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Michel H. en habit vert ?

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Et si l’écrivain entrait à l’Académie française…


Depuis quelques semaines, Michel s’est fait doubler par une enquête sur les EHPAD et une guerre en Ukraine. Un signe de son déclassement ? Même s’il ne caracole plus en tête des meilleures ventes, son magistère n’est pas près de s’essouffler. Il y a toujours lui et les autres. Tous les écrivains, à la traîne, poussifs, jaloux, envieux, ridicules, ressassant leur insuccès, ne supportant pas la force d’attraction de cet édenté sulpicien, lui reprochant son style famélique et sa suprématie commerciale, son cirque permanent et ses vérités obsédantes, sa parka grasse et ses cheveux épars, ses éclairs de lucidité et sa provocation bon marché, sa hantise victimaire et son fado intérieur, son génie créateur et sa roublardise comique.

Pop culture et tragédie antique

Tous les invisibles ne lui pardonnent pas l’emprise psychologique qu’il a sur le moral des Français. Sonnés et immobiles, les autres écrivains observent ce spectacle et déclarent forfait. A quoi bon insister dans l’écriture ? Michel a un moteur dans le pédalier, il carbure au superéthanol comme les dragsters des pistes lisses. Il puise son inspiration chez Huysmans et Castorama, réussissant l’amalgame de la « pop culture » et du tragique antique, étrange point de contact entre un détachement fécond et un populisme abrasif. Comment le concurrencer ? Faudra-t-il, un jour, voter une législation anti-trust spécifique à son œuvre, afin de laisser une chance (minime) aux autres participants de concourir à une quelconque rentrée littéraire ? La discrimination positive est en voie de déferler dans le monde des lettres, comme ailleurs. Le progressisme a horreur des individualités farouches.

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Pour l’heure, Michel résiste aux injonctions contradictoires et on le réclame ardemment sous la Coupole. Il est le baromètre et la pression atmosphérique de notre pays. C’est un tout, un cercle rond impénétrable, l’offre et la demande, notre civilisation en déshérence et notre absolutisme nigaud, notre miroir et son reflet blafard, notre mouise incommensurable et l’envie cependant de danser sur nos cendres encore fumantes. Michel a tout compris de nos travers et de nos misères.

Il en est l’épistolier régulier depuis trente ans. Visionnaire, ce poète à la prose désarticulée a senti qu’une grande lassitude morale avait emporté notre nation. Il en ferait son lit et son crédit. Il a anticipé nos mouvements de désagrégation, la lente chute d’un peuple éclaté, actant la fin des espérances idéologiques et des mirages économiques. Des milliers de lecteurs lui ont donné quitus, partageant son sombre constat sur une déroute collective. Sa mécanique rythmique n’a pas fini d’être étudiée par des intellectuels dépassés. Peu importe qu’elle soit vénérée ou raillée par les critiques, elle touche en plein cœur du débat culturel.

Burlesque foireux

De « l’émotion du langage parlé » chère à Céline, Michel a échafaudé une « émotion rentrée », à la répétition entêtante et au burlesque foireux. Au début de sa carrière, sa sécheresse en a surpris plus d’un. Les amoureux de la phrase chaloupée et ruisselante furent désarçonnés. Je me souviens surtout de ses premières apparitions à la télévision, au siècle dernier. Son charisme éclata en quelques répliques suspendues dans l’air. Sa gueule hallucinante comme le chantait Jean Ferrat dans Les Tournesols s’imposa à nous.

A relire: Discours de réception de Thomas Morales à l’Académie française

Sans trucage, avec un art inné de la mise en scène et déjà, une logique éditoriale redoutable en mouvement, il impressionnait par son intelligence du jeu médiatique et la clarté de ses réflexions. Son errance avait pourtant quelque chose d’hypnotique. D’emblée, les stylistes lui reprochèrent une absence de chair. Sa métronomie était à part. Chez ce mystique, ce n’est pas la phrase seule qui séduit par sa brillance, c’est l’enchaînement addictif qui sédimente son texte. Je comprends le désarroi de mes confrères face à un tel raz-de-marée. Michel attire la lumière et l’épée lui irait si bien au teint.   

Anéantir

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Le jardinier ou la modernité

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Et si le jardinier était le dernier résistant aux folies de l’époque? La preuve par Karel Capek et Philippe Lacoche.


En retard, en retard, je suis en retard !
Lapin, Alice au pays des merveilles.

L’année du jardinier (1929) du romancier Karel Capek est une promenade poétique de janvier à décembre dans la vie d’un jardinier : ses techniques, ses lubies, ses craintes, ses rêveries… Le jardinier lit des manuels de jardinage, achète des graines, ramasse dans les rues l’engrais des chevaux, veille sur ses arbres, collectionne les variétés de fleurs, célèbre le soleil et le ciel, cultive sur ses mains les premières callosités du printemps, vit avec les saisons, enrage quand la gelée se dépose sur son jardin. Toute sa vie est aspirée dans ces rituels répétitifs ; il exécute des gestes sans âge ; le temps qu’il habite est le temps cyclique du monde donné, avec ses vicissitudes naturelles. N’allez cependant pas croire que l’existence de ce maniaque reclus en sage grec ne vous concerne pas : en vérité, ce jardinier parle de vous. De nous. Des Modernes.

Douceur contre dead lines

L’année du jardinier est douce. Teintée d’optimisme et de réjouissances simples. Lui n’est jamais en retard. Il a toujours une avance sur le calendrier. Il ne connait ni l’affairement ni la rentabilité. Il a tout son temps, qui est la matière de son œuvre. Parfois, il se prend à rêvasser en contemplant l’étendue de son terrain de jeu :

« J’ai planté quelques bouleaux en me disant : « Ici, ce sera un boqueteau de bouleau ; et dans ce coin-ci se dressera un énorme chêne centenaire. » Et j’ai planté un petit chêne, et deux ans ont passé déjà et ce n’est pas encore un énorme chêne centenaire, et mes bouleaux sont loin de former un bosquet centenaire, où viendraient danser les nymphes. Bien entendu, j’attendrai encore quelques années ; nous, les jardiniers, nous avons une infinie patience. (…) Nous vivons en quelque sorte en avance sur le présent : quand nos roses fleurissent, nous pensons qu’elles fleuriront encore mieux l’année suivante ; et dans une dizaine d’années, ce pin minuscule sera un arbre ; si seulement j’étais plus vieux de dix ans ! Je voudrais voir déjà à quoi ressembleront ces petits bouleaux dans cinquante ans. (…) Chaque année apporte davantage de croissance et de beauté. Dieu soit loué, nous aurons bientôt un an de plus. »

De notre côté, l’année des Modernes est brutale. Enferrée dans les échéances (« dead-lines »), dans les urgences et hautement capitalisée. Le temps est devenu pour nous une force tyrannique. Les heures imposées de travail en journée, les pointeuses à l’entrée des bureaux, l’actualité médiatique increvable et sa pulvérisation de réclames commerciales, le rythme des transports et celui, millimétrique, des réseaux sociaux (eux-mêmes pulvérisés). Notre concentration émiettée s’étiole. Et, toujours en retard, nous ne sommes plus propriétaires du temps de nos existences.

Par un heureux hasard, un petit roman est venu répondre, à la fin de l’année 2021, au livre de Karel Capek. Mares et Jardins, Chroniques du pêcheur-jardinier, de Philippe Lacoche.

Le personnage est un de nos contemporains, placé en temps de confinement. Pourtant le jardinier de Lacoche se met à ressembler comme deux gouttes d’eau à celui de Capek. À répéter les mêmes gestes ancestraux, à retrouver la même lenteur attentive et souveraine. Il « bêche, retourne la terre, avec calme et attention. Ses gestes sont plus lents qu’à l’habitude. Soudain, à la faveur d’une motte de terre retournée, un corps étranger se met subrepticement à briller sous le soleil printanier de quinze heures. Il se baisse ; c’est une coquille de moule. Elle est belle ; on dirait un petit bijou ».

Presque un siècle sépare les deux jardiniers. L’un est advenu dans l’entre-deux guerres, l’autre émerge sous le règne du coronavirus. Pourtant ils sont frères. Entre eux, il n’y a aucun choc de génération. Si leurs chemins venaient à se croiser, ils n’auraient guère besoin de se parler pour aller boire un verre de cidre à l’ombre du pommier : car semblablement ils sont de l’autre côté de la modernité. L’un par passion, l’autre par défaut. Habitant le même jardin, ils habitent en même temps la même lenteur et la même contemplation du monde. Ils habitent en fait la même année, posée sur la même terre. Celle, précisément, que nous avons désertée.

Une école du temps

Aucun de ces deux courts romans ne fait l’éloge d’une vie d’ermite. Ils donnent à rêver à l’ordre supérieur des « priorités », pour employer utilement le langage managérial. C’est à dire du lieu de la souveraineté propre, individuelle. Car finalement c’est bien moins le temps lui-même qu’il s’agirait de reconquérir que l’art de son usage, l’organisation entre les espaces libres et les espaces dédiés, les territoires prioritaires de nos existences qui nous ont échappé depuis l’ère industrielle et dont on attend inconsciemment le retour car nous ne sommes pas tous capables de vivre dans la sagesse du jardinier.

L’année du jardinier de Karel Capek (Éditions de l’Aube)

L'année du jardinier

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Mares et Jardins, Chroniques du pêcheur-jardinier de Philippe Lacoche (Les Soleils Bleus éditions)

Mares & Jardins: Chroniques du pêcheur-jardinier

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Néo-boucher, c’est un métier

Comme d’autres secteurs, la boucherie se réinvente. Et quand un architecte et un financier décident de passer du bureau au billot, ça donne, au cœur de Paris, « Viande Viande » !


On marche rue Saint-Martin, et soudain, au numéro 206, on voit une drôle de galerie d’art. En vitrine, un tableau – L’Enlèvement d’Europe – trône devant un grand rideau de velours rouge. On lève encore un peu la tête et on lit : « Artisans bouchers ». Ce n’est donc pas une galerie ! On se décale de quelques centimètres pour apercevoir l’intérieur, et c’est effectivement un boucher qui travaille une pièce de bœuf sur le billot. Qu’est-ce que c’est encore que ça… ils ne savent plus quoi inventer ces Parisiens ! se dit-on alors. Craignant l’arnaque parisiano-bobo-snobinarde, on trace son chemin. Et puis cette curieuse boucherie reste dans un coin de votre tête, elle vous intrigue. Elle est quand même drôlement belle ! Après tout… qu’est-ce que je crains à aller acheter une bavette ? Alors, on y va le lendemain ! Les deux bouchers sont jeunes et très éloignés de l’idée qu’on se fait de la profession. Mais lorsqu’ils s’attaquent à un morceau de viande ou qu’ils se mettent à en parler, on comprend que ce n’est pas une blague. De retour à la maison, un aller-retour à la poêle, une fourchette à la bouche… la viande est exceptionnelle. C’est décidé : c’est mon nouveau boucher !

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Édouard Haguet a 34 ans et Adrien Quennepoix, 28. L’un financier, l’autre architecte, ils décident il y a quatre ans d’abandonner ce à quoi ils avaient consacré leurs études et leur début de carrière pour se former au métier de boucher. Leurs motivations : un besoin de liberté, de concret, d’impact positif direct sur la vie des gens et une réelle attirance pour la viande. Ils s’engagent dans une formation express d’un an à l’école nationale de la boucherie, c’est là qu’ils se rencontrent. Ils poursuivent leur apprentissage chez différents bouchers dont certains de renom, comme le célèbre Yves-Marie Le Bourdonnec, puis en mai 2021, ils ouvrent Viande Viande !

Boucherie 206 rue Saint-Martin, 75003 Paris

Leur volonté première : vendre une viande d’excellence et travailler en direct avec des éleveurs qu’ils ont rencontrés. « Nous ne sommes pas une boucherie de débit qui va commander à Rungis 25 filets de bœuf et 35 rumstecks. On commande à nos éleveurs des demi-carcasses et ensuite, face à elles, on réfléchit à la manière de les découper, de les sublimer, de transformer certaines parties en charcuteries, à la façon de tout mettre en valeur, même les parties les moins demandées et qui ne sont pas forcément les moins bonnes. Dans un lot, on doit tout utiliser. Notre logique est qu’on ne peut pas avoir tous les jours de l’onglet en vitrine par exemple. Déjà, lorsqu’on reçoit une demi-carcasse, nous ne sommes même pas certains d’avoir le côté où se trouvera l’onglet ! Avoir de l’onglet tous les jours, qui est un morceau rare, nous obligerait à en acheter ici et là, donc à renoncer à la relation directe avec nos éleveurs. ».

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Haguet et Quennepoix ne blaguent pas sur la traçabilité et connaissent leurs fournisseurs, ainsi que les conditions de vie et d’abattage des bêtes qu’ils reçoivent. Leur bonheur est d’être le lien entre celui qui élève l’animal et celui qui le mange. Ils sont fiers de pouvoir dire d’où vient telle ou telle bête à leur clientèle, de raconter qui est le paysan qui a travaillé dur pour fournir cette viande de qualité. « C’est un tel plaisir de savoir que nos clients ont passé un bon moment à table grâce à notre travail, de participer à une aventure qui commence à la campagne, chez des paysans exceptionnels, et qui se termine dans un moment de convivialité autour d’une assiette. À la fin de la journée, nous sommes souvent épuisés, car c’est un métier physique, mais tellement fiers. »

Leur quête de la viande parfaite passe aussi par la case maturation, et ce temps de repos occupe leur attention : « On s’inscrit dans une tradition de la boucherie française, notamment dans le domaine de la découpe. Mais nous réfléchissons aussi aux possibilités que nous donne la viande, et notamment à la maturation qui offre de grandes nuances gustatives. »

Boucherie 206 rue Saint-Martin, 75003 Paris

Nos deux compères mettent leurs solides cerveaux au service de la boucherie ! Leurs études ont façonné leur esprit et leur manière de penser, on le voit au premier coup d’œil à leur boutique de la rue Saint-Martin. L’architecture est signée par Adrien Quennepoix lui-même : beauté clinique, sobre et austère. Carrelage rose pâle au sol, inox sur les murs, et surtout, un merveilleux billot central sur lequel on découpe la viande sous les yeux du client, et autour duquel on discute comme au comptoir ! Au fond, la chambre froide où les carcasses sont en suspend et à vue ; c’est encore un tableau. « Quand on a pensé la boutique, on voulait ce billot central pour s’y retrouver autour avec nos clients. Quant à la chambre froide, c’est une partie importante de notre métier, c’est là qu’on y fait maturer nos viandes. On voulait en faire profiter tout le monde. On a voulu une boutique esthétique, mais aussi très technique. Une boucherie, c’est avant tout du froid, des zones de travail, un outil facile à nettoyer et efficace. Je n’ai fait que mettre en valeur ces caractéristiques principales », raconte le boucher-architecte.

