Accueil Site Page 960

Pourquoi Vladimir Poutine voit-il des «nazis» en Ukraine?

Vladimir Poutine a justifié l’invasion de l’Ukraine par la lutte contre les « nazis ». La « dénazification » de l’Ukraine fait par ailleurs partie de ses buts de guerre affichés. D’où vient cette idée qui parait incongrue en Occident et en quoi est-elle révélatrice de la vision géopolitique de Poutine ?


Dans sa déclaration du 24 février 2022 préalable à l’invasion russe sur le territoire ukrainien, le passage relatif à la volonté de Vladimir Poutine de « démilitariser et de dénazifier l’Ukraine » a beaucoup retenu l’attention sans toujours être explicitée.

En effet, de prime abord, il peut apparaître incongru d’invoquer une rhétorique remontant à la Seconde Guerre mondiale pour décrire un pouvoir ukrainien dirigé d’ailleurs par un israélite dont la famille a été durement éprouvée par la Shoah. Quoique la Russie et l’Ukraine partagent une histoire pluriséculaire commune, les vicissitudes tragiques du XXe siècle ont amené les deux nations sœurs du monde slave à s’entredéchirer jusqu’à des extrémités souvent trop méconnues en Occident et qui troublent la compréhension d’une crise remontant au moins à la révolution bolchévique. Or, si les accusations du président russe ne sont pas sans fondement, il apparaît essentiel, pour bien comprendre les référentiels du maître du Kremlin, de rappeler que la mémoire russe s’appuie sur une histoire douloureuse distincte de la nôtre mêlant, de façon paradoxale, héritages tsaristes  et soviétiques dans une optique d’exaltation nationaliste.

Résistance au communisme et collaboration avec le nazisme

Alors que les bâtiments publics en France et ailleurs sont pavoisés aux couleurs or et azur en écho aux déclarations quasi unanimes d’un soutien fraternel au brave peuple ukrainien victime de l’impérialisme russe – omettant peut-être que ce conflit larvé est pendant depuis 2014 –, quelques photographies en provenance de la résistance loyale à Kiev font l’effet de fausses note gênantes au milieu de ce concert de louanges. En effet, qu’il s’agisse des allusions à ce régiment Azov – unité appartenant à la garde nationale et à l’iconographie « fleurie » – repère notoire de néo-nazis agrégant depuis de nombreuses années les volontaires néo-fascistes européens, ou de photographies de résistantes ukrainiens mises à l’honneur par l’OTAN – et aussitôt supprimée – à l’occasion de la journée de la femme, mais arborant des symboles douteux de sinistre mémoire, force est de reconnaître que la mémoire du national-socialisme en Ukraine ne souffre pas de ce rejet unanime et implacable que lui vouent les professionnels du devoir d’ingérence humanitaire et de la lutte contre l’oppression sous toutes ses formes.

A lire aussi: OTAN, le retour?

En l’espèce, s’il semble difficile d’estimer la proportion réelle de néonazis en Ukraine – indéniablement minoritaires –, la question qui mérite d’être posée ab initio concerne les raisons de ces réminiscences. En effet, il convient de distinguer deux périodes et deux situations historiques distinctes. D’une part, la région occidentale de l’actuelle Ukraine, la Galicie, anciennement austro-hongroise, puis polonaise (1918-1939), est historiquement le foyer de développement du nationalisme ukrainien. Pour les partisans de ces mouvements, la collaboration de circonstance avec le IIIe Reich reposait sur l’espoir – déçu – d’obtenir l’indépendance de la nation ukrainienne. D’autre part, la répression soviétique à l’encontre de la paysannerie ukrainienne opposée à la collectivisation des terres eut pour conséquence la terrible famine des années 1932-1933 (holodomor) responsable de la mort d’environ 3,5 millions de personnes ; le chiffre est discuté mais l’unité de grandeur demeure le million de mort. Ce qui est incontestablement une tragédie nationale est cependant l’objet d’une instrumentalisation de l’histoire par les nationalistes ukrainiens (exagération des chiffres, photographies falsifiées, etc.)  qui voient ainsi dans la reconnaissance d’un génocide ukrainien le moyen de couper les ponts avec la Russie. Notons d’ailleurs ce procès symbolique intenté aux « responsables de la famine – Staline, Molotov, Kaganovitch, et d’autres – sous l’égide des services de sécurité ukrainiens (SBU), et dont le verdict fut opportunément publié le 13 janvier 2010, à quelques jours seulement de l’élection présidentielle. »

Aussi, lorsque le Reich entreprit sa guerre à mort contre l’URSS, de nombreux volontaires ukrainiens, ivres de haine et de revanche à l’encontre de la tyrannie soviétique, s’enrôlèrent sous la bannière noire de la SS. De 1943 à 1945, près de 80 000 volontaires intègrent la 14e division SS Galizien, non pas tant par adhésion pour les thèses hitlériennes que par rejet viscérale d’un bolchévisme honni. Ce calcul de la politique du « moins pire » est également observable dans de nombreux États d’Europe centrale et orientale qui collaborèrent massivement. Or, contrairement à la France où ce « passé qui ne passe pas » incita le Président Chirac à reconnaître la responsabilité de l’État dans certains crimes de guerre, la mémoire des vaincus de la seconde guerre mondiale peut publiquement s’exprimer et être honorée. Dans les années 2010 en Lettonie, principal contributeur non-germanique à l’effort de guerre allemand avec près de 110 000 hommes pour un pays de 2 millions d’habitants, les anciens combattants soviétiques (principalement Russes) n’étaient pas pensionnés, alors que les anciens Waffen SS Lettons percevaient de l’État une allocation mensuelle de 100 dollars. En outre, le seul citoyen soviétique condamné pour crime contre l’Humanité, le fut à l’initiative de la Lettonie et avec l’aval de la Cour Européenne des Droits de l’Homme. En l’espèce, Vassili Kononov fut jugé coupable d’avoir commandé un massacre des civils soupçonnés de collaborer avec les nazis. Ce verdict souleva l’opposition de la Russie qui accorda même la nationalité Russe au condamné. Dans un autre ordre d’idée, des défilés de vétérans alliant de nombreux symboles « douteux » avaient même lieu régulièrement à Riga, avec dépôt de gerbes devant le Monument de la Liberté qui symbolise la lutte contre le joug moscovite. Le rôle des autorités étant ambigu puisque si d’une part elles interdisaient la manifestation, elles mettaient à disposition d’autre part des effectifs policiers pour éviter que la manifestation ne dégénérât du fait des contre-manifestants.

Dans un registre similaire, le 22 janvier 2010, le président ukrainien de l’époque, Viktor Iouchtchenko – soutenu par les Occidentaux contre le Premier ministre pro-russe Viktor Ianukovytch dans le cadre de la révolution orange – décerna le titre de « héros de la nation » au leader nationaliste et collaborateur notoire de l’Allemagne nazie Stepan Bandera. Ce faisant, Iouchtchenko fut accusé par ses détracteurs de célébrer un pro-nazi. Devenu Président de l’Ukraine peu de temps après, Ianukovytch put ainsi marquer son opposition à son prédécesseur en révoquant l’attribution de la plus haute distinction du pays à Bandera et bloquant toute tentative similaire pour d’autres nationalistes ayant collaboré avec le Reich.

Les réminiscences de la Russie éternelle

Dans l’immédiat après 1991, tout souvenir, toute relique de l’ère soviétique devint non grata. La Fédération de Russie voulut marquer une rupture avec l’URSS en « dé-soviétisant » le pays. Ce mouvement, observable dans l’ensemble des pays du bloc de l’Est, fut général. Les villes retrouvèrent leur ancien nom ; ainsi, Leningrad redevint Saint-Pétersbourg et Stalingrad Volgograd. Le drapeau rouge, désormais apanage du Parti Communiste, céda la place aux antiques couleurs impériales (blanc, bleu, rouge) exhumées des greniers de l’Hermitage. L’hymne soviétique vantant : « Le parti de Lénine, force du peuple [qui] nous conduit au triomphe du communisme », fut remplacé par le « Chant Patriotique », un air aux accents nationalistes expurgé de toute idée de collectivisation de l’économie. Enfin, les statues de Lénine ou de Staline furent déboulonnées les unes après les autres tandis que l’aigle bicéphale héritée de Byzance réapparaissait.

Ce bouleversement mémoriel, qui jusque-là n’avait été que négatif avec des suppressions ou des remplacements, entra dans une phase positive par un évènement marquant. Le 17 juillet 1998, les restes de la famille impériale furent inhumés en grande pompe dans la cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul à Saint-Pétersbourg. À cette occasion, l’on assista à cette scène incroyable où le Président Boris Eltsine et son épouse se prosternèrent devant les cercueils des dépouilles impériales en se frappant la poitrine : « la main sur le cœur, ils demandent pardon pour “les crimes du bolchevisme, du stalinisme et de leurs successeurs” ». Dès lors, la popularité de Nicolas II grandit et les démarches visant à sa réhabilitation iront de plus en plus loin. Des timbres à son effigie furent édités, des pèlerinages organisés à la cathédrale « Par le sang versé » construite sur l’emplacement de la maison Ipatiev, là où furent exécutés le Tsar, sa famille et sa suite. Une ironie de l’histoire quand on sait que ce même Boris Eltsine fit raser la maison sur ordre du Politburo afin d’éviter qu’elle ne devienne un lieu de pèlerinage, alors qu’il était encore chef de section du parti de l’oblast de Sverdlovsk. Deux ans plus tard, le 14 avril 2000, feu le patriarche de l’Église orthodoxe de Russie, Alexis II, canonisait le tsar et sa famille pour leur mort en état de martyr. Après la consécration religieuse, survint la réhabilitation politique de la famille impériale. Le 1er octobre 2008, la Cour suprême de Russie jugea en appel que le Tsar et sa famille : « avaient été exécutés sans fondement et qu’ils devaient donc être réhabilités ». La réhabilitation ne se limita pas à l’empereur puisque l’on peut même voir des superproductions cinématographiques à la gloire des Blancs.

A lire aussi: Et si le tsar était nu?

Outre la vision que les Russes se font de leur histoire, il convient de rappeler que l’instrumentalisation de l’histoire à des fins politiques n’est pas un phénomène nouveau en Russie. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, appelée « Grande Guerre Patriotique », la propagande officielle exhortait le peuple, en guerre contre le national-socialisme, à suivre l’exemple du maréchal Koutouzov qui avait su bouter l’ogre Corse hors des frontières de la Sainte Russie. Pour le pouvoir russe, seule la quête d’un passé utilisable ou profitable à des fins politique importe. Dans cette perspective, l’histoire n’existe pas pour elle-même. La vérité historique importe peu car l’histoire doit être un outil au service de la cohésion nationale et de la grandeur de l’État.

La permanence des référentiels soviétiques

Si dans les pays démocratiques d’Europe occidentale il est souvent question de polémiques, de repentance et de « pages sombres de l’histoire », en Russie il n’en est rien car ces dernières sont expurgées. Plusieurs raisons à cela. Tout d’abord, parce que la dictature communiste imposait…

>> Lire la fin de l’article sur le site de la revue Conflits <<

Qu’on me donne le téléphone mal raccroché du plus honnête homme, j’y trouverai de quoi le faire pendre!

Pour le téléphone mal raccroché d’un policier et un gros mot, les médias se sont indignés. Comme souvent, ils n’ont pas vu ce qu’ils montraient: la fin au droit à la parole privée et l’abus potentiel du statut de victime.


C’est l’histoire d’un flic qui a traité au téléphone de « grosse pute » une femme venue porter plainte. Enfin, c’est comme ça qu’on nous l’a racontée sur tous les médias, en nous donnant à entendre les insultes enregistrées, diffusées et rediffusées sans s’attarder sur quelques détails utiles à la bonne compréhension de l’affaire.

Affaire conclue?

Du coup, on a condamné sans appel les propos « inadmissibles » de l’agent, on a conclu un peu vite que la police avait encore beaucoup de progrès à faire dans l’accueil des femmes victimes des hommes et on a rappelé qu’il fallait que ça change depuis le temps qu’on nous le dit. Immanquablement, on nous a expliqué qu’il fallait plus de stages de sensibilisation à l’écoute des victimes d’agression sexuelle pour des policiers supposés sourds à la détresse féminine. C’est possible, mais ne serait-il pas plus rassurant pour tout le monde qu’on leur ajoute plutôt des heures d’entraînement au tir à balles réelles et létales sur de la racaille en mouvement ?

Il me semble qu’on est passé un peu vite sur deux éléments de cette histoire plus graves et plus préoccupants que celui du machisme policier présumé.

D’abord, le téléphone qui était mal raccroché. La conversation entre l’agent et la plaignante était terminée, les insultes ne lui étaient donc pas adressées. Le policier parlait d’elle, mais il ne lui parlait plus. Richelieu ne disait-il pas : « Qu’on me donne le téléphone mal raccroché du plus honnête homme, j’y trouverai de quoi le faire pendre » ? Ou quelque chose comme ça. Si on avait retenu contre moi tous mes téléphones mal raccrochés, je serais sûrement en prison sans visites parce que fâché avec mes clients, mes amis, mes enfants, mes femmes et mes docteurs. Dans une société saine qui ne serait pas en marche vers le maccarthysme en passant par la Stasi, c’est la fille qui aurait des comptes à rendre pour atteinte à la vie privée et les médias pour diffusion de propos qui ne nous regardent pas. Et le policier ne serait pas plus inquiété pour son « grosse pute » qu’un malpoli dans la rue ou qu’Orelsan avec son rap.

A lire aussi: Féminicide, féminicide, est-ce que j’ai une gueule de féminicide?

Ne pas s’arrêter à la forme

Ensuite, j’ai tout entendu sur le gros mot du flic mais rien sur son propos. Que dit-il à ses collègues ? « Elle refuse la confront(ation) cette grosse pute. Je suis sûr que c’était juste pour le faire chier. » On comprend donc quand on ne s’arrête pas à la forme pour s’intéresser au fond que l’agent est en colère d’avoir été possiblement l’instrument d’une vengeance féminine. Je ne doute pas qu’il y ait des femmes battues ou violées par leurs conjoints, même si autour de moi, je n’en vois pas. En revanche, je ne manque pas d’histoires d’hommes que des femmes tiennent par les couilles avec une main courante déposée après une dispute où les tartes ont volé de part et d’autre, ou pour moins que ça. J’en ai aussi quelques-unes de mâles « just divorced » qui se retrouvent au tribunal pour se défendre d’accusations d’attouchements sur leurs enfants, et qui sortent innocentés mais salis après avoir perdu de vue leurs gosses « protégés » par la justice le temps de la procédure.

Alors je veux bien qu’un policier doive surveiller son langage et qu’un homme ça s’empêche. Mais avant de juger, est-il permis d’envisager qu’une femme aussi ?

Le rêve israélien d’Éric Zemmour

Comment expliquer que Zemmour défende dans le même mouvement Vichy et Israël ?


Plusieurs articles (et même un livre !) prétendent percer le mystère du judaïsme d’Éric Zemmour et s’indignent de l’obstination de ce juif français à défendre le régime de Vichy et à frayer avec ses nostalgiques comme Jean-Marie Le Pen.

Pour les uns, cette aberration relèverait d’une haine de soi pitoyable, pour les autres d’un machiavélisme électoraliste ou encore d’une propension pathologique au mensonge.

Interviewé sur BFM TV, Jean-Luc Mélenchon expliquait le passéisme de Zemmour par ses origines juives (les juifs, c’est bien connu, vénèrent la tradition, disait-il en substance). Ces analyses plus ou moins bancales éludent un paradoxe de taille : Zemmour est le seul candidat à défendre ouvertement Israël. À rebours des dogmes du Quai d’Orsay (et de l’antisionisme gaulliste), il prône la reconnaissance de Jérusalem comme capitale de l’État juif, reconnaît la légitimité juive sur l’esplanade des Mosquées (mont du Temple) et enterre d’emblée le projet d’État palestinien.

Profond désaccord avec Bernard-Henri Lévy

Nul besoin d’essentialiser Zemmour, voire de le psychiatriser, pour comprendre comment il concilie ses origines juives, ses sympathies sionistes et son adhésion au nationalisme français. Car tout cela participe d’une parfaite cohérence idéologique. Ni juif de service, ni juif de cour, ni juif honteux, Zemmour s’inscrit dans la tradition sioniste d’une certaine extrême droite française.

A lire aussi: Macron/Zemmour: toute une histoire

Le candidat à la présidentielle a livré une clé de compréhension essentielle lors d’un débat télévisé avec Bernard-Henri Lévy, le 15 novembre dernier sur CNews. En réponse au philosophe qui l’accusait de trahir les valeurs du judaïsme, le candidat rétorquait : « Le judaïsme c’est une terre : la terre d’Israël ; un peuple : le peuple juif ; une loi : la loi juive donnée à Moïse. C’est plus proche de Barrès que de Zola. » En convoquant Barrès, Éric Zemmour soulignait à dessein la parenté idéologique entre le nationalisme français et le sionisme politique, et indiquait dans le même mouvement un modèle à suivre.

Le triptyque « terre d’Israël, peuple d’Israël, Torah d’Israël » parcourt en effet toute la Bible hébraïque et imprègne le sionisme moderne, laïque et religieux. On sait depuis Zeev Sternhell que le sionisme travailliste des origines, celui de Ben Gourion et de Katzenelson, relevait bien davantage du nationalisme intégral que du socialisme porté en bandoulière par les pionniers sionistes. En dépit de slogans et de postures universalistes, un nationalisme ombrageux a toujours guidé l’action des dirigeants israéliens, de Ben Gourion à Netanyahou et jusqu’à l’actuel Premier ministre Naftali Bennett, issu du courant sioniste-religieux. L’État d’Israël contemporain exalte toujours la nation, la terre, l’armée et la famille. Un État barrésien en somme, présentant de saisissants points communs avec la France rêvée d’Éric Zemmour.

Les Israéliens goûtent fort peu à la repentance

La dimension barrésienne d’Israël se traduit avant tout par sa politique d’immigration et son code de la nationalité. Depuis sa création, en 1948, le pays n’ouvre ses portes qu’aux seuls individus pouvant revendiquer au moins un grand-parent juif. Cette ascendance suffit pour obtenir automatiquement la nationalité israélienne. En revanche, à l’exception notable des Palestiniens établis en Israël avant 1948 et de leurs descendants (les Arabes israéliens), l’accès à la citoyenneté israélienne reste quasiment impossible pour un non-juif, y compris pour les rares travailleurs étrangers établis de longue date dans le pays. Le strict contrôle des frontières empêche toute immigration clandestine. À la fin des années 2000, l’afflux de quelques milliers de migrants soudanais et érythréens, venus à pied par le désert du Sinaï, avait entraîné la construction d’une barrière infranchissable le long la frontière égyptienne. Cette mesure radicale, décidée par le gouvernement Netanyahou, ne fit guère débat à l’époque alors même que Donald Trump a dû ferrailler pour construire le même type de mur à la frontière mexicaine.

