Ainsi le « pouvoir spirituel » que se sont arrogés les syndicats de gauche sera-t-il rendu à la société civile. C’est le modèle des écoles à « charte » qui existent dans de nombreux pays (Suède, Portugal, États-Unis, Grande-Bretagne…). Elles respectent un « cahier des charges » national, mais sont autonomes dans leur fonctionnement et le choix de leurs méthodes.
Philippe Nemo et Joachim Le Floch-Imad débattent avec « Causeur » Photo : Hannah Assouline
Cela ne risque-t-il pas d’engendrer une école à deux vitesses ?
P. N. Nullement, puisque je répète que dans un tel système, l’école est gratuite. Seulement, la liberté permet une différenciation qui, d’ailleurs, contrairement à ce qu’on croit, joue autant dans le sens de la convergence que de la divergence, comme c’est le cas dans la plupart des activités économiques et sociales où existe une concurrence. Mais l’intérêt essentiel de ce système est de permettre qu’il y ait dans chaque école un « pilote dans l’avion », c’est-à-dire un chef d’établissement qui recrute les professeurs, gère les équipes et résout les problèmes en temps réel parce qu’il a tous les pouvoirs administratifs lui permettant de le faire. Nos chefs d’établissement n’ont pas ces pouvoirs, moyennant quoi tout se dégrade.
J. L. F.-I. Sur le crime que constitue le dévoiement de l’égalité en égalitarisme, nous sommes d’accord. Les classes populaires qui n’ont que l’École pour s’élever en sont les premières victimes. Mais contrairement à vous, je ne crois pas que le libéralisme scolaire constitue le remède miracle à nos maux. Lorsque le Titanic se dirige vers l’iceberg, mieux vaut en changer le cap plutôt que d’inviter chacun à affréter son canot de sauvetage. Il faut rebâtir une École de l’excellence pour tous, y compris dans le public, pas seulement sauver quelques espaces de refuge. Dans mon ouvrage, je propose, dans le cadre d’une alternance politique, un programme de reprise en main de la technostructure de l’Éducation nationale : nominations stratégiques à tous les postes clés ; démantèlement d’une large partie des comités Théodule et de la bureaucratie du ministère (20 % de la dépense totale va à des personnels non enseignants !) ; rappel à l’ordre des fonctionnaires et syndicalistes qui violent leur devoir de neutralité et de loyauté ; et retrait d’agrément aux associations militantes. On ne brisera pas la spirale de l’impuissance tant que le ministre ne sera qu’un contre-pouvoir parmi d’autres.
P. N. Vous ne parviendrez pas à dévier le Titanic. Êtes-vous prêt, oui ou non, à abroger le statut de la fonction publique ? À supprimer la cogestion du ministère par les syndicats ? Ce ministère, tel qu’il est, est décidément irréformable. Il faut rebâtir quelque chose à côté de lui.
J. L. F.-I. Vu l’immigration hors de contrôle que nous connaissons, nombre de vos écoles indépendantes seraient aux mains des Frères musulmans. Le libéralisme scolaire effréné, c’est le dernier clou sur le cercueil de notre nation. Mais aussi de l’enseignement des Humanités. Javier Milei, disciple de Hayek comme vous, n’a-t-il pas nommé un ministre du « Capital humain » en lieu et place de l’Éducation ? Vous idéalisez le modèle suédois, engagé sur la même pente que nous : – 45 points au dernier classement Pisa. On trouve certes en Suède des chefs d’établissement de conviction, porteurs de beaux projets pédagogiques. Mais aussi des écoles appartenant à de grands groupes cotés en Bourse qui n’ont d’autre horizon que le profit.
P. N. Être coté en Bourse est-il un crime ? La vérité est que les écoles ainsi gérées réussissent mieux les tests PISA que les écoles publiques.
J. L. F.-I. Parce qu’elles accueillent des élèves issus de familles plus favorisées. Aux tests PISA, les pays qui rayonnent sont Singapour, la Chine, Taïwan, la Corée du Sud, le Japon, où les systèmes éducatifs sont centralisés. En France, nous avons un État qui se mêle de tout, un « État-Église » comme vous dites, sauf de l’essentiel, à savoir du rétablissement de l’autorité et de l’exigence intellectuelle dans notre École.
P. N. En tout cas, le temps presse. Chaque génération nouvelle est moins instruite que la précédente. C’est, selon moi, la vraie cause des grands problèmes actuels du pays.
J. L. F.-I. Pour vous, le pays est malade à cause de son École. Pour moi, c’est l’inverse. L’École est malade à cause des idéologies qui la défont, mais aussi de la décivilisation du corps social et de la haine de soi qui ronge notre nation à la dérive.
La journaliste Noémie Halioua / le politologue Thomas Guénolé. Photos : Hannah Assouline / DR.
Causeur est allé voir hier soir le spectacle du politologue
C’est dans une salle de deux cents places à moitié vide que le politologue Thomas Guénolé s’élance dans son seul-en-scène, tel Zorro, un cavalier qui surgit hors de la nuit. Il veut raconter son périple au sein de la flottille qui rêvait de briser le blocus maritime de Gaza. D’entrée de jeu, il annonce la couleur : son aventure sera « la guerre d’Espagne de notre époque ». Pendant près de deux heures, accompagné par un jeu de lumières furtif et clignotant, il déploie son talent pour dramatiser des histoires sans enjeu, décrire l’épouvante qu’il ressent face à des situations sans danger, donner à de simples anecdotes des airs d’épopée. Ainsi, il pousse jusqu’au bout la dramatisation de péripéties, depuis la séance d’entraînement avant l’embarcation, au début officiel de l’aventure en tant que « pirate des mers ».
Une flotte hippie
Bien volontiers, il confesse que l’assemblée qui l’accompagne au bord de la croisière est faite « de gauchistes et de punks à chien », personnages dont il vante « le courage extraordinaire ». Parmi eux, des « révolutionnaires » de tous types. Par exemple Tabea, éboueuse suisse par vocation, qui « croit et aime son métier », virée de son travail pour avoir « trop parlé de la Palestine », qui embarque à bord du bateau en tant que spécialiste des déchets. Joe « le musulman pratiquant » qui dort dans le même lit que lui, et avec qui les blagues sur leurs potentielles nuits torrides s’enchaînent à longueur de journée. « Nous sommes une flotte de hippies et nous en sommes fiers », insiste-t-il, des étoiles dans les yeux, avec la naïveté touchante d’un enfant de cinq ans. Arrive enfin cet instant suspendu dont un extrait a été révélé sur internet en avant-première. Celui dans lequel il s’émeut de la voûte céleste, qui s’illumine en pleine mer… « Chaque nuit je pouvais voir la lumière… La première fois que j’ai vu ça, j’étais tellement ému que j’en ai pleuré », confesse-t-il, après une seconde de silence pour accentuer la portée dramatique. Et bien sûr, nous pleurons presque avec lui.
À hauteur d’un enfant, peu enclin à s’arracher à lui-même, Thomas Guénolé incarne le personnage principal de sa pièce. Il est le protagoniste principal de bout en bout. Thomas Guénolé scénarise sa vie et se voit en résistant. A mesure que le récit s’installe, le spectateur s’enfonce dans les pensées profondes du politologue, faites d’idéal et d’angoisse, de romantisme naïf et de simplification politique. Il y a les méchants israéliens d’un côté, les gentils palestiniens de l’autre. Et puis, dans son imaginaire, il y a toutes ces peurs, ces catastrophes auxquelles il est convaincu d’avoir échappé. « J’aurais pu perdre un doigt », explique-t-il au moment du cordage, « j’aurais pu » être tué par des soldats israéliens, assure-t-il au moment de l’arrêt du bateau, il « aurait pu » toutes sortes de choses, tandis que l’expédition s’est terminée comme prévu : par un retour à l’envoyeur, c’est-à-dire une expulsion vers l’aéroport direction chez lui.
Torture
Autre question : dans la présentation de la pièce, Thomas Guénolé affirme avoir été torturé par les soldats israéliens. Qu’a-t-il subi exactement ? Il le détaille dans son spectacle, à savoir, des « privations de sommeil », c’est-à-dire qu’il n’a pas pu dormir la nuit lorsque l’équipage a été arrêté en attendant d’être renvoyé à la maison. Ces monstres sadiques d’Israéliens venaient la nuit allumer la lumière des cellules par intermittence, ce qui vaudrait pour lui les pires sévices de Guantanamo ! Il raconte ce bruit des chiens qui circulaient dans les couloirs la nuit et qui éveillait chez ses amis de combat des peurs insoupçonnées… Tout cela qui est, selon le droit international, assimilé à de la torture, affirme-t-il…
Et puis, il y a bien sûr l’armée des drones, racontée comme dans Star Wars, qui est apparue une nuit, alors qu’ils étaient encore sur le bateau. Une preuve supplémentaire, selon Guénolé, que l’armée israélienne a craint son embarcation au plus haut point – sinon pourquoi monopoliser trois drones pour les surveiller ? Clou du spectacle : l’armée israélienne a piraté les communications du bateau en diffusant du Abba, à plusieurs reprises, ce qui a réveillé brutalement notre héros. « Une annonce sadique », explique-t-il. Abba, dont les chansons viendront accompagner la fin du spectacle, preuve qu’elles ne demeurent pas pour lui si traumatisantes. Bref, Thomas Guénolé va bien, il a beaucoup d’histoires à raconter et une imagination débordante. En tant qu’acteur ou scénariste, il peut tenter sa chance à Hollywood.
