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Hubert Védrine, le briseur d’idoles ou la géopolitique à coups de marteau

Il publie "Une vision du monde" (Bouquins, 2022)

Hubert Védrine, le briseur d’idoles ou la géopolitique à coups de marteau
Hubert Védrine publie "Une vision du monde" (Bouquins). © Image d'archive BERTRAND LANGLOIS / POOL / AFP

Une politique étrangère digne de ce nom est pragmatique. Elle ne se pique pas de changer l’homme, de régénérer ou de corriger le monde. Depuis 30 ans, Hubert Védrine tente de l’expliquer à une intelligentsia de gauche dont l’humanisme velléitaire est aujourd’hui complètement dépassé par le réel ukrainien.


« Il est triste quand on s’endort dans une bergerie de trouver à son réveil les moutons changés en loups ». Ces mots de l’historien Hippolyte Taine auraient pu figurer en exergue du livre d’Hubert Védrine. L’ancien conseiller diplomatique de Mitterrand et ministre des Affaires étrangères de Jospin diagnostique le mal qui nous affecte, nous, Européens, et qui nous a condamnés, jusqu’à présent, à l’impuissance : un redoutable et funeste désarmement intellectuel (« Les Européens n’ont plus les outils mentaux pour penser le fait que l’histoire est une compétition de puissances »), un « vide de la pensée stratégique » dans lequel « le droit-de-l’hommisme et l’européisme se sont engouffrés ». 

Ce mal n’est toutefois pas sans remède. Et lire, et méditer Une vision du monde (Bouquins, 2022), c’est commencer de se réarmer intellectuellement. 

Le président ukrainien Zelensky ne nous facilite guère la tâche ! En exhortant le peuple français, lors de son intervention du 23 mars devant la représentation nationale, à se mobiliser toujours plus ardemment contre « une guerre faite à la liberté, l’égalité et la fraternité », il ne flattait que trop notre propension à fuir la politique dans la morale. Or, si ce conflit doit avoir quelque vertu, c’est bien de nous rappeler à l’urgence de renouer avec une vision stratégique des relations internationales, avec une conception géopolitique du monde. 

Une réflexion longue de trente ans

« Moment historique », « retour du tragique », « retour de l’histoire » nous promet-on. Ou, plus rigoureusement retour des Européens et des Français dans l’histoire, car ni l’histoire, ni le tragique ne s’étaient exilés, nous les avions simplement écartés de notre horizon pour cause de non-conformité avec le grand récit progressiste. C’en serait fini du déni. Puissance, intérêts nationaux, rapports de force, étoffe dans laquelle le réel est taillé avec laquelle désormais nous composerions. Cette fois-ci serait donc la bonne.

Nous voudrions y croire. Certes, l’Union européenne (U.E.) marche comme un seul homme, Poutine aura cimenté une communauté réputée pour ses divisions. L’Occident (Europe et Etats-Unis) s’avance sur la scène du monde autrement que la corde au cou et le genou à terre. L’OTAN, diagnostiquée en état de mort cérébrale, est en voie de résurrection. Toutefois, qu’on nous permette de faire montre de scepticisme. Le traitement médiatique réservé au conflit ukrainien, outrageusement sentimental, augure mal de la suite. Ce que Hubert Védrine appelle « l’humanitarisme médiatisé » et qu’il analyse comme un des obstacles majeurs à toute politique étrangère digne de ce nom est à son comble. Le mal cristallise dans la figure de Poutine, manifestement plus aisé à jeter aux gémonies que l’islamisme (paralysie du pas d’amalgame). Pour le reste, on se rassure : solidarité et générosité exceptionnelles, chants – ah, cette petite Ukrainienne âgée de sept ans, qui chantait dans un bunker et, exilée en Pologne, loin de ses parents, se voit propulsée sur la scène du monde au travers des réseaux sociaux, interprétant l’hymne national de son pays lors d’un concert caritatif  devant un auditoire impressionnant ! Bref, l’humanité est une et tout le monde s’aime. Les journalistes – à commencer par la revue de presse de Claude Askolovitch expert ès lyrisme kitsch sur France Inter – semblent toujours et d’abord préoccupés à former des claviers qui vibrent, qui pleurent et qui s’émerveillent plutôt que des collaborateurs conscients des dirigeants qu’ils se sont donnés, comme eût dit Marc Bloch. Quant aux pressions qui s’exercent sur les entreprises françaises afin qu’elles se retirent de Russie, elles s’élèvent dans l’oubli et/ou le mépris de ce que « chaque fois que l’Occident ostracise un pays en le décrétant ‟voyou, les Chinois se précipitent pour établir des accords privilégiés », ainsi qu’en avertit encore, et depuis des années, Hubert Védrine. Les Chinois, mais aussi d’autres puissances émergentes. On sait ainsi, dans le cas de Renault en Russie, que les Indiens sont aux aguets. Ces pressions, ces sommations prouvent que les intérêts nationaux sont loin d’avoir recouvré toute leur légitimité.  