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Le résultat est en effet assez radical car, ici, on ne cache pas la mort. Les carcasses exposées nous rappellent que ce sont bien des animaux que nous allons manger. En plein cœur de Boboland, ça pourrait presque passer pour une provocation !

Quoi qu’il en soit, pour nos néo-bouchers, le pari est réussi. C’est très beau, c’est très bon. Le cochon vient des Landes, le bœuf de Charente, de l’Aisne, du Lot et du Pas-de-Calais… et la volaille de Vendée. Allez, pour vous mettre l’eau à la bouche, je vous recommande quelques réussites de la maison : les échines de cochon fermier magnifiquement persillées, les saucisses au couteau maison, les côtes de cochon de Biscaye, les côtes de bœuf maturées soixante jours et les savoureuses pintades fermières de Challans ! Bon, je file, ma bavette va refroidir.

«Numéro deux»: ils sont passés à côté du rôle de leur vie

En 1999 un casting est organisé en Angleterre pour trouver le jeune garçon qui va interpréter le rôle du jeune Harry Potter. On ne sait pas alors que ce sera un succès mondial phénoménal. Des centaines d’acteurs furent auditionnés. Finalement, il n’en resta plus que deux. Le dernier roman de David Foenkinos raconte l’histoire de celui qui n’a pas été choisi…


David Foenkinos s’était penché sur le destin de manuscrits rejetés, stockés par un bibliothécaire dans le fin fond du Finistère, dans Le Mystère Henri Pick, livre adapté au cinéma en 2019, avec Fabrice Luchini dans un rôle à mi-chemin entre Bernard Pivot et François Busnel. Dans Numéro deux (Gallimard)roman sorti en janvier, l’auteur s’est intéressé cette fois-ci au sort du jeune garçon qui a failli devenir Harry Potter dans la saga cinématographique. 

Si le personnage de Martin Hill a été dans une large mesure inventé (jusqu’à son nom), il a bien existé un jeune Anglais passé d’un cheveu à côté du rôle, à la fin des années 90. 

Dans Match Point, Woody Allen avait utilisé la métaphore de la balle de tennis qui tape la ligne blanche sur le dessus du filet et qui met de longs millièmes de seconde à se décider de quel côté du court tomber. Le personnage principal du film, grâce à quelques coups de chance, parvenait à dissimuler le meurtre de sa maitresse et pouvait reprendre son existence bourgeoise dans les faubourgs de Londres. Numéro deux est aussi un livre sur le hasard ; mais plutôt dans sa version qui fait mal les choses. 

Le petit quelque chose en plus

Jeune franco-britannique, Martin Hill a tout juste dix ans dans l’Angleterre de la fin des années 90. Dans l’ombre de Tony Blair et des Spice Girls, couve un succès littéraire mondial. Pour l’instant, Harry Potter n’est pas encore Harry Potter. Pour l’auteure, J.K. Rowling, la balle de tennis finit par rebondir du bon côté du court après douze refus d’éditeurs. Le livre attire l’attention de l’assistante d’un jeune producteur de cinéma londonien. Peu décidé à lire cette histoire d’orphelin volant sur un balai magique, celui-ci finit par se laisser happer par le texte et se résout à l’adapter au cinéma. Bientôt, un casting voit défiler tout ce que la perfide Albion compte de gringalets à lunettes rondes. Seuls deux candidats ont vraiment retenu l’attention : Daniel Radcliffe et Martin Hill, fils d’un inventeur sans inspiration et qui traînait sur les plateaux de cinéma avec son père accessoiriste. Il n’y a pas la ligne droite de Longchamp qui sépare les deux jeunes aspirants acteurs mais d’un rien, pour un « petit quelque chose en plus », le destin va mobiliser Daniel Radcliffe pendant une bonne décennie de tournages, tandis que Martin Hill n’aura plus qu’à trainer son amertume entre deux trains entre Londres et Paris, où sa mère est partie s’installer. 

A la sortie du bureau du producteur, l’amertume du jeune Martin Hill n’est donc pas modeste. Harry Potter aurait pu être la sympathique réussite d’une rentrée littéraire, et un joli succès de cinéma. Malheureusement pour le jeune garçon, la saga va devenir le phénomène planétaire de toute la décennie suivante. En ces années 2000, le globe entier est devenu déraisonnable et on est assuré de rencontrer une image, un logo du jeune sorcier anglais à toutes les intersections de l’infini. Martin Hill va développer une sorte de phobie sociale, redoutant de croiser son alter ego de papier, se repliant sur lui, tombant malade à chaque sortie d’ouvrage ou de film. Parti vivre chez sa mère en France après le décès de son père, le répit est de courte durée avant que la déferlante ne gagne ce côté de la Manche. Pas évident d’éviter le personnage de J.K. Rowling, bientôt présent partout, depuis les colonnes Morris jusqu’aux tubes de dentifrice Colgate. Il n’y a que quelques jours de vacances au Groenland, au milieu de l’immensité blanche, avec la certitude de n’y croiser personne, qui offrent un appréciable répit à l’adolescent. Si, propose David Foenkinos, « la vie humaine ne se résume peut-être qu’à ça, une incessante expérimentation de la désillusion, pour aboutir avec plus ou moins de succès à une gestion des douleurs », pour Martin Hill, les choses ne vont guère s’arranger, entamant deux décennies dépressives et solitaires. Le lecteur de Numéro deux se laisse entraîner dans la dépression du jeune garçon, qui succède au désenchantement placide de son père après le départ de son épouse : « Qui était Harry Potter, en revanche, John n’en avait pas la moindre idée. Depuis que Jeanne était partie, il ne suivait plus les informations. Il était complètement passé à côté du phénomène. C’était sa femme qui, auparavant, faisait infuser le réel dans la famille. À présent, il n’y avait plus de raisons de prêter attention à l’actualité. Il arrivait même à John d’imaginer que son esprit était resté bloqué en 1992 ou 1993, coincé quelque part entre deux jours heureux ».

Quelques losers magnifiques à travers les âges

Peu d’idées folles ne passent pas par la tête du malheureux héros de ce livre. Pas même l’idée de tuer l’autre, histoire de lui prendre sa place ! Dans Rosemary’s Baby, Guy Woodhouse accepte de passer un pacte avec ses sorciers de voisins (tiens, encore des sorciers) pour récupérer une place d’acteur, à condition que son épouse se fasse mettre en cloque par le diable lui-même. Faute de voisins sorciers, Martin Hill n’ira pas jusque-là. 

David Foenkinos évoque aussi quelques destins parallèles à Martin Hill. Celui du doubleur de David Radcliffe, victime d’un accident de quidditch (discipline évoquée ici par le camarade Martin Pimentel), et resté tétraplégique depuis. Comme quoi, il y a peut-être d’autres numéros deux de David Radcliffe encore plus mal lotis… Celui aussi de Pete Best, le cinquième Beatles, qui avait quitté le groupe quelques semaines avant que celui-ci ne connaisse le succès, et a été ensuite regardé par chaque passant de Liverpool comme le loser magnifique de la ville. On repensera aussi en lisant Numéro deux aux six de mai 1998, ces six joueurs de l’équipe de France écartés à la veille de la Coupe du monde, alors que le pays s’apprêtait à vivre un fol été de football. Cet épisode avait été raconté par Karim Nedjari dans La Nuit des Maudits. Hormis le plus jeune, Nicolas Anelka, dont Martin Hill est fan, aucun d’entre eux ne retrouva vraiment l’équipe de France, certains prétextant des blessures pour ne pas avoir à retourner dans le château de Clairefontaine, qui vaut bien celui de Poudlard.

Numéro Deux

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De la démocratie et autres fariboles

Violemment attaqué par certains commentateurs sur ce qui leur apparaissait comme une prise de distance vis-à-vis de l’Ukraine et une condamnation molle de la Russie, Jean-Paul Brighelli élargit le débat : sommes-nous bien aptes à juger de régimes qui n’ont rien à voir avec le nôtre — si tant est que nous soyons nous-mêmes en démocratie ?


En toutes choses il faut remonter à l’origine : la démocratie a été instaurée par de minuscules États grecs vers le Ve siècle av. JC. Elle supposait une participation générale des citoyens, ce qui excluait les femmes, les métèques (qui étaient nés hors les limites de la cité, qu’ils soient Grecs ou non) et les esclaves. Soit les 9/10ème de la Cité.

Et encore, en limitant ainsi la représentativité, les démocraties n’étaient pas à l’abri de populistes — on disait alors « démagogues » — ou de dérives mortelles. Voir ce qu’en dit Aristophane dans les Cavaliers ou dans l’Assemblée des femmes.

Les citoyens athéniens, dans une économie servile, étaient des oisifs qui pouvaient consacrer à la politique l’intégralité de leur temps. Et pourtant, ils n’étaient guère plus éclairés que nos contemporains Si, Démosthène n’avait pas été là…

La démocratie athénienne est par ailleurs une démocratie directe : chacun voit ce que vote son voisin, puisque cela se fait en public. Et n’importe quel citoyen peut demander le bannissement de tel ou tel homme politique qui lui déplaît. Un processus si instable qu’au premier affrontement avec Sparte, qui était un système royal bicéphale, la démocratie athénienne a volé en éclats.

Montesquieu préfère les républiques aristocratiques, où quelques individus éclairés guident la plèbe. Démocratie et oligarchie sont à ses yeux deux perversions majeures de l’idée républicaine.

Notre génie national…

C’est pourtant sur ce modèle démocratique que s’est constituée la Ière République, en 1792 : les révolutionnaires étaient imbibés de références antiques, à l’époque. Le vote à main levée, en particulier, permet d’identifier les opinions de chacun — et éventuellement de les sanctionner, selon le tarif unique de la guillotine. 

Le modèle n’a pas survécu à l’arrivée de Bonaparte — tout comme la IIème République n’a pas survécu au coup d’État de Napoléon III.

C’est que la France est tout ce que vous voulez, sauf un pays démocratique. Elle est éminemment royaliste, et la Constitution de la Vème République n’est qu’une adaptation, par un disciple de Maurras, des principes royalistes à un régime présidentiel. On prête d’ailleurs à Macron, s’il est réélu, le désir d’imposer une réforme constitutionnelle pour renforcer cet aspect présidentiel — conformément au génie national. 

A lire aussi: Enfin un ennemi, un vrai!

J’attribue une bonne part de la désaffection vis-à-vis du processus électoral au sentiment de nos concitoyens qui jugent insuffisante la royauté potentielle des candidats. Les couvertures des magazines, en 2017, présentant Macron en Napoléon IV ont bien tenté de pallier ces béances, mais elles ont persisté. Et aucun des candidats de dimanche n’est à la hauteur des aspirations à la monarchie. Je n’en veux pour preuve que la façon quelque peu dérisoire dont chacun se réclame de De Gaulle, dernier souverain incontesté : rappelez-vous les pages que chaque semaine le Canard enchaîné lui consacrait sous le titre « la Cour », présentant le président de la République en perruque louis-quatorzième. Nous vivons dans la fiction féconde de « l’homme providentiel ». 

Les pays slaves veulent des tsars

Chaque pays a des tendances profondes qu’il faut connaître avant de décider à sa place. L’importation de démocraties dans les pays de l’Est ou dans les pays arabes était une très mauvaise idée — et il n’en subsiste que des parodies, que ce soit en Russie ou en Chine, avec un président à vie, en Ukraine avec des coups dÉtatt successifs, ou avec des « hommes forts » dans les pays moyen-orientaux qui se sont offerts un « printemps arabe » pour mieux mettre en place des leaders indéboulonnables. Sans compter ceux qui attendent la venue du Mahdi… Daesh n’a dû son succès local qu’à la croyance selon laquelle les divers « califes » qui l’ont dirigé, Abou Omar al-Baghdadi ou Abou Bakr al-Baghdadi, étaient des envoyés de Dieu.

Ceux qui n’admettent pas ce poids de l’Histoire et de la tradition sont tout simplement acculturés.Éliminerr par exemple Saddam Hussein ou Khadafi était une erreur très dommageable, les « raïs », comme on dit, étaient des gages de stabilité. En Irak le pouvoir chiite a rapidement offert une solution de remplacement adéquate — au grand dam des Américains. En Libye, les factions s’affrontent pour décider qui sera le calife, et déstabilisent toute l’Afrique. Encore bravo à ceux qui au nom de la « démocratie » ont détruit le bel équilibre qui régnait alors — par la force.
Erdogan a bien compris que les Turcs demandaient un pacha. Qu’il en ait l’envergure est une autre question — même s’il se montre fort habile dans la crise russo-ukrainienne.

C’est si vrai qu’en avril 2008, « au sommet de l’Otan à Bucarest, l’Allemagne s’est prononcée contre le lancement du processus d’adhésion de l’Ukraine et de la Géorgie, position partagée par le président Sarkozy, estimant qu’il ne s’agissait pas de démocraties assez stables » (in Huffington Post). Je le crois bien : les pays slaves veulent des tsars. Poutine joue le rôle avec délectation, Zelensky en est la parodie. Et Viktor Orban est tellement tsar que la Commission européenne, prévoyant sa réélection triomphale, avait préparé avant les résultats hongrois les « mesures de rétorsion » qu’elle vient de dégainer.

A lire ensuite: OTAN, le retour?

L’exportation du principe démocratique dans des pays peu faits pour lui provoque immanquablement des désordres. L’Afrique en paye le tribut depuis les indépendances des années 1960. Le Moyen-Orient est déstabilisé : les incursions russes ou américaines en Afghanistan ont assez prouvé que ni les uns ni les autres n’avaient étudié l’histoire de ce pays tribal. Quant aux « pressions » que nous exerçons, à chaque visite d’Etat en Chine, pour que ce pays à empereurs se démocratise, elles sont juste de la poudre aux yeux médiatique. XI Jinping, après Mao, est le continuateur de Qin Shi Huang (IIIème siècle av. JC), le bâtisseur de la Grande Muraille et le maître des soldats de terre cuite de son mausolée.

La démocratie libérale, horizon indépassable ?

On n’impose pas à un pays des mœurs politiques contraires à son histoire. C’est comme ça que l’on provoque des émeutes, des révolutions, ou pire, des guerres. L’OTAN suppose dans son organisation même que toutes les « démocraties » qui l’ont rejointe fonctionnent sur le modèle américain. Comment voulez-vous que des Slaves s’y reconnaissent — ou même le tolèrent ? OU la France, qui a toujours renâclé devant cette alliance imposée d’outre-Atlantique ?

