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Arielle Dombasle: «Être sophistiqué aujourd’hui est perçu comme une provocation»

Esthète extrême, Arielle Dombasle a fait de la beauté et du désir une raison d’être. En érigeant le paraître en moyen d’expression, elle se protège de la vulgarité du monde. Entretien avec une artiste mystérieuse et inclassable. Propos recueillis par Yannis Ezziadi.


Arielle Dombasle n’est pas une actrice, pas une chanteuse, pas même une femme. Arielle Dombasle est une idée, un mystère. Passée au-delà de sa propre personne, elle est devenue idole. C’est une incarnation. Qu’incarne-t-elle ? La grâce et la beauté. Pas la beauté anecdotique ! La grande beauté, celle d’une œuvre. Celle d’un geste artistique, sophistiqué. Dieu créa la femme, et Arielle Dombasle créa Arielle Dombasle. Combien de grandes personnalités peuvent compter nos récentes années ? Très peu. Cette créature semble jaillir d’une autre époque. On l’imagine volontiers sortir de chez Maxim’s au bras de Cocteau ou de Guitry. Avec délice on l’imagine prendre le thé rue Caumartin, dans le foisonnant et baroque appartement-loge du tragédien Édouard de Max, assis sur le fauteuil de Néron et sous le diadème d’Héliogabale qui lui servait de lustre. Arielle apprêtée, poudrée et parfumée, semble aller à l’encontre du sens dans lequel va le monde, du très contemporain « Venez comme vous êtes ». Elle nage à contre-courant. Plus encore que des films et des chansons, d’Arielle Dombasle restera probablement une impression, une sensation, un style, cette façon de parler, cette manière de se tenir, de se vêtir, de paraître au monde et de l’enchanter. Mais qui peut nous affirmer que ce paraître n’est pas profondément Arielle Dombasle ? Ses films et ses albums, d’ailleurs, lui ressemblent. Une œuvre n’en dit-elle pas long sur son créateur ? Dombasle est en création permanente, son personnage fait partie de cette création. Sa force est d’oser, non pas être naturelle, mais être vraie. De tenter d’atteindre ce qu’elle pense profondément être la grande vérité : la beauté, la grâce. Qu’importent l’incompréhension et les moqueries. Ses créations sont radicales, ses films d’une esthétique singulière… tout comme elle, ils sont des monstres. Du latin « Monstrum »… digne d’être montré, irréductible au général, et donc singulier. Comment un geste singulier ne pourrait-il pas susciter l’admiration ici, et la raillerie là ? 

« Allô Arielle ? J’aimerais vous poser quelques questions sur la beauté pour Causeur. » C’est chez elle qu’elle me reçoit. Je sonne, un maître d’hôtel de blanc vêtu m’ouvre, me conduit dans un des salons et me prévient que Madame va me recevoir dans quelques minutes. Il me propose un thé, un café ou un whisky. Je découvre, émerveillé, le monde de la belle Arielle. La beauté est partout. D’où je suis, j’aperçois une petite pièce uniquement pleine de plantes et de fleurs. Quelques pas résonnent et la fée Arielle paraît, le monde se met soudain à briller de mille feux. Elle me tend les bras : « Mon cœur ! Quelle joie de vous voir… Oh ! Quelle ravissante chemise vous portez ! » Elle réfléchit quelques instants. « Non… attendez, nous allons plutôt aller au salon. » Changement soudain de décor par le metteur en scène ! Nous voici dans un autre salon. Arielle me propose un fauteuil. Quant à elle, c’est sur la table basse qu’elle prend place, de semi-profils, telle une sculpture fragile et fière. Harry le maître d’hôtel apporte mon whisky, Arielle boit son thé en l’accompagnant de quelques amandes. La discussion avec ce mystérieux mystère peut commencer.

Causeur. Vous parlez souvent de la religion en termes esthétiques, de la beauté des messes de votre enfance au Mexique. Est-ce la beauté dont le rite se pare qui vous a menée à la foi ?

Arielle Dombasle. « Dieu doit beaucoup à Bach » – j’aime cette phrase ! Mes premières émotions esthétiques sont intrinsèquement liées à la beauté des églises et à l’art baroque du Mexique, l’art churrigueresque. Cet art est celui de la confrontation de civilisations disparues – Olmèques ou encore Chichimèques – avec le christianisme de la conquête espagnole. Cela a donné des chefs-d’œuvre baroques étonnants. Les Indiens foudroyés, sidérés par le Christ-Roi, ont essayé de faire les objets les plus beaux pour entrer dans cette nouvelle métaphysique, cette nouvelle religion miraculeuse – ou, à l’inverse, pour s’y opposer. Et moi, enfant, j’ai été plongée par mes gouvernantes mexicaines dans les processions, à aller voir la Virgen de Guadalupe en faisant, à genoux, trois heures de queue… Tout ce qui a été fait au nom de la chrétienté est tellement beau ! J’adore les abbayes et les mausolées, rien n’est plus beau… Toute la culture funéraire également. Et les cathédrales, la peinture, la musique sacrée, les cantates, les orgues, les requiems… Le rite est évidemment d’une beauté incroyable. Avec cet effort magnifique pour canaliser nos passions.

Dans une époque où les gens ne s’habillent plus, vous ne paraissez jamais sans être tout à fait apprêtée. J’ai eu l’occasion cet été de vous voir sortir, le matin, de la chambre où vous logiez chez un ami commun pour descendre prendre le petit déjeuner. Vous étiez déjà scintillante, parfumée, d’une beauté rare. Voilà le souvenir qu’Arielle Dombasle au réveil me laisse. Est-ce une lutte quotidienne contre le naturel que Baudelaire méprisait tant ? « La femme est bien dans son droit, et même elle accomplit une espèce de devoir en s’appliquant à paraître magique et surnaturelle ; il faut qu’elle étonne, qu’elle charme ; idole, elle doit se dorer pour être adorée. Elle doit donc emprunter à tous les arts les moyens de s’élever au-dessus de la nature pour mieux subjuguer les cœurs et frapper les esprits. » (« Éloge du maquillage », Le Peintre de la vie moderne.)

J’aime tellement le concept baudelairien de la beauté. Chez lui, c’est le vertige et le danger de la beauté. Pour lui, la beauté est apollinienne et dionysiaque à la fois. Baudelaire était pour la beauté sophistiquée. « Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre, / Et mon sein, où chacun s’est meurtri tour à tour, / est fait pour inspirer au poète un amour / éternel et muet ainsi que la matière. » Il a cette idée que la beauté est au-delà de l’apparence, mais que l’apparence est une mise en orchestration de beaucoup de choses intérieures. Il pense qu’une femme qui aime les atours, la chevelure en cascade, qui aime scintiller, qui aime paraître et qui en jouit est un personnage dangereux. Et il a en partie raison. Pour ma part, il est vrai que je suis toujours apprêtée comme vous dites. La constante est que je porte sur la bouche du rouge à lèvres et du parfum sur le corps. Pour moi c’est quelque chose d’enchanteur. D’ailleurs, tenez… C’est mon parfum, qui s’appelle Le Secret d’Arielle, chez Mauboussin. J’ai mis dix ans à le faire. Je me suis profondément penchée sur ce qu’est la distillation… Il n’est fait qu’avec des fleurs naturelles : de la rose nacrée, de l’iris, une pointe de tubéreuse, du musc blanc. C’est tellement important le parfum. C’est un trésor. D’ailleurs, c’est ce que les rois mages apportent au Christ comme présent… de la myrrhe ! De l’encens !

Arielle Dombasle par Pierre & Gilles pour l’album Extase, 2000 © Pierre & Gilles

Vous êtes-vous construite esthétiquement ? Ce paraître est-il l’aboutissement d’une recherche ? Pensez-vous que la forme, le style, la construction du paraître sont en réalité l’expression de l’être ?

Oui ! Le style, c’est l’homme. Il faut se méfier de l’apparence, certes… Mais ce n’est pas rien, en même temps, l’apparence. C’est une expression de l’être et c’est aussi une manière d’y échapper. C’est grâce à la métamorphose qu’on échappe au temps, qu’on est inatteignable. Paraître, c’est également profond, c’est sculpter son être. Le soin de le sculpter pour qu’il soit mis sur un piédestal ou pour qu’il soit voué aux enfers. C’est insolent et mignon. C’est propre à l’être humain, et c’est très touchant. Quand je vois n’importe quelle créature se regarder dans le miroir et se repousser une petite mèche de cheveux, ça me bouleverse.

Et c’est vrai, quand j’y pense, que j’ai toujours accordé une grande importance au paraître. Enfant, pour aller à l’école, je faisais des caprices terribles au Mexique. On me disait « Mais non, Arielle ! Tu ne vas pas mettre cette robe en velours bleu marine par 39 degrés ! » Je me roulais par terre de rage et je la mettais quand même. À cinq ans, pour aller dans la jungle, je voulais absolument mettre de petites ballerines vernies. Mes parents trouvaient cela absurde mais je le faisais quand même.

 » J’ai 12 ans, chez moi à Mexico. Photo prise par la marquise de la Rosière qui photographiait les Christs et les enfants… » © D.R.

Se soucier du paraître, c’est se soucier du regard de l’autre et c’est donc le prendre en compte, cet autre. La contemporaine volonté de naturel et le rejet de la convention, des manières de se vêtir ou de se tenir dans telle situation ou dans tel lieu, le culte du « Je suis comme ça » et du « On ne va pas faire de chichis » ne font il pas également partie de ce que l’on nomme aujourd’hui l’« ensauvagement » ?

Je ne dirai pas ensauvagement, car c’est faire trop d’honneur aux gens qui n’aiment pas les « chichis ». Dans les tribus les plus sauvages, il y a un goût de l’artifice incroyable. Les Indiens d’Amérique du Sud étaient couverts d’or, de pierreries, de chichis et grigris, de tout ce qui pouvait rendre beau. Alors aujourd’hui le côté « Be yourself »… Se contenter de soi… ça veut dire quoi ? « Just me »… ça veut dire quoi, « me » ?! Nous ne savons pas qui nous sommes… Lorsque vous parlez du paraître comme d’une politesse, je comprends ce que vous voulez dire. Mais c’est désormais plus qu’une politesse, car actuellement être poli reviendrait plutôt à raser les murs avec une énorme capuche, un sweat informe et un masque. Ce serait d’être invisible ! C’est ce que les gens demandent. Être sophistiqué aujourd’hui est perçu comme une provocation.

On parle de plus en plus souvent de l’enlaidissement du monde. Quelle est la manifestation de cet enlaidissement qui vous agresse le plus ?

J’adore nager. Alors je répondrais la pollution des océans, des lacs et des rivières. Ça me fait mal. Sur les plages, je ramasse les plastiques. Le cristal de l’eau, cette pureté, cette transparence c’est une des choses les plus belles au monde. L’eau, le mystère même.

Je pensais que vous m’auriez parlé du masque chirurgical.

Tour le monde aime avancer masqué… mais c’est maintenant au sens le plus vil du terme que nous avons à le faire. Par hygiénisme ! On met ce masque qui est un impératif assommant sous une pression mondiale. Ah ! Je n’aime pas ce masque !

Vous portez un masque chirurgical bleu ou un masque de créateur en tissu ?

Non, je mets un masque chirurgical, je m’en fous ! Je ne les aime pas… n’importe quel masque est moche. Avant tout, il cache le sourire. Et le sourire est la signature la plus exquise d’un être, et ce qu’il y a de plus énigmatique. Alors cacher cela, c’est absurde. Tous les gens deviennent des sortes de zombies bâillonnés… Je me plie à la règle, mais j’en souffre beaucoup.

Pendant le confinement, vous avez posté sur les réseaux sociaux plusieurs vidéos d’un Paris désert, et vous en évoquiez la beauté. Le tourisme participe-t-il à l’enlaidissement du monde ? Diriez-vous que la masse humaine de touristes mal habillés et se déplaçant en troupeaux hagards constitue une défiguration de la beauté des lieux ? Que, pire encore, cette masse envahissante nous prive de la possibilité de contempler le beau dans nos rues ou dans les musées lorsque les foules s’agglutinent autour des œuvres pour les prendre en photo ?

Lorsqu’on lit Voyage en Orient de Flaubert, déjà il déteste rencontrer les foules hébétées. Mais c’est aussi le principe de la foule ! La contemplation d’une œuvre, d’un arbre, d’un ciel ou du Taj Mahal devrait être comme une prière intime entre vous et la chose contemplée. Et la multitude casse cela. Il est vrai qu’on n’a aucune envie d’aller à l’église Saint-Marc remplie de touristes en short, en tongs. C’est vrai… J’aime être seule dans les églises… Mais, en même temps, c’est absurde. De quel droit, après tout, dis-je cela ? Je ne leur en veux pas aux touristes. Même s’ils vont au bout du monde pour faire une photo afin de montrer à leurs vieilles tantes qu’ils y sont allés… and so what ?! Au final, c’est touchant. Dès que l’on franchit les frontières, on est toujours le touriste de quelqu’un. Il est certain que se retrouver seul face à ses passions, c’est vertigineux et merveilleux. Mais, très vite, on se dit : est-ce que j’aimerais être tout le temps seul face à la beauté du monde ? Je pense que non. Face à rien on a envie d’être seul. Dans une tombe peut-être…Vivant, on a envie de voir, de faire frémir quelqu’un à côté de soi.

On sonne à la porte. Le maître d’hôtel va ouvrir et conduit une personne que je ne vois pas dans une autre pièce.

Oh… c’est mon autre rendez-vous… Zut, super zut… Voulez-vous revenir un autre jour ?

Rendez-vous fut pris pour le surlendemain. Voici donc la suite de notre discussion…


La deuxième partie de l’entretien sera mise en ligne dès demain.

Laurent Obertone ne veut plus faire de concessions

Avec son nouveau brûlot, l’auteur de La France Orange mécanique nous promet le livre le plus anti-démocratique de tous les temps.


La séquence eut un succès fou sur YouTube. C’était en 2013, chez Ruquier ; Laurent Obertone venait défendre son premier livre, La France Orange mécanique, publié aux audacieuses éditions Ring ; il faisait face à Natacha Polony et Aymeric Caron, ce dernier insupportable, bavant de colère rentrée. L’ouvrage, implacable, décrivait la brutalisation de la société française avec un sérieux méthodologique qui épouvantait les militants du CRNS et de l’INSEE déguisés en chercheurs. Obertone était là parce que le livre s’arrachait ; le soviet de France Télé voulait se le farcir, l’humilier et, à travers lui, cette majorité de Français qui s’obstinait à voir ce qu’elle voyait. Comme l’écrivait l’immense Philippe Muray, le décalage entre le réel vécu et sa traduction médiatique peut finir par rendre littéralement fou. Il faut donc déjà rendre grâce à Obertone d’avoir sauvé bien des gens de la folie et, subséquemment, comblé un tant soit peu le trou de la Sécu – creusé par ailleurs par tant d’autres choses.

Obertone, ce soir-là, avait tenu ferme. Surtout, plus impressionnant encore, il ne s’était pas départi de ce calme qui allait devenir sa marque de fabrique – j’en connais un autre qui aurait fait de Caron du petit bois… Outre cette étrange sérénité, on décelait chez lui une détermination qui allait rapidement accoucher d’autres livres qui, malgré le mépris qu’ils inspiraient aux libraires – la pire corporation qui soit, avec ses « Coup de cœur » débiles –, l’imposeraient comme un écrivain attendu dans notre paysage littéraire phagocyté par les journalistes parisiens trentenaires racontant, après un verre de Morgon de trop, leur rupture en contemplant le Sacré-Cœur et des faiseurs inventant des récits calibrés pour Netflix en plaçant leurs personnages fantoches dans une Amérique qu’ils croient connaître parce qu’ils ont échangé trois mots avec les clochards de Venice Beach – « Le mec, i savait tel’ment c’que c’est la vie, t’sais ».

Les Français pas épargnés

Durant les dix années qui nous séparent (presque) déjà de La France Orange mécanique, une question revenait souvent dans la bouche de ceux qui interrogeaient Obertone : « Que faire ? ». Je le soupçonne d’avoir voulu, courageusement, y répondre dans Game Over. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il y va franco, avec un style au coupe-coupe et des solutions qui indigneront le parti du mouvement perpétuel – et brusqueront certains de ses lecteurs.

