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Avec Arnold Toynbee, la question d’Occident vue de l’Asie mineure

Avec Arnold Toynbee, la question d’Occident vue de l’Asie mineure
Embarquement de saint Paul par Claude Gellée, dit « le Lorrain » (détail), 1655. DR.

Idée de question pour une boîte sondagière qui n’aurait que ça à faire en ce moment : à quel auteur associez-vous le terme de civilisation ? Nul doute que *** rallierait la plupart des voix. 

Quelques-unes se porteraient peut-être sur l’historien britannique Arnold Joseph Toynbee (1889-1975). Une phrase de lui brilla un temps dans le palmarès réacosphérique des citations à tout faire. C’était à propos de la fragilité des dites civilisations avant tout due à un vice interne [1]. Les plus lucides ou les plus renseignés s’avisèrent cependant de la difficulté qu’il y avait à récupérer un auteur dont le renom de son vivant n’a eu d’égal que l’intensité des diverses controverses qu’il a suscitées (en plus de celle qui est liée au sujet qui suit, il y eut entre autres plus tard des reproches sur son traitement du peuple juif et de façon plus générale une interrogation sur le sens religieux de sa pensée de l’histoire). Son nom finit par ne plus être prononcé sur la Toile plus que d’habitude, d’autant qu’en France il est à ma connaissance peu traduit. D’après les encyclopédies, la rédaction de son maître-ouvrage ambitieux aurait commencé il y a cent ans, tandis qu’un texte était publié à chaud sur les suites du traité de Sèvres, lequel valut en quelque sorte plus tard à l’auteur de perdre la chaire de grec moderne et d’histoire byzantine qu’il avait inaugurée à l’université de Londres.

L’expérience qu’a Toynbee du conflit est directe. Il séjourne en Turquie en tant que correspondant du Manchester Guardian. Après avoir été pendant la Grande guerre un des compilateurs des premiers témoignages concernant ce qui fut appelé plus tard le génocide arménien, il rend compte de ce à quoi il assiste sur la côte occidentale de l’Anatolie : « une conflagration particulière [particular clash] au sein d’une vaste interaction entre civilisations ». Le système développé par A Study of history est presque en place, même sans sa grammaire complètement déployée — on voit s’esquisser le thème du “challenge & response” à l’arrière-plan de l’évolution interne des empires byzantin puis ottoman, dont les centres de gravité sont tour à tour sur leurs rives européenne ou asiatique suivant la qualité du risque qui y est couru et de la réponse qui lui est donnée. Les civilisations qui sont dites interagir sont trois : l’occidentale, la proche-orientale et la moyen-orientale ; les différences entre elles sont de degré et non de nature ; toute forme particulière que prend leur interaction est contingente et donc évitable (en plus des violences dénoncées, l’historien trouve les déplacements de populations réciproques regrettables) ; le nœud particulier du drame qui les confronte alors tient à l’illusion dans lesquelles elles sont sur leurs rapports respectifs et sur elles-mêmes.

Au fait, si ce n’était pas assez clair : pour Toynbee, et il n’est pas seul dans cette vision restrictive de ce qui est appelé Occident, la Grèce relève de l’aire proche-orientale. Peu importent ou presque les désignations des civilisations ; Toynbee n’en justifie pas le choix. Ce sont les plus neutres possible parmi l’offre courante en géographie, simple indication de divers degrés d’éloignement jusqu’à l’aire extrême-orientale. Il s’agit surtout d’éviter les supposés continents, dont l’auteur dit que ce sont des « fictions sans aucune relation avec une réalité géographique ». C’est donc bien une entreprise de recomposition de l’espace (et du temps, par une périodisation partiellement alternative) que lance Toynbee, c’est-à-dire de la façon dont l’Occident voit le globe, d’où le titre de son essai (La question d’Occident en Grèce et en Turquie) renversant l’intitulé habituel des leçons de l’époque (“question d’Orient”).