Il faut être américain pour croire que la démocratie libérale est l’horizon politique indépassable de l’espèce humaine. La Hongrie et quelques autres ont inventé la démocratie « illibérale », qu’on nous présente comme un monstre horrible, alors qu’elle n’est que la conséquence d’erreurs de jugement. 
Je sens bien que j’offre le flanc à la critique. Mais l’Histoire évolue si lentement que l’implantation de démocraties dans des pays qui ne le souhaitent guère ne peut que dysfonctionner. Et ce n’est pas en imposant à la Russie des sanctions qui nous frappent au premier chef qu’on poussera les Russes à changer de régime : à la rigueur, ils remplaceront Poutine par un dirigeant encore plus impérial.

Pourquoi je ne fête plus le carnaval

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Difficile de se marrer avec le politiquement correct ! Même les mardis sont maigres


Il y a quelques semaines, ma compagne me montrait des photos de son enfance. Parmi ces souvenirs charmants, un cliché pris lors d’un carnaval la montrait déguisée en bohémienne, au milieu d’autres enfants aux accoutrements plus pittoresques les uns que les autres. Sous l’effet d’une innocente nostalgie, je me pris à attendre l’édition 2022 du carnaval en France pour m’adonner à nouveau avec malice aux plaisirs du déguisement.

A Mardi-Gras, chacun peut être ce qu’il veut l’espace d’une journée ! Quoique…

Attention à l’appropriation culturelle !

A la réflexion, je me dis que son déguisement de bohémienne, en partie réalisé avec des robes trop grandes de sa mère, relèverait aujourd’hui du crime d’appropriation culturelle (vous savez, ce truc valable si Leonardo Dicaprio incarnait Nelson Mandela au cinéma, mais inexistant quand Idris Elba incarne un dieu nordique dans « Thor : Ragnarok »).

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Impossible donc de m’adonner au whitewashing en m’appropriant un quelconque personnage réel ou imaginaire issu d’Afrique. Attention aussi au classique déguisement d’Amérindien, de Mexicain, ou encore d’Asiatique : même s’ils se vendent visiblement bien (il reste encore trop de beaufs racistes adeptes du déguisement), ils sont malvenus auprès des gendarmes tatillons du vivre ensemble ! Quant à la coloration de la peau pour un effet réussi, je n’y pense même pas : le blackface est une violence morale insoutenable, comme l’a encore expérimenté Gérard Darmon il y a quelques mois, lui qui prétendait se grimer en Othello.

Qu’à cela ne tienne : il reste plein de déguisements possibles !

Pas de spécisme !

Je pense alors au traditionnel travestissement d’animal : un lion à crinière, un ours velu, une vache cornue… que choisir ? J’opte pour le lion, savourant déjà la confection des grandes dents et de la queue qui traînera majestueusement derrière moi. Pris d’un enthousiasme tout enfantin, je prépare déjà mon matériel : ciseaux, carton, peinture, feutres, etc.

Heureusement, l’adulte vigilant en moi me rappelle juste à temps les dérives du spécisme. Je me dis qu’il n’y a pas de quoi fouetter un chat, et que je ne suis pas une poule mouillée qui va se dégonfler. Puis, je me souviens que l’association de défense des animaux PETA a comparé les expressions utilisant des animaux à des propos racistes, homophobes et validistes.

Mon idée risque de faire grincer des dents en haut lieu… Exit donc aussi le déguisement d’animal, sans doute trop oppressif et spéciste. Tant pis, je vais trouver autre chose !

Mais que reste-t–il ?

Je me creuse les méninges : en quoi puis-je me déguiser sans offenser personne ? Il faut pourtant que je me déguise, je suis un mâle blanc (heureusement, de moins de 50 ans) et j’ai déjà le toupet d’afficher cet état de fait 364 jours dans l’année ! Hum… Le bonhomme Michelin ? Grossophobe ! Un comptable de la SOGEC ? Leur syndicat me tombera dessus demain en m’accusant de donner une piètre image de ce corps de métier. Freddie Mercury ? Homophobe ! Un guerrier ? Masculiniste ! Un champignon ? Si les végans n’ont pas encore interdit moralement le déguisement en plante, ils risquent de me confondre avec leur dîner.

A lire ensuite: Causeur n°100: Et si ce n’était pas lui?

En fin de compte, je songe que l’idée du déguisement est consumériste et ne tient pas compte du réchauffement climatique : je vais utiliser des matières premières et des encres chimiques pour me confectionner un costume qui ne servira qu’une journée, et que je jetterai ensuite. Je tremble en pensant au bilan carbone d’une telle opération, d’autant plus que je risque de me rendre au carnaval… en voiture ! Brrr…

Finalement, je n’ai pas fêté le carnaval cette année. Inquiet et repentant, j’ai passé la journée en caleçon chez moi, à demander pardon sur Twitter pour mes idées saugrenues. Joyeux carnaval inclusif à tout.e.s.iel.les !

Histoires (d’amour) courtes

Dans Les liens sacrés du mariage, l’écrivain Franck Courtès réunit des nouvelles sur des couples fuyant la ville…


L’écrivain et ancien photographe Franck Courtès vient de sortir un recueil de nouvelles : Les liens sacrés du mariage, chez Gallimard.

Quiconque a la nouvelle pour genre littéraire préféré a sauté de joie.

L’auteur vient de plus d’apprendre qu’il est sur la liste des finalistes du Goncourt de la nouvelle, à l’heure où nous écrivons ces lignes. Et cela est amplement mérité.

Si la nouvelle est le genre littéraire préféré de votre servante, il ne l’est pas des lecteurs français, et les éditeurs restent souvent très frileux quant à leur publication. Cependant, Franck Courtès a commencé sa carrière d’écrivain en 2013 avec un recueil de nouvelles : Autorisation de pratiquer la course à pied, et cela reste à ce jour ses meilleures ventes. Allez comprendre ! Bon, nous sommes quand même au pays de Maupassant, nouvelliste de génie. C’est peut-être là que réside le problème, finalement.

La nouvelle, un genre si délicat

C’est dans Mediapart (tout arrive), dans un article de 2019 intitulé : « La nouvelle en France, beaucoup d’auteurs, peu de lecteurs » que j’ai trouvé quelques réponses intéressantes à ce questionnement au sujet du mépris français pour la nouvelle, genre qui pourtant nécessite délicatesse et virtuosité. Gilles Marchand, auteur de nouvelles, y affirme ceci : « La France, qui ne lit plus ses poètes contemporains, boude ses nouvellistes et reste le pays de la dictature du roman ». Paradoxalement, en 1999, Anna Gavalda vendit deux millions d’exemplaires de son recueil Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part. C’est décidément à n’y rien comprendre ! Notez qu’il est de bon ton de dénigrer Gavalda, considérée comme auteur mainstream pour semi-bobos. Cependant, son recueil de nouvelles était à mon sens très réussi. La jeune fille que j’étais encore à l’époque s’est délectée de la manière dont elle définissait les hommes « qui ne veulent pas s’attacher » : ce sont des « poêles Téfal », écrivait-elle dans une formule à la Bridget Jones. Toute une époque.

Alors, quel est le problème ? Les auteurs ont très certainement du mal à se débarrasser de l’ombre de Maupassant, indépassable et indépassé : « En France, tout se passe comme si la nouvelle n’avait jamais vraiment réussi à se défaire de la forme héritée du XIXéme siècle, dont Maupassant constitue à la fois l’aboutissement et le point de fixation » expliqueGilles Marchand. En Russie, pays de littérature faite de bruit et de fureur, le dramaturge Anton Tchekhov a réussi à distiller la sourde et légère nostalgie de l’agonie de la Grande Russie dans ses nouvelles. Aux Etats Unis, pays qui a inventé la nouvelle du XXème siècle, nous avons Raymond Carver, qui, par son économie de mots, sa façon d’exprimer la solitude dans un couple par une chaise vide et de la vaisselle sale, a élevé la nouvelle au rang d’Art majeur.

Le renouveau de la nouvelle en France

La France serait-elle donc prêtre à accueillir un nouvelliste de talent et surtout à reconnaître le genre ? Comme je l’ai précisé plus haut, Franck Courtès est un ancien photographe. C’était surtout un portraitiste – il a notamment photographié Derrida dans des toilettes. Il a abandonné son métier car il ne s’y reconnaissait plus Il s’en est expliqué en 2018 dans un récit, La dernière photo, où il déplorait notamment le fait qu’avec l’apparition du numérique tout le monde puisse s’improviser photographe. Lui qui considérait son métier comme un artisanat, avec le plaisir presque sensuel que lui procurait la pénombre au moment du développement.

Il se lance alors dans l’écriture, et réussit à faire le lien entre écriture et photographie. Car Courtès écrit comme on photographie, tout en précision et subtilité. Avec un sens du détail exacerbé, qui n’est pas sans rappeler la théorie du punctum de Roland Barthes, développé dans La chambre claire en 1980. Pour Barthes, le punctum est « ce qui me point, le détail qui attire l’attention du « je » ». Effectivement, Courtès décrit dans ses nouvelles le délitement du couple en focalisant sur des objets, ou des images. Ainsi dans Quelque chose de risqué, qui met en scène un couple de jeunes retraités exilés à la campagne, nous comprenons le presque dégoût que l’époux éprouve pour l’épouse lorsqu’il s’aperçoit que celle-ci ne se teint plus les cheveux : « Les cheveux de ma femme sentaient le produit cosmétique, la teinture qu’elle avait négligée. Ca formait au-dessus de sa tête une sorte de calotte blanche. Je n’aurais pas été moins dégoûté si j’avais appris qu’elle ne changeait pas de sous-vêtements ». Cette calotte blanche représente le punctum dont parle Barthes, et nous dit que le temps est assassin…

La plupart des couples décrits se retirent à la campagne, pour fuir Paris et essayer de vivre une autre vie, mais cela ne marche jamais. Au contraire, la chute s’en trouve précipitée. La maison n’est jamais réconfortante, elle participe à la dislocation du couple et, ironiquement – comme dans l’étymologie de foyer (feu) – elle achève l’œuvre mortifère de l’habitude et du temps en brûlant tout sur son passage.

Enfin, c’est un château de sable, qui, dans la nouvelle du même nom, consolide, et même finit par bâtir la relation entre un père divorcé et son jeune fils: « Cyril s’appliqua, tassa le sable humide dans le  seau, retint l’anse d’un doigt et bascula le tout au sommet du monticule. L’enfant le regardait faire comme si sa vie en dépendait ». L’auteur nous signifie là, que l’amour, les liens sacrés du mariage sont aussi fragiles qu’un château de sable, et que finalement ils prennent souvent « des chemins dont on a pas idée ».

Espérance de baise

Après L’enfant qui maudit Dieu (2006) et Un juif impossible (2009), Jean- Moïse Braitberg, ancien journaliste devenu romancier, raconte dans SeXagénaire les aventures et mésaventures d’un jeune retraité sur les sites de rencontre.


J’ai eu du mal à me faire comprendre, je me suis souvent heurté au déni mais j’ai tenu, pour son bien, à élever ma fille dans l’idée que, pour ce qui est d’être en proie à la tentation, le sexe faible, c’est l’homme parce qu’il ne pense qu’à ça. « Mais non papa, pas Benjamin ! – Si ma fille, même Benjamin. – Et Jérémie ? – Jérémie aussi. » Avec les femmes, je n’ai pas été davantage entendu quand j’ai voulu leur faire sur la nature des hommes le cadeau utile de la vérité. « Chérie, je sais que tu ne vas pas me croire mais même si ça ne fait pas de lui un porc, l’homme est d’abord un animal baiseur. – Ne prends pas ton cas pour une généralité, tous ne sont pas des obsédés ! – Si ! Même si ça ne se voit pas, même si la plupart préfèrent la démagogie à la pédagogie, mais tous, sans exception, même François-Xavier Bellamy ! –Non !!! – Mais si. »

Jean-Moïse Braitberg © D.R.

Un jour peut-être, fatigué de prêcher dans le désert, je finirai par me taire. Afin d’armer pour leur vie sentimentale et sexuelle les femmes que j’aime, j’ai un plan B. J’offrirai un roman qui dit tout ça mieux que moi, celui de Jean-Moïse Braitberg, SeXagénaire avec un X majuscule comme au cinéma. Roland Szydlowski, soixante-huitard décomplexé, est un jeune retraité pas encore mort parce qu’il bande encore. Au milieu de sa soixantaine, cet ashkénaze retiré à la campagne en Dordogne fait le bilan de sa vie. « La calculette de mon iPad me dit qu’à ce jour j’ai connu près de vingt mille orgasmes, à raison d’au moins une branlette quotidienne pendant cinquante ans. Sans compter deux ou trois mille coïts plus ou moins réussis entre les cuisses de cent vingt-trois femmes laborieusement conquises. Et presque autant de soulagements chez les putes. » Après son bilan, notre héros fait des projets, un budget et calcule son « espérance de baise ». Délivré du travail, de la famille et se foutant de la patrie, entre les abonnements aux sites de rencontre et les dépenses de pharmacie, il a de quoi tenir ses érections et tout le reste pour vivre heureux en attendant la mort.

Ça ne baise pas autant qu’on voudrait, pour lui comme pour nous, c’est la vie, mais à peine moins que dans le journal de Renaud Camus avant sa rencontre avec Pierre, ce qui est quand même pas mal pour un hétéro. Les filles défilent pour les érections et les plaisirs conjugués du personnage et du lecteur. Des blondes, des brunes et des rousses, des Bretonnes et des Basques, des belles et des moches, des vulgaires et des distinguées, des moulées à la louche et des cuites au feu de bois, des « Marie Louise Blériot » et des « Arlette Choukroun », des plus vraies que nature et tout aussi bandantes, des inconnues ou des amies de lycée perdues de vue et retrouvées dans des dossiers restés en souffrance, étiquetés « à baiser » puis refermés avec la mention « a baisé », ou pas.

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On ne s’ennuie pas avec le schtroumpf baiseur, dont les grands-parents sont morts à Auschwitz et dont le père a sauvé l’honneur d’une France pétainiste en combattant dans les FTP-MOI, ces ouvriers étrangers qui se sont opposés à l’occupant nazi. Entre deux coups, l’ancien journaliste qui voit quand même un peu plus loin que le bout de sa queue nous donne sa vision du monde, évoque la Shoah, « ces souvenirs qui ne sont pas les miens et qui me hantent », nous confie qu’« il n’y a que les cons qui ne pensent pas à la mort tous les jours » et nous rappelle qu’au cœur de tous les bipèdes en rut, il y a un homme qui pense.

