Les Kurdes sont revenus sous les feux de l’actualité à la suite de l’attentat de la rue d’Enghien. Mais la question kurde existe depuis bien longtemps et ne trouve pas encore de solution. Une guerre sans fin qui déstabilise le nord du Moyen-Orient. Tigrane Yegavian a répondu aux questions de la revue Conflits. Propos recueillis par Louis-Marie de Badts.
Tigrane Yegavian est chercheur au CF2R (Centre Français de Recherche sur le Renseignement).
Conflits. À la sortie de la Première Guerre mondiale, le traité de Sèvres reconnaissait aux Kurdes le droit de se constituer en nation indépendante. La période entre-deux-guerres fut baignée de sang. C’est de là que part tout le problème kurde, mais qu’en est-il aujourd’hui, après près d’un siècle de conflits et de tension ?
Tigrane Yégavian. Il faut bien comprendre que les Kurdes forment la plus grande nation sans État au monde. Ils seraient aujourd’hui entre 30 et 40 millions répartis entre la Turquie (20 millions de Kurdes), l’Iran, l’Irak et la Syrie (respectivement 12, 8,5 et 3,6 millions). Ces quatre pays entretiennent des relations orageuses, mais s’accordent néanmoins sur la nécessité d’empêcher l’émergence d’un État kurde indépendant.
Depuis août 1920, les Kurdes entretiennent un profond sentiment d’injustice. Les Occidentaux leur avaient promis à cette période qu’ils auraient un État, sur un territoire qui aujourd’hui se trouve au sud-est de l’actuelle Turquie et empiète au nord de l’Irak.
Les Kurdes n’ont pas vraiment leur place en Turquie et ne s’y assimilent pas. Aux yeux d’Ankara, la question kurde est un problème de sécurité nationale, car dans le cas où les Kurdes obtiendraient leur autonomie, le processus d’indépendance serait irrémédiablement enclenché. La Turquie devrait craindre son propre démembrement pour éviter un nouveau « traité de Sèvres » (1920) qui avait scellé la disparition de l’Empire ottoman et fracturé la Turquie anatolienne. Il est cependant intéressant de noter que depuis 2012, les Kurdes possèdent une certaine autonomie en Syrie, mais Damas n’a pas l’intention de la rendre durable.
De son côté la guérilla du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) est engagée dans l’action armée depuis 1984, avec au départ un programme visant à l’indépendance du Kurdistan et l’instauration d’un régime marxiste-léniniste, d’inspiration stalinienne. L’organisation a fait sa mue après l’arrestation de son leader Abdullah Ocalan en 1999. Elle défend à présent un système d’autonomie inspirée de la théorie du penseur marxiste libertaire américain Murray Bookchin, décédé en 2006. Depuis, le PKK s’est donné comme objectif de fonder la première société qui établirait un confédéralisme démocratique inspiré des réflexions du théoricien de l’écologie sociale et du municipalisme libertaire, en encourageant une forme de féminisme, inédite au Moyen-Orient. C’est notamment le cas dans le nord-est de la Syrie. Mais derrière son discours démocratique, le PKK (et sa franchise syrienne du PYD) mène un maillage des territoires qu’il contrôle et ne tolère que les forces politiques qui lui sont soumises.
Il faut vraiment comprendre qu’il existe de vraies divisions au sein du peuple kurde. Il ne faut pas les confondre entre eux : religion, politique, ethnies. Et ces divisions ne font que s’accentuer avec le temps.
La diaspora kurde fait aujourd’hui beaucoup parler d’elle, mais dans quelle mesure croit-elle encore à son projet d’indépendance ? N’est-il pas devenu utopique ?
Le problème actuel kurde c’est qu’il n’y a pas de leadership trans-national. Abdullah Öcalan, fondateur et chef du parti des travailleurs du Kurdistan, est en prison en Turquie. Son œuvre est limitée parce qu’il ne peut pas fédérer tous les Kurdes, car un clivage existe entre islamistes et nationalistes, mais il n’est malheureusement pas suffisamment étudié. Par exemple, certains Kurdes sont membres de Daech tandis que d’autres dont on ne parle pas assez, soutiennent Erdogan, en Turquie et même en Allemagne. Il est aussi important de savoir que le chef des services secrets turcs est d’origine kurde, Hakan Fidan, un proche d’Erdogan. Fidan est un Kurde originaire de Van qui parle cette langue lorsqu’il négociait avec des cadres du PKK. Il est essentiel de comprendre que l’on a affaire à une nébuleuse politique. Les Kurdes n’ont pas vraiment de …
Les victimes de violences conjugales sont loin d’être exclusivement des femmes. Les pervers narcissiques ne sont pas uniquement des hommes.
Dans un récent article, Philippe Bilger se demande si l’emprise ne serait pas une « tarte à la crème », à savoir une explication simpliste et passe-partout « jamais questionnée ». Pourtant l’emprise existe bel et bien.
Note liminaire: s’il est avéré que le phénomène de perversité concerne majoritairement des hommes, les femmes manipulatrices perverses ne sont pas moins redoutables et provoquent des dégâts aussi graves sur leur conjoint, leurs enfants ou tout autre cible passant à portée. N’en déplaise aux idiots préconisant l’écriture dite inclusive, le masculin conserve, pour ceux qui parlent encore le français, sa valeur générique. J’emploierai donc le terme pervers pour évoquer cette pathologie qui concerne bien les deux sexes.
Outre de multiples autres œuvres cinématographiques et littéraires, les comportements intriqués des protagonistes de ces couples infernaux sont subtilement illustrés par le film À la folie[1].
Ce n’est pas l’apanage de l’homme
En premier lieu tordons le cou à l’idée selon laquelle la violence physique serait l’apanage des hommes. Sujet « tabou », les violences conjugales subies par les hommes pâtissent de lacunes dans leur évaluation. Les données officielles à ce sujet disent a minima l’ampleur du problème. Selon l’enquête cadre de vie et sécurité (CVS) de l’Insee de 2019, plus du quart (28 %) des victimes de violences conjugales physiques et/ou sexuelles autodéclarées sont des hommes (soit 82 000 victimes par an, en moyenne sur la période 2011-2018). En 2018, 12 % des victimes enregistrées par les services de police ou de gendarmerie étaient des hommes (selon les chiffres du Service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMI), cités dans la lettre de l’Observatoire national des violences faites aux femmes 2019), soit près de 15 000, sachant que la propension des hommes à dénoncer les faits de violence subie est réputée plus faible, avec un taux de plainte moindre (3%!).
« Il n’y a rien à attendre de la fréquentation des pervers narcissiques, on peut seulement espérer s’en sortir indemne »
L’explication d’un tel déni ? Les féministes nouvelle mouture ont fait de la violence conjugale un débat politique plutôt que de présenter la violence dans son intégralité. Le politiquement correct actuel est dominé par le lobby féministe radical (courant geignard et vindicatif à la #metoo) qui rend l’homme seul responsable de toute violence domestique, malgré des faits scientifiques indéniables contredisant cette imposture.
Ce sont les victimes qui — dans le meilleur des cas — viennent consulter, parfois après plusieurs années, voire décennies. La plupart du temps, au reste, sans trop bien savoir ce qui les fait souffrir. Auraient-elles accepté de percevoir, puis désigner, la cause de leur misérable situation, des décisions auraient (peut-être) pu suivre cette prise de conscience. Or les choses sont beaucoup plus compliquées que le bon sens ne le laisse penser.
Depuis quelques années, j’ai reçu beaucoup de femmes victimes. Dans ma clientèle, les femmes consultant pour ces motifs sont certes plus nombreuses, mais les hommes sont moins enclins à consulter, tant est forte la honte de se laisser violenter par une femme : 97 % des hommes victimes ne déposent pas plainte. Dans la plupart des cas, il ne s’agit pas de violences physiques mais de ce que les analystes appellent « emprise », à savoir un ascendant intellectuel ou moral exercé par quelqu’un sur un individu (CNRTL).
Une pathologie peu étudiée
La pathologie des pervers narcissiques est étudiée depuis relativement peu de temps. Par Paul-Claude Racamier [2] d’abord, en 1986, qui met en garde par ces mots : « Il n’y a rien à attendre de la fréquentation des pervers narcissiques, on peut seulement espérer s’en sortir indemne ». Comment expliquer cette latence, puisque la pulsion d’emprise existe sans aucun doute depuis que l’humain se confronte à ses semblables ?
Nous avons tous en nous, en proportion variable, des traits névrotiques (phobiques, obsessionnels, hystériques), des penchants caractériels, des noyaux psychotiques. L’important pour notre santé mentale est qu’ils soient supportables, équilibrés, discrets, et n’entravent en rien nos capacités à vivre, aimer, travailler. Mais nous-autres humains n’aimons pas explorer les zones les plus répugnantes de notre psyché. Cela pourrait peut-être expliquer le faible nombre d’études psychanalytiques sur ce sujet jusqu’aux années récentes.
C’est la notion de harcèlement moral, décrite par Marie-France Hirigoyen en 1998[3], qui met en lumière un type de comportement utilisé par le pervers narcissique : « le harcèlement moral désigne une situation (familiale, professionnelle) dans le cadre de laquelle un Autre jouisseur vampirise une victime passive via de sournois mécanismes de domination manipulatoire. Comme le gourou, le harceleur use lui aussi de l’emprise, cette action insidieuse qui retire tout sens critique et peut aller jusqu’à la captation de l’esprit de l’autre, comme dans un véritable lavage de cerveau. En conséquence, la victime est prise dans une toile d’araignée, tenue à disposition, ligotée psychologiquement, anesthésiée. »
Nous restons toujours sidérés par l’absence de réaction des victimes. Qui accepterait en effet de vivre un enfer pendant des années, parfois des décennies ?
Le manque de confirmation narcissique précoce (par une figure parentale maltraitante, dépréciatrice et toxique), est vécu comme une blessure narcissique sévère qui obérera l’avenir : l’enfant se sentira sans valeur personnelle. Cela ravivera son sentiment d’insuffisance, de petitesse, d’impuissance (terme à ne pas prendre dans son sens sexuel), d’où un profond sentiment de honte. La constitution de la future personnalité s’en ressentira définitivement et il en résultera une sensibilité particulière aux inévitables blessures narcissiques ultérieures qui atteindront le sujet. Ces sujets ont le plus grand mal, non seulement à se remettre d’un échec ou d’une perte, mais aussi à jouir de leurs réussites. Ils vivent en permanence avec en arrière-plan des fantasmes d’effondrement, ce qui les amène à se durcir de façon défensive et à refuser toute menace de dépressivité en refusant ou en déniant tout affect de tristesse.
Rémy Puyuelo dans son article « les Enfants empêchés de latence », évoque ces enfants abusés narcissiques qui présentent des carences et des blessures qui ont empiété leur développement, et les ont mis en difficulté de se vivre comme un sujet autonome. Ces « enfants moi tout seul sans jamais l’autre » ne sont pas eux-mêmes, ils sont des photocopies et sont incapables de supporter une perte ou un échec.
Confusion dévastatrice du mal et de l’amour
C’est avec de tels sujets que le pervers narcissique trouvera son miel, car ces ligatures hautement pathologiques sont vécues comme si elles étaient des relations d’amour: le sujet en déficience narcissique cherche constamment des moyens de réassurance sur sa valeur et donc, des preuves qu’il est digne d’être aimé. Cette mauvaise estime de soi prédispose à la dépendance affective dont se nourrit le pervers qui usera de toutes les stratégies nécessaires — séduction, mensonge, chantage affectif, menace, culpabilisation, mise en dépendance, dénigrement, dévalorisation, renversement des rôles, confusionnement, isolement — pour totalement régner sur sa victime.
Ce qui retient mon attention depuis quelques années sont les conséquences dramatiques des agissements des pervers narcissiques. Bien entendu, ces derniers ne viennent jamais consulter. Pourquoi le feraient-ils ? Ils ne souffrent en/de rien, tant qu’ils gardent leur victime entre leurs griffes.
Mais un certain nombre de victimes de pervers viennent consulter. Dans presque tous les cas, le travail psychique a permis un dégagement de l’emprise. Venir demander une psychothérapie — qui fait intervenir un tiers dans une relation pathologique ne pouvant se maintenir que dans le secret — signe déjà un début de prise de conscience et une volonté de dégagement. Il faut parfois des années avant qu’un rendez-vous soit demandé. Mais une fois la psychothérapie engagée, le plus souvent la prise de conscience ne tarde pas. Et une fois prise la décision de refuser ces maltraitantes et de quitter le pervers, elle est quasi définitive et irrévocable. Ce qui est, pour patient et thérapeute, source de grande satisfaction.
[1] Tiré d’une histoire vraie, réalisé par Andréa Bescond et Eric Métayer, écrit par Eléonore Bauer et Guillaume Labbé.
[2] Membre titulaire (1962) de la Société psychanalytique de Paris
[3]Le Harcèlement moral : la violence perverse au quotidien, Éditions La Découverte & Syros, 1998
Grossophobie, le tout premier roman de notre contributeur Alexis Brunet, critique notre société woke, chaque jour à l’affut de nouveaux «phobiques», grâce aux péripéties d’un anti-héros prénommé Kévin. Si ce roman à thèse est plaisant à lire, il aurait peut-être gagné à développer un peu plus la psychologie de ses personnages. Ce sera le cas, à n’en point douter, la prochaine fois.
Kevin, métis originaire de Guyane par sa mère qui l’emmena avec lui lorsqu’elle décida de venir s’installer en métropole puisqu’il était encore dans son ventre, n’a pas connu son père, volatilisé. Homme de 40 ans à présent, en surpoids ou obèse selon les mois, personnage indéterminé et profondément « désorienté », à l’image de l’époque que nous vivons, a perdu le nord comme on dit et c’est en remontant vers lui qu’une direction lui sera indiquée… Mais n’allons pas trop vite !
Kevin, un personnage houellebecquien
Au début du roman, Kevin perd sa seule famille ; à savoir sa mère qu’il était allé rejoindre à Hyères et se retrouve dès lors orphelin et, d’une manière générale, privé de communauté. Certes, il travaille, dans l’informatique, et n’a pas son pareil pour réparer ses machines. Mais sa solitude n’en reste pas moins entière et ce ne sont pas les quelques rencontres avec sa voisine qui peuvent l’amoindrir. D’autant plus qu’elle sera vite assassinée… « Pour autant, Kevin ne comprend pas pourquoi elle ne lui a pas demandé, à lui, de l’aider à régler correctement sa télé. La veille du meurtre, la télé marchait très bien. Ils avaient regardé un peu CNews puis il l’avait laissée devant Squid Game, il trouvait cette série d’un ennui abyssal. Il n’avait jamais aimé les séries et encore moins les séries coréennes. Il songeait d’ailleurs que ça pourrait être un motif de rupture avec Alice. »
Personnage houellebecquien, notre anti-héros qui, lui, rêve d’en être un, et qui ne fait pas dans le plat surgelé mais dans le Nutella à la louche, porte un regard désenchanté et acéré sur le monde, entre deux érections intempestives suivies d’intenses frustrations. Sa vie intérieure est rythmée par des pulsions sexuelles inassouvies. Alors que, justement, il vient encore de passer à côté d’une chance possible, il se découvre une nouvelle raison chagrine: « Sa peine fut encore plus forte lorsqu’il prit conscience qu’il n’avait jamais fait l’amour dans une voiture. Il était encore vierge de l’amour en voiture et cela le travaillait, il aimait la voiture, il se sentait bien en voiture, rester vierge de l’amour en voiture pour le restant de sa vie était une perspective qui ne le réjouissait guère. »
Un roman sur le wokisme en France
En dehors d’une vie sexuelle problématique, notre personnage est en quête d’une direction à prendre et ce sera Paris, et cette traversée de la France s’avérera aussi géographique que critique. Le roman est sans cesse l’occasion (trop peut-être ?) de mettre en scène l’idéologie ambiante qui aura trouvé en ce début de millénaire avec le mot « phobie » son principe majeur. Pour cela, quelques personnages rencontrés sur le chemin seront l’occasion de nous offrir quelques caricatures gratinées. Dont une femme, elle aussi dotée de kilos superflus, et qui régalera le lecteur avec ses considérations aussi ahurissantes qu’actuelles ; notamment lorsqu’il s’agit de lutter contre les discriminations envers « les migrants en surpoids » lesquels subissent donc une double peine… Tous les clichés sont réunis et de manière parfois très drôle. Et Kevin, tel un personnage des Lettres persanes de Montesquieu, regarde ce monde qui lui est étranger entre deux coups d’œil aux seins de Lucy. La dame qui l’accompagne à la capitale et qui n’en finit pas de déblatérer nous gratifie dans un café de Stalingrad d’un moment quasi macronnien, lorsqu’elle débite son verbiage en n’oubliant jamais de dire et le féminin et le masculin, (voire le fameux « celles z’et ceux »), mais de telle sorte que cette manie, dans sa répétition, dézingue la syntaxe à la façon de Molière avec effet comique garanti. Je ne le citerai pas ; au lecteur de le découvrir et de s’en délecter !