Zemmour, qui exalte les racines chrétiennes de la France, n’ignore sans doute pas que la nation israélienne a puisé l’essentiel de ses symboles dans son héritage hébraïque. L’État a choisi comme emblème le chandelier à sept branches du Temple de Jérusalem, un drapeau frappé de l’étoile de David, le shabbat comme jour de repos hebdomadaire ou encore un hymne national, l’Hatikvah, qui célèbre le retour à Sion du peuple juif après deux mille ans d’exil. Afin d’étouffer dans l’œuf toute tentative de déjudaïsation de l’État, la Knesset a voté en 2018 une loi fondamentale dite « Israël, État-nation du peuple juif ». Au grand désarroi de la minorité arabe (un cinquième de la population du pays), le texte consacre la primauté de l’hébreu comme langue officielle et grave dans le marbre le caractère juif de l’État d’Israël. Là encore, cette loi a suscité relativement peu d’opposition, même parmi la gauche travailliste, par ailleurs surreprésentée au sein de l’élite de Tsahal, le principal pilier de l’identité israélienne. Malgré un service militaire très long (trois ans pour les garçons, deux ans pour les filles), la jeunesse continue de plébisciter la conscription et plus particulièrement l’intégration dans les unités combattantes. Tous les sondages placent l’armée en tête des institutions préférées des Israéliens et on ne compte plus les anciens chefs d’état-major élus aux plus hautes fonctions politiques. Pour en revenir à Barrès, Israël honore chaque année avec ferveur sa terre et ses morts lors du Jour du souvenir et du Jour de l’indépendance. Seules célébrations laïques du calendrier israélien, ces deux journées consécutives mobilisent massivement la population, notamment la jeunesse (hormis les juifs orthodoxes et les Arabes).

A lire aussi: Zemmour pour les nuls

Enfin, à l’instar de Zemmour, les Israéliens goûtent fort peu à la repentance et à la contrition s’agissant des épisodes controversés de leur histoire. Dans les années 1990, un historien de premier plan, Benny Morris, a revisité la doxa de la guerre d’indépendance de 1948 et bousculé le mythe de la « pureté des armes ». Dans des recherches d’une grande rigueur, Morris révélait des exactions commises par des soldats israéliens contre des civils palestiniens et établissait la responsabilité du gouvernement de David Ben Gourion dans l’exode de plus de 700 000 Palestiniens en dehors des frontières d’Israël. Ses travaux, et ceux d’autres « nouveaux historiens », provoquèrent l’émoi des milieux universitaires et d’une partie de la gauche mais n’ébranlèrent pas le grand public. Benny Morris lui-même, dans une célèbre interview au journal Haaretz en 2004, résumait bien le sentiment général en justifiant les expulsions par la radicalité de l’hostilité arabe et la nécessité pour l’État d’Israël naissant de s’assurer une majorité juive sur le long terme.

Israël, rempart de l’Occident

Dans la mouvance nationaliste contemporaine, en France comme à l’étranger, l’amitié pour Israël s’avère souvent indissociable d’une hostilité déclarée envers l’islam et l’immigration extra-européenne. Israël apparaît comme l’un des remparts de l’Occident chrétien comme l’ont souvent exprimé le président ultranationaliste hongrois Viktor Orban, soutien indéfectible de l’État juif, ou l’ancien ministre Philippe de Villiers, fervent partisan de Zemmour. En France, le prosionisme de l’extrême droite a du reste des racines profondes. Antisémite repenti, Barrès, encore lui, observait avec bienveillance le mouvement sioniste. Xavier Vallat, commissaire aux questions juives sous Vichy, rêvait tout haut d’un État juif avec pour capitale Tel-Aviv et se réjouit de la victoire israélienne lors de la guerre des Six Jours en 1967. Idem pour l’écrivain maurrassien Pierre Boutang.

Zemmour marche dans les pas de Barrès, Vallat, Orban, Villiers, Boutang et de tant d’autres nationalistes européens qui voient dans la fondation d’un État juif indépendant la solution à l’antisémitisme et admirent les réalisations du mouvement national juif. Au nom de son nationalisme intégral, Zemmour défend dans le même mouvement Vichy et Israël. Un faux paradoxe à méditer avant d’élaborer des théories fumeuses sur les relations entre le candidat et sa maman juive.

De la misère en milieu enseignant

Claire Gourlaouen, jeune enseignante de français et d’histoire en lycée professionnel et candidate à Concarneau aux législatives en juin, a sorti un petit brûlot qui fera peut-être bondir sa hiérarchie.


Dans Les mains sales, Jean-Paul Sartre fait dire ceci à un personnage : « Ce sont les enfants sages, Madame, qui font les révolutionnaires les plus terribles. Ils ne disent rien, ils ne se cachent pas sous la table, ils ne mangent qu’un bonbon à la fois, mais plus tard ils le font payer cher à la société. Méfiez-vous des enfants sages ! ».

Une enfant sage

Air de prof de droite un peu stricte, chemises blanches impeccables à peine compensées par des chaussures à paillettes un peu fantaisistes, Claire Gourlaouen a tout de l’ancienne enfant sage. Il y a quelques semaines, elle m’a envoyé son livre, #Jesuisprof, ouvrage autoédité. Le style est parfois oral, un peu prosaïque, Claire Gourlaouen apostrophe son lecteur en le tutoyant. Elle a un peu trop mis les mains dans le cambouis de l’Education nationale pour multiplier prétéritions et circonvolutions. Dans son livre de 215 pages, elle y dépeint les dysfonctionnements d’une institution qui ne marche plus et la dégradation des conditions des enseignants, visible à l’œil nu, mois après mois, années après années. On ne sait pas si elle fera partie des révolutionnaires les plus terribles mais elle a décidé d’embêter son ministre de tutelle, Jean-Michel Blanquer (qui restera dans l’histoire comme le ministre sous lequel un enseignant s’est fait décapiter en pleine rue). Elle sera par ailleurs candidate en juin prochain aux législatives, sous la bannière Les Républicains, dans son Sud-Finistère natal.

A lire aussi: Tu seras une femme, mon fils

Entrée il y a huit ans dans la carrière, elle a fréquenté douze collèges et lycées d’Île-de-France, de remplacements en remplacements, dans le public comme dans le privé, des écoles primaires dans les beaux quartiers aux établissements les plus coupe-gorge, avant de réussir le CAPLP (le CAPES des lycées professionnels) et de rentrer en Bretagne. En huit ans, elle a assisté, dans l’espace et dans le temps, à la montée spectaculaire de la violence et à l’effondrement du niveau des élèves. La montée de la violence dans l’espace, c’est quand le monsieur du rectorat vient vous voir un jour et vous dit : « On voit aujourd’hui dans Paris des comportements qu’on constatait uniquement dans le 93 il y a dix ans ». L’effondrement dans le temps du niveau scolaire, c’est quand les élèves de terminale de milieu plutôt aisé vous font regretter le niveau des élèves de cités d’il y a cinq ou six ans…

Une hiérarchie qui ne soutient pas les profs

Entre des élèves remuants et une hiérarchie pas toujours à l’écoute de son petit personnel, la source de pénibilité la plus forte pour le corps enseignant ne vient pas forcément de là où l’on croit. Claire Gourlaouen nous dépeint une hierarchie qui pousse le corps enseignant à faire des petits compromis (et compromissions…) tous les jours pour s’acheter une paix sociale fragile. Elle nous dépeint un proviseur sexagénaire, Monsieur Martin (nom modifié par l’enseignante), qui n’avait semble-t-il jamais enseigné de sa vie mais qui s’était retrouvé là grâce à un passage dans un cabinet ministériel. Ancien proviseur d’un lycée qui avait brûlé, il avait poussé loin le concept du « surtout pas de vagues ». Il essaie à un moment de décourager l’enseignante de mettre un zéro sur vingt à un élève : « Vous ne pouvez pas, Madame Gourlaouen, vous placer en dehors du droit ». À force de ruse et d’entêtement, notre Bretonne parvient à imposer sa bulle dans le bulletin.

Le petit-fils de Guillaume Seznec, quand il cherchait à réhabiliter son grand-père, disait : « Quand la tête d’un Breton frappe un menhir, c’est le granit qui se fend ». En breton, Gourlaouen veut dire « homme joyeux ».

A lire aussi: Génération connards

C’est tout un folklore du quotidien que nous présente Claire Gourlaouen. On croise dans son livre une enseignante qui fait sortir ses élèves pour aller faire un ping-pong quand la gestion de classe n’est plus possible, ou un professeur maghrébin qui plaque un élève contre un mur ou le coince dans les toilettes. On sait, grâce à Marianne qui avait publié un entretien édifiant d’Ernest Chénière, principal de Creil lors de l’affaire des élèves voilées en 1989, que quelques notions de karaté et la maîtrise de la clé de bras ne sont pas forcément un luxe dans les établissements scolaires français. Pas spécialement inquiet des conséquences, le professeur maghrébin rétorque au père et au frère du jeune qu’il pourrait toujours retourner au bled en cas de plainte, où la vie de toute façon est moins chère. On repense alors à Myriam, la maîtresse juive du narrateur dans Soumission de Michel Houellebecq, qui finit par s’installer à Tel-Aviv, quand les choses commencent à tourner mal dans le pays, et qui pousse le narrateur à se dire : « il n’y a pas d’Israël pour moi ». Pour Claire Gourlaouen, il y a quand même eu la Bretagne…

Effondrement du niveau en français

Ancienne élève moyenne, à l’aise dans les matières littéraires mais insensible au charme des courbes qui tendent vers l’infini sans jamais l’atteindre tout à fait (l’infini, c’est long, surtout vers la fin), Claire Gourlaouen estime qu’une bonne partie des difficultés des élèves vient de leur manque de maîtrise du français, tous milieux, toutes origines confondus. Pas de mystère : dès le primaire, le nombre d’heures consacré au français n’a cessé de diminuer. Durant mon très court passage dans l’éducation nationale, j’ai le souvenir d’élèves extrêmement curieux, très renseignés sur l’actualité, presque auto-formés sur Internet, mais qui pouvaient conclure un nom commun au pluriel en « -ent » parce que « -ent, c’est la marque du pluriel ».

A lire aussi, Barbara Lefebvre: Creil 1989-2019: du déni à la soumission

À la fin de son essai, l’auteure propose un petit programme, qui sortirait les parents d’élèves des organes de décision d’école et qui réhabiliterait l’écrit, de la dissertation à la dictée en passant par les paragraphes argumentés. Des propositions qui vont sans doute un peu trop loin.

#Jesuisprof

Price: ---

0 used & new available from

Dette «cachée» du Mozambique, l’incroyable retournement

Le groupe Privinvest de l’homme d’affaires Iskandar Safa était accusé de corruption massive, dans le cadre de contrats géants obtenus au Mozambique. Le dossier s’est effondré et c’est désormais le gouvernement mozambicain qui est sur la défensive. Avec en arrière-plan, quelques interrogations sur le rôle du FMI.


Le Département de la Justice américain, le Fonds monétaire international, plusieurs organisations non-gouvernementales, la presse anglo-saxonne, Le Monde, Mediapart : il y a un an encore, tout le monde condamnait Privinvest et son patron, le milliardaire franco-libanais Iskandar Safa. Le groupe de construction navale était accusé d’avoir soudoyé des officiels du Mozambique, pour leur vendre à prix d’or des patrouilleurs et des navires de pêche.

La France était directement concernée, puisqu’une partie du matériel vendu sortait des Constructions mécaniques de Normandie, propriété de Privinvest. Pire encore, Privinvest était supposé avoir aidé le Mozambique à souscrire des emprunts en catimini en 2013 et 2014, afin de régler une faramineuse addition de deux milliards de dollars. C’était la « dette cachée » du Mozambique. Un cadre de Privinvest, Jean Boustani, a été incarcéré aux Etats-Unis, de janvier à début décembre 2019 (voir Causeur du 31/01/2020). Sur la base des lois extra-territoriales américaines, le Department of Justice (DoJ) entendait le forcer à collaborer, probablement dans le but de contrer Privinvest, fournisseur d’équipement à vocation militaire, qui n’hésite pas travailler avec des Etats considérés comme inamicaux par Washington.

« L’étau se resserre autour du patron milliardaire Iskandar Safa », titrait Mediapart, dans un article du 11 mars 2021. En réalité, précisément ce jour-là, la cour d’appel de Londres, la High Court, rendait une décision très favorable au groupe Privinvest, en déclarant que les contrats signés au Mozambique n’avaient pas été obtenu par des moyens de corruption… L’hebdomadaire Le Marin, qui suit de près la construction navale, titrait d’ailleurs dans un sens totalement contraire à Mediapart : «Le Mozambique perd une manche contre Privinvest »!

Revers sur revers pour le Mozambique

À cette date, Jean Boustani vivait libre au Liban depuis plus d’un an. Ayant refusé de collaborer avec le DoJ, il a pris le risque d’aller au procès devant un tribunal populaire américain. Au terme de trois semaines d’audience, il a été blanchi de toutes les accusations portées contre lui, début décembre 2019. Le procès a viré à la déroute pour le DoJ, incapable de prouver la corruption, incapable de prouver que le matériel acheté avait été surfacturé, incapable de prouver que le Mozambique avait emprunté des milliards en cachette sur les marchés de la dette souveraine.

À relire : Extraterritorialité du droit américain: coup d’arrêt au droit du plus fort

Innocenté, Jean Boustani était encore sous le coup d’une « notice rouge » d’Interpol, émise à la demande du gouvernement du Mozambique, qui prétendait le juger. Le 25 janvier 2022, saisie par les avocats de Jean Boustani, la commission de contrôle d’Interpol a réexaminé le dossier. Dans une note non-publiée, que Causeur a consultée, cette commission conclut que la demande du Mozambique est infondée : les autorités n’ont pas fourni d’éléments suffisants pour demander l’arrestation de Jean Boustani. La notice rouge a donc été supprimée le 18 février 2022, « en l’absence de description claire de l’implication criminelle alléguée ».

Et ce n’est pas tout. Au moment où Interpol se prononçait, un grand procès entrait dans son cinquième mois au Mozambique. A son ouverture, ce procès a été présenté par la presse internationale en général, et la presse française en particulier, comme un grand moment de catharsis. La vérité allait enfin jaillir, à propos de ce méga-scandale de corruption supposé avoir poussé le Mozambique à la faillite. En réalité, très rapidement, le procès a disparu des pages des quotidiens occidentaux.  Et pour cause. L’histoire vendue aux médias était binaire : les gentils, les méchants; les coupables, les victimes ; la dette officielle, la dette cachée, etc. Les audiences ont ruiné ce scénario. De témoignage en témoignage, il est apparu que l’expression de « dette cachée » n’était pas à prendre au pied de la lettre : les emprunts de la discorde ont été souscrits avec l’accord de dizaines de responsables, y compris le président actuel du Mozambique, l’ex-ministre de la Défense Filipe Nyusi ! Le procès a été tellement accablant pour son gouvernement qu’il a été obligé de procéder à un remaniement ministériel en catastrophe, début mars.

Le procès a par ailleurs laissé en suspens une question importante : le FMI, qui prétend depuis des années avoir « découvert » les emprunts en 2016 seulement, pouvait-il vraiment ignorer leur existence ? Jean Boustani comptait en parler à la cour, car il devait témoigner depuis le Liban par visio-conférence, lors de ce procès. Au dernier moment, la justice mozambicaine a renoncé à l’entendre, sans explication. L’embarras a manifestement changé de camp. Privinvest brûle de donner des explications que la justice ne semble guère pressée d’entendre.

Les magistrats, en revanche, ont entendu le prédécesseur de Filipe Nyusi à la présidence, Armando Gebuza (2005-2015). Il est venu témoigner le 17 février dernier. Lors de son audition, qui a duré une journée, il n’a jamais incriminé Privinvest. Au contraire. L’ex-homme fort du Mozambique a défendu le choix stratégique d’avoir investi des sommes très importantes dans des navires de pêche, mais surtout dans des navires de surveillance, des radars et des drones, le tout fournis par Privinvest. Le Mozambique, en 2013, se préparait à mettre en exploitation d’immenses réserves de gaz off-shore, avec le concours de Total, Exxon, ENI, etc. Le pays devait impérativement renforcer ses capacités de sécurité. Les événements en cours démontrent tragiquement à quel point ces investissements étaient judicieux. Les gisements du Mozambique, dont le monde aurait bien besoin en ce moment, ne sont toujours pas en exploitation, en raison de l’insécurité régnant dans le nord du pays, là où se trouvent les terminaux gaziers en chantier. Total a suspendu ses projets dans le secteur en décembre 2021, en attendant que le calme revienne. Privinvest, de son côté, demande réparation du préjudice subi du fait des accusations portées par le gouvernement du Mozambique devant les tribunaux ou des courts arbitrales, au Royaume-Uni, en Suisse et au Liban. Autant dire que l’affaire n’est pas terminée en ce qui concerne le Mozambique, mais peut-être aussi la France, voire Christine Lagarde. Celle dont le nom circule comme possible Premier ministre en cas de réélection d’Emmanuel Macron était directrice générale du FMI de 2011 à 2019.  Elle a activement contribué à diffuser la thèse de cette dette mozambicaine pas si « cachée » que cela.

OTAN, le retour?

L’alliance fondée par les Américains pour défendre l’Europe contre une agression soviétique a raté sa reconversion après la chute du communisme. Au lieu de saisir la main tendue par la Russie au début des années 2000, l’OTAN a multiplié les provocations stratégiques. Les Ukrainiens paient au prix fort trois décennies d’erreurs.


Fin janvier, au début du nouveau pic de tension dans la crise ukrainienne – devenue la guerre d’Ukraine depuis le 24 février –, Washington met en alerte 8 500 hommes et projette 3 000 d’entre eux en Europe de l’Est pour renforcer leurs 68 000 camarades en séjour long de ce côté-ci de l’Atlantique, dans le cadre de l’OTAN. Berlin et Londres lui emboîtent le pas en envoyant chacune quelques centaines de militaires en renfort dans les Pays baltes et en Pologne, où elles arment depuis 2017 des forces de « présence avancée renforcée » – « enhanced forward presence » (« eFP ») dans le jargon otanien. La France prend sa part avec les 300 hommes et 12 chars lourds Leclerc de son groupement Lynx en Estonie. Un contingent symbolique.Pour ne pas être en reste, au moment où il s’envole vers Moscou avec l’intention d’arracher au maître du Kremlin les voies et moyens d’une désescalade à la frontière russo-ukrainienne, Emmanuel Macron annonce l’envoi d’un détachement en Roumanie. Il faut dissuader Poutine pour qu’il plie, explique-t-on alors à Paris, à l’unisson du la émis par Washington. À ce niveau de dissuasion, sourient les experts, c’est de l’esbroufe. La suite l’a prouvé. « C’est nous qui avons fabriqué le Poutine qui vient de reconnaître et d’envahir le Donbass. Nous n’aurions jamais dû en arriver là. Au début de son mandat, le même Poutine avait fait des appels du pied à l’OTAN pour nouer un partenariat, et on l’a ignoré », a rappelé Hubert Védrine lorsque le Kremlin a franchi le Rubicon, le 21 février, en reconnaissant l’indépendance des républiques autoproclamées du Donbass puis, trois jours plus tard, en envahissant l’Ukraine.