Il y a aussi dans le roman des souvenirs de collègues (les journalistes de sa génération reconnaîtront sûrement « suce debout »), un mode d’emploi pour réussir une fellation, un guide comparatif des sites pornos, des astuces de jardinage, des recettes de cuisine du Sud-Ouest, et même un conseil de lecture (femmes désirées, femmes désirantes du docteur Danièle Flaumenbaum) que je vais m’empresser de suivre, excité par la curiosité, et pour tenir tout ça ensemble, une intrigue, un récit avec des rebondissements pulpeux et des surprises salées dont je ne dirai rien mais qu’illustre bien l’histoire du mec qui se croit chasseur alors qu’il est le gibier.

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En refermant le livre, j’ai pensé à ce trentenaire de mes amis, jeune marié qui reconnaît ne plus désirer sa femme, qui avoue être tenté par les salons de massages asiatiques et qui demande si se faire branler par une Chinoise gantée et appointée, c’est tromper. J’ai eu une pensée triste et compatissante pour ce jeune mec englué dans les scrupules de l’homme nouveau, que des décennies de propagande féministe ont soigneusement déconstruit. J’ai repensé à l’irrécupérable boute-en-train du roman de Jean-Moïse Braitberg, pour qui l’entreprise de castration idéologique menée par Caroline De Haas, Alice Coffin et Sandrine Rousseau arrive trop tard. Et je me suis dit que c’était tant mieux, nom d’un bordel à queue.

Putain de pays

Parisis est au mieux de sa forme dans On va bouger ce putain de pays (Fayard), un roman satirique sur la macronie…


On a coutume de dire qu’un romancier a toujours tendance à écrire le même livre. Depuis que je lis Jean-Marc Parisis, c’est-à-dire depuis 1987, avec son premier roman, La mélancolie des fast-foods, sur fond de gauche schizophrénique et montée de l’extrême-droite, il convient d’avouer qu’il m’étonne à chaque publication. J’avais tout particulièrement apprécié sa biographie personnelle d’Alain Delon ainsi que son hommage à l’éditeur Jean-Marc Roberts.

Débandade

Voici qu’il nous propose un roman ébouriffant, au titre décapant, On va bouger ce putain de pays, dans la grande tradition de la satire. C’est l’histoire d’un jeune provincial venu étudier à Science Po, Quentin Ixe, sorte de Rubempré moderne, le tragique en moins, attiré par les dorures du pouvoir. Il choisit d’abord le mauvais cheval, Richard Eleski, social-démocrate qui chute pour une agression sexuelle sur une femme de chambre dans un hôtel. Parisis : « Ejaculation américaine, retrait de la course à la présidence française. » Débandade fatale en terre américaine, ça ne pardonne pas chez l’Oncle Sam cancelisé.

Ixe change de monture et fait les yeux doux au banquier d’affaires Cyril Crâmon, nommé ministre de l’Économie après la victoire du socialiste Boulende. Il est jeune, ambitieux, dominé par une femme de vingt-quatre ans son ainée, Béatrice, « prunelles bleues, jambes fuselées, des airs d’Agnetha, la chanteuse d’Abba », aux dents plus acérées que les griffes d’un félin. Les deux arrivistes se plaisent. Même si Ixe a bien jugé Crâmon, « l’homme des sincérités successives », à la « voix de pub ». Ixe, ou plutôt Parisis, ajoutant : « On pouvait le croire à condition de ne pas lui faire confiance. Lui faire confiance à condition de ne pas le croire. » On assiste à la naissance du mouvement En route, à la charge de la brigade légère qui permet à Macron, pardon Crâmon (j’aurais écrit Crâmé), d’entrer à l’Élysée, après avoir ridiculisé Caroline Lablonde.

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L’affaire El Glaoui

Parisis, avec un humour décapant, nous rappelle les grands moments du quinquennat qui s’achève, en particulier l’affaire El Glaoui, comprenez Benalla, personnage obscur qui nous réserve une surprise de taille à la fin du récit. C’est vif, enlevé, électrique. Ça fait du bien. Parisis possède le sens de la formule. À propos du nouveau rival de Crâmon, pour l’élection présidentielle de 2022, Mamour, le président-candidat déclare : « Nous avons trop parlé d’avenir, de progressisme, de rupture historique. La martingale, aujourd’hui, dans ce présent haïssable, c’est le passé. » Il ajoute : « La force sentimentale et révolutionnaire du passé. Mamour rend le passé bankable. » Quand un écrivain est brillant, il peut s’adonner à tous les genres littéraires.

Jean-Marc Parisis, On va bouger ce putain de pays, Fayard.

«Macron, c’est la négation de la politique»

Soutien d’Éric Zemmour, l’ancienne députée RN veut en finir avec la gouvernance d’Emmanuel Macron dont elle pointe le manque de vision, de cohérence et de stratégie. Pour elle, le candidat de Reconquête ! est le seul capable d’unir les droites et d’appliquer un programme à la fois civilisationnel, sécuritaire et économique.


Relire la première partie: Marion Maréchal: «Ne vous faites pas voler l’élection»

Causeur. Quels sont les principaux reproches que vous faites à Macron ? Et comment expliquez-vous qu’il continue à caracoler très en tête des intentions de vote ?

Marion Maréchal. Macron est un homme du centre-gauche, et ceux qui – venant de LR – le rejoignent pensent en réalité à gauche. Il est l’incarnation d’une forme de technocratie centriste particulièrement saillante dans son programme, oscillant entre grands principes consensuels et mesurettes techniques. Un mode de gouvernement où l’ombre de cabinets de conseil privés américains de type McKinsey n’est jamais loin. Son bilan parle pour lui. Il est le président de l’immigration massive : il n’y a jamais eu autant de titres de séjour délivrés à des extra-européens (plus de 2 millions), autant d’immigration pour motif familial, autant de demandeurs d’asile. C’est aussi 30 000 naturalisations d’étrangers par an, 48 % d’augmentation du budget immigration…

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Emmanuel Macron est capable de faire des embardées sur des sujets stratégiques, comme le nucléaire. Sur les retraites, il était prêt à faire passer sa réforme au forceps il y a quelque temps pour finalement totalement changer de pied. Pendant des mois, il a été le défenseur du pacte vert européen, dont les restrictions réglementaires vont aboutir à une baisse de production agricole en Europe, et aujourd’hui il plaide pour l’« autonomie alimentaire » du continent. Il y a un terrible manque de vision, de cohérence et de stratégie. On ne sait pas ce qu’il est capable de nous sortir dans six mois.

Je sais qu’aujourd’hui je suis là où je dois être

Enfin, il a expliqué qu’au lendemain de son élection, il multiplierait les instances de concertation entre « états généraux » ou « comités transpartisans », pratique qu’il avait déjà eue avec la convention citoyenne sur le climat ou le grand débat dont tout le monde a vu la théâtralité organisée. On a le sentiment que, pour lui, l’élection n’est plus le moment du choix et du débat, mais une simple formalité. On discutera après. C’est vraiment la négation de la politique.

Zemmour adore faire référence à l’histoire, ce qui est souvent appréciable. Mais en même temps, cela donne l’impression que son projet pour la France est un retour au glorieux passé, en tout cas aux années 1960-1970. Même si on a la nostalgie de cette France-là, on ne va pas la ressusciter… Comment écrire l’avenir à partir de la seule nostalgie ?

Éric Zemmour commet un « crime » intellectuel à l’heure du progressisme triomphant : il ose dire que oui, à certains égards, « c’était mieux avant ». Ce procès en « nostalgie » a toujours été fait au camp national. Le seul fait de se dire les dépositaires reconnaissants d’un héritage, de traditions, de racines, de vouloir transmettre un patrimoine immatériel est déjà considéré comme « réac ».

Et pourtant, ce sont nos analyses qui se révèlent être d’une totale modernité. Le Covid et la guerre en Ukraine, qui sont aussi des crises de la globalisation et de l’interdépendance, en apportent la preuve.

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Nous avions raison d’alerter sur les dangers de l’immigration incontrôlée quand les progressistes communiaient, et communient toujours, à la fable du multiculturalisme. Nous avions raison de rappeler que l’histoire était tragique alors qu’ils dépeçaient notre outil de défense, d’en appeler à l’autonomie stratégique, notamment énergétique et alimentaire, quand ils signaient des traités de libre-échange à tout-va, de pointer l’importance de l’industrie quand ils rêvaient de l’« entreprise sans usine », de défendre le rôle irremplaçable de la nation tandis qu’ils couraient derrière le fédéralisme européen, de dénoncer les conséquences du laxisme judiciaire et du pédagogisme à l’école, d’en appeler à une diplomatie d’équilibre dans un monde multipolaire quand ils plaidaient pour l’envoi de troupes en Irak, en Syrie ou en Libye… Où sont les visionnaires sur tous ces sujets ?

L’avenir n’est pas toujours là où on croit… Oui, il y a des règles immuables dans l’Histoire, des réalités et des persistances. Oui, on peut aussi considérer que cette tendance du progressisme à faire « table rase » du passé est contestable et même dangereuse pour la société.

Cette idée de l’autonomie géostratégique de la France, l’équidistance des grandes puissances, vous y croyez ? Même De Gaulle considérait que la France faisait partie du camp occidental, celui de la démocratie libérale.

Il s’agit avant tout de refuser la lecture américaine d’un monde divisé en deux blocs : d’un côté la liberté et la démocratie, de l’autre des dictatures. C’est une fable, car des pays comme l’Arabie saoudite ou la Turquie sont considérés comme appartenant au bloc occidental… Ce récit n’est là que pour habiller une stratégie géopolitique au service des intérêts américains. Les États-Unis veulent maîtriser l’Eurasie, et pour cela il a fallu notamment empêcher que la Russie ne se rapproche de l’Allemagne ou de la France. Brzezinski, conseiller du président Carter, a tout expliqué dans Le Grand Échiquier. La France doit avoir sa propre lecture géopolitique qui corresponde à ses intérêts et être capable, selon les circonstances et les sujets, de favoriser telle ou telle alliance.

En parlant de fables, Poutine parle de l’humiliation subie par la Russie depuis 1990. Mais cela n’a pas gêné la Russie d’humilier un certain nombre de peuples pendant soixante-dix ans.

Ce n’est pas le camp national – au sens large –  qui a défendu le communisme pendant des années, c’est la gauche ! Une grande partie de ceux qui voudraient nous donner des leçons aujourd’hui, ou leurs héritiers, applaudissaient lorsque les chars soviétiques venaient rectifier les élans de liberté des peuples ou parlaient de libération quand les Khmers rouges prenaient Phnom Penh. La droite nationale, au même moment, dénonçait Prague, Varsovie, Budapest et manifestait contre le communisme oppresseur.

Eric Zemmour présente son programme pour la Défense nationale, Paris, 17 février 2022 © STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

Comment envisagez-vous la défense de la France et de l’Europe dans les circonstances actuelles ? Existe-t-il une option réelle en dehors de l’OTAN ?

La vision française portée par Macron et d’autres, avant lui, d’une défense autonome européenne sous le parapluie nucléaire français est minoritaire en Europe. Elle tient du fantasme… La majorité des pays de l’UE considèrent que la pierre angulaire de la sécurité européenne est, et doit rester, l’OTAN avec les États-Unis en son cœur. En fait, il nous faudrait une OTAN européenne et défaite de la tutelle américaine. Aujourd’hui, c’est l’inverse qui se produit avec le renforcement de la jambe européenne de l’OTAN. Face à la guerre russo-ukrainienne, la Pologne a acheté de nouveau du matériel américain, et les Allemands ont acheté des avions américains et non français. On est loin du renforcement de l’indépendance européenne annoncée.

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L’OTAN pose un autre souci : c’est un système qui pousse chaque pays à s’enfermer dans une spécialité militaire. La France a pu continuer à être une puissance militaire, parce qu’elle a refusé de s’y plier totalement. Elle a gardé un outil militaire pluricapacitaire qui lui permet de se projeter encore sur les théâtres extérieurs. L’urgence, c’est de reconstituer l’outil militaire français qui est en sous-capacité. Un rapport parlementaire montre que s’il y avait une guerre de haute intensité demain, nous aurions trois jours de munition. Au Mali, on a dû demander le soutien des Américains, car on en manquait. Pour que la France demeure une voix diplomatique entendue dans le monde et en Europe, il faut investir dans notre puissance militaire. Ce qui n’exclut pas des alliances militaires, voire des projets communs en matière de défense.

Un nouveau monde multipolaire émerge de fait. Les Chinois ont refusé de condamner la guerre en Ukraine, tout comme l’Inde, le Brésil et certains pays africains. La France n’a pas intérêt à s’enfermer totalement dans le bloc otanien ou à se noyer dans une pseudo-diplomatie de l’UE condamnée à l’impuissance tant les visions et les intérêts des membres divergent. Il faut être capable de parler à toutes ces puissances en devenir avec lesquelles il faudra nécessairement composer.

Quelle sera la stratégie de Reconquête ! au lendemain de la présidentielle ? Est-il possible qu’un président n’ait pas une majorité automatique ?

D’abord, j’espère que c’est à la constitution d’une majorité présidentielle autour d’Éric Zemmour que nous nous attellerons ! Il y a un mois et trois semaines entre les deux élections, ce qui laisse un temps politique important où les cartes pourront être rebattues et les discussions menées, en vue de constituer une majorité parlementaire. Il n’est pas exclu qu’il y ait des ralliements ou des alliances côté LR ou RN. Éric Zemmour est ouvert à ce principe. Mais soyons clairs : voter pour Éric est la seule clef pour que le paysage politique ne reste pas figé.

Vous serez candidate ?

Je ne sais pas encore, mon calendrier personnel – je suis enceinte et devrais accoucher en juin – et le calendrier électoral se chevauchent. Mais que je sois candidate ou pas, j’apporterai mes forces dans cette bataille.

Vous êtes heureuse d’avoir retrouvé la politique ?

Oui ! L’intérêt pour la politique ne m’a jamais quittée, même si je suis très heureuse de cette expérience dans le privé pendant cinq ans avec l’Issep qui m’a ouvert l’esprit sur plein de choses. Mais je sais qu’aujourd’hui je suis là où je dois être.

Michel H. en habit vert ?

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© Martin Meissner/AP/SIPA

Et si l’écrivain entrait à l’Académie française…


Depuis quelques semaines, Michel s’est fait doubler par une enquête sur les EHPAD et une guerre en Ukraine. Un signe de son déclassement ? Même s’il ne caracole plus en tête des meilleures ventes, son magistère n’est pas près de s’essouffler. Il y a toujours lui et les autres. Tous les écrivains, à la traîne, poussifs, jaloux, envieux, ridicules, ressassant leur insuccès, ne supportant pas la force d’attraction de cet édenté sulpicien, lui reprochant son style famélique et sa suprématie commerciale, son cirque permanent et ses vérités obsédantes, sa parka grasse et ses cheveux épars, ses éclairs de lucidité et sa provocation bon marché, sa hantise victimaire et son fado intérieur, son génie créateur et sa roublardise comique.