Mais ce récit, qui met en scène les travers absurdes de notre époque, est aussi un conte initiatique. En allant vers le nord et vers un lieu emblématique des Grands Hommes, le gros Kevin, flottant dans l’existence comme une bouée, en deviendra un à son tour ; à la faveur d’un acte héroïque qui redorera son blason et par la grâce d’un hommage rendu à un père d’adoption: ce qui lui permettra de redonner à sa vie une direction et une descendance possible. Ce roman aurait cependant gagné à épaissir ses personnages secondaires, qui semblent souvent servir de prétextes à l’inventaire des poncifs. Dégraissé de son côté trop sociologique, le roman aurait ainsi rejoint son poids idéal…
Grossophobie, d’Alexis Brunet, éd. Les éditions Ovadia, 156 p., 2022.
Le 11 janvier, le président russe Vladimir Poutine a décidé de nommer Valéri Guerassimov au commandement général du groupement conjoint des forces en Ukraine, remplaçant ainsi le général Sergueï Sourovikine – devenu désormais son subordonné. Cette nomination pose de nombreuses questions.
Couverture de « Paris Match »
D’abord, pourquoi changer de commandement, trois mois à peine après avoir nommé Sourovikine à ce même poste ? Et puis, pourquoi nommer Guerassimov, l’homme responsable de l’état déplorable des forces armées russes ? Car ce général d’armée de 67 ans occupe depuis 2012 les postes de premier vice-ministre de la Défense et de chef d’Etat-Major des armées. Et, ex-officio, il est également membre du Conseil de défense nationale. Guerassimov est donc doublement responsable de l’échec militaire et stratégique russe. Tout d’abord en tant que responsable de la construction de l’outil militaire russe pendant la décennie précédant l’invasion de l’Ukraine. La doctrine, le matériel, les ressources humaines, l’entraînement, les promotions et les allocations budgétaires : sur tous ces points, Gherassimov avait la main et depuis assez longtemps pour façonner les armées russes et assimiler les leçons de la seconde guerre du Golfe, de la Géorgie et de la Syrie… Pire, ce général, né quand Joukov était ministre de la Défense de l’URSS, est co-responsable de la manière désastreuse dont la guerre a été planifiée et déclenchée ! On se souvient que Poutine souhaitait déclencher une offensive éclair contre l’Ukraine, qui devait être facilement menée, selon les services de renseignement (le FSB), et dans laquelle l’armée professionnelle jouerait les seconds violons… Gherassimov ne l’a pas empêché. Il a laissé Poutine écarter l’armée de la réflexion sur la campagne. Il a soutenu de facto le président russe quand ce dernier prétendait refaire la campagne de 2014, et, grâce à des agents doubles du FSB en Ukraine et à leurs équipes d’assassins, pouvoir tuer Zelenski et les autres leaders ukrainiens dans les premières heures de la guerre. Il a ensuite laissé son armée partir au casse-pipe sur les fondements d’un plan improbable.
Poutine lâche Prigojine
Et pourtant, c’est donc bien cet homme qui se retrouve aujourd’hui grand ordonnateur en charge de préparer l’armée à la poursuite de la guerre, en même temps qu’il la commande déjà sur le champ de bataille. Marshall et Eisenhower, dans le même homme. Quel est le sens de cette décision prise par Poutine ? Le président russe semble avoir décidé, enfin, de se retourner vers son armée et les professionnels de la guerre et de la chose militaire. Au Kremlin, on ne compte plus sur l’homme d’affaires Evgueni Prigojine, sa troupe d’irréguliers et de prisonniers en uniforme de Wagner. On se fie désormais plutôt à Guerassimov, à Sergueï Choïgou et à l’armée russe.
Ainsi, le 17 janvier, quelques jours après la nomination de Guerassimov, le ministère de la Défense – que Guerassimov co-dirige toujours – a annoncé des réformes à grande échelle dont l’objectif est une refonte des forces armées russes. Les effectifs vont gonfler (jusqu’à 1,5 million de soldats en 2026), ainsi que le nombre d’unités, l’encadrement et le matériel. L’opération spéciale est donc désormais pensée et perçue à Moscou selon une logique et un calendrier dignes de la Seconde Guerre mondiale. Ces réformes et nominations importantes marquent une inflexion significative. Elles témoignent de la déception russe quant aux efforts passés, qui n’étaient pas inscrits dans une vision globale et qui ont donc dispersé et gaspillé des ressources, pour des résultats négligeables.
En subordonnant à Guerassimov le commandant des forces aérospatiales Sourovikine, dont la nomination le 8 octobre avait reçu un large soutien des Wagneristes, Poutine met fin à une parenthèse. Il ne croit plus en Sourovikine et Prigojine. L’ancien commandant en chef en Ukraine et le chef de Wagner, son allié, ont épuisé le temps qui leur était alloué pour tenir leurs promesses. En effet, Poutine s’était probablement tourné vers Prigojine pour qu’il l’aide à traverser la période ayant suivi l’échec de l’opération spéciale russe, dont le dernier acte était la prise coûteuse et sans véritable importance militaire de Severodonetsk et Lysychansk, entre mai et juillet 2022. Ces offensives, qui ont suivi la bataille sanglante de Marioupol, ont profondément érodé la puissance de combat offensive russe dans le Donbass et le sud de l’Ukraine.
Fini de « jouer »
Dès les premiers jours de la guerre, les unités Wagner ont participé à l’effort russe à Louhansk et notamment dans les combats autour de Popasna (l’est de Bakhmout). Elles ont ensuite participé à la bataille de Severodonetsk avant de se tourner, au début du mois de juillet 2022, vers Bakhmout, devenu un objectif emblématique. C’est à ce moment-là probablement que l’idée d’utiliser des prisonniers comme chair à canon s’est concrétisée (les survivants de la première vague de recrutement dans les prisons viennent de terminer leurs contrats de six mois). Ce fut le début de l’ascension de Wagner et de son chef.
Poutine a probablement utilisé Prigojine et ses hommes comme pis-aller (des bouche-trous !) pour maintenir la pression opérationnelle sur les Ukrainiens sur certains secteurs du front. L’idée de recruter des prisonniers par l’entremise du groupe Wagner – ce qui était difficilement envisageable dans le cadre de l’armée – semblait aussi intéressante. De son côté, le général Sourovikine portait l’idée de l’utilisation massive des missiles longue portée pour détruire l’infrastructure énergétique ukrainienne. Une chance a été donnée à Prigojine et Sourovikine de faire la démonstration de ce dont ils étaient capables avec leurs idées. Début 2023, leurs efforts semblent décevoir fortement Poutine.
Pire, devenue star, Prigojine a redoublé d’efforts pour s’affirmer comme un acteur politique et stratégique, annonçant avec arrogance la supériorité de ses troupes paramilitaires sur celles de l’armée régulière. Il a même toléré, voire encouragé des propos orduriers à l’encontre du ministère de la Défense et de l’armée tenus pas certains de ses hommes dans des vidéos postées sur les réseaux sociaux. Clairement, Prigojine a essayé de se positionner comme celui qui « réussit là où l’armée et le ministère ne cessent d’échouer ». Mais Bakhmout n’est pas encore tombée, les Ukrainiens grelottent mais ne se rendent pas, et l’hiver prendra fin dans cinq à six semaines… En conséquence, Poutine a décidé de siffler la fin de la récré. Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, s’est permis quelques déclarations assez désobligeantes vis-à-vis de Wagner et, surtout, il s’efforce désormais de minimiser le rôle de Prigojine et de ses hommes dans la prise de Soledar. Le 16 janvier, Peskov a ouvertement accusé Prigojine d’avoir délibérément attisé le conflit entre le ministère russe de la Défense et Wagner. Et le pire des camouflets est venu de Poutine lui-même. La veille, lors d’un entretien télévisé, il n’avait pas crédité Prigojine et Wagner pour la capture de Soledar.
Avec la nomination de Valéri Guerassimov à la tête des opérations sur le front ukrainien, Poutine essaie de mettre fin au débat ayant trait aux performances de l’armée et aux responsabilités de cette dernière dans les échecs de 2022. En lui laissant la casquette de chef d’État-Major des armées, il signale que la Russie opère un « restart ». Et surtout, Poutine lance la transformation de son pays pour enfin répondre, en miroir, à la mobilisation inattendue et immédiate des Ukrainiens face à son agression: mobilisation générale des hommes, des usines, de l’économie et de toutes les ressources. Car ce qui ne devait être qu’un sprint de 100 mètres s’est transformé en un marathon (pour ne pas dire en une épreuve de l’Ironman !).
Sur France Inter comme dans les colonnes de Libération, l’heure est à la charge contre un film qui, contrairement aux dernières lamentables productions cinématographiques françaises, ne fait pas dans le wokisme ni dans l’éloge des passeurs de migrants…
Vaincre ou mourir est un film-récit sur la guerre de Vendée inspiré de la vie du général royaliste François Athanase Charette de la Contrie. Et ça, ce n’est pas du tout du goût des journalistes de Libération et de Claude Askolovitch.
Le Puy du Fourbe…
Ce dernier ouvre les hostilités dès potron-minet sur France Inter. Comme tous les jours, il cite son quotidien favori avec une gourmandise non dissimulée. Libération, salive-t-il, « déchire » le film produit par le Puy du Fou parce qu’il fait « partie d’une offensive des ultra-réactionnaires pour instiller une vision de l’histoire anti-républicaine et un imaginaire catholique et royaliste ». Il est à noter que ni Claude Askolovitch ni les critiques de Libé n’ont jamais décelé la moindre offensive ultra-progressiste, wokiste ou archi-immigrationniste dans les récents films français très orientés et très subventionnés qui, Dieu merci, ont tous fait des bides absolus malgré le soutien de la radio publique et des journaux les mieux disposés quand il s’agit de répandre la propagande gauchiste.
Les propos d’Askolovitch ont eu l’intérêt de me forcer à lire l’article stupidement belliqueux de Libé. En plus de la Une et d’un éditorial dans lequel il est expliqué que les ombres d’Éric Zemmour et de Vincent Bolloré planent au-dessus de ce film réactionnaire qui conduira immanquablement à des événements tragiques du même ordre que « l’assaut du capitole par les supporteurs de Donald Trump » (sic), cinq pleines pages sont consacrées à démolir Vaincre ou mourir et le parc du Puy du Fou. Elisabeth Franck-Dumas, « cheffe » du service culture du journal, méprise les paysans vendéens du film désirant « défendre ce qu’ils ont de plus cher, leurs fils, leur roi, leur foi », et ajoute, en bonne féministe : « Pour les filles, on repassera », ignorant visiblement que, lors de la levée en masse de 300 000 hommes décrétée par la Convention en 1793 – levée en masse qui déclencha justement la guerre de Vendée – seuls les jeunes hommes (souvent des fils de paysans) risquaient l’enrôlement de force dans l’armée révolutionnaire – d’où le cri du cœur de leurs pères.
🔴 Après le parc, le film… Le Puy du Fourbe. C'est la une de @Libe mardi
La première production du Puy du Fou réécrit l’histoire de la Révolution sur le même modèle réactionnaire et biaisé que les spectacles du parc vendéen. Lire : https://t.co/Y5ifiZpo8Hpic.twitter.com/eGFWKOdkRp
Le film rappelle que les Vendéens réclamaient le retour de leurs prêtres. « Ils sont où, d’ailleurs, les bons prêtres ?, se moque Mme Franck-Dumas, emprisonnés pour pédophilie ? » (Ah ! la bêtise hargneuse des ânes bâtés). Et de poursuivre : « L’absence d’explication sur tout ce qui a bien pu se passer en France depuis 1789 laisse les spectateurs dans l’ignorance et fait craindre que les bons prêtres aient été pris en otages par cette méchante République dont il est souvent question. » Mme Franck-Dumas ne sait apparemment pas ce qu’a subi le clergé à partir de 1789, la nationalisation et la confiscation des biens de l’Église, l’interdiction des manifestations religieuses et du port de la soutane en dehors des actes religieux, la déchristianisation sur tout le territoire sous la menace obligeant les prêtres réfractaires à fuir s’ils ne veulent pas être déportés ou massacrés. En Vendée, la « méchante république » ne s’est pas contentée de « prendre en otages » les prêtres réfractaires : plus de 150 d’entre eux, détenus à Nantes, feront ainsi partie des centaines de « contre-révolutionnaires » noyés sur l’ordre de Carrier.
La journaliste a interviewé Guillaume Lancereau, un « historien spécialiste de la Révolution française ». Ce dernier regrette que, dans ce film, on fasse « un saut historique monstrueux entre 1789 et 1793 […] comme si la Terreur était déjà contenue dans 1789 ». Primo, « Vaincre ou mourir » est un film sur la guerre de Vendée commencée en 1793, pas sur l’entièreté de la Révolution française (cette réflexion est aussi bête que si l’on avait reproché à l’excellent film d’Andrzej Wajda, « Danton », de ne pas avoir traité les cinq ans qui précèdent la chute du député montagnard en 1794) ; secundo, la thèse selon laquelle la Terreur était déjà contenue dans 1789 a toujours été très discutée : au contraire de Soboul ou Mathiez, Furet relève dans 1789 les prémices de la Terreur. Débat universitaire nécessaire. Mais M. Lancereau se contente de considérer que c’est « une thèse historiographique particulièrement réactionnaire ». Cet historien se plaint également d’avoir perçu dans le film « l’idée que le pouvoir central républicain a eu l’intention d’éradiquer le peuple vendéen », alors que, ajoute-t-il, « il n’y avait pas de volonté de l’État mais plutôt une impuissance à contrôler les exactions commises par les soldats[…] Le film fait constamment comme si la Convention nationale avait voulu éradiquer les Vendéens ». Bon, voilà donc un « historien spécialiste de la Révolution française » qui ne sait rien de la loi votée par la Convention nationale le 1er octobre 1793, loi dite loi d’extermination et visant spécifiquement les Vendéens, et du rapport du Comité de salut public rédigé par Barère afin d’élaborer et d’entériner ladite loi, et dont voici la conclusion abrégée mais explicite : « Des contingents prodigieux […] semblaient annoncer que la justice nationale allait enfin effacer le nom de la Vendée du tableau des départements de la république. […] Détruisez la Vendée (suit la liste des armées, des « conspirateurs », des émigrés, des « brigands » qui doivent tomber avec la Vendée) […] La Vendée, et encore la Vendée, voilà le charbon politique qui dévore le cœur de la république française ; c’est là qu’il faut frapper. […] Détruisez la Vendée. Les brigands doivent être vaincus et exterminés sur leurs propres foyers. » Barère et la Convention nationale seront entendus. La destruction de la Vendée est inscrite dans le marbre de la révolution. Devant la résistance des Vendéens, le général Turreau conduit les fameuses et terrifiantes colonnes infernales qui reçoivent l’ordre d’exterminer les insurgés, y compris les femmes et les enfants. Le général Westermann, surnommé le boucher de Vendée, écrit à la Convention après sa victoire à Savenay en novembre 1793: « Il n’y a plus de Vendée. Elle est morte sous notre sabre aves ses femmes et ses enfants. […] Je n’ai pas un prisonnier à me reprocher. J’ai tout exterminé. Nous ne faisons pas de prisonniers, car il faudrait leur donner le pain de la liberté, et la pitié n’est pas révolutionnaire. » Les Vendéens, malgré tout, résistent. Le 28 février 1794, aux Lucs-sur-Boulogne, les troupes de Turreau, s’étonnant de ne trouver aucun homme dans ce village (ils sont partis grossir les armées vendéennes conduites par Charrette), imiteront l’impitoyable Westermann : le curé est éventré, les vieillards tués à coups de baïonnettes, l’église dans laquelle se sont réfugiés les femmes et les enfants est incendiée. Il y aura 564 morts et aucun survivant. Mais Élisabeth Franck-Dumas préfère nous « épargner les détails : batailles, empilement de cadavres – censés accréditer la thèse, historiquement fausse, d’un génocide vendéen ». Là encore il y aurait bien des choses à dire mais la place manque. Nous ne pouvons que conseiller à la journaliste de lire les nombreux livres consacrés à cette controverse historiographique.
