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Les Coréens contre les mosquées

En Corée du Sud, le projet de construction d’une mosquée importante dans la troisième ville du pays suscite des objections de la part des riverains, des objections qui vont très loin sur le plan symbolique.


En Corée du Sud, un projet de construction de mosquée fait polémique [1].

Christianisme et bouddhisme représentent 25% et 15% des croyants respectivement

Dans la ville de Daegu, dans le sud du pays, une maison que des fidèles originaires du Pakistan et du Bangladesh utilisaient comme salle de prière doit être transformée en édifice de trois étages avec minaret.

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Bien que les autorités locales aient autorisé cette construction il y a deux ans, de nombreux habitants du quartier s’y opposent. Des têtes de cochon (voir notre vidéo, ci-après) sont régulièrement placées en face du lieu de prière. Sur les pancartes en anglais de certains manifestants on a pu lire : « Les musulmans qui tuent des gens brutalement et les décapitent, allez-vous en de ce quartier immédiatement. Terroristes ! » Ou encore : « L’islam est une religion diabolique qui tue des gens ». Rappelons que le christianisme et le bouddhisme sont les deux principales religions du pays. Bien que la majorité des 51 millions de Sud-Coréens se déclarent sans religion, le pays compte un peu plus de 25% de chrétiens et 15% de bouddhistes, tandis que les musulmans représentent moins de 1% de la population et sont en grande majorité des étrangers, essentiellement originaires d’Asie du Sud-Est.

Crise démographique

La première mosquée du pays est la Mosquée centrale de Séoul, construite en 1976. Depuis, 18 autres sont venues s’ajouter à la liste, toutes répertoriées par la Fédération musulmane de Corée. Bien que les actions de certains Coréens opposés au projet ne soient pas acceptables, les inquiétudes des habitants quant à l’édification d’une nouvelle mosquée dans le pays sont peut-être alimentées par le fait que ce dernier est confronté à un problème démographique majeur. Avec un taux de fécondité inférieur à un enfant par femme, le gouvernement prévoit une population de 39 millions d’habitants d’ici les années 2060. La Corée du Sud fera-t-elle le choix, comme de nombreux pays occidentaux, de recourir à une immigration de masse pour pallier son déficit démographique ? En attendant, certains Coréens décident de mettre le holà pour se prémunir des fous d’Allah, réels ou présumés.


[1] https://www.lemonde.fr/international/article/2023/01/11/en-coree-du-sud-la-mosquee-de-la-discorde_6157355_3210.html

Nos jeunes, «pauvres» du langage, condamnés à l’impuissance et à la violence

Plus d’un jeune Français sur 5, après des années passées dans les murs de l’école de la République, se trouve dans une situation d’insécurité linguistique globale à l’oral comme à l’écrit. Cette insécurité obscurcit durablement son horizon culturel et professionnel. Échec scolaire, errance sociale, voilà où les a conduit l’incapacité de mettre en mots leur pensée avec précision et de recevoir celle de l’Autre avec vigilance. Pour tous ces jeunes gens et jeunes filles, la défaite de la langue c’est aussi la défaite de la pensée et le renoncement à tout engagement pacifique.


Que l’on ne se méprenne pas ! Je ne plaide pas pour une servile obéissance à une norme immuable. Je ne me lamente pas sur la pureté perdue d’une langue que tout changement pervertirait. Dénoncer l’insécurité linguistique, ce n’est pas stigmatiser les fautes d’orthographe et de grammaire. Ce n’est pas, non plus, pester contre les innovations lexicales. En matière de langage, la nostalgie est toujours mauvaise conseillère… Ce que je dénonce, c’est qu’aujourd’hui trop de jeunes soient privés de mots suffisamment nombreux et précis, de structures grammaticales suffisamment rigoureuses et de formes d’argumentation suffisamment articulées pour imposer leur pensée au plus près de leurs intentions et pour accueillir celle des autres avec infiniment de lucidité et d’exigence.

Une école de la République trop complaisante

Reclus dans leur entre-soi, ils n’ont connu que promiscuité, banalité et indifférence ; leur horizon de parole limité a réduit leur vocabulaire et brouillé leur organisation grammaticale. Ce sont les « pauvres » du langage, impuissants à défendre leurs points de vue, incapables de dénoncer la manipulation, sans défense contre l’arbitraire et l’injustice. Dans ce contexte d’insupportables inégalités linguistiques, les moins favorisés, qui ont manqué cruellement de modèles (notamment à l’école), ont besoin aujourd’hui d’exigence et non de complaisance.

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L’impuissance linguistique contraint ceux qui la subissent au constat ponctuel et à la qualification radicale ; elle interdit le questionnement et l’analyse ; elle rend difficile le refus de mots d’ordre définitifs et la mise en cause de comportements et de règles archaïques faussement présentés comme universelles. Les citoyens, privés de pouvoir linguistique, en difficulté de conceptualisation et d’argumentation, ne pourront en effet pas prendre une distance propice à la réflexion et au questionnement. Ils seront certainement plus perméables à tous les discours sectaires et intégristes qui prétendront leur apporter des réponses simples, immédiates et définitives. Ils pourront plus facilement se laisser séduire par tous les stéréotypes qui offrent du monde une vision dichotomique et manichéenne. Ils se soumettront plus docilement aux règles les plus rigides et les plus arbitraires pourvu qu’elles leur donnent l’illusion de transcender les insupportables frustrations quotidiennes.

La bataille contre l’abêtissement perdue

Au sortir de l’école, nos jeunes ont aujourd’hui à affronter un monde face auquel l’impuissance linguistique et la vulnérabilité intellectuelle se révèlent souvent fatales. Un monde où discours et textes de nature totalitaire et sectaire, portés par des réseaux sociaux frelatés, risquent de s’imposer à des esprits faibles et crédules. Après avoir passé plus de 10 ans à l’école, ils avaleront donc  avec délectation ce qui  relève de l’amalgame, de l’illogisme et de la haine imbécile. Ils se laisseront berner par des démonstrations marquées au coin du contre sens. Ils seront convaincus par des arguments de pacotille. 

L’école, depuis trop longtemps en friche, et la famille, souvent sans repères, ont ainsi perdu la bataille contre l’abêtissement. Sur les réseaux dits sociaux, qui enferment plus qu’ils ne libèrent, la vulnérabilité linguistique et intellectuelle de nos jeunes leur font  renoncer à agir sur le monde et à y laisser une trace singulière. Là, les responsables de tous leurs malheurs sont dénoncés, des complots enfin identifiés, une cible à leur haine pointée dans une guerre qu’on leur dit juste et nécessaire. Tout ce qui éclaire leur quotidien glauque, tout ce qui apaise leur sentiment de néant est accueilli avec reconnaissance: enfin élus, enfin reconnus ! Ce que nous avons offert en sacrifice, sur l’autel du web, à de dangereux manipulateurs, ce sont les mots imprécis, les mémoires vides et le dégoût de soi d’une partie de notre jeunesse.

Parole éruptive

Une part importante des jeunes Français ne possède donc que quelques centaines de mots, quand il leur en faudrait plusieurs milliers pour tenter d’examiner et d’accepter pacifiquement leurs différences. S’expliquer leur paraît alors aussi difficile qu’incongru. Beaucoup de jeunes en insécurité linguistique ont ainsi perdu cette capacité spécifiquement humaine de tenter d’inscrire pacifiquement leur pensée dans l’intelligence d’un autre par la force respectueuse des mots. Réduite à la proximité et à l’immédiat, leur parole a renoncé au pouvoir de créer un temps de sereine négociation linguistique, seule capable d’éviter le passage à l’acte violent et à l’affrontement physique.

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Cette parole devenue éruptive n’est le plus souvent qu’un instrument d’interpellation brutale et d’invective qui banalise l’insulte et précipite le conflit plus qu’elle ne le diffère. S’ils passent à l’acte de plus en plus vite et de plus en plus fort aujourd’hui, c’est parce que l’école comme la famille n’ont pas défendu avec suffisamment de conviction et… d’amour la vertu de rassemblement pacifique du langage. L’une comme l’autre ont oublié que cultiver la langue de leurs enfants et de leurs élèves, veiller à son efficacité et à sa précision, c’était leur permettre de mettre en mots leurs frustrations, de formuler leurs désaccords et… de retenir leurs coups. École et famille n’ont pas su  mener un combat quotidien et combien nécessaire contre la dictature de l’appartenance, contre l’imprécision et la confusion des mots, sources de tous les malentendus. Elles ont ainsi renoncé à ce que chacun puisse aller chercher au plus loin de lui-même celui qu’il ne connaît pas, celui qui ne lui ressemble pas, celui qui… ne l’aime pas et à qui il le rend bien. Comment peut-on appeler à une participation de tous les jeunes aux débats essentiels d’aujourd’hui  alors que, pour certains, la langue qu’on leur a passée ne leur permet pas de dénouer les incompréhensions, de jeter des ponts au-dessus des fossés culturels, sociaux et confessionnels qui les divisent ? Reconnaître leurs différences, les explorer ensemble, reconnaître leurs divergences, leurs oppositions, leurs haines et les analyser ensemble, ne jamais les édulcorer, ne jamais les banaliser, mais ne jamais leur permettre de mettre en cause leur commune humanité: voilà à quoi devrait servir la langue qu’on leur a si mal transmise; voilà à quoi devraient servir les conventions orthographiques et grammaticales non négociables qui devraient les rassembler dans un échange serein.

L’impuissance linguistique a réduit certains jeunes à utiliser d’autres moyens que le langage pour imprimer leurs marques : ils altèrent, ils menacent, ils tueront peut-être un jour parce qu’ils ne peuvent se résigner à ne laisser ici-bas aucune trace de leur éphémère existence. Leur violence s’est nourri de l’impuissance à convaincre, de l’impossibilité d’expliquer, du dégoût  d’eux-mêmes et de la peur des autres. Leur violence est d’autant plus incontrôlée, d’autant plus immédiate qu’elle est devenue muette. Et un regard de travers peut aujourd’hui couter la vie !

Pour une école de la résistance

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Le casse-couille

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Un photographe franco-espagnol de 26 ans a dû être amputé d’un testicule, après avoir été frappé par un policier au niveau des parties génitales, lors de la manifestation parisienne du 19 janvier. Le billet satirique de Denis Hatchondo.


Ayant retenu sur le bout de ses doigts de fée les leçons du passé, Emmanuel Macron a pris des résolutions fortes en ce début d’année. Comme son comportement invite plus à battre le pavé qu’à battre du beurre en motte, le petit génie a prévenu Darkmanin et ses ouailles. On arrête avec les éborgnés, et les mains arrachées. Les gars, cette année, on vise les couilles.

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Les couilles en or! Première manif, première couille. Tout se passe tellement bien, qu’en queue du cortège photographes et cow-boys unis dans la nostalgie black-blocks énervés et jaunards avinés, se grattent les couilles dans un mortel ennui. En passant devant une agence bancaire, un shoot d’adrénaline réveille les mémoires et soudain tout s’emballe. Je sors mon gourdin, je le prends en photo, tu es trop près recule, attends encore une, bon dégage, la dernière. Une matraque se dresse dans le ciel parisien, et s’abat avec une précision chirurgicale sur les parties intimes d’un reporter espagnol. Des couilles de taureau andalou, les plus chères. Putain, j’en ai qu’une. Pas grave, file à l’Elysée Macron les rachète à un super prix. Il déboule sur le perron, le Président est dans le parc, il vous attend. Président, ah mes couilles! Putain y’en a qu’une? Oui Président. Qu’est-ce que vous voulez que je fasse d’une couille? Je voulais les monter en boucles d’oreilles pour Brigitte! Et combien elle a d’oreilles Brigitte? Je sais pas, c’est difficile à dire, sous son casque d’or on voit rien, bon je dirai cinq ou six. Dégage connard. Némo! Viens mon chien, viens. Tiens mon bb. Gloups. Et moi qui pensais me refaire sur les fonds secrets avec ma belle couille de Cadix, j’ai livré les tapas au clébard.

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Les couilles pleines. Était-il urgent d’agiter le dossier retraite sous le nez d’un peuple à genoux, les doigts dans la multi-crise? Macron a parié sur la résignation. Son agitation d’éolienne l’a réveillé. Maintenant le kid d’Amiens – ABAD – est dans la boite à ragout. Reculer? Il ne sait pas faire. Céder à gauche ? Il perd le vote LR. Passer en force? Le gouvernement saute, la rue s’enflamme. Démissionner et se représenter? Possible. Son équipe a consulté des constitutionnalistes pour trouver un espace qui lui permettrait de faire un troisième mandat. Sans succès pour le moment. Edouard Philippe lui laisse encore le temps de sortir de l’impasse. La Borne de départementale ne tient plus la route. Bayrou a les oreilles prêtes à décoller pour un Pau-Matignon.

Les couilles molles. Il y a encore l’option Roi Fainéant, en mode Chirac. Il ne se prend plus la tête avec les gaulois réfractaires, renonce à réformer et s’en bat les couilles de tout et de tous. Il attend les JO avec Maman et le chien. Avec des chips, du pop-corn et des caisses de bières, en mode Tuches…

La France signe enfin la paix avec l’Espagne

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Alors que de nombreux Français étaient dans la rue pour protester contre sa réforme des retraites, Emmanuel Macron était… en Espagne ! Peu commenté en France, le traité d’amitié signé à Barcelone fait pourtant la Une de tous les journaux Outre-Pyrénées. Pour Madrid, l’enjeu est d’importance car les points de friction et de désaccord sont nombreux avec Paris. Mais quels étaient les points de friction, exactement ? Nicolas Klein fait le point dans la revue de géopolitique Conflits.


19 janvier 2023, Barcelone (Espagne). Préparé depuis des mois, le Sommet franco-espagnol qui se tient dans la capitale catalane mobilise une dizaine de ministres et secrétaires d’État de chaque côté ainsi qu’une foule de journalistes. Il faut dire que l’enjeu est immense puisque Paris et Madrid s’apprêtent à signer une série d’accords, dont un traité d’amitié et de coopération couvrant de nombreux domaines.

Le président Macron auprès du Premier ministre espagnol Pedro Sanchez, Barcelone, 19 janvier 2023 © SOPA Images/SIPA

Le président du gouvernement espagnol, le socialiste Pedro Sánchez, fait office d’hôte pour le président de la République française, Emmanuel Macron. Les deux hommes se connaissent et s’apprécient visiblement. Le chef de l’exécutif de notre voisin ibérique jouit d’une réputation de social-démocrate modéré à l’échelle européenne et entretient de nombreux points d’accord avec la France. C’est ce qu’ont déjà pu constater tous les observateurs lors du précédent Sommet franco-espagnol, qui s’était tenu en 2021 à Montauban.

Barcelone, ville d’art et d’histoire

Pedro Sánchez a d’ailleurs l’habitude de recevoir en grande pompe des responsables politiques étrangers. En juin 2022, il avait concocté un programme de choix à l’occasion du sommet de l’OTAN, qui avait lieu à Madrid : musée du Prado, palais royal de La Granja, palais royal d’Orient, etc. Cette fois-ci, à Barcelone, il conduit Emmanuel Macron au Musée national d’Art de Catalogne (situé sur la colline de Montjuic, en surplomb de la place d’Espagne), où se déroulent la cérémonie de signature et la conférence de presse. Il lui fait également visiter le musée Picasso de la cité catalane, alors que les deux pays commémorent conjointement cette année le cinquantième anniversaire du décès du célèbre peintre.

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Le choix de Barcelone par les autorités espagnoles ne tient pas du hasard. Le président du gouvernement cherche à montrer que la situation s’est normalisée sur place après des années de bras de fer séparatiste. Les formations indépendantistes de gauche, indispensables à la stabilité de son cabinet, sont désormais ses interlocutrices dans le cadre d’une « table de dialogue » visant à résoudre les différends entre exécutif central et Généralité de Catalogne.

Malgré tout, il doit faire face à une manifestation sécessionniste sur la place d’Espagne en ce 19 janvier – même si le succès n’est guère au rendez-vous avec quelques milliers de participants seulement. De son côté, Emmanuel Macron est contraint de répondre aux questions des journalistes français dépêchés outre-Pyrénées concernant la journée de grève contre sa réforme des retraites. Il se défend de mépriser les partenaires sociaux, expliquant que le Sommet franco-espagnol était prévu de longue date et que c’est l’Espagne qui en gère l’agenda.

Des points de friction

Le président de la République française n’a probablement pas envie de provoquer une nouvelle brouille diplomatique entre Paris et Madrid, à la suite de nombreux mois de tensions. Ces querelles font peu la une des médias chez nous, mais sont en revanche omniprésentes dans les journaux, à la radio et à la télévision en Espagne.