Pop culture et tragédie antique

Tous les invisibles ne lui pardonnent pas l’emprise psychologique qu’il a sur le moral des Français. Sonnés et immobiles, les autres écrivains observent ce spectacle et déclarent forfait. A quoi bon insister dans l’écriture ? Michel a un moteur dans le pédalier, il carbure au superéthanol comme les dragsters des pistes lisses. Il puise son inspiration chez Huysmans et Castorama, réussissant l’amalgame de la « pop culture » et du tragique antique, étrange point de contact entre un détachement fécond et un populisme abrasif. Comment le concurrencer ? Faudra-t-il, un jour, voter une législation anti-trust spécifique à son œuvre, afin de laisser une chance (minime) aux autres participants de concourir à une quelconque rentrée littéraire ? La discrimination positive est en voie de déferler dans le monde des lettres, comme ailleurs. Le progressisme a horreur des individualités farouches.

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Pour l’heure, Michel résiste aux injonctions contradictoires et on le réclame ardemment sous la Coupole. Il est le baromètre et la pression atmosphérique de notre pays. C’est un tout, un cercle rond impénétrable, l’offre et la demande, notre civilisation en déshérence et notre absolutisme nigaud, notre miroir et son reflet blafard, notre mouise incommensurable et l’envie cependant de danser sur nos cendres encore fumantes. Michel a tout compris de nos travers et de nos misères.

Il en est l’épistolier régulier depuis trente ans. Visionnaire, ce poète à la prose désarticulée a senti qu’une grande lassitude morale avait emporté notre nation. Il en ferait son lit et son crédit. Il a anticipé nos mouvements de désagrégation, la lente chute d’un peuple éclaté, actant la fin des espérances idéologiques et des mirages économiques. Des milliers de lecteurs lui ont donné quitus, partageant son sombre constat sur une déroute collective. Sa mécanique rythmique n’a pas fini d’être étudiée par des intellectuels dépassés. Peu importe qu’elle soit vénérée ou raillée par les critiques, elle touche en plein cœur du débat culturel.

Burlesque foireux

De « l’émotion du langage parlé » chère à Céline, Michel a échafaudé une « émotion rentrée », à la répétition entêtante et au burlesque foireux. Au début de sa carrière, sa sécheresse en a surpris plus d’un. Les amoureux de la phrase chaloupée et ruisselante furent désarçonnés. Je me souviens surtout de ses premières apparitions à la télévision, au siècle dernier. Son charisme éclata en quelques répliques suspendues dans l’air. Sa gueule hallucinante comme le chantait Jean Ferrat dans Les Tournesols s’imposa à nous.

A relire: Discours de réception de Thomas Morales à l’Académie française

Sans trucage, avec un art inné de la mise en scène et déjà, une logique éditoriale redoutable en mouvement, il impressionnait par son intelligence du jeu médiatique et la clarté de ses réflexions. Son errance avait pourtant quelque chose d’hypnotique. D’emblée, les stylistes lui reprochèrent une absence de chair. Sa métronomie était à part. Chez ce mystique, ce n’est pas la phrase seule qui séduit par sa brillance, c’est l’enchaînement addictif qui sédimente son texte. Je comprends le désarroi de mes confrères face à un tel raz-de-marée. Michel attire la lumière et l’épée lui irait si bien au teint.   

Anéantir

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Le jardinier ou la modernité

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Philippe Lacoche photographié en, 2019 © Guillaume Clément

Et si le jardinier était le dernier résistant aux folies de l’époque? La preuve par Karel Capek et Philippe Lacoche.


En retard, en retard, je suis en retard !
Lapin, Alice au pays des merveilles.

L’année du jardinier (1929) du romancier Karel Capek est une promenade poétique de janvier à décembre dans la vie d’un jardinier : ses techniques, ses lubies, ses craintes, ses rêveries… Le jardinier lit des manuels de jardinage, achète des graines, ramasse dans les rues l’engrais des chevaux, veille sur ses arbres, collectionne les variétés de fleurs, célèbre le soleil et le ciel, cultive sur ses mains les premières callosités du printemps, vit avec les saisons, enrage quand la gelée se dépose sur son jardin. Toute sa vie est aspirée dans ces rituels répétitifs ; il exécute des gestes sans âge ; le temps qu’il habite est le temps cyclique du monde donné, avec ses vicissitudes naturelles. N’allez cependant pas croire que l’existence de ce maniaque reclus en sage grec ne vous concerne pas : en vérité, ce jardinier parle de vous. De nous. Des Modernes.

Douceur contre dead lines

L’année du jardinier est douce. Teintée d’optimisme et de réjouissances simples. Lui n’est jamais en retard. Il a toujours une avance sur le calendrier. Il ne connait ni l’affairement ni la rentabilité. Il a tout son temps, qui est la matière de son œuvre. Parfois, il se prend à rêvasser en contemplant l’étendue de son terrain de jeu :

« J’ai planté quelques bouleaux en me disant : « Ici, ce sera un boqueteau de bouleau ; et dans ce coin-ci se dressera un énorme chêne centenaire. » Et j’ai planté un petit chêne, et deux ans ont passé déjà et ce n’est pas encore un énorme chêne centenaire, et mes bouleaux sont loin de former un bosquet centenaire, où viendraient danser les nymphes. Bien entendu, j’attendrai encore quelques années ; nous, les jardiniers, nous avons une infinie patience. (…) Nous vivons en quelque sorte en avance sur le présent : quand nos roses fleurissent, nous pensons qu’elles fleuriront encore mieux l’année suivante ; et dans une dizaine d’années, ce pin minuscule sera un arbre ; si seulement j’étais plus vieux de dix ans ! Je voudrais voir déjà à quoi ressembleront ces petits bouleaux dans cinquante ans. (…) Chaque année apporte davantage de croissance et de beauté. Dieu soit loué, nous aurons bientôt un an de plus. »

De notre côté, l’année des Modernes est brutale. Enferrée dans les échéances (« dead-lines »), dans les urgences et hautement capitalisée. Le temps est devenu pour nous une force tyrannique. Les heures imposées de travail en journée, les pointeuses à l’entrée des bureaux, l’actualité médiatique increvable et sa pulvérisation de réclames commerciales, le rythme des transports et celui, millimétrique, des réseaux sociaux (eux-mêmes pulvérisés). Notre concentration émiettée s’étiole. Et, toujours en retard, nous ne sommes plus propriétaires du temps de nos existences.

Par un heureux hasard, un petit roman est venu répondre, à la fin de l’année 2021, au livre de Karel Capek. Mares et Jardins, Chroniques du pêcheur-jardinier, de Philippe Lacoche.

Le personnage est un de nos contemporains, placé en temps de confinement. Pourtant le jardinier de Lacoche se met à ressembler comme deux gouttes d’eau à celui de Capek. À répéter les mêmes gestes ancestraux, à retrouver la même lenteur attentive et souveraine. Il « bêche, retourne la terre, avec calme et attention. Ses gestes sont plus lents qu’à l’habitude. Soudain, à la faveur d’une motte de terre retournée, un corps étranger se met subrepticement à briller sous le soleil printanier de quinze heures. Il se baisse ; c’est une coquille de moule. Elle est belle ; on dirait un petit bijou ».

Presque un siècle sépare les deux jardiniers. L’un est advenu dans l’entre-deux guerres, l’autre émerge sous le règne du coronavirus. Pourtant ils sont frères. Entre eux, il n’y a aucun choc de génération. Si leurs chemins venaient à se croiser, ils n’auraient guère besoin de se parler pour aller boire un verre de cidre à l’ombre du pommier : car semblablement ils sont de l’autre côté de la modernité. L’un par passion, l’autre par défaut. Habitant le même jardin, ils habitent en même temps la même lenteur et la même contemplation du monde. Ils habitent en fait la même année, posée sur la même terre. Celle, précisément, que nous avons désertée.

Une école du temps

Aucun de ces deux courts romans ne fait l’éloge d’une vie d’ermite. Ils donnent à rêver à l’ordre supérieur des « priorités », pour employer utilement le langage managérial. C’est à dire du lieu de la souveraineté propre, individuelle. Car finalement c’est bien moins le temps lui-même qu’il s’agirait de reconquérir que l’art de son usage, l’organisation entre les espaces libres et les espaces dédiés, les territoires prioritaires de nos existences qui nous ont échappé depuis l’ère industrielle et dont on attend inconsciemment le retour car nous ne sommes pas tous capables de vivre dans la sagesse du jardinier.

L’année du jardinier de Karel Capek (Éditions de l’Aube)

L'année du jardinier

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Mares et Jardins, Chroniques du pêcheur-jardinier de Philippe Lacoche (Les Soleils Bleus éditions)

Mares & Jardins: Chroniques du pêcheur-jardinier

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Néo-boucher, c’est un métier

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Edouard Haguet (ancien financier) et Adrien Quennepoix (ancien architecte) ont ouvert la boucherie Viande Viande © Hannah Assouline

Comme d’autres secteurs, la boucherie se réinvente. Et quand un architecte et un financier décident de passer du bureau au billot, ça donne, au cœur de Paris, « Viande Viande » !


On marche rue Saint-Martin, et soudain, au numéro 206, on voit une drôle de galerie d’art. En vitrine, un tableau – L’Enlèvement d’Europe – trône devant un grand rideau de velours rouge. On lève encore un peu la tête et on lit : « Artisans bouchers ». Ce n’est donc pas une galerie ! On se décale de quelques centimètres pour apercevoir l’intérieur, et c’est effectivement un boucher qui travaille une pièce de bœuf sur le billot. Qu’est-ce que c’est encore que ça… ils ne savent plus quoi inventer ces Parisiens ! se dit-on alors. Craignant l’arnaque parisiano-bobo-snobinarde, on trace son chemin. Et puis cette curieuse boucherie reste dans un coin de votre tête, elle vous intrigue. Elle est quand même drôlement belle ! Après tout… qu’est-ce que je crains à aller acheter une bavette ? Alors, on y va le lendemain ! Les deux bouchers sont jeunes et très éloignés de l’idée qu’on se fait de la profession. Mais lorsqu’ils s’attaquent à un morceau de viande ou qu’ils se mettent à en parler, on comprend que ce n’est pas une blague. De retour à la maison, un aller-retour à la poêle, une fourchette à la bouche… la viande est exceptionnelle. C’est décidé : c’est mon nouveau boucher !

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Édouard Haguet a 34 ans et Adrien Quennepoix, 28. L’un financier, l’autre architecte, ils décident il y a quatre ans d’abandonner ce à quoi ils avaient consacré leurs études et leur début de carrière pour se former au métier de boucher. Leurs motivations : un besoin de liberté, de concret, d’impact positif direct sur la vie des gens et une réelle attirance pour la viande. Ils s’engagent dans une formation express d’un an à l’école nationale de la boucherie, c’est là qu’ils se rencontrent. Ils poursuivent leur apprentissage chez différents bouchers dont certains de renom, comme le célèbre Yves-Marie Le Bourdonnec, puis en mai 2021, ils ouvrent Viande Viande !

Boucherie 206 rue Saint-Martin, 75003 Paris

Leur volonté première : vendre une viande d’excellence et travailler en direct avec des éleveurs qu’ils ont rencontrés. « Nous ne sommes pas une boucherie de débit qui va commander à Rungis 25 filets de bœuf et 35 rumstecks. On commande à nos éleveurs des demi-carcasses et ensuite, face à elles, on réfléchit à la manière de les découper, de les sublimer, de transformer certaines parties en charcuteries, à la façon de tout mettre en valeur, même les parties les moins demandées et qui ne sont pas forcément les moins bonnes. Dans un lot, on doit tout utiliser. Notre logique est qu’on ne peut pas avoir tous les jours de l’onglet en vitrine par exemple. Déjà, lorsqu’on reçoit une demi-carcasse, nous ne sommes même pas certains d’avoir le côté où se trouvera l’onglet ! Avoir de l’onglet tous les jours, qui est un morceau rare, nous obligerait à en acheter ici et là, donc à renoncer à la relation directe avec nos éleveurs. ».

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Haguet et Quennepoix ne blaguent pas sur la traçabilité et connaissent leurs fournisseurs, ainsi que les conditions de vie et d’abattage des bêtes qu’ils reçoivent. Leur bonheur est d’être le lien entre celui qui élève l’animal et celui qui le mange. Ils sont fiers de pouvoir dire d’où vient telle ou telle bête à leur clientèle, de raconter qui est le paysan qui a travaillé dur pour fournir cette viande de qualité. « C’est un tel plaisir de savoir que nos clients ont passé un bon moment à table grâce à notre travail, de participer à une aventure qui commence à la campagne, chez des paysans exceptionnels, et qui se termine dans un moment de convivialité autour d’une assiette. À la fin de la journée, nous sommes souvent épuisés, car c’est un métier physique, mais tellement fiers. »

Leur quête de la viande parfaite passe aussi par la case maturation, et ce temps de repos occupe leur attention : « On s’inscrit dans une tradition de la boucherie française, notamment dans le domaine de la découpe. Mais nous réfléchissons aussi aux possibilités que nous donne la viande, et notamment à la maturation qui offre de grandes nuances gustatives. »

Boucherie 206 rue Saint-Martin, 75003 Paris

Nos deux compères mettent leurs solides cerveaux au service de la boucherie ! Leurs études ont façonné leur esprit et leur manière de penser, on le voit au premier coup d’œil à leur boutique de la rue Saint-Martin. L’architecture est signée par Adrien Quennepoix lui-même : beauté clinique, sobre et austère. Carrelage rose pâle au sol, inox sur les murs, et surtout, un merveilleux billot central sur lequel on découpe la viande sous les yeux du client, et autour duquel on discute comme au comptoir ! Au fond, la chambre froide où les carcasses sont en suspend et à vue ; c’est encore un tableau. « Quand on a pensé la boutique, on voulait ce billot central pour s’y retrouver autour avec nos clients. Quant à la chambre froide, c’est une partie importante de notre métier, c’est là qu’on y fait maturer nos viandes. On voulait en faire profiter tout le monde. On a voulu une boutique esthétique, mais aussi très technique. Une boucherie, c’est avant tout du froid, des zones de travail, un outil facile à nettoyer et efficace. Je n’ai fait que mettre en valeur ces caractéristiques principales », raconte le boucher-architecte.