A lire aussi : Lucidité à géométrie variable

Ces « eFP » de l’OTAN ont vu le jour à la suite d’une décision prise à l’unanimité de ses membres au sommet de Varsovie de 2016, dans la foulée du précédent pic de tension entre Moscou et Kiev. Un épisode au cours duquel l’OTAN, déjà, avait tout fait pour convaincre les chancelleries et les opinions occidentales que Poutine voulait mâter son ex-satellite avec ses chars. L’OTAN, c’est-à-dire les États-Unis : à Mons, en Belgique, au QG militaire du dernier dinosaure survivant de la guerre froide, le big boss s’appelle le général Tod D. Wolters. Cet officier de l’US Air Force est le patron du commandement américain pour l’Europe (« Eucom »). À ce titre, il occupe le fauteuil du « Saceur », le « commandant suprême des forces alliées en Europe ». Depuis la création de l’Alliance en 1949, il en a toujours été ainsi. Tout passe par celui qui a la haute main sur les opérations et le renseignement. À l’automne 2016, l’ancien chef du renseignement militaire français (la DRM), le général Christophe Gomart, aujourd’hui reconverti dans le privé, avait confié lors d’une intervention à l’École militaire à Paris : « Tous les renseignements en notre possession contredisaient ceux fournis par l’OTAN, ainsi que leurs conclusions alarmistes… »

Prophéties autoréalisatrices

Cinq ans plus tard, le contexte politico-militaire a radicalement changé. Pas un pas de plus en direction de l’Ukraine, ou bien ce sera la guerre, répète Vladimir Poutine à ses visiteurs et lors de ses allocutions publiques au cours des semaines qui précèdent la guerre. À la frontière russo-ukrainienne, la concentration de ses troupes est massive, visible. 170 000 hommes, 1 500 chars, des centaines de batteries d’artillerie, des flopées d’hélicoptères, de chasseurs, de bombardiers. En mer aussi : jusqu’à 80 navires décomptés au large de la Norvège et 140 en Méditerranée orientale à la mi-février. En mer Noire, un lac russe, la marine de Moscou a installé un blocus le long des côtes ukrainiennes. Pendant ce temps, l’Amérique multiplie les livraisons d’armes à Kiev et aux capitales alliées voisines. Sur le ton des prophéties autoréalisatrices, elle annonce que Poutine déclarera la guerre à l’Ukraine le 16 février et l’hôte de la Maison-Blanche lâche à plusieurs reprises que ses soldats n’iront pas se battre en Europe pour défendre le président Zelensky et ses supporters… Chacun sait que l’Ukraine n’étant pas membre de l’OTAN, l’article 5 de sa charte, qui prévoit une obligation de solidarité envers l’un de ses membres attaqués, ne pourrait être invoqué pour se porter à son secours. Et l’ours russe ressort pour de bon de sa tanière, où il hibernait quasiment depuis la fin de l’URSS. Il avait pourtant envoyé des signaux de son réveil avec ses opérations en Syrie et tout récemment au Kazakhstan.

A lire aussi : Russie-Ukraine: le choc des civilisations a eu lieu

« Merci Poutine ! », ironisent ses ennemis. Par son jusqu’au-boutisme – sa « folie », entend-on aujourd’hui chez les dirigeants français –, il a fourni une bonne raison de resserrer les rangs à cette OTAN dont Emmanuel Macron dénonçait encore « la mort cérébrale » en 2019. Il y a trois ans seulement, Donald Trump menace les capitales européennes de s’en retirer si elles n’augmentent pas leur effort de défense. Fin août dernier, chacune constate avec effarement comment Washington, après avoir entraîné ses partenaires dans la très longue et inutile guerre d’Afghanistan (2001-2021), a voulu s’éclipser de Kaboul sans se soucier ni de leur sort, ni du risque de provoquer un immense chaos. « Merci Joe Biden ! » corrigent ceux qui pensent le dirigeant anglo-saxon assez cynique pour avoir instrumentalisé l’OTAN et la Russie, y compris à des fins électorales ; les élections législatives de novembre prochain s’annoncent difficiles pour le camp démocrate aux États-Unis, mais voilà son chef paré des habits de commandant de la coalition occidentale. En jouant la carte anti-russe, l’hôte de la Maison-Blanche s’attire les bonnes grâces des jeunes faucons qui voient la Russie comme l’Union soviétique, et du lobby des industriels de la défense, aux abois après la fin des guerres en Afghanistan et en Irak. En février, à peine les renforts américains ont-ils atterri en Roumanie et en Pologne que Bucarest fait part de son intérêt pour le chasseur F35 et que Varsovie signe le contrat d’acquisition de 250 chars M1 Abraham auprès de General Dynamics ; l’assurance-vie américaine se paie cash.

Les responsabilités américaines (et otaniennes) dans la situation actuelle

Les États-Unis sont « coupables de ne pas avoir accepté le retour de la puissance russe en Europe », accuse l’académicienne aux origines russes Hélène Carrère d’Encausse. « Ils se sont évertués à en faire un État étranger à l’Europe et à le placer sous surveillance. » Machine conçue pour stopper l’armée rouge, l’OTAN ne s’était jamais vraiment remise de la chute du pacte de Varsovie. Elle avait raté sa reconversion, selon la formule du général Vincent Desportes, ancien patron de l’école de guerre. Privée de sa raison d’être, elle demeurait néanmoins un instrument politique aux mains de Washington. Depuis, la Maison-Blanche pilotait en direct son élargissement vers l’Est, bafouant la promesse de George H.W. Bush et de son secrétaire d’État, James Baker, au père de la perestroïka, Mikhaïl Gorbatchev – qui l’a raconté dans ses mémoires. Tout comme les offres de partenariat que lui fit Poutine entre 2000 et 2007. En 1999, elle avait intégré la Hongrie, la Pologne et la République tchèque. En 2004, la Bulgarie, les Pays baltes, la Roumanie, la Slovaquie, la Slovénie. En 2009, l’Albanie et la Croatie. En 2017, le Monténégro et en 2020, la Macédoine. Faire avancer les intérêts stratégiques de l’Amérique : à quoi d’autre sert donc l’OTAN, s’interrogeaient les analystes français critiques avant l’éclatement de la guerre en Ukraine ? Pour plusieurs candidats à la présidentielle (Mélenchon, Le Pen, Zemmour), il était temps de quitter à nouveau le commandement militaire intégré de l’OTAN, pour retrouver la position inaugurée par le général de Gaulle en 1966 ; alliée mais pas inféodée. Nicolas Sarkozy y a mis fin en 2009. Il jugeait que la France, désormais contributrice majeure à ses opérations militaires, devait peser dans ses instances de décision. C’était une opinion assez partagée dans les armées. Comme cadeau de bienvenue, Paris reçoit l’un des trois grands commandements de l’OTAN, celui de la Transformation, basé à Norfolk, aux États-Unis, et pour preuve de sa bonne foi, accroît son effort militaire en Afghanistan.

A lire aussi : La guerre de l’Élysée n’aura pas lieu

En avril 2008, au sommet de Bucarest, on frôle une première fois le drame. La France et l’Allemagne doivent s’opposer frontalement à leur grand allié qui veut formaliser la candidature d’adhésion à l’OTAN de l’Ukraine et de la Géorgie. Coïncidence, l’été suivant, le feu faillit prendre à Tbilissi. Le président pro-américain Saakachvili ordonne une offensive contre l’Ossétie du Sud, sécessionniste et protégée par les troupes russes. C’est Nicolas Sarkozy qui stoppe la main de Poutine. En 2012, les États-Unis franchissent une nouvelle ligne dans la provocation stratégique à l’égard de la Russie. Ils imposent à leurs alliés la construction d’une défense anti-missile balistique en Roumanie et en Pologne. En 2014, éclate à Kiev la révolution de Maïdan, genèse de la guerre d’Ukraine. Moscou accuse les États-Unis d’avoir sponsorisé ce coup d’État afin d’accélérer l’ancrage du pays à l’Union européenne, puis à l’OTAN, selon la mécanique bien documentée des révolutions de couleur dans les Pays baltes. La diplomate Victoria Nuland, chargée de ce dossier dans les administrations Obama et Biden, a reconnu publiquement que son pays y avait « investi au moins 5 milliards de dollars ». Brandir le scénario d’une adhésion de l’Ukraine à l’OTAN était une folie, les deux monstres sacrés et frères ennemis de la géopolitique américaine : le républicain Henry Kissinger et le démocrate Zbigniew Brzezinski, d’origine polonaise, décédé en 2017, étaient tombés d’accord. Le Kremlin, jugeaient-ils, ne tolérera jamais que l’Alliance prenne pied dans son jardin stratégique, et il se braquera. Nous y sommes.

Rencontre entre le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, et le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, Bruxelles, 16 décembre 2021 © JOHN THYS / AFP

Échecs militaires répétés

Depuis la chute du Mur, l’OTAN affiche à son compteur deux opérations sur le sol européen. Celle qui, de 1995 à 2004, a mis fin au conflit entre les Serbes, les Bosniaques et les Croates en Bosnie-Herzégovine, dans lequel l’ONU avait été humiliée. La seconde, qui viola la résolution de l’ONU (ce que nous reprochent les Russes quand on les accuse d’avoir violé le droit dans le Donbass), pour faire la guerre aux Serbes du Kosovo en 1999, dont le bilan est peu reluisant. Sous le parrainage de l’Amérique a pris racine au coeur de l’Europe un État notoirement mafieux et islamique. Depuis, l’action et les résultats de l’OTAN sont encore plus maigres. L’ISAF a appuyé l’opération américaine « Enduring Freedom » en Afghanistan, qui vient de se solder par le retour des talibans au pouvoir à Kaboul. En Libye, en 2011, elle soutient la guerre franco-britannique contre Kadhafi, dont les secousses ont déstabilisé tout le Sahel. Actuellement, l’OTAN apporte une petite contribution à la formation des troupes irakiennes. Au passage, cette alliance accélère la standardisation et l’interopérabilité des armées européennes. Mais à quel prix ! soulignent le général Desportes et d’autres experts critiques. Les armées françaises ont dû se résoudre à intégrer les doctrines de l’Alliance, façonnées par la culture stratégique américaine, où le concept de destruction est central et en opposition avec notre culture politique de la guerre. Si l’impératif d’interopérabilité se justifie aisément d’un point de vue technique, expliquent les experts, il ne doit pas servir à dissimuler des « finalités inavouables » : hier, la réduction d’un modèle d’armées complet et résilient ; aujourd’hui, la préférence pour les interventions en coalition, où l’on perd son autonomie d’appréciation et de décision.

A lire aussi : Un chef des armées doit avoir une stratégie et celle de Macron n’est pas claire

Et les intérêts français et européens?

Pour nombre d’experts, la sortie du commandement intégré de l’OTAN est une posture politique qui engendrerait plus d’inconvénients que de gains, quand il suffit à la France d’exercer son indépendance politique, comme elle l’a fait en 2012 en se retirant unilatéralement d’Afghanistan. La guerre d’Ukraine fournit une nouvelle opportunité à Paris d’imposer sa vision, celle d’une OTAN européenne, qui sait à la fois dissuader sans provoquer et dialoguer. Fin février, les États-Unis ont annoncé l’envoi de 8 000 hommes supplémentaires face aux Russes. Avec la mobilisation générale de l’Alliance contre Poutine, la France se retrouve avec eux en première ligne face à l’Est. Depuis le 1er janvier, nos forces armées ont pris le tour d’alerte pour fournir les éléments terrestres et aériens de sa force de réaction rapide. C’est le Corps de réaction rapide France (CRR-Fr), l’état-major de l’armée de terre basé à Lille, qui pilote le déploiement des premiers éléments d’urgence : 200 hommes supplémentaires dépêchés dans le Pays baltes, un bataillon de 500 chasseurs alpins en Roumanie. Le CRR-Fr est taillé pour commander la montée en puissance de 20 000 hommes en trente jours et de 40 000 à terme. À Lyon-Mont Verdun, le centre de conduite des opérations aériennes gère de son côté les opérations dans la troisième dimension, en particulier la patrouille de chasseurs affectée au ciel polonais et les quatre appareils français en alerte permanente. En mer, c’est la Royal Navy qui coiffe la montée en puissance.

Poutine est-il tombé dans le piège que lui tendait l’Amérique, et qui a ressuscité l’OTAN, ou bien assistons-nous à l’écriture d’une nouvelle page de l’histoire des rapports de forces ? Les Européens se mobilisent pour défendre l’Ukraine. En réponse, le maître du Kremlin fait ce qu’il avait dit qu’il ferait : il vient de hausser d’un cran l’alerte de ses forces nucléaires. Les prochaines semaines seront capitales pour la paix en Europe. À Washington, c’est « silence radio »…

Débat politique: c’était mieux avant!


Pourquoi ne sait-on plus débattre ? À vrai dire, j’ai bien conscience d’être mauvais juge pour répondre à cette question car je suis capable d’apprécier même les échanges politiciens les plus échevelés en me réfugiant dans l’analyse de la forme quand le fond est décevant. Pourtant je vais tenter de m’affronter à cette interrogation – formulée dans les Vraies Voix du 11 mars, sur Sud Radio – en mentionnant les causes à la fois immédiates et profondes de ce sentiment de morosité médiatique partagé par beaucoup.

D’abord on a le droit de soutenir que c’était mieux avant. Plus de tenue, de courtoisie apparente, plus de cruauté subtile.

Ensuite on a le devoir de distinguer la plupart des débats des confrontations de candidats en perte de vitesse qui ont besoin, l’un et l’autre, de se montrer sous un jour destiné à contredire l’image qu’on a d’eux généralement. L’exemple récent est le dialogue, sans cesse haché, entre Valérie Pécresse et Eric Zemmour. Celui-ci ne l’a pas « massacrée » contrairement au pronostic de Renaud Muselier qui n’est plus à une indélicatesse près. Si, pour certains, il n’a pas été bon, cela tient aux circonstances particulières qui ont motivé sa réalisation.

Valérie Pécresse et Eric Zemmour invités au 20 heures de TF1, débat animé par Gilles Bouleau et Ruth Elkrief, 10 mars 2022 © Laurent VU/SIPA Numéro de reportage : 01064496_000003

Pour dépasser cet épisode, un certain nombre de raisons qui conduisent à ne pas s’arrêter à la surface des choses expliquent pourquoi le passé était moins déprimant en matière de dialogue politique.

A lire aussi, Martin Pimentel: Face à Zemmour, Pécresse décoche toutes ses flèches

Je ne suis pas sûr que la présence d’un ou de deux animateurs soit de nature à faciliter la qualité des échanges. Leur volonté d’encadrer ceux-ci constitue plus une gêne qu’une chance pour les interlocuteurs qui seraient parfaitement capables, avec un avertissement préalable, de se comporter comme des adultes responsables si on laissait la liberté et la spontanéité gouverner leurs propos.

Une pugnacité en spectacle, au risque de la grossièreté

De plus, il me semble qu’aujourd’hui il s’agit moins d’exprimer des idées et des convictions que d’afficher une personnalité pour le pire ou le meilleur. Il faut montrer au téléspectateur qu’on a de la pugnacité, jusqu’à la grossièreté parfois. Pensons à Jean-Luc Mélenchon qui s’est fait une spécialité, alors qu’il maîtrise si bien l’oralité, d’une forme insultante. Qu’on se rappelle ses exclamations avec Eric Zemmour ou, il y a bien longtemps, quand pour la première fois il a rencontré sur un plateau Marine Le Pen ! Le mépris suintait.

Il faut aussi constater qu’on ne sait plus écouter l’autre, qu’on n’a qu’une envie : celle de proférer son discours tout préparé, et de démontrer par des interruptions constantes à quel point on est grossier, donc accordé à l’air du temps.

A lire aussi, du même auteur: De l’habileté du président-candidat

Peut-on faire l’impasse sur le délitement de notre éducation, de notre culture et de notre langage qui permettaient hier des échanges d’autant plus redoutables sur le fond que la forme en était impeccable ? On pouvait tout se dire parce qu’on savait comment le dire. Je crois profondément que la déliquescence de ces qualités intellectuelles et du savoir-vivre élémentaire représente le ressort le plus important de la dégradation des échanges médiatiques. Qu’on s’arrête une seconde sur les blogs et les réseaux sociaux, notamment sur Twitter, on pourra constater cette calamité qui se généralise: faute de savoir répliquer au fond, on use d’une forme honteuse, on se « paie » le contradicteur sur un mode absurdement personnel au lieu d’échanger avec lui. La dérive insupportable d’un monde qui constitue ses clashs vulgaires telles des avancées et se flatte de ce dont il devrait avoir honte.

Une dérive inéluctable?

On pourra encore aujourd’hui devenir le témoin, le téléspectateur passionnés de débats de courtoisie et de qualité. Je suis sûr qu’entre les deux tours, au mois d’avril nous en aurons un de ce type mais le reste du temps ? Va-t-on devoir se contenter d’une absence totale de curiosité pour la pensée de l’autre, d’attaques personnelles, de piètres argumentations visant plus à caricaturer son opposition qu’à manifester son intelligence et sa maîtrise de soi?

Je regrette d’autant plus cette dérive qu’elle n’est pas inéluctable. Tout est dans nos mains, dans nos esprits. Cela aurait au moins pour mérite de rapprocher un peu le citoyen des politiques et de combler, par une décence et une finesse restaurées, le gouffre entre l’idéal et le réel, entre la tenue qu’on attend par principe de ceux qui gouvernent ou s’opposent d’un côté et, trop souvent, sa déplorable absence de l’autre. Peut-être faut-il accepter le triste constat que ne plus savoir débattre est peut-être le triste signe qu’on n’aime plus cette preuve indiscutable d’une démocratie apaisée ?

Libres propos d'un inclassable

Price: ---

0 used & new available from

Et si l’espoir venait des anciennes!

0

Le Salon Rétromobile dédié à la voiture de collection ouvrira ses portes du 16 au 20 mars au Parc des Expositions de Paris


Dans un monde qui part à vau-l’eau, les raisons d’espérer sont minces. Entre élections en capilotade et conflits armés, le citoyen fait le dos rond. La déprime le guette. Le repli le guide. L’angoisse est son destin. Passera-t-il le printemps 2022 ? Le pessimisme, ce mal français que certains appellent aussi lucidité, et qui gangrène notre espace vital, est inscrit dans nos gênes. Nous avons beau le combattre, il revient toquer, sans cesse, à notre esprit, tel le malin, insidieux et dévorant.