Dans cette analyse psychosociale, Charles Rojzman voit dans les chiffres de l’enquête IFOP / Ecran de Veille sur les musulmans et l’islamisme le révélateur d’une grave fracture anthropologique dans la jeunesse autour de la question de l’autorité.
Le révélateur Ifop
Le dernier sondage Ifop consacré en grande partie aux jeunes musulmans de France a suscité une surprise qui n’aurait pourtant pas dû en être une. Les chiffres, froids en apparence, disent pourtant quelque chose d’une brûlure : une défiance massive envers la nation française et les institutions de la République, un attachement croissant à des normes religieuses identitaires, la relativisation de la violence politique, et un sentiment de distance — sinon d’hostilité — vis-à-vis de la société environnante. Tout ce que les sociologues décrivent depuis des décennies comme un “malaise des banlieues” ou un “déficit d’intégration” apparaît, dans ce sondage, sous un jour en réalité bien plus profond : une fracture anthropologique autour de la question de l’autorité.
Ce sondage ne mesure pas seulement des opinions : il révèle une crise de l’inscription dans le monde commun, chez une partie de la jeunesse arabe et musulmane née en France. Il laisse affleurer une demande paradoxale — à la fois rejet et besoin d’autorité — qui traverse les réponses des jeunes interrogés. On ne se méfie autant d’un ordre que quand on en ressent la perte. On ne rêve autant d’une autorité absolue que lorsqu’on n’en a jamais éprouvé la forme légitime.
La question n’est donc pas seulement sociopolitique. Elle est symbolique, au sens le plus profond : celui du père, de la loi et de la transmission.
La jeunesse assoiffée d’autorité
Le mal-être d’une partie importante de la jeunesse musulmane— qu’elle vive au Maghreb, au Proche-Orient ou en France — ne peut être compris sans prendre en compte la crise profonde de la figure paternelle, autrefois centrale dans l’architecture familiale et dans les hiérarchies symboliques.
Une double crise : l’absence et l’excès
Dans de nombreuses familles, le père est absent : – physiquement, parce qu’il travaille loin, qu’il se désengage, qu’il ne trouve plus sa place dans la société ; – symboliquement, parce qu’il est déclassé, silencieux, réduit au rôle de survivant plutôt que de transmetteur. Il n’est plus celui qui protège, enseigne ou incarne la dignité. Il flotte en marge du foyer. À l’inverse, dans d’autres familles, le père est bien présent mais sous une forme autoritaire, brutale, dépourvue de légitimité intérieure. Il impose par la force ce qu’il ne peut transmettre par la parole. Il incarne non pas la loi, mais la domination.
Ces deux figures — l’absent et le tyran — sont les deux faces d’un même effondrement : celui d’une autorité qui n’est plus intériorisée, comprise, admise. Une autorité qui ne fait plus grandir.
Une crise universelle, mais exacerbée ici
Il serait faux de voir dans cette crise un trait spécifique aux sociétés musulmanes: il s’agit d’un phénomène mondial, lié à l’individualisme moderne, à l’effacement des institutions, à la disparition des rites. Mais ce qui, ailleurs, s’est fait lentement, s’est produit dans le monde arabe et musulman sous forme de rupture violente, sans médiation culturelle. L’État postcolonial n’a pas su remplacer l’autorité des structures traditionnelles. L’école n’a pas su transmettre. La religion, dans sa version institutionnelle, a été affaiblie ou instrumentalisée.
Dans ce contexte, la jeunesse se retrouve sans repères stables, oscillant entre rejet viscéral de l’autorité et désir d’une autorité forte (parce qu’elle manque terriblement).
Le besoin d’une autorité de substitution
Ce manque constitue le terreau psychologique de la radicalisation. Le jeune homme — privé de loi intérieure — cherche une loi extérieure. Non pas seulement du sens : un maître. Non pas seulement une explication : une appartenance. Il veut se soumettre pour exister.
Plus l’autorité réelle s’effondre, plus l’autorité rêvée devient séduisante. L’autorité perdue se mue en autoritarisme fantasmé.
L’usage politique du vide paternel
Il ne s’agit pas seulement d’une crise familiale ou psychique. Ce vide a trouvé, depuis vingt ans, une exploitation politique méthodique.
Une disponibilité psychique pour la soumission idéologique
Un jeune dépourvu d’autorité intériorisée : – doute de lui-même, – se sent coupable sans savoir de quoi, – cherche des repères extérieurs, – veut trouver, dans l’obéissance, la délivrance de l’incertitude.
Cette disponibilité est un capital politique. Ce que l’islamisme radical a compris, mieux que personne, c’est que le manque d’un père réel rend désirable la figure d’un père idéologique.
Le père idéalisé : produit politique
Le prédicateur, le “grand frère”, l’imam radicalisé jouent ici un rôle essentiel : ils incarnent le père que le jeune n’a pas eu. Ils parlent avec assurance. Ils tracent des frontières simples. Ils donnent une fierté immédiate. Ils disent ce qu’est un homme, ce qu’est un traître, ce qu’est un ennemi. Ils redonnent la sensation d’exister.
Ce n’est pas la religion qui attire, mais la paternité symbolique qu’elle promet.
La loi extérieure comme compensation à l’absence de loi intérieure
La charia — dans sa version simplifiée et fantasmée — devient la loi qui remplace la loi intérieure manquante. Elle règle l’existence dans ses détails, interdit, sanctionne, purifie. Elle évite l’angoisse du choix, la difficulté d’être soi.
Il n’y a là aucun mysticisme : c’est une réponse psychique compensatoire transformée en instrument politique.
Le ressentiment transformé en arme
L’islamisme sait convertir la honte intime — la honte de ne pas exister — en ressentiment politique : « Si tu souffres, c’est que l’Occident te nie. » « Si ton père n’a pas su t’élever, c’est que la France l’a humilié. » « Si tu n’as pas de place dans le monde, c’est que les autres t’en ont privé. »
Le jeune individu se sent soudain délivré : sa crise personnelle devient une injustice collective. Sa douleur privée devient une vengeance politique.
La communauté radicale comme famille de substitution
Dans les quartiers où les structures sociales se sont effondrées, l’islamisme offre : – un cadre, – des frères, – des devoirs, – une hiérarchie, – un territoire.
C’est une famille politique pour fils sans père. C’est une paternité collective pour individus errants.
La République absente du champ symbolique
Le drame français est que la République a cessé d’être une figure symbolique suffisamment forte pour incarner l’autorité. Elle proclame des droits, mais oublie la loi. Elle promet l’autonomie, mais ne donne pas toujours les conditions pour l’acquérir. Elle invite à la fraternité, mais ne crée plus de récit commun. Dans ce vide, d’autres récits s’installent — plus anciens, plus simples, plus violents.
L’autoritarisme comme antidote à la démocratie fragile
Plus la démocratie valorise l’autonomie qu’elle ne transmet pas, plus les individus en manque d’autorité sont tentés par l’autoritarisme. Le radicalisme prospère sur la carence éducative, psychique et politique laissée par la modernité.
Au fond, la radicalisation n’est pas d’abord un projet religieux ou politique : c’est une vengeance contre l’abandon. Le jeune ne veut pas détruire la France : il veut détruire l’insupportable sentiment d’avoir grandi seul.
L’enjeu civilisationnel : restaurer une autorité légitime
On ne luttera pas contre la radicalisation en surveillant les mosquées ou en multipliant les discours républicains. Il faut reconstruire ce qui a été brisé : une autorité légitime, transmise, intériorisée. Une société ne tient pas par la force de ses lois, mais par la solidité de ceux qui les portent. L’absence du père n’est pas une question privée : c’est la question politique centrale du temps présent.
Selon notre contributeur, la « seinesaintdenisation » désigne le fait que certains quartiers en France reproduisent les dynamiques d’entre-soi, de replis communautaires et de désorganisation socio-économique observées dans le 93. Il explore ici les sources du phénomène, et esquisse d’inquiétantes perspectives. « Lorsque l’on a décidé de répartir l’immigration sur tout le territoire pour éviter les ghettos, on a reproduit les conditions initiales du 93: une installation rapide, dans des zones fragiles, de populations déracinées mais solidaires entre elles, renforcées par un sentiment collectif, par une histoire, par un héritage invisible… » explique-t-il.
Il faut revenir en arrière, loin derrière les tours grisâtres et les rodéos nocturnes, à une époque où le chouf et le barbu n’existaient pas, où le narco-caïd et la voilée intégrale ne décidaient pas de l’éducation des enfants, où la Seine-Saint-Denis n’était pas encore ce laboratoire social devenu symbole. On imagine mal aujourd’hui ce qu’était ce territoire au milieu des années 1950 : une banlieue ouvrière encore rouge de ses drapeaux communistes, sillonnée de rails, d’usines, de terrains vagues, de baraques de chantier et de villages industriels en pleine mutation. Rien à voir avec le décor que l’on connaît.
Pourtant, c’est là, précisément là, que s’est joué quelque chose de décisif pour l’histoire française contemporaine.
Les premiers Algériens arrivés en nombre ne venaient pas pour transformer un territoire ; ils venaient pour travailler. Mais la France, sans le comprendre, avait créé les conditions d’un entre-soi massif. L’industrie appelait une main-d’œuvre abondante, et les municipalités ouvrières, généreuses, voyaient dans ces travailleurs des frères de lutte, pas des étrangers. On logeait les hommes dans des foyers, des baraques, des barres neuves encore odorantes de ciment frais. En quelques années, la Seine-Saint-Denis devint le cœur battant de l’immigration algérienne en métropole. Ce qui n’était qu’un flux devint une masse, et ce qui n’était qu’une présence devint un tissu.