A lire aussi, Elisabeth Lévy: La guerre de l’Élysée n’aura pas lieu

« Le Français sent bien que rien ne va, mais il est conditionné à ne voir dans ce chaos qu’une seule issue : la mascarade politique ». Partant de ce constat – impuissance, manipulation et couardise –, Obertone brode un « testament antipolitique » en forme de manifeste et de programme. Changement de peuple (« sujet le plus important de ces derniers siècles, le seul qui compte réellement »), économie, ensauvagement, propagande : il analyse avec sa fougue coutumière le paradigme dans lequel les Français, qu’il n’épargne donc pas, sont enfermés depuis une soixantaine d’années. Il le fait violemment, convaincu qu’il est que le sursaut espéré par les patriotes ressemble de plus en plus à une chimère tant ces derniers sont faibles et le système qu’ils affrontent, puissant : « La vérité, c’est que notre peuple, gavé, lassé, craintif, préfère à un traitement de choc l’illusion d’une continuité déprimante, une agonie sédatée, une euthanasie en douceur. Pour l’heure, elle s’appelle Emmanuel Macron. » À en juger par les élections passées et les sondages actuels, on est bien obligé de lui donner raison. La démocratie dite représentative est une création de la bourgeoisie ; elle eut ses mérites, représenta longtemps la volonté de tous dans une large mesure ; ce n’est plus du tout le cas, en particulier en France où l’iniquité des modes de scrutin couplée à la propagande empêchent de fait un pan considérable voire majoritaire de l’électorat d’être effectivement représenté. Les institutions ne sont pas bloquées ; ce sont les institutions qui nous bloquent. La bourgeoisie, comme Christopher Lasch l’a définitivement expliqué, est partie, avec son agenda progressiste, mondialiste, multiculturel, et elle ne reviendra pas. Même l’aristocratie décrite par Taine dans Les Origines de la France contemporaine n’était pas, en 1788, à ce point déconnectée de son peuple.

Obertone, libertarien-conservateur

Alors, que faire si l’élection est « une mascarade » ? Si, comme Obertone le prédit fort justement, même l’improbable victoire d’un Zemmour serait, comme l’a été celle de Trump, combattue via une guérilla juridique de chaque instant, une propagande médiatique encore plus dingue et, dans notre cas, des grèves pilotées par ces fameux corps intermédiaires qui vivent sur cette bête qu’ils tancent comme les association pro-migrants et pro-climat condamnent un Etat qui les subventionnent. A chaque problème, Obertone propose donc des solutions, lesquelles le classent dans une catégorie inconnue sous nos latitudes : celle du libertarien-conservateur. Du libertarianisme, il reprend la réduction de l’Etat à de strictes fonctions régaliennes, la suppression de la plupart des impôts directs et indirects, le culte de la liberté individuelle. Le conservatisme – terme que j’emploie faute de mieux – justifie l’arrêt total de l’immigration africaine, une justice qui punit vraiment, expulse, faite – comme elle n’aurait jamais dû cesser de le faire – pour protéger la société et non pour accompagner les délinquants et les criminels dans leur réinsertion – Marc Dutroux et Guy Georges sont libérables, je le signale –, mais aussi une apologie de notre civilisation, de notre culture, de cet art de vivre à la française qui, bientôt, si nous n’agissons pas vraiment, appartiendra aux livres d’histoire – avant que le wokisme ne les brûle, lui qui a inventé l’autodafé-citoyen.

A lire ensuite, Cyril Bennasar: Qu’on me donne le téléphone mal raccroché du plus honnête homme, j’y trouverai de quoi le faire pendre!

Tout ça se tient, et même très bien. Du reste, comme dans son précédent ouvrage, Eloge de la Force, Obertone insiste également sur son lecteur, ce « Jean-réactionnaire » à qui il demande ce qu’il fait, dans toutes les sphères de son existence, pour déchirer sa camisole. On pourra lui rétorquer qu’une nation composée d’individus, ça existe déjà : ça s’appelle la France sous Macron. Le « socialisme » qu’Obertone vitupère à juste titre s’accommode de toute évidence fort bien d’un libéralisme qui voit en l’Etat un pourvoyeur de droits illimités. De notre désastre, de celui de l’Occident tout entier, Adam Smith est autant responsable que Rousseau et Voltaire.

Game Over n’en est pas moins une claque magistrale. Son heureuse radicalité tranche avec la « nuance » habituellement chère aux essayistes de droite ; ici, enfin, pas de « oui, mais », pas de concessions faites au camp du Bien dans l’espoir imbécile de n’en être pas complétement exclu. Obertone est certes suffisamment installé pour ne plus rien concéder ; n’empêche, il en faut, de la témérité, pour s’en prendre aussi vaillamment au système qui nous tue à petit feu – la pire des morts, la plus honteuse, assurément – et à ses propres lecteurs qui, comme moi, seront certainement tout à fois agacés et stimulés par ce livre, le premier des prometteuses éditions Magnus. Ce qui différencie l’art des biens culturels, c’est que du premier, on ne sort pas indemne. Avec Game Over, Obertone prouve une fois de plus qu’il est un artiste, un authentique écrivain.

Game Over, éditions Magnus, 208 pages.

Game Over: La révolution antipolitique

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Avec Arnold Toynbee, la question d’Occident vue de l’Asie mineure

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Idée de question pour une boîte sondagière qui n’aurait que ça à faire en ce moment : à quel auteur associez-vous le terme de civilisation ? Nul doute que *** rallierait la plupart des voix. 

Quelques-unes se porteraient peut-être sur l’historien britannique Arnold Joseph Toynbee (1889-1975). Une phrase de lui brilla un temps dans le palmarès réacosphérique des citations à tout faire. C’était à propos de la fragilité des dites civilisations avant tout due à un vice interne [1]. Les plus lucides ou les plus renseignés s’avisèrent cependant de la difficulté qu’il y avait à récupérer un auteur dont le renom de son vivant n’a eu d’égal que l’intensité des diverses controverses qu’il a suscitées (en plus de celle qui est liée au sujet qui suit, il y eut entre autres plus tard des reproches sur son traitement du peuple juif et de façon plus générale une interrogation sur le sens religieux de sa pensée de l’histoire). Son nom finit par ne plus être prononcé sur la Toile plus que d’habitude, d’autant qu’en France il est à ma connaissance peu traduit. D’après les encyclopédies, la rédaction de son maître-ouvrage ambitieux aurait commencé il y a cent ans, tandis qu’un texte était publié à chaud sur les suites du traité de Sèvres, lequel valut en quelque sorte plus tard à l’auteur de perdre la chaire de grec moderne et d’histoire byzantine qu’il avait inaugurée à l’université de Londres.

L’expérience qu’a Toynbee du conflit est directe. Il séjourne en Turquie en tant que correspondant du Manchester Guardian. Après avoir été pendant la Grande guerre un des compilateurs des premiers témoignages concernant ce qui fut appelé plus tard le génocide arménien, il rend compte de ce à quoi il assiste sur la côte occidentale de l’Anatolie : « une conflagration particulière [particular clash] au sein d’une vaste interaction entre civilisations ». Le système développé par A Study of history est presque en place, même sans sa grammaire complètement déployée — on voit s’esquisser le thème du “challenge & response” à l’arrière-plan de l’évolution interne des empires byzantin puis ottoman, dont les centres de gravité sont tour à tour sur leurs rives européenne ou asiatique suivant la qualité du risque qui y est couru et de la réponse qui lui est donnée. Les civilisations qui sont dites interagir sont trois : l’occidentale, la proche-orientale et la moyen-orientale ; les différences entre elles sont de degré et non de nature ; toute forme particulière que prend leur interaction est contingente et donc évitable (en plus des violences dénoncées, l’historien trouve les déplacements de populations réciproques regrettables) ; le nœud particulier du drame qui les confronte alors tient à l’illusion dans lesquelles elles sont sur leurs rapports respectifs et sur elles-mêmes.

Au fait, si ce n’était pas assez clair : pour Toynbee, et il n’est pas seul dans cette vision restrictive de ce qui est appelé Occident, la Grèce relève de l’aire proche-orientale. Peu importent ou presque les désignations des civilisations ; Toynbee n’en justifie pas le choix. Ce sont les plus neutres possible parmi l’offre courante en géographie, simple indication de divers degrés d’éloignement jusqu’à l’aire extrême-orientale. Il s’agit surtout d’éviter les supposés continents, dont l’auteur dit que ce sont des « fictions sans aucune relation avec une réalité géographique ». C’est donc bien une entreprise de recomposition de l’espace (et du temps, par une périodisation partiellement alternative) que lance Toynbee, c’est-à-dire de la façon dont l’Occident voit le globe, d’où le titre de son essai (La question d’Occident en Grèce et en Turquie) renversant l’intitulé habituel des leçons de l’époque (“question d’Orient”).

L’illusion qui est cœur du drame de 1919-1921 s’exprime de façon très concentrée dans une note adressée précédemment (11 janvier 1917) par les puissances de l’Entente au président Wilson sur leurs buts de guerre. Parmi eux figure l’« expulsion de l’empire ottoman hors d’Europe tant il s’est montré radicalement étranger à la civilisation occidentale ». Le télescopage entre la distinction de deux civilisations et celle d’un supposé continent avec ce qui lui est extérieur est déjà en soi un drame. Il se double de ce que Toynbee juge une obstination à ne pas voir, à travers les différences tangibles entre civilisations, les transferts bel et bien en cours de l’une à l’autre : le nationalisme jeune-turc et sa phraséologie, plus largement divers aspects de la modernisation technique de l’administration et de l’armée ottomanes, sont précisément une marque d’occidentalisation, mal accompagnée d’autres emprunts qui pourraient en modérer les effets indésirables.

Or, c’est une question de désir. De même que l’historien ne dédouane pas plus l’empire ottoman des atrocités commises contre les civils arméniens et grecs qu’il ne tient le compte exclusif des crimes commis lors du débarquement grec à Smyrne, il ne néglige pas la façon dont la Porte s’est accrochée à son rôle califal, c’est-à-dire a cultivé sa différence, comme l’État grec moderne a cultivé son arrimage à l’Occident en repoussant dans une ombre maudite son passé byzantin et en se complaisant dans l’idée d’une Renaissance d’après l’antique, celle-là même qu’avait jadis imaginée l’Occident à son seul profit.

L’antiquité est censée être toujours là. La vénération pour l’histoire produit en fait un raccourci anhistorique, typique de ce que Toynbee appelle « romantisme politique ». Tous les acteurs politiques du moment passent leur temps à méditer sur les ruines, Toynbee plus que d’aucuns, qui ouvre la seconde partie de son essai, de fait écrite en premier, sur une immanquable description d’Éphèse dans une très belle prose ; mais la plupart de ses contemporains usent des ruines en s’en croyant les habitants ou les représentants vivants d’un monde vivant, en vertu du « pouvoir magique de suggestion » qui réside dans les mots tels que “Grecs” ou “chrétiens” même si cela n’affecte pas tout le monde avec la même intensité : « Sir Arthur Balfour, dont l’appréciation de la Grèce ancienne est plus terre-à-terre que celle de M. Lloyd George, s’est sans doute amusé de la métaphore des “harmostes” grecs modernes gouvernant “l’Ionie” ».

Une passion immédiate, l’irritation devant la négligence ou la confusion des esprits entichés du sujet, rend le bref essai de 1922 brutal. Un certain ton pincé se retrouve dans maints passages de la vaste fresque commencée alors ; mais les raisonnements s’y font plus doux. Une matière plus étendue et variée, la dilatation des rythmes formés de l’alternance entre essors et déclins, loin de faire oublier que le Levant est la terre d’élection de cette réflexion sur l’articulation entre les mondes qui se succèdent, se fondent ou entrent en contact, permettent d’y mieux accueillir finalement cette continuité qui semblait, au début de l’investigation, caractériser plus l’espace que le temps, le substrat (les habitants de la Turquie descendent peu des nomades d’Asie centrale, est-il murmuré aux diplomates) que les formes (noms revêtus selon les flux et reflux des civilisations).

Il paraît que les religions, dans les derniers volumes d’A Study of history, se voient conférer un plus grand poids dans la caractérisation des entités étudiées que ce n’était le cas dans les premiers. Nul doute que cela inciterait aujourd’hui à l’exploration de l’œuvre de Toynbee, surtout si on ajoutait que l’accent mis sur les civilisations devait d’après lui réduire la part trop grosse prise par les autres divisions de l’humanité qui avaient ou qui ont, wokisme aidant, de nouveau cours… à moins bien sûr que la vogue floue du mot civilisation ne tienne à un refus d’apprécier la pertinence de la notion et de ses contours.

The Western Question in Greece and Turkey

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[1] « Les civilisations meurent par suicide, non par meurtre » NDLR.

Quand les masques tombent, ce n’est pas beau à voir

« Nous sommes tous en danger ! »


Depuis lundi, les masques tombent. On retrouve les visages, le passe sanitaire est (pour l’instant) un mauvais souvenir. Avantage : on ne voit plus Raoult, Philippot et autres sinistres marionnettes égomaniaques qui ont compliqué la lutte contre la pandémie avec la complicité de médias complaisants. Les antivax sont renvoyés à leurs tristes obsessions, leurs paranoïas complotistes, leurs aveuglements mortifères. Inconvénient : il est compliqué de savoir  si le danger est vraiment écarté ou si le calendrier sanitaire se conforme au calendrier électoral.

***

Parce que les masques tombent aussi du visage de la macronie. Les annonces gouvernementales pleuvent aussi dru que les bombes poutiniennes sur l’Ukraine : et que je te baisse le carburant au 1er avril (!) – une semaine avant le 1er tour -, et que je te dégèle le point d’indice du fonctionnaire gelé dans le permafrost de l’austérité depuis une décennie. On en oublierait presque que l’air de rien, Macron annonce la retraite à 65 ans. On devrait dire le retour de la retraite à 65 ans, comme avant 1981. Ne jamais oublier que le progrès social ne dure jamais longtemps.

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Oui, les masques tombent. Le capitalisme, et ses relais politiques et médiatiques, ne supportent pas l’idée, et ne la supporteront jamais que le temps des hommes soit libéré du travail. C’est une guerre idéologique, presque religieuse des riches faites aux pauvres. Quels sont les plus ardents partisans de cette réforme dans la population ? Les retraités aisés, évidemment, qui ont bien plus de 65 ans et qui bénéficient de pensions confortables grâce au système par répartition. Ils voudraient bien que ça dure.

A lire aussi, du même auteur: Fabien Roussel, le candidat de gauche vraiment disruptif

Alors, que leur importe que d’autres soient encore sur les chantiers, dans les hôpitaux ou les écoles à plus de 62 ans, quitte à mourir à la tâche ? Pas étonnant que cette catégorie vote majoritairement pour Macron et Pécresse. Macon et Pécresse sont l’assurance d’une vieillesse heureuse pour ceux qui sont déjà vieux.  Attendez vous à voir des octogénaires en pleine forme expliquer à des sexagénaires épuisés qu’ils sont des feignasses alors qu’eux, au même âge, étaient déjà les doigts de pieds en éventail. Un seul chiffre, donné par l’Huma il y a quelques jours : un quart des travailleurs pauvres meurent avant 62 ans.

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Les masques tombent aussi, enfin, sur le plan international. L’horreur de la guerre russo-ukrainienne révèle l’horreur de tous les impérialismes. La mondialisation heureuse, adoucie par le libre échange, n’est qu’un leurre. A un moment ou à un autre le libéralisme provoque ce qu’il prétendait éviter : des conflits armés entre grandes puissances par petit pays interposés. Au-delà des scènes d’exode, des mitraillages de civils, ne jamais oublier qu’il y a des luttes pour du profit,  pour des marchés: en ce moment, c’est celui de l’énergie. On se bat pour le peu qui reste de ressources fossiles. Pasolini, l’immense écrivain et cinéaste italien, dont on fête le centenaire et qui a été assassiné en 1975, déclarait à la veille de sa mort, dans une ultime interview : «  Nous sommes tous en danger ». Cela n’a pas changé.

Les derniers jours des fauves

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Guerre en Ukraine: que décideront les Chinois?

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«L’opération militaire spéciale» de la Russie en Ukraine a suscité une grande controverse en Chine, ses partisans et ses opposants étant divisés en deux camps implacablement opposés. Cet article entend ne représenter aucune des deux parties, mais mener une analyse objective sur les conséquences possibles ainsi que les options chinoises.


Que va faire Xi ? A ce stade de la guerre en Ukraine, c’est la grande question. Si la Chine joue le rôle que lui a écrit la Russie, au-delà d’un soutien moral, Xi Jinping devrait permettre à Poutine de contourner les sanctions occidentales et fournir à l’armée russe des équipements dont elle a besoin (camions, pièces de rechanges diverses, certains types de munitions). Il est difficile de croire que la Russie puisse tenir longtemps sans l’aide active de Pékin.
 
