En remportant la Coupe de France face à Nice (3-1) sans débordements de ses supporters vendredi dernier, le RC Lens impressionne. Comment l’expliquer? Le contributeur de Causeur du cru nous dit tout.
Le phénomène lensois est souvent mal compris vu de l’extérieur. Beaucoup se sont étonnés de voir près de 60 000 supporters du Racing Club de Lens au Stade de France lors de la finale de la Coupe de France, plus de 38 000 personnes réunies au stade Bollaert pour suivre le match sur écrans géants, ainsi que des dizaines de milliers d’autres dispersées dans « les fan zones » du bassin minier. Pourtant, cela n’a rien d’un miracle : le Racing Club de Lens n’est pas seulement un club de football. Il est l’expression d’une histoire collective et d’un peuple.
On est chez nous
Le RC Lens est le club du bassin minier tout entier. Celui des gueules noires qui descendaient au fond de la mine, des femmes qui travaillaient dans le textile à Roubaix-Tourcoing, des familles ouvrières qui ont construit cette région dans la dureté, le travail et la solidarité. Que l’on vienne de Liévin, Béthune, Vermelles, Loos-en-Gohelle, Nœux-les-Mines, Avion, Carvin, Fouquières-lès-Lens ou Noyelles-sous-Lens, on est tous, d’une certaine manière, Lensois. Le Racing dépasse largement les frontières administratives de la ville : il est le cœur symbolique d’une immense communauté populaire de plusieurs centaines de milliers de personnes.
Ce qui a également surpris, c’est l’absence totale de débordements malgré des rassemblements gigantesques. Des dizaines de milliers de personnes ont fait la fête jusque tard dans la nuit dans les rues de Lens et du Pas-de-Calais, notamment lors du retour des joueurs au petit matin. Pourtant, les villes sont restées intactes. Pas de vitrines brisées, pas de mobilier urbain détruit, pas de voitures incendiées…
Cela s’explique par une mentalité profondément enracinée dans la culture populaire du Nord. Ici, on ne s’en prend pas aux commerçants parce qu’ils sont « des nôtres ». Ce sont les gens du pays, des travailleurs comme les autres, qui font vivre la région. Dégrader leur outil de travail serait une honte. On ne détruit pas non plus le mobilier urbain parce qu’il a été payé par l’argent du travail et des impôts de tous, souvent fabriqué ou entretenu par des gens du coin. Quant aux policiers et aux gendarmes, même si on râle parfois contre les contraventions, ils restent des hommes du pays, des « petits gars de chez nous » qui font leur métier et méritent le respect.
Les gens ont dans leurs yeux le bleu qui manque à leur décor
Les gens du Nord aiment faire la fête, parfois de façon excessive ou un peu grotesque, mais ils restent profondément respectueux des autres. Cette culture populaire est structurée par une forme de modestie collective : on n’aime pas ceux qui « se la racontent » ou qui prennent la grosse tête. En revanche, lorsqu’une personne réussit par son talent, son travail ou sa valeur, alors le peuple du bassin minier est capable d’une immense fidélité et d’une immense fierté. Ici, on ne demande pas aux gens brillants de s’abaisser ; on préfère les admirer sincèrement et « leur ériger une statue » symbolique.
Cette capacité d’accueil se retrouve aussi dans le rapport au président du Racing Club de Lens, Joseph Oughourlian. D’origine arménienne, financier ayant longtemps vécu à New York et ne venant pas du monde du football populaire du Nord, il aurait pu être perçu comme étranger à cette culture. Pourtant, il a été adopté par les supporters lensois parce qu’ils ont reconnu son engagement et la qualité de son travail pour le club. Cela montre que, malgré l’ancrage historiquement ouvrier, socialiste ou communiste du bassin minier, les Lensois jugent avant tout les hommes sur leurs actes, leur loyauté et leur respect du peuple et du club.
Alors qu’on dénombre près de 40 prétendants pour un seul fauteuil, dont certains parlent plus volontiers d’eux-mêmes que de la France, Ivan Rioufol se demande ici si la démocratie française peut encore trouver parmi ses représentants celui à même de la sortir de sa profonde dépression et de sa crise identitaire.
Les Français d’abord ! Ce sont eux qui, collectivement, sauveront la nation blessée. Les prétendants à la présidence de la République, enivrés de mots clinquants, perpétuent la rupture entre le peuple et ses élites.
Cependant, il reste aux citoyens, expropriés de leur souveraineté par une caste populophobe, à récupérer leur pouvoir dans une démocratie actuellement confisquée. Les actuelles ambitions personnelles sont, de ce point de vue, indécentes. Gabriel Attal assure, dans Le Parisien Dimanche, qu’il va gagner. Il rejoint une quinzaine de partants, dont notamment Jean-Luc Mélenchon, François Hollande, Edouard Philippe, Bruno Retailleau, David Lisnard, Nicolas Dupont-Aignan, Marine Le Pen-Jordan Bardella. Natacha Polony ne dit pas non. Gérald Darmanin se tâte. Philippe de Villiers teste sa popularité médiatique. Éric Zemmour laisse comprendre, dans le JDNews de ce week-end, qu’il pourrait repartir en campagne à moins que Sarah Knafo ne prenne le relai. Mais rares sont les candidats qui ont pris en compte le sentiment d’abandon qui traverse la société. Elle ne veut plus être infantilisée par des personnalités en quête de destin mais indifférentes aux gens ordinaires, à la sagesse populaire. Pour sa part, Zemmour estime : « Le grand enjeu de 2027 sera aussi celui de l’incarnation (…) Comme dans toutes les situations historiques de tempête, le caractère est redevenu une question politique majeure ». Le président de Reconquête se voit en sauveur de la nation. Or, comme bien d’autres, Zemmour oublie d’en appeler préalablement aux consultations, aux référendums, à la représentativité parlementaire. Les Français doivent reprendre la barre.
Une chose est acquise : l’homme seul, aussi déterminé soit-il, ne fera que perpétuer un système oligarchique construit sur la méfiance des citoyens. Ce système d’essence totalitaire ne fonctionne pas. Il doit être rejeté. La révolution conservatrice, qui reste à mener à son terme, puise dans le rejet de la pensée unique et de sa verticalité autoritaire. Les certitudes dogmatiques, de gauche comme de droite, caractérisent le vieux monde qui s’éteint sous le poids de ses fadaises vaniteuses.
C’est en se confrontant aux réalités que les Français ont élaboré de leur côté, avec bon sens, un pragmatisme puisant dans la « mémoire immémoriale de la Tradition », comme l’observe Michel Maffesoli[1]. Pour le sociologue, « seuls les gens du peuple (…) sont à même de renifler la transmutation en cours ». La société enracinée a appris à gérer son abandon par la débrouillardise, les solidarités locales, les réseaux sociaux. Cet esprit du temps, que je décris dans La Révolution des oubliés (Fayard), fait du peuple l’homme providentiel attendu. Lui seul a la force de s’opposer au despotisme des juges, à l’Europe supranationale, au politiquement correct. Il appartient à la Ve République de lui trouver sa place ou de céder la sienne. Rien se ne fera sans la force vitale des Français : une dynamique qui se perpétue dans les provinces et les bourgades. L’homme politique doit renouer avec l’humilité. Il doit concevoir sa mission en harmonie avec la France profonde, cœur toujours battant de la nation millénaire. Le « Nous » doit remplacer le « Moi je ». Ridicule est la valse des ego.
Léon XIV dénonce les dangers de l’IA, mais ses solutions pour y remédier relèvent un peu de lieux communs…
Dans sa première encyclique, Léon XIV dénonce les dangers de l’intelligence artificielle (IA). Une encyclique, c’est la trace doctrinale que veut laisser tout pape – son testament théologique en quelque sorte. Certaines sont célèbres, comme Rerum Novarum publiée en 1891 par Léon XIII, qui a fondé la doctrine sociale de l’Eglise, ou Tutto Fratelli où François développait des positions sans-frontiéristes.
Dans Magnifica Humanitas (magnifique humanité), Léon XIV propose une réflexion sur l’IA et le défi anthropologique qu’elle représente. Au passage, il fait repentance pour l’Eglise concernant l’esclavage, et dénonce le risque d’un nouvel esclavage de l’homme par une technologie qui, rappelle-t-il, n’a pas de sens moral ou plutôt qui a la morale de ses créateurs.
Concurrence directe
Le pape a raison de s’emparer de cette question qui taraude tous ceux qui réfléchissent à l’avenir de l’humanité, y compris les acteurs de l’IA qui se demandent si leur création possède une forme d’intériorité. D’où la présence d’un ponte d’Anthropic, promoteur, dit-on, d’une IA humaniste, lors de la présentation du texte au Vatican.
Non seulement l’IA affecte aujourd’hui tous les aspects de nos vies mais elle remet surtout en question la définition même de l’homme et de sa place dans le monde. Pour la première fois, l’homme a créé une technologie qui peut se développer et agir toute seule. Léon XIV observe que l’IA rend la guerre plus accessible et moins contrôlable avec des systèmes qui, une fois programmés, peuvent prendre seuls la décision de tuer. Immortelle et capable d’une certaine façon de créer sa propre descendance, l’IA apparait comme une concurrente directe de dieu lui-même.
Un moratoire ?
Le pape propose-t-il d’en finir avec l’IA pour autant ? Evidemment pas, d’ailleurs il ne nie pas ses bienfaits. Il n’est pas technophobe.
Mais avec tout le respect qu’on doit au chef de l’Eglise catholique, autant le diagnostic est stimulant, autant les remèdes proposés semblent d’une grande banalité. Il faut réguler, rendre le pouvoir aux Etats et diminuer celui des acteurs privés, estime le Vatican. Sans oublier d’éduquer les enfants à ce nouvel environnement. En un mot, le pape veut désarmer l’IA, la soustraire à la logique de la compétition et du profit. Fort bien, sauf qu’il ne nous dit pas comment réussir ce prodige. Ce sont là des propos d’ONG, en quelque sorte. Et le pape semble oublier un détail: la volonté de puissance et de domination, l’appétit de richesses ou la violence ne sont pas des inventions de l’intelligence artificielle. Ce qui rend l’IA dangereuse, c’est la nature humaine. Et le pape ne nous dit pas comment la changer pour la mettre au service du bien commun.
Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio
🙏 Léon XIV dénonce les dangers de l’IA@ELevyCauseur :"Le pape semble oublier un détail : l’appétit de richesses ne sont pas une invention de l’Intelligence artificielle" #GrandMatin
En visite en Chine (notre photo), Donald Trump a décidé d’entretenir le flou sur le soutien américain à Taïwan en faisant des ventes d’armes à l’île une éventuelle monnaie d’échange dans ses négociations avec la Chine… Le monde est entré ces dernières années dans une « guerre globale » opposant plusieurs empires (États-Unis, Chine, Russie) qui se disputent des zones d’influence à travers des conflits indirects, tandis que les puissances faibles de l’Europe continuent d’être marginalisées.
Depuis 2022, la course aux armements s’accélère, les conflits se multiplient et la violence redevient un instrument central des relations internationales. Pourtant, cette guerre n’a ni front unique ni épicentre identifiable. Chaque conflit semble local, autonome, mais tous sont liés. Ce lien n’est ni conjoncturel ni accidentel : il est structurel.
Le monde n’est pas entré dans une troisième guerre mondiale mais dans une première guerre globale dont les maître-mots sont l’« Amérique aux Américains » (doctrine Donroe selon certains), le « rêve chinois » (« retrouver la grandeur de la nation chinoise », Xi depuis 2013) et la nostalgie de l’empire soviétique. C’est une guerre sans déclaration, sans théâtre central, menée par des empires qui ne s’affrontent pas directement, mais projettent leur puissance dans des espaces de fracture, par la force dans leurs arrière-cours et par l’influence ailleurs. Comprendre cette guerre, c’est comprendre le retour d’un « monde multi-impérial » [1] fragmenté en sphères d’influence rivales, où la paix par le droit laisse place à une certaine forme de paix par la force.
Cette logique multi-impériale ne se limite pas au simple découpage de l’espace mondial en trois sphères. Les empires ne se combattent pas au centre, mais aux marges – là où leurs sphères d’influence se chevauchent et se heurtent. Entre elles s’étendent des zones de fracture profondes et instables, espaces interstitiels que nul empire ne contrôle pleinement et dont la maîtrise constitue précisément l’enjeu central de la compétition mondiale.
La logique multi-impériale ne comprend pas uniquement les États-Unis, la Chine et la Russie : ces trois empires coexistent, mais d’autres puissances, présentes dans ces fractures, agissent comme pivots, sur lesquels ces derniers s’appuient pour étendre leur domination. En ce sens, les empires américain, chinois et russe développent un réseau d’influence dans des territoires non-dominés, polarisé par des puissances locales appelés pivots ; l’Iran, Israël, la Turquie, le Japon, sans oublier l’Inde.
Dilemme arabo-persique et question israélienne
Au Moyen-Orient, le destin de l’Iran sera déterminant pour l’avenir de ce tissu impérial.
Actuellement proche de la Chine et de la Russie, l’Iran est pour Donald Trump un futur allié, un pivot sur lequel compter pour contrôler et pacifier durablement la région. Israël et l’Iran (post-mollahs) pourraient-ils constituer un axe de puissance américaine, en miroir de « l’ axe de la résistance » façonné par Téhéran depuis des décennies ?
Impuissance endémique, prédations inéluctables, l’Afrique au cœur des stratégies impériales
À l’inverse du Moyen-Orient, l’Afrique se caractérise par l’absence de puissances-pivots capables de structurer l’espace régional. L’Afrique est donc un terreau fertile pour les stratégies d’influence des empires. Depuis plusieurs années, la Chine apparaît comme le créancier et la Russie comme le mercenaire. Basculés dans un impérialisme transactionnel, entre brutalité (bombardement de l’EI au Nigéria) et néomercantilisme (« deals » de plusieurs milliards sur la santé avec le Kenya ou le Rwanda), les États-Unis semblent développer une stratégie d’influence sur le continent africain, faisant preuve d’une grande adaptabilité selon ses interlocuteurs.
Indopacifique atomique et Taïwan
Hautement nucléarisée, l’Asie vient défier la catégorisation entre arène impériale et fracture à contrôler. En Asie centrale, les routes de la soie chinoises et les organisations russes (OTSC) dans les ex-Républiques soviétiques compliquent toute ambition d’influence américaine. L’équilibre militaro-économique dans l’Indopacifique est celui de la terreur : la Chine indispensable pour l’économie, les États-Unis responsables pour le militaire. Taïwan, géographiquement, rentre dans la sphère d’influence de l’Empire du milieu, mais idéologiquement et politiquement reste plus proche des États-Unis : la minuscule île aux semi-conducteurs est à la confluence de deux sphères d’influence. Ainsi, en Asie, le destin est taïwanais, les empires sont chinois et américain, les pivots sont japonais, indien et pakistanais.
Désunie par sa diversité, l’Europe est au point mort
Face aux menaces migratoires et islamistes (Afrique et Moyen-Orient), agricole (UE-Mercosur approuvé provisoirement par Mme Von Der Leyen sans réponse parlementaire et malgré refus français), idéologique et tarifaire (États-Unis), industrielle (Chine) et existentielle et énergétique (Russie), la réaction est urgente. Contrer ces menaces en pensant à la force n’est pas incompatible avec la recherche et la défense de la paix.
Qu’en est-il de cette fameuse Europe-puissance ? Aucune définition classique de la puissance ne s’applique à l’Union européenne. Si l’on reprend celle de Raymond Aron – « la capacité d’une unité politique à imposer sa volonté aux autres unités » – l’Europe apparaît en décalage : elle ne constitue pas une véritable unité politique et peine, dans les faits, à imposer sa volonté – dans un monde de carnivores, les herbivores frémissent et subissent. Employer le terme d’« Europe-puissance » révèle soit une méconnaissance des réalités géopolitiques, soit une forme d’espérance qui finit inévitablement par se heurter à la réalité.
Et Trump ? Marque-t-il une rupture ?
Certains voient un parallèle entre les Bush et Trump : le père défendait le « droit international » et les États-Unis s’en portaient garants, en tant que « gendarmes du monde », jusqu’à sa péremption, le 11 septembre 2001. Conçu pour un monde civilisé, structuré autour d’États prêts à faire primer la sécurité et la prospérité, le droit international vacille face à la montée d’acteurs nuisibles et appelle désormais une refonte. Face à la montée des États voyous, des groupesterroristes islamistes et des puissances autoritaires, le multilatéralisme apparaît désormais comme une illusion d’un autre temps. En 2026, le « gendarme du monde » américainrenaît, avec un budget militaire de 1500 milliards $ à l’horizon 2027, et cette fois-ci, son commandant en chef a une stratégie claire et assumée : transformer chaque puissance-pivot en allié américain et possiblement percevoir la Russie non comme empire mais pivot mondial à monter contre la Chine pour l’encercler, l’assécher (en pétrole) et l’immobiliser. La perspective recherchée par l’administration Trump est une arrière-cour démocratique, capitaliste et pro-américaine (d’où l’exfiltration de Maduro), un axe Israël-Iran (post-mollahs) au Moyen-Orient, et un axe Japon-Taïwan-Corée du Sud en Asie. Après le Venezuela et l’Iran, des interventions directes à Cuba et en Colombie sont désormais envisageables. Accepter un néomercantilisme transactionnel ou subir le courroux de l’État le plus puissant de l’histoire, telle est la nouvelle doctrine de Trumperator [2]. Et son objectif ? La Chine. Pour l’assécher en pétrole, trois étapes, aux stratégies différentes : le Venezuela, l’Iran et la Russie, en passant de la force à l’influence.
La guerre globale a commencé, les empires s’affirment, les sphères d’influence se confirment, les pivots se distinguent, et les faibles seront relégués. Cette première guerre globale enterre la globalisation heureuse. Si l’engrenage de la Première guerre mondiale a été celui des alliances, l’engrenage de la première guerre globale sera celui des conflits. « L’histoire ne se répète pas, mais elle rime souvent », M. Twain.
[1] Chaouat Elliot, Vers un nouvel ordre mondial ? Géopolitique d’un monde fracturé, 2025
Dilemme arabo-persique et la question israélo-palestinienne : une région sans maître ?
Requiem de Berlioz, filmé et enregistré le vendredi 22 mai à la Philharmonie de Paris, avec l’orchestre et les chœurs de l’Opéra national de Paris, disponible sur France musique. Messe solennelle de Berlioz, à l’Auditorium de Radio France le 2 juillet prochain.
Hector Berlioz a 34 ans lorsqu’il compose sa Grande messe des morts. Le 5 décembre 1837, le colossal monument symphonique résonne dans la Chapelle des Invalides. Etonnamment, la cancel culture n’a pas encore posé sur ce requiem la dalle funéraire qui règlerait son compte à ce must de la musique romantique, les esprits chagrins de la bien-pensance n’ayant toujours pas songé, bizarrement, à s’emparer de la question.
Décolonisons la rue Damrémont !