C’est dans cet espace dense, fragile, encore informe, que le FLN trouva son terrain idéal. Le mouvement indépendantiste, qui menait sa guerre de l’autre côté de la Méditerranée, comprit très vite que la diaspora en métropole était une force stratégique. Il s’y implanta non comme une association militante, mais comme une autorité. Dans les cafés, les usines, les foyers, les appartements surpeuplés, il exerçait son contrôle avec une minutie qui surprend encore aujourd’hui les historiens. On ne parlait pas d’intégration, encore moins d’assimilation : on parlait de fidélité. Le FLN n’avait qu’une ligne, simple et implacable : un Algérien devait rester Algérien, même en France. Rester entre les siens. Ne pas se mélanger. Ne pas se fondre. Ne pas se perdre.
Ainsi, avant même que la République n’essaie de transmettre sa culture, un autre système s’était imposé : une discipline communautaire, héritée du combat indépendantiste, qui interdisait l’assimilation non seulement par rejet culturel, mais aussi par impératif politique. Une résistance identitaire avant l’heure, qui survivrait bien après la fin des hostilités.
Puis vint 1962. Officiellement, la guerre prenait fin. Officieusement, une autre histoire commençait.
Ce qui est moins connu, c’est que cette emprise n’a pas disparu avec l’indépendance. Beaucoup de responsables FLN ne sont jamais repartis. Ils se sont mués, non plus en chefs politiques de la lutte, mais en notables : figures respectées, souvent craintes, occupant une place entre diplomatie communautaire et renseignement officieux. Les consulats algériens ont servi de relais. Ils connaissaient les familles. Ils savaient qui vivait « à la française » plus qu’à l’algérienne. Ils savaient qui, parmi les jeunes hommes, risquait de « se perdre ». Et dans les villages d’origine, au bled, les vacances pouvaient tourner au tribunal moral. Un homme trop occidental, trop français, trop assimilé y trouvait parfois des regards chargés, des remarques lourdes de sous-entendus :
« Ne t’oublie pas. »
« N’oublie pas d’où tu viens. »
« On parle de toi, là-bas, on sait ce que tu fais à Paris. »
Le message était clair.
L’assimilation n’était pas seulement mal vue : elle était surveillée, empêchée, punie.
Les pères restés seuls firent venir leurs femmes, leurs enfants, leurs frères, leurs cousins. Les quartiers se recomposaient non plus selon les logiques du FLN, mais selon les réseaux du village et de la famille. Les espaces de survie politique devinrent des espaces de vie quotidienne. La figure du militant s’effaçait ; celle du notable, du grand frère, du commerçant communautaire prenait le relais. Et dans cette continuité sans rupture, l’idée essentielle demeurait : l’assimilation n’était pas naturelle, elle n’était pas souhaitable, elle n’était pas envisagée. Le quartier devenait un prolongement de l’origine, non un tremplin vers la France.
Pendant ce temps, la population européenne quittait doucement les lieux. Ce n’était pas un exode, pas encore, mais une fuite silencieuse, sans slogan ni colère, motivée par ce qu’on appelle aujourd’hui l’insécurité culturelle : ce moment où l’on se rend compte que ce qui nous entoure n’est plus exactement ce que l’on connaissait. Les commerces de quartier fermèrent les uns après les autres. Les bistrots où l’on discutait rugby servirent les derniers demis. Les librairies ne trouvèrent plus de lecteurs. À la place, d’autres commerces apparurent, porteurs d’autres repères, d’autres langues, d’autres rythmes.
Dans ces espaces appauvris, délaissés par les classes moyennes, montèrent lentement d’autres forces. Les caïds prirent la place laissée vacante par les partis, les associations, l’État lui-même. Ils organisèrent la vie comme le FLN organisait autrefois la discipline : protection, arbitrage, sanctions, redistribution. L’économie parallèle suppléa l’économie déclinante. Le religieux, souvent dans sa version la plus stricte, trouva dans cet entre-soi un terrain idéal pour diffuser une morale qui consolida davantage encore la séparation.
La Seine-Saint-Denis était devenue un système, avec ses lois internes, ses zones d’autorité, ses codes, ses frontières. Un monde dans le monde.
Et c’est ce monde, né de circonstances historiques précises, que l’État a ensuite contribué – involontairement – à disséminer ailleurs. Lorsque l’on a décidé de répartir l’immigration sur tout le territoire pour « éviter les ghettos », on a reproduit les conditions initiales du 93 : une installation rapide, dans des zones fragiles, de populations déracinées mais solidaires entre elles, renforcées par un sentiment collectif, par une histoire, par un héritage invisible. Ce que le 93 avait mis trente ou quarante ans à construire, d’autres communes l’ont développé en dix ou quinze.
Partout où les ingrédients se sont alignés – faible présence des classes moyennes, départ progressif des habitants stables, concentration d’une même origine, effondrement des commerces traditionnels, apparition de trafics – le modèle 93 s’est reconstitué avec une facilité déconcertante.
Non pas parce que les populations le voulaient. Non pas parce que les élus l’avaient prévu. Mais parce qu’un système social, lorsqu’il est suffisamment puissant, se réplique comme une structure vivante.
La Seine-Saint-Denis est devenue une matrice, non par fatalité, mais par logique. Et quand on transporte la matrice, on transporte la forme qu’elle produit.
Le reste du pays n’a pas « attrapé » le 93.
Il en a été ensemencé. Il était question de « répartir les difficultés » !
Voilà pourquoi, aujourd’hui, certaines villes moyennes ressemblent à La Courneuve des années 1970, certains quartiers ruraux à Montreuil des années 1980, certains ensembles périurbains à Aubervilliers des années 1990.
On ne copie pas un modèle ; on en reproduit les conditions.
Et lorsque les conditions sont là, le modèle suit.
On appelle aujourd’hui cela, faute d’un meilleur terme, la « seinesaintdenisation » du pays. Non pas une contagion, mais une translation : le déplacement silencieux d’un monde social d’un territoire vers un autre. Et il ne s’agit pas seulement d’une mécanique sociologique ; il y a derrière cela des intentions politiques clairement identifiables. D’abord celles du FLN, dont l’objectif initial était de maintenir la diaspora algérienne soudée, fidèle, imperméable à l’assimilation – un impératif stratégique prolongé bien après 1962. Puis celles d’une partie des élus locaux, qui ont vu dans le tissu indigéniste émergent une base électorale stable, disciplinée, captive, structurée par des relais communautaires. Enfin, la couardise de l’État, qui n’a jamais osé affronter ce système et qui, par confort idéologique autant que par peur d’embrasement, a fini par considérer qu’il fallait le reproduire ailleurs, au nom de cette chimère technocratique : « répartir les difficultés ».
La Seine-Saint-Denis n’est plus un département : elle est devenue une forme, un schéma reproductible, une grammaire sociale qui s’écrit partout où les mêmes phrases démographiques, économiques et symboliques se mettent en place. La France entière, par pans entiers, commence à parler ce dialecte-là : un langage fait de départs, d’entre-soi, de replis, de trafics, de codes tacites et de loyautés parallèles.
La « seinesaintdenisation » n’est pas l’extension d’un lieu : c’est l’essaimage d’un monde.
C’est une bombe à fragmentation démographique, culturelle et anthropologique.
Le journaliste Martyn Lewis présente un bulletin d'information spécial sur la BBC pour annoncer la mort de Lady Diana, 1997.
DR.
Le président américain Donald Trump réclamera jusqu’à 5 milliards de dollars en justice pour un montage vidéo trompeur diffusé dans l’émission Panorama.
Pendant longtemps, les Britanniques l’ont affectueusement surnommée Auntie, la vieille tante. Depuis quelques années, celle-ci commençait à radoter, tentant d’imposer, à l’heure du thé, un narratif de gauche à la fois woke, communautariste et palestiniste. Elle vient d’être prise en flagrant délit de mensonge en attribuant à Donald Trump, qu’elle abreuve de sa haine, des propos qu’il n’a jamais tenus. Pendant que toute la sphère progressiste s’affaire à la sauver, elle est bien entrée en phase terminale et, avec elle, une vision du journalisme faite de véracité, de talent et de neutralité.
2012 : l’affaire Jimmy Savile
Jusqu’à il y a une quinzaine d’années, la BBC était l’incarnation la plus aboutie de ce qu’était le Royaume-Uni ou, plus précisément, l’Angleterre : une langue et un accent châtiés, des gentlemen discutant en costume-cravate de l’actualité de Premiers ministres souvent issus des rangs conservateurs, des rencontres à Wimbledon entrecoupées d’interminables matches de cricket, une couverture paternaliste des informations en provenance des pays du Commonwealth, une bienveillante complaisance à l’encontre la famille royale qui, déjà, commençait à s’entredéchirer, enfin des plans sur les centres-villes désolés de Burnley, Liverpool ou Oldham et sur les campagnes brumeuses du Kent, du Somerset ou du Norfolk.
Cette image d’Epinal s’est depuis lors effritée, sans que l’on sache exactement à quand cela remonte, peut-être depuis qu’a éclaté l’affaire Jimmy Savile en 2012. Cette année-là, le présentateur-vedette de la chaîne, décédé quelques mois plus tôt, fut accusé de centaines d’agressions sexuelles, y compris sur mineurs, profitant de son incommensurable notoriété pour commettre les pires atrocités. La BBC tenta d’étouffer l’affaire, en vain, et dut ensuite reconnaître un « problème culturel » au sein de l’entreprise.