On ne croit plus en rien, ni à la politique, ni au marché libre, encore moins aux frontières intangibles, au contenu de notre assiette ou à notre culture autrefois éclairante. Notre cadre de pensée a du plomb dans l’aile. Nous aurions tant besoin d’un nouvel Appel, d’une voix qui, au-delà des partis et des coteries, nous montrerait enfin le chemin à suivre. L’espoir renaît étonnamment dans un domaine qui fut relégué à son spectre le plus folklorique, un brin méprisé par les élites et les idéologues de papier.

Facel-Vega et château de Versailles

L’automobile de collection sentait le cambouis et le monde d’avant ; pépé bricolant sa Traction dans son garage et les sorties passéistes du dimanche entre copains fleuraient bon la déviance réactionnaire. Cet air de province et de permanence qui a toujours débecté les progressistes lessiveurs de mémoire. Eh bien, les mentalités évoluent lentement mais sûrement vers une reconnaissance de notre patrimoine roulant.

À lire aussi, du même auteur: Pourquoi aime-t-on tant critiquer «La Nouvelle Vague»?

Nous criions depuis si longtemps dans le désert que Facel-Vega et le château de Versailles, Panhard et la Sainte-Chapelle forment un même combat, la reconnaissance et la préservation de nos joyaux éternels. Plusieurs signes, ces dernières semaines, nous poussent à croire qu’un autre avenir est possible pour les voitures anciennes que celui de la casse. Sauvons-les de la destruction ou pis de l’effacement des mémoires ! Ce crime serait impardonnable. On entrevoit une liberté de circuler, espérons sans contraintes ou complications, et une prise en considération récente des pouvoirs publics.

Dérogation pour les voitures de collection

Ne nous emballons pas, les forces de résistance sont tellement puissantes et considèrent la « bagnole » comme elles la qualifient fort désobligeamment, d’espèce à éradiquer. Nuisible et décadente. Qu’il faut même aller jusqu’à protéger les jeunes générations de cette vision obscène, d’une production automobile jadis variée et esthétiquement désirable. Si nos enfants venaient à apprécier les lignes d’une Citroën DS ou d’une Jaguar Type E, leur vertu en serait pervertie à jamais. Ils seraient perdus pour la planète. Prenons acte du fait que le ministre des Transports ait parlé, avec justesse et une certaine solennité, d’« un patrimoine inestimable, industriel et technique, économique, social, culturel aussi » à protéger. Et que les efforts de la Fédération Française des Véhicules d’Époque (FFVE) semblent porter leurs fruits. « À la demande du Premier ministre, les présidents des agglomérations concernées par la mise en place des ZFE-m ont été invités par un courrier du ministre délégué chargé des Transports auprès du ministre de la Transition écologique, M. Jean-Baptiste Djebbari, à mettre en place une dérogation locale pour les véhicules disposant d’un certificat d’immatriculation de collection » s’est félicité leur président.

À lire aussi: Causeur #99: Poutine détruit l’Ukraine et flingue la présidentielle

En clair, il devrait être possible de rouler prochainement dans les ZFE (Zones à Faibles Émissions) des grandes métropoles françaises avec un véhicule immatriculé en carte grise collection.

Rétromobile: histoire et émotions

Cette bonne nouvelle s’accompagne d’une autre perspective réjouissante inscrite au calendrier. Rétromobile revient à la Porte de Versailles, du 16 au 20 mars. On n’y croyait presque plus. Entre annulation et report, la pandémie n’aura pas été tendre avec nos anciennes et les organisateurs d’événements. Cette 46ème édition, d’habitude programmée début février, lancera avec un peu de retard la saison des réjouissances mécaniques. A Rétro, il y a tout pour satisfaire votre curiosité, la présence des clubs de marques, des constructeurs, des marchands, des maisons de ventes aux enchères, des centaines de cartons d’archives, des jouets par milliers et même des pièces détachées.

C’est le rendez-vous des collectionneurs qui osent vivre leur passion au grand jour. Il y en aura pour tous les goûts et toutes les bourses. Le musée de la Gendarmerie Nationale exposera plusieurs modèles aux infinies variations de bleu, Renault fêtera les 50 ans de son irrésistible R5, Lamborghini dévoilera une sculpturale Countach LP 500 dessinée par Marcello Gandini, Citroën reviendra sur la lignée prestigieuse des véhicules chers à nos présidents de la République et le Musée des blindés de Saumur débarquera avec ses chars ! Si vous aimez l’Histoire et l’émotion, la culture populaire et la beauté stylistique, ne manquez donc pas Rétromobile !


À vos billets ! https://www.retromobile.fr/visiteurs/Infos-pratiques/Vos-billets-pour-le-salon

Le mot « race » restera-t-il tabou?

Alors que l’Occident a choisi depuis longtemps la voie du métissage – nettement préférable au racisme du passé – , la révolution racialiste peut faire craindre un « printemps des races ». On peut s’en inquiéter, ou pas. Analyses.


Depuis la Seconde Guerre mondiale, la race [1] est un tabou. Associée aux horreurs du nazisme, elle a été extirpée du champ politique et intellectuel. Ensevelie sous les ruines des idées mortes, elle est le composant radioactif par excellence dont il convient de se tenir à bonne distance. 

Retournement de situation

Les choses sont en train de changer. Elles ont déjà changé à vrai dire. La fameuse Diversité, chantée sur tous les plateaux de télévision, signe le retour camouflé de la race dans les cœurs et les esprits.  Sauf que désormais la race blanche est synonyme de repentance, et les autres races sont associées aux traumatismes de l’esclavage et de la colonisation. L’une est perçue avec suspicion, les autres avec empathie. Les races sont donc de retour et la hiérarchie des races aussi. 

A lire aussi, du même auteur: Le grand remplacement tuera la diversité du monde!

Ce retournement est présenté sous les meilleurs auspices possibles, puisqu’il est question de corriger les inégalités et de lutter contre les discriminations. On recommence donc à classer les gens selon leur appartenance à une race, pour des « bonnes raisons ». On remet la couleur de la peau au premier plan alors que nous avons eu collectivement tant de mal à juger les individus selon les seuls critères du mérite et du caractère.

La race est désormais omniprésente. Dans les panneaux publicitaires de la RATP, sur les écrans de Netflix et dans les défilés de mode : toujours la même mise en scène du couple interracial, toujours le même acte d’accusation à l’égard du « privilège blanc ». 

Sandrine Rousseau y met du sien

Même l’écologie s’y met. Sandrine Rousseau a comparé récemment faire de la politique avec ses semblables à « faire de la politique dans des groupes du Klu Klux Klan ». Hallucinant !

Dans un registre plus positif et moins « pathologique », souvenez-vous de l’extase qui a saisi l’Occident à la nouvelle de l’élection de Barack Obama, premier président noir des Etats-Unis. Sans attendre de voir les résultats de sa politique, un prix Nobel lui a été décerné, parce qu’il est noir (à vrai dire métis). Heureusement, Obama a été un bon président, démontrant des qualités intrinsèques bien plus nobles et décisives que la pigmentation de sa peau. 

L’obsession pour la race est si puissante qu’elle évoque l’obsession pour le sexe qui imbibait le monde de la publicité au tournant des années 2000. A l’époque, pour vendre une bouteille d’eau minérale, il fallait recourir à des allusions grivoises. De nos jours, pour faire la même chose, il faudrait célébrer la créolisation et s’essuyer les pieds sur le suprématisme blanc.

Nous assistons à un retour du refoulé. Ou plutôt à un véritable Printemps des Races. Faut-il s’en désoler ou bien s’en réjouir ? Mon cœur balance.

Si le racisme est ignoble, l’existence du fait racial me semble couler de source. Il est possible peut-être de tout recommencer et de rebâtir l’antiracisme comme un humanisme et non comme un négationnisme. Un humanisme embrasse l’homme tel qu’il est, ce qui inclut sa race. Un négationnisme consisterait à nier l’existence même du fait racial.

Un concept mouvant

Mais, qu’est-ce que la race veut dire ? Voilà un concept bien difficile à cerner.

Chez certains, la race est synonyme de peuple (au XIX° siècle, on parlait de « race française », contrepoint à la « race allemande »), chez d’autres la race relève de la civilisation ou encore de la couleur de peau.

A lire aussi, Jérôme Blanchet-Gravel: Tout doit-il forcément être pluri, multi ou poly quelque chose?

L’ancien leader politique angolais, Jonas Savimbi (1934-2002), a eu des paroles très sages sur la question de la race, en se référant à la négritude. Il disait en somme que la négritude « apporte des valeurs culturelles qui garantissent une identité propre aux peuples africains ou d’origine africaine, pour qu’une fois mis en relation avec d’autres cultures, ils ne soient pas absorbés par elles, mais bien au contraire qu’ils s’enrichissent à leur contact et leur transmettre leurs propres valeurs. »

Selon moi et m’inspirant librement de Savimbi, je dirais que la race est un rappel, un ultime rappel, porté à même le corps dans notre rencontre inéluctable avec les autres civilisations. La race nous rappelle que d’autres nous ont précédés, qu’ils ont eu des succès et des échecs dont nous sommes, en quelque sorte, les dépositaires. Ils ont eu à régler des problèmes spécifiques (à un environnement, à un continent) et ils l’ont fait ensemble sur la longue durée, sur la très longue durée même. Leur histoire ne nous oblige pas, on peut la poursuivre ou pas. La race nous informe tout simplement que nous ne sommes pas seuls. Si nous le voulons, nous pouvons tendre l’oreille et écouter les voix, les cris et les murmures de ceux qui nous ont précédés et engendrés. On y trouvera certainement des enseignements qui nous rendront utiles à autrui et dans le contact avec autrui : c’est ce que propose Savimbi avec son concept de négritude. On peut aussi décider de composer une symphonie avec d’autres voix, d’autres cris et d’autres murmures : c’est le principe du métissage.  

Avoir conscience de ce fait, mais ne pas s’y enfermer ?

Dans tous les cas, la race est là pour baliser le chemin. Elle dessine en pointillés des permanences, bonnes ou mauvaises, mais qui sont les nôtres. Elles ne nous emprisonnent pas, elles sont juste là sous nos pieds comme une rivière souterraine. Si nous voulons boire son eau, il suffit de creuser un puits. Si nous voulons boire à une autre source, toute la responsabilité nous en incombe. Il n’y a pas de bon ou de mauvais choix. L’essentiel est d’être conscient de ce que l’on fait. Et pour cela, il faut savoir qui nous sommes, chacun à titre individuel. 

Tenez, moi, je suis un Arabe. Je ne suis pas Berbère et encore moins Turc. En moi, que je le veuille ou non, se bousculent les poèmes épiques des grands poètes sémites et les stances du livre sacré de l’Islam. Mis devant un bédouin d’Irak, je reconnais spontanément un frère. Je vois l’invisible : cette séquelle clandestine laissée par l’émotion de la fuite dans le désert, chassé de chez soi par la loi du plus fort ou par la perfide intrigue. Quoi que je fasse, ces sons étouffés et ces images brouillées forment le fond du fond de mon inconscient. Très bien, je reconnais ces « passagers clandestins », je leur rends hommage, et j’avance. Je leur parle parfois, ils ne me répondent presque jamais, mais savoir qu’ils m’entendent me fait du bien. Et je crois qu’ils ne m’en veulent pas trop d’avoir choisi la voie du métissage. 

Le Berbère, lui, entend une autre « musique d’ambiance » dans sa tête. Le Turc aussi. Le Slave également. Et tant mieux ! C’est ça la Diversité ! 


[1] Le Larousse : Ancienne catégorisation de l’espèce humaine selon des critères morphologiques ou culturels, sans aucune base scientifique et dont l’emploi est au fondement des divers racismes et de leurs pratiques. (Face à la diversité humaine, une classification sur les critères les plus immédiatement apparents [couleur de la peau surtout] a été mise en place et a prévalu tout au long du xixe siècle. Les progrès de la génétique conduisent aujourd’hui à rejeter toute tentative de classification raciale chez les êtres humains.)

La Révolution racialiste, et autres virus idéologiques

Price: ---

0 used & new available from

Mon père, le Maroc et moi: Une chronique sociale

Price: ---

0 used & new available from

Repentance sauce hollandaise

Les Pays-Bas ont contrôlé un grand nombre d’îles en Asie du Sud-Est de 1800 à 1945: elles étaient regroupées sous le nom d’Indes orientales néerlandaises. En 1945, ces dernières proclamèrent leur indépendance en prenant le nom de République d’Indonésie. Les Pays-Bas reconnaitront cette indépendance en décembre 1949, après une période de conflit armé.

En 2022, de nombreux Néerlandais se révoltent contre les tentatives de réécriture de l’histoire de la guerre d’indépendance indonésienne. En effet, certains sont bien décidés à imposer une vision manichéenne nous présentant des révolutionnaires indonésiens irréprochables. René ter Steege, comme beaucoup de ses compatriotes, ne compte pas rester passif…


Le journal NRC (quotidien néerlandais) avait rarement reçu autant de lettres indignées sur un seul sujet, à savoir les exactions commises dans les Indes orientales néerlandaises, lors de la guerre d’indépendance indonésienne, principalement contre les Blancs.

L’objet de l’ire fut la supposée dimension « woke » d’une exposition ouverte mi-février au Rijksmuseum d’Amsterdam [1]. L’expo, qui s’intitule Revolusi ! (visible jusqu’au 5 juin 2022 [2]) couvre la période chaotique et sanguinaire entre 1945, date à laquelle les occupants japonais capitulèrent, et 1949, quand la colonie obtint son indépendance sous le nom d’Indonésie. Époque pendant laquelle de jeunes révolutionnaires massacrèrent non seulement des Néerlandais, blancs ou de sang-mêlé, mais aussi des « collabos » ou considérés comme tels, comme des Moluquois et des Chinois. Les estimations des morts varient entre 5 000 et 30 000. Orgies de violence que les centaines de milliers de Néerlandais d’origine indonésienne connaissent sous le nom de « bersiap » [3], cri de guerre malais pour « soyez prêts! ».

Le mot de la discorde

Quel ne fut pas le tollé après la rumeur selon laquelle le Rijksmuseum avait rayé le mot bersiap de l’exposition, de peur de heurter la sensibilité « décoloniale ». Car pour certains militants ce mot aurait des connotations racistes, dépeignant les révolutionnaires comme de sauvages sanguinaires, vêtus de haillons ou à moitié nus, armés de sabres et de sagaies.

A lire aussi : Télévision: multiculturalisme forcé aux Pays-Bas

Le Rijksmuseum avait déjà vexé des visiteurs avec une exposition sur le rôle des Hollandais dans la traite des Noirs par le passé. Exercice d’auto-flagellation, selon certaines critiques. Cette fois-ci, le directeur du musée, Taco Dibbits, avait hâte de tuer un second esclandre dans l’œuf. Il a reconnu qu’un historien indonésien, co-organisateur de l’exposition, avait effectivement demandé à ce que le mot bersiap soit supprimé, mais qu’il avait répondu par la négative à cette requête. Fin de la polémique ? Le directeur aurait-il agi d’une manière analogue sans cette vaque d’indignation ? Il est permis d’en douter.

Une « communauté » prête à se mobiliser

De plus, les indignations ne se limitent pas à quelques nostalgiques nonagénaires de l’époque coloniale. Il s’agit essentiellement des enfants, des petits-enfants et autres descendants de ces rapatriés d’Indonésie des années 1940-1950, qui clamèrent haut et fort que rayer le mot bersiap revenait à rayer la souffrance de leurs ancêtres. Ils fustigèrent l’idée que seuls les Indonésiens avaient souffert, que les Blancs étaient tous des « colons » privilégiés qui avaient peut-être eu ce qu’ils méritaient. Quel que fût leur âge, leur couleur de peau, sensibilité politique ou statut social, la mal définie mais vaste communauté des Indos [4] se souleva. Que leur courroux émanât d’une fausse rumeur n’en amoindrit pas l’authenticité.

Dans sa chronique dans le journal Het Parool d’Amsterdam, l’écrivain Theodor Holman rappela comment sa mère « à la peau laiteuse » et sa sœur « métisse » furent libérées d’un camp de détention japonais pour être immédiatement attaquées par des révolutionnaires. Pour échapper à ces derniers, elles furent contraintes de se tourner vers leurs anciens geôliers, qui seuls, pouvaient les mettre à l’abri. Il y a pléthore d’histoires de ce genre chez les Indos.

A lire aussi: Pays-Bas: jugée trop blanche, Marieke Lucas Reineveld renonce à traduire l’œuvre de Amanda Gorman

Combien sont-ils aux Pays-Bas ? Au moins un million, sur une population de 17 millions, selon une estimation jugée modeste. Personne n’est capable d’avancer un chiffre exact, tant la définition d’un Indo reste floue. Ce qui est certain, c’est que la littérature néerlandaise serait impensable sans l’apport d’auteurs « indo ». Un roman autobiographique récent (De Tolk van Java, non-traduit en français) a ainsi comme toile de fond la guerre d’indépendance, que les Pays-Bas, sortis exsangues de la deuxième guerre mondiale, tentèrent vainement de mater. Son auteur, Alfred Birney, y décrit les cruautés auxquelles se livrèrent tant les insurgés que les militaires bataves.

Un passé qui a du mal à passer aux Pays-Bas… mais pas en Indonésie

Le Premier ministre néerlandais lui-même, Mark Rutte, est aussi marqué par le passé colonial: son père fut interné dans un camp des occupants japonais sur l’île de Java. Mark Rutte s’excusa récemment auprès de l’Indonésie pour les exactions commises par des militaires néerlandais avant l’indépendance. Cruautés documentées à satiété par des chercheurs néerlandais, dont le rapport fut publié en pleine révolte contre le supposé wokisme du Rijksmuseum.

L’Indonésie n’avait pourtant rien demandé à Monsieur Rutte, ayant tourné la page coloniale depuis longtemps. Certains intellectuels indonésiens savent même gré aux colonisateurs d’antan d’avoir unifié l’immense archipel décousu.


[1]. Musée national néerlandais, situé à Amsterdam et consacré aux beaux-arts, à l’artisanat et à l’histoire du pays.

[2]. Voir le site rijksmuseum.nl/revolusi

[3] . Bersiap est le nom donné par les Néerlandais à la phase violente de la Révolution nationale indonésienne. Le mot indonésien bersiap signifie « préparez-vous » ou « soyez prêt » en indonésien. La période a duré d’août 1945 à décembre 1946.

[4] . Descendants de colons Néerlandais expulsés d’Indonésie (ex-Indes Néerlandaises), entre 1945 et 1965, qui vivent de nos jours surtout aux Pays-Bas.

Pourquoi Vladimir Poutine voit-il des «nazis» en Ukraine?

0
Alexander Lukashenko et Vladimir Poutine, Moscou, 11 mars 2022 / Conflits / SIPA

Vladimir Poutine a justifié l’invasion de l’Ukraine par la lutte contre les « nazis ». La « dénazification » de l’Ukraine fait par ailleurs partie de ses buts de guerre affichés. D’où vient cette idée qui parait incongrue en Occident et en quoi est-elle révélatrice de la vision géopolitique de Poutine ?


