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«En Iran, le régime entame un massacre en silence et à huis clos!»

Propos recueillis par Martin Pimentel

«En Iran, le régime entame un massacre en silence et à huis clos!»
Des policiers répriment des manifestants à Téhéran, 19 septembre 2022 © AFP

Du Kurdistan à Téhéran, des manifestations ont éclaté en Iran, suite à la mort en détention d’une étudiante arrêtée par la police des mœurs la semaine dernière. La répression est sévère, et de nombreux manifestants ont déjà été tués. Massoumeh Raouf, Iranienne en exil, ancienne journaliste et ex-prisonnière politique du régime des mollahs, analyse la situation et veut croire que le régime est aux abois.


Causeur. Que sait-on exactement des circonstances de la mort de la jeune Mahsa Amini, survenue vendredi dernier ? Qu’est-ce que la police lui reprochait ?

Mahsa Amini, une jeune fille de 22 ans originaire de Saqqez, dans la province du Kurdistan, s’était rendue à Téhéran avec son frère, et elle a été arrêtée par une patrouille du vice le mardi 13 septembre, alors qu’elle sortait de la station de métro Haqqani. La police de mœurs des Mollahs lui reprochait d’être mal voilée. Malgré les efforts de son frère pour empêcher l’arrestation, la malheureuse a été emmenée au service répressif connu sous le nom de « sécurité des mœurs ».  Au site Internet IranWire, son frère a déclaré qu’alors qu’il l’attendait à l’extérieur du commissariat, il a vu une ambulance en sortir et l’emmener à l’hôpital. Il dit avoir été alors informé qu’elle avait fait une attaque cardiaque et cérébrale et qu’elle était dans le coma. « Il ne s’est déroulé que deux heures entre son arrestation et son transfert à l’hôpital, a-t-il déclaré, annonçant son intention de porter plainte. Je n’ai rien à perdre. Je ne laisserai pas les choses ainsi sans protester». Cette nouvelle s’est rapidement propagée sur les réseaux sociaux. La photo de Mahsa Amini dans l’unité de soins intensifs de l’hôpital est devenue virale et a provoqué une vague de colère et de protestation et solidarité avec sa famille. Si bien qu’un groupe de jeunes de Téhéran s’est rapidement rassemblé devant l’hôpital. Le régime a alors tenté d’éviter la vague de protestations en reportant l’annonce officielle de la mort de Mahsa. Le vendredi 16 septembre, les autorités ont finalement annoncé la nouvelle, elle serait selon elles morte d’une crise cardiaque pendant le cours d’éducation dans les locaux de la police morale. Sa famille a rejeté cette affirmation, affirmant que Mahsa était en parfaite santé.


La version de la famille est-elle crédible ?

Des femmes qui avaient également été arrêtées et qui se trouvaient dans la même camionnette que Mahsa Amini ont déclaré qu’elle avait été battue dans la voiture ! Lorsqu’elles sont arrivées au centre de détention de Vozara, Mahsa Amini était donc déjà en mauvais état mais elle était encore consciente. Les agents du centre de détention ont cependant ignoré son état. Quand elle s’est effondrée, elle a été transférée à l’hôpital de Kasra. Les médecins et le personnel de l’hôpital de Kasra ont déclaré que Mahsa Amini ne présentait plus aucun signe de vie et était en état de mort cérébrale à son arrivée à l’hôpital. De plus, les images du scanner divulguées par l’hôpital montrent que Mahsa Amini a été frappée à la tête et a souffert d’une hémorragie cérébrale. Ces documents réfutent l’affirmation absurde du régime !

La révolte actuelle est l’expression d’un ras-le-bol total face à l’oppression, d’un haut-le-cœur trop longtemps contenu. Elle surgit brusquement, comme une éruption volcanique, par effraction et sans se soucier des codes

Suite à ce meurtre, et suite aux protestations des Téhéranais contre ce crime, les forces de sécurité voulaient enterrer le corps de Mahsa, de nuit, dans sa ville natale à Saqqez. Face à la résistance de la famille, elles ont dû faire marche arrière et l’enterrer aux premières heures du matin samedi dernier. Elles voulaient empêcher la foule d’assister aux funérailles. Dès les premières heures de la matinée, samedi 17 septembre, des agents du renseignement et des forces de sécurité ont bloqué les entrées de Saqqez pour empêcher les gens de participer à la cérémonie funéraire. Mais des milliers de personnes se sont rassemblées dans le cimetière principal en scandant « à bas le dictateur ! », « ce dingue de guide est une honte », « à bas Khamenei !» ou « gouvernement d’exécution, les crimes ça suffit ». Après l’inhumation de Mahsa, les gens ont manifesté devant le gouvernorat local aux cris de « je tuerai celui qui a tué ma sœur » et « ordures, ordures ! ». Ils ont affronté les agents de sécurité et anti-émeutes, les forces répressives ont tiré sur la population et lancé des gaz lacrymogènes, et plusieurs manifestants ont été tués et blessés depuis. Depuis, les manifestations se sont propagées dans toutes les villes d’Iran. Cette colère locale a pris une dimension nationale, et est toujours en cours.