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Le résultat est en effet assez radical car, ici, on ne cache pas la mort. Les carcasses exposées nous rappellent que ce sont bien des animaux que nous allons manger. En plein cœur de Boboland, ça pourrait presque passer pour une provocation !

Quoi qu’il en soit, pour nos néo-bouchers, le pari est réussi. C’est très beau, c’est très bon. Le cochon vient des Landes, le bœuf de Charente, de l’Aisne, du Lot et du Pas-de-Calais… et la volaille de Vendée. Allez, pour vous mettre l’eau à la bouche, je vous recommande quelques réussites de la maison : les échines de cochon fermier magnifiquement persillées, les saucisses au couteau maison, les côtes de cochon de Biscaye, les côtes de bœuf maturées soixante jours et les savoureuses pintades fermières de Challans ! Bon, je file, ma bavette va refroidir.

«Numéro deux»: ils sont passés à côté du rôle de leur vie

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Les jeunes acteurs Rupert Grint, Daniel Radcliffe et Emma Watson avec derrière eux l'écrivain JK Rowling, Londres, 2001 © WILLIAM CONRAN/AP/SIPA

En 1999 un casting est organisé en Angleterre pour trouver le jeune garçon qui va interpréter le rôle du jeune Harry Potter. On ne sait pas alors que ce sera un succès mondial phénoménal. Des centaines d’acteurs furent auditionnés. Finalement, il n’en resta plus que deux. Le dernier roman de David Foenkinos raconte l’histoire de celui qui n’a pas été choisi…


David Foenkinos s’était penché sur le destin de manuscrits rejetés, stockés par un bibliothécaire dans le fin fond du Finistère, dans Le Mystère Henri Pick, livre adapté au cinéma en 2019, avec Fabrice Luchini dans un rôle à mi-chemin entre Bernard Pivot et François Busnel. Dans Numéro deux (Gallimard)roman sorti en janvier, l’auteur s’est intéressé cette fois-ci au sort du jeune garçon qui a failli devenir Harry Potter dans la saga cinématographique. 

Si le personnage de Martin Hill a été dans une large mesure inventé (jusqu’à son nom), il a bien existé un jeune Anglais passé d’un cheveu à côté du rôle, à la fin des années 90. 

Dans Match Point, Woody Allen avait utilisé la métaphore de la balle de tennis qui tape la ligne blanche sur le dessus du filet et qui met de longs millièmes de seconde à se décider de quel côté du court tomber. Le personnage principal du film, grâce à quelques coups de chance, parvenait à dissimuler le meurtre de sa maitresse et pouvait reprendre son existence bourgeoise dans les faubourgs de Londres. Numéro deux est aussi un livre sur le hasard ; mais plutôt dans sa version qui fait mal les choses. 

Le petit quelque chose en plus

Jeune franco-britannique, Martin Hill a tout juste dix ans dans l’Angleterre de la fin des années 90. Dans l’ombre de Tony Blair et des Spice Girls, couve un succès littéraire mondial. Pour l’instant, Harry Potter n’est pas encore Harry Potter. Pour l’auteure, J.K. Rowling, la balle de tennis finit par rebondir du bon côté du court après douze refus d’éditeurs. Le livre attire l’attention de l’assistante d’un jeune producteur de cinéma londonien. Peu décidé à lire cette histoire d’orphelin volant sur un balai magique, celui-ci finit par se laisser happer par le texte et se résout à l’adapter au cinéma. Bientôt, un casting voit défiler tout ce que la perfide Albion compte de gringalets à lunettes rondes. Seuls deux candidats ont vraiment retenu l’attention : Daniel Radcliffe et Martin Hill, fils d’un inventeur sans inspiration et qui traînait sur les plateaux de cinéma avec son père accessoiriste. Il n’y a pas la ligne droite de Longchamp qui sépare les deux jeunes aspirants acteurs mais d’un rien, pour un « petit quelque chose en plus », le destin va mobiliser Daniel Radcliffe pendant une bonne décennie de tournages, tandis que Martin Hill n’aura plus qu’à trainer son amertume entre deux trains entre Londres et Paris, où sa mère est partie s’installer. 

A la sortie du bureau du producteur, l’amertume du jeune Martin Hill n’est donc pas modeste. Harry Potter aurait pu être la sympathique réussite d’une rentrée littéraire, et un joli succès de cinéma. Malheureusement pour le jeune garçon, la saga va devenir le phénomène planétaire de toute la décennie suivante. En ces années 2000, le globe entier est devenu déraisonnable et on est assuré de rencontrer une image, un logo du jeune sorcier anglais à toutes les intersections de l’infini. Martin Hill va développer une sorte de phobie sociale, redoutant de croiser son alter ego de papier, se repliant sur lui, tombant malade à chaque sortie d’ouvrage ou de film. Parti vivre chez sa mère en France après le décès de son père, le répit est de courte durée avant que la déferlante ne gagne ce côté de la Manche. Pas évident d’éviter le personnage de J.K. Rowling, bientôt présent partout, depuis les colonnes Morris jusqu’aux tubes de dentifrice Colgate. Il n’y a que quelques jours de vacances au Groenland, au milieu de l’immensité blanche, avec la certitude de n’y croiser personne, qui offrent un appréciable répit à l’adolescent. Si, propose David Foenkinos, « la vie humaine ne se résume peut-être qu’à ça, une incessante expérimentation de la désillusion, pour aboutir avec plus ou moins de succès à une gestion des douleurs », pour Martin Hill, les choses ne vont guère s’arranger, entamant deux décennies dépressives et solitaires. Le lecteur de Numéro deux se laisse entraîner dans la dépression du jeune garçon, qui succède au désenchantement placide de son père après le départ de son épouse : « Qui était Harry Potter, en revanche, John n’en avait pas la moindre idée. Depuis que Jeanne était partie, il ne suivait plus les informations. Il était complètement passé à côté du phénomène. C’était sa femme qui, auparavant, faisait infuser le réel dans la famille. À présent, il n’y avait plus de raisons de prêter attention à l’actualité. Il arrivait même à John d’imaginer que son esprit était resté bloqué en 1992 ou 1993, coincé quelque part entre deux jours heureux ».

Quelques losers magnifiques à travers les âges

Peu d’idées folles ne passent pas par la tête du malheureux héros de ce livre. Pas même l’idée de tuer l’autre, histoire de lui prendre sa place ! Dans Rosemary’s Baby, Guy Woodhouse accepte de passer un pacte avec ses sorciers de voisins (tiens, encore des sorciers) pour récupérer une place d’acteur, à condition que son épouse se fasse mettre en cloque par le diable lui-même. Faute de voisins sorciers, Martin Hill n’ira pas jusque-là. 

David Foenkinos évoque aussi quelques destins parallèles à Martin Hill. Celui du doubleur de David Radcliffe, victime d’un accident de quidditch (discipline évoquée ici par le camarade Martin Pimentel), et resté tétraplégique depuis. Comme quoi, il y a peut-être d’autres numéros deux de David Radcliffe encore plus mal lotis… Celui aussi de Pete Best, le cinquième Beatles, qui avait quitté le groupe quelques semaines avant que celui-ci ne connaisse le succès, et a été ensuite regardé par chaque passant de Liverpool comme le loser magnifique de la ville. On repensera aussi en lisant Numéro deux aux six de mai 1998, ces six joueurs de l’équipe de France écartés à la veille de la Coupe du monde, alors que le pays s’apprêtait à vivre un fol été de football. Cet épisode avait été raconté par Karim Nedjari dans La Nuit des Maudits. Hormis le plus jeune, Nicolas Anelka, dont Martin Hill est fan, aucun d’entre eux ne retrouva vraiment l’équipe de France, certains prétextant des blessures pour ne pas avoir à retourner dans le château de Clairefontaine, qui vaut bien celui de Poudlard.

Numéro Deux

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De la démocratie et autres fariboles

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Vladimir Poutine, défilé militaire, Moscou, 9 mai 2021 © Alexei Nikolsky/TASS/Sipa USA/SIPA

Violemment attaqué par certains commentateurs sur ce qui leur apparaissait comme une prise de distance vis-à-vis de l’Ukraine et une condamnation molle de la Russie, Jean-Paul Brighelli élargit le débat : sommes-nous bien aptes à juger de régimes qui n’ont rien à voir avec le nôtre — si tant est que nous soyons nous-mêmes en démocratie ?


En toutes choses il faut remonter à l’origine : la démocratie a été instaurée par de minuscules États grecs vers le Ve siècle av. JC. Elle supposait une participation générale des citoyens, ce qui excluait les femmes, les métèques (qui étaient nés hors les limites de la cité, qu’ils soient Grecs ou non) et les esclaves. Soit les 9/10ème de la Cité.

Et encore, en limitant ainsi la représentativité, les démocraties n’étaient pas à l’abri de populistes — on disait alors « démagogues » — ou de dérives mortelles. Voir ce qu’en dit Aristophane dans les Cavaliers ou dans l’Assemblée des femmes.

Les citoyens athéniens, dans une économie servile, étaient des oisifs qui pouvaient consacrer à la politique l’intégralité de leur temps. Et pourtant, ils n’étaient guère plus éclairés que nos contemporains Si, Démosthène n’avait pas été là…

La démocratie athénienne est par ailleurs une démocratie directe : chacun voit ce que vote son voisin, puisque cela se fait en public. Et n’importe quel citoyen peut demander le bannissement de tel ou tel homme politique qui lui déplaît. Un processus si instable qu’au premier affrontement avec Sparte, qui était un système royal bicéphale, la démocratie athénienne a volé en éclats.

Montesquieu préfère les républiques aristocratiques, où quelques individus éclairés guident la plèbe. Démocratie et oligarchie sont à ses yeux deux perversions majeures de l’idée républicaine.

Notre génie national…

C’est pourtant sur ce modèle démocratique que s’est constituée la Ière République, en 1792 : les révolutionnaires étaient imbibés de références antiques, à l’époque. Le vote à main levée, en particulier, permet d’identifier les opinions de chacun — et éventuellement de les sanctionner, selon le tarif unique de la guillotine. 

Le modèle n’a pas survécu à l’arrivée de Bonaparte — tout comme la IIème République n’a pas survécu au coup d’État de Napoléon III.

C’est que la France est tout ce que vous voulez, sauf un pays démocratique. Elle est éminemment royaliste, et la Constitution de la Vème République n’est qu’une adaptation, par un disciple de Maurras, des principes royalistes à un régime présidentiel. On prête d’ailleurs à Macron, s’il est réélu, le désir d’imposer une réforme constitutionnelle pour renforcer cet aspect présidentiel — conformément au génie national. 

A lire aussi: Enfin un ennemi, un vrai!

J’attribue une bonne part de la désaffection vis-à-vis du processus électoral au sentiment de nos concitoyens qui jugent insuffisante la royauté potentielle des candidats. Les couvertures des magazines, en 2017, présentant Macron en Napoléon IV ont bien tenté de pallier ces béances, mais elles ont persisté. Et aucun des candidats de dimanche n’est à la hauteur des aspirations à la monarchie. Je n’en veux pour preuve que la façon quelque peu dérisoire dont chacun se réclame de De Gaulle, dernier souverain incontesté : rappelez-vous les pages que chaque semaine le Canard enchaîné lui consacrait sous le titre « la Cour », présentant le président de la République en perruque louis-quatorzième. Nous vivons dans la fiction féconde de « l’homme providentiel ». 

Les pays slaves veulent des tsars

Chaque pays a des tendances profondes qu’il faut connaître avant de décider à sa place. L’importation de démocraties dans les pays de l’Est ou dans les pays arabes était une très mauvaise idée — et il n’en subsiste que des parodies, que ce soit en Russie ou en Chine, avec un président à vie, en Ukraine avec des coups dÉtatt successifs, ou avec des « hommes forts » dans les pays moyen-orientaux qui se sont offerts un « printemps arabe » pour mieux mettre en place des leaders indéboulonnables. Sans compter ceux qui attendent la venue du Mahdi… Daesh n’a dû son succès local qu’à la croyance selon laquelle les divers « califes » qui l’ont dirigé, Abou Omar al-Baghdadi ou Abou Bakr al-Baghdadi, étaient des envoyés de Dieu.

Ceux qui n’admettent pas ce poids de l’Histoire et de la tradition sont tout simplement acculturés.Éliminerr par exemple Saddam Hussein ou Khadafi était une erreur très dommageable, les « raïs », comme on dit, étaient des gages de stabilité. En Irak le pouvoir chiite a rapidement offert une solution de remplacement adéquate — au grand dam des Américains. En Libye, les factions s’affrontent pour décider qui sera le calife, et déstabilisent toute l’Afrique. Encore bravo à ceux qui au nom de la « démocratie » ont détruit le bel équilibre qui régnait alors — par la force.
Erdogan a bien compris que les Turcs demandaient un pacha. Qu’il en ait l’envergure est une autre question — même s’il se montre fort habile dans la crise russo-ukrainienne.

C’est si vrai qu’en avril 2008, « au sommet de l’Otan à Bucarest, l’Allemagne s’est prononcée contre le lancement du processus d’adhésion de l’Ukraine et de la Géorgie, position partagée par le président Sarkozy, estimant qu’il ne s’agissait pas de démocraties assez stables » (in Huffington Post). Je le crois bien : les pays slaves veulent des tsars. Poutine joue le rôle avec délectation, Zelensky en est la parodie. Et Viktor Orban est tellement tsar que la Commission européenne, prévoyant sa réélection triomphale, avait préparé avant les résultats hongrois les « mesures de rétorsion » qu’elle vient de dégainer.

A lire ensuite: OTAN, le retour?

L’exportation du principe démocratique dans des pays peu faits pour lui provoque immanquablement des désordres. L’Afrique en paye le tribut depuis les indépendances des années 1960. Le Moyen-Orient est déstabilisé : les incursions russes ou américaines en Afghanistan ont assez prouvé que ni les uns ni les autres n’avaient étudié l’histoire de ce pays tribal. Quant aux « pressions » que nous exerçons, à chaque visite d’Etat en Chine, pour que ce pays à empereurs se démocratise, elles sont juste de la poudre aux yeux médiatique. XI Jinping, après Mao, est le continuateur de Qin Shi Huang (IIIème siècle av. JC), le bâtisseur de la Grande Muraille et le maître des soldats de terre cuite de son mausolée.

La démocratie libérale, horizon indépassable ?

On n’impose pas à un pays des mœurs politiques contraires à son histoire. C’est comme ça que l’on provoque des émeutes, des révolutions, ou pire, des guerres. L’OTAN suppose dans son organisation même que toutes les « démocraties » qui l’ont rejointe fonctionnent sur le modèle américain. Comment voulez-vous que des Slaves s’y reconnaissent — ou même le tolèrent ? OU la France, qui a toujours renâclé devant cette alliance imposée d’outre-Atlantique ?