Dans sa déclaration du 24 février 2022 préalable à l’invasion russe sur le territoire ukrainien, le passage relatif à la volonté de Vladimir Poutine de « démilitariser et de dénazifier l’Ukraine » a beaucoup retenu l’attention sans toujours être explicitée.

En effet, de prime abord, il peut apparaître incongru d’invoquer une rhétorique remontant à la Seconde Guerre mondiale pour décrire un pouvoir ukrainien dirigé d’ailleurs par un israélite dont la famille a été durement éprouvée par la Shoah. Quoique la Russie et l’Ukraine partagent une histoire pluriséculaire commune, les vicissitudes tragiques du XXe siècle ont amené les deux nations sœurs du monde slave à s’entredéchirer jusqu’à des extrémités souvent trop méconnues en Occident et qui troublent la compréhension d’une crise remontant au moins à la révolution bolchévique. Or, si les accusations du président russe ne sont pas sans fondement, il apparaît essentiel, pour bien comprendre les référentiels du maître du Kremlin, de rappeler que la mémoire russe s’appuie sur une histoire douloureuse distincte de la nôtre mêlant, de façon paradoxale, héritages tsaristes  et soviétiques dans une optique d’exaltation nationaliste.

Résistance au communisme et collaboration avec le nazisme

Alors que les bâtiments publics en France et ailleurs sont pavoisés aux couleurs or et azur en écho aux déclarations quasi unanimes d’un soutien fraternel au brave peuple ukrainien victime de l’impérialisme russe – omettant peut-être que ce conflit larvé est pendant depuis 2014 –, quelques photographies en provenance de la résistance loyale à Kiev font l’effet de fausses note gênantes au milieu de ce concert de louanges. En effet, qu’il s’agisse des allusions à ce régiment Azov – unité appartenant à la garde nationale et à l’iconographie « fleurie » – repère notoire de néo-nazis agrégant depuis de nombreuses années les volontaires néo-fascistes européens, ou de photographies de résistantes ukrainiens mises à l’honneur par l’OTAN – et aussitôt supprimée – à l’occasion de la journée de la femme, mais arborant des symboles douteux de sinistre mémoire, force est de reconnaître que la mémoire du national-socialisme en Ukraine ne souffre pas de ce rejet unanime et implacable que lui vouent les professionnels du devoir d’ingérence humanitaire et de la lutte contre l’oppression sous toutes ses formes.

A lire aussi: OTAN, le retour?

En l’espèce, s’il semble difficile d’estimer la proportion réelle de néonazis en Ukraine – indéniablement minoritaires –, la question qui mérite d’être posée ab initio concerne les raisons de ces réminiscences. En effet, il convient de distinguer deux périodes et deux situations historiques distinctes. D’une part, la région occidentale de l’actuelle Ukraine, la Galicie, anciennement austro-hongroise, puis polonaise (1918-1939), est historiquement le foyer de développement du nationalisme ukrainien. Pour les partisans de ces mouvements, la collaboration de circonstance avec le IIIe Reich reposait sur l’espoir – déçu – d’obtenir l’indépendance de la nation ukrainienne. D’autre part, la répression soviétique à l’encontre de la paysannerie ukrainienne opposée à la collectivisation des terres eut pour conséquence la terrible famine des années 1932-1933 (holodomor) responsable de la mort d’environ 3,5 millions de personnes ; le chiffre est discuté mais l’unité de grandeur demeure le million de mort. Ce qui est incontestablement une tragédie nationale est cependant l’objet d’une instrumentalisation de l’histoire par les nationalistes ukrainiens (exagération des chiffres, photographies falsifiées, etc.)  qui voient ainsi dans la reconnaissance d’un génocide ukrainien le moyen de couper les ponts avec la Russie. Notons d’ailleurs ce procès symbolique intenté aux « responsables de la famine – Staline, Molotov, Kaganovitch, et d’autres – sous l’égide des services de sécurité ukrainiens (SBU), et dont le verdict fut opportunément publié le 13 janvier 2010, à quelques jours seulement de l’élection présidentielle. »

Aussi, lorsque le Reich entreprit sa guerre à mort contre l’URSS, de nombreux volontaires ukrainiens, ivres de haine et de revanche à l’encontre de la tyrannie soviétique, s’enrôlèrent sous la bannière noire de la SS. De 1943 à 1945, près de 80 000 volontaires intègrent la 14e division SS Galizien, non pas tant par adhésion pour les thèses hitlériennes que par rejet viscérale d’un bolchévisme honni. Ce calcul de la politique du « moins pire » est également observable dans de nombreux États d’Europe centrale et orientale qui collaborèrent massivement. Or, contrairement à la France où ce « passé qui ne passe pas » incita le Président Chirac à reconnaître la responsabilité de l’État dans certains crimes de guerre, la mémoire des vaincus de la seconde guerre mondiale peut publiquement s’exprimer et être honorée. Dans les années 2010 en Lettonie, principal contributeur non-germanique à l’effort de guerre allemand avec près de 110 000 hommes pour un pays de 2 millions d’habitants, les anciens combattants soviétiques (principalement Russes) n’étaient pas pensionnés, alors que les anciens Waffen SS Lettons percevaient de l’État une allocation mensuelle de 100 dollars. En outre, le seul citoyen soviétique condamné pour crime contre l’Humanité, le fut à l’initiative de la Lettonie et avec l’aval de la Cour Européenne des Droits de l’Homme. En l’espèce, Vassili Kononov fut jugé coupable d’avoir commandé un massacre des civils soupçonnés de collaborer avec les nazis. Ce verdict souleva l’opposition de la Russie qui accorda même la nationalité Russe au condamné. Dans un autre ordre d’idée, des défilés de vétérans alliant de nombreux symboles « douteux » avaient même lieu régulièrement à Riga, avec dépôt de gerbes devant le Monument de la Liberté qui symbolise la lutte contre le joug moscovite. Le rôle des autorités étant ambigu puisque si d’une part elles interdisaient la manifestation, elles mettaient à disposition d’autre part des effectifs policiers pour éviter que la manifestation ne dégénérât du fait des contre-manifestants.

Dans un registre similaire, le 22 janvier 2010, le président ukrainien de l’époque, Viktor Iouchtchenko – soutenu par les Occidentaux contre le Premier ministre pro-russe Viktor Ianukovytch dans le cadre de la révolution orange – décerna le titre de « héros de la nation » au leader nationaliste et collaborateur notoire de l’Allemagne nazie Stepan Bandera. Ce faisant, Iouchtchenko fut accusé par ses détracteurs de célébrer un pro-nazi. Devenu Président de l’Ukraine peu de temps après, Ianukovytch put ainsi marquer son opposition à son prédécesseur en révoquant l’attribution de la plus haute distinction du pays à Bandera et bloquant toute tentative similaire pour d’autres nationalistes ayant collaboré avec le Reich.

Les réminiscences de la Russie éternelle

Dans l’immédiat après 1991, tout souvenir, toute relique de l’ère soviétique devint non grata. La Fédération de Russie voulut marquer une rupture avec l’URSS en « dé-soviétisant » le pays. Ce mouvement, observable dans l’ensemble des pays du bloc de l’Est, fut général. Les villes retrouvèrent leur ancien nom ; ainsi, Leningrad redevint Saint-Pétersbourg et Stalingrad Volgograd. Le drapeau rouge, désormais apanage du Parti Communiste, céda la place aux antiques couleurs impériales (blanc, bleu, rouge) exhumées des greniers de l’Hermitage. L’hymne soviétique vantant : « Le parti de Lénine, force du peuple [qui] nous conduit au triomphe du communisme », fut remplacé par le « Chant Patriotique », un air aux accents nationalistes expurgé de toute idée de collectivisation de l’économie. Enfin, les statues de Lénine ou de Staline furent déboulonnées les unes après les autres tandis que l’aigle bicéphale héritée de Byzance réapparaissait.

Ce bouleversement mémoriel, qui jusque-là n’avait été que négatif avec des suppressions ou des remplacements, entra dans une phase positive par un évènement marquant. Le 17 juillet 1998, les restes de la famille impériale furent inhumés en grande pompe dans la cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul à Saint-Pétersbourg. À cette occasion, l’on assista à cette scène incroyable où le Président Boris Eltsine et son épouse se prosternèrent devant les cercueils des dépouilles impériales en se frappant la poitrine : « la main sur le cœur, ils demandent pardon pour “les crimes du bolchevisme, du stalinisme et de leurs successeurs” ». Dès lors, la popularité de Nicolas II grandit et les démarches visant à sa réhabilitation iront de plus en plus loin. Des timbres à son effigie furent édités, des pèlerinages organisés à la cathédrale « Par le sang versé » construite sur l’emplacement de la maison Ipatiev, là où furent exécutés le Tsar, sa famille et sa suite. Une ironie de l’histoire quand on sait que ce même Boris Eltsine fit raser la maison sur ordre du Politburo afin d’éviter qu’elle ne devienne un lieu de pèlerinage, alors qu’il était encore chef de section du parti de l’oblast de Sverdlovsk. Deux ans plus tard, le 14 avril 2000, feu le patriarche de l’Église orthodoxe de Russie, Alexis II, canonisait le tsar et sa famille pour leur mort en état de martyr. Après la consécration religieuse, survint la réhabilitation politique de la famille impériale. Le 1er octobre 2008, la Cour suprême de Russie jugea en appel que le Tsar et sa famille : « avaient été exécutés sans fondement et qu’ils devaient donc être réhabilités ». La réhabilitation ne se limita pas à l’empereur puisque l’on peut même voir des superproductions cinématographiques à la gloire des Blancs.

A lire aussi: Et si le tsar était nu?

Outre la vision que les Russes se font de leur histoire, il convient de rappeler que l’instrumentalisation de l’histoire à des fins politiques n’est pas un phénomène nouveau en Russie. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, appelée « Grande Guerre Patriotique », la propagande officielle exhortait le peuple, en guerre contre le national-socialisme, à suivre l’exemple du maréchal Koutouzov qui avait su bouter l’ogre Corse hors des frontières de la Sainte Russie. Pour le pouvoir russe, seule la quête d’un passé utilisable ou profitable à des fins politique importe. Dans cette perspective, l’histoire n’existe pas pour elle-même. La vérité historique importe peu car l’histoire doit être un outil au service de la cohésion nationale et de la grandeur de l’État.

La permanence des référentiels soviétiques

Si dans les pays démocratiques d’Europe occidentale il est souvent question de polémiques, de repentance et de « pages sombres de l’histoire », en Russie il n’en est rien car ces dernières sont expurgées. Plusieurs raisons à cela. Tout d’abord, parce que la dictature communiste imposait…

>> Lire la fin de l’article sur le site de la revue Conflits <<

Qu’on me donne le téléphone mal raccroché du plus honnête homme, j’y trouverai de quoi le faire pendre!

1
Image d'illustration Unsplash

Pour le téléphone mal raccroché d’un policier et un gros mot, les médias se sont indignés. Comme souvent, ils n’ont pas vu ce qu’ils montraient: la fin au droit à la parole privée et l’abus potentiel du statut de victime.


C’est l’histoire d’un flic qui a traité au téléphone de « grosse pute » une femme venue porter plainte. Enfin, c’est comme ça qu’on nous l’a racontée sur tous les médias, en nous donnant à entendre les insultes enregistrées, diffusées et rediffusées sans s’attarder sur quelques détails utiles à la bonne compréhension de l’affaire.

Affaire conclue?

Du coup, on a condamné sans appel les propos « inadmissibles » de l’agent, on a conclu un peu vite que la police avait encore beaucoup de progrès à faire dans l’accueil des femmes victimes des hommes et on a rappelé qu’il fallait que ça change depuis le temps qu’on nous le dit. Immanquablement, on nous a expliqué qu’il fallait plus de stages de sensibilisation à l’écoute des victimes d’agression sexuelle pour des policiers supposés sourds à la détresse féminine. C’est possible, mais ne serait-il pas plus rassurant pour tout le monde qu’on leur ajoute plutôt des heures d’entraînement au tir à balles réelles et létales sur de la racaille en mouvement ?

Il me semble qu’on est passé un peu vite sur deux éléments de cette histoire plus graves et plus préoccupants que celui du machisme policier présumé.

D’abord, le téléphone qui était mal raccroché. La conversation entre l’agent et la plaignante était terminée, les insultes ne lui étaient donc pas adressées. Le policier parlait d’elle, mais il ne lui parlait plus. Richelieu ne disait-il pas : « Qu’on me donne le téléphone mal raccroché du plus honnête homme, j’y trouverai de quoi le faire pendre » ? Ou quelque chose comme ça. Si on avait retenu contre moi tous mes téléphones mal raccrochés, je serais sûrement en prison sans visites parce que fâché avec mes clients, mes amis, mes enfants, mes femmes et mes docteurs. Dans une société saine qui ne serait pas en marche vers le maccarthysme en passant par la Stasi, c’est la fille qui aurait des comptes à rendre pour atteinte à la vie privée et les médias pour diffusion de propos qui ne nous regardent pas. Et le policier ne serait pas plus inquiété pour son « grosse pute » qu’un malpoli dans la rue ou qu’Orelsan avec son rap.

A lire aussi: Féminicide, féminicide, est-ce que j’ai une gueule de féminicide?

Ne pas s’arrêter à la forme

Ensuite, j’ai tout entendu sur le gros mot du flic mais rien sur son propos. Que dit-il à ses collègues ? « Elle refuse la confront(ation) cette grosse pute. Je suis sûr que c’était juste pour le faire chier. » On comprend donc quand on ne s’arrête pas à la forme pour s’intéresser au fond que l’agent est en colère d’avoir été possiblement l’instrument d’une vengeance féminine. Je ne doute pas qu’il y ait des femmes battues ou violées par leurs conjoints, même si autour de moi, je n’en vois pas. En revanche, je ne manque pas d’histoires d’hommes que des femmes tiennent par les couilles avec une main courante déposée après une dispute où les tartes ont volé de part et d’autre, ou pour moins que ça. J’en ai aussi quelques-unes de mâles « just divorced » qui se retrouvent au tribunal pour se défendre d’accusations d’attouchements sur leurs enfants, et qui sortent innocentés mais salis après avoir perdu de vue leurs gosses « protégés » par la justice le temps de la procédure.

Alors je veux bien qu’un policier doive surveiller son langage et qu’un homme ça s’empêche. Mais avant de juger, est-il permis d’envisager qu’une femme aussi ?

Le rêve israélien d’Éric Zemmour

0
Eric Zemmour à Toulon, 6 mars 2022 © Frederic DIDES / SIPA

Comment expliquer que Zemmour défende dans le même mouvement Vichy et Israël ?


Plusieurs articles (et même un livre !) prétendent percer le mystère du judaïsme d’Éric Zemmour et s’indignent de l’obstination de ce juif français à défendre le régime de Vichy et à frayer avec ses nostalgiques comme Jean-Marie Le Pen.

Pour les uns, cette aberration relèverait d’une haine de soi pitoyable, pour les autres d’un machiavélisme électoraliste ou encore d’une propension pathologique au mensonge.

Interviewé sur BFM TV, Jean-Luc Mélenchon expliquait le passéisme de Zemmour par ses origines juives (les juifs, c’est bien connu, vénèrent la tradition, disait-il en substance). Ces analyses plus ou moins bancales éludent un paradoxe de taille : Zemmour est le seul candidat à défendre ouvertement Israël. À rebours des dogmes du Quai d’Orsay (et de l’antisionisme gaulliste), il prône la reconnaissance de Jérusalem comme capitale de l’État juif, reconnaît la légitimité juive sur l’esplanade des Mosquées (mont du Temple) et enterre d’emblée le projet d’État palestinien.

Profond désaccord avec Bernard-Henri Lévy

Nul besoin d’essentialiser Zemmour, voire de le psychiatriser, pour comprendre comment il concilie ses origines juives, ses sympathies sionistes et son adhésion au nationalisme français. Car tout cela participe d’une parfaite cohérence idéologique. Ni juif de service, ni juif de cour, ni juif honteux, Zemmour s’inscrit dans la tradition sioniste d’une certaine extrême droite française.

A lire aussi: Macron/Zemmour: toute une histoire

Le candidat à la présidentielle a livré une clé de compréhension essentielle lors d’un débat télévisé avec Bernard-Henri Lévy, le 15 novembre dernier sur CNews. En réponse au philosophe qui l’accusait de trahir les valeurs du judaïsme, le candidat rétorquait : « Le judaïsme c’est une terre : la terre d’Israël ; un peuple : le peuple juif ; une loi : la loi juive donnée à Moïse. C’est plus proche de Barrès que de Zola. » En convoquant Barrès, Éric Zemmour soulignait à dessein la parenté idéologique entre le nationalisme français et le sionisme politique, et indiquait dans le même mouvement un modèle à suivre.

Le triptyque « terre d’Israël, peuple d’Israël, Torah d’Israël » parcourt en effet toute la Bible hébraïque et imprègne le sionisme moderne, laïque et religieux. On sait depuis Zeev Sternhell que le sionisme travailliste des origines, celui de Ben Gourion et de Katzenelson, relevait bien davantage du nationalisme intégral que du socialisme porté en bandoulière par les pionniers sionistes. En dépit de slogans et de postures universalistes, un nationalisme ombrageux a toujours guidé l’action des dirigeants israéliens, de Ben Gourion à Netanyahou et jusqu’à l’actuel Premier ministre Naftali Bennett, issu du courant sioniste-religieux. L’État d’Israël contemporain exalte toujours la nation, la terre, l’armée et la famille. Un État barrésien en somme, présentant de saisissants points communs avec la France rêvée d’Éric Zemmour.

Les Israéliens goûtent fort peu à la repentance

La dimension barrésienne d’Israël se traduit avant tout par sa politique d’immigration et son code de la nationalité. Depuis sa création, en 1948, le pays n’ouvre ses portes qu’aux seuls individus pouvant revendiquer au moins un grand-parent juif. Cette ascendance suffit pour obtenir automatiquement la nationalité israélienne. En revanche, à l’exception notable des Palestiniens établis en Israël avant 1948 et de leurs descendants (les Arabes israéliens), l’accès à la citoyenneté israélienne reste quasiment impossible pour un non-juif, y compris pour les rares travailleurs étrangers établis de longue date dans le pays. Le strict contrôle des frontières empêche toute immigration clandestine. À la fin des années 2000, l’afflux de quelques milliers de migrants soudanais et érythréens, venus à pied par le désert du Sinaï, avait entraîné la construction d’une barrière infranchissable le long la frontière égyptienne. Cette mesure radicale, décidée par le gouvernement Netanyahou, ne fit guère débat à l’époque alors même que Donald Trump a dû ferrailler pour construire le même type de mur à la frontière mexicaine.