Même si ce drame exceptionnel a abouti à la mort, ce type d’affaires entre la police des mœurs et de jeunes Iraniennes est-il courant ?

Non. Ce n’est pas de tout un cas exceptionnel ! Le meurtre brutal de Mahsa n’est ni le premier ni le dernier crime de ce régime. L’Iran compte des dizaines de millions de filles et de femmes comme Mahsa, opprimées par un régime misogyne. C’est une tragédie à laquelle les femmes iraniennes sont confrontées chaque jour. Réprimer les femmes sous le prétexte du hijab n’est en rien une nouveauté, depuis les débuts de Khomeiny et du fascisme religieux. Mais sous le mandat de Raïssi [le président de la République d’Iran depuis août 2021 NDLR], les violations des droits humains se sont considérablement aggravés. On observe dans le pays une montée de la répression des femmes dans le cadre d’un décret médiéval intitulé « chasteté et voile » qui est le symbole de la répression de tout un peuple. Je me réjouis de la réaction de la société iranienne au meurtre de Mahsa Amini, cela montre que la rage de la nation contre l’ensemble de l’establishment au pouvoir est profonde. C’est une frustration de quatre décennies qui éclate avec force. Nous n’assistons pas à un acte émotionnel temporaire, selon moi.

Le régime a selon vous couvert des agissements répréhensibles de la police. Le régime est-il inquiet ?

Le régime, dirigé par des mollahs, est un régime idéologiquement misogyne. Depuis leur arrivée au pouvoir, les mollahs ont fait des femmes leur cible privilégiée sur lesquelles est édifié tout leur système de répression. Et la police, ce sont les mercenaires du régime : ils appliquent l’ordre et les lois de cette dictature. Le peuple iranien déteste la police et les forces militaires du régime autant qu’il déteste les mollahs.

Quelle est l’ampleur des manifestations actuelles ?

C’est une énorme vague de colère et de révolte nationale qui s’étend depuis le 17 septembre. Avec plus de 8 millions de publications sur les réseaux sociaux, la photo et le nom de Mahsa Amini ont largement circulé et ont été le sujet le plus tendance des derniers jours sur Internet. Mahsa Amini a fait la une des journaux en Iran, et aussi dans le monde. Des personnalités internationales et des artistes ont exprimé leur soutien à Mahsa et à toutes les femmes iraniennes. Même les Nations Unies ont demandé une enquête sur cet assassinat arbitraire. En réaction, le fascisme religieux iranien a coupé Internet et un massacre en silence et à huis clos a commencé. En perturbant et coupant Internet et en fermant les réseaux sociaux, le pouvoir veut empêcher la propagation du soulèvement et l’envoi des informations à l’étranger. Le monde doit condamner cette censure et réclamer un accès libre à internet.

A lire ensuite, Céline Pina: Salman Rushdie, indignation minimum

La révolte actuelle est l’expression d’un ras-le-bol total face à l’oppression, d’un haut-le-cœur trop longtemps contenu. Elle surgit brusquement, comme une éruption volcanique, par effraction et sans se soucier des codes. La résistance et la combattivité des femmes et des jeunes démontrent que le peuple iranien refuse désormais de se taire et que beaucoup sont déterminés à renverser le régime cruel des mollahs. Oui, en Iran, le courage ressemble à une femme qui ne se laisse pas faire!

Du nord au sud, et d’est en ouest, des villes se révoltent. La vague de colère et de protestation s’est propagée à plus de 100 villes dans 28 des 31 provinces d’Iran. Amnesty International a déjà recensé la mort de six hommes, d’une femme et d’un enfant lors des manifestations des 19 et 20 septembre. Des clips et des vidéos des manifestations inondent les réseaux sociaux comme un déluge et ont montré des scènes étonnantes de courage.

Est-ce complètement spontané? Quels sont les groupes à la manœuvre?