Y’a pourtant déjà Al-Jazeera !
Depuis, elle ne s’en est jamais vraiment remise et les scandales se sont accumulés: couverture du conflit israélo-palestinien en usant d’une rhétorique proche de celle du Hamas, critique de la politique d’asile des gouvernements conservateurs, dévoilement des données bancaires de Nigel Farage… Même le présentateur de Match of the Day Gary Lineker, ancien footballeur international que l’on croyait au-dessus de tout soupçon, fut contraint de quitter son poste après avoir partagé une vidéo antisémite sur ses réseaux sociaux.
Et la semaine dernière arriva donc le scandale de trop. En assemblant différentes parties d’un discours de Donald Trump, les enquêteurs du magazine Panorama, ont fait accroire que le président américain avait activement incité ses partisans à prendre le Capitole en janvier 2021. Le montage grossier était aussi trompeur – ou fake dans le jargon des journalistes admis – et pouvait théoriquement avoir une influence négative sur les relations entre le Royaume-Uni et les Etats-Unis – Donald Trump a, par ailleurs, confirmé qu’il réclamerait jusqu’à 5 milliards de dollars de dommages et intérêts.
Conscients des manquements les plus élémentaires à la déontologie, le directeur général de la BBC et la patronne de l’information ont rapidement démissionné. Si les médias de droite n’ont pas manqué de critiquer les biais idéologiques de la Beeb – son autre surnom -, celle-ci s’est trouvée d’ardents défenseurs. Ainsi, dans un réflexe corporatiste et politiquement orienté, Polly Toynbee, éditorialiste au Guardian, a tenté de rejeter la responsabilité sur… Donald Trump et les adversaires de la gauche, les accusant de s’en prendre au journalisme. Mais plus personne n’est dupe : au Royaume-uni, comme d’ailleurs en France, en Belgique et à peu près partout, l’audiovisuel de service public, vivant de généreuses dotations publiques, n’est plus qu’une machine à propagande qui peine de plus en plus à masquer son véritable dessein, celui de recracher au visage d’une société qui n’en veut pas une tisane progressiste et multiculturelle.
L'ancien ministre de l'Économie et des Finances Eric Lombard. DR.
Chaque mois, le vice-président de l’Institut des libertés décode l’actualité économique. Et le compte n’y est pas.
Il existe encore des entrepreneurs français qui créent de la valeur, malgré les nombreux obstacles que l’État et ses fonctionnaires mettent en travers de leur route. Dans notre pays, on dénombre ainsi plusieurs « licornes », ces start-up dont la valorisation dépasse le milliard d’euros : Mistral (intelligence artificielle ; 11,8 milliards d’euros), Doctolib (interface Web pour les soignants ; 5,8 milliards), Back Market (produits reconditionnés ; 5,2 milliards), Contentsquare (analyse de données numériques ; 5,1 milliards), Sebia (diagnostics médicaux ; 5 milliards), Quonto (banque en ligne ; 4,4 milliards). Formidablement inventives et dynamiques, elles savent affronter un environnement particulièrement hostile. Hélas, il n’est pas du tout sûr que cela dure.
D’autres entrepreneurs français, plus nombreux malheureusement, échouent. Deux exemples illustrent bien les difficultés rencontrées par les innovateurs désirant mener à bien leur projet dans notre pays. Ils sont particulièrement tristes, car ils ressemblent à l’échec commercial de Concorde. D’abord la société Carmat, créée dans les années 1990 par le professeur Alain Carpentier et le capitaine d’industrie Jean-Luc Lagardère. Elle produit 500 cœurs artificiels par an. L’homme d’affaires Pierre Bastid en est devenu récemment le premier actionnaire. Pour sauver l’activité, il a besoin de 150 millions d’euros. Comme il ne les trouve pas, il risque la liquidation judiciaire. Second exemple, la société VoltAero, pionnière de l’aviation légère hybride électrique. Son premier modèle, le Cassio 330, était arrivé à enregistrer 280 précommandes. Il devait être mis en service en 2026. Las, l’entreprise, créée par Jean Botti, ex-patron de l’innovation chez Airbus, est à présent en redressement judiciaire.
La déclaration d’économiste la plus stupide de la décennie a probablement été prononcée par Sandrine Rousseau, députée écologiste et ancienne enseignante-chercheuse à l’université de Lille, lorsqu’elle a indiqué en 2021 « préférer des femmes qui jettent des sorts plutôt que des hommes qui construisent des EPR » (on voit immédiatement qu’elle a tout compris à la question énergétique, en particulier la nécessité de disposer d’électricité nucléaire quand il n’y a plus ni vent ni soleil). Reste qu’Éric Lombard, qui vient de quitter le poste de ministre de l’Économie, n’est pas mal placé non plus au palmarès des déclarations stupides. Charles Gave, le président de l’Institut des libertés (et actionnaire principal de Causeur), en a sélectionné trois. La plus ahurissante : « Il va falloir que les entreprises françaises s’habituent à gagner moins d’argent. » La plus incompétente : « Le nombre de fonctionnaires n’est pas un problème. » La plus idéologique : « On n’est pas un pays libéral, on est un pays d’État. » Nassim Taleb, très grand auteur américain (à qui l’on doit Le Cygne noir) qualifie ce type de paroles d’ « educated yet idiot », ce qui en français signifie « diplômé mais bête ».
Emmanuel Macron s’est félicité que la France soit selon lui « un pays solide, doté d’une bonne solvabilité, qui génère d’excellentes recettes fiscales », dans les colonnes de la Frankfurter Allgemeine Zeitung, le 1er octobre. Il reconnaît toutefois que « nous n’avons pas encore résolu la question des finances publiques ». C’est bien normal puisque, à l’heure où les États-Unis et la Chine se livrent une bataille technologique et tarifaire de premier plan, nos dirigeants débattent de l’impôt Zucman.
La France ne devrait pas taxer davantage les « riches ». Telle est la position d’Agnès Verdier-Molinié, directrice de la Fondation iFRAP. Si on part du revenu disponible brut des ménages français, et que l’on fait la somme des impôts directs et des cotisations sociales qu’ils payent, on constate que le taux de prélèvement moyen qu’ils supportent est de 28,4 %. Pour les 10 % des contribuables les plus aisés, le chiffre est presque deux fois supérieur : 54,2 %. Pour les 0,1 % les plus riches, il grimpe à 55,2 %. Résultat, selon l’OCDE, les 10 % des ménages les plus riches du pays assurent à eux seuls 76 % de la recette annuelle de l’impôt sur le revenu, soit 63 milliards sur un total de 83 milliards. L’absence de débat sérieux sur un sujet aussi essentiel explique que de telles remarques, aussi stupides que fausses, soient proférées sur les bancs de l’Assemblée nationale. En attendant, la totalité des pays européens ont abandonné les taxes confiscatoires : l’Allemagne, la Suède, le Danemark, l’Autriche et les Pays-Bas. Mais en France, on préfère vivre dans la démagogie fiscale, relayée par La France insoumise et le Rassemblement national. Ces partis ont tort, car l’impôt n’a pas à être moral, mais utile et efficace.
Une dizaine de grands groupes du CAC 40 empruntent de l’argent sur les marchés financiers à des conditions plus favorables que les bons du Trésor. C’est le signe très clair de l’inquiétude grandissante des investisseurs devant notre politique budgétaire. Une inquiétude confirmée par la dégradation, le 17 octobre, de la note de la France par l’agence S&P. D’habitude, dans un pays donné, un État se finance pour moins cher que les entreprises, car il est considéré comme plus solvable et moins risqué. Sans surprise, la dizaine de sociétés tricolores qui parviennent à s’endetter à un taux plus bas que les pouvoirs publics ont un volume d’activité important à l’étranger. Il s’agit d’Airbus, Axa, Air Liquide, Euronext, Legrand, LVMH, Sanofi et Schneider Electric.
La France présente pour la première fois une balance agricole déficitaire (même en tenant compte des vins et spiritueux), alors qu’elle était le deuxième plus grand exportateur de produits agricoles au monde il y a trente ans. Quand le coût horaire moyen d’un salarié agricole s’élève à 12,80 euros en France, il est de 0,74 euro au Maroc. Ce n’est pas très compliqué de comprendre d’où vient le problème. Tous ceux qui insultent Bernard Arnault toute la journée devraient savoir que les exportations de LVMH représentent 50 % des exportations agricoles de la France.
La Ville de Paris pulvérise tous les ratios prudentiels. Les dépenses courantes progressent plus vite que l’inflation et, malgré la forte augmentation de la taxe foncière de 62 % ainsi que la hausse des droits de mutation, la dette de la municipalité atteindra le chiffre record de 11,6 milliards fin 2026. La Mairie ne cesse de gonfler ses effectifs (55 000 fonctionnaires contre 41 000 il y a vingt-cinq ans), alors que la population parisienne diminue. Pire encore, les subventions financent en partie des associations aux objectifs contestables, comme « Les ruches pour les femmes leaders à Tandjouaré » ou des officines d’activistes de gauche radicale, qui prônent la désobéissance civile. Il est temps de mettre fin à cette gabegie.