Il faut être américain pour croire que la démocratie libérale est l’horizon politique indépassable de l’espèce humaine. La Hongrie et quelques autres ont inventé la démocratie « illibérale », qu’on nous présente comme un monstre horrible, alors qu’elle n’est que la conséquence d’erreurs de jugement. 
Je sens bien que j’offre le flanc à la critique. Mais l’Histoire évolue si lentement que l’implantation de démocraties dans des pays qui ne le souhaitent guère ne peut que dysfonctionner. Et ce n’est pas en imposant à la Russie des sanctions qui nous frappent au premier chef qu’on poussera les Russes à changer de régime : à la rigueur, ils remplaceront Poutine par un dirigeant encore plus impérial.

Pourquoi je ne fête plus le carnaval

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Image d'illustration Unsplash

Difficile de se marrer avec le politiquement correct ! Même les mardis sont maigres


Il y a quelques semaines, ma compagne me montrait des photos de son enfance. Parmi ces souvenirs charmants, un cliché pris lors d’un carnaval la montrait déguisée en bohémienne, au milieu d’autres enfants aux accoutrements plus pittoresques les uns que les autres. Sous l’effet d’une innocente nostalgie, je me pris à attendre l’édition 2022 du carnaval en France pour m’adonner à nouveau avec malice aux plaisirs du déguisement.

A Mardi-Gras, chacun peut être ce qu’il veut l’espace d’une journée ! Quoique…

Attention à l’appropriation culturelle !

A la réflexion, je me dis que son déguisement de bohémienne, en partie réalisé avec des robes trop grandes de sa mère, relèverait aujourd’hui du crime d’appropriation culturelle (vous savez, ce truc valable si Leonardo Dicaprio incarnait Nelson Mandela au cinéma, mais inexistant quand Idris Elba incarne un dieu nordique dans « Thor : Ragnarok »).

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Certains l’aiment chauve

Impossible donc de m’adonner au whitewashing en m’appropriant un quelconque personnage réel ou imaginaire issu d’Afrique. Attention aussi au classique déguisement d’Amérindien, de Mexicain, ou encore d’Asiatique : même s’ils se vendent visiblement bien (il reste encore trop de beaufs racistes adeptes du déguisement), ils sont malvenus auprès des gendarmes tatillons du vivre ensemble ! Quant à la coloration de la peau pour un effet réussi, je n’y pense même pas : le blackface est une violence morale insoutenable, comme l’a encore expérimenté Gérard Darmon il y a quelques mois, lui qui prétendait se grimer en Othello.

Qu’à cela ne tienne : il reste plein de déguisements possibles !

Pas de spécisme !

Je pense alors au traditionnel travestissement d’animal : un lion à crinière, un ours velu, une vache cornue… que choisir ? J’opte pour le lion, savourant déjà la confection des grandes dents et de la queue qui traînera majestueusement derrière moi. Pris d’un enthousiasme tout enfantin, je prépare déjà mon matériel : ciseaux, carton, peinture, feutres, etc.

Heureusement, l’adulte vigilant en moi me rappelle juste à temps les dérives du spécisme. Je me dis qu’il n’y a pas de quoi fouetter un chat, et que je ne suis pas une poule mouillée qui va se dégonfler. Puis, je me souviens que l’association de défense des animaux PETA a comparé les expressions utilisant des animaux à des propos racistes, homophobes et validistes.

Mon idée risque de faire grincer des dents en haut lieu… Exit donc aussi le déguisement d’animal, sans doute trop oppressif et spéciste. Tant pis, je vais trouver autre chose !

Mais que reste-t–il ?

Je me creuse les méninges : en quoi puis-je me déguiser sans offenser personne ? Il faut pourtant que je me déguise, je suis un mâle blanc (heureusement, de moins de 50 ans) et j’ai déjà le toupet d’afficher cet état de fait 364 jours dans l’année ! Hum… Le bonhomme Michelin ? Grossophobe ! Un comptable de la SOGEC ? Leur syndicat me tombera dessus demain en m’accusant de donner une piètre image de ce corps de métier. Freddie Mercury ? Homophobe ! Un guerrier ? Masculiniste ! Un champignon ? Si les végans n’ont pas encore interdit moralement le déguisement en plante, ils risquent de me confondre avec leur dîner.

A lire ensuite: Causeur n°100: Et si ce n’était pas lui?

En fin de compte, je songe que l’idée du déguisement est consumériste et ne tient pas compte du réchauffement climatique : je vais utiliser des matières premières et des encres chimiques pour me confectionner un costume qui ne servira qu’une journée, et que je jetterai ensuite. Je tremble en pensant au bilan carbone d’une telle opération, d’autant plus que je risque de me rendre au carnaval… en voiture ! Brrr…

Finalement, je n’ai pas fêté le carnaval cette année. Inquiet et repentant, j’ai passé la journée en caleçon chez moi, à demander pardon sur Twitter pour mes idées saugrenues. Joyeux carnaval inclusif à tout.e.s.iel.les !

Histoires (d’amour) courtes

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L'ancien photographe et écrivain © Franck Courtès BALTEL/SIPA/SIPA

Dans Les liens sacrés du mariage, l’écrivain Franck Courtès réunit des nouvelles sur des couples fuyant la ville…


L’écrivain et ancien photographe Franck Courtès vient de sortir un recueil de nouvelles : Les liens sacrés du mariage, chez Gallimard.

Quiconque a la nouvelle pour genre littéraire préféré a sauté de joie.

L’auteur vient de plus d’apprendre qu’il est sur la liste des finalistes du Goncourt de la nouvelle, à l’heure où nous écrivons ces lignes. Et cela est amplement mérité.

Si la nouvelle est le genre littéraire préféré de votre servante, il ne l’est pas des lecteurs français, et les éditeurs restent souvent très frileux quant à leur publication. Cependant, Franck Courtès a commencé sa carrière d’écrivain en 2013 avec un recueil de nouvelles : Autorisation de pratiquer la course à pied, et cela reste à ce jour ses meilleures ventes. Allez comprendre ! Bon, nous sommes quand même au pays de Maupassant, nouvelliste de génie. C’est peut-être là que réside le problème, finalement.

La nouvelle, un genre si délicat

C’est dans Mediapart (tout arrive), dans un article de 2019 intitulé : « La nouvelle en France, beaucoup d’auteurs, peu de lecteurs » que j’ai trouvé quelques réponses intéressantes à ce questionnement au sujet du mépris français pour la nouvelle, genre qui pourtant nécessite délicatesse et virtuosité. Gilles Marchand, auteur de nouvelles, y affirme ceci : « La France, qui ne lit plus ses poètes contemporains, boude ses nouvellistes et reste le pays de la dictature du roman ». Paradoxalement, en 1999, Anna Gavalda vendit deux millions d’exemplaires de son recueil Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part. C’est décidément à n’y rien comprendre ! Notez qu’il est de bon ton de dénigrer Gavalda, considérée comme auteur mainstream pour semi-bobos. Cependant, son recueil de nouvelles était à mon sens très réussi. La jeune fille que j’étais encore à l’époque s’est délectée de la manière dont elle définissait les hommes « qui ne veulent pas s’attacher » : ce sont des « poêles Téfal », écrivait-elle dans une formule à la Bridget Jones. Toute une époque.

Alors, quel est le problème ? Les auteurs ont très certainement du mal à se débarrasser de l’ombre de Maupassant, indépassable et indépassé : « En France, tout se passe comme si la nouvelle n’avait jamais vraiment réussi à se défaire de la forme héritée du XIXéme siècle, dont Maupassant constitue à la fois l’aboutissement et le point de fixation » expliqueGilles Marchand. En Russie, pays de littérature faite de bruit et de fureur, le dramaturge Anton Tchekhov a réussi à distiller la sourde et légère nostalgie de l’agonie de la Grande Russie dans ses nouvelles. Aux Etats Unis, pays qui a inventé la nouvelle du XXème siècle, nous avons Raymond Carver, qui, par son économie de mots, sa façon d’exprimer la solitude dans un couple par une chaise vide et de la vaisselle sale, a élevé la nouvelle au rang d’Art majeur.

Le renouveau de la nouvelle en France

La France serait-elle donc prêtre à accueillir un nouvelliste de talent et surtout à reconnaître le genre ? Comme je l’ai précisé plus haut, Franck Courtès est un ancien photographe. C’était surtout un portraitiste – il a notamment photographié Derrida dans des toilettes. Il a abandonné son métier car il ne s’y reconnaissait plus Il s’en est expliqué en 2018 dans un récit, La dernière photo, où il déplorait notamment le fait qu’avec l’apparition du numérique tout le monde puisse s’improviser photographe. Lui qui considérait son métier comme un artisanat, avec le plaisir presque sensuel que lui procurait la pénombre au moment du développement.

Il se lance alors dans l’écriture, et réussit à faire le lien entre écriture et photographie. Car Courtès écrit comme on photographie, tout en précision et subtilité. Avec un sens du détail exacerbé, qui n’est pas sans rappeler la théorie du punctum de Roland Barthes, développé dans La chambre claire en 1980. Pour Barthes, le punctum est « ce qui me point, le détail qui attire l’attention du « je » ». Effectivement, Courtès décrit dans ses nouvelles le délitement du couple en focalisant sur des objets, ou des images. Ainsi dans Quelque chose de risqué, qui met en scène un couple de jeunes retraités exilés à la campagne, nous comprenons le presque dégoût que l’époux éprouve pour l’épouse lorsqu’il s’aperçoit que celle-ci ne se teint plus les cheveux : « Les cheveux de ma femme sentaient le produit cosmétique, la teinture qu’elle avait négligée. Ca formait au-dessus de sa tête une sorte de calotte blanche. Je n’aurais pas été moins dégoûté si j’avais appris qu’elle ne changeait pas de sous-vêtements ». Cette calotte blanche représente le punctum dont parle Barthes, et nous dit que le temps est assassin…

La plupart des couples décrits se retirent à la campagne, pour fuir Paris et essayer de vivre une autre vie, mais cela ne marche jamais. Au contraire, la chute s’en trouve précipitée. La maison n’est jamais réconfortante, elle participe à la dislocation du couple et, ironiquement – comme dans l’étymologie de foyer (feu) – elle achève l’œuvre mortifère de l’habitude et du temps en brûlant tout sur son passage.

Enfin, c’est un château de sable, qui, dans la nouvelle du même nom, consolide, et même finit par bâtir la relation entre un père divorcé et son jeune fils: « Cyril s’appliqua, tassa le sable humide dans le  seau, retint l’anse d’un doigt et bascula le tout au sommet du monticule. L’enfant le regardait faire comme si sa vie en dépendait ». L’auteur nous signifie là, que l’amour, les liens sacrés du mariage sont aussi fragiles qu’un château de sable, et que finalement ils prennent souvent « des chemins dont on a pas idée ».

Espérance de baise

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Après L’enfant qui maudit Dieu (2006) et Un juif impossible (2009), Jean- Moïse Braitberg, ancien journaliste devenu romancier, raconte dans SeXagénaire les aventures et mésaventures d’un jeune retraité sur les sites de rencontre.


J’ai eu du mal à me faire comprendre, je me suis souvent heurté au déni mais j’ai tenu, pour son bien, à élever ma fille dans l’idée que, pour ce qui est d’être en proie à la tentation, le sexe faible, c’est l’homme parce qu’il ne pense qu’à ça. « Mais non papa, pas Benjamin ! – Si ma fille, même Benjamin. – Et Jérémie ? – Jérémie aussi. » Avec les femmes, je n’ai pas été davantage entendu quand j’ai voulu leur faire sur la nature des hommes le cadeau utile de la vérité. « Chérie, je sais que tu ne vas pas me croire mais même si ça ne fait pas de lui un porc, l’homme est d’abord un animal baiseur. – Ne prends pas ton cas pour une généralité, tous ne sont pas des obsédés ! – Si ! Même si ça ne se voit pas, même si la plupart préfèrent la démagogie à la pédagogie, mais tous, sans exception, même François-Xavier Bellamy ! –Non !!! – Mais si. »

Jean-Moïse Braitberg © D.R.

Un jour peut-être, fatigué de prêcher dans le désert, je finirai par me taire. Afin d’armer pour leur vie sentimentale et sexuelle les femmes que j’aime, j’ai un plan B. J’offrirai un roman qui dit tout ça mieux que moi, celui de Jean-Moïse Braitberg, SeXagénaire avec un X majuscule comme au cinéma. Roland Szydlowski, soixante-huitard décomplexé, est un jeune retraité pas encore mort parce qu’il bande encore. Au milieu de sa soixantaine, cet ashkénaze retiré à la campagne en Dordogne fait le bilan de sa vie. « La calculette de mon iPad me dit qu’à ce jour j’ai connu près de vingt mille orgasmes, à raison d’au moins une branlette quotidienne pendant cinquante ans. Sans compter deux ou trois mille coïts plus ou moins réussis entre les cuisses de cent vingt-trois femmes laborieusement conquises. Et presque autant de soulagements chez les putes. » Après son bilan, notre héros fait des projets, un budget et calcule son « espérance de baise ». Délivré du travail, de la famille et se foutant de la patrie, entre les abonnements aux sites de rencontre et les dépenses de pharmacie, il a de quoi tenir ses érections et tout le reste pour vivre heureux en attendant la mort.

Ça ne baise pas autant qu’on voudrait, pour lui comme pour nous, c’est la vie, mais à peine moins que dans le journal de Renaud Camus avant sa rencontre avec Pierre, ce qui est quand même pas mal pour un hétéro. Les filles défilent pour les érections et les plaisirs conjugués du personnage et du lecteur. Des blondes, des brunes et des rousses, des Bretonnes et des Basques, des belles et des moches, des vulgaires et des distinguées, des moulées à la louche et des cuites au feu de bois, des « Marie Louise Blériot » et des « Arlette Choukroun », des plus vraies que nature et tout aussi bandantes, des inconnues ou des amies de lycée perdues de vue et retrouvées dans des dossiers restés en souffrance, étiquetés « à baiser » puis refermés avec la mention « a baisé », ou pas.

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On ne s’ennuie pas avec le schtroumpf baiseur, dont les grands-parents sont morts à Auschwitz et dont le père a sauvé l’honneur d’une France pétainiste en combattant dans les FTP-MOI, ces ouvriers étrangers qui se sont opposés à l’occupant nazi. Entre deux coups, l’ancien journaliste qui voit quand même un peu plus loin que le bout de sa queue nous donne sa vision du monde, évoque la Shoah, « ces souvenirs qui ne sont pas les miens et qui me hantent », nous confie qu’« il n’y a que les cons qui ne pensent pas à la mort tous les jours » et nous rappelle qu’au cœur de tous les bipèdes en rut, il y a un homme qui pense.