Élisabeth Franck-Dumas et Guillaume Lancereau craignent le pire. Les « idées réactionnaires et antirépublicaines », affirment-ils, sont infusées dans l’esprit des Français par ce genre de film « insidieux » et par… CNews (sic). De plus, le Puy du Fou prend « une part disproportionnée dans ce qu’il faut définir comme une bataille culturelle, où il s’agit de faire entrer dans la tête d’un maximum de gens une vision réactionnaire et manichéenne ». Enfin, en guise de conclusion, Guillaume Lancereau lâche : « Il y a cette intention manifeste d’ancrer un peu plus dans les esprits que la France était glorieuse quand elle était catholique et monarchique. »
32 mineurs vivant dans des camps kurdes ont rejoint la France, mardi 24 janvier. Ainsi que 15 femmes, loin d’être repenties. Que l’on soit pour ou contre ce “rapatriement” des djihadistes, le vrai problème n’est jamais vraiment posé. Analyse.
Continuant à rompre avec la politique dite « du cas par cas » qui lui avait valu les foudres bien-pensantes et hypocrites du « Comité contre la torture » de l’ONU, du « Comité des droits de l’enfant » et de l’inénarrable Cour européenne des droits de l’homme, la France vient de rapatrier 15 femmes jihadistes et 32 enfants, retenus jusqu’ici dans un camp de prisonniers en Syrie, à Roj, sous administration kurde. Et si cette décision suscite de légitimes critiques, le véritable problème n’est hélas que très rarement abordé.
Précisons d’abord qu’il s’agit bien de femmes jihadistes. Qu’elles aient ou non porté les armes, elles ont activement soutenu le jihad et collaboré volontairement à l’un des pires régimes totalitaires de l’histoire de l’humanité. Toutes s’étaient rendues de leur plein gré dans les zones contrôlées par les groupes jihadistes, toutes savaient parfaitement ce qu’elles faisaient. Il faut lire et relire les témoignages bouleversants des femmes Yézidies pour ne jamais oublier à quel degré d’abomination celles qui vont être rapatriées (comme celles qui l’ont déjà été) ont participé, et de quelles monstruosités elles se sont rendues complices et coupables. Parler de « femmes de jihadistes » pour relativiser leur culpabilité ne sert qu’à cracher au visage de toutes les victimes de l’État Islamique (EI) : ces femmes égalent en ignominie les gardiennes des camps de concentration, et méritent le même sort que les nazis condamnés à Nuremberg.
On ne peut catégoriquement refuser de récupérer ces criminelles en France
Précisons également que l’on ne peut évidemment pas appliquer le même raisonnement à leurs enfants. Endoctrinés, dressés à devenir des monstres, ceux-ci ne sont évidemment pas coupables du lavage de cerveau infligé par leurs parents et les sbires de l’EI. Pour autant, il serait irresponsable d’oublier qu’ils sont extrêmement dangereux, et que protéger autrui du danger qu’ils représentent doit être prioritaire : leurs victimes potentielles, elles non plus, ne sont pas coupables du conditionnement de ces enfants, et n’ont pas à en subir les conséquences.
Faut-il rapatrier ces femmes et ces enfants ? La réponse ne nous appartient pas réellement, pas plus qu’elle n’appartient à l’ONU ou à la CEDH. Si des étrangers venaient sur notre sol commettre ne serait-ce qu’une fraction des crimes auxquels ces jihadistes ont participé, nous exigerions à juste titre de décider de leur sort, et ne tolérerions pas que leurs pays d’origine nous empêchent de rendre la justice. Bien sûr, la situation de la Syrie et de son territoire est complexe. Mais il n’en demeure pas moins que les victimes de l’État Islamique ont des droits sur ces femmes, et doivent pouvoir les exercer.
La passivité d’aujourd’hui fait le lit des tragédies de demain
De même, nous ne devons pas oublier que nous-mêmes exigeons de pouvoir expulser les délinquants étrangers, n’en déplaise à notre gouvernement. Dès lors, quoi de plus normal que de devoir récupérer les criminels de nationalité française partis à l’étranger ?
Enfin, et malgré le danger qu’ils représentent, des enfants de nationalité française ont droit à un minimum de protection de la part de l’État, quels que soient les torts de leurs parents.
Sauf donc à déchoir ces femmes et leurs enfants de leur nationalité française, nous avons une double obligation : permettre à leurs victimes et à la Syrie d’exercer la justice comme elles l’entendent, d’abord, et assumer notre responsabilité dans le sort de nos ressortissants, ensuite.
Hésitation, tergiversations, laxisme: nos maux français
Pour autant, ces rapatriements sont-ils satisfaisants ? Bien sûr que non ! Pourquoi ? Parce que nous savons tous pertinemment qu’une fois qu’ils arrivent ici, la France se refuse à les traiter comme ils devraient l’être, qu’il s’agisse des jihadistes de l’État Islamique ou de leurs enfants. Et c’est là le véritable problème, c’est pour cette raison que beaucoup s’inquiètent de ce rapatriement et même le refusent, pour cette raison que le gouvernement a tant tergiversé.
Le Quai d’Orsay a beau jeu de dire que « les mineurs ont été remis aux services chargés de l’aide à l’enfance et feront l’objet d’un suivi médico-social », et d’ajouter que « les adultes ont été remis aux autorités judiciaires compétentes ».
Ces femmes qui ont servi l’EI doivent être mises définitivement hors d’état de nuire, ce qui supposerait pour elles la perpétuité réelle ou une condamnation à mort – ce qui est exclu en France. Notre institution judiciaire est notoirement frileuse à l’idée de la perpétuité réelle, et nous nous sommes interdit l’autre solution. Pourtant, les récriminations indécentes de certaines de ces femmes (et de leurs familles) montrent bien qu’elles n’éprouvent pas d’authentiques remords, et qu’il est indispensable de les briser car à ce jour elles ne craignent pas véritablement la France (exactement comme Salah Abdeslam), ce qui est en soi un échec cuisant, et permet de douter très sérieusement de la force dissuasive que l’Etat saura exercer vis-à-vis d’elles dans la durée. Si une rédemption est possible pour certaines d’entre elles, celle-ci ne relève certainement pas des pouvoirs publics, ni de la société, mais d’une espérance métaphysique qui ne saurait être instrumentalisée pour servir d’excuse à un quelconque laxisme judiciaire.
Quant aux enfants, au regard de l’inefficacité évidente des services concernés dans la prise en compte des mineurs délinquants « ordinaires » (je renvoie le lecteur aux remarquables travaux du Dr Maurice Berger sur le sujet), de l’exemple pathétique des « centres éducatifs fermés » qui n’ont de « fermé » que le nom, de la récidive systémique, des profils douteux de certains « éducateurs », des fiascos à répétition avec des mineurs non accompagnés, et ainsi de suite, les déclarations du Quai d’Orsay sont décidément bien cyniques.
On le voit, le problème n’est pas de rapatrier ces femmes et ces enfants, le problème est de refuser collectivement d’agir envers eux comme nous le devrions. Par manque flagrant de volonté politique bien sûr, le mélange de rodomontades et de pusillanimité du gouvernement ne surprenant plus personne, mais pas seulement. Les Français savent manifester pour défendre leurs retraites (et qui le leur reprocherait ?) mais se gardent bien de descendre dans la rue pour exiger un « Nuremberg des jihadistes » et, bien sûr, de l’idéologie qui les anime, et qui a dévoilé toute son abjection dans les crimes de l’État Islamique. Idéologie qui, comme le rappelait il y a peu Rémi Brague, n’est au fond que la stricte application de préceptes du Coran, un livre dont l’apologie a partout pignon sur rue…
La passivité d’aujourd’hui fait le lit des tragédies de demain.
Avant la mobilisation contre la réforme des retraites, le président Macron a organisé un déjeuner secret, au cours duquel il s’est directement épanché auprès de célèbres éditorialistes. Objectif : distiller la bonne parole… Même pas vexée de ne pas avoir été conviée, Elisabeth Lévy donne son avis.
Le président a reçu une dizaine de journalistes en grand secret. Et ça fait jaser. Le secret a duré quatre jours. C’était mercredi 18 janvier, veille de la grande manifestation contre la réforme des retraites. Peut-être le président de la République pense-t-il qu’il est entouré de branquignols incapables de faire l’article de sa réforme ? Son service de presse a invité des éditorialistes de grands médias – qui ne sont pas tous des adversaires politiques – à déjeuner à l’Élysée pour qu’ils s’abreuvent directement à la parole divine.
Déjeuner de cons?
Seule condition : le secret. Ne pas citer le président de la République. C’est ce qu’on appelle un briefing off. Pour faire passer un message clair : à l’Élysée, même pas peur.
Le off, c’est vieux comme le journalisme. Vous pouvez utiliser une info mais pas dire d’où elle vient (on évoque ainsi des « sources proches de l’Élysée », « l’entourage d’un tel ou d’un tel » etc.) Alors oui, on brouille un peu les cartes en transformant les journalistes en porte-parole.
Mais la parole du président, c’est de l’information autant que celle d’un syndicaliste. Après leur déjeuner, les participants informent leur public sur l’état d’esprit d’Emmanuel Macron – « Il ne croit pas à la victoire de l’irresponsabilité »,« Il tiendra ! » entendra-t-on en boucle.
Est-ce pour autant scandaleux ?
Les airs de déontologues outragés, laissons-les à Daniel Schneiderman (Libération, Arrêt sur Images) et Edwy Plenel (Mediapart). Ce dernier fustige un journalisme de gouvernement. Le journalisme de délation et d’inquisition ne vaut pas mieux. Pour ma part, je ne vais pas donner de leçons aux confrères. Si on avait été invités, on y serait allés. Ne serait-ce que pour en parler dans les dîners, comme s’en amuse Guy Carlier.
Mais justement, on n’a pas été invités ! Le problème, c’est l’entre-soi, on reste entre gens du même monde qui parlent le même langage. Des gens du cercle de la Raison, comme l’excellent Alain Duhamel. Il y avait aussi son neveu, Benjamin, qui officie sur BFMTV, et tous les médias convenables, Le Monde, Les Échos, Le Figaro, France Inter… Si certains éditorialistes reprennent ensuite à leur compte (sans citation) des arguments présidentiels, ce n’est pas par servilité mais parce qu’ils pensent comme lui. Cela n’est d’ailleurs pas infamant. Évidemment, autour d’eux, ces gens ne doivent pas avoir beaucoup d’amis qui votent mal. Si le président avait invité des gens de Causeur, de Valeurs Aactuelles, ou de Sud Radio, il aurait pu aussi apprendre des choses. Patrick Roger, par exemple, vous auriez été le porte-parole de cette France des gens ordinaires qui vous parle tous les jours en appelant le standard de Sud Radio.
Le véritable risque, c’est que ce déjeuner confidentiel alimente le moulin à fantasmes qui prête aux journalistes des calculs tortueux, des collusions cachées et des pouvoirs occultes. En réalité, c’est bien plus simple : cet épisode qui fait couler beaucoup d’encre est la preuve que l’élite politico-médiatique, ça existe.
Le problème, c’est qu’elle n’inspire plus confiance à grand-monde.
Cette chronique a d’abord été diffusée sur Sud Radio
Retrouvez Elisabeth Lévy du lundi au jeudi après le journal de 8 heures, dans la matinale.
Obsédés par eux-mêmes, nombre de jeunes se complaisent dans une culture de la thérapie qui explique et excuse en termes pseudo-scientifiques leur paresse, leur susceptibilité, leurs vulnérabilités, jusqu’à leur peur de la fin du monde. Et au lieu de se prendre en main, ils chougnent sur TikTok.
Capture d’écran de TikTok, avec le hashtag #ADHD. L’application permet aux annonceurs de cibler les jeunes utilisateurs qui croient souffrir d’un trouble du déficit de l’attention.
La dernière fois que j’ai enseigné dans une université anglophone, c’était pendant la première phase de la pandémie. Mon cours portait sur le traitement des actualités par les médias, et j’ai été surpris quand on m’a transmis la requête d’une étudiante qui demandait que l’examen final ne comporte aucune question sur le Covid-19, puisque ce sujet serait « trop stressant ». Dans son message d’origine, destiné à une secrétaire, l’étudiante ajoutait qu’elle allait s’isoler et se couper de toutes les sources d’information afin de « protéger sa santé mentale ». Au moment où la société combattait un virus inconnu, où des patients luttaient pour leur vie – et que certains la perdaient –, une partie de la jeunesse trouvait parfaitement normal et légitime de se retirer dans une bulle protectrice, à l’abri de cette réalité désagréable. Voilà de quoi justifier l’insulte « snowflakes » (« flocons de neige ») dont les gens plus âgés qualifient les jeunes de la génération Z, nés entre 1997 et 2010, considérés comme trop émotionnels, psychologiquement fragiles, glandeurs, facilement offensés, ne supportant pas la contradiction et imbus d’un sentiment de « tout m’est dû ». À cette insulte, courante depuis 2016, les jeunes ripostent à leurs aînés, nés entre 1945 et 1964, par l’exclamation « OK boomer ! » (« Ta gueule, papi ! »). Certes, les conflits intergénérationnels ont toujours existé : au Ve siècle avant J.-C., Les Nuées d’Aristophane opposent un père travailleur, économe, vertueux, à son fils paresseux, dispendieux, égoïste et adonné à des vices.
Pourtant, si on regarde les vidéos postées par les jeunes de toutes les nationalités sur TikTok, la plateforme chinoise comptant plus de 1,2 milliard d’utilisateurs actifs, on trouve un monde bizarre où les individus rivalisent pour attirer l’attention générale en se travestissant en animaux de fantaisie, se déguisant selon la « fluidité » de leur « genre », se lamentant de la destruction imminente de la planète et se présentant comme affligés de troubles mentaux dont la plupart ne souffrent pas. Il ne s’agit pas de tous les jeunes de notre époque, mais d’une proportion inquiétante de ceux-ci. Et si ces modes et lubies viennent – comme tant d’autres – d’Amérique du Nord, elles s’infiltrent facilement parmi les populations européennes. Ici, nous sommes face à un phénomène inédit dont l’explication ne se réduit ni à une prétendue faiblesse inhérente aux nouvelles générations ni à une indulgence excessive de la part de leurs parents. Il s’agit de tout le cadre de vie de la société dans laquelle nous vivons aujourd’hui, prise en tenaille entre les technologies numériques et une culture de la peur qui, ensemble, provoquent une crise de l’identité personnelle.
La république des thérapeutes
Les réseaux sociaux numériques sont depuis presque vingt ans la source d’une véritable addiction pour les internautes, surtout les jeunes dont les cerveaux ne sont pas encore entièrement formés. Une étude du centre de cartographie cérébrale de l’Université de Californie à Los Angeles, datant de 2016, met en lumière la réceptivité des jeunes aux alertes et leur quête obsessive de likes qui provoquent des sécrétions de dopamine dans le cerveau. Les conséquences de cette addiction sont une baisse dans la pratique des sports et des activités en plein air, ainsi que des comparaisons obsessionnelles avec d’autres individus, en termes de popularité ou d’image corporelle (surtout pour les filles), aptes à créer un sentiment d’infériorité et une préoccupation excessive sur son statut personnel dans un groupe. Dans une étude réalisée par la société Express VPN en novembre 2021, 86 % des gens interrogés, âgés de 16 à 24 ans, pensaient que les réseaux sociaux avaient un impact négatif sur leur « bonheur ».