Les diplômés qui quittent la France sont de plus en plus nombreux. Selon Ipsos BVA, 9 % de nos jeunes ingénieurs partent travailler à l’étranger une fois leur diplôme obtenu. Et 21 % d’entre eux réfléchissent à l’idée de s’établir hors de France. Dans un pays où on a formé des armées de sociologues, il est curieux qu’aucun d’entre eux ne cherche à analyser convenablement la grande spécialité nationale qui consiste à exporter des bac +7 et importer des bac -7.
La polémique n’a pas pris une ride. Elle s’est même refait une jeunesse. Le film de Bertolucci avait choqué la morale à sa sortie en 1972. Il est aujourd’hui interdit de projection. Oubliée la beauté de Marlon Brando et de Maria Schneider, il n’y en a que pour la dérangeante plaquette de beurre.
Le 15 décembre 2024, la Cinémathèque française, dans le cadre d’un hommage rendu à Marlon Brando, prévoyait de projeter Le Dernier Tango à Paris, du réalisateur italien Bernardo Bertolucci (1941-2018). Il n’y aura pas de projection ce jour-là, ni sans doute avant longtemps, de l’œuvre désormais interdite d’écran par la nouvelle et puissante entreprise de censure généralisée qui prétend gouverner l’ensemble de notre « production culturelle ».
Personnes éclairées
Anne-Cécile Mailfert dénonce au micro de France Inter « ce monument du patriarcat cinématographique » qui « fait passer nos viols pour de l’art et du divertissement ». Néanmoins, elle ne condamne pas le film aux oubliettes, elle suggère d’accompagner chacune des projections d’une « contextualisation ».
On jugera l’intention sans doute un peu bétate : elle s’inspire de Chloé Thibaud qui souhaitait s’assurer de la réception correcte du film par une « prise en charge morale » du spectateur afin de prévenir tout risque d’égarement : « Je ne prône pas la “cancel culture”, mais la “contexte culture”, c’est-à-dire l’accompagnement des œuvres “problématiques”. J’ai proposé des solutions, notamment d’accompagner la projection du film d’une table ronde, d’une conférence, mais qui donnerait la parole, évidemment à des personnes qui sont éclairées sur les questions de genre. »
Quand les « problématiques » passent les bornes, les limites sont dépassées !
Un peu de beurre dans un monde de brutes
LeDernier Tango connut d’abord un autre scandale, de dimension planétaire, à sa sortie, en 1972. La cause, une sodomie violente, heureusement feinte, à laquelle Marlon Brando contraignait sa partenaire. Une plaquette de beurre détournée de son usage habituel fixa la scène dans les mémoires… En Italie, le réalisateur fut déchu de ses droits civiques.
Brandolâtre extatique, j’assiste à la première séance. Les images du générique, les portraits de Lucian Freud et d’Isabel Rawsthorne par Francis Bacon, la musique de Gato Barbieri… Je consens à tout d’emblée, je subis l’envoûtement de Brando, vêtu d’un manteau de cachemire couleur miel, errant sous le viaduc du pont Bir-Hakeim, égaré, douloureux. Je pénètre, derrière le couple que le hasard (ou la nécessité tragique ?) a formé avec cet homme (Paul) et une jeune femme ravissante, aux joues pleines d’adolescente acidulée (Jeanne), dans un superbe appartement presque vide, nimbé d’une lumière tendre et crépusculaire. Arrive la surprise du beurre. Elle me navre par son inutilité provocatrice. Elle encombre inutilement un récit que hantent la perte, le manque et la mort. La brutalité musculeuse de Brando rend vaine la figure du sodomite sournois, qui brouille toutes les ondes de l’œuvre. Je persiste à voir deux êtres qui s’étreignent, oublieux du monde, sans identité, organisant dans la pénombre une fête sexuelle toujours recommencée.
C’est en 2004, par un documentaire, Il était une fois… Le Dernier tango à Paris, une enquête menée par Serge July et Bruno Nuytten, que je connus les conséquences de tout cela sur la vie de Maria Schneider, la vérité de ses larmes à l’écran. Elle ignorait tout de l’intention de son partenaire dans cette séquence réglée entre Brando et Bertolucci, lequel recherchait l’effet du choc, « la rage et l’humiliation » sur les traits de son visage[1].
Et l’on ne parlera plus que du beurre ! Et Jessica Chastain pourra faire part de son dégoût sur le réseau X, en 2016 : « À tous ceux qui ont aimé le film, vous regardez une jeune fille de 19 ans en train d’être violée par un homme de 48 ans. Le réalisateur a planifié l’agression. Ça me rend malade. »
Je me refuse à voir ici la perpétration d’un crime sexuel.
Il l’aime, elle non plus
Pourtant, Pauline Kael (1919-2001), dans le New Yorker, et Roger Ebert (1942-2013) dans le Chicago Sun-Times, deux très perspicaces et fameux critiques, ont encensé le film, et avec quels solides arguments ! Roger Ebert ne dissimule pas son émoi : « L’une des plus grandes expériences émotionnelles de notre époque, […] seul Marlon Brando, parmi tous les acteurs vivants, pouvait en incarner le rôle principal. Qui d’autre peut jouer avec autant de brutalité et exprimer une telle vulnérabilité et un tel besoin ? Car le film parle de besoin ; de la terrible soif que son héros, Paul, éprouve d’être touché par un autre cœur humain. »
Secouez cet homme avec un peu de vivacité, il en sortira plus de larmes que de sperme.
Pauline Kael témoigne de son ravissement : « Le Dernier Tango à Paris fut présenté lors de la soirée de clôture du Festival du film de New York, le 14 octobre 1972 : cette date devrait devenir un jalon dans l’histoire du cinéma, comparable au 29 mai 1913, date de la première représentation du Sacre du printemps, dans l’histoire de la musique. […] Je pense qu’il est juste de dire que le public était sous le choc, car Le Dernier Tango à Paris possède le même pouvoir hypnotique que le Sacre,la même force primitive et le même érotisme percutant. »
C’est une erreur de voir en Jeanne la victime d’un phacochère en rut, empoignée, possédée, dépossédée : « La Jeanne, souple et douce, sans scrupules, de Maria Schneider, doit être la gagnante : [Elle] ressemble aux adorables héroïnes-garces sensuelles des films français des années 20 et 30 : à la fois superficielles et sages. Ces filles […] savent qui est la meilleure. Le Paul de Brando, l’outsider par essence naïf, le romantique, n’est pas de taille face à une bourgeoise française » (Pauline Kael).
Voilà pourquoi Paul, l’américain sexuellement envahissant, le mâle dominant du xxe siècle, connaîtra une brève agonie, recroquevillé tel un gros fœtus sur un balcon parisien, abattu au revolver par une délicieuse fille-fleur, avec laquelle il voulait refaire sa vie, fonder une famille, et qui murmure déjà les arguments de la défense qu’elle présentera aux policiers et aux juges : « Je sais pas qui c’est. Il m’a suivi dans la rue, il a essayé de me violer, c’est un fou. Je sais pas comment il s’appelle. Je le connais pas. »
Quel exploitant de salle, quelle chaîne de télévision oseront programmer Le Dernier Tango à Paris après la capitulation, compréhensible, de l’institution chargée de conserver, de mettre en valeur, de révéler les œuvres de l’art cinématographique ?
[1] Vanessa Schneider, journaliste au Monde, cousine de Maria Schneider, lui a consacré un livre intitulé sobrement Tu t’appelais Maria Schneider (Grasset, 2018). Fille illégitime de l’acteur Daniel Gélin, elle fut très jeune confrontée à la drogue, à l’errance… Une vie cabossée. Ce livre a inspiré le film Maria, de Jessica Palud (2024), avec Matt Dillon et Anamaria Vartolomei.
Il y a indéniablement quelque chose de touchant dans l’obstination du président de la République à continuer à parler des choses du pays et du monde comme s’il avait encore le moindre pouvoir sur elles.
Quand on aime la France comme nous l’aimons, on ne peut que ressentir un sentiment de tristesse lorsqu’on assiste à ces prestations qui nous font penser à ce que serait la performance d’un acteur jouant la grande tirade du Mariage de Figaro alors que le public a déserté le théâtre et que les lumières de la scène sont éteintes depuis longtemps déjà.
Ces derniers jours, un mot a retenu mon attention. Le mot « intention ». Lorsque Zelenky a fait un passage express à Paris, on nous en a fait des tonnes autour d’un marché de quelque cent Rafales, le fleuron de notre industrie aéronautique militaire. En fait, ce qui a été signé ne serait qu’une lettre d’intention. Aimable formulation. L’Ukrainien aurait donc « l’intention » d’acquérir cent Rafales que nous aurions « l’intention » de lui livrer et que, doit-on en conclure, il aurait « l’intention » de nous payer.
Nous voici donc entré de plain-pied dans une forme toute nouvelle de gouvernance, la gouvernance « d’intention ».
On en a eu un autre exemple lors des échanges franco-germaniques à Berlin ce mardi. En est sortie cette formule que M. de La Palice ne démentirait certainement pas : « Quand la France et l’Allemagne s’alignent, l’Europe avance. » Dans quelle direction ? On n’en sait trop rien, si ce n’est que « l’intention » est que ces deux pays s’entendent pour s’engager avec ardeur dans la conquête d’une souveraineté numérique qui permettrait à l’Europe de « ne pas être le vassal » technologique des États Unis et de la Chine. Louable intention, il est vrai.
Dans un registre quelque peu différent, on apprend lors de la même prestation, que le président français aurait « l’intention » de rencontrer prochainement son homologue algérien, histoire peut-être de s’offrir une nouvelle session de mea-culpa et d’autoflagellation post-coloniale, comme précédemment, avec dépôt de gerbe sur la tombe du terroriste FLN nullement inconnu. Là encore, on ne sait pas.