L’illusion qui est cœur du drame de 1919-1921 s’exprime de façon très concentrée dans une note adressée précédemment (11 janvier 1917) par les puissances de l’Entente au président Wilson sur leurs buts de guerre. Parmi eux figure l’« expulsion de l’empire ottoman hors d’Europe tant il s’est montré radicalement étranger à la civilisation occidentale ». Le télescopage entre la distinction de deux civilisations et celle d’un supposé continent avec ce qui lui est extérieur est déjà en soi un drame. Il se double de ce que Toynbee juge une obstination à ne pas voir, à travers les différences tangibles entre civilisations, les transferts bel et bien en cours de l’une à l’autre : le nationalisme jeune-turc et sa phraséologie, plus largement divers aspects de la modernisation technique de l’administration et de l’armée ottomanes, sont précisément une marque d’occidentalisation, mal accompagnée d’autres emprunts qui pourraient en modérer les effets indésirables.

Or, c’est une question de désir. De même que l’historien ne dédouane pas plus l’empire ottoman des atrocités commises contre les civils arméniens et grecs qu’il ne tient le compte exclusif des crimes commis lors du débarquement grec à Smyrne, il ne néglige pas la façon dont la Porte s’est accrochée à son rôle califal, c’est-à-dire a cultivé sa différence, comme l’État grec moderne a cultivé son arrimage à l’Occident en repoussant dans une ombre maudite son passé byzantin et en se complaisant dans l’idée d’une Renaissance d’après l’antique, celle-là même qu’avait jadis imaginée l’Occident à son seul profit.

L’antiquité est censée être toujours là. La vénération pour l’histoire produit en fait un raccourci anhistorique, typique de ce que Toynbee appelle « romantisme politique ». Tous les acteurs politiques du moment passent leur temps à méditer sur les ruines, Toynbee plus que d’aucuns, qui ouvre la seconde partie de son essai, de fait écrite en premier, sur une immanquable description d’Éphèse dans une très belle prose ; mais la plupart de ses contemporains usent des ruines en s’en croyant les habitants ou les représentants vivants d’un monde vivant, en vertu du « pouvoir magique de suggestion » qui réside dans les mots tels que “Grecs” ou “chrétiens” même si cela n’affecte pas tout le monde avec la même intensité : « Sir Arthur Balfour, dont l’appréciation de la Grèce ancienne est plus terre-à-terre que celle de M. Lloyd George, s’est sans doute amusé de la métaphore des “harmostes” grecs modernes gouvernant “l’Ionie” ».

Une passion immédiate, l’irritation devant la négligence ou la confusion des esprits entichés du sujet, rend le bref essai de 1922 brutal. Un certain ton pincé se retrouve dans maints passages de la vaste fresque commencée alors ; mais les raisonnements s’y font plus doux. Une matière plus étendue et variée, la dilatation des rythmes formés de l’alternance entre essors et déclins, loin de faire oublier que le Levant est la terre d’élection de cette réflexion sur l’articulation entre les mondes qui se succèdent, se fondent ou entrent en contact, permettent d’y mieux accueillir finalement cette continuité qui semblait, au début de l’investigation, caractériser plus l’espace que le temps, le substrat (les habitants de la Turquie descendent peu des nomades d’Asie centrale, est-il murmuré aux diplomates) que les formes (noms revêtus selon les flux et reflux des civilisations).

Il paraît que les religions, dans les derniers volumes d’A Study of history, se voient conférer un plus grand poids dans la caractérisation des entités étudiées que ce n’était le cas dans les premiers. Nul doute que cela inciterait aujourd’hui à l’exploration de l’œuvre de Toynbee, surtout si on ajoutait que l’accent mis sur les civilisations devait d’après lui réduire la part trop grosse prise par les autres divisions de l’humanité qui avaient ou qui ont, wokisme aidant, de nouveau cours… à moins bien sûr que la vogue floue du mot civilisation ne tienne à un refus d’apprécier la pertinence de la notion et de ses contours.

The Western Question in Greece and Turkey

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[1] « Les civilisations meurent par suicide, non par meurtre » NDLR.


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Professeur et écrivain

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