Notre voisin pyrénéen, désireux d’exporter son surplus de gaz (il en achète massivement à de nombreux pays), veut mettre en œuvre le gazoduc MidCat, qui doit relier Hostalrich (Catalogne) à la France et prolonger ainsi le réseau gazier qui débute à Almería (Andalousie). L’Allemagne, qui a besoin de nouveaux fournisseurs dans le cadre du conflit entre Russie et Ukraine, soutient l’idée. Pourtant, Emmanuel Macron n’en veut pas et obtient d’ailleurs une annulation pure et simple de l’infrastructure. En échange, il négocie avec Pedro Sánchez et le Premier ministre portugais, António Costa, la construction d’un hydrogénoduc « vert » entre Barcelone et Marseille, le H2Med (d’abord nommé BarMar).

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La crise énergétique en Europe et les problèmes rencontrés par les centrales nucléaires françaises ont, de fait, placé l’Espagne dans une situation d’exportatrice nette d’électricité et de gaz vis-à-vis de la France. Ces débats sont donc plus que jamais d’actualité.

Néanmoins, les disputes bilatérales ne s’arrêtent pas là. Le refus de SNCF Réseau de laisser circuler sur nos voies de chemin de fer les TGV espagnols suscite de nombreuses critiques chez nos amis ibériques. De même, la fermeture de huit points de passage transfrontaliers secondaires dans les Pyrénées (décidée par Paris sans l’aval de Madrid au nom de la lutte contre les trafics, le terrorisme et l’immigration illégale) heurte beaucoup.

Deux dirigeants sur l’échiquier européen

Le traité d’amitié franco-espagnole doit donc être l’occasion d’une réconciliation et, pour la France, d’une diversification de ses alliés au sein de l’Union européenne. Emmanuel Macron a pris ses distances avec …

>> Lire la fin de l’article sur le site de Conflits <<

La France dans le cœur, le Danemark dans la tête

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Ainsi, ce que le petit Danemark a su accomplir pour réguler et maîtriser l’immigration, la grande France en serait incapable?


Ce que ce petit pays a mis en œuvre, contre l’ouverture des frontières à tout-va, au bénéfice de son État-providence, notre grand pays ne serait pas assez intelligent pour s’en inspirer et assez compétent pour le réaliser ? Ou bien doit-on admettre une fois pour toutes que la France « joue désormais en deuxième division alors qu’elle se targue toujours d’être une grande puissance. Dès qu’il y a une crise dans le monde, elle veut jouer un rôle ! Seulement on n’est plus dans le « game » » ? (Je cite ici Jérôme Fourquet, dans Le Figaro).

Ce pessimisme lucide qui s’attache à son rôle international doit-il être généralisé par rapport à tout ce qui menace, en gros, l’identité française et la sauvegarde de son modèle social ? Le Danemark doit-il être notre mauvaise conscience ? Je le crois, je le crains, et c’est à cause d’elle que, si j’ai la France dans le cœur, j’ai le Danemark dans la tête.

Réalisme, pragmatisme et efficacité

Parce que le Danemark nous donne des leçons de réalisme brut, de pragmatisme et d’efficacité. Parce que le réel non seulement ne lui fait pas peur (alors que beaucoup de nos politiques le fuient), mais qu’il ne concevrait pas de ne pas l’affronter dans toutes ses composantes indiscutables, objectives, afin que ses gouvernements puissent contrôler l’immigration et réguler le nombre de réfugiés. La France n’aime pas la réalité qui va ruiner ses illusions. Le Danemark s’est fondé sur elle pour y mettre fin. Le premier pas, capital, a été cette volonté de savoir pour ne pas se payer de mots et bien cibler le mal. Chaque Danois peut par exemple consulter des données de ce type, qui seraient prohibées en France:

  • Faits de violence selon le pays d’origine de leurs auteurs ;
  • Taux d’emploi des personnes ou la part des bénéficiaires de l’aide sociale selon l’origine…

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Ces précisions quantitatives, loin de favoriser un quelconque racisme, le battent en brèche car rien n’est pire que les fantasmes sur lesquels s’accrochent les préjugés et les réflexes d’hostilité.

Il ne faut pas se leurrer: cette politique danoise exemplaire, ferme et constante dans sa rigueur, n’a été rendue possible que parce qu’elle a été validée par une classe politique exceptionnelle de courage et de lucidité. Elle a fait passer l’idéologie, quelle qu’elle soit, derrière l’intérêt national. La gauche, à partir de 2015 et la crise des réfugiés, a accepté une politique d’immigration répressive. La Première ministre Mette Frederiksen, initialement à l’aile gauche du parti social-démocrate, a changé radicalement de logiciel quand elle a constaté comme ministre du Travail puis de la Justice les failles de la politique d’intégration.

Cécité ou acharnement de la gauche française

Imagine-t-on en France un tel unanimisme, une rupture si consensuellement assumée, alors que nous avons la gauche et l’extrême gauche sans doute les plus aveugles et partisanes du monde et un macronisme qui fait exactement le contraire du modèle danois? Des zigzags destinés, malgré d’apparentes évolutions, à maintenir un noyau irréfragable: un humanisme mou ayant peur de ses audaces conjoncturelles et se persuadant que le destin de la France devait se réduire à la lutte contre l’extrême droite qui, sur ce plan, a eu l’immense tort d’avoir raison trop tôt… Quelques mesures emblématiques qui montrent la rigueur danoise à tous les stades du processus d’immigration : de l’arrivée sur le territoire à l’installation en passant par l’accès aux allocations, au travail et au logement :

  • les aides sociales sont conditionnées au suivi de cours de langue et à l’acceptation d’offres d’emploi ;
  • toute peine de prison, même avec sursis, empêche définitivement l’accès à la nationalité danoise ;
  • des plans antighetto créent des zones où les sanctions sont plus sévères ;
  • confiscation des biens des migrants pour financer leurs frais d’accueil ;
  • durcissement du regroupement familial qui n’est pas automatique…

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Pour les citoyens danois, rien que de très normal dans ces décisions et ces contraintes de bon sens. Et je ne doute pas qu’en France, elles seraient approuvées pour peu qu’on cesse de s’opposer par principe à tout ce qui dépasse le champ étroit de sa famille politique. Les résultats ne laisseraient pas le citoyen français indifférent: si nous mettions en œuvre l’efficacité danoise, les demandes d’asile chez nous passeraient de 131 000 (chiffre de 2019) à… 31 000.

Des migrants venus d’Allemagne, sur une autoroute au Danemark, le 9 septembre 2015 © Ernst van Norde/AP/SIPA

La frilosité et les atermoiements de notre pays sont d’autant plus scandaleux que le pouvoir actuel, héritier d’une longue mansuétude, cherche à faire croire qu’il existe d’autres solutions pour maintenir le caractère viable de notre État-providence. Alors que l’alternative est pourtant simple et brutale: l’État-providence dans sa définition équitable et acceptable ou l’ouverture des frontières. À cause de la seconde, le risque de faillite du premier…

Il me semble que le Danemark nous montre la voie de la raison et la force du volontarisme et que la France qui nous touche au cœur ne devrait plus perdre de temps pour s’enrichir de l’une et de l’autre.

(Je n’aurais pas pu écrire ce billet sans la remarquable double page du Figaro avec d’une part l’analyse chiffrée d’Eugénie Bastié et d’autre part l’entretien avec Dominique Reynié, directeur de la Fondapol).

Libres propos d'un inclassable

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«Le Trouvère» a trouvé sa prima donna: Anna Pirozzi

Le Trouvère de Verdi du 24 janvier au 17 février, à l’Opéra Bastille.


En 1936, dans « Une nuit à l’opéra », perle du septième art, les Marx Brothers se payent la tête de Verdi : il est vrai que par son invraisemblance déchaînée et la déroutante complication de son livret, Il Trovatore se prêtait de façon idéale à ce sabordage hilarant.

Salvatore Cammarano a déjà écrit pour Verdi, quelques années plus tôt, le livret de Luisa Miller, génial opéra tiré du drame de Schiller Kabale und Liebe (Amour et Intrigue), dans la veine intimiste de Verdi deuxième manière.  Le compositeur rumine alors l’espoir d’adapter Le Roi Lear, projet qui n’aboutira jamais. À son librettiste, il va même jusqu’à mander un scénario. Verdi passe à autre chose, écrit rapidement Stiffelio, œuvre mineure. Nous sommes en 1850. L’année suivante, il achève de composer La Maledizione, d’après Le Roi s’amuse, de Victor Hugo, sur un livret de Francesco Maria Piave. Créé en 1851, l’opéra prend le titre de Rigoletto. Donné dans toute l’Italie, puis dans l’Europe entière, Rigoletto rend Verdi riche et célèbre. Tout en pensant déjà à mettre en musique La Dame aux camélias (qui deviendra La Traviata, comme l’on sait), opéra sur lequel il travaillera concurremment, il confie à Cammarano la tâche de plancher sur le matériau d’El Trovador, grand succès de la scène madrilène en 1836, et œuvre majeure du diplomate, dramaturge et homme de lettres espagnol Antonio Garcia Gutiérrez (1813-1884), de l’œuvre duquel Verdi tirera encore un opéra majeur, en 1857 : Simon Boccanegra.

Sébastien Mathé / Opéra national de Paris

En attendant, le formalisme de son collaborateur ne laisse pas d’impatienter Verdi, qui presse celui-ci de donner plus de tonus à son adaptation.  Là-dessus meurt Cammarano, brutalement. Verdi, d’ailleurs furieux d’apprendre son décès par hasard, en tombant sur un journal de théâtre, charge alors in extremis un jeune poète napolitain, Leone Emanuele Bardare, de terminer vite fait le livret. Verdi traverse une période déprimante : il vient de perdre sa mère, et s’épuise en tractations avec les impresarios. Gestation douloureuse, en somme, pour ce chef-d’œuvre lyrique où le compositeur déploie une virtuosité sans exemple, dans une profusion mélodique qui fait évoluer le bel canto de façon spectaculaire. Pour produire, enfin, son Trouvère au Teatro Appolo de Rome, il doit, de surcroît, contourner la censure pinailleuse de la cité pontificale. Mais la première, le 19 janvier 1853, est un triomphe.

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À 170 ans de distance, Il Trovatore reste toujours un sommet absolu.  Ce en dépit des obscurités de son intrigue, qu’on reprochera tant à Verdi ! Le Trouvère a failli s’appeler « La Gitane », ou « Azucena », du nom de la bohémienne animée de pulsions vengeresses, qui est au cœur du drame. L’action se situe dans la province aragonaise, au nord de l’Espagne, au début du XVe siècle.  Le comte de Luna se fait raconter l’histoire de son frère cadet, nouveau-né sur lequel une   bohémienne, accusée de lui avoir jeté un sort, fut mise au bûcher, mais dont la fille, pour venger sa mère, enleva l’enfant, jamais retrouvé ! Second tableau, la dame d’honneur de la princesse d’Aragon, Leonora, confie aimer un trouvère mystérieux, tandis qu’elle est aimée par le Comte de Luna, dans les bras duquel, trompée par l’obscurité, elle tombe en croyant embrasser son Trouvère, le vaillant Manrico, par ailleurs adversaire de Luna dans la guerre civile qui fait rage. S’ensuit un duel entre les deux rivaux. Le second acte nous porte dans un campement gitan, où la vieille Azucena, en tête à tête avec Manrico, raconte comment sa mère à elle, brûlée vive, l’a appelée à la vengeance, comment elle-même a, dans sa confusion mentale, jeté son propre fils au bûcher. Mais alors, Manrico n’est-il pas l’enfant d’Azucena ? Mais pourquoi Manrico s’est-il inexplicablement retenu d’occire Luna ? Leonore, croyant Manrico mort au combat, va entrer au couvent. Luna veut l’enlever, mais elle tombe dans les bras de Manrico, qui surgit bien vivant à la tête de ses partisans, et s’enfuit avec elle. Au 3ème acte, le conte de Luna assiège la forteresse de Castellor défendue par Manrico. On amène la captive Azucena à Luna, laquelle révèle être la mère de Manrico, qui prépare son mariage avec Leonora. L’acte 4 nous apprend que Manrico, prisonnier à son tour, attend le supplice aux côtés d’Azucena. Désespoir de Leonora qui, pour sauver son gitan de la potence, fait mine de s’offrir à Luna, non sans avoir avalé en secret un poison mortel. Manrico a compris le sacrifice de son aimée. Luna, sachant qu’il a perdu Leonora, ordonne d’exécuter illico Manrico. Azucena révèle alors à Luna que Manrico était son frère : la voilà vengée !  On ne saurait faire plus sobre, dans le genre.  

Ce romantisme débridé trouve son expression dans une suite ininterrompue d’arias sublimes, de chœurs magnifiques, de duos à tomber. Créée à Amsterdam en 2015 et entrée l’année suivante à l’Opéra de Paris, cette production, signée du célèbre scénographe barcelonais Alex Ollé, pape de la compagnie La Fura dels Baus, et reprise en 2018, a souffert d’une annulation en 2020 pour cause de pandémie. Cette nouvelle reprise est un événement. Ollé choisit de transposer l’intrigue dans un climat incandescent et crépusculaire où les échos de la Grande guerre s’impriment dans les uniformes vert- de-gris d’une soldatesque casquée à l’allemande, tandis que s’enfonce et surgit du plateau un appareillage de monolithes de pierres – tout à la fois tombales et castrales – savamment douchés d’ombres et de lumières, dans un chromatisme raffiné. L’ineffable beauté plastique de ces perspectives minérales, redoublées en profondeur par un effet réfléchissant, l’intelligence des costumes, tout à la fois évocateurs, réalistes et désancrés d’une histoire trop clairement littérale, trouvent leur contrepoint dans une distribution de très haute volée : à commencer par Anna Pirozzi. 

Sébastien Mathé / Opéra national de Paris

En décembre dernier, à l’Opéra-Bastille déjà, la soprano napolitaine avait remplacé au pied levé Anna Netrebko, souffrante, dans La Force du destin.  Anna Pirozzi triomphe décidément dans l’emploi de cette autre « Leonora » : articulation parfaite, timbre voluptueux et habité. Dans le rôle de Manrico, le ténor azerbaïdjanais Yusif Eyvasof (mari d’Anna Netrebko au civil) fait véritablement, et à raison, chavirer le public. La mezzo roumaine Judit Kutasi, pour sa première prestation à l’Opéra de Paris, campe une Azucena vocalement fabuleuse. Le baryton canadien Etienne Dupuis incarne quant à lui un Conte de Luna rageur, d’une exceptionnelle densité. Au pupitre, Carlo Rizzi, qu’on avait vu diriger avec une grâce infinie en avril dernier Cendrillon, de Massenet, et sous la baguette duquel, à présent, les volutes verdiennes prennent une amplitude, une rondeur, une délicatesse remarquables. 

La première s’est achevée dans la liesse, sous un tonnerre d’applaudissements et de bravos. Mérités plus que jamais. De toute évidence, Il Trovatore est LE spectacle lyrique à ne pas manquer, cet hiver, à Paris.        

Il Trovatore/ Le Trouvère. Opéra en quatre parties de Giuseppe Verdi (1853). Direction Carlo Rizzi. Mise en scène Alex Ollé (La Furia dels Baus).  Orchestre et chœurs de l’Opéra national de Paris. Avec Anna Pirozzi, Quin Kelsey, Judit Kutasi, Yusif Eyvazov… Opéra-Bastille, les  24, 27 janvier, 2, 8, 11, 14, 17 février à 19h30 ; le 5 février à 14h30. Durée : 2h55

Joseph de Maistre et la prévision du malaise moderne

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Dans les couloirs oubliés de la crypte de ceux qu’on ne lit plus, Joseph de Maistre (1753-1821) occupe un prestigieux tombeau. Si la plupart des désenchantés que nous sommes n’ont plus les yeux pour lire les vitupérations de l’auteur savoyard, anti-républicain monarchiste et théocratique, il n’en demeure pas moins que celui-ci a apposé un large sceau à la pensée d’un XIXe siècle en pleine reconstruction intellectuelle, au crépuscule de l’ancienne société.