Tout cela avait été prédit dans les années 1960 par l’universitaire canadien Marshall McLuhan qui soutenait que la forme de nos médias – qu’il définissait comme des extensions technologiques de notre corps et de notre cerveau – influençait fortement le fond des messages envoyés [1]. Lui qui ne connaissait que la radio et la télévision prédisait déjà que l’évolution des médias électroniques conduirait à un nouveau tribalisme post-nationaliste, chaque citoyen cherchant désespérément une appartenance qui lui apporte consécration sociale et estime de soi. Ce n’est pas le narcissisme débordant de nos jeunes qui trouve à s’exprimer à travers la technologie numérique, mais cette dernière qui engendre une obsession de soi-même et la crise d’identité qui en résulte. Les confinements récents, en plus de ce qu’ils pouvaient avoir de déprimant en eux-mêmes, ont renforcé cette dépendance par rapport aux écrans.
Mais certaines des causes de notre situation actuelle viennent de plus loin que la révolution numérique et remontent aux années 1980 et 1990. Comme le montrent les travaux de Frank Furedi, sociologue canado-magyar basé outre-Manche, c’est à partir de cette époque que, petit à petit, se construit dans nos sociétés occidentales ce qu’il appelle une « culture de la thérapie[2] ». Selon la perspective développée par cette culture, tout défi, tout revers de fortune, voire tout problème de la vie normale est représenté comme une menace pour le bien-être émotionnel de l’individu, un choc pour son estime de soi et la source potentielle d’un trauma durable nécessitant une intervention thérapeutique. Au-delà du rôle concret des psychothérapeutes, le langage et l’imagerie promus par nos institutions tournent autour de la vulnérabilité non seulement physique, mais mentale de l’individu. Bref, toutes les difficultés de la vie sont psychologisées. En détournant le titre d’Albert Thibaudet, La République des professeurs (1927), on peut dire que nous vivons désormais dans une société de thérapeutes où il suffit de s’écrier « I feel unsafe » (« je ne me sens pas en sécurité ») pour attirer l’attention et l’indulgence. Cette société de la thérapie se révèle inapte à la socialisation des enfants, incapable qu’elle est d’inculquer aux nouvelles générations les valeurs du passé et de leur transmettre cette résilience qui a permis jusqu’ici la survie de l’espèce humaine. Si, à la société des thérapeutes, on ajoute la technologie, le résultat est TikTok.
Nos adolescents, tourmentés par leur crise d’identité, formatés par la culture thérapeutique, ne se tournent pourtant pas vers les professionnels de la santé mentale, mais vers internet. C’est sur TikTok en particulier que circulent pléthore de vidéos où des individus partagent les symptômes de leurs souffrances psychiques. C’est là que se constituent des groupes de personnes en proie aux mêmes afflictions mentales qui prodiguent des conseils permettant aux néophytes de faire leur autodiagnostic. Vous avez des difficultés à vous concentrer, à accomplir des tâches ennuyeuses ou difficiles ? Vous souffrez du Trouble du déficit de l’attention avec/sans hyperactivité (TDAH). Vous ressentez de l’anxiété ? Votre cas est celui d’un Trouble anxieux généralisé. Vous êtes sujet à des changements d’humeur ? Trouble bipolaire ! Il vous semble parfois que vous êtes habité par des personnalités différentes ? Trouble dissociatif de l’identité ! Vous avez des difficultés à entretenir des relations avec autrui ? Vous vous situez quelque part sur le spectre de l’autisme… N’importe quelle difficulté banale – de celles que nous connaissons tous – peut être interprétée comme le signe d’une pathologie qui explique et justifie les problèmes d’un individu, renforce et légitime ses échecs, son impuissance, son inaction. Une fois qu’il a enfin trouvé son diagnostic, l’individu peut l’afficher devant les autres. C’est ainsi que le vrai stress induit par les réseaux sociaux est compensé par l’exhibition d’un statut privilégié de souffrant.
Ce qui rend possible ces autojustifications sous forme d’autodiagnostics, c’est que nous parlons de plus en plus de troubles flous qui n’ont pas encore de statut médical officiel, mais qui en ont les apparences. Un exemple notoire – et très commode pour les jeunes – est la « scolionophobie » ou la peur de l’école. Mais même quand il s’agit de pathologies très réelles qui sont répertoriées dans le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, dont le dernier avatar, le DSM-5, date de 2015, les interprétations peuvent être élastiques. C’est notamment le cas du spectre de l’autisme, qui va des cas les plus sévères aux plus légers sur lesquels des individus pourtant en bonne santé peuvent se projeter. Certes, nous savons depuis longtemps que les frontières entre le normal et le pathologique sont instables, mais ce genre d’amalgame est favorisé par le concept de neurodiversité. Ce terme non médical a été forgé en 1998 dans une bonne intention, celle de donner une image positive de ceux qui souffrent notamment de Troubles du spectre de l’autisme. Un individu « neurodivergent » est quelqu’un dont le cerveau est atypique, dont les défis et les qualités positives ne sont pas les mêmes que ceux des « neurotypiques ». Bien que les neurodivergents puissent présenter des difficultés d’apprentissage ou peiner à entretenir les relations sociales, ils peuvent aussi avoir des dons exceptionnels en mathématiques ou en arts plastiques.
Pourtant, cette vision excessivement positive a été survendue au grand public, y compris par des professionnels de la santé qui ont souvent un intérêt commercial à attirer des clients. On trouve fréquemment sur internet des listes de personnes célèbres censées être ou avoir été neurodivergents : Einstein, Marie Curie, Van Gogh, l’acteur Anthony Hopkins, le footballeur Lionel Messi – et bien sûr Greta Thunberg. Il est tentant d’ajouter son nom à ces augustes lignées pour se singulariser devant les autres dans un geste qui mélange à la fois l’autocompassion et l’autoglorification. On excuse ses points faibles et on transforme ses points forts en pouvoirs de super-héros. On peut aussi intégrer une communauté en ligne, rejoindre une tribu dont les membres sont unis à la fois dans leur souffrance et leur supériorité. Enfin, on est inattaquable parce que victime : les critiques et les adversaires, aveuglés par leur « capacitisme », sont aussi peu ouverts à la diversité (dont la neurodiversité est une forme) que les racistes et les machistes. Vulnérable, je deviens invulnérable.
Pourtant, n’y a-t-il pas de vraies raisons d’être inquiet ? Le monde, à cause de la paresse et de l’égoïsme des boomers et des générations X et Y, ne va-t-il pas bientôt finir dans une apocalypse écologique ? Cette possibilité a donné naissance à un autre trouble qui n’est pas encore entré dans le DSM-5 : l’éco-anxiété. L’individu qui en souffre est en proie à des émotions de colère, de culpabilité et de désespoir provoquées par son impuissance face à l’inévitabilité de la catastrophe climatique. Une étude réalisée cette année pour l’Académie américaine de la médecine du sommeil suggère que 70 % d’Américains auraient souffert d’insomnie à cause de l’éco-anxiété. Beaucoup de psychothérapeutes ne sont pas encore formés à traiter ce trouble, car comment gérer l’inévitable ? Comment se préparer à la fin des temps ?
On peut se consoler avec la mode des « animaux de soutien émotionnel » qui se multiplient. Ce ne sont pas de vrais animaux d’assistance comme des chiens-guides, mais on peut les emmener un peu partout si on a une lettre d’un thérapeute attestant que la bête contribue à son bien-être psychologique. L’École de médecine de Harvard et l’École de droit de Yale fourniraient de tels animaux dans leurs bibliothèques pour rassurer les étudiants. On peut aussi décider de sortir de cette culture thérapeutique, de refuser le double rôle de victime et d’accusateur des autres et enfin de tourner le dos aux mondes numériques et virtuels qui nous mesmérisent et nous infériorisent. On peut encore proclamer comme le poète Rimbaud à la fin d’Une Saison en enfer : « moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à éteindre ! »
[1] Marshall McLuhan, Pour comprendre les médias es prolongements technologiques de l’homme (1964 ; traduction française, 1968).
[2] Frank Furedi, Therapy Culture (2004) et How Fear Works (2018).
Il l’avait dit : « I’ll be back », et tel un célèbre gouverneur de Californie (et robot du futur), il l’a fait : Jean Messiha est de retour sur Twitter ! Et il est toujours aussi à l’aise pour alterner les analyses de fond et les punchlines bien senties. À la fois pied de nez au politiquement correct, autodérision assumée et clin d’œil complice à ses nombreux fans, sa vidéo de retour (voir plus bas) est à elle seule un véritable manifeste jubilatoire.
Twitter, une agora indispensable pour les hommes politiques
Mardi 24 janvier, Jean Messiha a reçu un mail de Twitter l’informant que son compte était rétabli dans le cadre d’un « programme de réintégration » (reinstatement program), qui non seulement lui rend son compte, mais le lui rend avec ses abonnements et ses abonnés intacts. Comme d’autres, son compte avait été suspendu pour des raisons faciles à deviner mais jamais avouées, l’ancienne direction de Twitter ayant toujours gardée obscure la réalité de sa politique de censure. Mais Elon Musk est arrivé, et avec lui les Twitter files et un vent de liberté et de vérité. Car le milliardaire n’a pas seulement rétabli la liberté d’expression sur son réseau, il a prouvé par l’exemple une vérité cruciale: comme Jean Messiha lui-même le souligne à juste titre, dans l’Occident d’aujourd’hui, seule la droite préserve la possibilité même du débat d’idées et de la confrontation démocratique, alors que la gauche « progressiste » utilise tous les prétextes pour imposer sa censure. L’Académicien François Sureau a dit tout ce qu’il y a à dire sur cette soi-disant « lutte contre la haine » : « gouvernement et Parlement ensemble (ajoutons-y les directions militantes de réseaux sociaux) prétendent, comme si la France n’avait pas dépassé la minorité légale, en bannir toute haine, oubliant qu’il est des haines justes et que la République s’est fondée sur la haine des tyrans. La liberté, c’est être révolté, blessé, au moins surpris, par les opinions contraires. Personne n’aimerait vivre dans un pays où des institutions généralement défaillantes dans leurs fonctions essentielles, celle de la représentation comme celles de l’action, se revancheraient en nous disant quoi penser, comment parler, quand se taire. » Avec Elon Musk, non seulement Jean Messiha peut à nouveau s’exprimer sur Twitter, mais ceux qui l’en avaient fait bannir n’ont pas été bannis à leur tour : eux aussi peuvent écrire, répondre et débattre. Enfin, ils le pourraient s’ils avaient des arguments, mais c’est une autre histoire !
Le sujet pourrait sembler anecdotique, il n’en est rien: sans remplacer le travail de terrain, Twitter est devenu une agora indispensable pour quiconque s’engage dans l’action politique, un espace de débats, de questions impertinentes et de suggestions absurdes ou géniales, de rencontres parfois inattendues mais fructueuses, d’abord virtuelles puis réelles, un lieu où chacun a une chance de se faire entendre. Prenons l’exemple de Jean Messiha : il a plus de 160 000 abonnés, et son tweet de retour a été vu près de 550 000 fois au moment où j’écris ces lignes, c’est-à-dire en moins de 24 heures. Rares sont les outils qui permettent de toucher autant de personnes en aussi peu de temps, et parce que nombre de journalistes suivent avec attention l’oiseau bleu pour y trouver les sujets qui parlent au public, le retentissement est encore démultiplié.
Un espace de liberté très critiqué
Certains éditorialistes ont beau jeu de critiquer Twitter : bien sûr, on y trouve parfois les pires horreurs et des sommets d’imbécillité – mais ce commentaire s’applique aussi aux propos de certains éditorialistes, sans parler d’un nombre non négligeable de parlementaires… Ah, qu’il est tentant lorsqu’on est bouffi d’arrogance de vouloir restreindre la liberté d’autrui au droit de faire de sa liberté un usage que j’approuve ! Au nom d’une noble cause, naturellement : tous les tyrans, depuis toujours, ont ce genre d’arguments. Mais regardons en arrière, en excluant les dernières années pour lesquelles, par définition, nous manquons de recul : il n’y a pas un seul exemple de censure qui ait été préférable à la liberté d’expression, du procès de Socrate aux procès staliniens en passant par celui de Galilée, la mise à l’index de Montaigne, de Montesquieu, de Kant, la traque des lettrés par Qin Shi Huangdi, les livres d’Averroès brûlés à sa mort par les autorités musulmanes, et les séances d’autocritique maoïstes. Est-ce à dire que ceux qui ont été censurés ont toujours eu raison sur tout ? Bien sûr que non. Mais ceux qui les ont censurés non plus, loin de là, et il n’est jamais bon d’étouffer la flamme de la pensée, qui nécessite la libre confrontation des idées et des arguments pour « frotter et limer notre cervelle contre celle d’autrui. »
Alors merci Elon Musk, bon retour Jean Messiha, et vive la liberté !
« Retour à Séoul », le nouveau film de Davy Chou avec Park Ji-Min, est l’aventure, loin des clichés, du retour aux sources d’une enfant adoptée.
Davy Chou est un cinéaste rare – à tous les sens du mot. Son premier long métrage, « Diamond Island », remonte à 2016. Ce film âpre, généreux, admirablement réalisé, a pour cadre un chantier lancé par des promoteurs immobiliers sur une île de Phnom Penh, où un garçon de la campagne, parmi d’autres jeunes ruraux, est venu travailler pour nourrir sa famille. Il retrouve là son frère aîné, qui a su s’adapter à la capitale, mais d’une toute autre manière…
Entre temps, Davy Chou a produit « White building », long métrage de fiction (réalisé sur la base d’un documentaire auquel il emprunte jusqu’à son titre) sur la destruction d’un édifice moderniste de la capitale et le devenir de ses résidents. Ou encore, il y a deux ans, « Onoda », film français d’Arthur Harari tourné dans la jungle cambodgienne.
A présent, le réalisateur franco-cambodgien a choisi de situer l’intrigue de son nouveau film non plus au Cambodge mais en Corée. Freddie (Park Ji-Min), 25 ans, adoptée lorsqu’elle était bébé par un couple français, décide brusquement, sur un coup de tête, au milieu d’un périple avorté vers le Japon, d’y partir à la recherche de ses parents biologiques.
Si elle a les traits d’une native du « pays du matin calme », elle n’en connaît ni la langue, ni les usages, ni la culture. Bravache, provocatrice, Freddie est une femme émancipée, dans une confrontation permanente avec elle-même, mais également avec ceux qui croisent son existence. En trois parties, naviguant du français au coréen et à l’anglais, « Retour à Séoul » accompagne les bifurcations de l’héroïne sur une durée de huit ans : recherches auprès d’un institut centralisant les données sur les adoptions ; retrouvailles hautement problématiques avec ce géniteur provincial qui, trop misérable pour l’élever dans cette époque tragique du Cambodge, n’avait pas eu d’autre choix que de l’abandonner à des étrangers – traumatisme réactivé par la réapparition de sa fille ; installation de Freddie à Seoul, immergée dans les milieux underground, et désormais conseillère internationale au sein d’une entreprise française qui négocie la vente de missiles….
Héroïne ? Pas tout à fait. Car Davy Chou s’est ingénié à subvertir tous les clichés sur le « retour aux sources », faisant même de Freddie un personnage plutôt rebutant. À ses dépens, le jeu un tantinet agressif de l’actrice, Park Ji-Min, ajoute à la difficulté, pour le spectateur, d’être dans l’empathie avec un caractère campé de façon aussi ingrate. Réflexion sur l’identité, – est-on le produit inconscient, ou souterrain, de ses origines organiques ? Mais dans quelle mesure, aussi bien, peut-on se construire dans l’ignorance ou le déni de sa propre histoire ? – le film renvoie, bien sûr, à la propre biographie de Davy Chou, né en France de parents nés au Cambodge. Comme ce dernier le dit très bien dans l’entretien qui accompagne le dossier de presse: « Sur la question de l’identité, de l’intégration, on rencontre beaucoup de schéma fictionnel prémâché: en un coup de baguette magique, les personnages finissent en paix avec eux-mêmes. Dans les histoires d’adoption, on pourrait penser que la rencontre avec le parent biologique referme la blessure. Or, dans les récits que j’ai pu recueillir, c’est justement le début des problèmes ». Et tout l’enjeu de ce « Retour à Séoul », d’une âpreté sans artifice.
Retour à Séoul. Film de Davy Chou. Avec Park Ji-Min, Louis-Do de Lencquesaing, Yoann Zimmer, Emeline Briffaud… France, Allemagne, Belgique, Qatar. Couleur, 2022. Durée : 1h59. En salles le 25 janvier.