Zemmour, qui exalte les racines chrétiennes de la France, n’ignore sans doute pas que la nation israélienne a puisé l’essentiel de ses symboles dans son héritage hébraïque. L’État a choisi comme emblème le chandelier à sept branches du Temple de Jérusalem, un drapeau frappé de l’étoile de David, le shabbat comme jour de repos hebdomadaire ou encore un hymne national, l’Hatikvah, qui célèbre le retour à Sion du peuple juif après deux mille ans d’exil. Afin d’étouffer dans l’œuf toute tentative de déjudaïsation de l’État, la Knesset a voté en 2018 une loi fondamentale dite « Israël, État-nation du peuple juif ». Au grand désarroi de la minorité arabe (un cinquième de la population du pays), le texte consacre la primauté de l’hébreu comme langue officielle et grave dans le marbre le caractère juif de l’État d’Israël. Là encore, cette loi a suscité relativement peu d’opposition, même parmi la gauche travailliste, par ailleurs surreprésentée au sein de l’élite de Tsahal, le principal pilier de l’identité israélienne. Malgré un service militaire très long (trois ans pour les garçons, deux ans pour les filles), la jeunesse continue de plébisciter la conscription et plus particulièrement l’intégration dans les unités combattantes. Tous les sondages placent l’armée en tête des institutions préférées des Israéliens et on ne compte plus les anciens chefs d’état-major élus aux plus hautes fonctions politiques. Pour en revenir à Barrès, Israël honore chaque année avec ferveur sa terre et ses morts lors du Jour du souvenir et du Jour de l’indépendance. Seules célébrations laïques du calendrier israélien, ces deux journées consécutives mobilisent massivement la population, notamment la jeunesse (hormis les juifs orthodoxes et les Arabes).

A lire aussi: Zemmour pour les nuls

Enfin, à l’instar de Zemmour, les Israéliens goûtent fort peu à la repentance et à la contrition s’agissant des épisodes controversés de leur histoire. Dans les années 1990, un historien de premier plan, Benny Morris, a revisité la doxa de la guerre d’indépendance de 1948 et bousculé le mythe de la « pureté des armes ». Dans des recherches d’une grande rigueur, Morris révélait des exactions commises par des soldats israéliens contre des civils palestiniens et établissait la responsabilité du gouvernement de David Ben Gourion dans l’exode de plus de 700 000 Palestiniens en dehors des frontières d’Israël. Ses travaux, et ceux d’autres « nouveaux historiens », provoquèrent l’émoi des milieux universitaires et d’une partie de la gauche mais n’ébranlèrent pas le grand public. Benny Morris lui-même, dans une célèbre interview au journal Haaretz en 2004, résumait bien le sentiment général en justifiant les expulsions par la radicalité de l’hostilité arabe et la nécessité pour l’État d’Israël naissant de s’assurer une majorité juive sur le long terme.

Israël, rempart de l’Occident

Dans la mouvance nationaliste contemporaine, en France comme à l’étranger, l’amitié pour Israël s’avère souvent indissociable d’une hostilité déclarée envers l’islam et l’immigration extra-européenne. Israël apparaît comme l’un des remparts de l’Occident chrétien comme l’ont souvent exprimé le président ultranationaliste hongrois Viktor Orban, soutien indéfectible de l’État juif, ou l’ancien ministre Philippe de Villiers, fervent partisan de Zemmour. En France, le prosionisme de l’extrême droite a du reste des racines profondes. Antisémite repenti, Barrès, encore lui, observait avec bienveillance le mouvement sioniste. Xavier Vallat, commissaire aux questions juives sous Vichy, rêvait tout haut d’un État juif avec pour capitale Tel-Aviv et se réjouit de la victoire israélienne lors de la guerre des Six Jours en 1967. Idem pour l’écrivain maurrassien Pierre Boutang.

Zemmour marche dans les pas de Barrès, Vallat, Orban, Villiers, Boutang et de tant d’autres nationalistes européens qui voient dans la fondation d’un État juif indépendant la solution à l’antisémitisme et admirent les réalisations du mouvement national juif. Au nom de son nationalisme intégral, Zemmour défend dans le même mouvement Vichy et Israël. Un faux paradoxe à méditer avant d’élaborer des théories fumeuses sur les relations entre le candidat et sa maman juive.

De la misère en milieu enseignant

0
Claire Gourlaouen D.R.

Claire Gourlaouen, jeune enseignante de français et d’histoire en lycée professionnel et candidate à Concarneau aux législatives en juin, a sorti un petit brûlot qui fera peut-être bondir sa hiérarchie.


Dans Les mains sales, Jean-Paul Sartre fait dire ceci à un personnage : « Ce sont les enfants sages, Madame, qui font les révolutionnaires les plus terribles. Ils ne disent rien, ils ne se cachent pas sous la table, ils ne mangent qu’un bonbon à la fois, mais plus tard ils le font payer cher à la société. Méfiez-vous des enfants sages ! ».

Une enfant sage

Air de prof de droite un peu stricte, chemises blanches impeccables à peine compensées par des chaussures à paillettes un peu fantaisistes, Claire Gourlaouen a tout de l’ancienne enfant sage. Il y a quelques semaines, elle m’a envoyé son livre, #Jesuisprof, ouvrage autoédité. Le style est parfois oral, un peu prosaïque, Claire Gourlaouen apostrophe son lecteur en le tutoyant. Elle a un peu trop mis les mains dans le cambouis de l’Education nationale pour multiplier prétéritions et circonvolutions. Dans son livre de 215 pages, elle y dépeint les dysfonctionnements d’une institution qui ne marche plus et la dégradation des conditions des enseignants, visible à l’œil nu, mois après mois, années après années. On ne sait pas si elle fera partie des révolutionnaires les plus terribles mais elle a décidé d’embêter son ministre de tutelle, Jean-Michel Blanquer (qui restera dans l’histoire comme le ministre sous lequel un enseignant s’est fait décapiter en pleine rue). Elle sera par ailleurs candidate en juin prochain aux législatives, sous la bannière Les Républicains, dans son Sud-Finistère natal.

A lire aussi: Tu seras une femme, mon fils

Entrée il y a huit ans dans la carrière, elle a fréquenté douze collèges et lycées d’Île-de-France, de remplacements en remplacements, dans le public comme dans le privé, des écoles primaires dans les beaux quartiers aux établissements les plus coupe-gorge, avant de réussir le CAPLP (le CAPES des lycées professionnels) et de rentrer en Bretagne. En huit ans, elle a assisté, dans l’espace et dans le temps, à la montée spectaculaire de la violence et à l’effondrement du niveau des élèves. La montée de la violence dans l’espace, c’est quand le monsieur du rectorat vient vous voir un jour et vous dit : « On voit aujourd’hui dans Paris des comportements qu’on constatait uniquement dans le 93 il y a dix ans ». L’effondrement dans le temps du niveau scolaire, c’est quand les élèves de terminale de milieu plutôt aisé vous font regretter le niveau des élèves de cités d’il y a cinq ou six ans…

Une hiérarchie qui ne soutient pas les profs

Entre des élèves remuants et une hiérarchie pas toujours à l’écoute de son petit personnel, la source de pénibilité la plus forte pour le corps enseignant ne vient pas forcément de là où l’on croit. Claire Gourlaouen nous dépeint une hierarchie qui pousse le corps enseignant à faire des petits compromis (et compromissions…) tous les jours pour s’acheter une paix sociale fragile. Elle nous dépeint un proviseur sexagénaire, Monsieur Martin (nom modifié par l’enseignante), qui n’avait semble-t-il jamais enseigné de sa vie mais qui s’était retrouvé là grâce à un passage dans un cabinet ministériel. Ancien proviseur d’un lycée qui avait brûlé, il avait poussé loin le concept du « surtout pas de vagues ». Il essaie à un moment de décourager l’enseignante de mettre un zéro sur vingt à un élève : « Vous ne pouvez pas, Madame Gourlaouen, vous placer en dehors du droit ». À force de ruse et d’entêtement, notre Bretonne parvient à imposer sa bulle dans le bulletin.

Le petit-fils de Guillaume Seznec, quand il cherchait à réhabiliter son grand-père, disait : « Quand la tête d’un Breton frappe un menhir, c’est le granit qui se fend ». En breton, Gourlaouen veut dire « homme joyeux ».

A lire aussi: Génération connards

C’est tout un folklore du quotidien que nous présente Claire Gourlaouen. On croise dans son livre une enseignante qui fait sortir ses élèves pour aller faire un ping-pong quand la gestion de classe n’est plus possible, ou un professeur maghrébin qui plaque un élève contre un mur ou le coince dans les toilettes. On sait, grâce à Marianne qui avait publié un entretien édifiant d’Ernest Chénière, principal de Creil lors de l’affaire des élèves voilées en 1989, que quelques notions de karaté et la maîtrise de la clé de bras ne sont pas forcément un luxe dans les établissements scolaires français. Pas spécialement inquiet des conséquences, le professeur maghrébin rétorque au père et au frère du jeune qu’il pourrait toujours retourner au bled en cas de plainte, où la vie de toute façon est moins chère. On repense alors à Myriam, la maîtresse juive du narrateur dans Soumission de Michel Houellebecq, qui finit par s’installer à Tel-Aviv, quand les choses commencent à tourner mal dans le pays, et qui pousse le narrateur à se dire : « il n’y a pas d’Israël pour moi ». Pour Claire Gourlaouen, il y a quand même eu la Bretagne…

Effondrement du niveau en français

Ancienne élève moyenne, à l’aise dans les matières littéraires mais insensible au charme des courbes qui tendent vers l’infini sans jamais l’atteindre tout à fait (l’infini, c’est long, surtout vers la fin), Claire Gourlaouen estime qu’une bonne partie des difficultés des élèves vient de leur manque de maîtrise du français, tous milieux, toutes origines confondus. Pas de mystère : dès le primaire, le nombre d’heures consacré au français n’a cessé de diminuer. Durant mon très court passage dans l’éducation nationale, j’ai le souvenir d’élèves extrêmement curieux, très renseignés sur l’actualité, presque auto-formés sur Internet, mais qui pouvaient conclure un nom commun au pluriel en « -ent » parce que « -ent, c’est la marque du pluriel ».

A lire aussi, Barbara Lefebvre: Creil 1989-2019: du déni à la soumission

À la fin de son essai, l’auteure propose un petit programme, qui sortirait les parents d’élèves des organes de décision d’école et qui réhabiliterait l’écrit, de la dissertation à la dictée en passant par les paragraphes argumentés. Des propositions qui vont sans doute un peu trop loin.

#Jesuisprof

Price: ---

0 used & new available from

Dette «cachée» du Mozambique, l’incroyable retournement

0

Le groupe Privinvest de l’homme d’affaires Iskandar Safa était accusé de corruption massive, dans le cadre de contrats géants obtenus au Mozambique. Le dossier s’est effondré et c’est désormais le gouvernement mozambicain qui est sur la défensive. Avec en arrière-plan, quelques interrogations sur le rôle du FMI.


Le Département de la Justice américain, le Fonds monétaire international, plusieurs organisations non-gouvernementales, la presse anglo-saxonne, Le Monde, Mediapart : il y a un an encore, tout le monde condamnait Privinvest et son patron, le milliardaire franco-libanais Iskandar Safa. Le groupe de construction navale était accusé d’avoir soudoyé des officiels du Mozambique, pour leur vendre à prix d’or des patrouilleurs et des navires de pêche.

La France était directement concernée, puisqu’une partie du matériel vendu sortait des Constructions mécaniques de Normandie, propriété de Privinvest. Pire encore, Privinvest était supposé avoir aidé le Mozambique à souscrire des emprunts en catimini en 2013 et 2014, afin de régler une faramineuse addition de deux milliards de dollars. C’était la « dette cachée » du Mozambique. Un cadre de Privinvest, Jean Boustani, a été incarcéré aux Etats-Unis, de janvier à début décembre 2019 (voir Causeur du 31/01/2020). Sur la base des lois extra-territoriales américaines, le Department of Justice (DoJ) entendait le forcer à collaborer, probablement dans le but de contrer Privinvest, fournisseur d’équipement à vocation militaire, qui n’hésite pas travailler avec des Etats considérés comme inamicaux par Washington.

« L’étau se resserre autour du patron milliardaire Iskandar Safa », titrait Mediapart, dans un article du 11 mars 2021. En réalité, précisément ce jour-là, la cour d’appel de Londres, la High Court, rendait une décision très favorable au groupe Privinvest, en déclarant que les contrats signés au Mozambique n’avaient pas été obtenu par des moyens de corruption… L’hebdomadaire Le Marin, qui suit de près la construction navale, titrait d’ailleurs dans un sens totalement contraire à Mediapart : «Le Mozambique perd une manche contre Privinvest »!

Revers sur revers pour le Mozambique

À cette date, Jean Boustani vivait libre au Liban depuis plus d’un an. Ayant refusé de collaborer avec le DoJ, il a pris le risque d’aller au procès devant un tribunal populaire américain. Au terme de trois semaines d’audience, il a été blanchi de toutes les accusations portées contre lui, début décembre 2019. Le procès a viré à la déroute pour le DoJ, incapable de prouver la corruption, incapable de prouver que le matériel acheté avait été surfacturé, incapable de prouver que le Mozambique avait emprunté des milliards en cachette sur les marchés de la dette souveraine.

À relire : Extraterritorialité du droit américain: coup d’arrêt au droit du plus fort

Innocenté, Jean Boustani était encore sous le coup d’une « notice rouge » d’Interpol, émise à la demande du gouvernement du Mozambique, qui prétendait le juger. Le 25 janvier 2022, saisie par les avocats de Jean Boustani, la commission de contrôle d’Interpol a réexaminé le dossier. Dans une note non-publiée, que Causeur a consultée, cette commission conclut que la demande du Mozambique est infondée : les autorités n’ont pas fourni d’éléments suffisants pour demander l’arrestation de Jean Boustani. La notice rouge a donc été supprimée le 18 février 2022, « en l’absence de description claire de l’implication criminelle alléguée ».

Et ce n’est pas tout. Au moment où Interpol se prononçait, un grand procès entrait dans son cinquième mois au Mozambique. A son ouverture, ce procès a été présenté par la presse internationale en général, et la presse française en particulier, comme un grand moment de catharsis. La vérité allait enfin jaillir, à propos de ce méga-scandale de corruption supposé avoir poussé le Mozambique à la faillite. En réalité, très rapidement, le procès a disparu des pages des quotidiens occidentaux.  Et pour cause. L’histoire vendue aux médias était binaire : les gentils, les méchants; les coupables, les victimes ; la dette officielle, la dette cachée, etc. Les audiences ont ruiné ce scénario. De témoignage en témoignage, il est apparu que l’expression de « dette cachée » n’était pas à prendre au pied de la lettre : les emprunts de la discorde ont été souscrits avec l’accord de dizaines de responsables, y compris le président actuel du Mozambique, l’ex-ministre de la Défense Filipe Nyusi ! Le procès a été tellement accablant pour son gouvernement qu’il a été obligé de procéder à un remaniement ministériel en catastrophe, début mars.

Le procès a par ailleurs laissé en suspens une question importante : le FMI, qui prétend depuis des années avoir « découvert » les emprunts en 2016 seulement, pouvait-il vraiment ignorer leur existence ? Jean Boustani comptait en parler à la cour, car il devait témoigner depuis le Liban par visio-conférence, lors de ce procès. Au dernier moment, la justice mozambicaine a renoncé à l’entendre, sans explication. L’embarras a manifestement changé de camp. Privinvest brûle de donner des explications que la justice ne semble guère pressée d’entendre.

Les magistrats, en revanche, ont entendu le prédécesseur de Filipe Nyusi à la présidence, Armando Gebuza (2005-2015). Il est venu témoigner le 17 février dernier. Lors de son audition, qui a duré une journée, il n’a jamais incriminé Privinvest. Au contraire. L’ex-homme fort du Mozambique a défendu le choix stratégique d’avoir investi des sommes très importantes dans des navires de pêche, mais surtout dans des navires de surveillance, des radars et des drones, le tout fournis par Privinvest. Le Mozambique, en 2013, se préparait à mettre en exploitation d’immenses réserves de gaz off-shore, avec le concours de Total, Exxon, ENI, etc. Le pays devait impérativement renforcer ses capacités de sécurité. Les événements en cours démontrent tragiquement à quel point ces investissements étaient judicieux. Les gisements du Mozambique, dont le monde aurait bien besoin en ce moment, ne sont toujours pas en exploitation, en raison de l’insécurité régnant dans le nord du pays, là où se trouvent les terminaux gaziers en chantier. Total a suspendu ses projets dans le secteur en décembre 2021, en attendant que le calme revienne. Privinvest, de son côté, demande réparation du préjudice subi du fait des accusations portées par le gouvernement du Mozambique devant les tribunaux ou des courts arbitrales, au Royaume-Uni, en Suisse et au Liban. Autant dire que l’affaire n’est pas terminée en ce qui concerne le Mozambique, mais peut-être aussi la France, voire Christine Lagarde. Celle dont le nom circule comme possible Premier ministre en cas de réélection d’Emmanuel Macron était directrice générale du FMI de 2011 à 2019.  Elle a activement contribué à diffuser la thèse de cette dette mozambicaine pas si « cachée » que cela.

OTAN, le retour?

1
Vladimir Poutine est l'invité du sommet de l'OTAN de Bucarest, 4 avril 2008 © AP Photo/Andreea Balaurea/SIPA

L’alliance fondée par les Américains pour défendre l’Europe contre une agression soviétique a raté sa reconversion après la chute du communisme. Au lieu de saisir la main tendue par la Russie au début des années 2000, l’OTAN a multiplié les provocations stratégiques. Les Ukrainiens paient au prix fort trois décennies d’erreurs.


Fin janvier, au début du nouveau pic de tension dans la crise ukrainienne – devenue la guerre d’Ukraine depuis le 24 février –, Washington met en alerte 8 500 hommes et projette 3 000 d’entre eux en Europe de l’Est pour renforcer leurs 68 000 camarades en séjour long de ce côté-ci de l’Atlantique, dans le cadre de l’OTAN. Berlin et Londres lui emboîtent le pas en envoyant chacune quelques centaines de militaires en renfort dans les Pays baltes et en Pologne, où elles arment depuis 2017 des forces de « présence avancée renforcée » – « enhanced forward presence » (« eFP ») dans le jargon otanien. La France prend sa part avec les 300 hommes et 12 chars lourds Leclerc de son groupement Lynx en Estonie. Un contingent symbolique.Pour ne pas être en reste, au moment où il s’envole vers Moscou avec l’intention d’arracher au maître du Kremlin les voies et moyens d’une désescalade à la frontière russo-ukrainienne, Emmanuel Macron annonce l’envoi d’un détachement en Roumanie. Il faut dissuader Poutine pour qu’il plie, explique-t-on alors à Paris, à l’unisson du la émis par Washington. À ce niveau de dissuasion, sourient les experts, c’est de l’esbroufe. La suite l’a prouvé. « C’est nous qui avons fabriqué le Poutine qui vient de reconnaître et d’envahir le Donbass. Nous n’aurions jamais dû en arriver là. Au début de son mandat, le même Poutine avait fait des appels du pied à l’OTAN pour nouer un partenariat, et on l’a ignoré », a rappelé Hubert Védrine lorsque le Kremlin a franchi le Rubicon, le 21 février, en reconnaissant l’indépendance des républiques autoproclamées du Donbass puis, trois jours plus tard, en envahissant l’Ukraine.