Il est vrai qu’on n’écoute plus vraiment ce qu’il dit, le président. Il est vrai en effet que sa parole – la parole présidentielle – qu’elle soit en anglais, en français, en swahili – ne porte plus guère. Radicalement démonétisée qu’elle est.
Alors oui, nous sommes en droit d’éprouver une forme de tristesse devant ces sursauts verbeux d’une présidence en coma dépassé. Le sentiment que le fantôme de l’Élysée ne fait plus désormais que prêcher dans le désert, que ses Rafales ne sont que mirages, ses espérances d’une quelconque souveraineté qu’une velléité d’estrade, ses intentions de rencontre avec le dictateur algérien une vague péripétie touristique avec danse des sept voiles au programme. Oui, tout cela nous donne l’impression d’assister, impuissants, à la gesticulation pathétique d’un homme qui se complaît à bavasser dans le désert. Un désert dont il n’est plus lui-même également qu’un vague mirage…
Défense radicale des minorités se faisant au détriment de la cohésion sociale en Occident, le wokisme – très à la mode ces dernières années – est en perte de vitesse. C’est que l’élection de Trump a mis un coup d’arrêt à son expansion délirante. Et que la convergence des luttes a ses limites! Mais, on peut aussi craindre qu’il finisse par revenir plus fort que jamais.
Le 20 janvier dernier, Donald Trump, dans une mise en scène césarienne, a signé une série de décrets présidentiels, touchant des domaines forts différents, comme la politique sociétale, l’aide militaire, en passant par la fin du financement de certaines grandes organisations internationales. On sent désormais une certaine accélération de l’histoire et le changement de ton par rapport à son premier mandat. La première présidence Trump marquait la fin d’une époque, mais tout porte à croire que la seconde entame le début d’une nouvelle ère sous nos yeux tétanisés ou ébahis, signifiant peut-être la fin de l’idéologie woke en Occident, mais est-ce vraiment le cas ?
Le wokisme, cette idéologie voulant lutter contre les inégalités, avait connu un grand succès au cours de la dernière décennie. Elle était devenue presque une religion et avait su convaincre de nombreux secteurs de la société : les universités, mais également les entreprises et les gouvernements. Cependant, les semaines qui viennent de s’écouler démontrent peut-être que, tout compte fait, le wokisme n’a été qu’une parenthèse, qu’un château de cartes porté sur des bases trop peu solides: annulations de certains programmes EDI dans diverses entreprises, ralliement des grands patrons de la Silicon Valley au président Trump après sa réélection, etc. Par ailleurs, lorsque l’on compare le taux d’approbation chez les jeunes en janvier 2025 à celui de janvier 2017, début de son premier mandat, la différence saute aux yeux: selon YouGov, c’est respectivement 53% de taux d’approbation contre 30%, soit une progression de plus de 20 points chez la jeunesse américaine, ce qui n’est pas rien puisqu’elle représente l’avenir du pays et est un indicatif en somme (1). On assiste donc peut-être à un véritable basculement. Cette idéologie n’a jamais été un objet de conviction, mais bien un objet de conformité. Certains la défendaient « parce qu’il fallait bien faire comme tout le monde. »
La preuve en est que, sur le plan politique et des institutions, qu’elles soient publiques ou privées, une série d’entre elles ont fait un pari sur le wokisme en achetant ce discours – pensant que ce serait l’avenir. D’ailleurs, tout porte à croire pour l’instant que cette idéologie avait atteint son paroxysme durant la présidence de Joe Biden, et même déjà sous le premier mandat de Donald Trump. Ce paroxysme s’est manifesté avec force lors des mobilisations de la jeunesse dénonçant le meurtre de George Floyd par un policier blanc en 2020.
Mais le wokisme est-il définitivement derrière nous? Aurons-nous encore à subir ses excès dans nos sociétés dans les années à venir? Rappelons que le wokisme est une forme de néo-progressisme ayant hérité de certains attributs du marxisme, notamment sa focalisation sur les luttes identitaires et la défense des minorités, une défense se faisant au détriment de la cohésion sociale. C’est aussi une intersectionnalité des luttes, puisqu’au moment où le communisme s’est effondré dans les années 80 et 90, beaucoup de militants de la gauche sont restés mentalement ancrés dans un univers communiste, ce qui les a amenés à continuer à intégrer des gens politiquement comme la chose se faisait des décennies plus tôt. Ainsi, lorsque la gauche a fini d’intégrer un certain groupe politique, elle cherche à intégrer d’autres catégories de la population, ce qui explique qu’elle puisse se renouveler politiquement depuis des années.
Cette gauche a donc voulu à la fois défendre les minorités sexuelles, mais également l’immigration de masse, provenant en majorité de pays du Maghreb, d’Afrique noire, d’Inde ou du Pakistan, ce qui démontre, comme par le passé, qu’elle use toujours d’une stratégie ayant fait date : défendre les masses, mais également des idéologies minoritaires. Cependant, les choses ne pouvaient durer, car à un moment, les contradictions sautent au visage : on ne peut défendre à la fois le mouvement LGBT et l’islamisme, par exemple. Au fond, la gauche joue une pièce qu’elle avait déjà jouée dans le passé au XIXe siècle en essayant de chercher à intégrer toutes sortes de luttes minoritaires. Par exemple, au plus fort de la révolution industrielle en Europe, cette gauche a voulu à la fois défendre les masses ouvrières, mais également toutes les idéologies considérées comme superficielles à l’époque, comme l’anarchisme ou l’écologisme. Cependant, à mesure que le mouvement ouvrier a pris de l’ampleur vers la fin du XIXe siècle, ces luttes minoritaires ont été déconsidérées, puisqu’extrêmement impopulaires au sein du prolétariat.
De la même manière, le wokisme contemporain risque de connaître un déclin similaire. Les contradictions inhérentes – par exemple, la promotion de l’intersectionnalité qui tente d’unir des groupes aux valeurs souvent incompatibles – deviennent de plus en plus évidentes. Lorsque la gauche progressiste intègre de nouveaux « opprimés » sans résoudre ces tensions, elle s’expose à une fragmentation interne, comme l’a observé Chantal Delsol dans son analyse du moralisme rigide.
Ce processus n’est pas nouveau ; il reflète une stratégie cyclique de la gauche, qui, après l’effondrement du communisme, a pivoté vers des identités fragmentées pour se renouveler.
À la question de savoir si ce déclin est imminent, certains faits récents tendent à le montrer, du moins, on peut constater un léger reflux de cette idéologie qui peut s’expliquer par la prise du pouvoir par la nouvelle administration américaine. Un exemple des plus frappant est le fait que certaines entreprises de la Silicon Valley en Californie ont annulé ou réduit leurs initiatives en matière d’équité, diversité et inclusion (DEI), pour des raisons de coûts excessifs et un manque de retour sur investissement. Apple a mis en ligne pour la première fois depuis des années une publicité mettant en scène une famille blanche américaine de la classe moyenne, ce qui ne se voyait plus dans le monde du marketing des GAFAM depuis longtemps. Par ailleurs, sur le plan politique, l’administration américaine a promulgué des décrets visant à démanteler ce qu’elle qualifie d’idéologie «woke» dans l’éducation et les institutions fédérales.
Ce mouvement ne se limite pas aux États-Unis, puisque, sur le Vieux Continent européen, plusieurs partis nationalistes très critiques de l’immigration et du wokisme gagnent du terrain dans les urnes et dans les sondages, comme le Rassemblement national en France et le Reform Party au Royaume-Uni. Ces évolutions montrent que le mouvement woke perd du terrain au profit de priorités plus pressantes pour la population, comme le pouvoir d’achat ou l’immigration.
Une résistance en vue
Malgré tout, assiste-t-on à un véritable recul du wokisme? Rien n’est moins sûr et tout porte à croire que ses partisans pourraient se radicaliser dans des combats d’arrière-garde face à leur perte d’influence sur le champ de bataille des idées. L’exemple le plus frappant et le plus tragique qui peut nous venir en tête est l’assassinat fatidique de Charlie Kirk, jeune conservateur et supporteur de Donald Trump qui avait fondé une organisation nommée Turning Point dans le but de débattre sur la place publique et particulièrement sur les campus américains dans le but de faire progresser les idées de la droite américaine et une certaine vision de l’Amérique. Au fond, c’était surtout pour convaincre un public plus jeune et à la merci du wokisme, ce dernier étant justement né sur les campus américains.
Cependant, certains éléments radicaux n’en ont eu cure et il n’a fallu qu’un tireur suffisamment entraîné pour enlever la vie au jeune influenceur qui avait le vent en poupe et qui était même pressenti à la présidence des États-Unis un de ces jours ou à tout le moins à des postes d’importance en politique.
La suite de cette stratégie a comme été le rideau qui s’est levé ou l’apocalypse au sens biblique du terme sur ce qu’était réellement une certaine gauche : la détestation de son adversaire. Pire encore, certains ont manifesté leur joie devant la mort de l’influenceur conservateur sur les réseaux sociaux au travers de vidéos TikTok ou Snapchat plus insignifiantes les unes que les autres. Ce brouhaha était également accompagné d’un discours du genre : «je suis pour la liberté d’expression, mais il l’avait bien cherché.» Ces deux attitudes témoignaient au fond d’une certaine haine de tout ce qui n’est pas en concordance avec les idées d’une certaine gauche progressiste détenant à elle seule le monopole du beau et du bien.