Dans ce contexte navrant pour qui voudrait véritablement voir advenir une politique digne de ce nom, une politique mature, lire l’anthologie que l’ex-ministre des Affaires étrangères de François Mitterrand vient de faire paraître a quelque chose de salvateur. A une certaine hauteur, à une hauteur proprement géostratégique, on respire mieux.

Invité de Sonia Mabrouk le 3 mars sur Europe 1, Hubert Védrine prit soin, par « souci d’honnêteté », dit-il, de prévenir les auditeurs : ce livre n’est pas pour aujourd’hui, expliqua-t-il en substance, il consiste dans une réflexion sur le long terme. Assurément, mais précisément ces réflexions forgées au fil des événements qui ont scandé la vie internationale au cours des trente dernières années – et c’est ce qui fait leur grande saveur -, revêtent un caractère brûlant, et nous donnent une énergie formidable pour affronter la réalité du monde, du monde dans lequel nous aurons toujours davantage à vivre. Voici des années que Hubert Védrine prévient : « Les marchés émergents sont des puissances émergentes ». Ces pays « ne cherchent pas seulement à entrer de plain-pied dans l’économie globale de marché, ils entendent bien retrouver la place géopolitique qui leur revient ». Au dessus de nos têtes, une épée de Damoclès : l’incertitude stratégique. 

En somme, voici trente ans que notre homme travaille, vaillamment, bien que, force est de le reconnaître, non sans dépit, plus ou moins vainement, à nous éviter ce triste et douloureux réveil. À tenter de nous extraire du sommeil dogmatique – et ce n’est pas une formule car c’est bien un dogme qui vient s’interposer entre nous et le réel – dans lequel nous nous sommes plongés dès les lendemains de la Seconde Guerre mondiale, et plus encore depuis 1989 (Chute du Mur de Berlin) et 1991 qui consacre la dislocation de l’U.R.S.S. 

Trente ans que Védrine presse nos élites politiques, médiatiques, intellectuelles, de dénouer les nœuds mentaux, moralement connotés, auxquels elles restent paresseusement, confortablement, servilement, inféodées. Ainsi de la puissance, des intérêts, des frontières, de la nation – point de douleur de la conscience progressiste, observait le philosophe Vincent Descombes – regardés comme le mal. Ombres appelées à se dissiper avec le progrès de la démocratie. Védrine, c’est la géopolitique à coups de marteau, il n’a jamais craint de briser l’une après l’autre les idoles du progressisme. La politique, et singulièrement la politique étrangère qu’il appelle de ses vœux, est l’exact contraire de ce qu’il nomme, très heureusement inspiré par Julien Gracq , « la politique à l’estomac », la politique molle. 

Sagesse des limites et réalisme politique

Les hommes et les peuples déçoivent nos élites urbaines mondialisées ? Ils ne sont décidément pas à la hauteur du monde que celles-ci avaient rêvé pour eux ? Elles leur promettaient un monde où tous les gars et toutes les filles de la Terre se tiendraient la main, un monde sans frontières, sans puissance, sans intérêts nationaux, bref une toile à la Seurat ou un poème à la Prévert,  et ils demeurent  obstinément, irrésistiblement attachés à leur identité, à leur histoire, à leurs grands hommes, à leurs mœurs, à la partition unique qu’ont composée et que leur lèguent leurs ancêtres, et formidablement soucieux de lui assurer une continuité. À cette affliction des belles âmes – on se souvient de la fureur qu’inspira à Bernard-Henri Lévy le vote des Britanniques en faveur du Brexit – Védrine, qui ne confond pas l’action et la fabrication, la politique et l’ingénierie sociale ou anthropologique, répond que cela vous plaise ou non, cela est. Il appelle, implicitement, à se guérir de cette propension, marqueur de la gauche, à refaire l’homme, à régénérer l’humanité, à « changer les mentalités et les comportements » comme on dit aujourd’hui en ces temps de barbarie douce.

Il y a du Philinte chez Védrine, une même sagesse des limites, une même philosophie de la réconciliation avec le donné de l’existence. « C’est une folie à nulle seconde que de vouloir se mêler de corriger le monde », murmure ainsi Védrine, instruit par l’histoire, celle de la Révolution française et du totalitarisme communiste. 