Selon William Burns, le chef de la CIA, Xi Jinping aurait été « déstabilisé » par les difficultés rencontrées par la campagne militaire russe en Ukraine. Le leader chinois n’apprécie pas tellement que l’initiative guerrière de Poutine rapproche les États-Unis et les pays européens. La CIA croit également que les Chinois n’ont pas anticipé les difficultés importantes que les Russes allaient rencontrer, et leurs dirigeants s’inquiètent qu’une association étroite avec le président Poutine ne porte atteinte à la réputation de la Chine. Sans parler des inquiétudes suscitées par les conséquences économiques mondiales de la crise.
 
Cette question est tellement importante qu’elle mérite qu’on y consacre du temps. C’est pour cette raison que nous mettons en avant l’article de Hu Wei, vice-président du Centre de recherche sur les politiques publiques du Bureau du conseiller du Conseil d’État, président de l’Association de recherche sur les politiques publiques de Shanghai et du Comité académique de l’Institut Chahar. Il n’est pas un porte-parole du gouvernement chinois, mais il est peu probable que son analyse aille à l’encontre de la position de celui-ci. Le texte a été publié par le U.S.-China Perception Monitor, une publication en ligne soutenue par une association à but non lucratif gérée par le China Focus de la Fondation Centre Carter, une ONG américaine • Gil Mihaely

La guerre russo-ukrainienne est le conflit géopolitique le plus grave depuis la Seconde Guerre mondiale et entraînera des conséquences mondiales bien plus importantes que les attentats du 11 septembre. À ce moment critique, la Chine doit analyser et évaluer avec précision l’orientation de la guerre et son impact potentiel sur le paysage international. Dans le même temps, afin de s’efforcer de créer un environnement extérieur relativement favorable, la Chine doit réagir avec souplesse et faire des choix stratégiques conformes à ses intérêts à long terme.

« L’opération militaire spéciale » de la Russie en Ukraine a suscité une grande controverse en Chine, ses partisans et ses opposants étant divisés en deux camps implacablement opposés. Cet article ne représente aucune partie et, pour le jugement et la référence du plus haut niveau de décision en Chine, cet article mène une analyse objective sur les conséquences possibles de la guerre ainsi que les options de contre-mesures correspondantes.

I/ Prédire l’avenir de la guerre russo-ukrainienne

1/ Vladimir Poutine pourrait ne pas être en mesure d’atteindre les objectifs qu’il s’est fixés, ce qui met la Russie dans une situation délicate. L’objectif de l’attaque de Poutine était de résoudre complètement le problème ukrainien et de détourner l’attention de la crise intérieure de la Russie en vainquant l’Ukraine par une guerre éclair, en remplaçant ses dirigeants et en soutenant un gouvernement pro-russe.

A lire aussi: OTAN, le retour?

Cependant, la guerre éclair a échoué et la Russie n’est pas en mesure de soutenir une guerre prolongée et les coûts élevés qui y sont associés. Le déclenchement d’une guerre nucléaire mettrait la Russie à l’opposé du monde entier et est donc impossible à gagner. La situation à l’intérieur et à l’extérieur du pays est également de plus en plus défavorable. Même si l’armée russe parvenait à occuper Kiev et à mettre en place un gouvernement fantoche au prix fort, cela ne signifierait pas la victoire finale. À ce stade, la meilleure option pour Poutine est de mettre fin décemment à la guerre par le biais de pourparlers de paix, ce qui exige que l’Ukraine fasse des concessions substantielles. Cependant, ce qui n’est pas réalisable sur le champ de bataille est également difficile à obtenir à la table des négociations. En tout état de cause, cette action militaire constitue une erreur irréversible.

2/ Le conflit peut s’intensifier davantage, et l’implication éventuelle de l’Occident dans la guerre ne peut être exclue. L’escalade de la guerre serait certes coûteuse, mais il est fort probable que Poutine n’abandonne pas facilement compte tenu de son caractère et de sa puissance. La guerre russo-ukrainienne pourrait s’intensifier au-delà de l’étendue et de la région de l’Ukraine, et pourrait même inclure la possibilité d’une frappe nucléaire. Une fois que cela se produit, les États-Unis et l’Europe ne peuvent rester à l’écart du conflit, ce qui déclencherait une guerre mondiale, voire une guerre nucléaire. Le résultat serait une catastrophe pour l’humanité et une épreuve de force entre les États-Unis et la Russie. Cette confrontation finale, étant donné que la puissance militaire de la Russie ne fait pas le poids face à celle de l’OTAN, serait encore pire pour Poutine.

3/ Même si la Russie parvient à s’emparer de l’Ukraine dans un pari désespéré, il s’agit toujours d’une patate chaude politique. La Russie porterait alors un lourd fardeau et serait dépassée. Dans ces circonstances, peu importe que Volodymyr Zelensky soit vivant ou non, l’Ukraine mettra très probablement en place un gouvernement en exil pour affronter la Russie à long terme. La Russie sera soumise à la fois aux sanctions occidentales et à une rébellion sur le territoire ukrainien. Les lignes de bataille seront tracées très longtemps. L’économie nationale ne sera pas viable et finira par être entraînée vers le bas. Cette période ne dépassera pas quelques années.

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4/ La situation politique en Russie peut changer rapidement. Après l’échec de la guerre éclair de Poutine, l’espoir d’une victoire de la Russie est mince et les sanctions occidentales ont atteint un degré sans précédent. Alors que les moyens de subsistance de la population sont gravement touchés et que les forces anti-guerre et anti-Poutine se rassemblent, la possibilité d’une mutinerie politique en Russie ne peut être exclue. L’économie russe étant au bord de l’effondrement, il serait difficile pour Poutine de soutenir la situation périlleuse, même sans la perte de la guerre russo-ukrainienne. Si Poutine devait être évincé du pouvoir en raison de troubles civils, d’un coup d’État ou d’une autre raison, la Russie serait encore moins susceptible d’affronter l’Occident. Elle succomberait sûrement à l’Occident, voire serait davantage démembrée, et le statut de grande puissance de la Russie prendrait fin.

II/ Analyse de l’impact de la guerre russo-ukrainienne sur le paysage international

1/ Les États-Unis reprendraient le leadership dans le monde occidental, et l’Occident deviendrait plus uni. À l’heure actuelle, l’opinion publique pense que la guerre ukrainienne signifie l’effondrement complet de l’hégémonie américaine, mais la guerre ramènerait en fait la France et l’Allemagne, qui voulaient toutes deux se détacher des États-Unis, dans le cadre de la défense de l’OTAN, détruisant le rêve de l’Europe de parvenir à une diplomatie indépendante et à l’autodéfense.

L’Allemagne augmenterait considérablement son budget militaire ; la Suisse, la Suède et d’autres pays abandonneraient leur neutralité. Avec Nord Stream 2 mis en attente indéfiniment, la dépendance de l’Europe au gaz naturel américain augmentera inévitablement. Les États-Unis et l’Europe formeraient une communauté plus étroite d’avenir partagé, et le leadership américain dans le monde occidental rebondirait.

2/ Le « rideau de fer » tombera à nouveau…

>> Lire la fin de l’article sur le site de la Revue Conflits <<


Un article de Hu Wei pour le US-China Perception Monitor, publication du Carter Center. Traduction de Conflits. Article original publié le 5 mars et mis à jour le 13 mars. Hu Wei est vice-président du Centre de recherche sur les politiques publiques du Bureau du conseiller du Conseil d’État, président de l’Association de recherche sur les politiques publiques de Shanghai, président du Comité académique de l’Institut Chahar, professeur et directeur de thèse. L’article a été soumis par l’auteur à l’édition en langue chinoise du US-China Perception Monitor. L’article n’a pas été commandé par le US-China Perception Monitor, et l’auteur n’est pas affilié au Centre Carter ou au US-China Perception Monitor.

Le petit monde de Whoopi Goldberg

Nouveau rebondissement! Après avoir défrayé la chronique en février en déclarant à la télévision américaine que l’Holocauste n’était pas une question de « race », puisqu’il s’agissait d’un conflit entre « deux groupes de Blancs », l’actrice est désormais menacée de poursuites judiciaires par Kyle Rittenhouse.


Hollywood a du mal à comprendre qu’« acteur » ne veut pas dire « intellectuel accompli ».

Le cas de Whoopi Goldberg, dont le talent d’actrice a été consacré par de nombreux prix et qui co-anime le magazine matinal phare de la chaîne ABC, « The View », en est la démonstration parfaite. Le 3 février, elle crée un esclandre en déclarant que l’Holocauste n’était pas une question de « race » puisqu’il s’agissait d’un conflit entre « deux groupes de Blancs. » Bien que, par la suite, elle reconnaît son tort, cette façon apparente de minimiser l’horreur de la Shoah lui attire deux semaines de suspension par sa chaîne afin de lui permettre de « réfléchir ». Ce qu’elle aurait dû faire avant de parler.

A lire aussi: Pourquoi Kyle Rittenhouse est ressorti libre du tribunal

Maintenant, c’est une autre affaire qui revient hanter la vedette du film « Ghost ». En novembre 2021, un jury acquitte Kyle Rittenhouse, l’adolescent de 17 ans responsable de la mort de deux hommes blancs lors d’une des émeutes violentes en faveur de Black Lives Matter en 2020. Le lendemain, Goldberg montre une vidéo du père d’une des victimes qui dénonce une injustice en brandissant une urne contenant les cendres de son fils. Goldberg dénonce à son tour le verdict du tribunal, fondé sur la légitime défense, car « pour moi, il s’agit d’un meurtre. » Cette déclaration publique n’a pas échappé à Rittenhouse qui annonce, le 21 février, qu’il va attaquer en justice l’actrice, ainsi que d’autres personnalités, pour diffamation. Il s’inspire sans doute de l’exemple de Nicholas Sandmann, le lycéen catholique accusé en 2019 par les médias de harceler un Amérindien près du mémorial de Lincoln à Washington.

Sandmann a obtenu des dommages d’une valeur non divulguée de la part de CNN, entre autres.

Bien qu’il semble peu probable que les poursuites annoncées par Rittenhouse aboutissent, les déclarations incendiaires de l’actrice révèlent l’idéologie wokiste qui l’anime. Puisque les hommes abattus agissaient au nom de Black Lives Matter, ils ne pouvaient pas être des agresseurs. Ceux qui se croient les seules victimes au monde ne peuvent jamais être des bourreaux.

Europe-Russie: les trous de mémoire

En 2022 les dirigeants européens se réunissent pour constater que leur énergie est très dépendante de la Russie. Ils réalisent qu’en conséquence, ils ne peuvent pas peser autant qu’ils le souhaitent sur le conflit ukrainien…


Ils ne peuvent peser sur le conflit, puisqu’ils paient des centaines de millions par jour pour le gaz, le pétrole et le charbon à ce pays qu’ils considèrent comme l’agresseur.

Si les opinions publiques des 27 pays concernés s’en lamentent de bonne foi, c’est qu’elles ont des trous de mémoire. Lors de l’invasion de la Crimée en 2014 l’observation était la même et rien n’a été engagé depuis pour mettre les approvisionnements en meilleure condition. C’est même tout l’inverse puisque le projet du second gazoduc passant par la mer Baltique, North Stream 2 a été, au cours de ces sept dernières années, engagé, financé et en voie de certification au moment de l’engagement du conflit. L’Europe, et en particulier l’Allemagne, moteur de cet investissement, ont donc eu sept années pleines de réflexion à propos de leur dépendance énergétique à l’égard de la Russie.

À lire aussi: Guerre en Ukraine: l’Europe sollicite l’aide de Bakou

Mais il y a encore plus grave. Notre continent a pu observer depuis bien plus longtemps son absence d’autonomie énergétique, en particulier lors des chocs pétroliers des années 1973/1974, quand le prix du baril a soudainement été multiplié par quatre et quand les économies occidentales ont connu des périodes de pénurie et de restrictions. C’est depuis cette période que des politiques d’économies d’énergie et surtout de doubles diversifications des fournisseurs se sont mises en place, avec des programmes d’énergies alternatives d’une part et d’autre part des recherches de gisements pétroliers et gaziers permettant d’échapper au chantage de l’OPEP.

Pas tous les œufs dans le même panier

Depuis une cinquantaine d’années tous les pays développés se sont mis à chercher comment accélérer la lutte contre les gaspillages de toutes sortes, assurer la compétitivité du nucléaire et des énergies renouvelables, et mondialiser les marchés des produits énergétiques pour éviter les dépendances mortifères. Les mots d’ordre ont donc été indépendance, sobriété et compétitivité.

Très rapidement, malgré tous les espoirs (et l’argent !), le caractère intermittent des énergies éoliennes et solaires s’est révélé un sérieux obstacle aux investissements majeurs. Ce sont donc des pays venteux (par exemple, le Danemark) ou à très bas coût de main d’œuvre (la Chine) qui ont concentré l’industrie de ces alternatives. Cependant, ces solutions ne pouvaient rivaliser ni avec des fossiles dont le prix baissait avec l’abondance ni avec le nucléaire et l’hydroélectricité qui avaient l’avantage incontestable d’être pilotables (ajustables à la demande).

Mais les hydrocarbures n’avaient pas que l’avantage du prix. Le pétrole s’échangeait depuis toujours dans un marché mondial et pouvait venir de partout, mais  le gaz était attaché à la géographie (gazoducs). En quelques décennies le gaz naturel liquéfié (GNL ou LNG) s’est développé (constructions des terminaux de regazéification portuaires et de flottes de méthaniers) et il est désormais très répandu dans le monde.

Tous les pays, à partir des années 1990 avaient donc pleinement intériorisé la nécessité de diversifier leurs approvisionnements et de se doter d’un « mix »  énergétique répondant à l’adage « on ne met pas tous les œufs dans le même panier ».

La chute du Mur de Berlin et la montée dans les urnes de l’écologie politique ont, semble-t-il, éloigné les dirigeants européens de cette politique prudente. L’ennemi soviétique a été remplacé par le genre humain coupable de polluer la planète et même de la faire disparaitre avec le réchauffement climatique essentiellement à cause de l’utilisation des fossiles. Cette nouvelle religion a voulu exclure en priorité l’énergie nucléaire du dispositif alors qu’il était clair qu’elle ne concourait en rien aux émissions de CO2 jugées condamnables. Ainsi l’ « urgence climatique » considérée désormais comme le péril ultime à éviter a-t-elle conduit à effacer l’exigence de l’indépendance et de la diversification des sources. Était oublié aussi le problème de l’inexistence de capacités de stockages de l’énergie électrique. La « fin de l’histoire » professée par Hegel et Fukuyama et mal interprétée par le public, trouvait sa traduction dans une poussée de fièvre mondiale ignorant les vieilles règles qui avaient permis l’approvisionnement d’une énergie abondante et bon marché assise sur une multiplication des sources.

Des élites européennes blâmables

Et c’est ainsi que l’Europe, à quelques exceptions près, s’est laissée endormir par la soumission au meilleur prix et donc à la dépendance. En développant les gaz de schiste et l’exploitation des sables bitumineux, pourtant couteux, l’Amérique du Nord faisait un autre choix, celui de l’indépendance. L’Europe, au contraire, en attaquant l’énergie nucléaire en Allemagne, en Belgique et bientôt en France, en multipliant les énergies intermittentes (et dépendantes des centrales à charbon, fioul ou gaz comme source de secours) et couteuses, s’est à la fois éloignée des réalités (vaincre les émissions de CO2 en particulier), a augmenté les coûts et s’est mise en état de dépendance à l’égard de la Russie et son gaz. L’Europe n’a même pas pris la précaution de construire des terminaux de gaz naturel liquéfié dans tous ses ports. Alors que l’invasion de la Crimée en 2014 était suivie de sanctions inefficaces (la guerre en Ukraine en est la preuve), pas un pays n’a évoqué la possibilité d’investir pour une diversification des sources, seule possibilité de réellement montrer à la Russie que la manière n’avait pas été convenable à l’égard de l’Ukraine.

À lire ensuite: Les Français n’ont pas vu venir le variant ukrainien!

Tous les avertissements des techniciens demandant de poursuivre le développement nucléaire ont été vains. La France a abandonné le programme Astrid (neutrons rapides, programme permettant d’utiliser les déchets comme combustible ainsi que l’uranium appauvri) en 2019, tandis que la Belgique décidait comme l’Allemagne de fermer ses derniers réacteurs nucléaires. Et encore aujourd’hui, alors que l’on annonce en grandes pompes versaillaises de nouvelles sanctions sur les produits de luxe, aucune décision n’est prise par tous ces pays sur la prolongation de l’exploitation nucléaire.