Rassemblement à Toulouse l’appel d’associations kurdes pour rendre hommage aux militantes kurdes assassinées en 2013 ainsi qu aux trois kurdes tues à Paris le 23 decembre 2022. Photo : SIPA / CONFLITS
Les Kurdes sont revenus sous les feux de l’actualité à la suite de l’attentat de la rue d’Enghien. Mais la question kurde existe depuis bien longtemps et ne trouve pas encore de solution. Une guerre sans fin qui déstabilise le nord du Moyen-Orient. Tigrane Yegavian a répondu aux questions de la revue Conflits. Propos recueillis par Louis-Marie de Badts.
Tigrane Yegavian est chercheur au CF2R (Centre Français de Recherche sur le Renseignement).
Conflits. À la sortie de la Première Guerre mondiale, le traité de Sèvres reconnaissait aux Kurdes le droit de se constituer en nation indépendante. La période entre-deux-guerres fut baignée de sang. C’est de là que part tout le problème kurde, mais qu’en est-il aujourd’hui, après près d’un siècle de conflits et de tension ?
Tigrane Yégavian. Il faut bien comprendre que les Kurdes forment la plus grande nation sans État au monde. Ils seraient aujourd’hui entre 30 et 40 millions répartis entre la Turquie (20 millions de Kurdes), l’Iran, l’Irak et la Syrie (respectivement 12, 8,5 et 3,6 millions). Ces quatre pays entretiennent des relations orageuses, mais s’accordent néanmoins sur la nécessité d’empêcher l’émergence d’un État kurde indépendant.
Depuis août 1920, les Kurdes entretiennent un profond sentiment d’injustice. Les Occidentaux leur avaient promis à cette période qu’ils auraient un État, sur un territoire qui aujourd’hui se trouve au sud-est de l’actuelle Turquie et empiète au nord de l’Irak.
Les Kurdes n’ont pas vraiment leur place en Turquie et ne s’y assimilent pas. Aux yeux d’Ankara, la question kurde est un problème de sécurité nationale, car dans le cas où les Kurdes obtiendraient leur autonomie, le processus d’indépendance serait irrémédiablement enclenché. La Turquie devrait craindre son propre démembrement pour éviter un nouveau « traité de Sèvres » (1920) qui avait scellé la disparition de l’Empire ottoman et fracturé la Turquie anatolienne. Il est cependant intéressant de noter que depuis 2012, les Kurdes possèdent une certaine autonomie en Syrie, mais Damas n’a pas l’intention de la rendre durable.
De son côté la guérilla du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) est engagée dans l’action armée depuis 1984, avec au départ un programme visant à l’indépendance du Kurdistan et l’instauration d’un régime marxiste-léniniste, d’inspiration stalinienne. L’organisation a fait sa mue après l’arrestation de son leader Abdullah Ocalan en 1999. Elle défend à présent un système d’autonomie inspirée de la théorie du penseur marxiste libertaire américain Murray Bookchin, décédé en 2006. Depuis, le PKK s’est donné comme objectif de fonder la première société qui établirait un confédéralisme démocratique inspiré des réflexions du théoricien de l’écologie sociale et du municipalisme libertaire, en encourageant une forme de féminisme, inédite au Moyen-Orient. C’est notamment le cas dans le nord-est de la Syrie. Mais derrière son discours démocratique, le PKK (et sa franchise syrienne du PYD) mène un maillage des territoires qu’il contrôle et ne tolère que les forces politiques qui lui sont soumises.
Il faut vraiment comprendre qu’il existe de vraies divisions au sein du peuple kurde. Il ne faut pas les confondre entre eux : religion, politique, ethnies. Et ces divisions ne font que s’accentuer avec le temps.
La diaspora kurde fait aujourd’hui beaucoup parler d’elle, mais dans quelle mesure croit-elle encore à son projet d’indépendance ? N’est-il pas devenu utopique ?
Le problème actuel kurde c’est qu’il n’y a pas de leadership trans-national. Abdullah Öcalan, fondateur et chef du parti des travailleurs du Kurdistan, est en prison en Turquie. Son œuvre est limitée parce qu’il ne peut pas fédérer tous les Kurdes, car un clivage existe entre islamistes et nationalistes, mais il n’est malheureusement pas suffisamment étudié. Par exemple, certains Kurdes sont membres de Daech tandis que d’autres dont on ne parle pas assez, soutiennent Erdogan, en Turquie et même en Allemagne. Il est aussi important de savoir que le chef des services secrets turcs est d’origine kurde, Hakan Fidan, un proche d’Erdogan. Fidan est un Kurde originaire de Van qui parle cette langue lorsqu’il négociait avec des cadres du PKK. Il est essentiel de comprendre que l’on a affaire à une nébuleuse politique. Les Kurdes n’ont pas vraiment de …
Les victimes de violences conjugales sont loin d’être exclusivement des femmes. Les pervers narcissiques ne sont pas uniquement des hommes.
Dans un récent article, Philippe Bilger se demande si l’emprise ne serait pas une « tarte à la crème », à savoir une explication simpliste et passe-partout « jamais questionnée ». Pourtant l’emprise existe bel et bien.
Note liminaire: s’il est avéré que le phénomène de perversité concerne majoritairement des hommes, les femmes manipulatrices perverses ne sont pas moins redoutables et provoquent des dégâts aussi graves sur leur conjoint, leurs enfants ou tout autre cible passant à portée. N’en déplaise aux idiots préconisant l’écriture dite inclusive, le masculin conserve, pour ceux qui parlent encore le français, sa valeur générique. J’emploierai donc le terme pervers pour évoquer cette pathologie qui concerne bien les deux sexes.
Outre de multiples autres œuvres cinématographiques et littéraires, les comportements intriqués des protagonistes de ces couples infernaux sont subtilement illustrés par le film À la folie[1].
Ce n’est pas l’apanage de l’homme
En premier lieu tordons le cou à l’idée selon laquelle la violence physique serait l’apanage des hommes. Sujet « tabou », les violences conjugales subies par les hommes pâtissent de lacunes dans leur évaluation. Les données officielles à ce sujet disent a minima l’ampleur du problème. Selon l’enquête cadre de vie et sécurité (CVS) de l’Insee de 2019, plus du quart (28 %) des victimes de violences conjugales physiques et/ou sexuelles autodéclarées sont des hommes (soit 82 000 victimes par an, en moyenne sur la période 2011-2018). En 2018, 12 % des victimes enregistrées par les services de police ou de gendarmerie étaient des hommes (selon les chiffres du Service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMI), cités dans la lettre de l’Observatoire national des violences faites aux femmes 2019), soit près de 15 000, sachant que la propension des hommes à dénoncer les faits de violence subie est réputée plus faible, avec un taux de plainte moindre (3%!).
« Il n’y a rien à attendre de la fréquentation des pervers narcissiques, on peut seulement espérer s’en sortir indemne »
L’explication d’un tel déni ? Les féministes nouvelle mouture ont fait de la violence conjugale un débat politique plutôt que de présenter la violence dans son intégralité. Le politiquement correct actuel est dominé par le lobby féministe radical (courant geignard et vindicatif à la #metoo) qui rend l’homme seul responsable de toute violence domestique, malgré des faits scientifiques indéniables contredisant cette imposture.
Ce sont les victimes qui — dans le meilleur des cas — viennent consulter, parfois après plusieurs années, voire décennies. La plupart du temps, au reste, sans trop bien savoir ce qui les fait souffrir. Auraient-elles accepté de percevoir, puis désigner, la cause de leur misérable situation, des décisions auraient (peut-être) pu suivre cette prise de conscience. Or les choses sont beaucoup plus compliquées que le bon sens ne le laisse penser.
Depuis quelques années, j’ai reçu beaucoup de femmes victimes. Dans ma clientèle, les femmes consultant pour ces motifs sont certes plus nombreuses, mais les hommes sont moins enclins à consulter, tant est forte la honte de se laisser violenter par une femme : 97 % des hommes victimes ne déposent pas plainte. Dans la plupart des cas, il ne s’agit pas de violences physiques mais de ce que les analystes appellent « emprise », à savoir un ascendant intellectuel ou moral exercé par quelqu’un sur un individu (CNRTL).
Une pathologie peu étudiée
La pathologie des pervers narcissiques est étudiée depuis relativement peu de temps. Par Paul-Claude Racamier [2] d’abord, en 1986, qui met en garde par ces mots : « Il n’y a rien à attendre de la fréquentation des pervers narcissiques, on peut seulement espérer s’en sortir indemne ». Comment expliquer cette latence, puisque la pulsion d’emprise existe sans aucun doute depuis que l’humain se confronte à ses semblables ?
Nous avons tous en nous, en proportion variable, des traits névrotiques (phobiques, obsessionnels, hystériques), des penchants caractériels, des noyaux psychotiques. L’important pour notre santé mentale est qu’ils soient supportables, équilibrés, discrets, et n’entravent en rien nos capacités à vivre, aimer, travailler. Mais nous-autres humains n’aimons pas explorer les zones les plus répugnantes de notre psyché. Cela pourrait peut-être expliquer le faible nombre d’études psychanalytiques sur ce sujet jusqu’aux années récentes.
C’est la notion de harcèlement moral, décrite par Marie-France Hirigoyen en 1998[3], qui met en lumière un type de comportement utilisé par le pervers narcissique : « le harcèlement moral désigne une situation (familiale, professionnelle) dans le cadre de laquelle un Autre jouisseur vampirise une victime passive via de sournois mécanismes de domination manipulatoire. Comme le gourou, le harceleur use lui aussi de l’emprise, cette action insidieuse qui retire tout sens critique et peut aller jusqu’à la captation de l’esprit de l’autre, comme dans un véritable lavage de cerveau. En conséquence, la victime est prise dans une toile d’araignée, tenue à disposition, ligotée psychologiquement, anesthésiée. »
Nous restons toujours sidérés par l’absence de réaction des victimes. Qui accepterait en effet de vivre un enfer pendant des années, parfois des décennies ?
Le manque de confirmation narcissique précoce (par une figure parentale maltraitante, dépréciatrice et toxique), est vécu comme une blessure narcissique sévère qui obérera l’avenir : l’enfant se sentira sans valeur personnelle. Cela ravivera son sentiment d’insuffisance, de petitesse, d’impuissance (terme à ne pas prendre dans son sens sexuel), d’où un profond sentiment de honte. La constitution de la future personnalité s’en ressentira définitivement et il en résultera une sensibilité particulière aux inévitables blessures narcissiques ultérieures qui atteindront le sujet. Ces sujets ont le plus grand mal, non seulement à se remettre d’un échec ou d’une perte, mais aussi à jouir de leurs réussites. Ils vivent en permanence avec en arrière-plan des fantasmes d’effondrement, ce qui les amène à se durcir de façon défensive et à refuser toute menace de dépressivité en refusant ou en déniant tout affect de tristesse.
Rémy Puyuelo dans son article « les Enfants empêchés de latence », évoque ces enfants abusés narcissiques qui présentent des carences et des blessures qui ont empiété leur développement, et les ont mis en difficulté de se vivre comme un sujet autonome. Ces « enfants moi tout seul sans jamais l’autre » ne sont pas eux-mêmes, ils sont des photocopies et sont incapables de supporter une perte ou un échec.
Confusion dévastatrice du mal et de l’amour
C’est avec de tels sujets que le pervers narcissique trouvera son miel, car ces ligatures hautement pathologiques sont vécues comme si elles étaient des relations d’amour: le sujet en déficience narcissique cherche constamment des moyens de réassurance sur sa valeur et donc, des preuves qu’il est digne d’être aimé. Cette mauvaise estime de soi prédispose à la dépendance affective dont se nourrit le pervers qui usera de toutes les stratégies nécessaires — séduction, mensonge, chantage affectif, menace, culpabilisation, mise en dépendance, dénigrement, dévalorisation, renversement des rôles, confusionnement, isolement — pour totalement régner sur sa victime.
Ce qui retient mon attention depuis quelques années sont les conséquences dramatiques des agissements des pervers narcissiques. Bien entendu, ces derniers ne viennent jamais consulter. Pourquoi le feraient-ils ? Ils ne souffrent en/de rien, tant qu’ils gardent leur victime entre leurs griffes.
Mais un certain nombre de victimes de pervers viennent consulter. Dans presque tous les cas, le travail psychique a permis un dégagement de l’emprise. Venir demander une psychothérapie — qui fait intervenir un tiers dans une relation pathologique ne pouvant se maintenir que dans le secret — signe déjà un début de prise de conscience et une volonté de dégagement. Il faut parfois des années avant qu’un rendez-vous soit demandé. Mais une fois la psychothérapie engagée, le plus souvent la prise de conscience ne tarde pas. Et une fois prise la décision de refuser ces maltraitantes et de quitter le pervers, elle est quasi définitive et irrévocable. Ce qui est, pour patient et thérapeute, source de grande satisfaction.
[1] Tiré d’une histoire vraie, réalisé par Andréa Bescond et Eric Métayer, écrit par Eléonore Bauer et Guillaume Labbé.
[2] Membre titulaire (1962) de la Société psychanalytique de Paris
[3]Le Harcèlement moral : la violence perverse au quotidien, Éditions La Découverte & Syros, 1998
Grossophobie, le tout premier roman de notre contributeur Alexis Brunet, critique notre société woke, chaque jour à l’affut de nouveaux «phobiques», grâce aux péripéties d’un anti-héros prénommé Kévin. Si ce roman à thèse est plaisant à lire, il aurait peut-être gagné à développer un peu plus la psychologie de ses personnages. Ce sera le cas, à n’en point douter, la prochaine fois.
Kevin, métis originaire de Guyane par sa mère qui l’emmena avec lui lorsqu’elle décida de venir s’installer en métropole puisqu’il était encore dans son ventre, n’a pas connu son père, volatilisé. Homme de 40 ans à présent, en surpoids ou obèse selon les mois, personnage indéterminé et profondément « désorienté », à l’image de l’époque que nous vivons, a perdu le nord comme on dit et c’est en remontant vers lui qu’une direction lui sera indiquée… Mais n’allons pas trop vite !
Kevin, un personnage houellebecquien
Au début du roman, Kevin perd sa seule famille ; à savoir sa mère qu’il était allé rejoindre à Hyères et se retrouve dès lors orphelin et, d’une manière générale, privé de communauté. Certes, il travaille, dans l’informatique, et n’a pas son pareil pour réparer ses machines. Mais sa solitude n’en reste pas moins entière et ce ne sont pas les quelques rencontres avec sa voisine qui peuvent l’amoindrir. D’autant plus qu’elle sera vite assassinée… « Pour autant, Kevin ne comprend pas pourquoi elle ne lui a pas demandé, à lui, de l’aider à régler correctement sa télé. La veille du meurtre, la télé marchait très bien. Ils avaient regardé un peu CNews puis il l’avait laissée devant Squid Game, il trouvait cette série d’un ennui abyssal. Il n’avait jamais aimé les séries et encore moins les séries coréennes. Il songeait d’ailleurs que ça pourrait être un motif de rupture avec Alice. »
Personnage houellebecquien, notre anti-héros qui, lui, rêve d’en être un, et qui ne fait pas dans le plat surgelé mais dans le Nutella à la louche, porte un regard désenchanté et acéré sur le monde, entre deux érections intempestives suivies d’intenses frustrations. Sa vie intérieure est rythmée par des pulsions sexuelles inassouvies. Alors que, justement, il vient encore de passer à côté d’une chance possible, il se découvre une nouvelle raison chagrine: « Sa peine fut encore plus forte lorsqu’il prit conscience qu’il n’avait jamais fait l’amour dans une voiture. Il était encore vierge de l’amour en voiture et cela le travaillait, il aimait la voiture, il se sentait bien en voiture, rester vierge de l’amour en voiture pour le restant de sa vie était une perspective qui ne le réjouissait guère. »
Un roman sur le wokisme en France
En dehors d’une vie sexuelle problématique, notre personnage est en quête d’une direction à prendre et ce sera Paris, et cette traversée de la France s’avérera aussi géographique que critique. Le roman est sans cesse l’occasion (trop peut-être ?) de mettre en scène l’idéologie ambiante qui aura trouvé en ce début de millénaire avec le mot « phobie » son principe majeur. Pour cela, quelques personnages rencontrés sur le chemin seront l’occasion de nous offrir quelques caricatures gratinées. Dont une femme, elle aussi dotée de kilos superflus, et qui régalera le lecteur avec ses considérations aussi ahurissantes qu’actuelles ; notamment lorsqu’il s’agit de lutter contre les discriminations envers « les migrants en surpoids » lesquels subissent donc une double peine… Tous les clichés sont réunis et de manière parfois très drôle. Et Kevin, tel un personnage des Lettres persanes de Montesquieu, regarde ce monde qui lui est étranger entre deux coups d’œil aux seins de Lucy. La dame qui l’accompagne à la capitale et qui n’en finit pas de déblatérer nous gratifie dans un café de Stalingrad d’un moment quasi macronnien, lorsqu’elle débite son verbiage en n’oubliant jamais de dire et le féminin et le masculin, (voire le fameux « celles z’et ceux »), mais de telle sorte que cette manie, dans sa répétition, dézingue la syntaxe à la façon de Molière avec effet comique garanti. Je ne le citerai pas ; au lecteur de le découvrir et de s’en délecter !