Ses Considérations sur la France, rédigées en 1797, ne laissent pas de montrer que Maistre fut un visionnaire des prévisibles béances de la modernité, et un fieffé écorcheur, un infatigable bourreau de l’esprit d’un XVIIIe siècle pédantesquement qualifié de lumineux. Comme le soulignaient Emil Cioran ou Roland Barthes, sa lecture peut être motivée par un plaisir dilettante plutôt que par une quelconque adhésion, tant ses énoncés peuvent heurter la craintive sensibilité d’une époque qui oublie de penser, tout comme par la curiosité intellectuelle de découvrir celui qui fut, notamment, le maître à penser de Charles Baudelaire.

Critique anthropo-théologique de l’idéal émancipateur des Lumières

Pour lui et nombre d’antimodernes après lui, les individus sont surdéterminés par le péché originel, et un mal inhérent transcende une société inguérissable, que tentent de canaliser l’ordre politique et la religion. Sans la civilisation, qui n’est rien d’autre que le dressage des natures, l’homme n’est pas le «bon sauvage» que Rousseau se plaît à imaginer dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes. Il est au contraire une créature inféodée par ses appétits, sa volonté de puissance et de conquête. Bien loin des fantasmagories que la littérature de son époque répand, Maistre voit en général dans l’œuvre de Rousseau et de Voltaire les conditions théoriques de la Terreur, que la Révolution ne manquera pas d’incarner dans la brutalité de l’acculturation républicaine.

A lire aussi, du même auteur: “Qu’est-ce qu’une Nation”, d’Ernest Renan, autopsie d’un discours mal compris

Sans se limiter à une critique superficielle des prétendus errements de la politique révolutionnaire, ainsi que le font les historiens qui s’acharnent à l’excuser, Maistre soutient que le XVIIIe siècle est en soi une errance, et que ses idées abritent « un esprit d’insurrection », que ne cesseront pas d’alimenter l’effritement du lien social, l’abolition des corporations, des privilèges et des lois fondamentales du Royaume. Penseur de la violence, il écrit : « l’histoire prouve malheureusement que la guerre est l’état habituel du genre humain », et cet état de fait, qu’il déplore, trouve sa source dans la nature peccamineuse de l’Homme, n’en déplaise aux promoteurs de la raison individuelle, qui est pour lui une plaisante coquecigrue.

Dénonciation des chimères du droit moderne et du constitutionnalisme

Face à un ordre socio-institutionnel façonné par la traversée des âges et le consentement coutumier des gouvernés, ce que Maistre dénonce comme étant une « manie constitutionnelle » – c’est à dire la doctrine selon laquelle la constitution d’un peuple peut être écrite et fixée dans un texte – n’apportera que discorde et instabilité. L’histoire lui donne raison, la France ayant connu pas moins d’une douzaine d’ordonnancements constitutionnels entre la Constitution du 3 septembre 1791 et le passage à la Troisième République le 4 septembre 1870, ce à quoi l’on peut pourtant répondre que le Moyen-Age et la centralisation du pouvoir royal ne sont pas avares en guerres civiles et en bouleversements politiques. Il note dans son Essai sur le principe générateur des constitutions politiques et des autres institutions humaines (1814) que « plus on écrit, plus l’institution est faible », avant d’asséner plus loin que « tout ce qui est écrit n’est rien ». En d’autres termes, tout ce que la Révolution a contribué à détricoter, elle a cherché à le rétablir par l’appui de chétifs succédanés, que sont les lois, toujours plus nombreuses, et les constitutions, toujours moins authentiques.

Sur le temps long, Maistre nous amène à observer que la modernité allait inexorablement faire péricliter les bases de la société, et que l’individualisme, dans ces infâmes mécaniques, allait broyer le ciment social, comme le désenchantement du monde trouverait son incarnation institutionnelle dans la laïcité. Tous les reniements que le monde moderne a infligés à la vieille société, Maistre en apercevait les prodromes dans les écrits licencieux de son siècle, qu’au demeurant il connaissait parfaitement, et dont il adoptait souvent les méthodes pour mieux en révéler leurs extravagances. Ces signes annonciateurs ont quitté la sphère des livres, par le coup d’État parlementaire qui eut lieu le 17 juin 1789, lorsque le Tiers-Etat s’est déclaré motu proprio « Assemblée nationale ». Cette étape charnière, ce point axial de l’histoire de France, était pour Maistre un acte d’une haute gravité. « Un des plus grands crimes qu’on puisse commettre, c’est sans doute l’attentat contre la souveraineté, nul n’ayant des suites plus terribles » déclare-t-il à l’égard des attaques perpétrées contre le pouvoir royal. Les suites meurtrières de la République et de l’Empire sont pour lui causées par ces crimes, et il retient que « toute nation a le gouvernement qu’elle mérite », et non pas celui qu’elle prétend s’assigner.

Le dédain qu’appliquaient les révolutionnaires à l’égard de la chrétienté était pour lui impardonnable, et il résumait sa position en formulant que « le principe religieux préside à toutes les créations politiques, tout disparaît dès qu’il se retire ». Cependant, le reproche principal que l’on pourrait objecter à cette assertion est que Maistre se contente, ici comme ailleurs, d’une réfutation des thèses modernes qu’il raille en les qualifiant d’illusions, en se fondant lui-même presque exclusivement sur le registre religieux, circonstance qui ne manquera pas d’embarrasser le sceptique, aussi critique soit-il des idées révolutionnaires…

Une lecture providentialiste de la Révolution

L’incontournable Sainte-Beuve, à l’occasion d’une étude qu’il rédigeait à propos des écrits maistriens en 1851, présente les Considérations sur la France comme un « ouvrage étonnant », soulignant ses « saillies perpétuelles ». Joseph de Maistre assimile la Révolution française, l’écroulement du Royaume, et le sang versé à flots à une œuvre de la Providence. La sanction terrifiante d’une main supernelle détruisant tout pour régénérer, et promettre le redressement d’un tissu social décadent et d’une aristocratie corrompue par sa frivolité immodérée. « Si la Providence efface, c’est sans doute pour écrire » résume-t-il.

A lire ensuite, Jean-Paul Brighelli: En ce 21 janvier…

La Révolution, par l’effet de laquelle tout s’envole, où les pierres amoncelées des édifices en ruine brillent du sang des victimes, est pour lui une manifestation de la divinité, ayant pour finalité le rétablissement de la monarchie et la reviviscence de la piété et des institutions. En confrontant la France à l’anarchie, en la livrant à la guerre civile et au spectacle de toutes les obscénités, celle-ci redeviendra fidèle à la royauté, éprise d’un amour augmenté par la privation punitive dont elle a été affligée. Pour l’auteur, s’inscrivant au moins sur ce point dans l’héritage de l’Antiquité, il y a un cosmos, un « ordre commun » qui réglerait le monde naturel, moral et politique, souffrant épisodiquement des « exceptions ». La Révolution ne serait qu’une soustraction ponctuelle à cet ordre commun. Aussi pour l’auteur, il ne fait point de doute qu’une Restauration surviendra. Elle allait advenir durant l’été 1814, 17 ans après l’écriture de ces Considérations, date que l’auteur qualifia de « grande explosion », dans la mesure où dès cet instant il passa pour un penseur prophétique et admiré.

Durant cet intervalle, Maistre mena une vie singulière. Il quitta la noblesse de robe et la magistrature pour préférer le loisir des lettres, et préféra se consacrer à l’étude des textes classiques, sans oublier bien sûr les égéries des Lumières. Alors ambassadeur depuis 1802 du Royaume de Sardaigne à Saint-Pétersbourg, Maistre a vécu 11 ans séparé de sa famille, sans que lui fût accordé le droit de les recevoir. En renfort d’une œuvre purement intellectuelle frappante de causticité, Maistre nous a légué une correspondance mouchetée de mélancolie. Ces échanges épistolaires sont pour lui l’occasion de confier qu’il vit le plus souvent retranché dans son cabinet de lecture, et que ses rédactions sont quelquefois interrompues par l’irrésistible écoulement des larmes que lui causent la tournure de l’histoire, et notamment l’épopée de Napoléon, qu’il qualifiait comme nombre de royalistes « d’usurpateur ». Dans le premier entretien de ses Soirées de Saint-Pétersbourg (1821), il écrit : « je n’ai plus de droit à ce qu’on appelle vulgairement bonheur ».

En somme, qui entreprend de retracer la genèse du malaise moderne voire des intarissables folies que nous offre l’actualité, ne peut s’abstraire de l’œuvre maistrienne qui, aussi dissonante qu’elle soit pour nos oreilles, a influencé la pensée d’êtres aussi divers que Lamennais, Taine, Comte, Renan ou encore Proudhon. Sa verve étincelante, tout comme ses écrits marqués à l’encre de l’amertume, font de lui un penseur à part, refusant les systèmes, et foudroyant les idées reçues de son époque, celle pourtant qui s’était jurée de les combattre toutes. Dressé contre un siècle qui allait enfouir le vieux monde dans la suie de l’aliénation industrielle et le néant du matérialisme, Joseph de Maistre restera, selon la formule de Léon Bloy, celui à qui revient le triste honneur d’avoir « prononcé l’oraison funèbre de l’Europe civilisée ».

Retour de Sarajevo

À l’invitation du président de la République serbe de Bosnie, Milorad Dodik, nous nous sommes rendus les 8 et 9 janvier derniers, au lendemain de la célébration de Noël orthodoxe, aux cérémonies de la fête nationale de cette entité serbe de Bosnie-Herzégovine, fondée il y a 31 ans (le 9 janvier 1992), et placée depuis les Accords de Dayton sous la tutelle de l’Union Européenne.


Les Accords de Dayton, conduits par le département d’État américain et l’OTAN, visent depuis le 21 novembre 1995 à diriger la Bosnie-Herzégovine sur la voie de son entière intégration dans les institutions occidentales.  

Nos expériences initiales de ce pays ont en commun d’être celles de deux officiers de l’armée française, engagés, pour l’un, Patrick Barriot, sous le drapeau de l’ONU comme casque bleu en Krajina dès 1994, en tant que médecin anesthésiste-réanimateur de l’antenne chirurgicale du bataillon français, pour l’autre, Jacques Hogard, en tant que chef du groupement des forces spéciales déployé sous pavillon de l’OTAN en Macédoine puis au Kosovo en 1999.

Deux expériences à l’évidence très différentes à beaucoup d’égards, mais qui, toutes deux, ont marqué nos vies, nous conduisant à en modifier le cours radicalement, en nous amenant à quelques années d’écart à quitter cette armée française que nous aimions et considérons toujours comme notre famille, et à rejoindre la vie civile.

Nous en avons tiré chacun un maître-ouvrage : On assassine un peuple, les Serbes de Krajina en 1995 pour Patrick Barriot, L’Europe est morte à Pristina, guerre au Kosovo – printemps, été 1999 pour Jacques Hogard, en 2014. Ouvrages dans lesquels nous avons mis toute notre âme, tout notre cœur pour dire, pour raconter aux Français qui voudraient bien nous lire, ce que nous avions vécu  chacun sur le terrain, dans des circonstances tragiques qui nous ont marqués pour le restant de nos jours. 

A l’époque des faits, nous ne nous connaissions pas. Ce n’est que des années plus tard, en 2003, que nous ferons connaissance et qu’en dépit de leurs différences, les analogies entre nos expériences vécues nous seront alors évidentes et que nous deviendrons des amis très proches. Au point naturellement de poursuivre ensemble depuis lors notre quête de vérité sur la dislocation de la Yougoslavie et le cortège de drames sans fins qui l’ont accompagnée. 

Nous avions vécu en direct en effet, chacun dans une région différente, la diabolisation du peuple serbe, son ostracisation par la « communauté internationale » et la volonté, notamment de l’OTAN et de l’UE (« les deux faces d’une même pièce », pour reprendre l’expression sans ambiguïté de l’actuel secrétaire général de l’OTAN, le Norvégien Jens Stoltenberg) de l’accabler, de l’affaiblir, de le fractionner en plusieurs entités à la faveur du démantèlement de la Yougoslavie, cette République fédérale d’obédience communiste ayant succédé en 1945 au Royaume de Yougoslavie, initialement dénommé « Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes ». 

Depuis lors, outre les ouvrages cités, et quelques autres, articles, conférences, nous avions tenu à manifester notre volonté de contribuer au rétablissement de la vérité, au nom de la justice qui lui est dû et du maintien, à notre modeste niveau, de cette très ancienne amitié franco-serbe qui remonte au Moyen-Âge, à la princesse Hélène d’Anjou, épouse du Roi Uros, canonisée par l’église orthodoxe, à la bataille de Kosovo Poljé (1389) et à Notre-Dame-de-Paris dont les cloches annoncèrent successivement la victoire de la chevalerie serbe et chrétienne sur l’envahisseur turc, puis hélas sa défaite, et puis bien sûr, plus près de nous, lors des deux guerres mondiales où nous combattirent côte à côte, fraternellement, l’ennemi allemand. 

Il nous était en effet apparu que la fidélité à cette alliance répondait aux intérêts véritables de la France, mais aussi, qu’au-delà de cette alliance, il existait un véritable devoir d’honneur et de fidélité à l’amitié franco-serbe, scellée par le sang versé en commun au cours de la Grande Guerre. Une alliance dure ce qu’elle dure. En fonction des seuls intérêts de ceux qui l’ont établie. Une amitié, elle, est scellée pour toujours.

C’est dans cet esprit que nous avons répondu à l’invitation les 8 et 9 janvier du président de la « Republika Srpska ».  

Au moment où les tensions internationales dues au conflit en Ukraine occupent tous les esprits, mais où on parle aussi beaucoup des fortes tensions entre la Serbie et le pouvoir de fait mis en place par l’OTAN et l’UE dans sa province du Kosovo, en violation de la Résolution 1244 de l’ONU, nous voulions saisir l’opportunité de cette invitation pour venir assurer les Serbes de notre solidarité dans cette partie de l’ex-Yougoslavie marquée par tant d’épreuves. L’accueil chaleureux qui nous a été réservé a connu un point d’orgue par la remise le dimanche 9 janvier de la légion d’honneur nationale des mains du président Dodik devant une assemblée nombreuse représentant toutes les composantes sociales et professionnelles de la Republika Srpska.

Auparavant, nous avions assisté tôt dans la matinée, dans la cathédrale de Banja Luka, à une magnifique cérémonie dominicale, de celles qui, par la beauté de la liturgie et le sens du sacré qui s’en dégage, élèvent l’âme et transcendent la nature humaine.

L’après-midi, un meeting impressionnant réunissait quelques milliers de personnes au « Sports Center Borik » de Banja Luka, alternant discours très politiques, notamment du président Dodik et du nouveau président de l’Assemblée nationale serbe, mais aussi morceaux de musiques, poèmes et films de rétrospective historique, relatant la douloureuse épopée des Serbes au cours de l’histoire.

Tout comme le matin, au cours de la cérémonie de remise des décorations, nous avons été frappés par le fait que le drapeau de la Republika Srpska et son hymne, étaient systématiquement associés au drapeau et à l’hymne de la République de Serbie, envoyant ainsi un message très clair à tous. De fait, lorsque nous le verrons au cours d’un entretien le lendemain à Sarajevo, le président Dodik ne nous cachera pas que 96% des Serbes de Bosnie-Herzégovine vivant désormais pour leur sécurité sur le territoire de la Republika Srpska, ils sont fondés légitimement à choisir leur avenir politique, et à rejoindre la Serbie si telle est leur volonté. Le principe d’autodétermination des peuples, en somme, opposé à celui des frontières d’Etats artificiels issus d’une époque révolue.

A Sarajevo, nous avons été frappés par la renaissance à Sarajevo-Est d’un quartier serbe moderne. C’est là, non loin de l’aéroport international, que s’est déroulée la parade, à la fois populaire et militaire, de la Fête nationale. Une foule très nombreuse y assistait, arborant drapeaux de la Republika Srpska et drapeaux de la République de Serbie. Plus qu’une « démonstration de force », il s’agissait à l’évidence d’une volonté farouche d’affirmer une détermination totale : celle d’assurer la paix, la liberté et la sécurité aux générations à venir, dans le refus de l’abandon des valeurs et des traditions.

Cette fête nationale, dont la célébration était contestée à la fois par la Cour suprême de Bosnie-Herégovine, la Fédération croato-musulmane et le haut-commissaire allemand nommé par l’Union Européenne (mais non reconnu par l’ONU), a pourtant un sens profond pour les Serbes de Bosnie-Herzégovine, et pour la nation serbe toute entière. Elle commémore en effet sept siècles de célébration de Saint Etienne, saint Patron des « Serbes de la Bosnie, du Littoral, des pays de l’Ouest et du Sud, du bassin de la Drina et d’autres », selon les termes de la Charte donnée aux habitants de Dubrovnik en 1362 par le roi Etienne Trvtko 1er Kotromanić.