A lire aussi : Lucidité à géométrie variable

Ces « eFP » de l’OTAN ont vu le jour à la suite d’une décision prise à l’unanimité de ses membres au sommet de Varsovie de 2016, dans la foulée du précédent pic de tension entre Moscou et Kiev. Un épisode au cours duquel l’OTAN, déjà, avait tout fait pour convaincre les chancelleries et les opinions occidentales que Poutine voulait mâter son ex-satellite avec ses chars. L’OTAN, c’est-à-dire les États-Unis : à Mons, en Belgique, au QG militaire du dernier dinosaure survivant de la guerre froide, le big boss s’appelle le général Tod D. Wolters. Cet officier de l’US Air Force est le patron du commandement américain pour l’Europe (« Eucom »). À ce titre, il occupe le fauteuil du « Saceur », le « commandant suprême des forces alliées en Europe ». Depuis la création de l’Alliance en 1949, il en a toujours été ainsi. Tout passe par celui qui a la haute main sur les opérations et le renseignement. À l’automne 2016, l’ancien chef du renseignement militaire français (la DRM), le général Christophe Gomart, aujourd’hui reconverti dans le privé, avait confié lors d’une intervention à l’École militaire à Paris : « Tous les renseignements en notre possession contredisaient ceux fournis par l’OTAN, ainsi que leurs conclusions alarmistes… »

Prophéties autoréalisatrices

Cinq ans plus tard, le contexte politico-militaire a radicalement changé. Pas un pas de plus en direction de l’Ukraine, ou bien ce sera la guerre, répète Vladimir Poutine à ses visiteurs et lors de ses allocutions publiques au cours des semaines qui précèdent la guerre. À la frontière russo-ukrainienne, la concentration de ses troupes est massive, visible. 170 000 hommes, 1 500 chars, des centaines de batteries d’artillerie, des flopées d’hélicoptères, de chasseurs, de bombardiers. En mer aussi : jusqu’à 80 navires décomptés au large de la Norvège et 140 en Méditerranée orientale à la mi-février. En mer Noire, un lac russe, la marine de Moscou a installé un blocus le long des côtes ukrainiennes. Pendant ce temps, l’Amérique multiplie les livraisons d’armes à Kiev et aux capitales alliées voisines. Sur le ton des prophéties autoréalisatrices, elle annonce que Poutine déclarera la guerre à l’Ukraine le 16 février et l’hôte de la Maison-Blanche lâche à plusieurs reprises que ses soldats n’iront pas se battre en Europe pour défendre le président Zelensky et ses supporters… Chacun sait que l’Ukraine n’étant pas membre de l’OTAN, l’article 5 de sa charte, qui prévoit une obligation de solidarité envers l’un de ses membres attaqués, ne pourrait être invoqué pour se porter à son secours. Et l’ours russe ressort pour de bon de sa tanière, où il hibernait quasiment depuis la fin de l’URSS. Il avait pourtant envoyé des signaux de son réveil avec ses opérations en Syrie et tout récemment au Kazakhstan.

A lire aussi : Russie-Ukraine: le choc des civilisations a eu lieu

« Merci Poutine ! », ironisent ses ennemis. Par son jusqu’au-boutisme – sa « folie », entend-on aujourd’hui chez les dirigeants français –, il a fourni une bonne raison de resserrer les rangs à cette OTAN dont Emmanuel Macron dénonçait encore « la mort cérébrale » en 2019. Il y a trois ans seulement, Donald Trump menace les capitales européennes de s’en retirer si elles n’augmentent pas leur effort de défense. Fin août dernier, chacune constate avec effarement comment Washington, après avoir entraîné ses partenaires dans la très longue et inutile guerre d’Afghanistan (2001-2021), a voulu s’éclipser de Kaboul sans se soucier ni de leur sort, ni du risque de provoquer un immense chaos. « Merci Joe Biden ! » corrigent ceux qui pensent le dirigeant anglo-saxon assez cynique pour avoir instrumentalisé l’OTAN et la Russie, y compris à des fins électorales ; les élections législatives de novembre prochain s’annoncent difficiles pour le camp démocrate aux États-Unis, mais voilà son chef paré des habits de commandant de la coalition occidentale. En jouant la carte anti-russe, l’hôte de la Maison-Blanche s’attire les bonnes grâces des jeunes faucons qui voient la Russie comme l’Union soviétique, et du lobby des industriels de la défense, aux abois après la fin des guerres en Afghanistan et en Irak. En février, à peine les renforts américains ont-ils atterri en Roumanie et en Pologne que Bucarest fait part de son intérêt pour le chasseur F35 et que Varsovie signe le contrat d’acquisition de 250 chars M1 Abraham auprès de General Dynamics ; l’assurance-vie américaine se paie cash.

Les responsabilités américaines (et otaniennes) dans la situation actuelle

Les États-Unis sont « coupables de ne pas avoir accepté le retour de la puissance russe en Europe », accuse l’académicienne aux origines russes Hélène Carrère d’Encausse. « Ils se sont évertués à en faire un État étranger à l’Europe et à le placer sous surveillance. » Machine conçue pour stopper l’armée rouge, l’OTAN ne s’était jamais vraiment remise de la chute du pacte de Varsovie. Elle avait raté sa reconversion, selon la formule du général Vincent Desportes, ancien patron de l’école de guerre. Privée de sa raison d’être, elle demeurait néanmoins un instrument politique aux mains de Washington. Depuis, la Maison-Blanche pilotait en direct son élargissement vers l’Est, bafouant la promesse de George H.W. Bush et de son secrétaire d’État, James Baker, au père de la perestroïka, Mikhaïl Gorbatchev – qui l’a raconté dans ses mémoires. Tout comme les offres de partenariat que lui fit Poutine entre 2000 et 2007. En 1999, elle avait intégré la Hongrie, la Pologne et la République tchèque. En 2004, la Bulgarie, les Pays baltes, la Roumanie, la Slovaquie, la Slovénie. En 2009, l’Albanie et la Croatie. En 2017, le Monténégro et en 2020, la Macédoine. Faire avancer les intérêts stratégiques de l’Amérique : à quoi d’autre sert donc l’OTAN, s’interrogeaient les analystes français critiques avant l’éclatement de la guerre en Ukraine ? Pour plusieurs candidats à la présidentielle (Mélenchon, Le Pen, Zemmour), il était temps de quitter à nouveau le commandement militaire intégré de l’OTAN, pour retrouver la position inaugurée par le général de Gaulle en 1966 ; alliée mais pas inféodée. Nicolas Sarkozy y a mis fin en 2009. Il jugeait que la France, désormais contributrice majeure à ses opérations militaires, devait peser dans ses instances de décision. C’était une opinion assez partagée dans les armées. Comme cadeau de bienvenue, Paris reçoit l’un des trois grands commandements de l’OTAN, celui de la Transformation, basé à Norfolk, aux États-Unis, et pour preuve de sa bonne foi, accroît son effort militaire en Afghanistan.

A lire aussi : La guerre de l’Élysée n’aura pas lieu

En avril 2008, au sommet de Bucarest, on frôle une première fois le drame. La France et l’Allemagne doivent s’opposer frontalement à leur grand allié qui veut formaliser la candidature d’adhésion à l’OTAN de l’Ukraine et de la Géorgie. Coïncidence, l’été suivant, le feu faillit prendre à Tbilissi. Le président pro-américain Saakachvili ordonne une offensive contre l’Ossétie du Sud, sécessionniste et protégée par les troupes russes. C’est Nicolas Sarkozy qui stoppe la main de Poutine. En 2012, les États-Unis franchissent une nouvelle ligne dans la provocation stratégique à l’égard de la Russie. Ils imposent à leurs alliés la construction d’une défense anti-missile balistique en Roumanie et en Pologne. En 2014, éclate à Kiev la révolution de Maïdan, genèse de la guerre d’Ukraine. Moscou accuse les États-Unis d’avoir sponsorisé ce coup d’État afin d’accélérer l’ancrage du pays à l’Union européenne, puis à l’OTAN, selon la mécanique bien documentée des révolutions de couleur dans les Pays baltes. La diplomate Victoria Nuland, chargée de ce dossier dans les administrations Obama et Biden, a reconnu publiquement que son pays y avait « investi au moins 5 milliards de dollars ». Brandir le scénario d’une adhésion de l’Ukraine à l’OTAN était une folie, les deux monstres sacrés et frères ennemis de la géopolitique américaine : le républicain Henry Kissinger et le démocrate Zbigniew Brzezinski, d’origine polonaise, décédé en 2017, étaient tombés d’accord. Le Kremlin, jugeaient-ils, ne tolérera jamais que l’Alliance prenne pied dans son jardin stratégique, et il se braquera. Nous y sommes.

Rencontre entre le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, et le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, Bruxelles, 16 décembre 2021 © JOHN THYS / AFP

Échecs militaires répétés

Depuis la chute du Mur, l’OTAN affiche à son compteur deux opérations sur le sol européen. Celle qui, de 1995 à 2004, a mis fin au conflit entre les Serbes, les Bosniaques et les Croates en Bosnie-Herzégovine, dans lequel l’ONU avait été humiliée. La seconde, qui viola la résolution de l’ONU (ce que nous reprochent les Russes quand on les accuse d’avoir violé le droit dans le Donbass), pour faire la guerre aux Serbes du Kosovo en 1999, dont le bilan est peu reluisant. Sous le parrainage de l’Amérique a pris racine au coeur de l’Europe un État notoirement mafieux et islamique. Depuis, l’action et les résultats de l’OTAN sont encore plus maigres. L’ISAF a appuyé l’opération américaine « Enduring Freedom » en Afghanistan, qui vient de se solder par le retour des talibans au pouvoir à Kaboul. En Libye, en 2011, elle soutient la guerre franco-britannique contre Kadhafi, dont les secousses ont déstabilisé tout le Sahel. Actuellement, l’OTAN apporte une petite contribution à la formation des troupes irakiennes. Au passage, cette alliance accélère la standardisation et l’interopérabilité des armées européennes. Mais à quel prix ! soulignent le général Desportes et d’autres experts critiques. Les armées françaises ont dû se résoudre à intégrer les doctrines de l’Alliance, façonnées par la culture stratégique américaine, où le concept de destruction est central et en opposition avec notre culture politique de la guerre. Si l’impératif d’interopérabilité se justifie aisément d’un point de vue technique, expliquent les experts, il ne doit pas servir à dissimuler des « finalités inavouables » : hier, la réduction d’un modèle d’armées complet et résilient ; aujourd’hui, la préférence pour les interventions en coalition, où l’on perd son autonomie d’appréciation et de décision.

A lire aussi : Un chef des armées doit avoir une stratégie et celle de Macron n’est pas claire

Et les intérêts français et européens?

Pour nombre d’experts, la sortie du commandement intégré de l’OTAN est une posture politique qui engendrerait plus d’inconvénients que de gains, quand il suffit à la France d’exercer son indépendance politique, comme elle l’a fait en 2012 en se retirant unilatéralement d’Afghanistan. La guerre d’Ukraine fournit une nouvelle opportunité à Paris d’imposer sa vision, celle d’une OTAN européenne, qui sait à la fois dissuader sans provoquer et dialoguer. Fin février, les États-Unis ont annoncé l’envoi de 8 000 hommes supplémentaires face aux Russes. Avec la mobilisation générale de l’Alliance contre Poutine, la France se retrouve avec eux en première ligne face à l’Est. Depuis le 1er janvier, nos forces armées ont pris le tour d’alerte pour fournir les éléments terrestres et aériens de sa force de réaction rapide. C’est le Corps de réaction rapide France (CRR-Fr), l’état-major de l’armée de terre basé à Lille, qui pilote le déploiement des premiers éléments d’urgence : 200 hommes supplémentaires dépêchés dans le Pays baltes, un bataillon de 500 chasseurs alpins en Roumanie. Le CRR-Fr est taillé pour commander la montée en puissance de 20 000 hommes en trente jours et de 40 000 à terme. À Lyon-Mont Verdun, le centre de conduite des opérations aériennes gère de son côté les opérations dans la troisième dimension, en particulier la patrouille de chasseurs affectée au ciel polonais et les quatre appareils français en alerte permanente. En mer, c’est la Royal Navy qui coiffe la montée en puissance.

Poutine est-il tombé dans le piège que lui tendait l’Amérique, et qui a ressuscité l’OTAN, ou bien assistons-nous à l’écriture d’une nouvelle page de l’histoire des rapports de forces ? Les Européens se mobilisent pour défendre l’Ukraine. En réponse, le maître du Kremlin fait ce qu’il avait dit qu’il ferait : il vient de hausser d’un cran l’alerte de ses forces nucléaires. Les prochaines semaines seront capitales pour la paix en Europe. À Washington, c’est « silence radio »…

Débat politique: c’était mieux avant!

1
Philippe Bilger D.R.

Pourquoi ne sait-on plus débattre ? À vrai dire, j’ai bien conscience d’être mauvais juge pour répondre à cette question car je suis capable d’apprécier même les échanges politiciens les plus échevelés en me réfugiant dans l’analyse de la forme quand le fond est décevant. Pourtant je vais tenter de m’affronter à cette interrogation – formulée dans les Vraies Voix du 11 mars, sur Sud Radio – en mentionnant les causes à la fois immédiates et profondes de ce sentiment de morosité médiatique partagé par beaucoup.

D’abord on a le droit de soutenir que c’était mieux avant. Plus de tenue, de courtoisie apparente, plus de cruauté subtile.

Ensuite on a le devoir de distinguer la plupart des débats des confrontations de candidats en perte de vitesse qui ont besoin, l’un et l’autre, de se montrer sous un jour destiné à contredire l’image qu’on a d’eux généralement. L’exemple récent est le dialogue, sans cesse haché, entre Valérie Pécresse et Eric Zemmour. Celui-ci ne l’a pas « massacrée » contrairement au pronostic de Renaud Muselier qui n’est plus à une indélicatesse près. Si, pour certains, il n’a pas été bon, cela tient aux circonstances particulières qui ont motivé sa réalisation.

Valérie Pécresse et Eric Zemmour invités au 20 heures de TF1, débat animé par Gilles Bouleau et Ruth Elkrief, 10 mars 2022 © Laurent VU/SIPA Numéro de reportage : 01064496_000003

Pour dépasser cet épisode, un certain nombre de raisons qui conduisent à ne pas s’arrêter à la surface des choses expliquent pourquoi le passé était moins déprimant en matière de dialogue politique.

A lire aussi, Martin Pimentel: Face à Zemmour, Pécresse décoche toutes ses flèches

Je ne suis pas sûr que la présence d’un ou de deux animateurs soit de nature à faciliter la qualité des échanges. Leur volonté d’encadrer ceux-ci constitue plus une gêne qu’une chance pour les interlocuteurs qui seraient parfaitement capables, avec un avertissement préalable, de se comporter comme des adultes responsables si on laissait la liberté et la spontanéité gouverner leurs propos.

Une pugnacité en spectacle, au risque de la grossièreté

De plus, il me semble qu’aujourd’hui il s’agit moins d’exprimer des idées et des convictions que d’afficher une personnalité pour le pire ou le meilleur. Il faut montrer au téléspectateur qu’on a de la pugnacité, jusqu’à la grossièreté parfois. Pensons à Jean-Luc Mélenchon qui s’est fait une spécialité, alors qu’il maîtrise si bien l’oralité, d’une forme insultante. Qu’on se rappelle ses exclamations avec Eric Zemmour ou, il y a bien longtemps, quand pour la première fois il a rencontré sur un plateau Marine Le Pen ! Le mépris suintait.

Il faut aussi constater qu’on ne sait plus écouter l’autre, qu’on n’a qu’une envie : celle de proférer son discours tout préparé, et de démontrer par des interruptions constantes à quel point on est grossier, donc accordé à l’air du temps.

A lire aussi, du même auteur: De l’habileté du président-candidat

Peut-on faire l’impasse sur le délitement de notre éducation, de notre culture et de notre langage qui permettaient hier des échanges d’autant plus redoutables sur le fond que la forme en était impeccable ? On pouvait tout se dire parce qu’on savait comment le dire. Je crois profondément que la déliquescence de ces qualités intellectuelles et du savoir-vivre élémentaire représente le ressort le plus important de la dégradation des échanges médiatiques. Qu’on s’arrête une seconde sur les blogs et les réseaux sociaux, notamment sur Twitter, on pourra constater cette calamité qui se généralise: faute de savoir répliquer au fond, on use d’une forme honteuse, on se « paie » le contradicteur sur un mode absurdement personnel au lieu d’échanger avec lui. La dérive insupportable d’un monde qui constitue ses clashs vulgaires telles des avancées et se flatte de ce dont il devrait avoir honte.

Une dérive inéluctable?

On pourra encore aujourd’hui devenir le témoin, le téléspectateur passionnés de débats de courtoisie et de qualité. Je suis sûr qu’entre les deux tours, au mois d’avril nous en aurons un de ce type mais le reste du temps ? Va-t-on devoir se contenter d’une absence totale de curiosité pour la pensée de l’autre, d’attaques personnelles, de piètres argumentations visant plus à caricaturer son opposition qu’à manifester son intelligence et sa maîtrise de soi?

Je regrette d’autant plus cette dérive qu’elle n’est pas inéluctable. Tout est dans nos mains, dans nos esprits. Cela aurait au moins pour mérite de rapprocher un peu le citoyen des politiques et de combler, par une décence et une finesse restaurées, le gouffre entre l’idéal et le réel, entre la tenue qu’on attend par principe de ceux qui gouvernent ou s’opposent d’un côté et, trop souvent, sa déplorable absence de l’autre. Peut-être faut-il accepter le triste constat que ne plus savoir débattre est peut-être le triste signe qu’on n’aime plus cette preuve indiscutable d’une démocratie apaisée ?

Libres propos d'un inclassable

Price: ---

0 used & new available from

Et si l’espoir venait des anciennes!

0
Rétromobile, le salon pour les amoureux de voitures anciennes, se tiendra du 16 au 20 mars 2022 Parc des expositions de la Porte de Versailles D.R.

Le Salon Rétromobile dédié à la voiture de collection ouvrira ses portes du 16 au 20 mars au Parc des Expositions de Paris


Dans un monde qui part à vau-l’eau, les raisons d’espérer sont minces. Entre élections en capilotade et conflits armés, le citoyen fait le dos rond. La déprime le guette. Le repli le guide. L’angoisse est son destin. Passera-t-il le printemps 2022 ? Le pessimisme, ce mal français que certains appellent aussi lucidité, et qui gangrène notre espace vital, est inscrit dans nos gênes. Nous avons beau le combattre, il revient toquer, sans cesse, à notre esprit, tel le malin, insidieux et dévorant.