Mais ce récit, qui met en scène les travers absurdes de notre époque, est aussi un conte initiatique. En allant vers le nord et vers un lieu emblématique des Grands Hommes, le gros Kevin, flottant dans l’existence comme une bouée, en deviendra un à son tour ; à la faveur d’un acte héroïque qui redorera son blason et par la grâce d’un hommage rendu à un père d’adoption: ce qui lui permettra de redonner à sa vie une direction et une descendance possible. Ce roman aurait cependant gagné à épaissir ses personnages secondaires, qui semblent souvent servir de prétextes à l’inventaire des poncifs. Dégraissé de son côté trop sociologique, le roman aurait ainsi rejoint son poids idéal…
Grossophobie, d’Alexis Brunet, éd. Les éditions Ovadia, 156 p., 2022.
Le 11 janvier, le président russe Vladimir Poutine a décidé de nommer Valéri Guerassimov au commandement général du groupement conjoint des forces en Ukraine, remplaçant ainsi le général Sergueï Sourovikine – devenu désormais son subordonné. Cette nomination pose de nombreuses questions.
Couverture de « Paris Match »
D’abord, pourquoi changer de commandement, trois mois à peine après avoir nommé Sourovikine à ce même poste ? Et puis, pourquoi nommer Guerassimov, l’homme responsable de l’état déplorable des forces armées russes ? Car ce général d’armée de 67 ans occupe depuis 2012 les postes de premier vice-ministre de la Défense et de chef d’Etat-Major des armées. Et, ex-officio, il est également membre du Conseil de défense nationale. Guerassimov est donc doublement responsable de l’échec militaire et stratégique russe. Tout d’abord en tant que responsable de la construction de l’outil militaire russe pendant la décennie précédant l’invasion de l’Ukraine. La doctrine, le matériel, les ressources humaines, l’entraînement, les promotions et les allocations budgétaires : sur tous ces points, Gherassimov avait la main et depuis assez longtemps pour façonner les armées russes et assimiler les leçons de la seconde guerre du Golfe, de la Géorgie et de la Syrie… Pire, ce général, né quand Joukov était ministre de la Défense de l’URSS, est co-responsable de la manière désastreuse dont la guerre a été planifiée et déclenchée ! On se souvient que Poutine souhaitait déclencher une offensive éclair contre l’Ukraine, qui devait être facilement menée, selon les services de renseignement (le FSB), et dans laquelle l’armée professionnelle jouerait les seconds violons… Gherassimov ne l’a pas empêché. Il a laissé Poutine écarter l’armée de la réflexion sur la campagne. Il a soutenu de facto le président russe quand ce dernier prétendait refaire la campagne de 2014, et, grâce à des agents doubles du FSB en Ukraine et à leurs équipes d’assassins, pouvoir tuer Zelenski et les autres leaders ukrainiens dans les premières heures de la guerre. Il a ensuite laissé son armée partir au casse-pipe sur les fondements d’un plan improbable.
Poutine lâche Prigojine
Et pourtant, c’est donc bien cet homme qui se retrouve aujourd’hui grand ordonnateur en charge de préparer l’armée à la poursuite de la guerre, en même temps qu’il la commande déjà sur le champ de bataille. Marshall et Eisenhower, dans le même homme. Quel est le sens de cette décision prise par Poutine ? Le président russe semble avoir décidé, enfin, de se retourner vers son armée et les professionnels de la guerre et de la chose militaire. Au Kremlin, on ne compte plus sur l’homme d’affaires Evgueni Prigojine, sa troupe d’irréguliers et de prisonniers en uniforme de Wagner. On se fie désormais plutôt à Guerassimov, à Sergueï Choïgou et à l’armée russe.
Ainsi, le 17 janvier, quelques jours après la nomination de Guerassimov, le ministère de la Défense – que Guerassimov co-dirige toujours – a annoncé des réformes à grande échelle dont l’objectif est une refonte des forces armées russes. Les effectifs vont gonfler (jusqu’à 1,5 million de soldats en 2026), ainsi que le nombre d’unités, l’encadrement et le matériel. L’opération spéciale est donc désormais pensée et perçue à Moscou selon une logique et un calendrier dignes de la Seconde Guerre mondiale. Ces réformes et nominations importantes marquent une inflexion significative. Elles témoignent de la déception russe quant aux efforts passés, qui n’étaient pas inscrits dans une vision globale et qui ont donc dispersé et gaspillé des ressources, pour des résultats négligeables.
En subordonnant à Guerassimov le commandant des forces aérospatiales Sourovikine, dont la nomination le 8 octobre avait reçu un large soutien des Wagneristes, Poutine met fin à une parenthèse. Il ne croit plus en Sourovikine et Prigojine. L’ancien commandant en chef en Ukraine et le chef de Wagner, son allié, ont épuisé le temps qui leur était alloué pour tenir leurs promesses. En effet, Poutine s’était probablement tourné vers Prigojine pour qu’il l’aide à traverser la période ayant suivi l’échec de l’opération spéciale russe, dont le dernier acte était la prise coûteuse et sans véritable importance militaire de Severodonetsk et Lysychansk, entre mai et juillet 2022. Ces offensives, qui ont suivi la bataille sanglante de Marioupol, ont profondément érodé la puissance de combat offensive russe dans le Donbass et le sud de l’Ukraine.
Fini de « jouer »
Dès les premiers jours de la guerre, les unités Wagner ont participé à l’effort russe à Louhansk et notamment dans les combats autour de Popasna (l’est de Bakhmout). Elles ont ensuite participé à la bataille de Severodonetsk avant de se tourner, au début du mois de juillet 2022, vers Bakhmout, devenu un objectif emblématique. C’est à ce moment-là probablement que l’idée d’utiliser des prisonniers comme chair à canon s’est concrétisée (les survivants de la première vague de recrutement dans les prisons viennent de terminer leurs contrats de six mois). Ce fut le début de l’ascension de Wagner et de son chef.
Poutine a probablement utilisé Prigojine et ses hommes comme pis-aller (des bouche-trous !) pour maintenir la pression opérationnelle sur les Ukrainiens sur certains secteurs du front. L’idée de recruter des prisonniers par l’entremise du groupe Wagner – ce qui était difficilement envisageable dans le cadre de l’armée – semblait aussi intéressante. De son côté, le général Sourovikine portait l’idée de l’utilisation massive des missiles longue portée pour détruire l’infrastructure énergétique ukrainienne. Une chance a été donnée à Prigojine et Sourovikine de faire la démonstration de ce dont ils étaient capables avec leurs idées. Début 2023, leurs efforts semblent décevoir fortement Poutine.
Pire, devenue star, Prigojine a redoublé d’efforts pour s’affirmer comme un acteur politique et stratégique, annonçant avec arrogance la supériorité de ses troupes paramilitaires sur celles de l’armée régulière. Il a même toléré, voire encouragé des propos orduriers à l’encontre du ministère de la Défense et de l’armée tenus pas certains de ses hommes dans des vidéos postées sur les réseaux sociaux. Clairement, Prigojine a essayé de se positionner comme celui qui « réussit là où l’armée et le ministère ne cessent d’échouer ». Mais Bakhmout n’est pas encore tombée, les Ukrainiens grelottent mais ne se rendent pas, et l’hiver prendra fin dans cinq à six semaines… En conséquence, Poutine a décidé de siffler la fin de la récré. Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, s’est permis quelques déclarations assez désobligeantes vis-à-vis de Wagner et, surtout, il s’efforce désormais de minimiser le rôle de Prigojine et de ses hommes dans la prise de Soledar. Le 16 janvier, Peskov a ouvertement accusé Prigojine d’avoir délibérément attisé le conflit entre le ministère russe de la Défense et Wagner. Et le pire des camouflets est venu de Poutine lui-même. La veille, lors d’un entretien télévisé, il n’avait pas crédité Prigojine et Wagner pour la capture de Soledar.
Avec la nomination de Valéri Guerassimov à la tête des opérations sur le front ukrainien, Poutine essaie de mettre fin au débat ayant trait aux performances de l’armée et aux responsabilités de cette dernière dans les échecs de 2022. En lui laissant la casquette de chef d’État-Major des armées, il signale que la Russie opère un « restart ». Et surtout, Poutine lance la transformation de son pays pour enfin répondre, en miroir, à la mobilisation inattendue et immédiate des Ukrainiens face à son agression: mobilisation générale des hommes, des usines, de l’économie et de toutes les ressources. Car ce qui ne devait être qu’un sprint de 100 mètres s’est transformé en un marathon (pour ne pas dire en une épreuve de l’Ironman !).
Sur France Inter comme dans les colonnes de Libération, l’heure est à la charge contre un film qui, contrairement aux dernières lamentables productions cinématographiques françaises, ne fait pas dans le wokisme ni dans l’éloge des passeurs de migrants…
Vaincre ou mourir est un film-récit sur la guerre de Vendée inspiré de la vie du général royaliste François Athanase Charette de la Contrie. Et ça, ce n’est pas du tout du goût des journalistes de Libération et de Claude Askolovitch.
Le Puy du Fourbe…
Ce dernier ouvre les hostilités dès potron-minet sur France Inter. Comme tous les jours, il cite son quotidien favori avec une gourmandise non dissimulée. Libération, salive-t-il, « déchire » le film produit par le Puy du Fou parce qu’il fait « partie d’une offensive des ultra-réactionnaires pour instiller une vision de l’histoire anti-républicaine et un imaginaire catholique et royaliste ». Il est à noter que ni Claude Askolovitch ni les critiques de Libé n’ont jamais décelé la moindre offensive ultra-progressiste, wokiste ou archi-immigrationniste dans les récents films français très orientés et très subventionnés qui, Dieu merci, ont tous fait des bides absolus malgré le soutien de la radio publique et des journaux les mieux disposés quand il s’agit de répandre la propagande gauchiste.
Les propos d’Askolovitch ont eu l’intérêt de me forcer à lire l’article stupidement belliqueux de Libé. En plus de la Une et d’un éditorial dans lequel il est expliqué que les ombres d’Éric Zemmour et de Vincent Bolloré planent au-dessus de ce film réactionnaire qui conduira immanquablement à des événements tragiques du même ordre que « l’assaut du capitole par les supporteurs de Donald Trump » (sic), cinq pleines pages sont consacrées à démolir Vaincre ou mourir et le parc du Puy du Fou. Elisabeth Franck-Dumas, « cheffe » du service culture du journal, méprise les paysans vendéens du film désirant « défendre ce qu’ils ont de plus cher, leurs fils, leur roi, leur foi », et ajoute, en bonne féministe : « Pour les filles, on repassera », ignorant visiblement que, lors de la levée en masse de 300 000 hommes décrétée par la Convention en 1793 – levée en masse qui déclencha justement la guerre de Vendée – seuls les jeunes hommes (souvent des fils de paysans) risquaient l’enrôlement de force dans l’armée révolutionnaire – d’où le cri du cœur de leurs pères.
🔴 Après le parc, le film… Le Puy du Fourbe. C'est la une de @Libe mardi
La première production du Puy du Fou réécrit l’histoire de la Révolution sur le même modèle réactionnaire et biaisé que les spectacles du parc vendéen. Lire : https://t.co/Y5ifiZpo8Hpic.twitter.com/eGFWKOdkRp
Le film rappelle que les Vendéens réclamaient le retour de leurs prêtres. « Ils sont où, d’ailleurs, les bons prêtres ?, se moque Mme Franck-Dumas, emprisonnés pour pédophilie ? » (Ah ! la bêtise hargneuse des ânes bâtés). Et de poursuivre : « L’absence d’explication sur tout ce qui a bien pu se passer en France depuis 1789 laisse les spectateurs dans l’ignorance et fait craindre que les bons prêtres aient été pris en otages par cette méchante République dont il est souvent question. » Mme Franck-Dumas ne sait apparemment pas ce qu’a subi le clergé à partir de 1789, la nationalisation et la confiscation des biens de l’Église, l’interdiction des manifestations religieuses et du port de la soutane en dehors des actes religieux, la déchristianisation sur tout le territoire sous la menace obligeant les prêtres réfractaires à fuir s’ils ne veulent pas être déportés ou massacrés. En Vendée, la « méchante république » ne s’est pas contentée de « prendre en otages » les prêtres réfractaires : plus de 150 d’entre eux, détenus à Nantes, feront ainsi partie des centaines de « contre-révolutionnaires » noyés sur l’ordre de Carrier.
La journaliste a interviewé Guillaume Lancereau, un « historien spécialiste de la Révolution française ». Ce dernier regrette que, dans ce film, on fasse « un saut historique monstrueux entre 1789 et 1793 […] comme si la Terreur était déjà contenue dans 1789 ». Primo, « Vaincre ou mourir » est un film sur la guerre de Vendée commencée en 1793, pas sur l’entièreté de la Révolution française (cette réflexion est aussi bête que si l’on avait reproché à l’excellent film d’Andrzej Wajda, « Danton », de ne pas avoir traité les cinq ans qui précèdent la chute du député montagnard en 1794) ; secundo, la thèse selon laquelle la Terreur était déjà contenue dans 1789 a toujours été très discutée : au contraire de Soboul ou Mathiez, Furet relève dans 1789 les prémices de la Terreur. Débat universitaire nécessaire. Mais M. Lancereau se contente de considérer que c’est « une thèse historiographique particulièrement réactionnaire ». Cet historien se plaint également d’avoir perçu dans le film « l’idée que le pouvoir central républicain a eu l’intention d’éradiquer le peuple vendéen », alors que, ajoute-t-il, « il n’y avait pas de volonté de l’État mais plutôt une impuissance à contrôler les exactions commises par les soldats[…] Le film fait constamment comme si la Convention nationale avait voulu éradiquer les Vendéens ». Bon, voilà donc un « historien spécialiste de la Révolution française » qui ne sait rien de la loi votée par la Convention nationale le 1er octobre 1793, loi dite loi d’extermination et visant spécifiquement les Vendéens, et du rapport du Comité de salut public rédigé par Barère afin d’élaborer et d’entériner ladite loi, et dont voici la conclusion abrégée mais explicite : « Des contingents prodigieux […] semblaient annoncer que la justice nationale allait enfin effacer le nom de la Vendée du tableau des départements de la république. […] Détruisez la Vendée (suit la liste des armées, des « conspirateurs », des émigrés, des « brigands » qui doivent tomber avec la Vendée) […] La Vendée, et encore la Vendée, voilà le charbon politique qui dévore le cœur de la république française ; c’est là qu’il faut frapper. […] Détruisez la Vendée. Les brigands doivent être vaincus et exterminés sur leurs propres foyers. » Barère et la Convention nationale seront entendus. La destruction de la Vendée est inscrite dans le marbre de la révolution. Devant la résistance des Vendéens, le général Turreau conduit les fameuses et terrifiantes colonnes infernales qui reçoivent l’ordre d’exterminer les insurgés, y compris les femmes et les enfants. Le général Westermann, surnommé le boucher de Vendée, écrit à la Convention après sa victoire à Savenay en novembre 1793: « Il n’y a plus de Vendée. Elle est morte sous notre sabre aves ses femmes et ses enfants. […] Je n’ai pas un prisonnier à me reprocher. J’ai tout exterminé. Nous ne faisons pas de prisonniers, car il faudrait leur donner le pain de la liberté, et la pitié n’est pas révolutionnaire. » Les Vendéens, malgré tout, résistent. Le 28 février 1794, aux Lucs-sur-Boulogne, les troupes de Turreau, s’étonnant de ne trouver aucun homme dans ce village (ils sont partis grossir les armées vendéennes conduites par Charrette), imiteront l’impitoyable Westermann : le curé est éventré, les vieillards tués à coups de baïonnettes, l’église dans laquelle se sont réfugiés les femmes et les enfants est incendiée. Il y aura 564 morts et aucun survivant. Mais Élisabeth Franck-Dumas préfère nous « épargner les détails : batailles, empilement de cadavres – censés accréditer la thèse, historiquement fausse, d’un génocide vendéen ». Là encore il y aurait bien des choses à dire mais la place manque. Nous ne pouvons que conseiller à la journaliste de lire les nombreux livres consacrés à cette controverse historiographique.
