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Portrait d’Elisabeth Lévy peint par l’intelligence artificielle

Portrait d’Elisabeth Lévy peint par l’intelligence artificielle
Elisabeth Lévy, logiciel Midjourney

L’art est-il en train de nous échapper?


À la fin du mois d’août, une image d’art digital créée par intelligence artificielle, est arrivée première à un concours de Beaux-Arts, aux États-Unis. Il ne s’agissait pas d’une célèbre biennale mais plutôt d’une sorte de grande foire dans le Colorado et c’est peut-être ce qui rend l’événement d’autant plus intéressant : loin des exigences de l’aristocratie de la création contemporaine, la qualité esthétique des œuvres présentées a été jugée par le grand public. 

Évidemment, le résultat a vite fait couler beaucoup d’encre : non seulement l’œuvre, Théâtre d’opéra spatial, créée par un logiciel, est passée devant de « simples » œuvres humaines, mais elle n’a rien de ridicule. Le tableau est beau, original, élégant. Il nous plonge dans un univers onirique, à la fois troublant et apaisant. Il nous raconte vraiment quelque chose, et on peine à croire qu’il n’a pas été peint par un être humain. Ou plutôt, soyons précis, ce n’est pas un être humain qui a fait la plus grande partie du travail. 

Théâtre d’opéra spatial

Le logiciel utilisé se nomme Midjourney : il suffit d’y décrire l’image fantasmée de la manière la plus précise qui soit pour que l’intelligence artificielle en fasse une œuvre originale. Bien sûr, comme pour tout logiciel, mieux on sait parler son langage informatique, plus le résultat est satisfaisant. 

Nous avons voulu nous y essayer en tapant simplement : « Portrait of Élisabeth Levy, Causeur, in the style of Pablo Picasso ». Le logiciel nous a fait plusieurs propositions que voici.

Vous pourrez constater que le résultat n’est pas si mal pour un robot à qui il aura fallu moins de deux minutes de labeur… Les nouvelles technologies sont-elles en train de signer l’arrêt de mort de l’art tel que nous l’avons toujours conçu ?

Si les travaux manuels et certaines tâches intellectuelles comme la traduction voient déjà l’intelligence artificielle remplacer de plus en plus efficacement le travail humain, on voudrait croire que la création artistique demeurera un domaine réservé à notre vieille famille de bipèdes. Rien n’est désormais moins sûr…

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Un festival de littérature de Science-Fiction au Japon accepte dorénavant des « candidatures non-humaines », c’est-à-dire des livres qui ont été partiellement écrits par des logiciels. Si la plupart de ces livres ont été exclus de la compétition, l’un d’entre eux a réussi à se hisser au premier tour de la compétition. Écrit à 80% par des hommes et à 20% par une intelligence artificielle, le roman s’appelait tout simplement Le jour où un ordinateur a écrit un roman. Vertige de la mise en abyme…

L’année dernière, une rumeur avait circulé sur Internet autour de la série télévisée à succès, « Stranger Things »: certains internautes accusaient les scénaristes d’avoir conçu l’intrigue de la série avec l’aide d’une intelligence artificielle. Il est vrai que l’esthétique de la série rappelle beaucoup les compositions fantastiques et psychédéliques auxquelles s’adonne le logiciel Midjourney, si on lui laisse une grande liberté de création.

Toujours au cinéma, il est d’ores et déjà possible de ressusciter un acteur avec l’aide des technologies CGI (Computer-Generated-Imagery, l’imagerie générée par ordinateur) et Motion-Capure (Capture de Mouvement). Hollywood le reconnaît : le procédé est promis à un bel avenir. Vivement de nouveaux films avec Louis de Funès !

Dans la musique, l’intervention des robots n’est pas nouvelle : dès 1957, l’Illiac Suite fut la première pièce orchestrale à être entièrement composée par un ordinateur. L’œuvre suscite autant la curiosité que l’envie de se boucher les oreilles. Ce n’est un secret pour personne, les logiciels sont omniprésents dans la création musicale depuis les années 1980 et l’intelligence artificielle commence à y prendre suffisamment de place pour être maintenant considérée comme une alliée fidèle de l’artiste-compositeur, sans trop menacer (pour le moment) de le mettre au chômage. Espérons pour les musiciens interprètes qu’ils ne soient pas en plus mauvaise posture : certains logiciels de composition, comme l’anglais Spitfire, savent maintenant enregistrer tous les instruments d’un orchestre philharmonique, note après note, pour les réutiliser ensuite à loisir sur ordinateur. Le résultat est bluffant : difficile pour une oreille non aguerrie de faire la différence entre l’orchestre recréé et un enregistrement en live ! Entre la location d’un orchestre et la formation au logiciel, on peut craindre que beaucoup de sociétés de production n’hésitent pas longtemps…

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Le milieu de l’art contemporain est peut-être celui qui prend le plus de haut ces avancées technologiques. Il faut rappeler que dans ce monde-là, la démarche est souvent considérée comme aussi importante, si ce n’est plus importante, que le résultat. On peut se demander d’ailleurs si ce critère n’est pas un peu responsable du décalage qui existe entre les préoccupations du marché de l’art et la sensibilité du public… On le sait, aujourd’hui, l’art contemporain ne se soucie guère du beau. Alors que nous, oui. Et c’est là où l’intelligence artificielle, capable de créer du beau et de l’original en très peu de temps, commence à tirer son épingle du jeu. Faut-il voir cela comme une menace ou bien comme une compétition surprise qui pourrait bien lancer un challenge salvateur aux artistes de demain ?

Pour Jason Allen, l’artiste digital à l’origine de l’œuvre lauréate de la Colorado State Fair, si l’art est à rechercher du côté scandaleux de la démarche, alors il n’a pas à rougir d’avoir gagné : il a fait le boulot… « Je savais que ça créerait une controverse », a-t-il déclaré, avant de critiquer l’obsession des artistes pour la méthode : « Si un artiste peignait une œuvre en étant suspendu à l’envers et tout en étant fouetté, son travail devrait-il être évalué différemment d’un autre artiste qui créé la même œuvre dans des conditions normales ? ». En voilà un qui n’est pas prêt d’être l’égérie de la prochaine FIAC où, on le sait, on adore venir admirer des artistes suspendus à l’envers et fouettés…

Nous serons nombreux à connaître de notre vivant des films, des livres et des musiques créés à 90% par une intelligence artificielle. Reste à savoir si l’engouement perdurera ou si l’œuvre humaine « à l’ancienne » ne nous manquera pas très rapidement… Le transhumanisme cherche à améliorer l’être humain en intégrant les nouvelles technologies à son identité. L’identité de l’artiste saura-t-elle y échapper ? 


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