Qu’il soit bien clair : la multiplication des énergies intermittentes et le combat contre le nucléaire sont les raisons principales de notre dépendance au gaz (et au charbon). Si l’on estime pour certains de ces pays européens que l’existence de terminaux gaziers est impossible, et que le gaz de schiste existant en Europe doit être conservé dans notre sous-sol, cela signifie que notre économie européenne sera durablement dépendante de notre voisin russe.

“Grand remplacement”: Marion Maréchal stupéfie les journalistes

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Invitée de RTL suite à son ralliement à Eric Zemmour, Marion Maréchal est apparue complètement libérée. Elle a mis en difficulté les journalistes qui l’asticotaient sur le thème du “grand remplacement”, alors qu’ils n’avaient pas lu l’ouvrage de Renaud Camus.


Marion Maréchal: la parole dans la plaie…

Marion Maréchal était l’invitée du Grand Jury le 13 mars. Face à Benjamin Sportouch et à Adrien Gindre notamment, elle a brillé. J’aurais pu pousser la provocation jusqu’à la juger époustouflante comme je l’avais prévu initialement pour mon titre. Mais je l’ai modifié en faisant référence à « la plume dans la plaie », ambition suprême du journalisme de presse écrite, magnifiquement exprimée par Albert Londres.

En l’occurrence Marion Maréchal a porté la parole dans la plaie et révélé ainsi les graves faiblesses du journalisme audiovisuel, d’autant plus préoccupantes qu’elles concernaient une émission dominicale emblématique que je ne manquerais pour rien au monde. Cette fidélité ne garantit pas que je ne puisse pas me tromper mais au moins que j’ai, pour ce billet, de quoi comparer. Du côté des personnalités questionnées comme de celui des journalistes qui questionnent, étant entendu que j’estime, pour ces derniers, que Marion Mourgue du Figaro, irrégulièrement présente, est de loin la meilleure.

Une oratrice brillante

Anticipant un reproche lassant mais auquel je me sens contraint de répliquer parce que je ne l’estime pas absurde dans ce monde intellectuellement frileux, je précise à nouveau que c’est – sans aucune présomption – en qualité de technicien du verbe, de l’argumentation, de l’intelligence des propos et des répliques, de la qualité de la dialectique développée, que je me permets de formuler un jugement.

L’appréciation de la forme ne peut pas être totalement distincte de l’appréhension du fond mais il est possible, tout en n’adhérant pas pleinement à ce dernier, d’examiner ce que vaut l’expression accordée au fond du propos. Je déteste qu’on veuille nous enfermer dans une alternative qui nous contraint à une détestation ou une inconditionnalité sans nuance. J’aime pouvoir, en quelque sorte de l’extérieur, louer sans être partisan.

A lire aussi, du même auteur: Débat politique: c’était mieux avant!

Pour être encore plus clair – puisque c’est le nœud -, s’agissant du premier tour de l’élection présidentielle, je confirme que je ne voterai pas pour Emmanuel Macron ni pour Marine Le Pen ni pour Eric Zemmour (même depuis qu’il fait équipe avec Marion Maréchal) ni pour Fabien Roussel sympathique et chaleureux mais au programme communiste ni pour Jean-Luc Mélenchon, insupportable personnalité mais remarquable manieur de mots et de concepts ni, enfin, pour Yannick Jadot pour lequel j’éprouve une estime emplie de commisération parce qu’il a été trop longtemps « plombé » par Sandrine Rousseau et que son élan s’en est trouvé forcément brisé. Cette énumération pour signifier à nouveau qu’on a le droit de se dédoubler et que le professionnel de la parole a toute justification pour apprécier ou non qui il veut en attendant que le citoyen ait à se prononcer le moment venu.

J’avais déjà écrit au sujet de Marion Maréchal mais, surtout, j’avais pu la questionner, le 22 janvier 2021, dans ma série d’entretiens : Bilger les soumet à la question (vidéo ci-dessous). Elle avait brillamment réussi l’exercice singulier que ma pratique impose.

Mais, sur les plans psychologique et politique, je ne l’ai pas reconnue ce 13 mars. Comme si son soutien à Eric Zemmour l’avait libérée, comme si elle n’avait plus rien à retenir ni à cacher, comme si elle se sentait enfin débarrassée des précautions et subtilités qui avaient à la fois contribué à son aura mais à la longue déçu.

Au contraire, son parler-vrai lui a d’abord permis, avec une politesse ironique, de juger interminables les questions sur le rapport aux femmes d’Erie Zemmour et sa propre position sur la misogynie réelle ou prétendue de celui-ci, ainsi que sur les circonstances de son ralliement à Zemmour et la trahison que lui impute sa tante Marine Le Pen. Puis de qualifier d’offensante une interrogation, il est vrai grotesque, sur le sentiment de la mère qu’elle est à propos du bombardement d’une maternité en Ukraine, comme si on espérait qu’elle allait l’approuver…

A lire aussi, du même auteur: Que manque-t-il à Eric Zemmour?

Cette sincérité intelligente, avec une personnalité naturellement plus souple et soyeuse que celle de sa tante malgré les efforts méritoires accomplis par cette dernière, a fait surgir de sa part, sur quelques thèmes essentiels tout de même traités, une argumentation avec laquelle on pouvait être en désaccord mais qui était plus riche, plus dense que celle habituellement proposée.

Sur les prénoms étrangers, sur l’islam et l’islamisme, sur le rôle du président de la République à l’égard de Poutine et de la Russie, sur la contradiction européenne préoccupante entre le discours fédéraliste d’Emmanuel Macron et, par exemple, la position de Mark Rutte privilégiant l’OTAN, sur l’évidente différence entre les réfugiés ukrainiens à accueillir généreusement et ceux provenant de Syrie à l’égard desquels, n’en déplaise à Robert Ménard faisant fort dans la repentance personnelle, on avait le devoir d’être au moins plus vigilant. Entre autres questions.

Un talent précieux pour Zemmour

Mais l’essentiel n’était pas là. Une question de Marion Maréchal, que je n’ai pas hésité à qualifier de « géniale » dans un tweet, m’a comblé d’aise. Péripétie tellement éclairante sur l’honnêteté et la compétence médiatiques qu’elle est de nature à supporter une généralisation.

Marion Maréchal était questionnée sur « le grand remplacement » cher à Renaud Camus qui avait assisté à un meeting d’Eric Zemmour. Face à l’insistance des deux journalistes, elle leur a tout à coup demandé s’ils avaient lu l’ouvrage de Renaud Camus sur le sujet. Gênés, ils ont avoué piteusement que non, ils ne l’avaient jamais lu. On a eu là un parfait exemple (pour le pire) de la superficialité bien-pensante des interrogations, appuyée sur une totale méconnaissance du fond. On stigmatise le grand remplacement – plutôt à mon sens encore un grand basculement – mais le fond est ignoré. La moraline remplace l’analyse et la réflexion.

Cette parole dans la plaie m’a procuré, je l’avoue, un grand bonheur intellectuel et je comprends mieux, après cette prestation, pourquoi Eric Zemmour s’est tant réjoui d’avoir le soutien de Marion Maréchal. Pour des raisons qui semblent d’abord de conviction même si d’autres considérations électoralistes ont pu jouer. Il aura à ses côtés une intellectuelle franchement conservatrice qui est passée clairement du côté de la politique et qui n’a plus l’intention de la déserter. Il est clair qu’il faudra compter avec elle, où qu’elle soit dans le futur. Elle a démontré un sacré talent et une intelligence à la hauteur de celui-ci.

David Spector, 7500 €: vous satirerez bien de votre zone de confort?

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Dans un singulier recueil de nouvelles, David Spector explore la genèse de la macronie en imitant les styles littéraires de nos auteurs passés et présents. Une lecture disruptive qui nous met en marche arrière vers la campagne présidentielle de 2017.


Les belles lettres ont longtemps joué chez nous le rôle d’antichambre du monde politique, laissant au lecteur le jeu de piste de saisir les convictions personnelles des écrivains, sans jamais être assuré de rien. Ainsi, Chateaubriand célébrait-il dans ses Mémoires d’Outre-tombe la combustion définitive de l’ancienne aristocratie dans le grandiose brasier de l’Empire ? Ou se voyait-il comme le dernier témoin d’un raffinement disparu dont le testament devrait un jour susciter un épigone ? Balzac contemplait-il avec délice « le règne des banquiers » [1] qui permit à un roturier d’entrer dans la carrière ? Ou était-il apitoyé par le spectacle d’une monarchie de pacotille qui n’avait pour elle ni le lustre du Grand siècle ni l’exaltation pour la justice du Comité de salut public ? En la matière, on n’est jamais certain de son jugement, parce que ces écrivains, nous épargnant l’ennui des doctrines philosophiques trop rigides, emploient la description d’une réalité composite comme paravent de leur ambivalence politique. À ces quelques plumes remarquables, on concède d’autant mieux cette ambiguïté que la description qu’elles proposent du monde environnant nous saisit d’un inexplicable : « C’est ça ! », par lequel on a la certitude que ce qui se trouve sous nos yeux est proprement fidèle à la réalité.  

Dans le cas du texte qu’offre David Spector, 7500 €, pastiches politico-littéraires, publié récemment chez Wombat, cette exclamation est double. Un premier « C’est ça ! » nous vient, au sujet de l’atmosphère générale d’une macronie naissante, dans les tumultes de la campagne de 2017, fidèlement restituée jusqu’à son glossaire managérial et ses anglicismes douteux. Un second « C’est ça ! » encore, quant à la singulière mise en abyme littéraire à laquelle nous invite l’auteur, et par laquelle on a la conviction que ce que nous lisons aurait pu être écrit par l’écrivain pastiché. Comme fil conducteur du recueil, le plafond de 7500 € qu’un particulier est autorisé à verser annuellement à un parti politique.

Madame Bovary téléportée dans la start-up nation

De cette manière, on y reconnait sans difficulté la méchanceté crasse d’un Flaubert, coulée dans le moule d’une start-up nation, où une Madame Bovary des temps modernes s’extasie devant les navrantes péroraisons d’un intervenant du « Normandie Tech » [2]. On y reconnaît de même les circonvolutions interminables d’un Emmanuel Carrère, glosant à l’infini sur son rôle de l’écrivain dans le monde, jalousant un Macron qui lui vole un destin qu’il envierait au fond de lui sans se révolter contre, par ce que, après tout, c’est là un coup de la fatalité.

A lire aussi, Benoît Rayski: Virginie Despentes s’en va-t-en guerre, ne sait quand reviendra!

Plus drôle encore est l’accumulation de platitudes pseudo-philosophiques derrière laquelle se cache un Marc Levy. Extrait :

« Il parlait avec une autorité calme. Pauline le suivit comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. Parfois, la vie a la force et la saveur de l’évidence.
– Qu’est-ce qui t’a amené à New York ? Moi je travaille dans une association humanitaire.
Ils étaient déjà passés au tutoiement, car à New York, tout va plus vite qu’ailleurs ». [3]

Comme horizon toujours, le financement de la campagne de Macron, vu depuis le promontoire idéal à notre citoyen du monde. Une mention spéciale au pastiche de Perec, la Disruption, dans lequel David Spector réitère le tour de force réalisé par le premier dans sa Disparation, d’écrire un roman sans un seul « e ».

Le pastiche de Dostoïevski est celui qui retiendra le plus notre attention. En faisant de Makronoff un mystique orthodoxe, sans doute chose comme le starets Zossima des Frères Karamazov, l’auteur vient nous rappeler que la force des personnages charismatiques est leur faculté à convaincre de tout, même lorsque qu’ils n’ont rien à dire. Toute ressemblance avec une certaine start-up nation… Le lecteur habitué aux traductions françaises d’André Markowicz y reconnaîtra jusqu’aux innombrables notes de bas de pages relatives aux vocables russes non-traduits par ce que « intraduisibles ».

A lire ensuite: Pierre Mérot: l’adultère au temps du confinement

Un livre à se faire livrer en Amazon Prime

Le résultat est bariolé, mais bluffant, et le lecteur ne sait plus exactement d’où lui vient son sourire : lui vient-il de l’amusement de reconnaître un auteur apprécié ? Ou lui vient-il du regard rétrospectif et caléidoscopique sur la genèse d’une atmosphère politique dans laquelle nous nous trouvons toujours ? Et au reste, n’y a-t-il pas derrière cet exercice de style un amour à peine dissimulé de l’auteur pour notre président, co-prince d’Andorre, grand-maître de l’ordre national de la légion d’honneur, chanoine d’honneur de Saint-Jean de Latran ? Cette pompe est très ancien monde. Mais cette confusion dans laquelle nous plonge cette lecture, ce pas de côté en dehors de nos certitudes politiques, peut-être est-elle en même temps, apathique lecteur, mon semblable, mon frère, une manière de sortir de votre zone de confort. Pas même besoin de traverser la rue pour se procurer le livre, un auto-entrepreneur en vélo électrique pourra sûrement vous l’apporter.

Sept mille cinq cent euros: Pastiches politico-littéraires

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[1] Mot attribué à Jacques Laffitte à l’adresse de Louis-Philippe d’Orléans, « Et maintenant, voici venu le règne des banquiers ».

[2] David Spector, 7500€, Pastiches politico-littéraires, Paris : Wombats, 2022, p. 92

[3] Ibid. p. 44

Virginie Despentes s’en va-t-en guerre, ne sait quand reviendra!

Inquiète de l’arrivée de l’homme d’affaires Vincent Bolloré dans le gentil monde de l’édition, le célèbre écrivain lance sa propre maison d’édition pour promouvoir la représentation et la visibilité de la “culture queer”.


Virginie Despentes est ce qu’il est convenu d’appeler un auteur à succès, sa notoriété est donc immense. Mais pas suffisante à son goût. 

À lire ensuite: Des chercheuses l’affirment, France Inter confirme: les hommes coûtent une blinde à la société

Elle l’a enrichie il y a quelques années après l’assassinat des dessinateurs de Charlie Hebdo. Elle a vu dans les frères Kouachi des hommes dignes et courageux, qui ont préféré « mourir debout plutôt que de vivre à genoux », selon ses propres termes. On a eu envie de vomir. On en a toujours envie.

Un nouveau genre littéraire

Si Virginie Despentes ressurgit dans l’actualité aujourd’hui, c’est parce qu’elle vient de créer sa propre maison d’édition, La Légende Editions [1]. Et pas n’importe quelle maison. Les livres édités par ses soins seront au nombre de neuf chaque année. Tous féministes, queer et voués à la déconstruction du genre. Son communiqué ne précise pas s’ils seront rédigés en écriture inclusive ou non…

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La naissance de sa maison d’édition a été rendue nécessaire par les appétits impérialistes de Vincent Bolloré. Ce dernier est en effet déjà propriétaire de Vivendi et s’apprête à mettre la main sur Hachette. Virginie Despentes sonne le tocsin. Elle s’inquiète dans Libération : « Si Bolloré place un type d’extrême droite à la tête des maisons d’édition qu’il rachète, tout ce qu’on a écrit précédemment [lui] appartient. Et une partie du catalogue peut être effacée par pure idéologie : les études de genre, les essais féministes, antiracistes, la philo… Voir des livres enterrés vivants, c’est une idée insupportable ! »

Un spectacle tout à fait insupportable

Les mettre au pilon, les détruire, les piétiner ? Non. Car, renseignement pris auprès de l’entourage du milliardaire, nous sommes en mesure de vous révéler en exclusivité ce qu’il va faire. Il allumera un feu de joie dans lequel il jettera les livres de Virginie Despentes. Avec son biniou, il jouera des mélodies d’allégresse. Un spectacle tout à fait insupportable. 

Et c’est donc pour l’éviter que Virginie Despentes a créé sa maison d’édition. Ainsi de son petit village dégenré et inclusif, elle va résister à l’envahisseur breton. Mais Virginie Despentes a quand même les pieds sur terre : son prochain livre sera publié… chez Grasset !


[1] https://www.livreshebdo.fr/article/virginie-despentes-cree-sa-maison-dedition

Arielle Dombasle: «Être sophistiqué aujourd’hui est perçu comme une provocation»

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Arielle Dombasle (c) Marcus Mam

Esthète extrême, Arielle Dombasle a fait de la beauté et du désir une raison d’être. En érigeant le paraître en moyen d’expression, elle se protège de la vulgarité du monde. Entretien avec une artiste mystérieuse et inclassable. Propos recueillis par Yannis Ezziadi.