Élisabeth Franck-Dumas et Guillaume Lancereau craignent le pire. Les « idées réactionnaires et antirépublicaines », affirment-ils, sont infusées dans l’esprit des Français par ce genre de film « insidieux » et par… CNews (sic). De plus, le Puy du Fou prend « une part disproportionnée dans ce qu’il faut définir comme une bataille culturelle, où il s’agit de faire entrer dans la tête d’un maximum de gens une vision réactionnaire et manichéenne ». Enfin, en guise de conclusion, Guillaume Lancereau lâche : « Il y a cette intention manifeste d’ancrer un peu plus dans les esprits que la France était glorieuse quand elle était catholique et monarchique. »
32 mineurs vivant dans des camps kurdes ont rejoint la France, mardi 24 janvier. Ainsi que 15 femmes, loin d’être repenties. Que l’on soit pour ou contre ce “rapatriement” des djihadistes, le vrai problème n’est jamais vraiment posé. Analyse.
Continuant à rompre avec la politique dite « du cas par cas » qui lui avait valu les foudres bien-pensantes et hypocrites du « Comité contre la torture » de l’ONU, du « Comité des droits de l’enfant » et de l’inénarrable Cour européenne des droits de l’homme, la France vient de rapatrier 15 femmes jihadistes et 32 enfants, retenus jusqu’ici dans un camp de prisonniers en Syrie, à Roj, sous administration kurde. Et si cette décision suscite de légitimes critiques, le véritable problème n’est hélas que très rarement abordé.
Précisons d’abord qu’il s’agit bien de femmes jihadistes. Qu’elles aient ou non porté les armes, elles ont activement soutenu le jihad et collaboré volontairement à l’un des pires régimes totalitaires de l’histoire de l’humanité. Toutes s’étaient rendues de leur plein gré dans les zones contrôlées par les groupes jihadistes, toutes savaient parfaitement ce qu’elles faisaient. Il faut lire et relire les témoignages bouleversants des femmes Yézidies pour ne jamais oublier à quel degré d’abomination celles qui vont être rapatriées (comme celles qui l’ont déjà été) ont participé, et de quelles monstruosités elles se sont rendues complices et coupables. Parler de « femmes de jihadistes » pour relativiser leur culpabilité ne sert qu’à cracher au visage de toutes les victimes de l’État Islamique (EI) : ces femmes égalent en ignominie les gardiennes des camps de concentration, et méritent le même sort que les nazis condamnés à Nuremberg.
On ne peut catégoriquement refuser de récupérer ces criminelles en France
Précisons également que l’on ne peut évidemment pas appliquer le même raisonnement à leurs enfants. Endoctrinés, dressés à devenir des monstres, ceux-ci ne sont évidemment pas coupables du lavage de cerveau infligé par leurs parents et les sbires de l’EI. Pour autant, il serait irresponsable d’oublier qu’ils sont extrêmement dangereux, et que protéger autrui du danger qu’ils représentent doit être prioritaire : leurs victimes potentielles, elles non plus, ne sont pas coupables du conditionnement de ces enfants, et n’ont pas à en subir les conséquences.
Faut-il rapatrier ces femmes et ces enfants ? La réponse ne nous appartient pas réellement, pas plus qu’elle n’appartient à l’ONU ou à la CEDH. Si des étrangers venaient sur notre sol commettre ne serait-ce qu’une fraction des crimes auxquels ces jihadistes ont participé, nous exigerions à juste titre de décider de leur sort, et ne tolérerions pas que leurs pays d’origine nous empêchent de rendre la justice. Bien sûr, la situation de la Syrie et de son territoire est complexe. Mais il n’en demeure pas moins que les victimes de l’État Islamique ont des droits sur ces femmes, et doivent pouvoir les exercer.
La passivité d’aujourd’hui fait le lit des tragédies de demain
De même, nous ne devons pas oublier que nous-mêmes exigeons de pouvoir expulser les délinquants étrangers, n’en déplaise à notre gouvernement. Dès lors, quoi de plus normal que de devoir récupérer les criminels de nationalité française partis à l’étranger ?
Enfin, et malgré le danger qu’ils représentent, des enfants de nationalité française ont droit à un minimum de protection de la part de l’État, quels que soient les torts de leurs parents.
Sauf donc à déchoir ces femmes et leurs enfants de leur nationalité française, nous avons une double obligation : permettre à leurs victimes et à la Syrie d’exercer la justice comme elles l’entendent, d’abord, et assumer notre responsabilité dans le sort de nos ressortissants, ensuite.
Hésitation, tergiversations, laxisme: nos maux français
Pour autant, ces rapatriements sont-ils satisfaisants ? Bien sûr que non ! Pourquoi ? Parce que nous savons tous pertinemment qu’une fois qu’ils arrivent ici, la France se refuse à les traiter comme ils devraient l’être, qu’il s’agisse des jihadistes de l’État Islamique ou de leurs enfants. Et c’est là le véritable problème, c’est pour cette raison que beaucoup s’inquiètent de ce rapatriement et même le refusent, pour cette raison que le gouvernement a tant tergiversé.
Le Quai d’Orsay a beau jeu de dire que « les mineurs ont été remis aux services chargés de l’aide à l’enfance et feront l’objet d’un suivi médico-social », et d’ajouter que « les adultes ont été remis aux autorités judiciaires compétentes ».
Ces femmes qui ont servi l’EI doivent être mises définitivement hors d’état de nuire, ce qui supposerait pour elles la perpétuité réelle ou une condamnation à mort – ce qui est exclu en France. Notre institution judiciaire est notoirement frileuse à l’idée de la perpétuité réelle, et nous nous sommes interdit l’autre solution. Pourtant, les récriminations indécentes de certaines de ces femmes (et de leurs familles) montrent bien qu’elles n’éprouvent pas d’authentiques remords, et qu’il est indispensable de les briser car à ce jour elles ne craignent pas véritablement la France (exactement comme Salah Abdeslam), ce qui est en soi un échec cuisant, et permet de douter très sérieusement de la force dissuasive que l’Etat saura exercer vis-à-vis d’elles dans la durée. Si une rédemption est possible pour certaines d’entre elles, celle-ci ne relève certainement pas des pouvoirs publics, ni de la société, mais d’une espérance métaphysique qui ne saurait être instrumentalisée pour servir d’excuse à un quelconque laxisme judiciaire.
Quant aux enfants, au regard de l’inefficacité évidente des services concernés dans la prise en compte des mineurs délinquants « ordinaires » (je renvoie le lecteur aux remarquables travaux du Dr Maurice Berger sur le sujet), de l’exemple pathétique des « centres éducatifs fermés » qui n’ont de « fermé » que le nom, de la récidive systémique, des profils douteux de certains « éducateurs », des fiascos à répétition avec des mineurs non accompagnés, et ainsi de suite, les déclarations du Quai d’Orsay sont décidément bien cyniques.
On le voit, le problème n’est pas de rapatrier ces femmes et ces enfants, le problème est de refuser collectivement d’agir envers eux comme nous le devrions. Par manque flagrant de volonté politique bien sûr, le mélange de rodomontades et de pusillanimité du gouvernement ne surprenant plus personne, mais pas seulement. Les Français savent manifester pour défendre leurs retraites (et qui le leur reprocherait ?) mais se gardent bien de descendre dans la rue pour exiger un « Nuremberg des jihadistes » et, bien sûr, de l’idéologie qui les anime, et qui a dévoilé toute son abjection dans les crimes de l’État Islamique. Idéologie qui, comme le rappelait il y a peu Rémi Brague, n’est au fond que la stricte application de préceptes du Coran, un livre dont l’apologie a partout pignon sur rue…
La passivité d’aujourd’hui fait le lit des tragédies de demain.
Avant la mobilisation contre la réforme des retraites, le président Macron a organisé un déjeuner secret, au cours duquel il s’est directement épanché auprès de célèbres éditorialistes. Objectif : distiller la bonne parole… Même pas vexée de ne pas avoir été conviée, Elisabeth Lévy donne son avis.
Le président a reçu une dizaine de journalistes en grand secret. Et ça fait jaser. Le secret a duré quatre jours. C’était mercredi 18 janvier, veille de la grande manifestation contre la réforme des retraites. Peut-être le président de la République pense-t-il qu’il est entouré de branquignols incapables de faire l’article de sa réforme ? Son service de presse a invité des éditorialistes de grands médias – qui ne sont pas tous des adversaires politiques – à déjeuner à l’Élysée pour qu’ils s’abreuvent directement à la parole divine.
Déjeuner de cons?
Seule condition : le secret. Ne pas citer le président de la République. C’est ce qu’on appelle un briefing off. Pour faire passer un message clair : à l’Élysée, même pas peur.
Le off, c’est vieux comme le journalisme. Vous pouvez utiliser une info mais pas dire d’où elle vient (on évoque ainsi des « sources proches de l’Élysée », « l’entourage d’un tel ou d’un tel » etc.) Alors oui, on brouille un peu les cartes en transformant les journalistes en porte-parole.
Mais la parole du président, c’est de l’information autant que celle d’un syndicaliste. Après leur déjeuner, les participants informent leur public sur l’état d’esprit d’Emmanuel Macron – « Il ne croit pas à la victoire de l’irresponsabilité »,« Il tiendra ! » entendra-t-on en boucle.
Est-ce pour autant scandaleux ?
Les airs de déontologues outragés, laissons-les à Daniel Schneiderman (Libération, Arrêt sur Images) et Edwy Plenel (Mediapart). Ce dernier fustige un journalisme de gouvernement. Le journalisme de délation et d’inquisition ne vaut pas mieux. Pour ma part, je ne vais pas donner de leçons aux confrères. Si on avait été invités, on y serait allés. Ne serait-ce que pour en parler dans les dîners, comme s’en amuse Guy Carlier.
Mais justement, on n’a pas été invités ! Le problème, c’est l’entre-soi, on reste entre gens du même monde qui parlent le même langage. Des gens du cercle de la Raison, comme l’excellent Alain Duhamel. Il y avait aussi son neveu, Benjamin, qui officie sur BFMTV, et tous les médias convenables, Le Monde, Les Échos, Le Figaro, France Inter… Si certains éditorialistes reprennent ensuite à leur compte (sans citation) des arguments présidentiels, ce n’est pas par servilité mais parce qu’ils pensent comme lui. Cela n’est d’ailleurs pas infamant. Évidemment, autour d’eux, ces gens ne doivent pas avoir beaucoup d’amis qui votent mal. Si le président avait invité des gens de Causeur, de Valeurs Aactuelles, ou de Sud Radio, il aurait pu aussi apprendre des choses. Patrick Roger, par exemple, vous auriez été le porte-parole de cette France des gens ordinaires qui vous parle tous les jours en appelant le standard de Sud Radio.
Le véritable risque, c’est que ce déjeuner confidentiel alimente le moulin à fantasmes qui prête aux journalistes des calculs tortueux, des collusions cachées et des pouvoirs occultes. En réalité, c’est bien plus simple : cet épisode qui fait couler beaucoup d’encre est la preuve que l’élite politico-médiatique, ça existe.
Le problème, c’est qu’elle n’inspire plus confiance à grand-monde.
Cette chronique a d’abord été diffusée sur Sud Radio
Retrouvez Elisabeth Lévy du lundi au jeudi après le journal de 8 heures, dans la matinale.
National Animal Rights March, Londres le 17 août 2024. SOPA Images/SIPA
Obsédés par eux-mêmes, nombre de jeunes se complaisent dans une culture de la thérapie qui explique et excuse en termes pseudo-scientifiques leur paresse, leur susceptibilité, leurs vulnérabilités, jusqu’à leur peur de la fin du monde. Et au lieu de se prendre en main, ils chougnent sur TikTok.
Capture d’écran de TikTok, avec le hashtag #ADHD. L’application permet aux annonceurs de cibler les jeunes utilisateurs qui croient souffrir d’un trouble du déficit de l’attention.
La dernière fois que j’ai enseigné dans une université anglophone, c’était pendant la première phase de la pandémie. Mon cours portait sur le traitement des actualités par les médias, et j’ai été surpris quand on m’a transmis la requête d’une étudiante qui demandait que l’examen final ne comporte aucune question sur le Covid-19, puisque ce sujet serait « trop stressant ». Dans son message d’origine, destiné à une secrétaire, l’étudiante ajoutait qu’elle allait s’isoler et se couper de toutes les sources d’information afin de « protéger sa santé mentale ». Au moment où la société combattait un virus inconnu, où des patients luttaient pour leur vie – et que certains la perdaient –, une partie de la jeunesse trouvait parfaitement normal et légitime de se retirer dans une bulle protectrice, à l’abri de cette réalité désagréable. Voilà de quoi justifier l’insulte « snowflakes » (« flocons de neige ») dont les gens plus âgés qualifient les jeunes de la génération Z, nés entre 1997 et 2010, considérés comme trop émotionnels, psychologiquement fragiles, glandeurs, facilement offensés, ne supportant pas la contradiction et imbus d’un sentiment de « tout m’est dû ». À cette insulte, courante depuis 2016, les jeunes ripostent à leurs aînés, nés entre 1945 et 1964, par l’exclamation « OK boomer ! » (« Ta gueule, papi ! »). Certes, les conflits intergénérationnels ont toujours existé : au Ve siècle avant J.-C., Les Nuées d’Aristophane opposent un père travailleur, économe, vertueux, à son fils paresseux, dispendieux, égoïste et adonné à des vices.
Pourtant, si on regarde les vidéos postées par les jeunes de toutes les nationalités sur TikTok, la plateforme chinoise comptant plus de 1,2 milliard d’utilisateurs actifs, on trouve un monde bizarre où les individus rivalisent pour attirer l’attention générale en se travestissant en animaux de fantaisie, se déguisant selon la « fluidité » de leur « genre », se lamentant de la destruction imminente de la planète et se présentant comme affligés de troubles mentaux dont la plupart ne souffrent pas. Il ne s’agit pas de tous les jeunes de notre époque, mais d’une proportion inquiétante de ceux-ci. Et si ces modes et lubies viennent – comme tant d’autres – d’Amérique du Nord, elles s’infiltrent facilement parmi les populations européennes. Ici, nous sommes face à un phénomène inédit dont l’explication ne se réduit ni à une prétendue faiblesse inhérente aux nouvelles générations ni à une indulgence excessive de la part de leurs parents. Il s’agit de tout le cadre de vie de la société dans laquelle nous vivons aujourd’hui, prise en tenaille entre les technologies numériques et une culture de la peur qui, ensemble, provoquent une crise de l’identité personnelle.
La république des thérapeutes
Les réseaux sociaux numériques sont depuis presque vingt ans la source d’une véritable addiction pour les internautes, surtout les jeunes dont les cerveaux ne sont pas encore entièrement formés. Une étude du centre de cartographie cérébrale de l’Université de Californie à Los Angeles, datant de 2016, met en lumière la réceptivité des jeunes aux alertes et leur quête obsessive de likes qui provoquent des sécrétions de dopamine dans le cerveau. Les conséquences de cette addiction sont une baisse dans la pratique des sports et des activités en plein air, ainsi que des comparaisons obsessionnelles avec d’autres individus, en termes de popularité ou d’image corporelle (surtout pour les filles), aptes à créer un sentiment d’infériorité et une préoccupation excessive sur son statut personnel dans un groupe. Dans une étude réalisée par la société Express VPN en novembre 2021, 86 % des gens interrogés, âgés de 16 à 24 ans, pensaient que les réseaux sociaux avaient un impact négatif sur leur « bonheur ».