Ces réactions en disent plus sur le wokisme et à travers elles, il est possible d’entrevoir le futur du mouvement. Tout porte à croire que cette idéologie pourrait se radicaliser alors que ses adversaires pourraient faire de même de l’autre côté du spectre politique, ce qui présuppose des temps sombres pour la vie des idées américaines ; au mieux, une certaine atmosphère de tensions palpable à travers toutes les couches de la société ou, dans le pire des cas, la guerre civile, comme les États-Unis l’ont connue au XIXe siècle.
Cette radicalisation de la gauche woke est déjà à nos portes. L’exemple le plus frappant est le candidat démocrate à la mairie de New York, Zohran Mamdani, qui veut notamment exercer une discrimination quant aux logements sur les blancs pour ne citer que l’une des propositions de son programme politique. En réaction, le camp conservateur pourrait mobiliser davantage ses partisans et même rallier des électeurs du centre, voire du centre gauche. Ce phénomène avait déjà été largement observé lors de la première élection de Donald Trump, notamment à travers l’écart croissant entre les villes et les campagnes, ou ce que l’essayiste Christophe Guilluy a nommé « la périphérie ».
En définitive, le wokisme est-il derrière nous ? Le phénomène n’est pas totalement vaincu et il serait prématuré de le considérer comme enterré. On assiste plutôt à un léger reflux de cette idéologie. S’agit-il d’un recul temporaire, lié à un effet de mode ou à l’arrivée d’une nouvelle administration américaine au pouvoir ? Ou bien d’un apaisement factice et trompeur, susceptible de laisser place à un retour plus vigoureux une fois l’actuel locataire de la Maison-Blanche parti ? Seul le temps pourra véritablement nous le dire.
1. ORTH T et MONTGOMERY D, «Comparing the Start of Donald Trump’s first and second terms, policy, and the economy: January 26-28, 2025 Economist/Yougov Poll», YouGov, today.yougov.com, publié le 29 janvier 2025
La tentation islamiste gagne encore du terrain dans la jeune génération musulmane, révèle une vaste étude. La France luttera-t-elle enfin contre cet inquiétant séparatisme, se questionne notre directrice de la rédaction?
L’IFOP publie, en partenariat avec Écran de veille, une enquête consacrée aux musulmans français et à leur rapport à l’islamisme. Les résultats montrent un recul de l’intégration et de l’assimilation, ainsi qu’une affirmation identitaire plus marquée chez une partie des jeunes musulmans, dont une proportion croissante adhère à un islam rigoriste et très éloigné des mœurs françaises.
Une tendance inquiétante
L’islam est aujourd’hui, en France, la seule religion connaissant à la fois une croissance numérique et une dynamique idéologique ascendante. En 20 ans, les musulmans sont passés de 2 à 7 % de la population (pendant ce temps, les catholiques sont eux passés de 66 à 43%). Ils sont beaucoup plus religieux que les autres croyants et moins attachés à la primauté de la raison – là où il y a beaucoup plus de catholiques « culturels » ou de juifs « culturels ». Ainsi, près de 80 % des musulmans se définissent comme religieux. Les réticences à l’égard de la mixité progressent également. Ces tendances apparaissent encore plus marquées chez les jeunes, dont seuls 10 % souhaitent que l’islam se modernise, selon l’étude.
Première du genre, cette enquête prouve ce qu’on voit à l’œil nu : une imprégnation islamiste croissante et conquérante qui se déploie dans notre pays. 42% des jeunes musulmans approuvent tout ou partie des positions islamistes, 32% d’entre eux apprécient même les Frères musulmans. Et 60% voudraient appliquer la charia dans les pays non-musulmans.
Cela ne signifie pas pour autant qu’ils approuvent la violence, puisque seulement 3% des sondés ont de la sympathie pour le djihadisme. Mais… seulement 52% ont de l’hostilité pour lui. Ce qui signifie qu’une petite moitié des musulmans français s’en fiche, ne prend pas position, comme si cette guerre contre la France ne les concernait pas. Cela me semble emblématique de ce séparatisme que le président Macron prétendait combattre et qui ne cesse en réalité de progresser.
Bougies, nounours…
Alors que faire ? En tout cas, pas une énième foire à la bougie avec les pleurnicheries et rodomontades d’usage, comme on l’a eue pour le 13-Novembre.
Depuis dix ans, on perd le combat pour la bonne raison qu’on ne le mène pas. Et on ne le mène pas parce qu’on refuse de voir. Sur tous les tons, on n’a cessé de nous expliquer que le grand danger c’était l’amalgame ou l’ « islamophobie »; qu’il ne fallait surtout pas confondre la micro-minorité islamiste de l’immense majorité des musulmans républicains et patriotes. Le clientélisme et la lâcheté aidant, on a laissé prospérer une mouvance frériste bien déterminée à contrôler la population musulmane. Et en passe d’y arriver.
Attention, je ne suggère pas qu’on fasse subir aux musulmans ce que les catholiques français ont enduré en 1905. Mais, au moins, que tout le monde soit logé à la même enseigne, et que la laïcité soit la même pour tous : soyons intraitables avec le moindre écart, le premier niqab, le premier refus d’aller en cours de sciences, la moindre prière de rue. Expulsons à tout-va les prédicateurs fréristes. Si l’ensemble de la société se mobilisait, la France pourrait devenir le cauchemar des islamistes. Mais cela n’arrivera pas : les illusions multiculti ont la vie dure, notamment dans le clergé médiatico-enseignant. Combattre l’extrême droite c’est quand même plus rigolo et on ne risque pas un coup de couteau.
Étude Ifop pour la revue Ecran de Veille réalisée par téléphone du 8 août au 2 septembre 2025 auprès d’un échantillon de 1 005 personnes de religion musulmane, extrait d’un échantillon national représentatif de 14 244 personnes âgées de 15 ans et plus résidant en France métropolitaine.
Le philosophe Philippe Nemo et l’enseignant Joachim Le Floch-Imad sont d’accord : l’École française est dans un état catastrophique. Mais leurs remèdes divergent radicalement. L’un plaide pour une potion libérale à la Milton Friedman, l’autre pour un traitement de choc inspiré du docteur Chevènement. Un débat très instructif.
Causeur. D’après une récente enquête internationale, seuls 4 % des enseignants français estiment que leur métier est valorisé au sein de la société, soit la pire statistique de l’OCDE. Que vous inspire ce chiffre ?
Philippe Nemo. Si nos professeurs se sentent méprisés, ce n’est pas tant parce qu’ils sont mal payés que parce que l’Éducation nationale a cessé de les considérer comme des hommes voués au savoir. Enseigner ne serait qu’un « métier », une occupation besogneuse, un travail social comme un autre, alors que c’est en réalité une vocation spirituelle. En 2016, j’ai cofondé l’École professorale de Paris, dans laquelle nous préparons des étudiants aux concours de l’Éducation nationale. Dernièrement, un de nos jeunes diplômés a donné son cours devant un inspecteur en vue de sa titularisation. Une leçon excellente que la classe a écoutée avec passion et en silence. À la fin, l’inspecteur a lancé à l’enseignant sur un ton d’amer reproche : « Vous rendez-vous compte de ce que vous avez fait ? On aurait entendu voler une mouche. Or on aurait dû entendre un brouhaha, ce qui aurait montré que les élèves étaient actifs. » Et il a ajouté cette phrase typique de l’idéologie qui règne désormais au ministère : « Mettez-vous bien dans la tête que vous n’avez pas à transmettre. »
Joachim Le Floch-Imad. L’Éducation nationale considère en effet, au moins depuis la loi Jospin de 1989, qu’un bon professeur est moins un maître de sa discipline qu’un animateur. Dans les Inspé (ex-IUFM), on apprend ainsi aux enseignants à ne rien apprendre à leurs élèves, avec des formations toujours plus idéologiques comme « Guérir de “l’hégémonie hétérosexuelle” », « La nature a-t-elle un genre ? », « Queeriser le curriculum ». À cette désintellectualisation s’ajoute la désanctuarisation de l’École, devenue caisse de résonance de la violence de la société et la destruction de l’autorité : des relations conflictuelles avec les familles, des professeurs, face à des classes hétérogènes, qui font cours la peur au ventre, voire s’autocensurent pour 56 % d’entre eux. Les 100 000 enseignants menacés ou agressés chaque année ne semblent pas gêner l’administration qui, en pratique, perpétue le « pas de vagues » qu’elle prétend avoir aboli. Il y a aussi le problème de la rémunération, avec une perte de pouvoir d’achat de 25 % en vingt-cinq ans. Il est vrai que les « hussards noirs de la République », sur lesquels Charles Péguy a écrit de si belles pages, servaient l’École bien plus qu’ils n’en vivaient. Seulement leur prestige s’imposait dans une France où les valeurs de la connaissance demeuraient respectées et où l’on savait éduquer au sens étymologique du terme : « educare », c’est-à-dire instruire, et « educere », conduire hors de soi, proposer un détour par les œuvres du passé pour revenir au présent mieux armé.