Dans la louange qu’il fait à Saint Etienne, prononcée dans l’esprit de la culture judéo-chrétienne qui sous-tend la civilisation européenne, le souverain de la Bosnie médiévale professe à la fois des valeurs civilisationnelles, mais également les valeurs héritées par la société et l’Etat qu’il dirige. Cette identité religieuse et culturelle qui existait sur les terres serbes subit au quinzième siècle l’agression des troupes ottomanes puis l’occupation ottomane pendant quatre siècles.

C’est alors que, selon le grand poète et philosophe monténégrin Petar II Petrović-Njegos, « les lâches et les cupides se convertirent à l’islam ». Néanmoins, nombreux furent ceux qui, au prix de lourds sacrifices et de grandes souffrances, restèrent fidèles à leur foi chrétienne. Plus tard, libérés entre temps du joug ottoman, les Serbes se retrouvèrent confrontés au cours du XXème siècle, à de véritables tentatives d’anéantissement de leur identité culturelle et religieuse. Il faut à cet égard relire La crevasse, bouleversant ouvrage de Vladimir Volkoff.

Un intellectuel serbe, Dusan Pavlović, cite cette phrase du général allemand Löhr qui au cours de son procès en 1947 explique ainsi la raison pour laquelle la Bibliothèque nationale de Serbie a été bombardée : « parce qu’elle conservait l’ADN culturel et multiséculaire de ce peuple ». Il rappelle également les atrocités génocidaires de l’Etat Indépendant de Croatie durant la Seconde Guerre mondiale, visant à éliminer à jamais le peuple serbe de Bosnie avec son Eglise orthodoxe et sa culture.

Au sein de la Yougoslavie communiste, les Serbes furent à nouveau confrontés au déni de leur identité culturelle et religieuse. Le président Tito joua la carte systématique du démembrement de la nation serbe. Puis avec l’éclatement de la Yougoslavie de Tito, les fantômes du passé ont réinvesti la scène. Au début des années 90, les génocidaires oustachis ont été glorifiés et leurs emblèmes exhibés en Croatie. Et à la faveur du soutien américain aux Bosniaques, ce sont les unités de musulmans bosniaques ayant participé au génocide perpétré par les Oustachis, notamment la division SS Handschar, qui ont enflammé les mémoires. S’ensuivit une guerre atroce qui prit fin avec les Accords de Dayton. La « Republika Srpska », autrement dit la République serbe de Bosnie, sera alors créée, avec pour vocation première de regrouper et d’assurer la sécurité des Serbes de Bosnie.

Pour reprendre les termes de Dusan Pavlović, déjà cité, « en créant la République Serbe, nous avons défendu notre civilisation et son système de valeurs en le payant de nos têtes coupées, plusieurs décennies avant que le reste de l’Europe ne soit confronté au même problème. Nous poursuivons notre marche historique en portant le flambeau de nos ancêtres, en préservant notre identité culturelle, et en poursuivant son édification, et nous témoignons que le mal et la destruction n’ont pas vaincu, mais que l’affirmation de la vie et les valeurs universelles ont survécu et qu’elles perdureront ».

Quittant Banja Luka pour rejoindre Zagreb et rentrer en France après ces trois journées intenses en République serbe de Bosnie, nous avons fait un détour par Jasenovać, ce camp de la mort, situé sur les rives de la Save, « l’Auschwitz des Balkans » où furent massacrés dans d’atroces conditions par le régime oustachi croate des centaines de milliers de Serbes, de Juifs et de Roms. Un film remarquable vient de sortir récemment, « Dara de Jasenovać ».


Il faut absolument aller le voir ! D’abord parce que ce film magnifique nous a fait franchir une étape supérieure qui est celle au bout du compte, de l’humanité victorieuse ! « Dara de Jasenovac » est  un film dur, certes, mais juste, sobre, qui dénonce la barbarie de l’homme soi-disant civilisé, que l’idéologie a définitivement perverti, mais qui nous laisse aussi une extraordinaire leçon d’espérance, incarnée par le visage grave de cette toute jeune fille serbe, qui sauve son petit frère envers et contre tout. Mais il faut également aller le voir car ce film est une fresque de ce qui constitue une part essentielle de l’histoire moderne des Balkans. Il permet de mieux comprendre hélas comme le prouvent des évènements plus récents, que l’histoire des hommes n’en finit pas de se répéter et que celle-ci ne supporte pas le manichéisme.

C’est donc pour remplir un double devoir de justice et de fidélité, fidélité à l’Europe chrétienne des nations, et fidélité à l’amitié séculaire franco-serbe, définitivement scellée par le sang versé dans les combats contre l’ennemi commun lors de la Grande Guerre, que nous avons entrepris de venir souhaiter une « bonne et belle fête de Saint Etienne » aux Serbes de Bosnie-Herzégovine.

L'Europe est morte à Pristina

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La crevasse

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Patrick Barriot est médecin anesthésiste-réanimateur, ex-médecin en chef de l’armée de terre où il a servi durant 21 ans (1973-1995), dont une grande partie à la Brigade de Sapeurs-Pompiers de Paris (BSPP), puis au 6ème Régiment Parachutiste d’Infanterie de Marine (RPIMa) et en Antenne Chirurgicale Avancée (ACA) en ex-Yougoslavie. Il a terminé sa carrière en tant que médecin chef des Unités d’Intervention de la Sécurité Civile (UISC). Il a écrit deux livres sur l’ex-Yougoslavie : « On assassine un peuple – Les Serbes de Krajina » et « Le Procès Milošević ou l’inculpation du Peuple serbe ».

Jacques Hogard est ex colonel de l’armée de terre où il a servi durant 26 ans (1974-2000), dont une grande partie à la Légion Etrangère (notamment comme commandant de compagnie au 2ème REP, puis commandant du Groupement de Légion Etrangère au Rwanda (opération Turquoise, 1994) ; il termine sa carrière au Commandement des Opérations Spéciales et commande le Groupement Interarmées des Forces Spéciales au Kosovo (1999) avant de quitter l’armée. Il a écrit deux livres : sur son expérience au Rwanda, « les larmes de l’Honneur, 60 jours dans la tourmente du Rwanda, été 1994 », et sur son expérience au Kosovo « L’Europe est morte à Pristina, guerre au Kosovo, printemps-été 1999 ».

«La preuve que l’automobile reste identitaire, c’est le succès de la Tesla, une escroquerie de génie»

Pour le publicitaire à l’origine des mythiques campagnes Citroën depuis un demi-siècle, la voiture est un membre de la famille et une éternelle histoire d’amour. À l’occasion du dossier de Causeur de janvier, « Arrêtez d’emmerder les automobilistes », il s’entretient avec la patronne.


Causeur. Votre vie d’homme et de publicitaire épouse largement l’histoire de la voiture.

Jacques Séguéla. J’ai fait deux grands mariages, à la vie à la mort : avec mon épouse Sophie et avec Citroën.

Jacques Séguéla à 20 ans, lors de son tour du monde en 2CV. D.R

Ça commence lorsqu’à 20 ans, en 1954, vous partez faire le tour du monde en 2 CV avec votre ami Jean-Claude.

J’ai beaucoup de reconnaissance pour mes parents qui ont pris sur eux pour laisser partir leur fils unique. Il faut dire que mon père, radiologue, était aussi un bourlingueur. C’est lui qui m’a offert une « deuche », ce mythe libertaire sur quatre roues. J’ai décidé de suivre son conseil d’aller « frotter ma cervelle à celle des autres peuples ». Ça a duré deux ans, nous avons traversé huit déserts. Quand on arrivait dans une ville, on n’allait pas voir les musées, on cherchait du boulot pour continuer. Aujourd’hui, on aurait un hélico au-dessus de nous, des GPS, des téléphones. À l’époque, on avait une boussole. On n’aurait jamais pu faire ça avec une autre voiture, à notre première panne on serait restés bloqués. Une 2 CV, on pouvait la soulever, la tirer, la pousser. Le livre qu’on a écrit, sur les instances de Citroën, a été un best-seller. Ma vie a été transformée par la 2 CV.

Dans votre livre, vous racontez de délicieuses péripéties, comme « l’anti tape-cul », une pub pour l’Ami refusée, ou le crash test avec Claudia Schiffer. Mais arrêtons-nous sur le blasphème Picasso.

En 1981, le patron de Citroën me parle d’un modèle qu’il va lancer, qui, me dit-il, n’a rien de spécial. Et il me lâche un nom à dormir debout. J’avais quarante-huit heures pour en proposer un nouveau, car il était gravé sur les moteurs. Par chance, je déjeunais avec le petit-fils Picasso et je suis parvenu à le convaincre qu’on ferait un tabac avec son nom. J’achète une pleine page dans Le Figaro, on voyait le peintre avec sa marinière et un petit garçon qui disait, de son écriture enfantine : « Dis maman, pourquoi le monsieur, il s’appelle comme une voiture ? » Scandale, engueulade, retrait de la pub. N’empêche, on a fait un tabac et la voiture a duré dix ans. Si j’avais appelé Picasso une machine à laver, j’aurais été en taule !

A lire aussi, Thomas Morales: À la recherche de l’automobile perdue

Pourquoi était-ce possible avec une voiture ?

Parce que c’est le seul objet de consommation qui possède une âme ! C’est un membre de la famille qui vient juste après le chien. En vacances, j’aime laver ma voiture moi-même, vous m’imaginez laver le téléviseur ? Malgré toutes les attaques dont elle est l’objet, la voiture reste un objet de désir, l’achat le plus important après la maison, même si le crédit a tout changé heureusement. D’ailleurs, avec les montres, elle est l’objet le plus collectionné. La preuve que l’automobile reste identitaire, c’est le succès de la Tesla, une escroquerie de génie : le design est sublime, mais à l’intérieur, c’est du bas de gamme. Seulement, il y a cet écran géant qui ne sert pas à grand-chose mais qui fait la différence. Et alors qu’elle vaut deux fois son prix, et qu’il n’y a aucune pub, c’est un énorme succès. Aujourd’hui, c’est un marché très malmené par les décisions politiques, parce qu’on lui fait porter tous les maux de la planète, à cette pauvre auto qui n’y est pas pour grand-chose. Mais qu’on le veuille ou non, la voiture, c’est la liberté et ça reste une histoire d’amour.

90 ans d’amour, de Jacques Séguéla, éd. Plon, 272 p., 2022

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Martinique: le drapeau de la discorde

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Le projet de changer le drapeau de l’île est sur le point d’aboutir, après de nombreuses polémiques. Découvrez le drapeau qui devrait être retenu…


Appelés récemment à participer à une consultation populaire organisée par la Collectivité territoriale de la Martinique (CTM), une majorité d’habitants ont voté pour un changement du drapeau actuel jugé trop colonial aux yeux de certaines associations. Une affaire qui divise profondément ce département français d’Outre-mer et dans laquelle était directement intervenu le président Emmanuel Macron…

L’idée était pourtant bonne au départ. Avant qu’elle ne tourne finalement au vinaigre. En 2018, la Collectivité Territoriale de Martinique (CTM) fait part de sa décision d’organiser une consultation populaire afin qu’un nouveau drapeau soit adopté pour que l’île puisse se faire identifier lors de certaines compétitions sportives ou culturelles.

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Très rapidement, cette proposition a tourné à la polémique. Plusieurs élus ont protesté contre cette volonté de la CTM d’abolir le drapeau officiel à la croix-blanche et bleue, orné de quatre serpents fer de lance, qui sert de symbole à cette île des Caraïbes depuis le XVIIe siècle. « Poser la question du drapeau revient à poser la question de la souveraineté. L’hymne et le drapeau sont des attributs d’une nation. Si l’on veut qu’il y ait une nation martiniquaise, qu’on le dise franchement » avait alors déclaré Fred-Michel Tirault, maire de la ville de Saint-Esprit. Dans la foulée, diverses associations s’étaient engouffrées dans l’affaire pour dénoncer ce drapeau, témoin du passé esclavagiste de la France en Martinique (il était notamment arboré sur les navires négriers), imaginé par Louis XIV lui-même. Face aux débats houleux menaçant de dégénérer en affrontements, la CTM avait été contrainte de mettre en suspens son projet.

Cédant aux demandes du Mouvement international des réparations et du Conseil représentatif des associations noires (Cran) de France, qui avait déposé plainte contre la présence de ce symbole « raciste » au sein de la République, dans un souci d’apaisement, le président Emmanuel Macron avait consenti à faire retirer l’écusson martiniquais controversé des uniformes des gendarmes représentant l’État dans ce département d’Outre-mer. Pour les mouvements indépendantistes, seul le drapeau tricolore rouge (la vie et à la liberté) – vert (nature) – noir (« qui rend hommage à tous ceux qui ont été bafoués») doit être arboré en Martinique. Inventé par Victor Lessort, un militant de l’Organisation de la jeunesse anticolonialiste de la Martinique (OJAM), il a fait son apparition en 1962 et est régulièrement mis en avant lors de manifestations anti-gouvernementales ou lors de grèves. Quand il n’est pas hissé en guise de provocations sur le fronton des mairies (comme en 2019, à Fort de France) ! Le choix de ses couleurs est loin d’être anodin. Selon les indépendantistes, le drapeau trouverait son origine première dans les révoltes esclavagistes fomentées par les « neg’ marrons » contre les planteurs blancs Békés et reste une référence aux thèses panafricaines. Chantre de la négritude (un mouvement littéraire), le poète anticolonialiste Aimée Césaire avait eu droit à ce drapeau sur son cercueil en 2008, agité sans complexe par le Parti progressiste martiniquais (PPM) qu’il a fondé.

Le 28 juillet 2022, la CTM a ressorti son projet (l’année précédente, une tentative similaire avait été annulée par la justice administrative) et a appelé les Martiniquais à se prononcer sur le sujet et sur un nouvel hymne officiel. Exit l’actuel drapeau « colonialiste », plusieurs dérivés du fameux tricolore rouge-vert-noir ont été présentés aux habitants de l’île. Mais, encore une fois, les polémiques ont ressurgi. Notamment lorsqu’on a découvert que le vote virtuel permettait toutes les fraudes possibles. La plateforme choisie pour recueillir les votes a été vite suspendue, à peine 24 heures après sa mise en ligne, le 2 janvier 2023, afin d’être mieux sécurisée. 27 000 personnes ont participé au scrutin participatif (sur une population recensée de 360 000 personnes) et 73% d’entre-deux ont choisi le fameux drapeau indépendantiste auquel on a rajouté une silhouette de colibri noir. Mais la contestation continue. Selon les détracteurs, la créatrice du nouveau drapeau, Anaïs Delwaulle, aurait plagié un logo que l’on peut voir sur la banque d’images en ligne Shutterstock ! Cette accusation est fermement démentie par l’intéressée, qui s’en est longuement expliqué dans un droit de réponse publié dans la presse locale.

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Peu commenté par les médias de l’hexagone, ce changement est pourtant loin d’être anodin et soulève des questions. Il intervient alors que certains sur l’île songent à revoir les relations avec la métropole et à obtenir plus d’autonomie (à l’instar de la Nouvelle-Calédonie), à défaut l’indépendance totale. Une idée que réfute néanmoins Serge Letchimy, président du Conseil exécutif de Martinique qui explique à qui veut l’entendre que la Martinique ne souhaite « pas sortir de la République mais qu’on lui permette d’y vivre dignement ». Un combat idéologique ne fait que commencer, dans une île où l’économie est encore aux mains de la minorité blanche de Martinique. Des « Békés » qui restent encore parfois considérés comme des colons métropolitains par les associations indépendantistes proches du mouvement Black Lives Matter (BLM)…

Le drapeau retenu D.R.

Les Coréens contre les mosquées

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Capture d'écran France 24 / YouTube

En Corée du Sud, le projet de construction d’une mosquée importante dans la troisième ville du pays suscite des objections de la part des riverains, des objections qui vont très loin sur le plan symbolique.


En Corée du Sud, un projet de construction de mosquée fait polémique [1].

Christianisme et bouddhisme représentent 25% et 15% des croyants respectivement

Dans la ville de Daegu, dans le sud du pays, une maison que des fidèles originaires du Pakistan et du Bangladesh utilisaient comme salle de prière doit être transformée en édifice de trois étages avec minaret.