Arielle Dombasle n’est pas une actrice, pas une chanteuse, pas même une femme. Arielle Dombasle est une idée, un mystère. Passée au-delà de sa propre personne, elle est devenue idole. C’est une incarnation. Qu’incarne-t-elle ? La grâce et la beauté. Pas la beauté anecdotique ! La grande beauté, celle d’une œuvre. Celle d’un geste artistique, sophistiqué. Dieu créa la femme, et Arielle Dombasle créa Arielle Dombasle. Combien de grandes personnalités peuvent compter nos récentes années ? Très peu. Cette créature semble jaillir d’une autre époque. On l’imagine volontiers sortir de chez Maxim’s au bras de Cocteau ou de Guitry. Avec délice on l’imagine prendre le thé rue Caumartin, dans le foisonnant et baroque appartement-loge du tragédien Édouard de Max, assis sur le fauteuil de Néron et sous le diadème d’Héliogabale qui lui servait de lustre. Arielle apprêtée, poudrée et parfumée, semble aller à l’encontre du sens dans lequel va le monde, du très contemporain « Venez comme vous êtes ». Elle nage à contre-courant. Plus encore que des films et des chansons, d’Arielle Dombasle restera probablement une impression, une sensation, un style, cette façon de parler, cette manière de se tenir, de se vêtir, de paraître au monde et de l’enchanter. Mais qui peut nous affirmer que ce paraître n’est pas profondément Arielle Dombasle ? Ses films et ses albums, d’ailleurs, lui ressemblent. Une œuvre n’en dit-elle pas long sur son créateur ? Dombasle est en création permanente, son personnage fait partie de cette création. Sa force est d’oser, non pas être naturelle, mais être vraie. De tenter d’atteindre ce qu’elle pense profondément être la grande vérité : la beauté, la grâce. Qu’importent l’incompréhension et les moqueries. Ses créations sont radicales, ses films d’une esthétique singulière… tout comme elle, ils sont des monstres. Du latin « Monstrum »… digne d’être montré, irréductible au général, et donc singulier. Comment un geste singulier ne pourrait-il pas susciter l’admiration ici, et la raillerie là ? 

« Allô Arielle ? J’aimerais vous poser quelques questions sur la beauté pour Causeur. » C’est chez elle qu’elle me reçoit. Je sonne, un maître d’hôtel de blanc vêtu m’ouvre, me conduit dans un des salons et me prévient que Madame va me recevoir dans quelques minutes. Il me propose un thé, un café ou un whisky. Je découvre, émerveillé, le monde de la belle Arielle. La beauté est partout. D’où je suis, j’aperçois une petite pièce uniquement pleine de plantes et de fleurs. Quelques pas résonnent et la fée Arielle paraît, le monde se met soudain à briller de mille feux. Elle me tend les bras : « Mon cœur ! Quelle joie de vous voir… Oh ! Quelle ravissante chemise vous portez ! » Elle réfléchit quelques instants. « Non… attendez, nous allons plutôt aller au salon. » Changement soudain de décor par le metteur en scène ! Nous voici dans un autre salon. Arielle me propose un fauteuil. Quant à elle, c’est sur la table basse qu’elle prend place, de semi-profils, telle une sculpture fragile et fière. Harry le maître d’hôtel apporte mon whisky, Arielle boit son thé en l’accompagnant de quelques amandes. La discussion avec ce mystérieux mystère peut commencer.

Causeur. Vous parlez souvent de la religion en termes esthétiques, de la beauté des messes de votre enfance au Mexique. Est-ce la beauté dont le rite se pare qui vous a menée à la foi ?

Arielle Dombasle. « Dieu doit beaucoup à Bach » – j’aime cette phrase ! Mes premières émotions esthétiques sont intrinsèquement liées à la beauté des églises et à l’art baroque du Mexique, l’art churrigueresque. Cet art est celui de la confrontation de civilisations disparues – Olmèques ou encore Chichimèques – avec le christianisme de la conquête espagnole. Cela a donné des chefs-d’œuvre baroques étonnants. Les Indiens foudroyés, sidérés par le Christ-Roi, ont essayé de faire les objets les plus beaux pour entrer dans cette nouvelle métaphysique, cette nouvelle religion miraculeuse – ou, à l’inverse, pour s’y opposer. Et moi, enfant, j’ai été plongée par mes gouvernantes mexicaines dans les processions, à aller voir la Virgen de Guadalupe en faisant, à genoux, trois heures de queue… Tout ce qui a été fait au nom de la chrétienté est tellement beau ! J’adore les abbayes et les mausolées, rien n’est plus beau… Toute la culture funéraire également. Et les cathédrales, la peinture, la musique sacrée, les cantates, les orgues, les requiems… Le rite est évidemment d’une beauté incroyable. Avec cet effort magnifique pour canaliser nos passions.

Dans une époque où les gens ne s’habillent plus, vous ne paraissez jamais sans être tout à fait apprêtée. J’ai eu l’occasion cet été de vous voir sortir, le matin, de la chambre où vous logiez chez un ami commun pour descendre prendre le petit déjeuner. Vous étiez déjà scintillante, parfumée, d’une beauté rare. Voilà le souvenir qu’Arielle Dombasle au réveil me laisse. Est-ce une lutte quotidienne contre le naturel que Baudelaire méprisait tant ? « La femme est bien dans son droit, et même elle accomplit une espèce de devoir en s’appliquant à paraître magique et surnaturelle ; il faut qu’elle étonne, qu’elle charme ; idole, elle doit se dorer pour être adorée. Elle doit donc emprunter à tous les arts les moyens de s’élever au-dessus de la nature pour mieux subjuguer les cœurs et frapper les esprits. » (« Éloge du maquillage », Le Peintre de la vie moderne.)

J’aime tellement le concept baudelairien de la beauté. Chez lui, c’est le vertige et le danger de la beauté. Pour lui, la beauté est apollinienne et dionysiaque à la fois. Baudelaire était pour la beauté sophistiquée. « Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre, / Et mon sein, où chacun s’est meurtri tour à tour, / est fait pour inspirer au poète un amour / éternel et muet ainsi que la matière. » Il a cette idée que la beauté est au-delà de l’apparence, mais que l’apparence est une mise en orchestration de beaucoup de choses intérieures. Il pense qu’une femme qui aime les atours, la chevelure en cascade, qui aime scintiller, qui aime paraître et qui en jouit est un personnage dangereux. Et il a en partie raison. Pour ma part, il est vrai que je suis toujours apprêtée comme vous dites. La constante est que je porte sur la bouche du rouge à lèvres et du parfum sur le corps. Pour moi c’est quelque chose d’enchanteur. D’ailleurs, tenez… C’est mon parfum, qui s’appelle Le Secret d’Arielle, chez Mauboussin. J’ai mis dix ans à le faire. Je me suis profondément penchée sur ce qu’est la distillation… Il n’est fait qu’avec des fleurs naturelles : de la rose nacrée, de l’iris, une pointe de tubéreuse, du musc blanc. C’est tellement important le parfum. C’est un trésor. D’ailleurs, c’est ce que les rois mages apportent au Christ comme présent… de la myrrhe ! De l’encens !

Arielle Dombasle par Pierre & Gilles pour l’album Extase, 2000 © Pierre & Gilles

Vous êtes-vous construite esthétiquement ? Ce paraître est-il l’aboutissement d’une recherche ? Pensez-vous que la forme, le style, la construction du paraître sont en réalité l’expression de l’être ?

Oui ! Le style, c’est l’homme. Il faut se méfier de l’apparence, certes… Mais ce n’est pas rien, en même temps, l’apparence. C’est une expression de l’être et c’est aussi une manière d’y échapper. C’est grâce à la métamorphose qu’on échappe au temps, qu’on est inatteignable. Paraître, c’est également profond, c’est sculpter son être. Le soin de le sculpter pour qu’il soit mis sur un piédestal ou pour qu’il soit voué aux enfers. C’est insolent et mignon. C’est propre à l’être humain, et c’est très touchant. Quand je vois n’importe quelle créature se regarder dans le miroir et se repousser une petite mèche de cheveux, ça me bouleverse.

Et c’est vrai, quand j’y pense, que j’ai toujours accordé une grande importance au paraître. Enfant, pour aller à l’école, je faisais des caprices terribles au Mexique. On me disait « Mais non, Arielle ! Tu ne vas pas mettre cette robe en velours bleu marine par 39 degrés ! » Je me roulais par terre de rage et je la mettais quand même. À cinq ans, pour aller dans la jungle, je voulais absolument mettre de petites ballerines vernies. Mes parents trouvaient cela absurde mais je le faisais quand même.

 » J’ai 12 ans, chez moi à Mexico. Photo prise par la marquise de la Rosière qui photographiait les Christs et les enfants… » © D.R.

Se soucier du paraître, c’est se soucier du regard de l’autre et c’est donc le prendre en compte, cet autre. La contemporaine volonté de naturel et le rejet de la convention, des manières de se vêtir ou de se tenir dans telle situation ou dans tel lieu, le culte du « Je suis comme ça » et du « On ne va pas faire de chichis » ne font il pas également partie de ce que l’on nomme aujourd’hui l’« ensauvagement » ?

Je ne dirai pas ensauvagement, car c’est faire trop d’honneur aux gens qui n’aiment pas les « chichis ». Dans les tribus les plus sauvages, il y a un goût de l’artifice incroyable. Les Indiens d’Amérique du Sud étaient couverts d’or, de pierreries, de chichis et grigris, de tout ce qui pouvait rendre beau. Alors aujourd’hui le côté « Be yourself »… Se contenter de soi… ça veut dire quoi ? « Just me »… ça veut dire quoi, « me » ?! Nous ne savons pas qui nous sommes… Lorsque vous parlez du paraître comme d’une politesse, je comprends ce que vous voulez dire. Mais c’est désormais plus qu’une politesse, car actuellement être poli reviendrait plutôt à raser les murs avec une énorme capuche, un sweat informe et un masque. Ce serait d’être invisible ! C’est ce que les gens demandent. Être sophistiqué aujourd’hui est perçu comme une provocation.

On parle de plus en plus souvent de l’enlaidissement du monde. Quelle est la manifestation de cet enlaidissement qui vous agresse le plus ?

J’adore nager. Alors je répondrais la pollution des océans, des lacs et des rivières. Ça me fait mal. Sur les plages, je ramasse les plastiques. Le cristal de l’eau, cette pureté, cette transparence c’est une des choses les plus belles au monde. L’eau, le mystère même.

Je pensais que vous m’auriez parlé du masque chirurgical.

Tour le monde aime avancer masqué… mais c’est maintenant au sens le plus vil du terme que nous avons à le faire. Par hygiénisme ! On met ce masque qui est un impératif assommant sous une pression mondiale. Ah ! Je n’aime pas ce masque !

Vous portez un masque chirurgical bleu ou un masque de créateur en tissu ?

Non, je mets un masque chirurgical, je m’en fous ! Je ne les aime pas… n’importe quel masque est moche. Avant tout, il cache le sourire. Et le sourire est la signature la plus exquise d’un être, et ce qu’il y a de plus énigmatique. Alors cacher cela, c’est absurde. Tous les gens deviennent des sortes de zombies bâillonnés… Je me plie à la règle, mais j’en souffre beaucoup.

Pendant le confinement, vous avez posté sur les réseaux sociaux plusieurs vidéos d’un Paris désert, et vous en évoquiez la beauté. Le tourisme participe-t-il à l’enlaidissement du monde ? Diriez-vous que la masse humaine de touristes mal habillés et se déplaçant en troupeaux hagards constitue une défiguration de la beauté des lieux ? Que, pire encore, cette masse envahissante nous prive de la possibilité de contempler le beau dans nos rues ou dans les musées lorsque les foules s’agglutinent autour des œuvres pour les prendre en photo ?

Lorsqu’on lit Voyage en Orient de Flaubert, déjà il déteste rencontrer les foules hébétées. Mais c’est aussi le principe de la foule ! La contemplation d’une œuvre, d’un arbre, d’un ciel ou du Taj Mahal devrait être comme une prière intime entre vous et la chose contemplée. Et la multitude casse cela. Il est vrai qu’on n’a aucune envie d’aller à l’église Saint-Marc remplie de touristes en short, en tongs. C’est vrai… J’aime être seule dans les églises… Mais, en même temps, c’est absurde. De quel droit, après tout, dis-je cela ? Je ne leur en veux pas aux touristes. Même s’ils vont au bout du monde pour faire une photo afin de montrer à leurs vieilles tantes qu’ils y sont allés… and so what ?! Au final, c’est touchant. Dès que l’on franchit les frontières, on est toujours le touriste de quelqu’un. Il est certain que se retrouver seul face à ses passions, c’est vertigineux et merveilleux. Mais, très vite, on se dit : est-ce que j’aimerais être tout le temps seul face à la beauté du monde ? Je pense que non. Face à rien on a envie d’être seul. Dans une tombe peut-être…Vivant, on a envie de voir, de faire frémir quelqu’un à côté de soi.

On sonne à la porte. Le maître d’hôtel va ouvrir et conduit une personne que je ne vois pas dans une autre pièce.

Oh… c’est mon autre rendez-vous… Zut, super zut… Voulez-vous revenir un autre jour ?

Rendez-vous fut pris pour le surlendemain. Voici donc la suite de notre discussion…


La deuxième partie de l’entretien sera mise en ligne dès demain.

Laurent Obertone ne veut plus faire de concessions

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Laurent Obertone Photo: Hannah Assouline

Avec son nouveau brûlot, l’auteur de La France Orange mécanique nous promet le livre le plus anti-démocratique de tous les temps.


La séquence eut un succès fou sur YouTube. C’était en 2013, chez Ruquier ; Laurent Obertone venait défendre son premier livre, La France Orange mécanique, publié aux audacieuses éditions Ring ; il faisait face à Natacha Polony et Aymeric Caron, ce dernier insupportable, bavant de colère rentrée. L’ouvrage, implacable, décrivait la brutalisation de la société française avec un sérieux méthodologique qui épouvantait les militants du CRNS et de l’INSEE déguisés en chercheurs. Obertone était là parce que le livre s’arrachait ; le soviet de France Télé voulait se le farcir, l’humilier et, à travers lui, cette majorité de Français qui s’obstinait à voir ce qu’elle voyait. Comme l’écrivait l’immense Philippe Muray, le décalage entre le réel vécu et sa traduction médiatique peut finir par rendre littéralement fou. Il faut donc déjà rendre grâce à Obertone d’avoir sauvé bien des gens de la folie et, subséquemment, comblé un tant soit peu le trou de la Sécu – creusé par ailleurs par tant d’autres choses.

Obertone, ce soir-là, avait tenu ferme. Surtout, plus impressionnant encore, il ne s’était pas départi de ce calme qui allait devenir sa marque de fabrique – j’en connais un autre qui aurait fait de Caron du petit bois… Outre cette étrange sérénité, on décelait chez lui une détermination qui allait rapidement accoucher d’autres livres qui, malgré le mépris qu’ils inspiraient aux libraires – la pire corporation qui soit, avec ses « Coup de cœur » débiles –, l’imposeraient comme un écrivain attendu dans notre paysage littéraire phagocyté par les journalistes parisiens trentenaires racontant, après un verre de Morgon de trop, leur rupture en contemplant le Sacré-Cœur et des faiseurs inventant des récits calibrés pour Netflix en plaçant leurs personnages fantoches dans une Amérique qu’ils croient connaître parce qu’ils ont échangé trois mots avec les clochards de Venice Beach – « Le mec, i savait tel’ment c’que c’est la vie, t’sais ».

Les Français pas épargnés

Durant les dix années qui nous séparent (presque) déjà de La France Orange mécanique, une question revenait souvent dans la bouche de ceux qui interrogeaient Obertone : « Que faire ? ». Je le soupçonne d’avoir voulu, courageusement, y répondre dans Game Over. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il y va franco, avec un style au coupe-coupe et des solutions qui indigneront le parti du mouvement perpétuel – et brusqueront certains de ses lecteurs.