Remontons à la genèse de cette commande. Le jeune Hector, tout juste marié avec la tragédienne – et tragique – Harriet Smithson, épouse geignarde, intempérante, jalouse, panier percé, est l’esclave de desséchantes obligations matérielles, auxquelles il sacrifie en se forçant à écrire, inlassablement, des articles mal rétribués. Or, en 1837, M. de Gasparin, ministre de l’Intérieur (alors sur le départ), s’est pris d’un faible pour la création contemporaine, et singulièrement pour la musique sacrée. Occis dans l’attentat de Giuseppe Fieschi à la machine infernale perpétré contre le roi Louis-Philippe le 28 juillet 1835, le maréchal Mortier mérite un requiem, croit-on. Gasparin décide d’en passer commande au jeune Berlioz. Mais le vieux Luigi Cherubini (1760-1842) – à qui l’on doit, pour mémoire, les messes des sacres de Louis XVIII puis de Charles X, sans compter le fameux Requiemà la mémoire de Louis XVI -, compositeur très en vue et indétrônable directeur du Conservatoire de Paris, intrigue pour récupérer la commande. Echec : Gasparin ne se dédit pas. Berlioz se met au travail d’arrache-pied dans les mois qui suivent. On lui a promis les 450 exécutants qu’il exige pour une œuvre qu’il veut grandiose. Soudain, catastrophe, alors que les répétitions ont débuté, il apprend que le gouvernement annule tout. Doué d’une vitalité stupéfiante, Hector attend une autre occasion pour produire sa partition. Elle ne se fait pas attendre : le 14 octobre 1837, Charles-Marie Denys de Damrémont, à peine nommé « gouverneur général des possessions françaises dans le nord de l’Afrique », est mortellement atteint par un boulet pendant le siège de Constantine, alors aux mains du plus farouche résistant à l’expansion française en Algérie, Ahmed Bey. Le défunt maréchal est inhumé aux Invalides. Le duc d’Orléans souscrit à la candidature de Berlioz pour dédier à l’héroïque soldat sa Grande messe des morts restée en souffrance…
Ainsi ce sommet inégalable du génie musical peut-il rendre grâce à l’Algérie française et aux mannes de Damrémont, chef de guerre dont on ne sache pas qu’il fût précisément un tendre à l’égard des indigènes, dans son entreprise de conquête au Maghreb… Devra-t-on vertueusement débaptiser la rue Damrémont, Paris XVIIIème ? La renommer ‘’rue Ahmed Bey’’, pourquoi pas, dans le cadre du devoir de repentance et dans le contexte des tentatives d’apaisement avec la clique de satrapes qui, depuis l’Indépendance, tient le pays sous sa férule ? Devra-t-on, dans cette logique, considérer que Berlioz, complice de cette sanguinaire entreprise de prédation, a failli ; et qu’à ce titre la République laïque s’honorerait de mettre à l’index ce capharnaüm sauvage, qui plus est commis par un mâle dominant ? Par les temps qui courent, on serait à peine surpris que de telles idées puissent se faire jour.
Ironie de l’histoire, le concert unique donné à guichet fermé ce week-end de Pentecôte à la Philharmonie de Paris sous les auspices de l’Opéra de Paris, chœurs et orchestre au garde à vous, avait tout d’un hommage officiel rendu au génie d’Hector Berlioz par la République. Le ministre Catherine Pégard au premier balcon – tiens, je n’ai pas aperçu, parmi l’assistance, toujours repérable au radar de ses toilettes acidulées, la joviale pharmacienne du lyrique – au pupitre le maestro Philippe Jordan, comme toujours galbé dans un queue-de-pie haute couture du plus extrême raffinement, le hâle avantageux, le cheveu déméché par un souffle romantique idéalement accordé à la physionomie du compositeur lui-même… Si la salle était comble, certes les effectifs des phalanges vocales et orchestrales n’atteignaient pas au nombre proprement vertigineux prescrit en son temps par Berlioz : 450 instrumentistes, 250 choristes, chiffres éventuellement doublés, voire triplés, selon sa propre suggestion ! Non, mais les quelques 100 choristes et 200 musiciens de la formation nationale rendaient largement justice aux ambitions volcaniques de cette partition éruptive entre toutes : étagé en amphithéâtre, l’espace de la Philharmonie ne présente pas la réverbération des Invalides : son acoustique superlative suffisait à amplifier comme il se doit, dans une spectaculaire, véhémente quadriphonie, le torrent furieux de cette partition sans équivalent dans le répertoire : huit contrebasses, 10 percussions, 10 timbales, pas moins de huit trompettes, cors, trombones répartis dans la hauteur des balcons, et sur le plateau, une véritable armée de cordes, sans compter les flûtes, hautbois, clarinettes, tubas et bassons… Il faut imaginer le choc de cette tonitruance, à l’époque, de surcroît répartie, innovation suprême de spatialisation, aux quatre points cardinaux ! Et pourtant, sans doute l’oreille contemporaine est-elle moins sensible aujourd’hui à cette assourdissante furie de décibels dont l’emparent le Dies Irae ou le Rex Tremendae qu’à l’envoûtement mélodique, la pulsation éthérée, méditative du Lacrimosa ou du Sanctus… Ces volutes, ces silences captivants, cette retenue suspensive et graduée, rapprochent incontestablement l’esthétique de cette cérémonie funèbre de la dramaturgie propre à l’opéra romantique.
Votre serviteur ne s’est jamais privé d’encenser comme il se doit, dans certaines causeriesantérieures, le talent de Pene Pati. Le ténor samoan n’endossait pas moins, à ses dépens, l’unique point faible de cette performance : car si les Chœurs de l’Opéra de Paris, abondamment sollicités par la partition, ont enflammé, tout au long, d’une puissance vocale souveraine et millimétrée les dix mouvements du chef d’œuvre, on ne pouvait pas en dire autant du soliste, relégué pratiquement hors champ à côté des cuivres sur un balcon latéral, et dont la voix, probablement envisagée comme séraphique, avait l’air de se perdre en haut des cieux : depuis le parterre, elle s’entendait au loin, comme échappée de derrière une porte. Indulgent, le public n’aura pas privé Pati de ses ovations, mais quand même… On a bien senti d’ailleurs que, se tournant en torticolis vers cette présence spectrale, Philippe Jordan était tracassé par une situation qu’il n’avait pas anticipée, et qu’il ne maîtrisait pas. Seul bémol à ce fabuleux Requiem op.5 tel qu’offert, dans un souffle impressionnant, par un Orchestre et Chœurs de l’Opéra de Paris décidément toujours en grande forme, et plus que jamais sous la sobre, pondérée, enveloppante gestique qui de longtemps caractérise le style Jordan.
L’été 2026 n’en a pas pour autant fini avec Berlioz. Œuvre de jeunesse écrite par un compositeur âgé de 21 ans à peine, précocement hanté par le Jugement dernier (et quoiqu’ayant de bonne heure revendiqué une posture agnostique), sa Messe solennelle (1825) fut donnée à l’église Saint-Roch, puis encore deux ans plus tard à Saint-Eustache, et fut enfin prétendument livrée aux flammes par son auteur. En 1992, par le plus grand des hasards, un instituteur anversois en a retrouvé une partition manuscrite. De ce premier essai de musique sacrée, Hector Berlioz saura réemployer, amplifiés, transfigurés, des passages entiers, en particulier dans la Symphonie fantastique (1830), mais aussi dans le Dies irae, deuxième mouvement du Requiem, justement.
D’où l’intérêt majeur de ce concert unique, programmé à Paris le 2 juillet prochain grâce au concours du Palazzetto Bru Zane, cette incontournable institution transalpine qui, inlassablement, exhume les joyaux de la musique romantique française dans les salles de l’Europe entière, mais également à travers la publication d’élégants livres – disques, édités avec un soin maniaque (on y reviendra). Dans ce contexte, il n’est pas de mauvais aloi d’y associer, en première partie de soirée, une exécution de la Symphonie no 3 en mi bémol majeur, de Louise Farrenc : la compositrice s’honorait de l’admiration de Berlioz. Sa création, en 1849, par la Société des concerts du Conservatoire, contribua beaucoup à asseoir la légitimité d’artiste de dame Farrenc (1804-1875). Contrairement à Berlioz, elle a beaucoup écrit pour le piano.
En streaming sur le site de France Musique : Requiem de Berlioz, filmé et enregistré le vendredi 22 mai à la Philharmonie de Paris. Orchestre et chœurs de l’Opéra national de Paris. Direction, Philippe Jordan. Ténor, René Pati.
Et aussi : Messe solennelle de Berlioz (1824). En première partie, Symphonie n° 3,de Louise Farrenc (1849). Orchestre national de France, chœur de Radio France. Direction, Dinis Sousa. Avec Chiara Skerath, Julien Henric, Laurent Naouri. Production Radio France, en collaboration avec le Palazzetto Bru Zane. Auditorium de Radio France, Paris. Jeudi 2 juillet 2026, 20h.
Chaque année, sur nos agendas, le festival de Cannes est une bascule psychologique, annonciateur de la belle saison. L’édition 2026 a été marquée par la polémique de la pétition « Zapper Bolloré », l’absence remarquée de Barbra Streisand ou Jacob Elordi, pourtant annoncés, et un palmarès que tout le monde a déjà oublié.
Pétitionnaires sur tapis rouge
Cannes et ses suffragettes. Cannes et ses pétitionnaires. Cannes et son folklore de mai. Cannes, sauveteur des opprimés. Cannes, dernier rempart contre les forces de l’argent et parangon de la liberté d’expression. Les slogans et les banderoles ont toujours fait partie du décor de la Croisette. Après les barricades, viendra le temps des beaux jours. Bientôt, il y aura les virages enlacés du Grand Prix de Monaco et la poussière d’ocre en suspension au-dessus du Central de Roland-Garros. Puis, l’été fera craqueler les murs des vieilles maisons et le soleil de Matisse réchauffera le cœur des adolescents amoureux. Dans deux mois, les coureurs du Tour arriveront à l’Alpe d’Huez après une montée de 13, 8 km à 8,1%.