Védrine, on le sait, défend le réalisme politique. Celui-ci a mauvaise presse, ce qui n’est pas totalement injustifié car il confine souvent au cynisme et à une politique du fait accompli. Que de redditions, de capitulations avons-nous pu signer sous couvert de réalisme ! Mais le sens que lui attache Védrine est sans ambiguïté et les textes réunis ici en sont la preuve éclatante. Être réaliste en politique, c’est donner la préséance au réel, c’est-à-dire à la réalité des hommes et des peuples, à leurs aspirations. C’est accepter de se laisser inquiéter, ébranler par eux. Ne pas les disqualifier, eux et les politiques qui ont la faiblesse de prendre au sérieux la volonté populaire, en leur collant l’étiquette de « populistes ». « Le populisme, définit Védrine, c’est quand le peuple ne vote pas comme les élites le voudraient ». Être réaliste, c’est être accessible à l’imprévisible, à tout ce qui déjoue nos attentes ; refuser le mélodrame et faire droit au tragique (Antigone a raison, mais Créon n’a pas tout à fait tort), bref, s’interdire d’aller vers le monde et l’humaine condition compliqués avec des idées simples. 

Être réaliste, c’est aussi se réconcilier avec la prose de la vie et de la politique : nous n’avons pas que des idéaux, des « valeurs », des « droits de l’homme » à faire valoir, nous avons des intérêts – et cela n’a rien de honteux, rien de coupable. Les intérêts sont des principes de limitations, comme n’a cessé de le rappeler Hannah Arendt qui invitait à se méfier des belles âmes désintéressées au service exclusif de l’humanité ! Et d’ailleurs, si nous voulons vivre selon nos principes, nos idéaux, préserver notre entente de la vie, pour nous d’abord, commençons par défendre nos intérêts – les Allemands n’eurent pas ces pudeurs de gazelle : dès 1998, rappelle Védrine, rompant avec la ligne suivie depuis quelque quatre décennies, Gerhard Schröder déclara devant le Bundestag qu’il se ferait le défenseur fervent des intérêts nationaux allemands. Sur la question de la realpolitik, la position de Védrine est très nette : il ne s’agit « ni d’ironiser sur l’idéalisme qui fait hausser les épaules des fatalistes, ni de défendre le réalisme tel que caricaturé par les idéalistes ». Ce n’est pas avoir des rêves qui est coupable naturellement, mais de prendre ses rêves pour la réalité – ce qui est le moyen le plus assuré de ne jamais s’en approcher. 

Exemple remarquable à cet égard, le référendum de 1992 sur le traité de Maastricht. Tournant majeur pour Védrine dans sa vision même du monde. Celui qui était alors secrétaire général de François Mitterrand raconte comment les enquêtes d’opinion se révélaient au fil de la campagne chaque jour plus défavorables au « oui ». Comment l’expliquer ? Et Jacques Pilhan, conseiller en communication de l’Elysée, d’expliquer cette déflagration : « Les Français ne comprennent pas pourquoi on leur dit que la souveraineté, ce n’est pas bien ». De ce jour, Védrine se rallie. Aucun déficit de pédagogie, les Français aiment leur pays, veulent décider du monde dans lequel ils entendent vivre. Le respect de la souveraineté nationale doit être entier. L’UE ne doit pas se mêler de tout. Le principe de subsidiarité, inspiré de la théologie catholique, prescrit qu’ « on ne fait au niveau supérieur que ce qu’on ne sait pas faire aussi bien au niveau en dessous ». Védrine comprend alors qu’aussi longtemps qu’on ne fera pas droit à ces attachements, à ces fidélités, la désaffection, le « décrochage » est son mot, des peuples restera une fatalité. 

Que défendons-nous en Ukraine ?

C’est entendu, du moins c’est ce que Védrine cherche à faire entendre : dans le monde désormais multipolaire, l’Europe doit cesser de se regarder comme « un prédicateur moral » et se décider à devenir – et non redevenir, jamais elle ne le fut et ne voulut l’être –  un acteur majeur. Mais, prévient salutairement Védrine, l’U.E. ferait fausse route si elle pensait que cette puissance, cette autorité, elle ne pouvait l’acquérir qu’en annihilant les nations qui la composent. « Cela n’enrichirait pas l’Europe d’être un regroupement de chiens battus », établit-il vigoureusement. La force de l’U.E. sera proportionnelle à celle de chacun de ses membres. À bon entendeur salut. Et Védrine de dénoncer l’arrogance d’une Commission et d’un Conseil européens empressés de soumettre chacun des États membres à une même législation, de les réduire à un même modèle, oubliant que la beauté et la force de l’Europe, son esprit même, est d’offrir « le maximum de diversité sur le minimum d’espace », ainsi que le rappelle Milan Kundera dans Un Occident kidnappé (Gallimard, « Le Débat », 2021), « à l’exact opposé d’une Russie, poursuit le romancier, et dans le contexte qui est le nôtre l’observation porte qui se fonde sur la règle opposée : le minimum de diversité sur l’espace maximal ».   