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Bien que les autorités locales aient autorisé cette construction il y a deux ans, de nombreux habitants du quartier s’y opposent. Des têtes de cochon (voir notre vidéo, ci-après) sont régulièrement placées en face du lieu de prière. Sur les pancartes en anglais de certains manifestants on a pu lire : « Les musulmans qui tuent des gens brutalement et les décapitent, allez-vous en de ce quartier immédiatement. Terroristes ! » Ou encore : « L’islam est une religion diabolique qui tue des gens ». Rappelons que le christianisme et le bouddhisme sont les deux principales religions du pays. Bien que la majorité des 51 millions de Sud-Coréens se déclarent sans religion, le pays compte un peu plus de 25% de chrétiens et 15% de bouddhistes, tandis que les musulmans représentent moins de 1% de la population et sont en grande majorité des étrangers, essentiellement originaires d’Asie du Sud-Est.

Crise démographique

La première mosquée du pays est la Mosquée centrale de Séoul, construite en 1976. Depuis, 18 autres sont venues s’ajouter à la liste, toutes répertoriées par la Fédération musulmane de Corée. Bien que les actions de certains Coréens opposés au projet ne soient pas acceptables, les inquiétudes des habitants quant à l’édification d’une nouvelle mosquée dans le pays sont peut-être alimentées par le fait que ce dernier est confronté à un problème démographique majeur. Avec un taux de fécondité inférieur à un enfant par femme, le gouvernement prévoit une population de 39 millions d’habitants d’ici les années 2060. La Corée du Sud fera-t-elle le choix, comme de nombreux pays occidentaux, de recourir à une immigration de masse pour pallier son déficit démographique ? En attendant, certains Coréens décident de mettre le holà pour se prémunir des fous d’Allah, réels ou présumés.


[1] https://www.lemonde.fr/international/article/2023/01/11/en-coree-du-sud-la-mosquee-de-la-discorde_6157355_3210.html

Nos jeunes, «pauvres» du langage, condamnés à l’impuissance et à la violence

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Bande annonce de "La Haine" (1995), film de Mathieu Kassovitz. Image: capture d'écran YouTube.

Plus d’un jeune Français sur 5, après des années passées dans les murs de l’école de la République, se trouve dans une situation d’insécurité linguistique globale à l’oral comme à l’écrit. Cette insécurité obscurcit durablement son horizon culturel et professionnel. Échec scolaire, errance sociale, voilà où les a conduit l’incapacité de mettre en mots leur pensée avec précision et de recevoir celle de l’Autre avec vigilance. Pour tous ces jeunes gens et jeunes filles, la défaite de la langue c’est aussi la défaite de la pensée et le renoncement à tout engagement pacifique.


Que l’on ne se méprenne pas ! Je ne plaide pas pour une servile obéissance à une norme immuable. Je ne me lamente pas sur la pureté perdue d’une langue que tout changement pervertirait. Dénoncer l’insécurité linguistique, ce n’est pas stigmatiser les fautes d’orthographe et de grammaire. Ce n’est pas, non plus, pester contre les innovations lexicales. En matière de langage, la nostalgie est toujours mauvaise conseillère… Ce que je dénonce, c’est qu’aujourd’hui trop de jeunes soient privés de mots suffisamment nombreux et précis, de structures grammaticales suffisamment rigoureuses et de formes d’argumentation suffisamment articulées pour imposer leur pensée au plus près de leurs intentions et pour accueillir celle des autres avec infiniment de lucidité et d’exigence.

Une école de la République trop complaisante

Reclus dans leur entre-soi, ils n’ont connu que promiscuité, banalité et indifférence ; leur horizon de parole limité a réduit leur vocabulaire et brouillé leur organisation grammaticale. Ce sont les « pauvres » du langage, impuissants à défendre leurs points de vue, incapables de dénoncer la manipulation, sans défense contre l’arbitraire et l’injustice. Dans ce contexte d’insupportables inégalités linguistiques, les moins favorisés, qui ont manqué cruellement de modèles (notamment à l’école), ont besoin aujourd’hui d’exigence et non de complaisance.

A lire aussi, Jean-Paul Brighelli: « Le niveau non pas des élèves mais des enseignants est en train de baisser cruellement »

L’impuissance linguistique contraint ceux qui la subissent au constat ponctuel et à la qualification radicale ; elle interdit le questionnement et l’analyse ; elle rend difficile le refus de mots d’ordre définitifs et la mise en cause de comportements et de règles archaïques faussement présentés comme universelles. Les citoyens, privés de pouvoir linguistique, en difficulté de conceptualisation et d’argumentation, ne pourront en effet pas prendre une distance propice à la réflexion et au questionnement. Ils seront certainement plus perméables à tous les discours sectaires et intégristes qui prétendront leur apporter des réponses simples, immédiates et définitives. Ils pourront plus facilement se laisser séduire par tous les stéréotypes qui offrent du monde une vision dichotomique et manichéenne. Ils se soumettront plus docilement aux règles les plus rigides et les plus arbitraires pourvu qu’elles leur donnent l’illusion de transcender les insupportables frustrations quotidiennes.

La bataille contre l’abêtissement perdue

Au sortir de l’école, nos jeunes ont aujourd’hui à affronter un monde face auquel l’impuissance linguistique et la vulnérabilité intellectuelle se révèlent souvent fatales. Un monde où discours et textes de nature totalitaire et sectaire, portés par des réseaux sociaux frelatés, risquent de s’imposer à des esprits faibles et crédules. Après avoir passé plus de 10 ans à l’école, ils avaleront donc  avec délectation ce qui  relève de l’amalgame, de l’illogisme et de la haine imbécile. Ils se laisseront berner par des démonstrations marquées au coin du contre sens. Ils seront convaincus par des arguments de pacotille. 

L’école, depuis trop longtemps en friche, et la famille, souvent sans repères, ont ainsi perdu la bataille contre l’abêtissement. Sur les réseaux dits sociaux, qui enferment plus qu’ils ne libèrent, la vulnérabilité linguistique et intellectuelle de nos jeunes leur font  renoncer à agir sur le monde et à y laisser une trace singulière. Là, les responsables de tous leurs malheurs sont dénoncés, des complots enfin identifiés, une cible à leur haine pointée dans une guerre qu’on leur dit juste et nécessaire. Tout ce qui éclaire leur quotidien glauque, tout ce qui apaise leur sentiment de néant est accueilli avec reconnaissance: enfin élus, enfin reconnus ! Ce que nous avons offert en sacrifice, sur l’autel du web, à de dangereux manipulateurs, ce sont les mots imprécis, les mémoires vides et le dégoût de soi d’une partie de notre jeunesse.

Parole éruptive

Une part importante des jeunes Français ne possède donc que quelques centaines de mots, quand il leur en faudrait plusieurs milliers pour tenter d’examiner et d’accepter pacifiquement leurs différences. S’expliquer leur paraît alors aussi difficile qu’incongru. Beaucoup de jeunes en insécurité linguistique ont ainsi perdu cette capacité spécifiquement humaine de tenter d’inscrire pacifiquement leur pensée dans l’intelligence d’un autre par la force respectueuse des mots. Réduite à la proximité et à l’immédiat, leur parole a renoncé au pouvoir de créer un temps de sereine négociation linguistique, seule capable d’éviter le passage à l’acte violent et à l’affrontement physique.

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Cette parole devenue éruptive n’est le plus souvent qu’un instrument d’interpellation brutale et d’invective qui banalise l’insulte et précipite le conflit plus qu’elle ne le diffère. S’ils passent à l’acte de plus en plus vite et de plus en plus fort aujourd’hui, c’est parce que l’école comme la famille n’ont pas défendu avec suffisamment de conviction et… d’amour la vertu de rassemblement pacifique du langage. L’une comme l’autre ont oublié que cultiver la langue de leurs enfants et de leurs élèves, veiller à son efficacité et à sa précision, c’était leur permettre de mettre en mots leurs frustrations, de formuler leurs désaccords et… de retenir leurs coups. École et famille n’ont pas su  mener un combat quotidien et combien nécessaire contre la dictature de l’appartenance, contre l’imprécision et la confusion des mots, sources de tous les malentendus. Elles ont ainsi renoncé à ce que chacun puisse aller chercher au plus loin de lui-même celui qu’il ne connaît pas, celui qui ne lui ressemble pas, celui qui… ne l’aime pas et à qui il le rend bien. Comment peut-on appeler à une participation de tous les jeunes aux débats essentiels d’aujourd’hui  alors que, pour certains, la langue qu’on leur a passée ne leur permet pas de dénouer les incompréhensions, de jeter des ponts au-dessus des fossés culturels, sociaux et confessionnels qui les divisent ? Reconnaître leurs différences, les explorer ensemble, reconnaître leurs divergences, leurs oppositions, leurs haines et les analyser ensemble, ne jamais les édulcorer, ne jamais les banaliser, mais ne jamais leur permettre de mettre en cause leur commune humanité: voilà à quoi devrait servir la langue qu’on leur a si mal transmise; voilà à quoi devraient servir les conventions orthographiques et grammaticales non négociables qui devraient les rassembler dans un échange serein.

L’impuissance linguistique a réduit certains jeunes à utiliser d’autres moyens que le langage pour imprimer leurs marques : ils altèrent, ils menacent, ils tueront peut-être un jour parce qu’ils ne peuvent se résigner à ne laisser ici-bas aucune trace de leur éphémère existence. Leur violence s’est nourri de l’impuissance à convaincre, de l’impossibilité d’expliquer, du dégoût  d’eux-mêmes et de la peur des autres. Leur violence est d’autant plus incontrôlée, d’autant plus immédiate qu’elle est devenue muette. Et un regard de travers peut aujourd’hui couter la vie !

Pour une école de la résistance

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Le casse-couille

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Heurts entre la police et des manifestants lors de la manifesation parisienne du 19 janvier 2023 contre la réforme des retraites © JEANNE ACCORSINI/SIPA

Un photographe franco-espagnol de 26 ans a dû être amputé d’un testicule, après avoir été frappé par un policier au niveau des parties génitales, lors de la manifestation parisienne du 19 janvier. Le billet satirique de Denis Hatchondo.


Ayant retenu sur le bout de ses doigts de fée les leçons du passé, Emmanuel Macron a pris des résolutions fortes en ce début d’année. Comme son comportement invite plus à battre le pavé qu’à battre du beurre en motte, le petit génie a prévenu Darkmanin et ses ouailles. On arrête avec les éborgnés, et les mains arrachées. Les gars, cette année, on vise les couilles.

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Les couilles en or! Première manif, première couille. Tout se passe tellement bien, qu’en queue du cortège photographes et cow-boys unis dans la nostalgie black-blocks énervés et jaunards avinés, se grattent les couilles dans un mortel ennui. En passant devant une agence bancaire, un shoot d’adrénaline réveille les mémoires et soudain tout s’emballe. Je sors mon gourdin, je le prends en photo, tu es trop près recule, attends encore une, bon dégage, la dernière. Une matraque se dresse dans le ciel parisien, et s’abat avec une précision chirurgicale sur les parties intimes d’un reporter espagnol. Des couilles de taureau andalou, les plus chères. Putain, j’en ai qu’une. Pas grave, file à l’Elysée Macron les rachète à un super prix. Il déboule sur le perron, le Président est dans le parc, il vous attend. Président, ah mes couilles! Putain y’en a qu’une? Oui Président. Qu’est-ce que vous voulez que je fasse d’une couille? Je voulais les monter en boucles d’oreilles pour Brigitte! Et combien elle a d’oreilles Brigitte? Je sais pas, c’est difficile à dire, sous son casque d’or on voit rien, bon je dirai cinq ou six. Dégage connard. Némo! Viens mon chien, viens. Tiens mon bb. Gloups. Et moi qui pensais me refaire sur les fonds secrets avec ma belle couille de Cadix, j’ai livré les tapas au clébard.

A lire aussi, Jacques Séguéla: La preuve que l’automobile reste identitaire, c’est le succès de la Tesla, une escroquerie de génie»

Les couilles pleines. Était-il urgent d’agiter le dossier retraite sous le nez d’un peuple à genoux, les doigts dans la multi-crise? Macron a parié sur la résignation. Son agitation d’éolienne l’a réveillé. Maintenant le kid d’Amiens – ABAD – est dans la boite à ragout. Reculer? Il ne sait pas faire. Céder à gauche ? Il perd le vote LR. Passer en force? Le gouvernement saute, la rue s’enflamme. Démissionner et se représenter? Possible. Son équipe a consulté des constitutionnalistes pour trouver un espace qui lui permettrait de faire un troisième mandat. Sans succès pour le moment. Edouard Philippe lui laisse encore le temps de sortir de l’impasse. La Borne de départementale ne tient plus la route. Bayrou a les oreilles prêtes à décoller pour un Pau-Matignon.

Les couilles molles. Il y a encore l’option Roi Fainéant, en mode Chirac. Il ne se prend plus la tête avec les gaulois réfractaires, renonce à réformer et s’en bat les couilles de tout et de tous. Il attend les JO avec Maman et le chien. Avec des chips, du pop-corn et des caisses de bières, en mode Tuches…

La France signe enfin la paix avec l’Espagne

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Le chef du gouvernement espagnol Pedro Sánchez, photographié lors du conseil européen le 20 février 2020 © SIPA

Alors que de nombreux Français étaient dans la rue pour protester contre sa réforme des retraites, Emmanuel Macron était… en Espagne ! Peu commenté en France, le traité d’amitié signé à Barcelone fait pourtant la Une de tous les journaux Outre-Pyrénées. Pour Madrid, l’enjeu est d’importance car les points de friction et de désaccord sont nombreux avec Paris. Mais quels étaient les points de friction, exactement ? Nicolas Klein fait le point dans la revue de géopolitique Conflits.


19 janvier 2023, Barcelone (Espagne). Préparé depuis des mois, le Sommet franco-espagnol qui se tient dans la capitale catalane mobilise une dizaine de ministres et secrétaires d’État de chaque côté ainsi qu’une foule de journalistes. Il faut dire que l’enjeu est immense puisque Paris et Madrid s’apprêtent à signer une série d’accords, dont un traité d’amitié et de coopération couvrant de nombreux domaines.

Le président Macron auprès du Premier ministre espagnol Pedro Sanchez, Barcelone, 19 janvier 2023 © SOPA Images/SIPA

Le président du gouvernement espagnol, le socialiste Pedro Sánchez, fait office d’hôte pour le président de la République française, Emmanuel Macron. Les deux hommes se connaissent et s’apprécient visiblement. Le chef de l’exécutif de notre voisin ibérique jouit d’une réputation de social-démocrate modéré à l’échelle européenne et entretient de nombreux points d’accord avec la France. C’est ce qu’ont déjà pu constater tous les observateurs lors du précédent Sommet franco-espagnol, qui s’était tenu en 2021 à Montauban.

Barcelone, ville d’art et d’histoire

Pedro Sánchez a d’ailleurs l’habitude de recevoir en grande pompe des responsables politiques étrangers. En juin 2022, il avait concocté un programme de choix à l’occasion du sommet de l’OTAN, qui avait lieu à Madrid : musée du Prado, palais royal de La Granja, palais royal d’Orient, etc. Cette fois-ci, à Barcelone, il conduit Emmanuel Macron au Musée national d’Art de Catalogne (situé sur la colline de Montjuic, en surplomb de la place d’Espagne), où se déroulent la cérémonie de signature et la conférence de presse. Il lui fait également visiter le musée Picasso de la cité catalane, alors que les deux pays commémorent conjointement cette année le cinquantième anniversaire du décès du célèbre peintre.

A lire aussi, Philippe Bilger: La France dans le cœur, le Danemark dans la tête

Le choix de Barcelone par les autorités espagnoles ne tient pas du hasard. Le président du gouvernement cherche à montrer que la situation s’est normalisée sur place après des années de bras de fer séparatiste. Les formations indépendantistes de gauche, indispensables à la stabilité de son cabinet, sont désormais ses interlocutrices dans le cadre d’une « table de dialogue » visant à résoudre les différends entre exécutif central et Généralité de Catalogne.

Malgré tout, il doit faire face à une manifestation sécessionniste sur la place d’Espagne en ce 19 janvier – même si le succès n’est guère au rendez-vous avec quelques milliers de participants seulement. De son côté, Emmanuel Macron est contraint de répondre aux questions des journalistes français dépêchés outre-Pyrénées concernant la journée de grève contre sa réforme des retraites. Il se défend de mépriser les partenaires sociaux, expliquant que le Sommet franco-espagnol était prévu de longue date et que c’est l’Espagne qui en gère l’agenda.

Des points de friction

Le président de la République française n’a probablement pas envie de provoquer une nouvelle brouille diplomatique entre Paris et Madrid, à la suite de nombreux mois de tensions. Ces querelles font peu la une des médias chez nous, mais sont en revanche omniprésentes dans les journaux, à la radio et à la télévision en Espagne.