Chaque année, sur nos agendas, au fer rouge, Cannes est une bascule psychologique, elle est annonciatrice de la belle saison. L’hiver est loin, nous entamons alors une longue descente vers les plaisirs balnéaires et les campagnes présidentielles éreintantes. Nous aimons le Festival pour son nombrilisme décomplexé et son comique involontaire. D’avance, nous pardonnons les intersyndicales pour leurs incohérences et leur esprit de meute. Car nous aimons les acteurs follement, passionnément, tendrement, sincèrement ; nous comprenons leurs terreurs nocturnes, nous acceptons même leurs fragilités et partageons leur peur du lendemain. Ne plus exister socialement est une certitude, pas un sentiment, ni une impression, qui est largement répandu dans la société française. Les carrières sont si éphémères, vivre de son art, de sa plume ou de son pinceau, est un luxe dont seuls les héritiers sont les heureux dépositaires. Nous connaissons tant d’écrivains et de musiciens, de talent, englués dans les galères du quotidien. Il ne faut pas désespérer Saint-Germain-des-Prés. Les « artistes » ne sont-ils pas des travailleurs comme les autres ?
Monde cruel
Perdus face aux défis gigantesques de l’IA, touchés dans leur identité, dans leur jeu même, en voie de disparition et de transformation digitale, leur angoisse est légitime. Alors, ils causent, ils signent, ils s’insurgent, ils se trouvent des bouc-émissaires, ils pensent collectivement alors que toute expression artistique, toute singularité est, par essence, individuelle.
Le cinéma est cruel, c’est un art falsificateur et rayonnant, il ne retient que les stars, que la rêverie et la beauté de l’instant, qu’elle soit truquée ou non, peu importe. Demain, le public aura tout oublié. Il veut sa ration de limousines noires, de robes longues, de vedettes carnassières, il a soif de cette féerie fabriquée. Il n’attend pas une vérité, seulement une échappatoire à sa vie quotidienne. Nous sommes un peuple qui aime les contes et les histoires. Les images d’archives de Cannes en mai 68, leur confusion, la chamaillerie des réalisateurs à la tribune, la part d’ego et de provoc’, de frime et de pub, font sourire. Le public veut son shoot de miroitement. Il n’ouvre pas son poste de télé pour constater qu’une partie des acteurs a, comme lui, des fins de mois difficiles et des problèmes de trimestres pour sa future retraite…
C’est injuste, le cinéma est ailleurs, à part, il ne répond pas aux mêmes codes. Que retient-on des éditions passées ? Les débats idéologiques ? Les prises de conscience sociétale ? Non, le foudroiement de la beauté. Cannes est machiavélique. Elle met à distance le monde, la planète ne souffre pas depuis hier, et je ne me souviens que des fragments du mythe. En 1966, Sophia Loren, à couper le souffle, présidait le Festival. Le soir de la remise, Jean Marais officiait au micro et Raquel Welch distribuait les diplômes en carton. Orson Welles essoufflé est monté sur la scène ainsi qu’un Claude Lelouch joufflu. Voilà ce que ma mémoire retient. Simplement des zébrures d’éclat. Dix ans plus tard, en 1976, Cannes rendait hommage à Hollywood. Gene Kelly fut accueilli par des supporters de Saint-Etienne et Fred Astaire s’exprimait en français. David Niven portait une cravate en soie sur une chemise en soie, les deux d’un vert olive des plus fracassants. Cary Grant avait les cheveux blancs et des lunettes à l’épaisse monture noire. Leslie Caron, superbe, altière, intimidante et finalement si proche de nous, affirmait que le cinéma n’était pas un art immédiat mais un art durable. En 1986, dix ans encore plus tard, Catherine Deneuve, au sommet de son charme bourgeois et pétroleur, faisait à la fois la Une du magazine Première et celle des Cahiers du cinéma ce qui étonnait grandement Yves Mourousi. Sa popularité allait bien au-delà des chapelles. Cette année-là, Charlotte Gainsbourg, gamine, était arrivée au bras de Charles Vanel pendant que François Léotard, ministre de la Culture et de la Communication, visitait le Neptune, réplique d’un galion du XVIème siècle, visible dans le film Pirates de Polanski et dans la Baie de Cannes. Miou-Miou présentait Tenue de soirée de Blier, et j’étais captivé par sa coupe de cheveux, une sorte de brosse électrique gouailleuse.
Cannes est un songe, une fantaisie de mai, une lumière particulière plus qu’un épicentre politique ou un lieu de lutte. Le cinéma est là pour transfigurer le réel, lui donner un peu d’air et de hauteur, car, entre nous, le réel est d’un ennui.
A l’enterrement de Pierre-François Veil, mort dans la nuit du 5 au 6 mai dernier, le nom de sa mère Simone Veil n’a pas été prononcé, m’a-t-on dit. J’ai trouvé cela admirable, étant de ceux qui pensaient combien Simone Veil, figure iconique, pouvait faire de l’ombre aux siens et ce jusqu’à la tombe. Il n’en est rien. L’éloge funèbre, comme tous les hommages qui ont été rendus à Pierre-François mettent en pleine lumière un homme d’exception.
Pierre-François ! dans ma mémoire, ce prénom n’était porté que par Lacenaire, ce bandit à qui Arletty/Garance donne la réplique gouailleuse dans Les Enfants du paradis : « Moi non plus je ne vous aime pas Pierre François » (articulé avec sa lenteur légendaire).
Et j’apprends que Simone Veil avait donné ce prénom à son fils cadet grâce à ce film ! Il en fallait de la poésie et de l’humour à cette mère de trois fils, Jean, Claude-Nicolas (décédé brutalement à 54 ans) et Pierre-François.
L’exigence morale comme boussole de vie
Une des grandes réussites de Simone Veil fut ses enfants à qui elle a transmis son exigence morale et pour qui elle fut « une route ». Pierre-François disait « Maman », pour parler d’elle, mot enfantin qui contrastait avec son physique imposant. Père de quatre enfants, marié, avocat, président de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, il n’a eu de cesse de faire reconnaître le statut de Juste parmi les nations à Yad Vashem pour chaque anonyme qui a aidé à sauver des juifs.
Les deux amis avec qui je me suis entretenue avouent ne pas se connaître car Pierre-François cloisonnait ses amitiés. Mais chacun décrit un homme bon, discret, précis, n’employant pas de grands mots, capable de poser un regard de côté quand il faut et user de recul voire d’ironie, toujours avec finesse, bien que parfois ronchon. Tous parlent d’un mensch, d’un gentilhomme, d’un homme de bien. Voilà pour les grands traits.
Il était issu d’une famille d’israélites, comme on disait avant. Israélite, une notion purement française qui était parfois prononcé par les non-juifs avec des relents d’antisémitisme. Mais pour les familles israélites, ce mot portait la fierté d’être français et le devoir d’honorer la patrie et ses valeurs de liberté et de laïcité. La religion restait à la maison et d’ailleurs de nombreux juifs l’avaient abandonnée. Ça, c’était avant Pétain, avant la création de l’Etat d’Israël et avant la guerre des Six jours de juin 67 quand les israélites français comme Raymond Aron et tant d’autres prirent conscience de leur judéité en même temps que de leur attachement au petit pays en danger. Puis le terme israélite va peu à peu disparaître et celui de juif va émerger.
J’ai lu que Pierre-François Veil a passé un an dans un kibboutz après le bac. J’imagine que cet homme de justice et de paix a continué d’observer Israël et le conflit avec le recul et la précision qui le caractérisaient. La déflagration du 7-Octobre le toucha de plein fouet. Il se rendit immédiatement en Israël. D’israélite, Pierre François Veil semble être devenu Juif. Il a assisté à la montée orgiaque- terme employé par le réalisateur Lazlo Nemes- de l’antisémitisme et a craint pour l’isolement d’Israël. Il va alors produire et diffuser sur les réseaux une dizaine d’entretiens vidéo d’experts, d’historiens, de politologues afin d’expliquer à nos élus ignorants, l’effarante réalité.
Cet homme aura passé sa vie à tenter de réparer le monde. Dans le judaïsme, on appelle ça le Tikkoun Olam et c’est une notion essentielle. Ces jours-ci paraît Un Orient compliqué un ouvrage collectif auquel il a participé. Ce passionné d’histoire et de géographie y rappelle ce qu’Anatole France écrivait en 1918 : « La chronologie et la géographie sont les deux yeux de l’Histoire ». Les faits. Rien que les faits donc. Pierre-François Veil n’était ni de gauche ni de droite et il est nécessaire de répéter avec lui que le conflit du Proche-orient « ne ressort évidemment pas du clivage gauche-droite mais relève d’une conscience historique universelle ». Dans le chaos actuel où les ignares triomphent sur la pensée en ruine, Pierre-François Veil va manquer.
Le sionisme n’est pas seulement une réponse à l’antisémitisme mais un mouvement national né de deux courants de pensée : la Synagogue et les Lumières. En choisissant comme bornes de son étude les années 1860 et 1950, Georges Bensoussan décrit la formation d’un État, de sa genèse au sein de l’espace ottoman à la cristallisation du récit victimaire arabe.
Georges Bensoussan, Une nouvelle histoire du sionisme, Gallimard « folio », 2026
Pour écrire un livre d’histoire, que l’objet soit un phénomène collectif ou un personnage, il faut d’abord décider des dates qui marquent le début et la fin du récit. Même lorsqu’il est question de la vie d’un grand personnage, le choix n’est pas évident. Faut-il commencer par sa naissance, ou par un événement extérieur qui, comme dans le cas de Napoléon Bonaparte, a contribué à le faire naître français ? Et puis où mettre le point final ? La mort politique ? La mort physique ? Sa place dans l’Histoire ? Même question pour un événement historique. La Première Guerre mondiale s’est-elle terminée le 11 novembre 1918 à 11 h 11 ? Le choix de la borne de départ et de la borne d’arrivée définit un cadre interprétatif, oriente une lecture des faits, fixe un horizon.
Dans sa Nouvelle Histoire du sionisme (1860-1950), Georges Bensoussan nous livre le sien dès le titre. La narration démarre bien avant les grands pogroms déclenchés à la suite de l’assassinat du tsar Alexandre II en 1881, qui poussèrent des centaines de milliers de Juifs hors de l’Empire russe. Elle s’achève un an après la fin de la guerre de 1948-1949 conclue par les accords de cessez-le-feu entre le tout jeune État juif et les pays arabes voisins. Ce cadrage n’est pas neutre. Il envisage le sionisme comme un processus qui ne se réduit ni à une réaction aux violences de la fin du xixᵉ siècle, ni à la Shoah et à la séquence diplomatique et militaire qui a accouché d’Israël.