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« Le Français sent bien que rien ne va, mais il est conditionné à ne voir dans ce chaos qu’une seule issue : la mascarade politique ». Partant de ce constat – impuissance, manipulation et couardise –, Obertone brode un « testament antipolitique » en forme de manifeste et de programme. Changement de peuple (« sujet le plus important de ces derniers siècles, le seul qui compte réellement »), économie, ensauvagement, propagande : il analyse avec sa fougue coutumière le paradigme dans lequel les Français, qu’il n’épargne donc pas, sont enfermés depuis une soixantaine d’années. Il le fait violemment, convaincu qu’il est que le sursaut espéré par les patriotes ressemble de plus en plus à une chimère tant ces derniers sont faibles et le système qu’ils affrontent, puissant : « La vérité, c’est que notre peuple, gavé, lassé, craintif, préfère à un traitement de choc l’illusion d’une continuité déprimante, une agonie sédatée, une euthanasie en douceur. Pour l’heure, elle s’appelle Emmanuel Macron. » À en juger par les élections passées et les sondages actuels, on est bien obligé de lui donner raison. La démocratie dite représentative est une création de la bourgeoisie ; elle eut ses mérites, représenta longtemps la volonté de tous dans une large mesure ; ce n’est plus du tout le cas, en particulier en France où l’iniquité des modes de scrutin couplée à la propagande empêchent de fait un pan considérable voire majoritaire de l’électorat d’être effectivement représenté. Les institutions ne sont pas bloquées ; ce sont les institutions qui nous bloquent. La bourgeoisie, comme Christopher Lasch l’a définitivement expliqué, est partie, avec son agenda progressiste, mondialiste, multiculturel, et elle ne reviendra pas. Même l’aristocratie décrite par Taine dans Les Origines de la France contemporaine n’était pas, en 1788, à ce point déconnectée de son peuple.

Obertone, libertarien-conservateur

Alors, que faire si l’élection est « une mascarade » ? Si, comme Obertone le prédit fort justement, même l’improbable victoire d’un Zemmour serait, comme l’a été celle de Trump, combattue via une guérilla juridique de chaque instant, une propagande médiatique encore plus dingue et, dans notre cas, des grèves pilotées par ces fameux corps intermédiaires qui vivent sur cette bête qu’ils tancent comme les association pro-migrants et pro-climat condamnent un Etat qui les subventionnent. A chaque problème, Obertone propose donc des solutions, lesquelles le classent dans une catégorie inconnue sous nos latitudes : celle du libertarien-conservateur. Du libertarianisme, il reprend la réduction de l’Etat à de strictes fonctions régaliennes, la suppression de la plupart des impôts directs et indirects, le culte de la liberté individuelle. Le conservatisme – terme que j’emploie faute de mieux – justifie l’arrêt total de l’immigration africaine, une justice qui punit vraiment, expulse, faite – comme elle n’aurait jamais dû cesser de le faire – pour protéger la société et non pour accompagner les délinquants et les criminels dans leur réinsertion – Marc Dutroux et Guy Georges sont libérables, je le signale –, mais aussi une apologie de notre civilisation, de notre culture, de cet art de vivre à la française qui, bientôt, si nous n’agissons pas vraiment, appartiendra aux livres d’histoire – avant que le wokisme ne les brûle, lui qui a inventé l’autodafé-citoyen.

A lire ensuite, Cyril Bennasar: Qu’on me donne le téléphone mal raccroché du plus honnête homme, j’y trouverai de quoi le faire pendre!

Tout ça se tient, et même très bien. Du reste, comme dans son précédent ouvrage, Eloge de la Force, Obertone insiste également sur son lecteur, ce « Jean-réactionnaire » à qui il demande ce qu’il fait, dans toutes les sphères de son existence, pour déchirer sa camisole. On pourra lui rétorquer qu’une nation composée d’individus, ça existe déjà : ça s’appelle la France sous Macron. Le « socialisme » qu’Obertone vitupère à juste titre s’accommode de toute évidence fort bien d’un libéralisme qui voit en l’Etat un pourvoyeur de droits illimités. De notre désastre, de celui de l’Occident tout entier, Adam Smith est autant responsable que Rousseau et Voltaire.

Game Over n’en est pas moins une claque magistrale. Son heureuse radicalité tranche avec la « nuance » habituellement chère aux essayistes de droite ; ici, enfin, pas de « oui, mais », pas de concessions faites au camp du Bien dans l’espoir imbécile de n’en être pas complétement exclu. Obertone est certes suffisamment installé pour ne plus rien concéder ; n’empêche, il en faut, de la témérité, pour s’en prendre aussi vaillamment au système qui nous tue à petit feu – la pire des morts, la plus honteuse, assurément – et à ses propres lecteurs qui, comme moi, seront certainement tout à fois agacés et stimulés par ce livre, le premier des prometteuses éditions Magnus. Ce qui différencie l’art des biens culturels, c’est que du premier, on ne sort pas indemne. Avec Game Over, Obertone prouve une fois de plus qu’il est un artiste, un authentique écrivain.

Game Over, éditions Magnus, 208 pages.

Game Over: La révolution antipolitique

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Avec Arnold Toynbee, la question d’Occident vue de l’Asie mineure

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Embarquement de saint Paul par Claude Gellée, dit « le Lorrain » (détail), 1655. DR.

Idée de question pour une boîte sondagière qui n’aurait que ça à faire en ce moment : à quel auteur associez-vous le terme de civilisation ? Nul doute que *** rallierait la plupart des voix. 

Quelques-unes se porteraient peut-être sur l’historien britannique Arnold Joseph Toynbee (1889-1975). Une phrase de lui brilla un temps dans le palmarès réacosphérique des citations à tout faire. C’était à propos de la fragilité des dites civilisations avant tout due à un vice interne [1]. Les plus lucides ou les plus renseignés s’avisèrent cependant de la difficulté qu’il y avait à récupérer un auteur dont le renom de son vivant n’a eu d’égal que l’intensité des diverses controverses qu’il a suscitées (en plus de celle qui est liée au sujet qui suit, il y eut entre autres plus tard des reproches sur son traitement du peuple juif et de façon plus générale une interrogation sur le sens religieux de sa pensée de l’histoire). Son nom finit par ne plus être prononcé sur la Toile plus que d’habitude, d’autant qu’en France il est à ma connaissance peu traduit. D’après les encyclopédies, la rédaction de son maître-ouvrage ambitieux aurait commencé il y a cent ans, tandis qu’un texte était publié à chaud sur les suites du traité de Sèvres, lequel valut en quelque sorte plus tard à l’auteur de perdre la chaire de grec moderne et d’histoire byzantine qu’il avait inaugurée à l’université de Londres.

L’expérience qu’a Toynbee du conflit est directe. Il séjourne en Turquie en tant que correspondant du Manchester Guardian. Après avoir été pendant la Grande guerre un des compilateurs des premiers témoignages concernant ce qui fut appelé plus tard le génocide arménien, il rend compte de ce à quoi il assiste sur la côte occidentale de l’Anatolie : « une conflagration particulière [particular clash] au sein d’une vaste interaction entre civilisations ». Le système développé par A Study of history est presque en place, même sans sa grammaire complètement déployée — on voit s’esquisser le thème du “challenge & response” à l’arrière-plan de l’évolution interne des empires byzantin puis ottoman, dont les centres de gravité sont tour à tour sur leurs rives européenne ou asiatique suivant la qualité du risque qui y est couru et de la réponse qui lui est donnée. Les civilisations qui sont dites interagir sont trois : l’occidentale, la proche-orientale et la moyen-orientale ; les différences entre elles sont de degré et non de nature ; toute forme particulière que prend leur interaction est contingente et donc évitable (en plus des violences dénoncées, l’historien trouve les déplacements de populations réciproques regrettables) ; le nœud particulier du drame qui les confronte alors tient à l’illusion dans lesquelles elles sont sur leurs rapports respectifs et sur elles-mêmes.

Au fait, si ce n’était pas assez clair : pour Toynbee, et il n’est pas seul dans cette vision restrictive de ce qui est appelé Occident, la Grèce relève de l’aire proche-orientale. Peu importent ou presque les désignations des civilisations ; Toynbee n’en justifie pas le choix. Ce sont les plus neutres possible parmi l’offre courante en géographie, simple indication de divers degrés d’éloignement jusqu’à l’aire extrême-orientale. Il s’agit surtout d’éviter les supposés continents, dont l’auteur dit que ce sont des « fictions sans aucune relation avec une réalité géographique ». C’est donc bien une entreprise de recomposition de l’espace (et du temps, par une périodisation partiellement alternative) que lance Toynbee, c’est-à-dire de la façon dont l’Occident voit le globe, d’où le titre de son essai (La question d’Occident en Grèce et en Turquie) renversant l’intitulé habituel des leçons de l’époque (“question d’Orient”).

L’illusion qui est cœur du drame de 1919-1921 s’exprime de façon très concentrée dans une note adressée précédemment (11 janvier 1917) par les puissances de l’Entente au président Wilson sur leurs buts de guerre. Parmi eux figure l’« expulsion de l’empire ottoman hors d’Europe tant il s’est montré radicalement étranger à la civilisation occidentale ». Le télescopage entre la distinction de deux civilisations et celle d’un supposé continent avec ce qui lui est extérieur est déjà en soi un drame. Il se double de ce que Toynbee juge une obstination à ne pas voir, à travers les différences tangibles entre civilisations, les transferts bel et bien en cours de l’une à l’autre : le nationalisme jeune-turc et sa phraséologie, plus largement divers aspects de la modernisation technique de l’administration et de l’armée ottomanes, sont précisément une marque d’occidentalisation, mal accompagnée d’autres emprunts qui pourraient en modérer les effets indésirables.

Or, c’est une question de désir. De même que l’historien ne dédouane pas plus l’empire ottoman des atrocités commises contre les civils arméniens et grecs qu’il ne tient le compte exclusif des crimes commis lors du débarquement grec à Smyrne, il ne néglige pas la façon dont la Porte s’est accrochée à son rôle califal, c’est-à-dire a cultivé sa différence, comme l’État grec moderne a cultivé son arrimage à l’Occident en repoussant dans une ombre maudite son passé byzantin et en se complaisant dans l’idée d’une Renaissance d’après l’antique, celle-là même qu’avait jadis imaginée l’Occident à son seul profit.

L’antiquité est censée être toujours là. La vénération pour l’histoire produit en fait un raccourci anhistorique, typique de ce que Toynbee appelle « romantisme politique ». Tous les acteurs politiques du moment passent leur temps à méditer sur les ruines, Toynbee plus que d’aucuns, qui ouvre la seconde partie de son essai, de fait écrite en premier, sur une immanquable description d’Éphèse dans une très belle prose ; mais la plupart de ses contemporains usent des ruines en s’en croyant les habitants ou les représentants vivants d’un monde vivant, en vertu du « pouvoir magique de suggestion » qui réside dans les mots tels que “Grecs” ou “chrétiens” même si cela n’affecte pas tout le monde avec la même intensité : « Sir Arthur Balfour, dont l’appréciation de la Grèce ancienne est plus terre-à-terre que celle de M. Lloyd George, s’est sans doute amusé de la métaphore des “harmostes” grecs modernes gouvernant “l’Ionie” ».

Une passion immédiate, l’irritation devant la négligence ou la confusion des esprits entichés du sujet, rend le bref essai de 1922 brutal. Un certain ton pincé se retrouve dans maints passages de la vaste fresque commencée alors ; mais les raisonnements s’y font plus doux. Une matière plus étendue et variée, la dilatation des rythmes formés de l’alternance entre essors et déclins, loin de faire oublier que le Levant est la terre d’élection de cette réflexion sur l’articulation entre les mondes qui se succèdent, se fondent ou entrent en contact, permettent d’y mieux accueillir finalement cette continuité qui semblait, au début de l’investigation, caractériser plus l’espace que le temps, le substrat (les habitants de la Turquie descendent peu des nomades d’Asie centrale, est-il murmuré aux diplomates) que les formes (noms revêtus selon les flux et reflux des civilisations).

Il paraît que les religions, dans les derniers volumes d’A Study of history, se voient conférer un plus grand poids dans la caractérisation des entités étudiées que ce n’était le cas dans les premiers. Nul doute que cela inciterait aujourd’hui à l’exploration de l’œuvre de Toynbee, surtout si on ajoutait que l’accent mis sur les civilisations devait d’après lui réduire la part trop grosse prise par les autres divisions de l’humanité qui avaient ou qui ont, wokisme aidant, de nouveau cours… à moins bien sûr que la vogue floue du mot civilisation ne tienne à un refus d’apprécier la pertinence de la notion et de ses contours.

The Western Question in Greece and Turkey

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[1] « Les civilisations meurent par suicide, non par meurtre » NDLR.

Quand les masques tombent, ce n’est pas beau à voir

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Emmanuel Macron sur le plateau de l'émission de TF1 "La France face à la guerre", Saint-Denis, 14 mars 2022 © Ludovic Marin/AP / SIPA

« Nous sommes tous en danger ! »


Depuis lundi, les masques tombent. On retrouve les visages, le passe sanitaire est (pour l’instant) un mauvais souvenir. Avantage : on ne voit plus Raoult, Philippot et autres sinistres marionnettes égomaniaques qui ont compliqué la lutte contre la pandémie avec la complicité de médias complaisants. Les antivax sont renvoyés à leurs tristes obsessions, leurs paranoïas complotistes, leurs aveuglements mortifères. Inconvénient : il est compliqué de savoir  si le danger est vraiment écarté ou si le calendrier sanitaire se conforme au calendrier électoral.

***

Parce que les masques tombent aussi du visage de la macronie. Les annonces gouvernementales pleuvent aussi dru que les bombes poutiniennes sur l’Ukraine : et que je te baisse le carburant au 1er avril (!) – une semaine avant le 1er tour -, et que je te dégèle le point d’indice du fonctionnaire gelé dans le permafrost de l’austérité depuis une décennie. On en oublierait presque que l’air de rien, Macron annonce la retraite à 65 ans. On devrait dire le retour de la retraite à 65 ans, comme avant 1981. Ne jamais oublier que le progrès social ne dure jamais longtemps.

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Oui, les masques tombent. Le capitalisme, et ses relais politiques et médiatiques, ne supportent pas l’idée, et ne la supporteront jamais que le temps des hommes soit libéré du travail. C’est une guerre idéologique, presque religieuse des riches faites aux pauvres. Quels sont les plus ardents partisans de cette réforme dans la population ? Les retraités aisés, évidemment, qui ont bien plus de 65 ans et qui bénéficient de pensions confortables grâce au système par répartition. Ils voudraient bien que ça dure.

A lire aussi, du même auteur: Fabien Roussel, le candidat de gauche vraiment disruptif

Alors, que leur importe que d’autres soient encore sur les chantiers, dans les hôpitaux ou les écoles à plus de 62 ans, quitte à mourir à la tâche ? Pas étonnant que cette catégorie vote majoritairement pour Macron et Pécresse. Macon et Pécresse sont l’assurance d’une vieillesse heureuse pour ceux qui sont déjà vieux.  Attendez vous à voir des octogénaires en pleine forme expliquer à des sexagénaires épuisés qu’ils sont des feignasses alors qu’eux, au même âge, étaient déjà les doigts de pieds en éventail. Un seul chiffre, donné par l’Huma il y a quelques jours : un quart des travailleurs pauvres meurent avant 62 ans.

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Les masques tombent aussi, enfin, sur le plan international. L’horreur de la guerre russo-ukrainienne révèle l’horreur de tous les impérialismes. La mondialisation heureuse, adoucie par le libre échange, n’est qu’un leurre. A un moment ou à un autre le libéralisme provoque ce qu’il prétendait éviter : des conflits armés entre grandes puissances par petit pays interposés. Au-delà des scènes d’exode, des mitraillages de civils, ne jamais oublier qu’il y a des luttes pour du profit,  pour des marchés: en ce moment, c’est celui de l’énergie. On se bat pour le peu qui reste de ressources fossiles. Pasolini, l’immense écrivain et cinéaste italien, dont on fête le centenaire et qui a été assassiné en 1975, déclarait à la veille de sa mort, dans une ultime interview : «  Nous sommes tous en danger ». Cela n’a pas changé.

Les derniers jours des fauves

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Guerre en Ukraine: que décideront les Chinois?

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Vladimir Poutine et Xi Jinping lors du 11e Sommet des BRICS à Brasilia le 13 novembre 2019, Auteurs : Ramil Sitdikov/POOL/TASS/Sipa US / Conflits

«L’opération militaire spéciale» de la Russie en Ukraine a suscité une grande controverse en Chine, ses partisans et ses opposants étant divisés en deux camps implacablement opposés. Cet article entend ne représenter aucune des deux parties, mais mener une analyse objective sur les conséquences possibles ainsi que les options chinoises.