Notre voisin pyrénéen, désireux d’exporter son surplus de gaz (il en achète massivement à de nombreux pays), veut mettre en œuvre le gazoduc MidCat, qui doit relier Hostalrich (Catalogne) à la France et prolonger ainsi le réseau gazier qui débute à Almería (Andalousie). L’Allemagne, qui a besoin de nouveaux fournisseurs dans le cadre du conflit entre Russie et Ukraine, soutient l’idée. Pourtant, Emmanuel Macron n’en veut pas et obtient d’ailleurs une annulation pure et simple de l’infrastructure. En échange, il négocie avec Pedro Sánchez et le Premier ministre portugais, António Costa, la construction d’un hydrogénoduc « vert » entre Barcelone et Marseille, le H2Med (d’abord nommé BarMar).

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La crise énergétique en Europe et les problèmes rencontrés par les centrales nucléaires françaises ont, de fait, placé l’Espagne dans une situation d’exportatrice nette d’électricité et de gaz vis-à-vis de la France. Ces débats sont donc plus que jamais d’actualité.

Néanmoins, les disputes bilatérales ne s’arrêtent pas là. Le refus de SNCF Réseau de laisser circuler sur nos voies de chemin de fer les TGV espagnols suscite de nombreuses critiques chez nos amis ibériques. De même, la fermeture de huit points de passage transfrontaliers secondaires dans les Pyrénées (décidée par Paris sans l’aval de Madrid au nom de la lutte contre les trafics, le terrorisme et l’immigration illégale) heurte beaucoup.

Deux dirigeants sur l’échiquier européen

Le traité d’amitié franco-espagnole doit donc être l’occasion d’une réconciliation et, pour la France, d’une diversification de ses alliés au sein de l’Union européenne. Emmanuel Macron a pris ses distances avec …

>> Lire la fin de l’article sur le site de Conflits <<

La France dans le cœur, le Danemark dans la tête

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La Première ministre du Danemark Mette Frederiksen, le 1/01/23 lors de ses voeux © Mads Claus Rasmussen/AP/SIPA

Ainsi, ce que le petit Danemark a su accomplir pour réguler et maîtriser l’immigration, la grande France en serait incapable?


Ce que ce petit pays a mis en œuvre, contre l’ouverture des frontières à tout-va, au bénéfice de son État-providence, notre grand pays ne serait pas assez intelligent pour s’en inspirer et assez compétent pour le réaliser ? Ou bien doit-on admettre une fois pour toutes que la France « joue désormais en deuxième division alors qu’elle se targue toujours d’être une grande puissance. Dès qu’il y a une crise dans le monde, elle veut jouer un rôle ! Seulement on n’est plus dans le « game » » ? (Je cite ici Jérôme Fourquet, dans Le Figaro).

Ce pessimisme lucide qui s’attache à son rôle international doit-il être généralisé par rapport à tout ce qui menace, en gros, l’identité française et la sauvegarde de son modèle social ? Le Danemark doit-il être notre mauvaise conscience ? Je le crois, je le crains, et c’est à cause d’elle que, si j’ai la France dans le cœur, j’ai le Danemark dans la tête.

Réalisme, pragmatisme et efficacité

Parce que le Danemark nous donne des leçons de réalisme brut, de pragmatisme et d’efficacité. Parce que le réel non seulement ne lui fait pas peur (alors que beaucoup de nos politiques le fuient), mais qu’il ne concevrait pas de ne pas l’affronter dans toutes ses composantes indiscutables, objectives, afin que ses gouvernements puissent contrôler l’immigration et réguler le nombre de réfugiés. La France n’aime pas la réalité qui va ruiner ses illusions. Le Danemark s’est fondé sur elle pour y mettre fin. Le premier pas, capital, a été cette volonté de savoir pour ne pas se payer de mots et bien cibler le mal. Chaque Danois peut par exemple consulter des données de ce type, qui seraient prohibées en France:

  • Faits de violence selon le pays d’origine de leurs auteurs ;
  • Taux d’emploi des personnes ou la part des bénéficiaires de l’aide sociale selon l’origine…

A lire aussi, du même auteur: Jeudi noir: Macron royalement indifférent

Ces précisions quantitatives, loin de favoriser un quelconque racisme, le battent en brèche car rien n’est pire que les fantasmes sur lesquels s’accrochent les préjugés et les réflexes d’hostilité.

Il ne faut pas se leurrer: cette politique danoise exemplaire, ferme et constante dans sa rigueur, n’a été rendue possible que parce qu’elle a été validée par une classe politique exceptionnelle de courage et de lucidité. Elle a fait passer l’idéologie, quelle qu’elle soit, derrière l’intérêt national. La gauche, à partir de 2015 et la crise des réfugiés, a accepté une politique d’immigration répressive. La Première ministre Mette Frederiksen, initialement à l’aile gauche du parti social-démocrate, a changé radicalement de logiciel quand elle a constaté comme ministre du Travail puis de la Justice les failles de la politique d’intégration.

Cécité ou acharnement de la gauche française

Imagine-t-on en France un tel unanimisme, une rupture si consensuellement assumée, alors que nous avons la gauche et l’extrême gauche sans doute les plus aveugles et partisanes du monde et un macronisme qui fait exactement le contraire du modèle danois? Des zigzags destinés, malgré d’apparentes évolutions, à maintenir un noyau irréfragable: un humanisme mou ayant peur de ses audaces conjoncturelles et se persuadant que le destin de la France devait se réduire à la lutte contre l’extrême droite qui, sur ce plan, a eu l’immense tort d’avoir raison trop tôt… Quelques mesures emblématiques qui montrent la rigueur danoise à tous les stades du processus d’immigration : de l’arrivée sur le territoire à l’installation en passant par l’accès aux allocations, au travail et au logement :

  • les aides sociales sont conditionnées au suivi de cours de langue et à l’acceptation d’offres d’emploi ;
  • toute peine de prison, même avec sursis, empêche définitivement l’accès à la nationalité danoise ;
  • des plans antighetto créent des zones où les sanctions sont plus sévères ;
  • confiscation des biens des migrants pour financer leurs frais d’accueil ;
  • durcissement du regroupement familial qui n’est pas automatique…

A lire aussi: Immigration: n’écoutez pas les mandarins médiatiques, regardez vers le Danemark!

Pour les citoyens danois, rien que de très normal dans ces décisions et ces contraintes de bon sens. Et je ne doute pas qu’en France, elles seraient approuvées pour peu qu’on cesse de s’opposer par principe à tout ce qui dépasse le champ étroit de sa famille politique. Les résultats ne laisseraient pas le citoyen français indifférent: si nous mettions en œuvre l’efficacité danoise, les demandes d’asile chez nous passeraient de 131 000 (chiffre de 2019) à… 31 000.

Des migrants venus d’Allemagne, sur une autoroute au Danemark, le 9 septembre 2015 © Ernst van Norde/AP/SIPA

La frilosité et les atermoiements de notre pays sont d’autant plus scandaleux que le pouvoir actuel, héritier d’une longue mansuétude, cherche à faire croire qu’il existe d’autres solutions pour maintenir le caractère viable de notre État-providence. Alors que l’alternative est pourtant simple et brutale: l’État-providence dans sa définition équitable et acceptable ou l’ouverture des frontières. À cause de la seconde, le risque de faillite du premier…

Il me semble que le Danemark nous montre la voie de la raison et la force du volontarisme et que la France qui nous touche au cœur ne devrait plus perdre de temps pour s’enrichir de l’une et de l’autre.

(Je n’aurais pas pu écrire ce billet sans la remarquable double page du Figaro avec d’une part l’analyse chiffrée d’Eugénie Bastié et d’autre part l’entretien avec Dominique Reynié, directeur de la Fondapol).

Libres propos d'un inclassable

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«Le Trouvère» a trouvé sa prima donna: Anna Pirozzi

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La soprano Anna Pirozzi interprète Leonora © Julian Hargreaves

Le Trouvère de Verdi du 24 janvier au 17 février, à l’Opéra Bastille.


En 1936, dans « Une nuit à l’opéra », perle du septième art, les Marx Brothers se payent la tête de Verdi : il est vrai que par son invraisemblance déchaînée et la déroutante complication de son livret, Il Trovatore se prêtait de façon idéale à ce sabordage hilarant.

Salvatore Cammarano a déjà écrit pour Verdi, quelques années plus tôt, le livret de Luisa Miller, génial opéra tiré du drame de Schiller Kabale und Liebe (Amour et Intrigue), dans la veine intimiste de Verdi deuxième manière.  Le compositeur rumine alors l’espoir d’adapter Le Roi Lear, projet qui n’aboutira jamais. À son librettiste, il va même jusqu’à mander un scénario. Verdi passe à autre chose, écrit rapidement Stiffelio, œuvre mineure. Nous sommes en 1850. L’année suivante, il achève de composer La Maledizione, d’après Le Roi s’amuse, de Victor Hugo, sur un livret de Francesco Maria Piave. Créé en 1851, l’opéra prend le titre de Rigoletto. Donné dans toute l’Italie, puis dans l’Europe entière, Rigoletto rend Verdi riche et célèbre. Tout en pensant déjà à mettre en musique La Dame aux camélias (qui deviendra La Traviata, comme l’on sait), opéra sur lequel il travaillera concurremment, il confie à Cammarano la tâche de plancher sur le matériau d’El Trovador, grand succès de la scène madrilène en 1836, et œuvre majeure du diplomate, dramaturge et homme de lettres espagnol Antonio Garcia Gutiérrez (1813-1884), de l’œuvre duquel Verdi tirera encore un opéra majeur, en 1857 : Simon Boccanegra.

Sébastien Mathé / Opéra national de Paris

En attendant, le formalisme de son collaborateur ne laisse pas d’impatienter Verdi, qui presse celui-ci de donner plus de tonus à son adaptation.  Là-dessus meurt Cammarano, brutalement. Verdi, d’ailleurs furieux d’apprendre son décès par hasard, en tombant sur un journal de théâtre, charge alors in extremis un jeune poète napolitain, Leone Emanuele Bardare, de terminer vite fait le livret. Verdi traverse une période déprimante : il vient de perdre sa mère, et s’épuise en tractations avec les impresarios. Gestation douloureuse, en somme, pour ce chef-d’œuvre lyrique où le compositeur déploie une virtuosité sans exemple, dans une profusion mélodique qui fait évoluer le bel canto de façon spectaculaire. Pour produire, enfin, son Trouvère au Teatro Appolo de Rome, il doit, de surcroît, contourner la censure pinailleuse de la cité pontificale. Mais la première, le 19 janvier 1853, est un triomphe.

A lire aussi, du même auteur: L’amour à mort? Mise en scène mythique, Isolde sacrifiée

À 170 ans de distance, Il Trovatore reste toujours un sommet absolu.  Ce en dépit des obscurités de son intrigue, qu’on reprochera tant à Verdi ! Le Trouvère a failli s’appeler « La Gitane », ou « Azucena », du nom de la bohémienne animée de pulsions vengeresses, qui est au cœur du drame. L’action se situe dans la province aragonaise, au nord de l’Espagne, au début du XVe siècle.  Le comte de Luna se fait raconter l’histoire de son frère cadet, nouveau-né sur lequel une   bohémienne, accusée de lui avoir jeté un sort, fut mise au bûcher, mais dont la fille, pour venger sa mère, enleva l’enfant, jamais retrouvé ! Second tableau, la dame d’honneur de la princesse d’Aragon, Leonora, confie aimer un trouvère mystérieux, tandis qu’elle est aimée par le Comte de Luna, dans les bras duquel, trompée par l’obscurité, elle tombe en croyant embrasser son Trouvère, le vaillant Manrico, par ailleurs adversaire de Luna dans la guerre civile qui fait rage. S’ensuit un duel entre les deux rivaux. Le second acte nous porte dans un campement gitan, où la vieille Azucena, en tête à tête avec Manrico, raconte comment sa mère à elle, brûlée vive, l’a appelée à la vengeance, comment elle-même a, dans sa confusion mentale, jeté son propre fils au bûcher. Mais alors, Manrico n’est-il pas l’enfant d’Azucena ? Mais pourquoi Manrico s’est-il inexplicablement retenu d’occire Luna ? Leonore, croyant Manrico mort au combat, va entrer au couvent. Luna veut l’enlever, mais elle tombe dans les bras de Manrico, qui surgit bien vivant à la tête de ses partisans, et s’enfuit avec elle. Au 3ème acte, le conte de Luna assiège la forteresse de Castellor défendue par Manrico. On amène la captive Azucena à Luna, laquelle révèle être la mère de Manrico, qui prépare son mariage avec Leonora. L’acte 4 nous apprend que Manrico, prisonnier à son tour, attend le supplice aux côtés d’Azucena. Désespoir de Leonora qui, pour sauver son gitan de la potence, fait mine de s’offrir à Luna, non sans avoir avalé en secret un poison mortel. Manrico a compris le sacrifice de son aimée. Luna, sachant qu’il a perdu Leonora, ordonne d’exécuter illico Manrico. Azucena révèle alors à Luna que Manrico était son frère : la voilà vengée !  On ne saurait faire plus sobre, dans le genre.  

Ce romantisme débridé trouve son expression dans une suite ininterrompue d’arias sublimes, de chœurs magnifiques, de duos à tomber. Créée à Amsterdam en 2015 et entrée l’année suivante à l’Opéra de Paris, cette production, signée du célèbre scénographe barcelonais Alex Ollé, pape de la compagnie La Fura dels Baus, et reprise en 2018, a souffert d’une annulation en 2020 pour cause de pandémie. Cette nouvelle reprise est un événement. Ollé choisit de transposer l’intrigue dans un climat incandescent et crépusculaire où les échos de la Grande guerre s’impriment dans les uniformes vert- de-gris d’une soldatesque casquée à l’allemande, tandis que s’enfonce et surgit du plateau un appareillage de monolithes de pierres – tout à la fois tombales et castrales – savamment douchés d’ombres et de lumières, dans un chromatisme raffiné. L’ineffable beauté plastique de ces perspectives minérales, redoublées en profondeur par un effet réfléchissant, l’intelligence des costumes, tout à la fois évocateurs, réalistes et désancrés d’une histoire trop clairement littérale, trouvent leur contrepoint dans une distribution de très haute volée : à commencer par Anna Pirozzi. 

Sébastien Mathé / Opéra national de Paris

En décembre dernier, à l’Opéra-Bastille déjà, la soprano napolitaine avait remplacé au pied levé Anna Netrebko, souffrante, dans La Force du destin.  Anna Pirozzi triomphe décidément dans l’emploi de cette autre « Leonora » : articulation parfaite, timbre voluptueux et habité. Dans le rôle de Manrico, le ténor azerbaïdjanais Yusif Eyvasof (mari d’Anna Netrebko au civil) fait véritablement, et à raison, chavirer le public. La mezzo roumaine Judit Kutasi, pour sa première prestation à l’Opéra de Paris, campe une Azucena vocalement fabuleuse. Le baryton canadien Etienne Dupuis incarne quant à lui un Conte de Luna rageur, d’une exceptionnelle densité. Au pupitre, Carlo Rizzi, qu’on avait vu diriger avec une grâce infinie en avril dernier Cendrillon, de Massenet, et sous la baguette duquel, à présent, les volutes verdiennes prennent une amplitude, une rondeur, une délicatesse remarquables. 

La première s’est achevée dans la liesse, sous un tonnerre d’applaudissements et de bravos. Mérités plus que jamais. De toute évidence, Il Trovatore est LE spectacle lyrique à ne pas manquer, cet hiver, à Paris.        

Il Trovatore/ Le Trouvère. Opéra en quatre parties de Giuseppe Verdi (1853). Direction Carlo Rizzi. Mise en scène Alex Ollé (La Furia dels Baus).  Orchestre et chœurs de l’Opéra national de Paris. Avec Anna Pirozzi, Quin Kelsey, Judit Kutasi, Yusif Eyvazov… Opéra-Bastille, les  24, 27 janvier, 2, 8, 11, 14, 17 février à 19h30 ; le 5 février à 14h30. Durée : 2h55

Joseph de Maistre et la prévision du malaise moderne

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Joseph de Maistre (1753-1821), peint par Karl Vogel von Vogelstein. Image: Wikimedia Commons

Dans les couloirs oubliés de la crypte de ceux qu’on ne lit plus, Joseph de Maistre (1753-1821) occupe un prestigieux tombeau. Si la plupart des désenchantés que nous sommes n’ont plus les yeux pour lire les vitupérations de l’auteur savoyard, anti-républicain monarchiste et théocratique, il n’en demeure pas moins que celui-ci a apposé un large sceau à la pensée d’un XIXe siècle en pleine reconstruction intellectuelle, au crépuscule de l’ancienne société.