La halakha et la Haskala
Quel est le sens de ces choix ? Bensoussan identifie 1860 comme un « moment », au sens presque braudélien du terme, c’est-à-dire une phase de cristallisation où plusieurs dynamiques jusque-là indépendantes commencent à converger. C’est alors que prend forme ce que l’on peut appeler une idée nationale juive, située au croisement de deux univers longtemps distincts : la fidélité au judaïsme de la synagogue et l’héritage du judaïsme des Lumières – la halakha et la Haskala. Cette rencontre produit un déplacement décisif d’une identité essentiellement religieuse et diasporique vers une conscience historique et politique.
Par « idée nationale », Bensoussan n’entend pas seulement une aspiration abstraite, mais une inflexion pratique : prendre son destin en main, passer à l’action pour transformer radicalement la condition juive. Cette transformation concerne d’abord le « Yiddishland », cet espace compris entre la mer Baltique et la mer Noire, correspondant pour l’essentiel à la Pologne, l’Ukraine et la Biélorussie, mais aussi les communautés du Maghreb et de l’Empire ottoman, où les Juifs vivaient, à des degrés divers, dans des situations de minorité vulnérable, exposés à l’arbitraire politique et social.
C’est également le moment où la promesse de l’idée nationale révèle ses impasses. L’émancipation, amorcée dans le sillage de la Révolution française, avait laissé espérer une intégration progressive des Juifs dans les sociétés européennes. Or, dans la seconde moitié du xixᵉ siècle, cette promesse se fissure. Certes, les universités s’ouvrent, ainsi que certaines corporations (avocats, médecins) mais les Juifs, surtout les plus diplômés et les mieux intégrés, découvrent qu’ils peuvent être simultanément invités à s’assimiler et désignés comme étrangers, voire comme ennemis. À Varsovie, Kiev ou Vienne, la montée des nationalismes exclusifs transforme l’universalisme en piège.
Bensoussan situe donc en 1860 le moment où s’articulent pour la première fois de manière cohérente une crise de l’intégration, une mutation interne du judaïsme et l’émergence d’une réponse politique. Le sionisme apparaît alors non comme une réaction tardive et circonstancielle, mais comme l’une des réponses possibles, et finalement dominante, à une question devenue insoluble dans le cadre européen, mais aussi ottoman.
Et ce dernier point est important. Jusqu’en 1918, la terre que les Juifs commençaient à envisager comme le lieu d’une possible sortie de leur condition faisait partie, depuis près de cinq siècles, de l’Empire ottoman. Plus largement, l’espace qui s’étend de l’actuelle frontière entre la Roumanie et l’Ukraine jusqu’à la Méditerranée au sud, à l’Adriatique à l’ouest, ainsi que les pays d’Afrique du Nord, relevait encore, jusqu’au milieu du xixᵉ siècle, de l’hégémonie turque. Tout comme les sujets des tsars de toutes les Russies, ceux de la Sublime Porte cherchaient à s’émanciper en empruntant leur propre voie nationale.
Cependant, dans l’espace ottoman, le terme même de nation, le millet, désignait d’abord une communauté religieuse alors que l’origine latine du terme « nation » désigne au contraire un groupe d’hommes unis par la naissance. Lorsque les Grecs, qui se désignaient alors eux-mêmes comme des Rûm (Romains, c’est-à-dire héritiers de Byzance), prennent les armes contre le sultan en 1821, leur identité est indissociable de l’orthodoxie. C’est dans ce contexte que, par représailles, le patriarche œcuménique de Constantinople, Grégoire V de Constantinople, est pendu sur ordre du pouvoir ottoman. Qu’une communauté religieuse se constitue en nation peut apparaître, dans la tradition politique française, comme une anomalie ; c’est pourtant, dans une large partie de l’Orient du xixᵉ siècle, la forme la plus ordinaire de la politisation des identités collectives. Il faut ajouter que la définition, généalogique et non théologique, de la judéité confère aux juifs les contours d’un peuple, bien avant que l’idée de l’État s’impose.
Bensoussan met en avant une de ces figures qui servaient de passeurs entre ces deux univers : Yehuda Bibas, ce rabbin séfarade formé à la croisée de la tradition et des idées modernes, qui est parmi les premiers, dès les années 1830–1840, à rompre avec l’attente messianique passive pour prôner le retour volontaire des Juifs en terre d’Israël. À Corfou, dans un environnement exposé aux nationalismes européens naissants, il élabore une pensée qui conjugue un projet d’émigration vers la Palestine ottomane et l’esquisse d’une autonomie politique juive. Cette intuition marque le passage d’un horizon religieux à un projet historique. Son influence, relayée notamment par Yehuda Alkalaï, prépare le terrain sur lequel se développera, quelques décennies plus tard, le sionisme politique.
La création de l’Alliance israélite universelle à Paris, toujours en 1860, marque l’entrée d’élites juives dans une logique d’organisation transnationale, d’éducation moderne et d’intervention politique au nom des Juifs du monde entier. Pour Bensoussan, cette forme de conscience collective préfigure le sionisme. Ensuite, la décennie 1860 voit les premières implantations juives modernes pousser en Palestine ottomane, témoignages d’un passage d’un attachement religieux à Sion à une présence concrète sur le territoire.
Bref, pour Bensoussan, le sionisme n’est pas né en réaction à la vague antisémite de la fin du xixe siècle, c’est un mouvement national parmi beaucoup d’autres à cette époque. Voilà pour 1860.
L’implantation politique
Mais pourquoi s’arrêter en 1950, année sans relief particulier, si ce n’est, dit-on, que son hiver rigoureux a marqué les mémoires ? Ce choix renvoie en réalité à la place de la « question arabe » dans l’histoire du sionisme. Les autorités ottomanes étaient très hostiles à l’arrivée de nouveaux venus en Palestine. Il s’agissait le plus souvent de sujets européens bénéficiant de privilèges exorbitants (le régime des capitulations), qui les soustrayaient en grande partie au droit ottoman et les plaçaient sous la juridiction de leurs consulats. Ironie de l’histoire : massacrés et persécutés dans leur pays de nationalité, les Juifs de l’Empire russe sont devenus à cet endroit des atouts de politique étrangère du tsar, qui s’est empressé de leur accorder l’assistance consulaire afin d’émietter encore le pouvoir ottoman en Terre sainte. Cela ne rendait pas ces Juifs plus populaires.
Dans les villes, à Jaffa, à Haïfa et ailleurs, les populations locales commençaient à ressentir la concurrence de capitaux, de réseaux et de capacités d’organisation supérieures. Entre 1910 et 1920, dans le contexte d’une guerre mondiale et d’un éveil national arabe, la question démographique change de nature. Elle cesse d’être seulement économique ou sécuritaire pour devenir pleinement politique.
Il faut noter que, dans le projet sioniste comme dans toutes les nouvelles nations de l’espace ottoman – grecque, turque, polonaise, bulgare ou ukrainienne –, la religion balise les contours de l’appartenance. De même, le nationalisme arabe, né dans le rejet du projet ottoman d’identité impériale, s’est rapidement islamisé.
Avec l’établissement du mandat britannique en 1920, le nouveau cadre politique et économique permet aux sionistes de créer, en deux décennies, un État embryonnaire. Pendant ces mêmes deux décennies qui séparent les deux guerres mondiales, les Arabes vivant sous mandat britannique développent, comme le montre Georges Bensoussan, des noyaux de cristallisation nationale autour des élites traditionnelles et des grandes familles jadis ottomanisées et désormais britannisées. Or, ces élites contrôlent également les institutions religieuses. Ainsi, se développe un mélange d’influences européennes (droit international, droit des peuples) et de références islamiques, notamment autour de la notion de jihad contre les infidèles. Les gentlemen en trois-pièces à l’accent oxfordien s’adressent au monde, tandis que les imams mobilisent les foules.
Lorsque la Seconde Guerre mondiale commence, le Yichouv, c’est-à-dire la communauté juive organisée de Palestine, est presque autonome. Les Arabes, en revanche, sont ruinés, divisés et épuisés après l’échec de la grande révolte lancée en 1936, dont l’objectif était d’étouffer le Yichouv. Ainsi, la Shoah s’abat sur les Juifs à un moment où leur État-nation est quasiment prêt.
L’émergence du narratif palestinien
Le Yichouv, meurtri par le désastre, s’est renforcé pendant la guerre grâce à sa contribution à l’effort de guerre britannique. Quand la paix fait son retour, l’objectif politique est clair et semble à portée de main. Pourquoi, alors, ne pas arrêter le récit avec la création de l’État d’Israël le 14 mai 1948 ? Bensoussan choisit 1950 justement parce que le sionisme n’existe pas dans un vide. Ce qui s’est passé en 1949-1950 est primordial : le narratif arabe et palestinien s’est cristallisé.
Dès le début de 1948, des voix arabes s’interrogent sur l’échec de la lutte contre le projet sioniste. Bensoussan souligne alors l’existence d’une véritable autocritique et d’un refus du seul discours victimaire. Mais, note-t-il, à partir de 1950, « le discours se fige peu à peu et occulte plusieurs événements violents qui ont participé au désastre palestinien ». Ce tournant est parfaitement illustré par l’évolution du terme « Nakba », qui signifie « catastrophe » en arabe. Introduit en 1948 par Constantine Zureik dans son opuscule « Les Raisons de la défaite », rédigé durant l’été 1948, le terme s’inscrit d’abord dans une démarche analytique. Zureik y examine la défaite et l’exode de plus de 700 000 Arabes palestiniens, et appelle à une réforme en profondeur de la société arabe, tout en critiquant l’inaction et les divisions des États arabes.