P. N. Cette élévation passait essentiellement par l’instruction. Mais le ministère « de l’Instruction publique » est devenu en 1932 ministère « de l’Éducation nationale ». Depuis lors, l’école a été dirigée de fait par un personnel de gauche qui a eu pour dessein d’y forger un homme nouveau. Vincent Peillon, ministre de l’Éducation nationale sous François Hollande, explique en effet que les enseignants forment un « clergé » dont la mission est de « transsubstantier » (il emploie ce terme) les Français. Cette ambition véritablement néo-religieuse, déjà dénoncée par Condorcet et les autres hommes des Lumières à l’époque révolutionnaire, et encore par Clemenceau au temps du petit père Combes, se traduit aujourd’hui dans de nouvelles matières comme l’Evars (éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle). Quelles compétences l’Éducation nationale peut-elle donc prétendre posséder au sujet de la vie « affective », « relationnelle » et « sexuelle » ? De quoi se mêle-t-elle ? C’est un domaine où seules doivent être impliquées les familles. Que des enseignants proposent ce type de formation à leurs propres enfants, et aux enfants que certains voudront bien leur confier, libre à eux. Mais le scandale est qu’ils soient en position juridique de l’imposer à tous les enfants et à toutes les familles de France dans toutes les écoles publiques et privées. Concernant la sexualité, ces cours vont diffuser le dogme LGBT, qui n’est qu’une idéologie et en aucun sens une science. Mais surtout, quant à la forme, de quel droit une administration d’État peut-elle décider de s’immiscer dans l’intimité des enfants au nez et à la barbe de leurs parents ? Les familles n’auront pas le droit de dispenser leurs enfants de suivre ces cours. Elles ne connaîtront ni le contenu exact de ceux-ci, ni l’identité des « intervenants » (ce seront des « associations », mandatées par qui et selon quels critères ?), ni même la date des séances, tant on craint l’irruption de parents révoltés. La réalité est donc qu’une minorité idéologisée qui tient les bonnes manettes dans l’Éducation nationale est parvenue à utiliser la force coercitive de l’État pour entreprendre de transformer en profondeur les mentalités sociales, pour « créer un nouveau peuple », comme le voulait Robespierre.
J. L. F.-I. Le taux de syndicalisation est en chute libre et les syndicats ont perdu leur influence sur les avancées de carrière. Leur pouvoir ne subsiste, sur le terrain idéologique, que parce que les gouvernants demeurent complaisants à son égard. J’attends toujours des sanctions contre les enseignants qui ont bloqué leur lycée pour s’opposer à l’interdiction de l’abaya ! Mais il y a surtout au sein de l’Éducation nationale de plus en plus de cadres issus du privé, adeptes du « New Public Management », qui considèrent moins l’École comme une institution que comme un prestataire de services. J’en veux pour preuve la novlangue entrepreneuriale au sein du ministère. On ne parle plus de savoirs, mais de « compétences », de programmes mais de « curricula », d’inspections mais de « rendez-vous de carrière ». Le nouveau ministre, Édouard Geffray, décrit les professeurs en termes de « stocks » et de « flux ». On est loin du socialisme… Enfin, permettez-moi de ne pas voir de continuité entre le Front populaire et le Nouveau Front populaire, d’être nostalgique des discours à la jeunesse de Jaurès, du républicanisme intransigeant de Jean Zay ou encore du bel objectif que Paul Langevin assignait à l’école : « La sélection des meilleurs et la promotion de tous. » Le désastre a débuté bien après, dans les années 1970, lorsque l’École a renoncé à l’exigence intellectuelle et que les politiciens ont imposé le collège unique.
Et aujourd’hui, l’École peine à apprendre à lire mais elle prétend apprendre à aimer…
J. L. F.-I. Émiettée dans ses missions, notre École n’instruit plus mais coconstruit. Elle n’éduque plus mais rééduque. On le voit à travers l’Evars, mais aussi les cours d’écocitoyenneté ou la lutte contre les « fake news » au cœur de l’enseignement moral et civique. Depuis des décennies, des ministres sans vision, sans courage et sans expertise se succèdent et, entre des effets d’annonce et des slogans, laissent l’École naviguer à vue, au gré de débats périphériques. Il est temps de lui redonner un cap politique !
P. N. Cette situation est due à l’idéologie mais aussi, et peut-être d’abord, au gigantisme et à la centralisation du système, qui le rendent ingouvernable et l’exposent donc aux pires errements. Il n’est pas possible de gérer centralement une collectivité de 1,2 million de salariés et 15 millions d’élèves et d’étudiants, pour des raisons épistémologiques. Toutes les économies gérées par un Gosplan à la soviétique ont échoué, et, toutes proportions gardées, c’est un problème similaire qui se pose à l’Éducation nationale. Et de même que les Russes ont survécu grâce à l’économie souterraine, de même l’enseignement privé joue un rôle de soupape de survie dans le paysage scolaire français d’aujourd’hui.
En concluez-vous qu’il faudrait privatiser l’Éducation nationale ?
P. N. Non. Car il y a d’excellentes raisons, même pour un libéral, de ne pas souhaiter une complète privatisation de l’école. Ce qu’il faut, c’est un système où le financement soit largement public et l’éducation de base gratuite pour tous, mais où la prestation soit plurielle. Ainsi le « pouvoir spirituel » que se sont arrogés les syndicats de gauche sera-t-il rendu à la société civile. C’est le modèle des écoles à « charte » qui existent dans de nombreux pays (Suède, Portugal, États-Unis, Grande-Bretagne…). Elles respectent un « cahier des charges » national, mais sont autonomes dans leur fonctionnement et le choix de leurs méthodes.
Philippe Nemo et Joachim Le Floch-Imad débattent avec « Causeur » Photo : Hannah Assouline
Cela ne risque-t-il pas d’engendrer une école à deux vitesses ?
P. N. Nullement, puisque je répète que dans un tel système, l’école est gratuite. Seulement, la liberté permet une différenciation qui, d’ailleurs, contrairement à ce qu’on croit, joue autant dans le sens de la convergence que de la divergence, comme c’est le cas dans la plupart des activités économiques et sociales où existe une concurrence. Mais l’intérêt essentiel de ce système est de permettre qu’il y ait dans chaque école un « pilote dans l’avion », c’est-à-dire un chef d’établissement qui recrute les professeurs, gère les équipes et résout les problèmes en temps réel parce qu’il a tous les pouvoirs administratifs lui permettant de le faire. Nos chefs d’établissement n’ont pas ces pouvoirs, moyennant quoi tout se dégrade.
J. L. F.-I. Sur le crime que constitue le dévoiement de l’égalité en égalitarisme, nous sommes d’accord. Les classes populaires qui n’ont que l’École pour s’élever en sont les premières victimes. Mais contrairement à vous, je ne crois pas que le libéralisme scolaire constitue le remède miracle à nos maux. Lorsque le Titanic se dirige vers l’iceberg, mieux vaut en changer le cap plutôt que d’inviter chacun à affréter son canot de sauvetage. Il faut rebâtir une École de l’excellence pour tous, y compris dans le public, pas seulement sauver quelques espaces de refuge. Dans mon ouvrage, je propose, dans le cadre d’une alternance politique, un programme de reprise en main de la technostructure de l’Éducation nationale : nominations stratégiques à tous les postes clés ; démantèlement d’une large partie des comités Théodule et de la bureaucratie du ministère (20 % de la dépense totale va à des personnels non enseignants !) ; rappel à l’ordre des fonctionnaires et syndicalistes qui violent leur devoir de neutralité et de loyauté ; et retrait d’agrément aux associations militantes. On ne brisera pas la spirale de l’impuissance tant que le ministre ne sera qu’un contre-pouvoir parmi d’autres.
P. N. Vous ne parviendrez pas à dévier le Titanic. Êtes-vous prêt, oui ou non, à abroger le statut de la fonction publique ? À supprimer la cogestion du ministère par les syndicats ? Ce ministère, tel qu’il est, est décidément irréformable. Il faut rebâtir quelque chose à côté de lui.
J. L. F.-I. Vu l’immigration hors de contrôle que nous connaissons, nombre de vos écoles indépendantes seraient aux mains des Frères musulmans. Le libéralisme scolaire effréné, c’est le dernier clou sur le cercueil de notre nation. Mais aussi de l’enseignement des Humanités. Javier Milei, disciple de Hayek comme vous, n’a-t-il pas nommé un ministre du « Capital humain » en lieu et place de l’Éducation ? Vous idéalisez le modèle suédois, engagé sur la même pente que nous : – 45 points au dernier classement Pisa. On trouve certes en Suède des chefs d’établissement de conviction, porteurs de beaux projets pédagogiques. Mais aussi des écoles appartenant à de grands groupes cotés en Bourse qui n’ont d’autre horizon que le profit.
P. N. Être coté en Bourse est-il un crime ? La vérité est que les écoles ainsi gérées réussissent mieux les tests PISA que les écoles publiques.
J. L. F.-I. Parce qu’elles accueillent des élèves issus de familles plus favorisées. Aux tests PISA, les pays qui rayonnent sont Singapour, la Chine, Taïwan, la Corée du Sud, le Japon, où les systèmes éducatifs sont centralisés. En France, nous avons un État qui se mêle de tout, un « État-Église » comme vous dites, sauf de l’essentiel, à savoir du rétablissement de l’autorité et de l’exigence intellectuelle dans notre École.
P. N. En tout cas, le temps presse. Chaque génération nouvelle est moins instruite que la précédente. C’est, selon moi, la vraie cause des grands problèmes actuels du pays.
J. L. F.-I. Pour vous, le pays est malade à cause de son École. Pour moi, c’est l’inverse. L’École est malade à cause des idéologies qui la défont, mais aussi de la décivilisation du corps social et de la haine de soi qui ronge notre nation à la dérive.