De fait, c’est bien le principe de souveraineté et le droit des peuples à décider d’eux-mêmes de ce qu’ils sont et veulent être que nous soutenons et défendons en Ukraine. Il ne s’agira pas de l’oublier aux lendemains de la guerre. Formons le vœu que l’U.E. sorte instruite de ce conflit. Ce qui serait le plus sûr moyen de combattre la désaffection populaire.

On notera, et ce n’est pas une des moindres saveurs que réserve la lecture de ce livre, que de singulières résonances s’établissent au fil des pages et de la réflexion. Ce qui s’écrit en gros caractères au niveau de l’U.E. se lit en petits caractères à l’échelle de notre nation. Il y a une sorte d’emboîtement, à la manière des poupées gigognes, si l’on peut encore risquer quelque emprunt à la civilisation russe sans se rendre ipso facto suspect de complicité avec l’ennemi. A l’ « arrogance » – un mot qui revient souvent sous la plume de Védrine – dont fait montre l’U.E. à l’égard du reste du monde répond l’arrogance de la Commission et du Conseil européens envers chacun des Etats membres et au sein de chacun des Etats, l’arrogance des élites à l’endroit du  peuple. Attitude dont chaque strate ferait bien de se guérir si elle ne veut pas voir la situation s’enténébrer toujours davantage.  

Ce livre dresse un indispensable, irrécusable et implacable état des lieux des obstacles qui se dressent sur le chemin d’une politique étrangère digne de ce nom. Et l’atmosphère dans laquelle nous baignons montre qu’ils sont loin d’être levés. Ce que Védrine appelle, j’y ai fait allusion, « l’humanitarisme médiatisé », autrement dit la captation émotionnelle des esprits par les médias. Védrine décrit très justement ce réflexe compassionnel – ô combien criant aujourd’hui – qui supplante la conscience patriotique chez les spectateurs : « j’exige de mon gouvernement qu’il fasse quelque chose pour faire cesser les souffrances de ces gens, et, du même coup, la mienne ». Combien d’articles sur l’angoisse et l’anxiété induites par cette satanée guerre ! L’opinion publique se convainc ainsi, explique encore Védrine, « que la politique étrangère consiste pour l’essentiel à aider les peuples victimes de tragédies ou à faire des discours généreux, […] à nous consacrer aux malheurs des autres », dans l’oubli et l’indifférence, voire le mépris de nos intérêts propres. La politique étrangère est comme captive de cet « habitant de la planète médias [qui] a désappris la géographie et perdu le fil de sa propre histoire». « L’idée de politique étrangère s’est [ainsi] complètement brouillée. Il s’y est substituée une brume faite de concepts qui n’en sont pas, répercutés sans fin par l’univers médiatique, à base d’universalisme bavard et d’humanisme velléitaire ». 

Second obstacle sur lequel je ne reviens pas, les idoles et les nœuds mentaux de l’élite urbaine mondialisée. 

De cette situation, doit-on imputer la responsabilité à une opinion publique immature, infantile même, incapable d’endurer et d’étreindre la dure réalité ? Hubert Védrine ne le pense pas, il se fait une idée autrement noble de ses compatriotes et plus largement des Européens : « Je suis convaincu, écrivait-il en 2010 et nous avec lui, que les opinions publiques européennes sont prêtes à entendre un langage politique plus réaliste que celui que tiennent depuis longtemps les élites et les médias ». 

Il est faux de croire que la France n’a d’influence qu’à travers l’Europe

La responsabilité en revient d’abord à ceux qui nous dirigent, à ceux qui pensent, à ceux qui font l’opinion. Si « tous les enseignements de la géopolitique [nous] sont devenus hiéroglyphes indéchiffrables », c’est que les notions constitutives d’une vision stratégique du monde – puissance, intérêts nationaux, relation de forces, – ont été frappées non seulement d’obsolescence mais d’illégitimité, d’immoralité par l’élite. La puissance, par exemple, connotée si négativement, est une noble chose : elle est la garante de l’autonomie de nos choix, de notre sécurité, de notre prospérité et sans elle, nous serions bien incapables de défendre nos idées et nos valeurs. 