Rapidement le terme devient plus univoque, tendant à substituer à l’analyse des causes la seule désignation du désastre, comme s’il fallait trouver l’équivalent de Shoah. La rhétorique de la responsabilité externalisée, où la faute est imputée à d’autres, ceux qui ont trahi, efface l’analyse politique. Aucune revendication n’est véritablement formulée à l’égard de la Jordanie, qui annexe en 1950 une grande partie des territoires destinés à l’État arabe de Palestine, ni envers l’Égypte, puissance occupante à Gaza.
Ce schéma narratif s’impose durablement. Les Arabes de Palestine y apparaissent comme des victimes passives, tandis que les Juifs et les puissances extérieures sont érigés en seuls véritables acteurs de l’Histoire et, par conséquent, seuls responsables.
Le livre de Georges Bensoussan est déjà critiqué au prétexte qu’il serait une apologie du mouvement national juif et de l’État d’Israël. En réalité, il s’agit moins d’une défense partisane que d’un choix historiographique. Il s’inscrit dans un débat classique sur la nation. Entre les primordialistes, qui postulent des nations anciennes, et les modernistes, à l’image de Benedict Anderson, pour qui elle est une « communauté imaginée » née de la modernité, les ethno-symbolistes occupent une position intermédiaire en soulignant le poids des continuités culturelles. Bensoussan s’inscrit dans cette approche. Pour lui, le sionisme est à la fois moderne et enraciné dans une mémoire longue. Ses critiques privilégient au contraire une lecture « andersonienne », ramenant la nation à une construction récente, avec, en filigrane, une interrogation sur sa légitimité : parler de nation « imaginée » ou « inventée » peut suggérer un objet artificiel et laisser planer l’idée d’une fabrication, voire d’une manipulation. En creux, l’« indigène » se voit attribuer une identité « naturelle », supposée plus authentique. Bensoussan nous dit ici quelque chose d’essentiel sur la nation juive et sur la nation tout court.
Lancée en avril 1946 par Piaggio, la Vespa fêtera ses 80 ans à Rome, entre les 25 et 28 juin, dans une célébration quasi-papale. Tous les vespistes du monde ont rendez-vous dans la ville éternelle pour vénérer les vertus du « scootérisme ». Monsieur Nostalgie, fidèle à son PX 125 noir qui affiche des dizaines de milliers de kilomètres au compteur, nous explique l’esprit de dissidence des vespistes…
Non, la Vespa n’est pas un deux-roues motorisé, ni un moyen de transport, encore moins un instrument de la mobilité douce, oxymore d’une technostructure en manque d’inspiration. La Vespa est un mouvement culturel, esthétique et émancipateur ouvert à tous. La Vespa guide le destin des Hommes depuis 80 ans, sans haine, ni violence.
S’en aller tous les deux…
Elle est l’expression la plus avancée d’une civilisation hédoniste et stylée qui rejette la vulgarité et la rage des foules. La Vespa est une échappatoire à l’enfer du travail et au collectivisme forcené, la dernière muraille face à une société de plus en plus intrusive et procédurière. Elle est acte de résistance et onde nostalgique, à la fois refuge de l’intime et diffuseur du « beau mouvement ». Elle est courbe charnelle et élan salvateur. Elle se vit en solitaire ou en amoureux, à deux.
Photos DR
Durant quatre jours, en juin prochain, tous les vespistes de la planète, par centaines, par milliers, clubs et particuliers, vont déferler sur la vieille Rome pour ce qui s’annonce « la plus grande célébration de l’histoire de Vespa ». Nous lui devons tant. Sans elle, nous serions restés à l’état de brouillon, mal dégrossis, serrés dans des bétaillères, cars scolaires et trains graisseux ; le casernement nous guettait. La Vespa a façonné le cœur des romantiques et leur a inculqué l’esprit de liberté depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. En avril 1946, son brevet est déposé par Enrico Piaggio. On doit son dessin et sa pertinence technique à l’ingénieur Corradino D’Ascanio. L’idée est alors révolutionnaire : concevoir un engin original, utile et beau. Le génie des Italiens fera le reste. La Vespa prendra sa part dans ce que l’on nommera à la fin des années 1950, le miracle économique transalpin. Comment se rendre d’un point à un autre sur une motocyclette confortable, propre (la Vespa se conduit en costume, en robe à pois ou en aube de communiant), pratique (vitesse au poignet, frein au pied), assez véloce pour ne pas regretter sa bicyclette d’enfant, économique (un peu d’essence, guère d’huile), des petites roues, une selle biplace et une ligne que Michel-Ange n’aurait pas reniée ? La Vespa réussit à être toujours à la page, génération après génération, de Gregory Peck à Nanni Moretti, de Marcello aux Mods, du coursier parisien à la papa des années 1980, pare-brise haut et top-case chargés de journaux à Emily in Paris.
La Vespa n’est pas un objet de mode. Elle est la mode. Vous la croyez originaire de Pontedera, le berceau de Piaggio, à trente kilomètres de Pise ? Elle fut également assemblée à Fourchambault, dans la campagne nivernaise. La Vespa est une expérience physique et intellectuelle. Physique car elle demande une attention particulière, notamment pour les anciens modèles de collection et le charme du moteur deux temps, ce tic-tac poétique. Certains disent que sa répartition des masses la faisait pencher d’un côté. Foutaises, la Vespa est d’une nature indépendante, ne la brusquez jamais, elle se conduit façon Dolce Vita, tout en souplesse, sans à-coups, fluide et coulée ; bon sang, vous êtes sur une Vespa, adaptez-vous à son souverainisme romain, son antique pedigree, ne la pilotez pas comme une moto de course, tête baissée et poignet nerveux. La Vespa nous apprend à canaliser nos impatiences.
En contrepartie, elle fait d’un anodin étudiant, d’un ouvrier en bleu ou d’un cadre usé, un homme de goût, profond et sensible au charme des saisons. La Vespa est donc un message politique en soi. Malgré les difficultés, malgré le poids des emmerdeurs qui pèse chaque année toujours un peu plus, malgré les insuffisances publiques et les culs-de-sac de la mondialisation, vous savez qu’un être sera là pour vous. Il suffira d’un coup de kick pour vous libérer de vos chaines. Avec la Vespa, les Hommes reprennent enfin possession de leur vie. Alors, nous irons tous à Rome pour la remercier.
Le président d’Avocats sans frontières dénonce la morale à géographie variable de la presse occidentale dans son traitement de la guerre en Iran.
Je vous l’avoue, la morale à géographie variable me casse un peu le moral. Elle incarne en fait le comble de l’immoral. La presse occidentale est pleine de moraline dès qu’il s’agit de cogner sur les États d’Occident. Par exemple, quand ceux-ci essaient de réguler l’immigration, elle leur reproche d’expulser le délinquant clandestin oriental. Fût-il un bandit de grand chemin.
Mais je ne vous parlerai pas ici du conflit moyen-oriental. S’agissant des Américains et des Israéliens, les médias n’ont pas de problèmes moraux pour leur cogner dessus. Ils leur donnent de grandes leçons de droit international pour pas un rond. La guerre serait illégale. Et tant pis si ces leçons sont carrément stupides. C’est l’avocat qui vous le certifie gratis.
S’agissant d’Israël, pays attaqué en 1992 par la République islamique dans son ambassade à Buenos Aires, et attaqué en 2023 sur son sol par le Hamas (dont le financement et la logistique sont assurés par la même République), le casus belli est aisément plaidable.
Les journalistes sont également particulièrement caustiques – et je partage sur ce point leur causticité – pour chambrer les discours du premier Américain. Son narcissisme, sa vantardise, sa versatilité ont été les meilleurs amis de ses ennemis. En revanche, je ne les ai jamais entendus moquer les discours tout aussi vantards, menteurs et hystériques des porte-parole de la République fanatique.
La presse hexagonale a été particulièrement sourcilleuse pour blâmer les bombardements américains sur les structures civiles iraniennes. Et je ne veux pas parler, de peur d’abîmer davantage mon moral, des condamnations et sermons lorsqu’il s’agit des bombardements de l’État juif, quand bien même celui-ci avertit-il le plus souvent les populations civiles. En tous les cas, il vise uniquement les objectifs militaires ou terroristes sans pouvoir malheureusement éviter les dégâts collatéraux. Dans ce cas, on ne compte pas sur la moindre compréhension. L’un des rares politiques à avoir eu le courage et l’intelligence de le dire, après l’intervention contre le Hezbollah sur Beyrouth, fut François-Xavier Bellamy devant une journaliste de France Info en pleine crise d’apoplexie. Le droit de la guerre autorise à s’en prendre à des cibles terroristes qui utilisent des boucliers humains, a-t-il rappelé. À moins peut-être qu’il y ait une exception jurisprudentielle pour Israël.
En revanche, je jure sur la Bible de Jérusalem que je n’ai JAMAIS lu un article de presse ou entendu un journaliste de service public (ou même d’ailleurs) faire la moindre remarque d’ordre moral, fût-elle légère ou subliminale, sur le fait que les Iraniens ou le Hezbollah avaient tort de cibler les populations civiles israéliennes. Que cela n’était pas très gentil. Les journalistes font silence pour la bonne raison – ou plutôt la très mauvaise – que cela ne vient pas à leur esprit pourtant sentencieux.
Attention, je ne suis pas en train de publier un savant article politique ou juridique. Je me place sur le terrain de l’évidence psychologique. La plupart des médias occidentaux moralistes sont dans l’impossibilité de porter un jugement moral sur un être oriental. Un esprit chagrin – et j’en suis un – y voit une forme évidente de racisme méprisant immoral. Je vous ai dit que je n’ai pas le moral ?
En remportant la Coupe de France face à Nice (3-1) sans débordements de ses supporters vendredi dernier, le RC Lens impressionne. Comment l’expliquer? Le contributeur de Causeur du cru nous dit tout.