On ne croit plus en rien, ni à la politique, ni au marché libre, encore moins aux frontières intangibles, au contenu de notre assiette ou à notre culture autrefois éclairante. Notre cadre de pensée a du plomb dans l’aile. Nous aurions tant besoin d’un nouvel Appel, d’une voix qui, au-delà des partis et des coteries, nous montrerait enfin le chemin à suivre. L’espoir renaît étonnamment dans un domaine qui fut relégué à son spectre le plus folklorique, un brin méprisé par les élites et les idéologues de papier.

Facel-Vega et château de Versailles

L’automobile de collection sentait le cambouis et le monde d’avant ; pépé bricolant sa Traction dans son garage et les sorties passéistes du dimanche entre copains fleuraient bon la déviance réactionnaire. Cet air de province et de permanence qui a toujours débecté les progressistes lessiveurs de mémoire. Eh bien, les mentalités évoluent lentement mais sûrement vers une reconnaissance de notre patrimoine roulant.

À lire aussi, du même auteur: Pourquoi aime-t-on tant critiquer «La Nouvelle Vague»?

Nous criions depuis si longtemps dans le désert que Facel-Vega et le château de Versailles, Panhard et la Sainte-Chapelle forment un même combat, la reconnaissance et la préservation de nos joyaux éternels. Plusieurs signes, ces dernières semaines, nous poussent à croire qu’un autre avenir est possible pour les voitures anciennes que celui de la casse. Sauvons-les de la destruction ou pis de l’effacement des mémoires ! Ce crime serait impardonnable. On entrevoit une liberté de circuler, espérons sans contraintes ou complications, et une prise en considération récente des pouvoirs publics.

Dérogation pour les voitures de collection

Ne nous emballons pas, les forces de résistance sont tellement puissantes et considèrent la « bagnole » comme elles la qualifient fort désobligeamment, d’espèce à éradiquer. Nuisible et décadente. Qu’il faut même aller jusqu’à protéger les jeunes générations de cette vision obscène, d’une production automobile jadis variée et esthétiquement désirable. Si nos enfants venaient à apprécier les lignes d’une Citroën DS ou d’une Jaguar Type E, leur vertu en serait pervertie à jamais. Ils seraient perdus pour la planète. Prenons acte du fait que le ministre des Transports ait parlé, avec justesse et une certaine solennité, d’« un patrimoine inestimable, industriel et technique, économique, social, culturel aussi » à protéger. Et que les efforts de la Fédération Française des Véhicules d’Époque (FFVE) semblent porter leurs fruits. « À la demande du Premier ministre, les présidents des agglomérations concernées par la mise en place des ZFE-m ont été invités par un courrier du ministre délégué chargé des Transports auprès du ministre de la Transition écologique, M. Jean-Baptiste Djebbari, à mettre en place une dérogation locale pour les véhicules disposant d’un certificat d’immatriculation de collection » s’est félicité leur président.

À lire aussi: Causeur #99: Poutine détruit l’Ukraine et flingue la présidentielle

En clair, il devrait être possible de rouler prochainement dans les ZFE (Zones à Faibles Émissions) des grandes métropoles françaises avec un véhicule immatriculé en carte grise collection.

Rétromobile: histoire et émotions

Cette bonne nouvelle s’accompagne d’une autre perspective réjouissante inscrite au calendrier. Rétromobile revient à la Porte de Versailles, du 16 au 20 mars. On n’y croyait presque plus. Entre annulation et report, la pandémie n’aura pas été tendre avec nos anciennes et les organisateurs d’événements. Cette 46ème édition, d’habitude programmée début février, lancera avec un peu de retard la saison des réjouissances mécaniques. A Rétro, il y a tout pour satisfaire votre curiosité, la présence des clubs de marques, des constructeurs, des marchands, des maisons de ventes aux enchères, des centaines de cartons d’archives, des jouets par milliers et même des pièces détachées.

C’est le rendez-vous des collectionneurs qui osent vivre leur passion au grand jour. Il y en aura pour tous les goûts et toutes les bourses. Le musée de la Gendarmerie Nationale exposera plusieurs modèles aux infinies variations de bleu, Renault fêtera les 50 ans de son irrésistible R5, Lamborghini dévoilera une sculpturale Countach LP 500 dessinée par Marcello Gandini, Citroën reviendra sur la lignée prestigieuse des véhicules chers à nos présidents de la République et le Musée des blindés de Saumur débarquera avec ses chars ! Si vous aimez l’Histoire et l’émotion, la culture populaire et la beauté stylistique, ne manquez donc pas Rétromobile !


À vos billets ! https://www.retromobile.fr/visiteurs/Infos-pratiques/Vos-billets-pour-le-salon

Le mot « race » restera-t-il tabou?

0
Manifestante américaine, Washington, novembre 2020 © Yegor Aleyev/TASS/Sipa USA / SIPA

Alors que l’Occident a choisi depuis longtemps la voie du métissage – nettement préférable au racisme du passé – , la révolution racialiste peut faire craindre un « printemps des races ». On peut s’en inquiéter, ou pas. Analyses.


Depuis la Seconde Guerre mondiale, la race [1] est un tabou. Associée aux horreurs du nazisme, elle a été extirpée du champ politique et intellectuel. Ensevelie sous les ruines des idées mortes, elle est le composant radioactif par excellence dont il convient de se tenir à bonne distance. 

Retournement de situation

Les choses sont en train de changer. Elles ont déjà changé à vrai dire. La fameuse Diversité, chantée sur tous les plateaux de télévision, signe le retour camouflé de la race dans les cœurs et les esprits.  Sauf que désormais la race blanche est synonyme de repentance, et les autres races sont associées aux traumatismes de l’esclavage et de la colonisation. L’une est perçue avec suspicion, les autres avec empathie. Les races sont donc de retour et la hiérarchie des races aussi. 

A lire aussi, du même auteur: Le grand remplacement tuera la diversité du monde!

Ce retournement est présenté sous les meilleurs auspices possibles, puisqu’il est question de corriger les inégalités et de lutter contre les discriminations. On recommence donc à classer les gens selon leur appartenance à une race, pour des « bonnes raisons ». On remet la couleur de la peau au premier plan alors que nous avons eu collectivement tant de mal à juger les individus selon les seuls critères du mérite et du caractère.

La race est désormais omniprésente. Dans les panneaux publicitaires de la RATP, sur les écrans de Netflix et dans les défilés de mode : toujours la même mise en scène du couple interracial, toujours le même acte d’accusation à l’égard du « privilège blanc ». 

Sandrine Rousseau y met du sien

Même l’écologie s’y met. Sandrine Rousseau a comparé récemment faire de la politique avec ses semblables à « faire de la politique dans des groupes du Klu Klux Klan ». Hallucinant !

Dans un registre plus positif et moins « pathologique », souvenez-vous de l’extase qui a saisi l’Occident à la nouvelle de l’élection de Barack Obama, premier président noir des Etats-Unis. Sans attendre de voir les résultats de sa politique, un prix Nobel lui a été décerné, parce qu’il est noir (à vrai dire métis). Heureusement, Obama a été un bon président, démontrant des qualités intrinsèques bien plus nobles et décisives que la pigmentation de sa peau. 

L’obsession pour la race est si puissante qu’elle évoque l’obsession pour le sexe qui imbibait le monde de la publicité au tournant des années 2000. A l’époque, pour vendre une bouteille d’eau minérale, il fallait recourir à des allusions grivoises. De nos jours, pour faire la même chose, il faudrait célébrer la créolisation et s’essuyer les pieds sur le suprématisme blanc.

Nous assistons à un retour du refoulé. Ou plutôt à un véritable Printemps des Races. Faut-il s’en désoler ou bien s’en réjouir ? Mon cœur balance.

Si le racisme est ignoble, l’existence du fait racial me semble couler de source. Il est possible peut-être de tout recommencer et de rebâtir l’antiracisme comme un humanisme et non comme un négationnisme. Un humanisme embrasse l’homme tel qu’il est, ce qui inclut sa race. Un négationnisme consisterait à nier l’existence même du fait racial.

Un concept mouvant

Mais, qu’est-ce que la race veut dire ? Voilà un concept bien difficile à cerner.

Chez certains, la race est synonyme de peuple (au XIX° siècle, on parlait de « race française », contrepoint à la « race allemande »), chez d’autres la race relève de la civilisation ou encore de la couleur de peau.

A lire aussi, Jérôme Blanchet-Gravel: Tout doit-il forcément être pluri, multi ou poly quelque chose?

L’ancien leader politique angolais, Jonas Savimbi (1934-2002), a eu des paroles très sages sur la question de la race, en se référant à la négritude. Il disait en somme que la négritude « apporte des valeurs culturelles qui garantissent une identité propre aux peuples africains ou d’origine africaine, pour qu’une fois mis en relation avec d’autres cultures, ils ne soient pas absorbés par elles, mais bien au contraire qu’ils s’enrichissent à leur contact et leur transmettre leurs propres valeurs. »

Selon moi et m’inspirant librement de Savimbi, je dirais que la race est un rappel, un ultime rappel, porté à même le corps dans notre rencontre inéluctable avec les autres civilisations. La race nous rappelle que d’autres nous ont précédés, qu’ils ont eu des succès et des échecs dont nous sommes, en quelque sorte, les dépositaires. Ils ont eu à régler des problèmes spécifiques (à un environnement, à un continent) et ils l’ont fait ensemble sur la longue durée, sur la très longue durée même. Leur histoire ne nous oblige pas, on peut la poursuivre ou pas. La race nous informe tout simplement que nous ne sommes pas seuls. Si nous le voulons, nous pouvons tendre l’oreille et écouter les voix, les cris et les murmures de ceux qui nous ont précédés et engendrés. On y trouvera certainement des enseignements qui nous rendront utiles à autrui et dans le contact avec autrui : c’est ce que propose Savimbi avec son concept de négritude. On peut aussi décider de composer une symphonie avec d’autres voix, d’autres cris et d’autres murmures : c’est le principe du métissage.  

Avoir conscience de ce fait, mais ne pas s’y enfermer ?

Dans tous les cas, la race est là pour baliser le chemin. Elle dessine en pointillés des permanences, bonnes ou mauvaises, mais qui sont les nôtres. Elles ne nous emprisonnent pas, elles sont juste là sous nos pieds comme une rivière souterraine. Si nous voulons boire son eau, il suffit de creuser un puits. Si nous voulons boire à une autre source, toute la responsabilité nous en incombe. Il n’y a pas de bon ou de mauvais choix. L’essentiel est d’être conscient de ce que l’on fait. Et pour cela, il faut savoir qui nous sommes, chacun à titre individuel. 

Tenez, moi, je suis un Arabe. Je ne suis pas Berbère et encore moins Turc. En moi, que je le veuille ou non, se bousculent les poèmes épiques des grands poètes sémites et les stances du livre sacré de l’Islam. Mis devant un bédouin d’Irak, je reconnais spontanément un frère. Je vois l’invisible : cette séquelle clandestine laissée par l’émotion de la fuite dans le désert, chassé de chez soi par la loi du plus fort ou par la perfide intrigue. Quoi que je fasse, ces sons étouffés et ces images brouillées forment le fond du fond de mon inconscient. Très bien, je reconnais ces « passagers clandestins », je leur rends hommage, et j’avance. Je leur parle parfois, ils ne me répondent presque jamais, mais savoir qu’ils m’entendent me fait du bien. Et je crois qu’ils ne m’en veulent pas trop d’avoir choisi la voie du métissage. 

Le Berbère, lui, entend une autre « musique d’ambiance » dans sa tête. Le Turc aussi. Le Slave également. Et tant mieux ! C’est ça la Diversité ! 


[1] Le Larousse : Ancienne catégorisation de l’espèce humaine selon des critères morphologiques ou culturels, sans aucune base scientifique et dont l’emploi est au fondement des divers racismes et de leurs pratiques. (Face à la diversité humaine, une classification sur les critères les plus immédiatement apparents [couleur de la peau surtout] a été mise en place et a prévalu tout au long du xixe siècle. Les progrès de la génétique conduisent aujourd’hui à rejeter toute tentative de classification raciale chez les êtres humains.)

La Révolution racialiste, et autres virus idéologiques

Price: ---

0 used & new available from

Mon père, le Maroc et moi: Une chronique sociale

Price: ---

0 used & new available from

Repentance sauce hollandaise

0
Combattants indonésiens pendant la révolution © Wikimedia Commons

Les Pays-Bas ont contrôlé un grand nombre d’îles en Asie du Sud-Est de 1800 à 1945: elles étaient regroupées sous le nom d’Indes orientales néerlandaises. En 1945, ces dernières proclamèrent leur indépendance en prenant le nom de République d’Indonésie. Les Pays-Bas reconnaitront cette indépendance en décembre 1949, après une période de conflit armé.

En 2022, de nombreux Néerlandais se révoltent contre les tentatives de réécriture de l’histoire de la guerre d’indépendance indonésienne. En effet, certains sont bien décidés à imposer une vision manichéenne nous présentant des révolutionnaires indonésiens irréprochables. René ter Steege, comme beaucoup de ses compatriotes, ne compte pas rester passif…


Le journal NRC (quotidien néerlandais) avait rarement reçu autant de lettres indignées sur un seul sujet, à savoir les exactions commises dans les Indes orientales néerlandaises, lors de la guerre d’indépendance indonésienne, principalement contre les Blancs.

L’objet de l’ire fut la supposée dimension « woke » d’une exposition ouverte mi-février au Rijksmuseum d’Amsterdam [1]. L’expo, qui s’intitule Revolusi ! (visible jusqu’au 5 juin 2022 [2]) couvre la période chaotique et sanguinaire entre 1945, date à laquelle les occupants japonais capitulèrent, et 1949, quand la colonie obtint son indépendance sous le nom d’Indonésie. Époque pendant laquelle de jeunes révolutionnaires massacrèrent non seulement des Néerlandais, blancs ou de sang-mêlé, mais aussi des « collabos » ou considérés comme tels, comme des Moluquois et des Chinois. Les estimations des morts varient entre 5 000 et 30 000. Orgies de violence que les centaines de milliers de Néerlandais d’origine indonésienne connaissent sous le nom de « bersiap » [3], cri de guerre malais pour « soyez prêts! ».

Le mot de la discorde

Quel ne fut pas le tollé après la rumeur selon laquelle le Rijksmuseum avait rayé le mot bersiap de l’exposition, de peur de heurter la sensibilité « décoloniale ». Car pour certains militants ce mot aurait des connotations racistes, dépeignant les révolutionnaires comme de sauvages sanguinaires, vêtus de haillons ou à moitié nus, armés de sabres et de sagaies.

A lire aussi : Télévision: multiculturalisme forcé aux Pays-Bas

Le Rijksmuseum avait déjà vexé des visiteurs avec une exposition sur le rôle des Hollandais dans la traite des Noirs par le passé. Exercice d’auto-flagellation, selon certaines critiques. Cette fois-ci, le directeur du musée, Taco Dibbits, avait hâte de tuer un second esclandre dans l’œuf. Il a reconnu qu’un historien indonésien, co-organisateur de l’exposition, avait effectivement demandé à ce que le mot bersiap soit supprimé, mais qu’il avait répondu par la négative à cette requête. Fin de la polémique ? Le directeur aurait-il agi d’une manière analogue sans cette vaque d’indignation ? Il est permis d’en douter.

Une « communauté » prête à se mobiliser

De plus, les indignations ne se limitent pas à quelques nostalgiques nonagénaires de l’époque coloniale. Il s’agit essentiellement des enfants, des petits-enfants et autres descendants de ces rapatriés d’Indonésie des années 1940-1950, qui clamèrent haut et fort que rayer le mot bersiap revenait à rayer la souffrance de leurs ancêtres. Ils fustigèrent l’idée que seuls les Indonésiens avaient souffert, que les Blancs étaient tous des « colons » privilégiés qui avaient peut-être eu ce qu’ils méritaient. Quel que fût leur âge, leur couleur de peau, sensibilité politique ou statut social, la mal définie mais vaste communauté des Indos [4] se souleva. Que leur courroux émanât d’une fausse rumeur n’en amoindrit pas l’authenticité.

Dans sa chronique dans le journal Het Parool d’Amsterdam, l’écrivain Theodor Holman rappela comment sa mère « à la peau laiteuse » et sa sœur « métisse » furent libérées d’un camp de détention japonais pour être immédiatement attaquées par des révolutionnaires. Pour échapper à ces derniers, elles furent contraintes de se tourner vers leurs anciens geôliers, qui seuls, pouvaient les mettre à l’abri. Il y a pléthore d’histoires de ce genre chez les Indos.

A lire aussi: Pays-Bas: jugée trop blanche, Marieke Lucas Reineveld renonce à traduire l’œuvre de Amanda Gorman

Combien sont-ils aux Pays-Bas ? Au moins un million, sur une population de 17 millions, selon une estimation jugée modeste. Personne n’est capable d’avancer un chiffre exact, tant la définition d’un Indo reste floue. Ce qui est certain, c’est que la littérature néerlandaise serait impensable sans l’apport d’auteurs « indo ». Un roman autobiographique récent (De Tolk van Java, non-traduit en français) a ainsi comme toile de fond la guerre d’indépendance, que les Pays-Bas, sortis exsangues de la deuxième guerre mondiale, tentèrent vainement de mater. Son auteur, Alfred Birney, y décrit les cruautés auxquelles se livrèrent tant les insurgés que les militaires bataves.

Un passé qui a du mal à passer aux Pays-Bas… mais pas en Indonésie

Le Premier ministre néerlandais lui-même, Mark Rutte, est aussi marqué par le passé colonial: son père fut interné dans un camp des occupants japonais sur l’île de Java. Mark Rutte s’excusa récemment auprès de l’Indonésie pour les exactions commises par des militaires néerlandais avant l’indépendance. Cruautés documentées à satiété par des chercheurs néerlandais, dont le rapport fut publié en pleine révolte contre le supposé wokisme du Rijksmuseum.

L’Indonésie n’avait pourtant rien demandé à Monsieur Rutte, ayant tourné la page coloniale depuis longtemps. Certains intellectuels indonésiens savent même gré aux colonisateurs d’antan d’avoir unifié l’immense archipel décousu.


[1]. Musée national néerlandais, situé à Amsterdam et consacré aux beaux-arts, à l’artisanat et à l’histoire du pays.

[2]. Voir le site rijksmuseum.nl/revolusi

[3] . Bersiap est le nom donné par les Néerlandais à la phase violente de la Révolution nationale indonésienne. Le mot indonésien bersiap signifie « préparez-vous » ou « soyez prêt » en indonésien. La période a duré d’août 1945 à décembre 1946.

[4] . Descendants de colons Néerlandais expulsés d’Indonésie (ex-Indes Néerlandaises), entre 1945 et 1965, qui vivent de nos jours surtout aux Pays-Bas.