Après s’être employés pendant des décennies à se vider de substance, d’identité, de personnalité (selon le mot de Michelet, mot infiniment plus fort car disant identité et caractère), de crainte d’exclure – souvenons-nous de la tempête déclenchée par la Présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen lorsqu’elle proposa la création d’un poste de commissaire chargé de veiller sur « le mode de vie européen », les Européens auront-ils « collectivement l’énergie mentale, la lucidité, la persévérance nécessaire pour faire de l’Europe un pôle dans ce système multipolaire » ? Conditions sine qua non de notre retour dans l’histoire, ainsi que l’établit Védrine. Telle est de nous la question, impérieuse. L’avenir seul le dira.   

Ce livre a une autre formidable vertu. Il nous redonne, à nous autres Français, une formidable énergie. Vouloir croire que la France ne peut rien seule, qu’elle ne peut être puissante qu’en tant que membre de l’U.E, c’est en aucune façon faire montre de réalisme, établit Védrine, c’est au contraire verser dans l’irréalisme, selon le mot forgé par l’auteur lui-même.« On a tort de croire que nous n’avons une influence qu’à travers l’Europe », nous rappelle-t-il opportunément.

Evidemment nous souffrons bien, nous autres Français, de multiples pathologies –  pathologies qui affectent tous les Etats-membres de l’Union Européenne, et l’U.E. elle-même, mais qui se trouvent pour l’essentiel comme décuplées en France : notre complaisance au pessimisme, une sorte de logique du tout ou rien, la France napoléonienne ou l’impuissance. Or, répète Védrine, sans doute la France n’est-elle plus une grande puissance mais elle n’en demeure pas moins, et cela n’est donné qu’à un très petit nombre de pays, une « puissance moyenne ». Toutefois, obstinément, s’impatiente quelque peu Védrine, les Français ne veulent retenir que moyenne, et tendent à rester sourds à la notion de puissance. 

Des raisons de nous estimer ? Nous n’en manquons guère. Mais n’attendons pas de Védrine qu’il en dresse la liste : il y a, à ses yeux, quelque chose de vulgaire dans cette attitude. Védrine n’est pas Emmanuel Macron : la France n’est pas pour lui une start-up. A Dominique Moïsi qui lui demande « ce que nous avons à offrir de particulier au monde de la globalisation », Védrine réplique, fièrement, superbement : « On dirait une question posée par un chef d’entreprise américaine… Qu’avons-nous à offrir ? Posée dans ce sens-là, votre question me choque un peu ! Qui va juger de cet apport : Davos, précisément ? La Bourse de New York ? Les fonds de pension ? La France est là, elle n’a pas à se justifier d’être ». Riche de son histoire, de ses conquêtes civilisationnelles, comme dirait Péguy, de ses accomplissements, comme dirait Pierre Manent, la France n’a rien à prouver. 

Sauf que les offensives contre notre modèle de société, contre notre entente de la vie se multiplient, et Védrine, qui en a une conscience vive, et inquiète, prend la chose très au sérieux. Le masochiste culpabilisateur, porté désormais, et avec véhémence, par l’activisme « woke » et la « cancel culture » fait peser sur notre société une redoutable menace qu’il ne faut en aucune façon laisser sans réponse. « Tant de passions, Tant d’efforts, Tant de controverses, tant d’héroïsme magnifique ou absurde, de bonne conscience ou d’arrogance chez les Européens colonisateurs et puis… rien, rien que de la poussière et de l’oubli remués par les manœuvriers de la repentance. L’histoire [de la France, de l’Europe, de l’Occident], un long mercredi des Cendres », décrivait non sans mélancolie Védrine. À notre tour de nous réveiller. Vers l’histoire compliquée, forcément compliquée, avec des idées simples, refusons résolument d’aller. Quoi de plus affligeant que cette morne intrigue, un bourreau, des victimes, un prédateur, des proies… Pas d’avenir sans confiance en soi, sans foi en soi.   

La France n’a pas dit son dernier mot, tel aurait finalement pu être le titre de l’ouvrage, du moins le sous-titre de la partie consacrée à notre pays, si Bernanos n’avait déjà inspiré à un candidat à l’élection présidentielle le titre de son dernier essai…

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est docteur en philosophie. Derniers essais: Libérons-nous du féminisme! (2018), Le Crépuscule des idoles progressistes (2017)

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