Tout cela avait été prédit dans les années 1960 par l’universitaire canadien Marshall McLuhan qui soutenait que la forme de nos médias – qu’il définissait comme des extensions technologiques de notre corps et de notre cerveau – influençait fortement le fond des messages envoyés [1]. Lui qui ne connaissait que la radio et la télévision prédisait déjà que l’évolution des médias électroniques conduirait à un nouveau tribalisme post-nationaliste, chaque citoyen cherchant désespérément une appartenance qui lui apporte consécration sociale et estime de soi. Ce n’est pas le narcissisme débordant de nos jeunes qui trouve à s’exprimer à travers la technologie numérique, mais cette dernière qui engendre une obsession de soi-même et la crise d’identité qui en résulte. Les confinements récents, en plus de ce qu’ils pouvaient avoir de déprimant en eux-mêmes, ont renforcé cette dépendance par rapport aux écrans.
Mais certaines des causes de notre situation actuelle viennent de plus loin que la révolution numérique et remontent aux années 1980 et 1990. Comme le montrent les travaux de Frank Furedi, sociologue canado-magyar basé outre-Manche, c’est à partir de cette époque que, petit à petit, se construit dans nos sociétés occidentales ce qu’il appelle une « culture de la thérapie[2] ». Selon la perspective développée par cette culture, tout défi, tout revers de fortune, voire tout problème de la vie normale est représenté comme une menace pour le bien-être émotionnel de l’individu, un choc pour son estime de soi et la source potentielle d’un trauma durable nécessitant une intervention thérapeutique. Au-delà du rôle concret des psychothérapeutes, le langage et l’imagerie promus par nos institutions tournent autour de la vulnérabilité non seulement physique, mais mentale de l’individu. Bref, toutes les difficultés de la vie sont psychologisées. En détournant le titre d’Albert Thibaudet, La République des professeurs (1927), on peut dire que nous vivons désormais dans une société de thérapeutes où il suffit de s’écrier « I feel unsafe » (« je ne me sens pas en sécurité ») pour attirer l’attention et l’indulgence. Cette société de la thérapie se révèle inapte à la socialisation des enfants, incapable qu’elle est d’inculquer aux nouvelles générations les valeurs du passé et de leur transmettre cette résilience qui a permis jusqu’ici la survie de l’espèce humaine. Si, à la société des thérapeutes, on ajoute la technologie, le résultat est TikTok.
Nos adolescents, tourmentés par leur crise d’identité, formatés par la culture thérapeutique, ne se tournent pourtant pas vers les professionnels de la santé mentale, mais vers internet. C’est sur TikTok en particulier que circulent pléthore de vidéos où des individus partagent les symptômes de leurs souffrances psychiques. C’est là que se constituent des groupes de personnes en proie aux mêmes afflictions mentales qui prodiguent des conseils permettant aux néophytes de faire leur autodiagnostic. Vous avez des difficultés à vous concentrer, à accomplir des tâches ennuyeuses ou difficiles ? Vous souffrez du Trouble du déficit de l’attention avec/sans hyperactivité (TDAH). Vous ressentez de l’anxiété ? Votre cas est celui d’un Trouble anxieux généralisé. Vous êtes sujet à des changements d’humeur ? Trouble bipolaire ! Il vous semble parfois que vous êtes habité par des personnalités différentes ? Trouble dissociatif de l’identité ! Vous avez des difficultés à entretenir des relations avec autrui ? Vous vous situez quelque part sur le spectre de l’autisme… N’importe quelle difficulté banale – de celles que nous connaissons tous – peut être interprétée comme le signe d’une pathologie qui explique et justifie les problèmes d’un individu, renforce et légitime ses échecs, son impuissance, son inaction. Une fois qu’il a enfin trouvé son diagnostic, l’individu peut l’afficher devant les autres. C’est ainsi que le vrai stress induit par les réseaux sociaux est compensé par l’exhibition d’un statut privilégié de souffrant.
Ce qui rend possible ces autojustifications sous forme d’autodiagnostics, c’est que nous parlons de plus en plus de troubles flous qui n’ont pas encore de statut médical officiel, mais qui en ont les apparences. Un exemple notoire – et très commode pour les jeunes – est la « scolionophobie » ou la peur de l’école. Mais même quand il s’agit de pathologies très réelles qui sont répertoriées dans le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, dont le dernier avatar, le DSM-5, date de 2015, les interprétations peuvent être élastiques. C’est notamment le cas du spectre de l’autisme, qui va des cas les plus sévères aux plus légers sur lesquels des individus pourtant en bonne santé peuvent se projeter. Certes, nous savons depuis longtemps que les frontières entre le normal et le pathologique sont instables, mais ce genre d’amalgame est favorisé par le concept de neurodiversité. Ce terme non médical a été forgé en 1998 dans une bonne intention, celle de donner une image positive de ceux qui souffrent notamment de Troubles du spectre de l’autisme. Un individu « neurodivergent » est quelqu’un dont le cerveau est atypique, dont les défis et les qualités positives ne sont pas les mêmes que ceux des « neurotypiques ». Bien que les neurodivergents puissent présenter des difficultés d’apprentissage ou peiner à entretenir les relations sociales, ils peuvent aussi avoir des dons exceptionnels en mathématiques ou en arts plastiques.
Pourtant, cette vision excessivement positive a été survendue au grand public, y compris par des professionnels de la santé qui ont souvent un intérêt commercial à attirer des clients. On trouve fréquemment sur internet des listes de personnes célèbres censées être ou avoir été neurodivergents : Einstein, Marie Curie, Van Gogh, l’acteur Anthony Hopkins, le footballeur Lionel Messi – et bien sûr Greta Thunberg. Il est tentant d’ajouter son nom à ces augustes lignées pour se singulariser devant les autres dans un geste qui mélange à la fois l’autocompassion et l’autoglorification. On excuse ses points faibles et on transforme ses points forts en pouvoirs de super-héros. On peut aussi intégrer une communauté en ligne, rejoindre une tribu dont les membres sont unis à la fois dans leur souffrance et leur supériorité. Enfin, on est inattaquable parce que victime : les critiques et les adversaires, aveuglés par leur « capacitisme », sont aussi peu ouverts à la diversité (dont la neurodiversité est une forme) que les racistes et les machistes. Vulnérable, je deviens invulnérable.
Pourtant, n’y a-t-il pas de vraies raisons d’être inquiet ? Le monde, à cause de la paresse et de l’égoïsme des boomers et des générations X et Y, ne va-t-il pas bientôt finir dans une apocalypse écologique ? Cette possibilité a donné naissance à un autre trouble qui n’est pas encore entré dans le DSM-5 : l’éco-anxiété. L’individu qui en souffre est en proie à des émotions de colère, de culpabilité et de désespoir provoquées par son impuissance face à l’inévitabilité de la catastrophe climatique. Une étude réalisée cette année pour l’Académie américaine de la médecine du sommeil suggère que 70 % d’Américains auraient souffert d’insomnie à cause de l’éco-anxiété. Beaucoup de psychothérapeutes ne sont pas encore formés à traiter ce trouble, car comment gérer l’inévitable ? Comment se préparer à la fin des temps ?
On peut se consoler avec la mode des « animaux de soutien émotionnel » qui se multiplient. Ce ne sont pas de vrais animaux d’assistance comme des chiens-guides, mais on peut les emmener un peu partout si on a une lettre d’un thérapeute attestant que la bête contribue à son bien-être psychologique. L’École de médecine de Harvard et l’École de droit de Yale fourniraient de tels animaux dans leurs bibliothèques pour rassurer les étudiants. On peut aussi décider de sortir de cette culture thérapeutique, de refuser le double rôle de victime et d’accusateur des autres et enfin de tourner le dos aux mondes numériques et virtuels qui nous mesmérisent et nous infériorisent. On peut encore proclamer comme le poète Rimbaud à la fin d’Une Saison en enfer : « moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à éteindre ! »
[1] Marshall McLuhan, Pour comprendre les médias es prolongements technologiques de l’homme (1964 ; traduction française, 1968).
[2] Frank Furedi, Therapy Culture (2004) et How Fear Works (2018).
Il l’avait dit : « I’ll be back », et tel un célèbre gouverneur de Californie (et robot du futur), il l’a fait : Jean Messiha est de retour sur Twitter ! Et il est toujours aussi à l’aise pour alterner les analyses de fond et les punchlines bien senties. À la fois pied de nez au politiquement correct, autodérision assumée et clin d’œil complice à ses nombreux fans, sa vidéo de retour (voir plus bas) est à elle seule un véritable manifeste jubilatoire.
Twitter, une agora indispensable pour les hommes politiques
Mardi 24 janvier, Jean Messiha a reçu un mail de Twitter l’informant que son compte était rétabli dans le cadre d’un « programme de réintégration » (reinstatement program), qui non seulement lui rend son compte, mais le lui rend avec ses abonnements et ses abonnés intacts. Comme d’autres, son compte avait été suspendu pour des raisons faciles à deviner mais jamais avouées, l’ancienne direction de Twitter ayant toujours gardée obscure la réalité de sa politique de censure. Mais Elon Musk est arrivé, et avec lui les Twitter files et un vent de liberté et de vérité. Car le milliardaire n’a pas seulement rétabli la liberté d’expression sur son réseau, il a prouvé par l’exemple une vérité cruciale: comme Jean Messiha lui-même le souligne à juste titre, dans l’Occident d’aujourd’hui, seule la droite préserve la possibilité même du débat d’idées et de la confrontation démocratique, alors que la gauche « progressiste » utilise tous les prétextes pour imposer sa censure. L’Académicien François Sureau a dit tout ce qu’il y a à dire sur cette soi-disant « lutte contre la haine » : « gouvernement et Parlement ensemble (ajoutons-y les directions militantes de réseaux sociaux) prétendent, comme si la France n’avait pas dépassé la minorité légale, en bannir toute haine, oubliant qu’il est des haines justes et que la République s’est fondée sur la haine des tyrans. La liberté, c’est être révolté, blessé, au moins surpris, par les opinions contraires. Personne n’aimerait vivre dans un pays où des institutions généralement défaillantes dans leurs fonctions essentielles, celle de la représentation comme celles de l’action, se revancheraient en nous disant quoi penser, comment parler, quand se taire. » Avec Elon Musk, non seulement Jean Messiha peut à nouveau s’exprimer sur Twitter, mais ceux qui l’en avaient fait bannir n’ont pas été bannis à leur tour : eux aussi peuvent écrire, répondre et débattre. Enfin, ils le pourraient s’ils avaient des arguments, mais c’est une autre histoire !
Le sujet pourrait sembler anecdotique, il n’en est rien: sans remplacer le travail de terrain, Twitter est devenu une agora indispensable pour quiconque s’engage dans l’action politique, un espace de débats, de questions impertinentes et de suggestions absurdes ou géniales, de rencontres parfois inattendues mais fructueuses, d’abord virtuelles puis réelles, un lieu où chacun a une chance de se faire entendre. Prenons l’exemple de Jean Messiha : il a plus de 160 000 abonnés, et son tweet de retour a été vu près de 550 000 fois au moment où j’écris ces lignes, c’est-à-dire en moins de 24 heures. Rares sont les outils qui permettent de toucher autant de personnes en aussi peu de temps, et parce que nombre de journalistes suivent avec attention l’oiseau bleu pour y trouver les sujets qui parlent au public, le retentissement est encore démultiplié.
Un espace de liberté très critiqué
Certains éditorialistes ont beau jeu de critiquer Twitter : bien sûr, on y trouve parfois les pires horreurs et des sommets d’imbécillité – mais ce commentaire s’applique aussi aux propos de certains éditorialistes, sans parler d’un nombre non négligeable de parlementaires… Ah, qu’il est tentant lorsqu’on est bouffi d’arrogance de vouloir restreindre la liberté d’autrui au droit de faire de sa liberté un usage que j’approuve ! Au nom d’une noble cause, naturellement : tous les tyrans, depuis toujours, ont ce genre d’arguments. Mais regardons en arrière, en excluant les dernières années pour lesquelles, par définition, nous manquons de recul : il n’y a pas un seul exemple de censure qui ait été préférable à la liberté d’expression, du procès de Socrate aux procès staliniens en passant par celui de Galilée, la mise à l’index de Montaigne, de Montesquieu, de Kant, la traque des lettrés par Qin Shi Huangdi, les livres d’Averroès brûlés à sa mort par les autorités musulmanes, et les séances d’autocritique maoïstes. Est-ce à dire que ceux qui ont été censurés ont toujours eu raison sur tout ? Bien sûr que non. Mais ceux qui les ont censurés non plus, loin de là, et il n’est jamais bon d’étouffer la flamme de la pensée, qui nécessite la libre confrontation des idées et des arguments pour « frotter et limer notre cervelle contre celle d’autrui. »
Alors merci Elon Musk, bon retour Jean Messiha, et vive la liberté !
« Retour à Séoul », le nouveau film de Davy Chou avec Park Ji-Min, est l’aventure, loin des clichés, du retour aux sources d’une enfant adoptée.
Davy Chou est un cinéaste rare – à tous les sens du mot. Son premier long métrage, « Diamond Island », remonte à 2016. Ce film âpre, généreux, admirablement réalisé, a pour cadre un chantier lancé par des promoteurs immobiliers sur une île de Phnom Penh, où un garçon de la campagne, parmi d’autres jeunes ruraux, est venu travailler pour nourrir sa famille. Il retrouve là son frère aîné, qui a su s’adapter à la capitale, mais d’une toute autre manière…
Entre temps, Davy Chou a produit « White building », long métrage de fiction (réalisé sur la base d’un documentaire auquel il emprunte jusqu’à son titre) sur la destruction d’un édifice moderniste de la capitale et le devenir de ses résidents. Ou encore, il y a deux ans, « Onoda », film français d’Arthur Harari tourné dans la jungle cambodgienne.
A présent, le réalisateur franco-cambodgien a choisi de situer l’intrigue de son nouveau film non plus au Cambodge mais en Corée. Freddie (Park Ji-Min), 25 ans, adoptée lorsqu’elle était bébé par un couple français, décide brusquement, sur un coup de tête, au milieu d’un périple avorté vers le Japon, d’y partir à la recherche de ses parents biologiques.
Si elle a les traits d’une native du « pays du matin calme », elle n’en connaît ni la langue, ni les usages, ni la culture. Bravache, provocatrice, Freddie est une femme émancipée, dans une confrontation permanente avec elle-même, mais également avec ceux qui croisent son existence. En trois parties, naviguant du français au coréen et à l’anglais, « Retour à Séoul » accompagne les bifurcations de l’héroïne sur une durée de huit ans : recherches auprès d’un institut centralisant les données sur les adoptions ; retrouvailles hautement problématiques avec ce géniteur provincial qui, trop misérable pour l’élever dans cette époque tragique du Cambodge, n’avait pas eu d’autre choix que de l’abandonner à des étrangers – traumatisme réactivé par la réapparition de sa fille ; installation de Freddie à Seoul, immergée dans les milieux underground, et désormais conseillère internationale au sein d’une entreprise française qui négocie la vente de missiles….
Héroïne ? Pas tout à fait. Car Davy Chou s’est ingénié à subvertir tous les clichés sur le « retour aux sources », faisant même de Freddie un personnage plutôt rebutant. À ses dépens, le jeu un tantinet agressif de l’actrice, Park Ji-Min, ajoute à la difficulté, pour le spectateur, d’être dans l’empathie avec un caractère campé de façon aussi ingrate. Réflexion sur l’identité, – est-on le produit inconscient, ou souterrain, de ses origines organiques ? Mais dans quelle mesure, aussi bien, peut-on se construire dans l’ignorance ou le déni de sa propre histoire ? – le film renvoie, bien sûr, à la propre biographie de Davy Chou, né en France de parents nés au Cambodge. Comme ce dernier le dit très bien dans l’entretien qui accompagne le dossier de presse: « Sur la question de l’identité, de l’intégration, on rencontre beaucoup de schéma fictionnel prémâché: en un coup de baguette magique, les personnages finissent en paix avec eux-mêmes. Dans les histoires d’adoption, on pourrait penser que la rencontre avec le parent biologique referme la blessure. Or, dans les récits que j’ai pu recueillir, c’est justement le début des problèmes ». Et tout l’enjeu de ce « Retour à Séoul », d’une âpreté sans artifice.
Retour à Séoul. Film de Davy Chou. Avec Park Ji-Min, Louis-Do de Lencquesaing, Yoann Zimmer, Emeline Briffaud… France, Allemagne, Belgique, Qatar. Couleur, 2022. Durée : 1h59. En salles le 25 janvier.