Ses Considérations sur la France, rédigées en 1797, ne laissent pas de montrer que Maistre fut un visionnaire des prévisibles béances de la modernité, et un fieffé écorcheur, un infatigable bourreau de l’esprit d’un XVIIIe siècle pédantesquement qualifié de lumineux. Comme le soulignaient Emil Cioran ou Roland Barthes, sa lecture peut être motivée par un plaisir dilettante plutôt que par une quelconque adhésion, tant ses énoncés peuvent heurter la craintive sensibilité d’une époque qui oublie de penser, tout comme par la curiosité intellectuelle de découvrir celui qui fut, notamment, le maître à penser de Charles Baudelaire.

Critique anthropo-théologique de l’idéal émancipateur des Lumières

Pour lui et nombre d’antimodernes après lui, les individus sont surdéterminés par le péché originel, et un mal inhérent transcende une société inguérissable, que tentent de canaliser l’ordre politique et la religion. Sans la civilisation, qui n’est rien d’autre que le dressage des natures, l’homme n’est pas le «bon sauvage» que Rousseau se plaît à imaginer dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes. Il est au contraire une créature inféodée par ses appétits, sa volonté de puissance et de conquête. Bien loin des fantasmagories que la littérature de son époque répand, Maistre voit en général dans l’œuvre de Rousseau et de Voltaire les conditions théoriques de la Terreur, que la Révolution ne manquera pas d’incarner dans la brutalité de l’acculturation républicaine.

A lire aussi, du même auteur: “Qu’est-ce qu’une Nation”, d’Ernest Renan, autopsie d’un discours mal compris

Sans se limiter à une critique superficielle des prétendus errements de la politique révolutionnaire, ainsi que le font les historiens qui s’acharnent à l’excuser, Maistre soutient que le XVIIIe siècle est en soi une errance, et que ses idées abritent « un esprit d’insurrection », que ne cesseront pas d’alimenter l’effritement du lien social, l’abolition des corporations, des privilèges et des lois fondamentales du Royaume. Penseur de la violence, il écrit : « l’histoire prouve malheureusement que la guerre est l’état habituel du genre humain », et cet état de fait, qu’il déplore, trouve sa source dans la nature peccamineuse de l’Homme, n’en déplaise aux promoteurs de la raison individuelle, qui est pour lui une plaisante coquecigrue.

Dénonciation des chimères du droit moderne et du constitutionnalisme

Face à un ordre socio-institutionnel façonné par la traversée des âges et le consentement coutumier des gouvernés, ce que Maistre dénonce comme étant une « manie constitutionnelle » – c’est à dire la doctrine selon laquelle la constitution d’un peuple peut être écrite et fixée dans un texte – n’apportera que discorde et instabilité. L’histoire lui donne raison, la France ayant connu pas moins d’une douzaine d’ordonnancements constitutionnels entre la Constitution du 3 septembre 1791 et le passage à la Troisième République le 4 septembre 1870, ce à quoi l’on peut pourtant répondre que le Moyen-Age et la centralisation du pouvoir royal ne sont pas avares en guerres civiles et en bouleversements politiques. Il note dans son Essai sur le principe générateur des constitutions politiques et des autres institutions humaines (1814) que « plus on écrit, plus l’institution est faible », avant d’asséner plus loin que « tout ce qui est écrit n’est rien ». En d’autres termes, tout ce que la Révolution a contribué à détricoter, elle a cherché à le rétablir par l’appui de chétifs succédanés, que sont les lois, toujours plus nombreuses, et les constitutions, toujours moins authentiques.

Sur le temps long, Maistre nous amène à observer que la modernité allait inexorablement faire péricliter les bases de la société, et que l’individualisme, dans ces infâmes mécaniques, allait broyer le ciment social, comme le désenchantement du monde trouverait son incarnation institutionnelle dans la laïcité. Tous les reniements que le monde moderne a infligés à la vieille société, Maistre en apercevait les prodromes dans les écrits licencieux de son siècle, qu’au demeurant il connaissait parfaitement, et dont il adoptait souvent les méthodes pour mieux en révéler leurs extravagances. Ces signes annonciateurs ont quitté la sphère des livres, par le coup d’État parlementaire qui eut lieu le 17 juin 1789, lorsque le Tiers-Etat s’est déclaré motu proprio « Assemblée nationale ». Cette étape charnière, ce point axial de l’histoire de France, était pour Maistre un acte d’une haute gravité. « Un des plus grands crimes qu’on puisse commettre, c’est sans doute l’attentat contre la souveraineté, nul n’ayant des suites plus terribles » déclare-t-il à l’égard des attaques perpétrées contre le pouvoir royal. Les suites meurtrières de la République et de l’Empire sont pour lui causées par ces crimes, et il retient que « toute nation a le gouvernement qu’elle mérite », et non pas celui qu’elle prétend s’assigner.

Le dédain qu’appliquaient les révolutionnaires à l’égard de la chrétienté était pour lui impardonnable, et il résumait sa position en formulant que « le principe religieux préside à toutes les créations politiques, tout disparaît dès qu’il se retire ». Cependant, le reproche principal que l’on pourrait objecter à cette assertion est que Maistre se contente, ici comme ailleurs, d’une réfutation des thèses modernes qu’il raille en les qualifiant d’illusions, en se fondant lui-même presque exclusivement sur le registre religieux, circonstance qui ne manquera pas d’embarrasser le sceptique, aussi critique soit-il des idées révolutionnaires…

Une lecture providentialiste de la Révolution

L’incontournable Sainte-Beuve, à l’occasion d’une étude qu’il rédigeait à propos des écrits maistriens en 1851, présente les Considérations sur la France comme un « ouvrage étonnant », soulignant ses « saillies perpétuelles ». Joseph de Maistre assimile la Révolution française, l’écroulement du Royaume, et le sang versé à flots à une œuvre de la Providence. La sanction terrifiante d’une main supernelle détruisant tout pour régénérer, et promettre le redressement d’un tissu social décadent et d’une aristocratie corrompue par sa frivolité immodérée. « Si la Providence efface, c’est sans doute pour écrire » résume-t-il.

A lire ensuite, Jean-Paul Brighelli: En ce 21 janvier…

La Révolution, par l’effet de laquelle tout s’envole, où les pierres amoncelées des édifices en ruine brillent du sang des victimes, est pour lui une manifestation de la divinité, ayant pour finalité le rétablissement de la monarchie et la reviviscence de la piété et des institutions. En confrontant la France à l’anarchie, en la livrant à la guerre civile et au spectacle de toutes les obscénités, celle-ci redeviendra fidèle à la royauté, éprise d’un amour augmenté par la privation punitive dont elle a été affligée. Pour l’auteur, s’inscrivant au moins sur ce point dans l’héritage de l’Antiquité, il y a un cosmos, un « ordre commun » qui réglerait le monde naturel, moral et politique, souffrant épisodiquement des « exceptions ». La Révolution ne serait qu’une soustraction ponctuelle à cet ordre commun. Aussi pour l’auteur, il ne fait point de doute qu’une Restauration surviendra. Elle allait advenir durant l’été 1814, 17 ans après l’écriture de ces Considérations, date que l’auteur qualifia de « grande explosion », dans la mesure où dès cet instant il passa pour un penseur prophétique et admiré.

Durant cet intervalle, Maistre mena une vie singulière. Il quitta la noblesse de robe et la magistrature pour préférer le loisir des lettres, et préféra se consacrer à l’étude des textes classiques, sans oublier bien sûr les égéries des Lumières. Alors ambassadeur depuis 1802 du Royaume de Sardaigne à Saint-Pétersbourg, Maistre a vécu 11 ans séparé de sa famille, sans que lui fût accordé le droit de les recevoir. En renfort d’une œuvre purement intellectuelle frappante de causticité, Maistre nous a légué une correspondance mouchetée de mélancolie. Ces échanges épistolaires sont pour lui l’occasion de confier qu’il vit le plus souvent retranché dans son cabinet de lecture, et que ses rédactions sont quelquefois interrompues par l’irrésistible écoulement des larmes que lui causent la tournure de l’histoire, et notamment l’épopée de Napoléon, qu’il qualifiait comme nombre de royalistes « d’usurpateur ». Dans le premier entretien de ses Soirées de Saint-Pétersbourg (1821), il écrit : « je n’ai plus de droit à ce qu’on appelle vulgairement bonheur ».

En somme, qui entreprend de retracer la genèse du malaise moderne voire des intarissables folies que nous offre l’actualité, ne peut s’abstraire de l’œuvre maistrienne qui, aussi dissonante qu’elle soit pour nos oreilles, a influencé la pensée d’êtres aussi divers que Lamennais, Taine, Comte, Renan ou encore Proudhon. Sa verve étincelante, tout comme ses écrits marqués à l’encre de l’amertume, font de lui un penseur à part, refusant les systèmes, et foudroyant les idées reçues de son époque, celle pourtant qui s’était jurée de les combattre toutes. Dressé contre un siècle qui allait enfouir le vieux monde dans la suie de l’aliénation industrielle et le néant du matérialisme, Joseph de Maistre restera, selon la formule de Léon Bloy, celui à qui revient le triste honneur d’avoir « prononcé l’oraison funèbre de l’Europe civilisée ».

Retour de Sarajevo

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Le président de la république serbe de Bosnie Milorad Dodik prononce un discours à Sarajevo, à l'occasion de la fête nationale, 9 janvier 2023 © Armin Durgut/AP/SIPA

À l’invitation du président de la République serbe de Bosnie, Milorad Dodik, nous nous sommes rendus les 8 et 9 janvier derniers, au lendemain de la célébration de Noël orthodoxe, aux cérémonies de la fête nationale de cette entité serbe de Bosnie-Herzégovine, fondée il y a 31 ans (le 9 janvier 1992), et placée depuis les Accords de Dayton sous la tutelle de l’Union Européenne.


Les Accords de Dayton, conduits par le département d’État américain et l’OTAN, visent depuis le 21 novembre 1995 à diriger la Bosnie-Herzégovine sur la voie de son entière intégration dans les institutions occidentales.  

Nos expériences initiales de ce pays ont en commun d’être celles de deux officiers de l’armée française, engagés, pour l’un, Patrick Barriot, sous le drapeau de l’ONU comme casque bleu en Krajina dès 1994, en tant que médecin anesthésiste-réanimateur de l’antenne chirurgicale du bataillon français, pour l’autre, Jacques Hogard, en tant que chef du groupement des forces spéciales déployé sous pavillon de l’OTAN en Macédoine puis au Kosovo en 1999.

Deux expériences à l’évidence très différentes à beaucoup d’égards, mais qui, toutes deux, ont marqué nos vies, nous conduisant à en modifier le cours radicalement, en nous amenant à quelques années d’écart à quitter cette armée française que nous aimions et considérons toujours comme notre famille, et à rejoindre la vie civile.

Nous en avons tiré chacun un maître-ouvrage : On assassine un peuple, les Serbes de Krajina en 1995 pour Patrick Barriot, L’Europe est morte à Pristina, guerre au Kosovo – printemps, été 1999 pour Jacques Hogard, en 2014. Ouvrages dans lesquels nous avons mis toute notre âme, tout notre cœur pour dire, pour raconter aux Français qui voudraient bien nous lire, ce que nous avions vécu  chacun sur le terrain, dans des circonstances tragiques qui nous ont marqués pour le restant de nos jours. 

A l’époque des faits, nous ne nous connaissions pas. Ce n’est que des années plus tard, en 2003, que nous ferons connaissance et qu’en dépit de leurs différences, les analogies entre nos expériences vécues nous seront alors évidentes et que nous deviendrons des amis très proches. Au point naturellement de poursuivre ensemble depuis lors notre quête de vérité sur la dislocation de la Yougoslavie et le cortège de drames sans fins qui l’ont accompagnée. 

Nous avions vécu en direct en effet, chacun dans une région différente, la diabolisation du peuple serbe, son ostracisation par la « communauté internationale » et la volonté, notamment de l’OTAN et de l’UE (« les deux faces d’une même pièce », pour reprendre l’expression sans ambiguïté de l’actuel secrétaire général de l’OTAN, le Norvégien Jens Stoltenberg) de l’accabler, de l’affaiblir, de le fractionner en plusieurs entités à la faveur du démantèlement de la Yougoslavie, cette République fédérale d’obédience communiste ayant succédé en 1945 au Royaume de Yougoslavie, initialement dénommé « Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes ». 

Depuis lors, outre les ouvrages cités, et quelques autres, articles, conférences, nous avions tenu à manifester notre volonté de contribuer au rétablissement de la vérité, au nom de la justice qui lui est dû et du maintien, à notre modeste niveau, de cette très ancienne amitié franco-serbe qui remonte au Moyen-Âge, à la princesse Hélène d’Anjou, épouse du Roi Uros, canonisée par l’église orthodoxe, à la bataille de Kosovo Poljé (1389) et à Notre-Dame-de-Paris dont les cloches annoncèrent successivement la victoire de la chevalerie serbe et chrétienne sur l’envahisseur turc, puis hélas sa défaite, et puis bien sûr, plus près de nous, lors des deux guerres mondiales où nous combattirent côte à côte, fraternellement, l’ennemi allemand. 

Il nous était en effet apparu que la fidélité à cette alliance répondait aux intérêts véritables de la France, mais aussi, qu’au-delà de cette alliance, il existait un véritable devoir d’honneur et de fidélité à l’amitié franco-serbe, scellée par le sang versé en commun au cours de la Grande Guerre. Une alliance dure ce qu’elle dure. En fonction des seuls intérêts de ceux qui l’ont établie. Une amitié, elle, est scellée pour toujours.

C’est dans cet esprit que nous avons répondu à l’invitation les 8 et 9 janvier du président de la « Republika Srpska ».  

Au moment où les tensions internationales dues au conflit en Ukraine occupent tous les esprits, mais où on parle aussi beaucoup des fortes tensions entre la Serbie et le pouvoir de fait mis en place par l’OTAN et l’UE dans sa province du Kosovo, en violation de la Résolution 1244 de l’ONU, nous voulions saisir l’opportunité de cette invitation pour venir assurer les Serbes de notre solidarité dans cette partie de l’ex-Yougoslavie marquée par tant d’épreuves. L’accueil chaleureux qui nous a été réservé a connu un point d’orgue par la remise le dimanche 9 janvier de la légion d’honneur nationale des mains du président Dodik devant une assemblée nombreuse représentant toutes les composantes sociales et professionnelles de la Republika Srpska.

Auparavant, nous avions assisté tôt dans la matinée, dans la cathédrale de Banja Luka, à une magnifique cérémonie dominicale, de celles qui, par la beauté de la liturgie et le sens du sacré qui s’en dégage, élèvent l’âme et transcendent la nature humaine.

L’après-midi, un meeting impressionnant réunissait quelques milliers de personnes au « Sports Center Borik » de Banja Luka, alternant discours très politiques, notamment du président Dodik et du nouveau président de l’Assemblée nationale serbe, mais aussi morceaux de musiques, poèmes et films de rétrospective historique, relatant la douloureuse épopée des Serbes au cours de l’histoire.

Tout comme le matin, au cours de la cérémonie de remise des décorations, nous avons été frappés par le fait que le drapeau de la Republika Srpska et son hymne, étaient systématiquement associés au drapeau et à l’hymne de la République de Serbie, envoyant ainsi un message très clair à tous. De fait, lorsque nous le verrons au cours d’un entretien le lendemain à Sarajevo, le président Dodik ne nous cachera pas que 96% des Serbes de Bosnie-Herzégovine vivant désormais pour leur sécurité sur le territoire de la Republika Srpska, ils sont fondés légitimement à choisir leur avenir politique, et à rejoindre la Serbie si telle est leur volonté. Le principe d’autodétermination des peuples, en somme, opposé à celui des frontières d’Etats artificiels issus d’une époque révolue.

A Sarajevo, nous avons été frappés par la renaissance à Sarajevo-Est d’un quartier serbe moderne. C’est là, non loin de l’aéroport international, que s’est déroulée la parade, à la fois populaire et militaire, de la Fête nationale. Une foule très nombreuse y assistait, arborant drapeaux de la Republika Srpska et drapeaux de la République de Serbie. Plus qu’une « démonstration de force », il s’agissait à l’évidence d’une volonté farouche d’affirmer une détermination totale : celle d’assurer la paix, la liberté et la sécurité aux générations à venir, dans le refus de l’abandon des valeurs et des traditions.