Que va faire Xi ? A ce stade de la guerre en Ukraine, c’est la grande question. Si la Chine joue le rôle que lui a écrit la Russie, au-delà d’un soutien moral, Xi Jinping devrait permettre à Poutine de contourner les sanctions occidentales et fournir à l’armée russe des équipements dont elle a besoin (camions, pièces de rechanges diverses, certains types de munitions). Il est difficile de croire que la Russie puisse tenir longtemps sans l’aide active de Pékin.
 
Selon William Burns, le chef de la CIA, Xi Jinping aurait été « déstabilisé » par les difficultés rencontrées par la campagne militaire russe en Ukraine. Le leader chinois n’apprécie pas tellement que l’initiative guerrière de Poutine rapproche les États-Unis et les pays européens. La CIA croit également que les Chinois n’ont pas anticipé les difficultés importantes que les Russes allaient rencontrer, et leurs dirigeants s’inquiètent qu’une association étroite avec le président Poutine ne porte atteinte à la réputation de la Chine. Sans parler des inquiétudes suscitées par les conséquences économiques mondiales de la crise.
 
Cette question est tellement importante qu’elle mérite qu’on y consacre du temps. C’est pour cette raison que nous mettons en avant l’article de Hu Wei, vice-président du Centre de recherche sur les politiques publiques du Bureau du conseiller du Conseil d’État, président de l’Association de recherche sur les politiques publiques de Shanghai et du Comité académique de l’Institut Chahar. Il n’est pas un porte-parole du gouvernement chinois, mais il est peu probable que son analyse aille à l’encontre de la position de celui-ci. Le texte a été publié par le U.S.-China Perception Monitor, une publication en ligne soutenue par une association à but non lucratif gérée par le China Focus de la Fondation Centre Carter, une ONG américaine • Gil Mihaely

La guerre russo-ukrainienne est le conflit géopolitique le plus grave depuis la Seconde Guerre mondiale et entraînera des conséquences mondiales bien plus importantes que les attentats du 11 septembre. À ce moment critique, la Chine doit analyser et évaluer avec précision l’orientation de la guerre et son impact potentiel sur le paysage international. Dans le même temps, afin de s’efforcer de créer un environnement extérieur relativement favorable, la Chine doit réagir avec souplesse et faire des choix stratégiques conformes à ses intérêts à long terme.

« L’opération militaire spéciale » de la Russie en Ukraine a suscité une grande controverse en Chine, ses partisans et ses opposants étant divisés en deux camps implacablement opposés. Cet article ne représente aucune partie et, pour le jugement et la référence du plus haut niveau de décision en Chine, cet article mène une analyse objective sur les conséquences possibles de la guerre ainsi que les options de contre-mesures correspondantes.

I/ Prédire l’avenir de la guerre russo-ukrainienne

1/ Vladimir Poutine pourrait ne pas être en mesure d’atteindre les objectifs qu’il s’est fixés, ce qui met la Russie dans une situation délicate. L’objectif de l’attaque de Poutine était de résoudre complètement le problème ukrainien et de détourner l’attention de la crise intérieure de la Russie en vainquant l’Ukraine par une guerre éclair, en remplaçant ses dirigeants et en soutenant un gouvernement pro-russe.

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Cependant, la guerre éclair a échoué et la Russie n’est pas en mesure de soutenir une guerre prolongée et les coûts élevés qui y sont associés. Le déclenchement d’une guerre nucléaire mettrait la Russie à l’opposé du monde entier et est donc impossible à gagner. La situation à l’intérieur et à l’extérieur du pays est également de plus en plus défavorable. Même si l’armée russe parvenait à occuper Kiev et à mettre en place un gouvernement fantoche au prix fort, cela ne signifierait pas la victoire finale. À ce stade, la meilleure option pour Poutine est de mettre fin décemment à la guerre par le biais de pourparlers de paix, ce qui exige que l’Ukraine fasse des concessions substantielles. Cependant, ce qui n’est pas réalisable sur le champ de bataille est également difficile à obtenir à la table des négociations. En tout état de cause, cette action militaire constitue une erreur irréversible.

2/ Le conflit peut s’intensifier davantage, et l’implication éventuelle de l’Occident dans la guerre ne peut être exclue. L’escalade de la guerre serait certes coûteuse, mais il est fort probable que Poutine n’abandonne pas facilement compte tenu de son caractère et de sa puissance. La guerre russo-ukrainienne pourrait s’intensifier au-delà de l’étendue et de la région de l’Ukraine, et pourrait même inclure la possibilité d’une frappe nucléaire. Une fois que cela se produit, les États-Unis et l’Europe ne peuvent rester à l’écart du conflit, ce qui déclencherait une guerre mondiale, voire une guerre nucléaire. Le résultat serait une catastrophe pour l’humanité et une épreuve de force entre les États-Unis et la Russie. Cette confrontation finale, étant donné que la puissance militaire de la Russie ne fait pas le poids face à celle de l’OTAN, serait encore pire pour Poutine.

3/ Même si la Russie parvient à s’emparer de l’Ukraine dans un pari désespéré, il s’agit toujours d’une patate chaude politique. La Russie porterait alors un lourd fardeau et serait dépassée. Dans ces circonstances, peu importe que Volodymyr Zelensky soit vivant ou non, l’Ukraine mettra très probablement en place un gouvernement en exil pour affronter la Russie à long terme. La Russie sera soumise à la fois aux sanctions occidentales et à une rébellion sur le territoire ukrainien. Les lignes de bataille seront tracées très longtemps. L’économie nationale ne sera pas viable et finira par être entraînée vers le bas. Cette période ne dépassera pas quelques années.

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4/ La situation politique en Russie peut changer rapidement. Après l’échec de la guerre éclair de Poutine, l’espoir d’une victoire de la Russie est mince et les sanctions occidentales ont atteint un degré sans précédent. Alors que les moyens de subsistance de la population sont gravement touchés et que les forces anti-guerre et anti-Poutine se rassemblent, la possibilité d’une mutinerie politique en Russie ne peut être exclue. L’économie russe étant au bord de l’effondrement, il serait difficile pour Poutine de soutenir la situation périlleuse, même sans la perte de la guerre russo-ukrainienne. Si Poutine devait être évincé du pouvoir en raison de troubles civils, d’un coup d’État ou d’une autre raison, la Russie serait encore moins susceptible d’affronter l’Occident. Elle succomberait sûrement à l’Occident, voire serait davantage démembrée, et le statut de grande puissance de la Russie prendrait fin.

II/ Analyse de l’impact de la guerre russo-ukrainienne sur le paysage international

1/ Les États-Unis reprendraient le leadership dans le monde occidental, et l’Occident deviendrait plus uni. À l’heure actuelle, l’opinion publique pense que la guerre ukrainienne signifie l’effondrement complet de l’hégémonie américaine, mais la guerre ramènerait en fait la France et l’Allemagne, qui voulaient toutes deux se détacher des États-Unis, dans le cadre de la défense de l’OTAN, détruisant le rêve de l’Europe de parvenir à une diplomatie indépendante et à l’autodéfense.

L’Allemagne augmenterait considérablement son budget militaire ; la Suisse, la Suède et d’autres pays abandonneraient leur neutralité. Avec Nord Stream 2 mis en attente indéfiniment, la dépendance de l’Europe au gaz naturel américain augmentera inévitablement. Les États-Unis et l’Europe formeraient une communauté plus étroite d’avenir partagé, et le leadership américain dans le monde occidental rebondirait.

2/ Le « rideau de fer » tombera à nouveau…

>> Lire la fin de l’article sur le site de la Revue Conflits <<


Un article de Hu Wei pour le US-China Perception Monitor, publication du Carter Center. Traduction de Conflits. Article original publié le 5 mars et mis à jour le 13 mars. Hu Wei est vice-président du Centre de recherche sur les politiques publiques du Bureau du conseiller du Conseil d’État, président de l’Association de recherche sur les politiques publiques de Shanghai, président du Comité académique de l’Institut Chahar, professeur et directeur de thèse. L’article a été soumis par l’auteur à l’édition en langue chinoise du US-China Perception Monitor. L’article n’a pas été commandé par le US-China Perception Monitor, et l’auteur n’est pas affilié au Centre Carter ou au US-China Perception Monitor.

Le petit monde de Whoopi Goldberg

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Kyle Rittenhouse (photographié ici à Phoenix le 20 décembre 2021), acquitté après les fusillades des émeutes Black Lives matter de Kenosha, est devenu une coqueluche de la droite radicale américaine © Ross D. Franklin/AP / SIPA

Nouveau rebondissement! Après avoir défrayé la chronique en février en déclarant à la télévision américaine que l’Holocauste n’était pas une question de « race », puisqu’il s’agissait d’un conflit entre « deux groupes de Blancs », l’actrice est désormais menacée de poursuites judiciaires par Kyle Rittenhouse.


Hollywood a du mal à comprendre qu’« acteur » ne veut pas dire « intellectuel accompli ».

Le cas de Whoopi Goldberg, dont le talent d’actrice a été consacré par de nombreux prix et qui co-anime le magazine matinal phare de la chaîne ABC, « The View », en est la démonstration parfaite. Le 3 février, elle crée un esclandre en déclarant que l’Holocauste n’était pas une question de « race » puisqu’il s’agissait d’un conflit entre « deux groupes de Blancs. » Bien que, par la suite, elle reconnaît son tort, cette façon apparente de minimiser l’horreur de la Shoah lui attire deux semaines de suspension par sa chaîne afin de lui permettre de « réfléchir ». Ce qu’elle aurait dû faire avant de parler.

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Maintenant, c’est une autre affaire qui revient hanter la vedette du film « Ghost ». En novembre 2021, un jury acquitte Kyle Rittenhouse, l’adolescent de 17 ans responsable de la mort de deux hommes blancs lors d’une des émeutes violentes en faveur de Black Lives Matter en 2020. Le lendemain, Goldberg montre une vidéo du père d’une des victimes qui dénonce une injustice en brandissant une urne contenant les cendres de son fils. Goldberg dénonce à son tour le verdict du tribunal, fondé sur la légitime défense, car « pour moi, il s’agit d’un meurtre. » Cette déclaration publique n’a pas échappé à Rittenhouse qui annonce, le 21 février, qu’il va attaquer en justice l’actrice, ainsi que d’autres personnalités, pour diffamation. Il s’inspire sans doute de l’exemple de Nicholas Sandmann, le lycéen catholique accusé en 2019 par les médias de harceler un Amérindien près du mémorial de Lincoln à Washington.

Sandmann a obtenu des dommages d’une valeur non divulguée de la part de CNN, entre autres.

Bien qu’il semble peu probable que les poursuites annoncées par Rittenhouse aboutissent, les déclarations incendiaires de l’actrice révèlent l’idéologie wokiste qui l’anime. Puisque les hommes abattus agissaient au nom de Black Lives Matter, ils ne pouvaient pas être des agresseurs. Ceux qui se croient les seules victimes au monde ne peuvent jamais être des bourreaux.

Europe-Russie: les trous de mémoire

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Charles Michel, Emmanuel Macron et Mario Draghi, Versailles, 11 mars 2022 © Sarah Meyssonnier/AP / SIPA

En 2022 les dirigeants européens se réunissent pour constater que leur énergie est très dépendante de la Russie. Ils réalisent qu’en conséquence, ils ne peuvent pas peser autant qu’ils le souhaitent sur le conflit ukrainien…


Ils ne peuvent peser sur le conflit, puisqu’ils paient des centaines de millions par jour pour le gaz, le pétrole et le charbon à ce pays qu’ils considèrent comme l’agresseur.

Si les opinions publiques des 27 pays concernés s’en lamentent de bonne foi, c’est qu’elles ont des trous de mémoire. Lors de l’invasion de la Crimée en 2014 l’observation était la même et rien n’a été engagé depuis pour mettre les approvisionnements en meilleure condition. C’est même tout l’inverse puisque le projet du second gazoduc passant par la mer Baltique, North Stream 2 a été, au cours de ces sept dernières années, engagé, financé et en voie de certification au moment de l’engagement du conflit. L’Europe, et en particulier l’Allemagne, moteur de cet investissement, ont donc eu sept années pleines de réflexion à propos de leur dépendance énergétique à l’égard de la Russie.

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Mais il y a encore plus grave. Notre continent a pu observer depuis bien plus longtemps son absence d’autonomie énergétique, en particulier lors des chocs pétroliers des années 1973/1974, quand le prix du baril a soudainement été multiplié par quatre et quand les économies occidentales ont connu des périodes de pénurie et de restrictions. C’est depuis cette période que des politiques d’économies d’énergie et surtout de doubles diversifications des fournisseurs se sont mises en place, avec des programmes d’énergies alternatives d’une part et d’autre part des recherches de gisements pétroliers et gaziers permettant d’échapper au chantage de l’OPEP.

Pas tous les œufs dans le même panier

Depuis une cinquantaine d’années tous les pays développés se sont mis à chercher comment accélérer la lutte contre les gaspillages de toutes sortes, assurer la compétitivité du nucléaire et des énergies renouvelables, et mondialiser les marchés des produits énergétiques pour éviter les dépendances mortifères. Les mots d’ordre ont donc été indépendance, sobriété et compétitivité.

Très rapidement, malgré tous les espoirs (et l’argent !), le caractère intermittent des énergies éoliennes et solaires s’est révélé un sérieux obstacle aux investissements majeurs. Ce sont donc des pays venteux (par exemple, le Danemark) ou à très bas coût de main d’œuvre (la Chine) qui ont concentré l’industrie de ces alternatives. Cependant, ces solutions ne pouvaient rivaliser ni avec des fossiles dont le prix baissait avec l’abondance ni avec le nucléaire et l’hydroélectricité qui avaient l’avantage incontestable d’être pilotables (ajustables à la demande).

Mais les hydrocarbures n’avaient pas que l’avantage du prix. Le pétrole s’échangeait depuis toujours dans un marché mondial et pouvait venir de partout, mais  le gaz était attaché à la géographie (gazoducs). En quelques décennies le gaz naturel liquéfié (GNL ou LNG) s’est développé (constructions des terminaux de regazéification portuaires et de flottes de méthaniers) et il est désormais très répandu dans le monde.

Tous les pays, à partir des années 1990 avaient donc pleinement intériorisé la nécessité de diversifier leurs approvisionnements et de se doter d’un « mix »  énergétique répondant à l’adage « on ne met pas tous les œufs dans le même panier ».

La chute du Mur de Berlin et la montée dans les urnes de l’écologie politique ont, semble-t-il, éloigné les dirigeants européens de cette politique prudente. L’ennemi soviétique a été remplacé par le genre humain coupable de polluer la planète et même de la faire disparaitre avec le réchauffement climatique essentiellement à cause de l’utilisation des fossiles. Cette nouvelle religion a voulu exclure en priorité l’énergie nucléaire du dispositif alors qu’il était clair qu’elle ne concourait en rien aux émissions de CO2 jugées condamnables. Ainsi l’ « urgence climatique » considérée désormais comme le péril ultime à éviter a-t-elle conduit à effacer l’exigence de l’indépendance et de la diversification des sources. Était oublié aussi le problème de l’inexistence de capacités de stockages de l’énergie électrique. La « fin de l’histoire » professée par Hegel et Fukuyama et mal interprétée par le public, trouvait sa traduction dans une poussée de fièvre mondiale ignorant les vieilles règles qui avaient permis l’approvisionnement d’une énergie abondante et bon marché assise sur une multiplication des sources.

Des élites européennes blâmables

Et c’est ainsi que l’Europe, à quelques exceptions près, s’est laissée endormir par la soumission au meilleur prix et donc à la dépendance. En développant les gaz de schiste et l’exploitation des sables bitumineux, pourtant couteux, l’Amérique du Nord faisait un autre choix, celui de l’indépendance. L’Europe, au contraire, en attaquant l’énergie nucléaire en Allemagne, en Belgique et bientôt en France, en multipliant les énergies intermittentes (et dépendantes des centrales à charbon, fioul ou gaz comme source de secours) et couteuses, s’est à la fois éloignée des réalités (vaincre les émissions de CO2 en particulier), a augmenté les coûts et s’est mise en état de dépendance à l’égard de la Russie et son gaz. L’Europe n’a même pas pris la précaution de construire des terminaux de gaz naturel liquéfié dans tous ses ports. Alors que l’invasion de la Crimée en 2014 était suivie de sanctions inefficaces (la guerre en Ukraine en est la preuve), pas un pays n’a évoqué la possibilité d’investir pour une diversification des sources, seule possibilité de réellement montrer à la Russie que la manière n’avait pas été convenable à l’égard de l’Ukraine.