Il y a aussi dans le roman des souvenirs de collègues (les journalistes de sa génération reconnaîtront sûrement « suce debout »), un mode d’emploi pour réussir une fellation, un guide comparatif des sites pornos, des astuces de jardinage, des recettes de cuisine du Sud-Ouest, et même un conseil de lecture (femmes désirées, femmes désirantes du docteur Danièle Flaumenbaum) que je vais m’empresser de suivre, excité par la curiosité, et pour tenir tout ça ensemble, une intrigue, un récit avec des rebondissements pulpeux et des surprises salées dont je ne dirai rien mais qu’illustre bien l’histoire du mec qui se croit chasseur alors qu’il est le gibier.

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En refermant le livre, j’ai pensé à ce trentenaire de mes amis, jeune marié qui reconnaît ne plus désirer sa femme, qui avoue être tenté par les salons de massages asiatiques et qui demande si se faire branler par une Chinoise gantée et appointée, c’est tromper. J’ai eu une pensée triste et compatissante pour ce jeune mec englué dans les scrupules de l’homme nouveau, que des décennies de propagande féministe ont soigneusement déconstruit. J’ai repensé à l’irrécupérable boute-en-train du roman de Jean-Moïse Braitberg, pour qui l’entreprise de castration idéologique menée par Caroline De Haas, Alice Coffin et Sandrine Rousseau arrive trop tard. Et je me suis dit que c’était tant mieux, nom d’un bordel à queue.

Femme désirée, femme désirante

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Putain de pays

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L'écrivain Jean-Marc Parisis ® Richard Dumas

Parisis est au mieux de sa forme dans On va bouger ce putain de pays (Fayard), un roman satirique sur la macronie…


On a coutume de dire qu’un romancier a toujours tendance à écrire le même livre. Depuis que je lis Jean-Marc Parisis, c’est-à-dire depuis 1987, avec son premier roman, La mélancolie des fast-foods, sur fond de gauche schizophrénique et montée de l’extrême-droite, il convient d’avouer qu’il m’étonne à chaque publication. J’avais tout particulièrement apprécié sa biographie personnelle d’Alain Delon ainsi que son hommage à l’éditeur Jean-Marc Roberts.

Débandade

Voici qu’il nous propose un roman ébouriffant, au titre décapant, On va bouger ce putain de pays, dans la grande tradition de la satire. C’est l’histoire d’un jeune provincial venu étudier à Science Po, Quentin Ixe, sorte de Rubempré moderne, le tragique en moins, attiré par les dorures du pouvoir. Il choisit d’abord le mauvais cheval, Richard Eleski, social-démocrate qui chute pour une agression sexuelle sur une femme de chambre dans un hôtel. Parisis : « Ejaculation américaine, retrait de la course à la présidence française. » Débandade fatale en terre américaine, ça ne pardonne pas chez l’Oncle Sam cancelisé.

Ixe change de monture et fait les yeux doux au banquier d’affaires Cyril Crâmon, nommé ministre de l’Économie après la victoire du socialiste Boulende. Il est jeune, ambitieux, dominé par une femme de vingt-quatre ans son ainée, Béatrice, « prunelles bleues, jambes fuselées, des airs d’Agnetha, la chanteuse d’Abba », aux dents plus acérées que les griffes d’un félin. Les deux arrivistes se plaisent. Même si Ixe a bien jugé Crâmon, « l’homme des sincérités successives », à la « voix de pub ». Ixe, ou plutôt Parisis, ajoutant : « On pouvait le croire à condition de ne pas lui faire confiance. Lui faire confiance à condition de ne pas le croire. » On assiste à la naissance du mouvement En route, à la charge de la brigade légère qui permet à Macron, pardon Crâmon (j’aurais écrit Crâmé), d’entrer à l’Élysée, après avoir ridiculisé Caroline Lablonde.

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L’affaire El Glaoui

Parisis, avec un humour décapant, nous rappelle les grands moments du quinquennat qui s’achève, en particulier l’affaire El Glaoui, comprenez Benalla, personnage obscur qui nous réserve une surprise de taille à la fin du récit. C’est vif, enlevé, électrique. Ça fait du bien. Parisis possède le sens de la formule. À propos du nouveau rival de Crâmon, pour l’élection présidentielle de 2022, Mamour, le président-candidat déclare : « Nous avons trop parlé d’avenir, de progressisme, de rupture historique. La martingale, aujourd’hui, dans ce présent haïssable, c’est le passé. » Il ajoute : « La force sentimentale et révolutionnaire du passé. Mamour rend le passé bankable. » Quand un écrivain est brillant, il peut s’adonner à tous les genres littéraires.

Jean-Marc Parisis, On va bouger ce putain de pays, Fayard.

«Macron, c’est la négation de la politique»

Marion Maréchal © Hannah Assouline

Soutien d’Éric Zemmour, l’ancienne députée RN veut en finir avec la gouvernance d’Emmanuel Macron dont elle pointe le manque de vision, de cohérence et de stratégie. Pour elle, le candidat de Reconquête ! est le seul capable d’unir les droites et d’appliquer un programme à la fois civilisationnel, sécuritaire et économique.


Relire la première partie: Marion Maréchal: «Ne vous faites pas voler l’élection»

Causeur. Quels sont les principaux reproches que vous faites à Macron ? Et comment expliquez-vous qu’il continue à caracoler très en tête des intentions de vote ?

Marion Maréchal. Macron est un homme du centre-gauche, et ceux qui – venant de LR – le rejoignent pensent en réalité à gauche. Il est l’incarnation d’une forme de technocratie centriste particulièrement saillante dans son programme, oscillant entre grands principes consensuels et mesurettes techniques. Un mode de gouvernement où l’ombre de cabinets de conseil privés américains de type McKinsey n’est jamais loin. Son bilan parle pour lui. Il est le président de l’immigration massive : il n’y a jamais eu autant de titres de séjour délivrés à des extra-européens (plus de 2 millions), autant d’immigration pour motif familial, autant de demandeurs d’asile. C’est aussi 30 000 naturalisations d’étrangers par an, 48 % d’augmentation du budget immigration…

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Emmanuel Macron est capable de faire des embardées sur des sujets stratégiques, comme le nucléaire. Sur les retraites, il était prêt à faire passer sa réforme au forceps il y a quelque temps pour finalement totalement changer de pied. Pendant des mois, il a été le défenseur du pacte vert européen, dont les restrictions réglementaires vont aboutir à une baisse de production agricole en Europe, et aujourd’hui il plaide pour l’« autonomie alimentaire » du continent. Il y a un terrible manque de vision, de cohérence et de stratégie. On ne sait pas ce qu’il est capable de nous sortir dans six mois.

Je sais qu’aujourd’hui je suis là où je dois être

Enfin, il a expliqué qu’au lendemain de son élection, il multiplierait les instances de concertation entre « états généraux » ou « comités transpartisans », pratique qu’il avait déjà eue avec la convention citoyenne sur le climat ou le grand débat dont tout le monde a vu la théâtralité organisée. On a le sentiment que, pour lui, l’élection n’est plus le moment du choix et du débat, mais une simple formalité. On discutera après. C’est vraiment la négation de la politique.

Zemmour adore faire référence à l’histoire, ce qui est souvent appréciable. Mais en même temps, cela donne l’impression que son projet pour la France est un retour au glorieux passé, en tout cas aux années 1960-1970. Même si on a la nostalgie de cette France-là, on ne va pas la ressusciter… Comment écrire l’avenir à partir de la seule nostalgie ?

Éric Zemmour commet un « crime » intellectuel à l’heure du progressisme triomphant : il ose dire que oui, à certains égards, « c’était mieux avant ». Ce procès en « nostalgie » a toujours été fait au camp national. Le seul fait de se dire les dépositaires reconnaissants d’un héritage, de traditions, de racines, de vouloir transmettre un patrimoine immatériel est déjà considéré comme « réac ».

Et pourtant, ce sont nos analyses qui se révèlent être d’une totale modernité. Le Covid et la guerre en Ukraine, qui sont aussi des crises de la globalisation et de l’interdépendance, en apportent la preuve.

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Nous avions raison d’alerter sur les dangers de l’immigration incontrôlée quand les progressistes communiaient, et communient toujours, à la fable du multiculturalisme. Nous avions raison de rappeler que l’histoire était tragique alors qu’ils dépeçaient notre outil de défense, d’en appeler à l’autonomie stratégique, notamment énergétique et alimentaire, quand ils signaient des traités de libre-échange à tout-va, de pointer l’importance de l’industrie quand ils rêvaient de l’« entreprise sans usine », de défendre le rôle irremplaçable de la nation tandis qu’ils couraient derrière le fédéralisme européen, de dénoncer les conséquences du laxisme judiciaire et du pédagogisme à l’école, d’en appeler à une diplomatie d’équilibre dans un monde multipolaire quand ils plaidaient pour l’envoi de troupes en Irak, en Syrie ou en Libye… Où sont les visionnaires sur tous ces sujets ?

L’avenir n’est pas toujours là où on croit… Oui, il y a des règles immuables dans l’Histoire, des réalités et des persistances. Oui, on peut aussi considérer que cette tendance du progressisme à faire « table rase » du passé est contestable et même dangereuse pour la société.

Cette idée de l’autonomie géostratégique de la France, l’équidistance des grandes puissances, vous y croyez ? Même De Gaulle considérait que la France faisait partie du camp occidental, celui de la démocratie libérale.

Il s’agit avant tout de refuser la lecture américaine d’un monde divisé en deux blocs : d’un côté la liberté et la démocratie, de l’autre des dictatures. C’est une fable, car des pays comme l’Arabie saoudite ou la Turquie sont considérés comme appartenant au bloc occidental… Ce récit n’est là que pour habiller une stratégie géopolitique au service des intérêts américains. Les États-Unis veulent maîtriser l’Eurasie, et pour cela il a fallu notamment empêcher que la Russie ne se rapproche de l’Allemagne ou de la France. Brzezinski, conseiller du président Carter, a tout expliqué dans Le Grand Échiquier. La France doit avoir sa propre lecture géopolitique qui corresponde à ses intérêts et être capable, selon les circonstances et les sujets, de favoriser telle ou telle alliance.

En parlant de fables, Poutine parle de l’humiliation subie par la Russie depuis 1990. Mais cela n’a pas gêné la Russie d’humilier un certain nombre de peuples pendant soixante-dix ans.

Ce n’est pas le camp national – au sens large –  qui a défendu le communisme pendant des années, c’est la gauche ! Une grande partie de ceux qui voudraient nous donner des leçons aujourd’hui, ou leurs héritiers, applaudissaient lorsque les chars soviétiques venaient rectifier les élans de liberté des peuples ou parlaient de libération quand les Khmers rouges prenaient Phnom Penh. La droite nationale, au même moment, dénonçait Prague, Varsovie, Budapest et manifestait contre le communisme oppresseur.

Eric Zemmour présente son programme pour la Défense nationale, Paris, 17 février 2022 © STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

Comment envisagez-vous la défense de la France et de l’Europe dans les circonstances actuelles ? Existe-t-il une option réelle en dehors de l’OTAN ?

La vision française portée par Macron et d’autres, avant lui, d’une défense autonome européenne sous le parapluie nucléaire français est minoritaire en Europe. Elle tient du fantasme… La majorité des pays de l’UE considèrent que la pierre angulaire de la sécurité européenne est, et doit rester, l’OTAN avec les États-Unis en son cœur. En fait, il nous faudrait une OTAN européenne et défaite de la tutelle américaine. Aujourd’hui, c’est l’inverse qui se produit avec le renforcement de la jambe européenne de l’OTAN. Face à la guerre russo-ukrainienne, la Pologne a acheté de nouveau du matériel américain, et les Allemands ont acheté des avions américains et non français. On est loin du renforcement de l’indépendance européenne annoncée.

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L’OTAN pose un autre souci : c’est un système qui pousse chaque pays à s’enfermer dans une spécialité militaire. La France a pu continuer à être une puissance militaire, parce qu’elle a refusé de s’y plier totalement. Elle a gardé un outil militaire pluricapacitaire qui lui permet de se projeter encore sur les théâtres extérieurs. L’urgence, c’est de reconstituer l’outil militaire français qui est en sous-capacité. Un rapport parlementaire montre que s’il y avait une guerre de haute intensité demain, nous aurions trois jours de munition. Au Mali, on a dû demander le soutien des Américains, car on en manquait. Pour que la France demeure une voix diplomatique entendue dans le monde et en Europe, il faut investir dans notre puissance militaire. Ce qui n’exclut pas des alliances militaires, voire des projets communs en matière de défense.

Un nouveau monde multipolaire émerge de fait. Les Chinois ont refusé de condamner la guerre en Ukraine, tout comme l’Inde, le Brésil et certains pays africains. La France n’a pas intérêt à s’enfermer totalement dans le bloc otanien ou à se noyer dans une pseudo-diplomatie de l’UE condamnée à l’impuissance tant les visions et les intérêts des membres divergent. Il faut être capable de parler à toutes ces puissances en devenir avec lesquelles il faudra nécessairement composer.

Quelle sera la stratégie de Reconquête ! au lendemain de la présidentielle ? Est-il possible qu’un président n’ait pas une majorité automatique ?

D’abord, j’espère que c’est à la constitution d’une majorité présidentielle autour d’Éric Zemmour que nous nous attellerons ! Il y a un mois et trois semaines entre les deux élections, ce qui laisse un temps politique important où les cartes pourront être rebattues et les discussions menées, en vue de constituer une majorité parlementaire. Il n’est pas exclu qu’il y ait des ralliements ou des alliances côté LR ou RN. Éric Zemmour est ouvert à ce principe. Mais soyons clairs : voter pour Éric est la seule clef pour que le paysage politique ne reste pas figé.

Vous serez candidate ?

Je ne sais pas encore, mon calendrier personnel – je suis enceinte et devrais accoucher en juin – et le calendrier électoral se chevauchent. Mais que je sois candidate ou pas, j’apporterai mes forces dans cette bataille.

Vous êtes heureuse d’avoir retrouvé la politique ?

Oui ! L’intérêt pour la politique ne m’a jamais quittée, même si je suis très heureuse de cette expérience dans le privé pendant cinq ans avec l’Issep qui m’a ouvert l’esprit sur plein de choses. Mais je sais qu’aujourd’hui je suis là où je dois être.