C’est une véritable colère du peuple contre la tyrannie des mollahs. La révolution en Iran pourrait bien être en marche. Malgré la répression sanglante, le régime des mollahs n’arrive pas l’étouffer comme avant. Khamenei et son régime sont dans une impasse létale, et ne peuvent pas résoudre les crises croissantes à l’intérieur et l’extérieur du pays. Les étudiants protestataires de Téhéran ont déclaré dans un communiqué : « Le meurtre barbare de Mahsa Amini est le symbole de 44 ans de répression et de sauvagerie. Un jour, les assassins de Mahsa et de toutes les victimes des quatre dernières décennies, qui ont élevé leur palais d’oppression sur le flot du sang du peuple, seront livrés à la justice de la nation »… Malgré la répression, les unités de résistance de l’Organisation des moudjahiddines du peuple iranien (OMPI) continuent de se développer dans tout le pays. Leurs activités comprennent la conduite de protestations populaires et la destruction des symboles de répression du régime. Le rôle de ces unités de résistance dans l’organisation et l’expansion de ce soulèvement est indéniable. Ces unités, essentiellement composées de jeunes de la nouvelle génération, filles et garçons, sont le cauchemar du régime. Les responsables du régime l’avouent d’ailleurs à demi-mot. Ils savent bien que, au-delà de Mahsa Amini, c’est le régime qui est visé. Mohammad Qalibaf, le président du parlement des mollahs, a déclaré en séance le 20 septembre: « L’ennemi a mis comme à son habitude à l’ordre du jour de créer des troubles et le chaos dans le pays. Malheureusement, certains dans le pays suivent volontairement ou non la direction voulue par l’ennemi. Mais notre cher peuple a montré son intelligence politique et n’a pas coopéré et ne coopérera pas avec les moudjahiddines qui ont autrefois tué des milliers de gens ordinaires et qui aujourd’hui demandent des comptes pour la mort d’une personne. » Le même jour, le gouverneur de Téhéran, Mohsen Mansouri, a écrit dans la soirée, sur Twitter: « Les principaux éléments des premiers noyaux des rassemblements de ce soir à Téhéran étaient entièrement organisés, entraînés et planifiés pour créer le désordre à Téhéran. Déverser du gasoil sur la voie, lancer des pierres, attaquer la police, mettre le feu à des motos et des poubelles, détruire des biens publics, etc. Ce n’est pas l’affaire des gens ordinaires » …

Vous portez vous-même le voile. Assiste-t-on ces derniers temps à un refus généralisé de porter le voile parmi ces femmes qui manifestent (c’est ce dont certains rêvent en Occident) ?

Ceux qui mettent le feu à leur foulard sont contre l’hijab obligatoire et toutes les lois répressives contre les femmes. Elles veulent la liberté de choix. Ni hijab obligatoire, ni non-hijab obligatoire.
Cette question est historique en Iran. Par exemple, pendant la dictature de Reza Chah, ne pas porter le hijab était obligatoire, ce qui a entraîné une forte réaction de la société contre la monarchie.

Je rappelle la position de la résistance iranienne pour l’avenir de l’Iran sur les femmes, qui est résumée dans le plan en 10 points de Maryam Radjavi, présidente de la Résistance iranienne : « Égalité complète des femmes et des hommes dans les droits politiques, sociaux, culturels et économiques. Participation égale des femmes à la direction politique. Abolition de toute discrimination. Droit des femmes de choisir librement leur tenue vestimentaire, leur mariage, leur divorce, leurs études et leur profession. Interdiction de toute exploitation des femmes sous n’importe quel prétexte ». C’est aussi mon point de vue.

Avec la guerre en Ukraine, l’Occident n’est-il pas en train de se détourner du Moyen-Orient, et d’oublier l’inquiétante course à la bombe de Téhéran ?

Je dois reconnaitre que la politique des pays occidentaux envers l’Iran est très décevante, malheureusement. Je ne sais pas combien de temps les pays occidentaux comptent encore faire des compromis avec pareils criminels !

Les Européens comprennent bien la guerre en Ukraine, la Russie a envahi l’Ukraine. Mais ils ne comprennent pas que les mollahs fascistes occupent l’Iran depuis plus de 40 ans. Le régime des mollahs est l’allié de la Russie et un soutien de Poutine dans la guerre en Ukraine. Les peuples d’Iran, d’Ukraine et d’Europe ont donc un ennemi commun. Maintenant que les Ukrainiens résistent, ils sont nos amis et alliés, ils comprennent bien la résistance iranienne. L’Europe et l’Occident devraient adopter une politique ferme vis-à-vis du régime iranien. Même pour l’épineux dossier nucléaire, sans une politique ferme, ils n’iront nulle part. « La Résistance iranienne met en garde la communauté internationale contre toute concession aux mollahs. Cela revient à poignarder dans le dos le peuple iranien, et à se ranger aux côtés d’un régime qui s’effondre » rappellait dernièrement Maryam Radjavi.

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Journaliste et écrivaine, ex-prisonnière politique du régime des mollahs en Iran. Membre de la Société des Gens de Lettres (SGDL) et Membre du Conseil national de la Résistance iranienne (CNRI). Son nouveau livre « Évasion de la prison d’Iran » est sorti en février 2022 chez les Éditions Balland.

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