À lire ensuite: Les Français n’ont pas vu venir le variant ukrainien!

Tous les avertissements des techniciens demandant de poursuivre le développement nucléaire ont été vains. La France a abandonné le programme Astrid (neutrons rapides, programme permettant d’utiliser les déchets comme combustible ainsi que l’uranium appauvri) en 2019, tandis que la Belgique décidait comme l’Allemagne de fermer ses derniers réacteurs nucléaires. Et encore aujourd’hui, alors que l’on annonce en grandes pompes versaillaises de nouvelles sanctions sur les produits de luxe, aucune décision n’est prise par tous ces pays sur la prolongation de l’exploitation nucléaire.

Qu’il soit bien clair : la multiplication des énergies intermittentes et le combat contre le nucléaire sont les raisons principales de notre dépendance au gaz (et au charbon). Si l’on estime pour certains de ces pays européens que l’existence de terminaux gaziers est impossible, et que le gaz de schiste existant en Europe doit être conservé dans notre sous-sol, cela signifie que notre économie européenne sera durablement dépendante de notre voisin russe.

“Grand remplacement”: Marion Maréchal stupéfie les journalistes

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Marion Maréchal, 2019 © Michel Euler/AP SIPA

Invitée de RTL suite à son ralliement à Eric Zemmour, Marion Maréchal est apparue complètement libérée. Elle a mis en difficulté les journalistes qui l’asticotaient sur le thème du “grand remplacement”, alors qu’ils n’avaient pas lu l’ouvrage de Renaud Camus.


Marion Maréchal: la parole dans la plaie…

Marion Maréchal était l’invitée du Grand Jury le 13 mars. Face à Benjamin Sportouch et à Adrien Gindre notamment, elle a brillé. J’aurais pu pousser la provocation jusqu’à la juger époustouflante comme je l’avais prévu initialement pour mon titre. Mais je l’ai modifié en faisant référence à « la plume dans la plaie », ambition suprême du journalisme de presse écrite, magnifiquement exprimée par Albert Londres.

En l’occurrence Marion Maréchal a porté la parole dans la plaie et révélé ainsi les graves faiblesses du journalisme audiovisuel, d’autant plus préoccupantes qu’elles concernaient une émission dominicale emblématique que je ne manquerais pour rien au monde. Cette fidélité ne garantit pas que je ne puisse pas me tromper mais au moins que j’ai, pour ce billet, de quoi comparer. Du côté des personnalités questionnées comme de celui des journalistes qui questionnent, étant entendu que j’estime, pour ces derniers, que Marion Mourgue du Figaro, irrégulièrement présente, est de loin la meilleure.

Une oratrice brillante

Anticipant un reproche lassant mais auquel je me sens contraint de répliquer parce que je ne l’estime pas absurde dans ce monde intellectuellement frileux, je précise à nouveau que c’est – sans aucune présomption – en qualité de technicien du verbe, de l’argumentation, de l’intelligence des propos et des répliques, de la qualité de la dialectique développée, que je me permets de formuler un jugement.

L’appréciation de la forme ne peut pas être totalement distincte de l’appréhension du fond mais il est possible, tout en n’adhérant pas pleinement à ce dernier, d’examiner ce que vaut l’expression accordée au fond du propos. Je déteste qu’on veuille nous enfermer dans une alternative qui nous contraint à une détestation ou une inconditionnalité sans nuance. J’aime pouvoir, en quelque sorte de l’extérieur, louer sans être partisan.

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Pour être encore plus clair – puisque c’est le nœud -, s’agissant du premier tour de l’élection présidentielle, je confirme que je ne voterai pas pour Emmanuel Macron ni pour Marine Le Pen ni pour Eric Zemmour (même depuis qu’il fait équipe avec Marion Maréchal) ni pour Fabien Roussel sympathique et chaleureux mais au programme communiste ni pour Jean-Luc Mélenchon, insupportable personnalité mais remarquable manieur de mots et de concepts ni, enfin, pour Yannick Jadot pour lequel j’éprouve une estime emplie de commisération parce qu’il a été trop longtemps « plombé » par Sandrine Rousseau et que son élan s’en est trouvé forcément brisé. Cette énumération pour signifier à nouveau qu’on a le droit de se dédoubler et que le professionnel de la parole a toute justification pour apprécier ou non qui il veut en attendant que le citoyen ait à se prononcer le moment venu.

J’avais déjà écrit au sujet de Marion Maréchal mais, surtout, j’avais pu la questionner, le 22 janvier 2021, dans ma série d’entretiens : Bilger les soumet à la question (vidéo ci-dessous). Elle avait brillamment réussi l’exercice singulier que ma pratique impose.

Mais, sur les plans psychologique et politique, je ne l’ai pas reconnue ce 13 mars. Comme si son soutien à Eric Zemmour l’avait libérée, comme si elle n’avait plus rien à retenir ni à cacher, comme si elle se sentait enfin débarrassée des précautions et subtilités qui avaient à la fois contribué à son aura mais à la longue déçu.

Au contraire, son parler-vrai lui a d’abord permis, avec une politesse ironique, de juger interminables les questions sur le rapport aux femmes d’Erie Zemmour et sa propre position sur la misogynie réelle ou prétendue de celui-ci, ainsi que sur les circonstances de son ralliement à Zemmour et la trahison que lui impute sa tante Marine Le Pen. Puis de qualifier d’offensante une interrogation, il est vrai grotesque, sur le sentiment de la mère qu’elle est à propos du bombardement d’une maternité en Ukraine, comme si on espérait qu’elle allait l’approuver…

A lire aussi, du même auteur: Que manque-t-il à Eric Zemmour?

Cette sincérité intelligente, avec une personnalité naturellement plus souple et soyeuse que celle de sa tante malgré les efforts méritoires accomplis par cette dernière, a fait surgir de sa part, sur quelques thèmes essentiels tout de même traités, une argumentation avec laquelle on pouvait être en désaccord mais qui était plus riche, plus dense que celle habituellement proposée.

Sur les prénoms étrangers, sur l’islam et l’islamisme, sur le rôle du président de la République à l’égard de Poutine et de la Russie, sur la contradiction européenne préoccupante entre le discours fédéraliste d’Emmanuel Macron et, par exemple, la position de Mark Rutte privilégiant l’OTAN, sur l’évidente différence entre les réfugiés ukrainiens à accueillir généreusement et ceux provenant de Syrie à l’égard desquels, n’en déplaise à Robert Ménard faisant fort dans la repentance personnelle, on avait le devoir d’être au moins plus vigilant. Entre autres questions.

Un talent précieux pour Zemmour

Mais l’essentiel n’était pas là. Une question de Marion Maréchal, que je n’ai pas hésité à qualifier de « géniale » dans un tweet, m’a comblé d’aise. Péripétie tellement éclairante sur l’honnêteté et la compétence médiatiques qu’elle est de nature à supporter une généralisation.

Marion Maréchal était questionnée sur « le grand remplacement » cher à Renaud Camus qui avait assisté à un meeting d’Eric Zemmour. Face à l’insistance des deux journalistes, elle leur a tout à coup demandé s’ils avaient lu l’ouvrage de Renaud Camus sur le sujet. Gênés, ils ont avoué piteusement que non, ils ne l’avaient jamais lu. On a eu là un parfait exemple (pour le pire) de la superficialité bien-pensante des interrogations, appuyée sur une totale méconnaissance du fond. On stigmatise le grand remplacement – plutôt à mon sens encore un grand basculement – mais le fond est ignoré. La moraline remplace l’analyse et la réflexion.

Cette parole dans la plaie m’a procuré, je l’avoue, un grand bonheur intellectuel et je comprends mieux, après cette prestation, pourquoi Eric Zemmour s’est tant réjoui d’avoir le soutien de Marion Maréchal. Pour des raisons qui semblent d’abord de conviction même si d’autres considérations électoralistes ont pu jouer. Il aura à ses côtés une intellectuelle franchement conservatrice qui est passée clairement du côté de la politique et qui n’a plus l’intention de la déserter. Il est clair qu’il faudra compter avec elle, où qu’elle soit dans le futur. Elle a démontré un sacré talent et une intelligence à la hauteur de celui-ci.

David Spector, 7500 €: vous satirerez bien de votre zone de confort?

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© Thibault Camus/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22623725_000001

Dans un singulier recueil de nouvelles, David Spector explore la genèse de la macronie en imitant les styles littéraires de nos auteurs passés et présents. Une lecture disruptive qui nous met en marche arrière vers la campagne présidentielle de 2017.


Les belles lettres ont longtemps joué chez nous le rôle d’antichambre du monde politique, laissant au lecteur le jeu de piste de saisir les convictions personnelles des écrivains, sans jamais être assuré de rien. Ainsi, Chateaubriand célébrait-il dans ses Mémoires d’Outre-tombe la combustion définitive de l’ancienne aristocratie dans le grandiose brasier de l’Empire ? Ou se voyait-il comme le dernier témoin d’un raffinement disparu dont le testament devrait un jour susciter un épigone ? Balzac contemplait-il avec délice « le règne des banquiers » [1] qui permit à un roturier d’entrer dans la carrière ? Ou était-il apitoyé par le spectacle d’une monarchie de pacotille qui n’avait pour elle ni le lustre du Grand siècle ni l’exaltation pour la justice du Comité de salut public ? En la matière, on n’est jamais certain de son jugement, parce que ces écrivains, nous épargnant l’ennui des doctrines philosophiques trop rigides, emploient la description d’une réalité composite comme paravent de leur ambivalence politique. À ces quelques plumes remarquables, on concède d’autant mieux cette ambiguïté que la description qu’elles proposent du monde environnant nous saisit d’un inexplicable : « C’est ça ! », par lequel on a la certitude que ce qui se trouve sous nos yeux est proprement fidèle à la réalité.  

Dans le cas du texte qu’offre David Spector, 7500 €, pastiches politico-littéraires, publié récemment chez Wombat, cette exclamation est double. Un premier « C’est ça ! » nous vient, au sujet de l’atmosphère générale d’une macronie naissante, dans les tumultes de la campagne de 2017, fidèlement restituée jusqu’à son glossaire managérial et ses anglicismes douteux. Un second « C’est ça ! » encore, quant à la singulière mise en abyme littéraire à laquelle nous invite l’auteur, et par laquelle on a la conviction que ce que nous lisons aurait pu être écrit par l’écrivain pastiché. Comme fil conducteur du recueil, le plafond de 7500 € qu’un particulier est autorisé à verser annuellement à un parti politique.

Madame Bovary téléportée dans la start-up nation

De cette manière, on y reconnait sans difficulté la méchanceté crasse d’un Flaubert, coulée dans le moule d’une start-up nation, où une Madame Bovary des temps modernes s’extasie devant les navrantes péroraisons d’un intervenant du « Normandie Tech » [2]. On y reconnaît de même les circonvolutions interminables d’un Emmanuel Carrère, glosant à l’infini sur son rôle de l’écrivain dans le monde, jalousant un Macron qui lui vole un destin qu’il envierait au fond de lui sans se révolter contre, par ce que, après tout, c’est là un coup de la fatalité.

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Plus drôle encore est l’accumulation de platitudes pseudo-philosophiques derrière laquelle se cache un Marc Levy. Extrait :

« Il parlait avec une autorité calme. Pauline le suivit comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. Parfois, la vie a la force et la saveur de l’évidence.
– Qu’est-ce qui t’a amené à New York ? Moi je travaille dans une association humanitaire.
Ils étaient déjà passés au tutoiement, car à New York, tout va plus vite qu’ailleurs ». [3]

Comme horizon toujours, le financement de la campagne de Macron, vu depuis le promontoire idéal à notre citoyen du monde. Une mention spéciale au pastiche de Perec, la Disruption, dans lequel David Spector réitère le tour de force réalisé par le premier dans sa Disparation, d’écrire un roman sans un seul « e ».

Le pastiche de Dostoïevski est celui qui retiendra le plus notre attention. En faisant de Makronoff un mystique orthodoxe, sans doute chose comme le starets Zossima des Frères Karamazov, l’auteur vient nous rappeler que la force des personnages charismatiques est leur faculté à convaincre de tout, même lorsque qu’ils n’ont rien à dire. Toute ressemblance avec une certaine start-up nation… Le lecteur habitué aux traductions françaises d’André Markowicz y reconnaîtra jusqu’aux innombrables notes de bas de pages relatives aux vocables russes non-traduits par ce que « intraduisibles ».

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Un livre à se faire livrer en Amazon Prime

Le résultat est bariolé, mais bluffant, et le lecteur ne sait plus exactement d’où lui vient son sourire : lui vient-il de l’amusement de reconnaître un auteur apprécié ? Ou lui vient-il du regard rétrospectif et caléidoscopique sur la genèse d’une atmosphère politique dans laquelle nous nous trouvons toujours ? Et au reste, n’y a-t-il pas derrière cet exercice de style un amour à peine dissimulé de l’auteur pour notre président, co-prince d’Andorre, grand-maître de l’ordre national de la légion d’honneur, chanoine d’honneur de Saint-Jean de Latran ? Cette pompe est très ancien monde. Mais cette confusion dans laquelle nous plonge cette lecture, ce pas de côté en dehors de nos certitudes politiques, peut-être est-elle en même temps, apathique lecteur, mon semblable, mon frère, une manière de sortir de votre zone de confort. Pas même besoin de traverser la rue pour se procurer le livre, un auto-entrepreneur en vélo électrique pourra sûrement vous l’apporter.

Sept mille cinq cent euros: Pastiches politico-littéraires

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[1] Mot attribué à Jacques Laffitte à l’adresse de Louis-Philippe d’Orléans, « Et maintenant, voici venu le règne des banquiers ».

[2] David Spector, 7500€, Pastiches politico-littéraires, Paris : Wombats, 2022, p. 92

[3] Ibid. p. 44

Virginie Despentes s’en va-t-en guerre, ne sait quand reviendra!

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Virginie Despentes, en 2019 © ISA HARSIN / SIPA

Inquiète de l’arrivée de l’homme d’affaires Vincent Bolloré dans le gentil monde de l’édition, le célèbre écrivain lance sa propre maison d’édition pour promouvoir la représentation et la visibilité de la “culture queer”.


Virginie Despentes est ce qu’il est convenu d’appeler un auteur à succès, sa notoriété est donc immense. Mais pas suffisante à son goût. 

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Elle l’a enrichie il y a quelques années après l’assassinat des dessinateurs de Charlie Hebdo. Elle a vu dans les frères Kouachi des hommes dignes et courageux, qui ont préféré « mourir debout plutôt que de vivre à genoux », selon ses propres termes. On a eu envie de vomir. On en a toujours envie.

Un nouveau genre littéraire

Si Virginie Despentes ressurgit dans l’actualité aujourd’hui, c’est parce qu’elle vient de créer sa propre maison d’édition, La Légende Editions [1]. Et pas n’importe quelle maison. Les livres édités par ses soins seront au nombre de neuf chaque année. Tous féministes, queer et voués à la déconstruction du genre. Son communiqué ne précise pas s’ils seront rédigés en écriture inclusive ou non…

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La naissance de sa maison d’édition a été rendue nécessaire par les appétits impérialistes de Vincent Bolloré. Ce dernier est en effet déjà propriétaire de Vivendi et s’apprête à mettre la main sur Hachette. Virginie Despentes sonne le tocsin. Elle s’inquiète dans Libération : « Si Bolloré place un type d’extrême droite à la tête des maisons d’édition qu’il rachète, tout ce qu’on a écrit précédemment [lui] appartient. Et une partie du catalogue peut être effacée par pure idéologie : les études de genre, les essais féministes, antiracistes, la philo… Voir des livres enterrés vivants, c’est une idée insupportable ! »

Un spectacle tout à fait insupportable

Les mettre au pilon, les détruire, les piétiner ? Non. Car, renseignement pris auprès de l’entourage du milliardaire, nous sommes en mesure de vous révéler en exclusivité ce qu’il va faire. Il allumera un feu de joie dans lequel il jettera les livres de Virginie Despentes. Avec son biniou, il jouera des mélodies d’allégresse. Un spectacle tout à fait insupportable. 

Et c’est donc pour l’éviter que Virginie Despentes a créé sa maison d’édition. Ainsi de son petit village dégenré et inclusif, elle va résister à l’envahisseur breton. Mais Virginie Despentes a quand même les pieds sur terre : son prochain livre sera publié… chez Grasset !


[1] https://www.livreshebdo.fr/article/virginie-despentes-cree-sa-maison-dedition