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Conquistadors: la fabrique de l’Histoire

Le dernier numéro du « Figaro Histoire » s’attaque à ces premiers acteurs de la « mondialisation ». 8€90, actuellement en kiosques

Conquistadors: la fabrique de l’Histoire
Apperçu de la couverture du "Figaro Histoire" "L'épopée des conquistadors"

La parution d’un Figaro-Histoire consacré aux Conquistadors est une occasion immanquable pour rappeler qu’en histoire, rien n’est simple ni évident. Entre falsifications et révisionnisme, entre convictions et vraie recherche, l’histoire n’est pas un long fleuve tranquille.


Il faut commencer, par l’article de Marie-Danielle Demélas, spécialiste de l’histoire politique et militaire de l’Amérique latine et de l’Espagne. Elle démêle au mieux les fils embrouillés de la vérité — qui n’est pas forcément belle à voir, mais pas aussi noire que la leyenda negra a bien voulu le dire — et de la propagande anti-espagnole du Siècle d’or et jusqu’aux temps modernes. Les Conquistadors étaient-ils, comme l’a chanté Heredia, des aventuriers « ivres d’un rêve héroïque et brutal », responsables de l’éradication quasi-totale des populations indigènes des Caraïbes et du massacre des Aztèques et des Incas ? Ou des aventuriers formés par la Reconquista et désireux de trouver outre-Atlantique la juste rémunération de leurs engagements passés ? Et le discours quasi unanime sur leur brutalité est-il exempt d’arrière-pensées politiques, dont nous trouvons l’écho aujourd’hui dans ces mouvements « anticolonialistes » qui prétendent réécrire l’Histoire au profit des anciens colonisés et de leurs descendants ? 

“La domination de l’Europe par l’Espagne n’est plus à craindre”

Comme l’écrit Marie-Danielle Demélas :

« En un temps où les rivalités justifiaient tous les coups – Philippe II s’associait à des protestants pour affaiblir le roi de France comme François Ier s’était allié avec le Turc contre les Habsbourg –, la légende travaille au service des intérêts de l’Angleterre et des Pays-Bas engagés dans une guerre de quatre-vingts ans (1568-1648) qui forge le nationalisme hollandais. Les pamphlets passent d’une langue à l’autre, les éditeurs prospèrent, les marchands et les navires portent au loin les accusations. Passé le XVIe siècle, les liens entre les deux États se distendent, et la légende perd toute utilité stratégique après le traité de Westphalie (1648). La domination de l’Europe par l’Espagne n’est plus à craindre. Mais le récit était bien fait et il reparaît à maintes reprises, avec quelques variantes. On pourrait parler d’une leyenda negra britannique, d’une autre hollandaise, d’une italienne, d’une allemande et même de celle que brodent les États-Unis à partir de la guerre de Cuba au XIXe siècle, quand l’ouvrage de Las Casas connaît de nouvelles éditions en anglais. »

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Et de pointer le rôle des luthériens espagnols — il y en a eu — réfugiés aux Pays-Bas ou en Angleterre, et engagés dans la lutte contre leur ancienne patrie.

Albane Piot a établi une chronologie exacte des événements, de la reddition de Grenade en janvier 1492 à la mort de Charles Quint en septembre 1558. Mais c’est après, à partir du règne de Philippe II (1555-1598), alors que se déchaîne en Europe la Guerre de Quatre-vingts ans (1568-1648) entre l’Espagne et les Province-Unies, que l’affaire se corse. 

S’appuyant sur la Brevísima relación de la destrucción de las Indias (1552), le récit de Bartolomé de Las Casas, dominicain installé aux Antilles et partie prenante dans les disputes violentes entre son ordre et celui des Jésuites (qui plus tard payèrent à leur tour le prix du sang, comme le montre le Mission de Roland Joffé, qui se passe au XVIIIe siècle), les Hollandais en particulier et plus généralement les Européens (Angleterre et France principalement) en lutte contre l’Espagne ont multiplié les pamphlets dénonçant les atrocités des conquistadors. 

Protestant né à Liège, Théodore de Bry met ainsi son talent d’illustrateur au service de cette cause, et ses gravures illustrant Las Casas (par exemple celle sur la mort d’Atahualpa, p.71) sont reproduites dans toute l’Europe et provoquent une indignation largement simulée, à un moment où les Etats, dans le contexte des guerres de religion, rivalisent d’atrocités. 

L’Espagne, empêtrée dans sa guerre contre la Hollande et l’Angleterre, qui entraînera dans les années 1625-1660 la Guerre de Trente ans, premier conflit quasi mondial, perd très vite la bataille des images. La légende noire établie à la fin de la Renaissance a une ombre portée jusqu’à l’époque contemporaine.

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Non que la conquête ait été de tout repos. Les divers articles exposent dans le détail ce que la recherche historique peut affirmer de ces décennies de conquête et d’extermination des peuples — même si 90% des morts, dans les populations indigènes, sont le fait des maladies importées malgré eux par les conquérants, la variole en particulier. D’où le recours (très progressif), à l’importation d’Africains.

Les enjeux de ces disputes « coloniales » dépassent largement le champ historique. On pourrait presque parler de « double géographie », comme on parle de « double historicité » pour le roman historique : ce qui paraît concerner les Amériques traite en fait des rivalités européennes. Tout comme aujourd’hui la pensée « décoloniale » vise à fortifier l’avancée islamique. On se rappelle que la loi Taubira (2001) a été votée à l’unanimité par un Parlement plus soucieux de communication que d’exactitude historique — et la loi provoqua un tollé général chez les historiens, de gauche (Pierre Vidal-Naquet entre autres) comme de droite. D’autant qu’elle occulte la traite orientale (dite aussi arabe), la traite barbaresque et la traite intra-africaine. D’où la plainte en 2005 contre Olivier Pétré-Grenouilleau (Les Traites négrières, 2004), accusé d’apologie de crime contre l’humanité — plainte retirée en 2006. C’est que la légende noire a été relayée, à la fin des années 1960, par la « théologie de la libération » : l’expression est utilisée pour la première fois par le prêtre péruvien Gustavo Gutiérrez lors du congrès de Medellín du Conseil épiscopal latino-américain (CELAM), en 1968. D’où son livre, Théologie de la libération (1972).

Philosophie Magazine a d’ailleurs bien résumé les enjeux des polémiques « décoloniales », dont le combat s’est déplacé de la défense des descendants d’esclaves à celle des musulmans — dont il est pratiquement interdit de dire qu’ils furent responsables d’une traite saharienne bien plus importante et mortelle que la traite atlantique. Les polémiques se sont déplacées au cours de l’Histoire et les exactions des conquistadors sont désormais la petite monnaie des polémiques anticoloniales… 

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A noter. Dans le même numéro, et dans le même esprit révisionniste, longue interview de Pío Moa, ex-gauchiste devenu libéral, qui se fit remarquer par son livre à succès, Mythes de la guerre civile, qui paraît enfin en français. Les méchants n’étaient pas tous franquistes, dit-il : un beau scandale en Espagne, quand son ouvrage y a paru, en 2003.

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