Cette fête nationale, dont la célébration était contestée à la fois par la Cour suprême de Bosnie-Herégovine, la Fédération croato-musulmane et le haut-commissaire allemand nommé par l’Union Européenne (mais non reconnu par l’ONU), a pourtant un sens profond pour les Serbes de Bosnie-Herzégovine, et pour la nation serbe toute entière. Elle commémore en effet sept siècles de célébration de Saint Etienne, saint Patron des « Serbes de la Bosnie, du Littoral, des pays de l’Ouest et du Sud, du bassin de la Drina et d’autres », selon les termes de la Charte donnée aux habitants de Dubrovnik en 1362 par le roi Etienne Trvtko 1er Kotromanić.

Dans la louange qu’il fait à Saint Etienne, prononcée dans l’esprit de la culture judéo-chrétienne qui sous-tend la civilisation européenne, le souverain de la Bosnie médiévale professe à la fois des valeurs civilisationnelles, mais également les valeurs héritées par la société et l’Etat qu’il dirige. Cette identité religieuse et culturelle qui existait sur les terres serbes subit au quinzième siècle l’agression des troupes ottomanes puis l’occupation ottomane pendant quatre siècles.

C’est alors que, selon le grand poète et philosophe monténégrin Petar II Petrović-Njegos, « les lâches et les cupides se convertirent à l’islam ». Néanmoins, nombreux furent ceux qui, au prix de lourds sacrifices et de grandes souffrances, restèrent fidèles à leur foi chrétienne. Plus tard, libérés entre temps du joug ottoman, les Serbes se retrouvèrent confrontés au cours du XXème siècle, à de véritables tentatives d’anéantissement de leur identité culturelle et religieuse. Il faut à cet égard relire La crevasse, bouleversant ouvrage de Vladimir Volkoff.

Un intellectuel serbe, Dusan Pavlović, cite cette phrase du général allemand Löhr qui au cours de son procès en 1947 explique ainsi la raison pour laquelle la Bibliothèque nationale de Serbie a été bombardée : « parce qu’elle conservait l’ADN culturel et multiséculaire de ce peuple ». Il rappelle également les atrocités génocidaires de l’Etat Indépendant de Croatie durant la Seconde Guerre mondiale, visant à éliminer à jamais le peuple serbe de Bosnie avec son Eglise orthodoxe et sa culture.

Au sein de la Yougoslavie communiste, les Serbes furent à nouveau confrontés au déni de leur identité culturelle et religieuse. Le président Tito joua la carte systématique du démembrement de la nation serbe. Puis avec l’éclatement de la Yougoslavie de Tito, les fantômes du passé ont réinvesti la scène. Au début des années 90, les génocidaires oustachis ont été glorifiés et leurs emblèmes exhibés en Croatie. Et à la faveur du soutien américain aux Bosniaques, ce sont les unités de musulmans bosniaques ayant participé au génocide perpétré par les Oustachis, notamment la division SS Handschar, qui ont enflammé les mémoires. S’ensuivit une guerre atroce qui prit fin avec les Accords de Dayton. La « Republika Srpska », autrement dit la République serbe de Bosnie, sera alors créée, avec pour vocation première de regrouper et d’assurer la sécurité des Serbes de Bosnie.

Pour reprendre les termes de Dusan Pavlović, déjà cité, « en créant la République Serbe, nous avons défendu notre civilisation et son système de valeurs en le payant de nos têtes coupées, plusieurs décennies avant que le reste de l’Europe ne soit confronté au même problème. Nous poursuivons notre marche historique en portant le flambeau de nos ancêtres, en préservant notre identité culturelle, et en poursuivant son édification, et nous témoignons que le mal et la destruction n’ont pas vaincu, mais que l’affirmation de la vie et les valeurs universelles ont survécu et qu’elles perdureront ».

Quittant Banja Luka pour rejoindre Zagreb et rentrer en France après ces trois journées intenses en République serbe de Bosnie, nous avons fait un détour par Jasenovać, ce camp de la mort, situé sur les rives de la Save, « l’Auschwitz des Balkans » où furent massacrés dans d’atroces conditions par le régime oustachi croate des centaines de milliers de Serbes, de Juifs et de Roms. Un film remarquable vient de sortir récemment, « Dara de Jasenovać ».


Il faut absolument aller le voir ! D’abord parce que ce film magnifique nous a fait franchir une étape supérieure qui est celle au bout du compte, de l’humanité victorieuse ! « Dara de Jasenovac » est  un film dur, certes, mais juste, sobre, qui dénonce la barbarie de l’homme soi-disant civilisé, que l’idéologie a définitivement perverti, mais qui nous laisse aussi une extraordinaire leçon d’espérance, incarnée par le visage grave de cette toute jeune fille serbe, qui sauve son petit frère envers et contre tout. Mais il faut également aller le voir car ce film est une fresque de ce qui constitue une part essentielle de l’histoire moderne des Balkans. Il permet de mieux comprendre hélas comme le prouvent des évènements plus récents, que l’histoire des hommes n’en finit pas de se répéter et que celle-ci ne supporte pas le manichéisme.

C’est donc pour remplir un double devoir de justice et de fidélité, fidélité à l’Europe chrétienne des nations, et fidélité à l’amitié séculaire franco-serbe, définitivement scellée par le sang versé dans les combats contre l’ennemi commun lors de la Grande Guerre, que nous avons entrepris de venir souhaiter une « bonne et belle fête de Saint Etienne » aux Serbes de Bosnie-Herzégovine.

L'Europe est morte à Pristina

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La crevasse

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Patrick Barriot est médecin anesthésiste-réanimateur, ex-médecin en chef de l’armée de terre où il a servi durant 21 ans (1973-1995), dont une grande partie à la Brigade de Sapeurs-Pompiers de Paris (BSPP), puis au 6ème Régiment Parachutiste d’Infanterie de Marine (RPIMa) et en Antenne Chirurgicale Avancée (ACA) en ex-Yougoslavie. Il a terminé sa carrière en tant que médecin chef des Unités d’Intervention de la Sécurité Civile (UISC). Il a écrit deux livres sur l’ex-Yougoslavie : « On assassine un peuple – Les Serbes de Krajina » et « Le Procès Milošević ou l’inculpation du Peuple serbe ».

Jacques Hogard est ex colonel de l’armée de terre où il a servi durant 26 ans (1974-2000), dont une grande partie à la Légion Etrangère (notamment comme commandant de compagnie au 2ème REP, puis commandant du Groupement de Légion Etrangère au Rwanda (opération Turquoise, 1994) ; il termine sa carrière au Commandement des Opérations Spéciales et commande le Groupement Interarmées des Forces Spéciales au Kosovo (1999) avant de quitter l’armée. Il a écrit deux livres : sur son expérience au Rwanda, « les larmes de l’Honneur, 60 jours dans la tourmente du Rwanda, été 1994 », et sur son expérience au Kosovo « L’Europe est morte à Pristina, guerre au Kosovo, printemps-été 1999 ».

«La preuve que l’automobile reste identitaire, c’est le succès de la Tesla, une escroquerie de génie»

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Jacques Séguéla © Jacques BENAROCH/SIPA 00883403_000017

Pour le publicitaire à l’origine des mythiques campagnes Citroën depuis un demi-siècle, la voiture est un membre de la famille et une éternelle histoire d’amour. À l’occasion du dossier de Causeur de janvier, « Arrêtez d’emmerder les automobilistes », il s’entretient avec la patronne.


Causeur. Votre vie d’homme et de publicitaire épouse largement l’histoire de la voiture.

Jacques Séguéla. J’ai fait deux grands mariages, à la vie à la mort : avec mon épouse Sophie et avec Citroën.

Jacques Séguéla à 20 ans, lors de son tour du monde en 2CV. D.R

Ça commence lorsqu’à 20 ans, en 1954, vous partez faire le tour du monde en 2 CV avec votre ami Jean-Claude.

J’ai beaucoup de reconnaissance pour mes parents qui ont pris sur eux pour laisser partir leur fils unique. Il faut dire que mon père, radiologue, était aussi un bourlingueur. C’est lui qui m’a offert une « deuche », ce mythe libertaire sur quatre roues. J’ai décidé de suivre son conseil d’aller « frotter ma cervelle à celle des autres peuples ». Ça a duré deux ans, nous avons traversé huit déserts. Quand on arrivait dans une ville, on n’allait pas voir les musées, on cherchait du boulot pour continuer. Aujourd’hui, on aurait un hélico au-dessus de nous, des GPS, des téléphones. À l’époque, on avait une boussole. On n’aurait jamais pu faire ça avec une autre voiture, à notre première panne on serait restés bloqués. Une 2 CV, on pouvait la soulever, la tirer, la pousser. Le livre qu’on a écrit, sur les instances de Citroën, a été un best-seller. Ma vie a été transformée par la 2 CV.

Dans votre livre, vous racontez de délicieuses péripéties, comme « l’anti tape-cul », une pub pour l’Ami refusée, ou le crash test avec Claudia Schiffer. Mais arrêtons-nous sur le blasphème Picasso.

En 1981, le patron de Citroën me parle d’un modèle qu’il va lancer, qui, me dit-il, n’a rien de spécial. Et il me lâche un nom à dormir debout. J’avais quarante-huit heures pour en proposer un nouveau, car il était gravé sur les moteurs. Par chance, je déjeunais avec le petit-fils Picasso et je suis parvenu à le convaincre qu’on ferait un tabac avec son nom. J’achète une pleine page dans Le Figaro, on voyait le peintre avec sa marinière et un petit garçon qui disait, de son écriture enfantine : « Dis maman, pourquoi le monsieur, il s’appelle comme une voiture ? » Scandale, engueulade, retrait de la pub. N’empêche, on a fait un tabac et la voiture a duré dix ans. Si j’avais appelé Picasso une machine à laver, j’aurais été en taule !

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Pourquoi était-ce possible avec une voiture ?

Parce que c’est le seul objet de consommation qui possède une âme ! C’est un membre de la famille qui vient juste après le chien. En vacances, j’aime laver ma voiture moi-même, vous m’imaginez laver le téléviseur ? Malgré toutes les attaques dont elle est l’objet, la voiture reste un objet de désir, l’achat le plus important après la maison, même si le crédit a tout changé heureusement. D’ailleurs, avec les montres, elle est l’objet le plus collectionné. La preuve que l’automobile reste identitaire, c’est le succès de la Tesla, une escroquerie de génie : le design est sublime, mais à l’intérieur, c’est du bas de gamme. Seulement, il y a cet écran géant qui ne sert pas à grand-chose mais qui fait la différence. Et alors qu’elle vaut deux fois son prix, et qu’il n’y a aucune pub, c’est un énorme succès. Aujourd’hui, c’est un marché très malmené par les décisions politiques, parce qu’on lui fait porter tous les maux de la planète, à cette pauvre auto qui n’y est pas pour grand-chose. Mais qu’on le veuille ou non, la voiture, c’est la liberté et ça reste une histoire d’amour.

90 ans d’amour, de Jacques Séguéla, éd. Plon, 272 p., 2022

90 ans d'Amour

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Martinique: le drapeau de la discorde

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Le président du conseil exécutif de Martinique Serge Letchimy et le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin sur l'île, le 1 octobre 2022 © GILLES MOREL/SIMAX/SIPA

Le projet de changer le drapeau de l’île est sur le point d’aboutir, après de nombreuses polémiques. Découvrez le drapeau qui devrait être retenu…


Appelés récemment à participer à une consultation populaire organisée par la Collectivité territoriale de la Martinique (CTM), une majorité d’habitants ont voté pour un changement du drapeau actuel jugé trop colonial aux yeux de certaines associations. Une affaire qui divise profondément ce département français d’Outre-mer et dans laquelle était directement intervenu le président Emmanuel Macron…

L’idée était pourtant bonne au départ. Avant qu’elle ne tourne finalement au vinaigre. En 2018, la Collectivité Territoriale de Martinique (CTM) fait part de sa décision d’organiser une consultation populaire afin qu’un nouveau drapeau soit adopté pour que l’île puisse se faire identifier lors de certaines compétitions sportives ou culturelles.

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Très rapidement, cette proposition a tourné à la polémique. Plusieurs élus ont protesté contre cette volonté de la CTM d’abolir le drapeau officiel à la croix-blanche et bleue, orné de quatre serpents fer de lance, qui sert de symbole à cette île des Caraïbes depuis le XVIIe siècle. « Poser la question du drapeau revient à poser la question de la souveraineté. L’hymne et le drapeau sont des attributs d’une nation. Si l’on veut qu’il y ait une nation martiniquaise, qu’on le dise franchement » avait alors déclaré Fred-Michel Tirault, maire de la ville de Saint-Esprit. Dans la foulée, diverses associations s’étaient engouffrées dans l’affaire pour dénoncer ce drapeau, témoin du passé esclavagiste de la France en Martinique (il était notamment arboré sur les navires négriers), imaginé par Louis XIV lui-même. Face aux débats houleux menaçant de dégénérer en affrontements, la CTM avait été contrainte de mettre en suspens son projet.

Cédant aux demandes du Mouvement international des réparations et du Conseil représentatif des associations noires (Cran) de France, qui avait déposé plainte contre la présence de ce symbole « raciste » au sein de la République, dans un souci d’apaisement, le président Emmanuel Macron avait consenti à faire retirer l’écusson martiniquais controversé des uniformes des gendarmes représentant l’État dans ce département d’Outre-mer. Pour les mouvements indépendantistes, seul le drapeau tricolore rouge (la vie et à la liberté) – vert (nature) – noir (« qui rend hommage à tous ceux qui ont été bafoués») doit être arboré en Martinique. Inventé par Victor Lessort, un militant de l’Organisation de la jeunesse anticolonialiste de la Martinique (OJAM), il a fait son apparition en 1962 et est régulièrement mis en avant lors de manifestations anti-gouvernementales ou lors de grèves. Quand il n’est pas hissé en guise de provocations sur le fronton des mairies (comme en 2019, à Fort de France) ! Le choix de ses couleurs est loin d’être anodin. Selon les indépendantistes, le drapeau trouverait son origine première dans les révoltes esclavagistes fomentées par les « neg’ marrons » contre les planteurs blancs Békés et reste une référence aux thèses panafricaines. Chantre de la négritude (un mouvement littéraire), le poète anticolonialiste Aimée Césaire avait eu droit à ce drapeau sur son cercueil en 2008, agité sans complexe par le Parti progressiste martiniquais (PPM) qu’il a fondé.

Le 28 juillet 2022, la CTM a ressorti son projet (l’année précédente, une tentative similaire avait été annulée par la justice administrative) et a appelé les Martiniquais à se prononcer sur le sujet et sur un nouvel hymne officiel. Exit l’actuel drapeau « colonialiste », plusieurs dérivés du fameux tricolore rouge-vert-noir ont été présentés aux habitants de l’île. Mais, encore une fois, les polémiques ont ressurgi. Notamment lorsqu’on a découvert que le vote virtuel permettait toutes les fraudes possibles. La plateforme choisie pour recueillir les votes a été vite suspendue, à peine 24 heures après sa mise en ligne, le 2 janvier 2023, afin d’être mieux sécurisée. 27 000 personnes ont participé au scrutin participatif (sur une population recensée de 360 000 personnes) et 73% d’entre-deux ont choisi le fameux drapeau indépendantiste auquel on a rajouté une silhouette de colibri noir. Mais la contestation continue. Selon les détracteurs, la créatrice du nouveau drapeau, Anaïs Delwaulle, aurait plagié un logo que l’on peut voir sur la banque d’images en ligne Shutterstock ! Cette accusation est fermement démentie par l’intéressée, qui s’en est longuement expliqué dans un droit de réponse publié dans la presse locale.

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Peu commenté par les médias de l’hexagone, ce changement est pourtant loin d’être anodin et soulève des questions. Il intervient alors que certains sur l’île songent à revoir les relations avec la métropole et à obtenir plus d’autonomie (à l’instar de la Nouvelle-Calédonie), à défaut l’indépendance totale. Une idée que réfute néanmoins Serge Letchimy, président du Conseil exécutif de Martinique qui explique à qui veut l’entendre que la Martinique ne souhaite « pas sortir de la République mais qu’on lui permette d’y vivre dignement ». Un combat idéologique ne fait que commencer, dans une île où l’économie est encore aux mains de la minorité blanche de Martinique. Des « Békés » qui restent encore parfois considérés comme des colons métropolitains par les associations indépendantistes proches du mouvement Black Lives Matter (BLM)…

Le drapeau retenu D.R.