Le phénomène lensois est souvent mal compris vu de l’extérieur. Beaucoup se sont étonnés de voir près de 60 000 supporters du Racing Club de Lens au Stade de France lors de la finale de la Coupe de France, plus de 38 000 personnes réunies au stade Bollaert pour suivre le match sur écrans géants, ainsi que des dizaines de milliers d’autres dispersées dans « les fan zones » du bassin minier. Pourtant, cela n’a rien d’un miracle : le Racing Club de Lens n’est pas seulement un club de football. Il est l’expression d’une histoire collective et d’un peuple.
On est chez nous
Le RC Lens est le club du bassin minier tout entier. Celui des gueules noires qui descendaient au fond de la mine, des femmes qui travaillaient dans le textile à Roubaix-Tourcoing, des familles ouvrières qui ont construit cette région dans la dureté, le travail et la solidarité. Que l’on vienne de Liévin, Béthune, Vermelles, Loos-en-Gohelle, Nœux-les-Mines, Avion, Carvin, Fouquières-lès-Lens ou Noyelles-sous-Lens, on est tous, d’une certaine manière, Lensois. Le Racing dépasse largement les frontières administratives de la ville : il est le cœur symbolique d’une immense communauté populaire de plusieurs centaines de milliers de personnes.
Ce qui a également surpris, c’est l’absence totale de débordements malgré des rassemblements gigantesques. Des dizaines de milliers de personnes ont fait la fête jusque tard dans la nuit dans les rues de Lens et du Pas-de-Calais, notamment lors du retour des joueurs au petit matin. Pourtant, les villes sont restées intactes. Pas de vitrines brisées, pas de mobilier urbain détruit, pas de voitures incendiées…
Cela s’explique par une mentalité profondément enracinée dans la culture populaire du Nord. Ici, on ne s’en prend pas aux commerçants parce qu’ils sont « des nôtres ». Ce sont les gens du pays, des travailleurs comme les autres, qui font vivre la région. Dégrader leur outil de travail serait une honte. On ne détruit pas non plus le mobilier urbain parce qu’il a été payé par l’argent du travail et des impôts de tous, souvent fabriqué ou entretenu par des gens du coin. Quant aux policiers et aux gendarmes, même si on râle parfois contre les contraventions, ils restent des hommes du pays, des « petits gars de chez nous » qui font leur métier et méritent le respect.
Les gens ont dans leurs yeux le bleu qui manque à leur décor
Les gens du Nord aiment faire la fête, parfois de façon excessive ou un peu grotesque, mais ils restent profondément respectueux des autres. Cette culture populaire est structurée par une forme de modestie collective : on n’aime pas ceux qui « se la racontent » ou qui prennent la grosse tête. En revanche, lorsqu’une personne réussit par son talent, son travail ou sa valeur, alors le peuple du bassin minier est capable d’une immense fidélité et d’une immense fierté. Ici, on ne demande pas aux gens brillants de s’abaisser ; on préfère les admirer sincèrement et « leur ériger une statue » symbolique.
Cette capacité d’accueil se retrouve aussi dans le rapport au président du Racing Club de Lens, Joseph Oughourlian. D’origine arménienne, financier ayant longtemps vécu à New York et ne venant pas du monde du football populaire du Nord, il aurait pu être perçu comme étranger à cette culture. Pourtant, il a été adopté par les supporters lensois parce qu’ils ont reconnu son engagement et la qualité de son travail pour le club. Cela montre que, malgré l’ancrage historiquement ouvrier, socialiste ou communiste du bassin minier, les Lensois jugent avant tout les hommes sur leurs actes, leur loyauté et leur respect du peuple et du club.
Alors qu’on dénombre près de 40 prétendants pour un seul fauteuil, dont certains parlent plus volontiers d’eux-mêmes que de la France, Ivan Rioufol se demande ici si la démocratie française peut encore trouver parmi ses représentants celui à même de la sortir de sa profonde dépression et de sa crise identitaire.
Les Français d’abord ! Ce sont eux qui, collectivement, sauveront la nation blessée. Les prétendants à la présidence de la République, enivrés de mots clinquants, perpétuent la rupture entre le peuple et ses élites.
Cependant, il reste aux citoyens, expropriés de leur souveraineté par une caste populophobe, à récupérer leur pouvoir dans une démocratie actuellement confisquée. Les actuelles ambitions personnelles sont, de ce point de vue, indécentes. Gabriel Attal assure, dans Le Parisien Dimanche, qu’il va gagner. Il rejoint une quinzaine de partants, dont notamment Jean-Luc Mélenchon, François Hollande, Edouard Philippe, Bruno Retailleau, David Lisnard, Nicolas Dupont-Aignan, Marine Le Pen-Jordan Bardella. Natacha Polony ne dit pas non. Gérald Darmanin se tâte. Philippe de Villiers teste sa popularité médiatique. Éric Zemmour laisse comprendre, dans le JDNews de ce week-end, qu’il pourrait repartir en campagne à moins que Sarah Knafo ne prenne le relai. Mais rares sont les candidats qui ont pris en compte le sentiment d’abandon qui traverse la société. Elle ne veut plus être infantilisée par des personnalités en quête de destin mais indifférentes aux gens ordinaires, à la sagesse populaire. Pour sa part, Zemmour estime : « Le grand enjeu de 2027 sera aussi celui de l’incarnation (…) Comme dans toutes les situations historiques de tempête, le caractère est redevenu une question politique majeure ». Le président de Reconquête se voit en sauveur de la nation. Or, comme bien d’autres, Zemmour oublie d’en appeler préalablement aux consultations, aux référendums, à la représentativité parlementaire. Les Français doivent reprendre la barre.
Une chose est acquise : l’homme seul, aussi déterminé soit-il, ne fera que perpétuer un système oligarchique construit sur la méfiance des citoyens. Ce système d’essence totalitaire ne fonctionne pas. Il doit être rejeté. La révolution conservatrice, qui reste à mener à son terme, puise dans le rejet de la pensée unique et de sa verticalité autoritaire. Les certitudes dogmatiques, de gauche comme de droite, caractérisent le vieux monde qui s’éteint sous le poids de ses fadaises vaniteuses.
C’est en se confrontant aux réalités que les Français ont élaboré de leur côté, avec bon sens, un pragmatisme puisant dans la « mémoire immémoriale de la Tradition », comme l’observe Michel Maffesoli[1]. Pour le sociologue, « seuls les gens du peuple (…) sont à même de renifler la transmutation en cours ». La société enracinée a appris à gérer son abandon par la débrouillardise, les solidarités locales, les réseaux sociaux. Cet esprit du temps, que je décris dans La Révolution des oubliés (Fayard), fait du peuple l’homme providentiel attendu. Lui seul a la force de s’opposer au despotisme des juges, à l’Europe supranationale, au politiquement correct. Il appartient à la Ve République de lui trouver sa place ou de céder la sienne. Rien se ne fera sans la force vitale des Français : une dynamique qui se perpétue dans les provinces et les bourgades. L’homme politique doit renouer avec l’humilité. Il doit concevoir sa mission en harmonie avec la France profonde, cœur toujours battant de la nation millénaire. Le « Nous » doit remplacer le « Moi je ». Ridicule est la valse des ego.
Léon XIV dénonce les dangers de l’IA, mais ses solutions pour y remédier relèvent un peu de lieux communs…
Dans sa première encyclique, Léon XIV dénonce les dangers de l’intelligence artificielle (IA). Une encyclique, c’est la trace doctrinale que veut laisser tout pape – son testament théologique en quelque sorte. Certaines sont célèbres, comme Rerum Novarum publiée en 1891 par Léon XIII, qui a fondé la doctrine sociale de l’Eglise, ou Tutto Fratelli où François développait des positions sans-frontiéristes.
Dans Magnifica Humanitas (magnifique humanité), Léon XIV propose une réflexion sur l’IA et le défi anthropologique qu’elle représente. Au passage, il fait repentance pour l’Eglise concernant l’esclavage, et dénonce le risque d’un nouvel esclavage de l’homme par une technologie qui, rappelle-t-il, n’a pas de sens moral ou plutôt qui a la morale de ses créateurs.
Concurrence directe
Le pape a raison de s’emparer de cette question qui taraude tous ceux qui réfléchissent à l’avenir de l’humanité, y compris les acteurs de l’IA qui se demandent si leur création possède une forme d’intériorité. D’où la présence d’un ponte d’Anthropic, promoteur, dit-on, d’une IA humaniste, lors de la présentation du texte au Vatican.
Non seulement l’IA affecte aujourd’hui tous les aspects de nos vies mais elle remet surtout en question la définition même de l’homme et de sa place dans le monde. Pour la première fois, l’homme a créé une technologie qui peut se développer et agir toute seule. Léon XIV observe que l’IA rend la guerre plus accessible et moins contrôlable avec des systèmes qui, une fois programmés, peuvent prendre seuls la décision de tuer. Immortelle et capable d’une certaine façon de créer sa propre descendance, l’IA apparait comme une concurrente directe de dieu lui-même.
Un moratoire ?
Le pape propose-t-il d’en finir avec l’IA pour autant ? Evidemment pas, d’ailleurs il ne nie pas ses bienfaits. Il n’est pas technophobe.
Mais avec tout le respect qu’on doit au chef de l’Eglise catholique, autant le diagnostic est stimulant, autant les remèdes proposés semblent d’une grande banalité. Il faut réguler, rendre le pouvoir aux Etats et diminuer celui des acteurs privés, estime le Vatican. Sans oublier d’éduquer les enfants à ce nouvel environnement. En un mot, le pape veut désarmer l’IA, la soustraire à la logique de la compétition et du profit. Fort bien, sauf qu’il ne nous dit pas comment réussir ce prodige. Ce sont là des propos d’ONG, en quelque sorte. Et le pape semble oublier un détail: la volonté de puissance et de domination, l’appétit de richesses ou la violence ne sont pas des inventions de l’intelligence artificielle. Ce qui rend l’IA dangereuse, c’est la nature humaine. Et le pape ne nous dit pas comment la changer pour la mettre au service du bien commun.
Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio
🙏 Léon XIV dénonce les dangers de l’IA@ELevyCauseur :"Le pape semble oublier un détail : l’appétit de richesses ne sont pas une invention de l’Intelligence artificielle" #GrandMatin
En visite en Chine (notre photo), Donald Trump a décidé d’entretenir le flou sur le soutien américain à Taïwan en faisant des ventes d’armes à l’île une éventuelle monnaie d’échange dans ses négociations avec la Chine… Le monde est entré ces dernières années dans une « guerre globale » opposant plusieurs empires (États-Unis, Chine, Russie) qui se disputent des zones d’influence à travers des conflits indirects, tandis que les puissances faibles de l’Europe continuent d’être marginalisées.
Depuis 2022, la course aux armements s’accélère, les conflits se multiplient et la violence redevient un instrument central des relations internationales. Pourtant, cette guerre n’a ni front unique ni épicentre identifiable. Chaque conflit semble local, autonome, mais tous sont liés. Ce lien n’est ni conjoncturel ni accidentel : il est structurel.
Le monde n’est pas entré dans une troisième guerre mondiale mais dans une première guerre globale dont les maître-mots sont l’« Amérique aux Américains » (doctrine Donroe selon certains), le « rêve chinois » (« retrouver la grandeur de la nation chinoise », Xi depuis 2013) et la nostalgie de l’empire soviétique. C’est une guerre sans déclaration, sans théâtre central, menée par des empires qui ne s’affrontent pas directement, mais projettent leur puissance dans des espaces de fracture, par la force dans leurs arrière-cours et par l’influence ailleurs. Comprendre cette guerre, c’est comprendre le retour d’un « monde multi-impérial » [1] fragmenté en sphères d’influence rivales, où la paix par le droit laisse place à une certaine forme de paix par la force.
Cette logique multi-impériale ne se limite pas au simple découpage de l’espace mondial en trois sphères. Les empires ne se combattent pas au centre, mais aux marges – là où leurs sphères d’influence se chevauchent et se heurtent. Entre elles s’étendent des zones de fracture profondes et instables, espaces interstitiels que nul empire ne contrôle pleinement et dont la maîtrise constitue précisément l’enjeu central de la compétition mondiale.
La logique multi-impériale ne comprend pas uniquement les États-Unis, la Chine et la Russie : ces trois empires coexistent, mais d’autres puissances, présentes dans ces fractures, agissent comme pivots, sur lesquels ces derniers s’appuient pour étendre leur domination. En ce sens, les empires américain, chinois et russe développent un réseau d’influence dans des territoires non-dominés, polarisé par des puissances locales appelés pivots ; l’Iran, Israël, la Turquie, le Japon, sans oublier l’Inde.
Dilemme arabo-persique et question israélienne
Au Moyen-Orient, le destin de l’Iran sera déterminant pour l’avenir de ce tissu impérial.
Actuellement proche de la Chine et de la Russie, l’Iran est pour Donald Trump un futur allié, un pivot sur lequel compter pour contrôler et pacifier durablement la région. Israël et l’Iran (post-mollahs) pourraient-ils constituer un axe de puissance américaine, en miroir de « l’ axe de la résistance » façonné par Téhéran depuis des décennies ?
Impuissance endémique, prédations inéluctables, l’Afrique au cœur des stratégies impériales
À l’inverse du Moyen-Orient, l’Afrique se caractérise par l’absence de puissances-pivots capables de structurer l’espace régional. L’Afrique est donc un terreau fertile pour les stratégies d’influence des empires. Depuis plusieurs années, la Chine apparaît comme le créancier et la Russie comme le mercenaire. Basculés dans un impérialisme transactionnel, entre brutalité (bombardement de l’EI au Nigéria) et néomercantilisme (« deals » de plusieurs milliards sur la santé avec le Kenya ou le Rwanda), les États-Unis semblent développer une stratégie d’influence sur le continent africain, faisant preuve d’une grande adaptabilité selon ses interlocuteurs.
Indopacifique atomique et Taïwan
Hautement nucléarisée, l’Asie vient défier la catégorisation entre arène impériale et fracture à contrôler. En Asie centrale, les routes de la soie chinoises et les organisations russes (OTSC) dans les ex-Républiques soviétiques compliquent toute ambition d’influence américaine. L’équilibre militaro-économique dans l’Indopacifique est celui de la terreur : la Chine indispensable pour l’économie, les États-Unis responsables pour le militaire. Taïwan, géographiquement, rentre dans la sphère d’influence de l’Empire du milieu, mais idéologiquement et politiquement reste plus proche des États-Unis : la minuscule île aux semi-conducteurs est à la confluence de deux sphères d’influence. Ainsi, en Asie, le destin est taïwanais, les empires sont chinois et américain, les pivots sont japonais, indien et pakistanais.
Désunie par sa diversité, l’Europe est au point mort
Face aux menaces migratoires et islamistes (Afrique et Moyen-Orient), agricole (UE-Mercosur approuvé provisoirement par Mme Von Der Leyen sans réponse parlementaire et malgré refus français), idéologique et tarifaire (États-Unis), industrielle (Chine) et existentielle et énergétique (Russie), la réaction est urgente. Contrer ces menaces en pensant à la force n’est pas incompatible avec la recherche et la défense de la paix.
Qu’en est-il de cette fameuse Europe-puissance ? Aucune définition classique de la puissance ne s’applique à l’Union européenne. Si l’on reprend celle de Raymond Aron – « la capacité d’une unité politique à imposer sa volonté aux autres unités » – l’Europe apparaît en décalage : elle ne constitue pas une véritable unité politique et peine, dans les faits, à imposer sa volonté – dans un monde de carnivores, les herbivores frémissent et subissent. Employer le terme d’« Europe-puissance » révèle soit une méconnaissance des réalités géopolitiques, soit une forme d’espérance qui finit inévitablement par se heurter à la réalité.
Et Trump ? Marque-t-il une rupture ?
Certains voient un parallèle entre les Bush et Trump : le père défendait le « droit international » et les États-Unis s’en portaient garants, en tant que « gendarmes du monde », jusqu’à sa péremption, le 11 septembre 2001. Conçu pour un monde civilisé, structuré autour d’États prêts à faire primer la sécurité et la prospérité, le droit international vacille face à la montée d’acteurs nuisibles et appelle désormais une refonte. Face à la montée des États voyous, des groupesterroristes islamistes et des puissances autoritaires, le multilatéralisme apparaît désormais comme une illusion d’un autre temps. En 2026, le « gendarme du monde » américainrenaît, avec un budget militaire de 1500 milliards $ à l’horizon 2027, et cette fois-ci, son commandant en chef a une stratégie claire et assumée : transformer chaque puissance-pivot en allié américain et possiblement percevoir la Russie non comme empire mais pivot mondial à monter contre la Chine pour l’encercler, l’assécher (en pétrole) et l’immobiliser. La perspective recherchée par l’administration Trump est une arrière-cour démocratique, capitaliste et pro-américaine (d’où l’exfiltration de Maduro), un axe Israël-Iran (post-mollahs) au Moyen-Orient, et un axe Japon-Taïwan-Corée du Sud en Asie. Après le Venezuela et l’Iran, des interventions directes à Cuba et en Colombie sont désormais envisageables. Accepter un néomercantilisme transactionnel ou subir le courroux de l’État le plus puissant de l’histoire, telle est la nouvelle doctrine de Trumperator [2]. Et son objectif ? La Chine. Pour l’assécher en pétrole, trois étapes, aux stratégies différentes : le Venezuela, l’Iran et la Russie, en passant de la force à l’influence.
La guerre globale a commencé, les empires s’affirment, les sphères d’influence se confirment, les pivots se distinguent, et les faibles seront relégués. Cette première guerre globale enterre la globalisation heureuse. Si l’engrenage de la Première guerre mondiale a été celui des alliances, l’engrenage de la première guerre globale sera celui des conflits. « L’histoire ne se répète pas, mais elle rime souvent », M. Twain.
[1] Chaouat Elliot, Vers un nouvel ordre mondial ? Géopolitique d’un monde fracturé, 2025
Dilemme arabo-persique et la question israélo-palestinienne : une région sans maître ?
Requiem de Berlioz, filmé et enregistré le vendredi 22 mai à la Philharmonie de Paris, avec l’orchestre et les chœurs de l’Opéra national de Paris, disponible sur France musique. Messe solennelle de Berlioz, à l’Auditorium de Radio France le 2 juillet prochain.
Hector Berlioz a 34 ans lorsqu’il compose sa Grande messe des morts. Le 5 décembre 1837, le colossal monument symphonique résonne dans la Chapelle des Invalides. Etonnamment, la cancel culture n’a pas encore posé sur ce requiem la dalle funéraire qui règlerait son compte à ce must de la musique romantique, les esprits chagrins de la bien-pensance n’ayant toujours pas songé, bizarrement, à s’emparer de la question.
Décolonisons la rue Damrémont !
Remontons à la genèse de cette commande. Le jeune Hector, tout juste marié avec la tragédienne – et tragique – Harriet Smithson, épouse geignarde, intempérante, jalouse, panier percé, est l’esclave de desséchantes obligations matérielles, auxquelles il sacrifie en se forçant à écrire, inlassablement, des articles mal rétribués. Or, en 1837, M. de Gasparin, ministre de l’Intérieur (alors sur le départ), s’est pris d’un faible pour la création contemporaine, et singulièrement pour la musique sacrée. Occis dans l’attentat de Giuseppe Fieschi à la machine infernale perpétré contre le roi Louis-Philippe le 28 juillet 1835, le maréchal Mortier mérite un requiem, croit-on. Gasparin décide d’en passer commande au jeune Berlioz. Mais le vieux Luigi Cherubini (1760-1842) – à qui l’on doit, pour mémoire, les messes des sacres de Louis XVIII puis de Charles X, sans compter le fameux Requiemà la mémoire de Louis XVI -, compositeur très en vue et indétrônable directeur du Conservatoire de Paris, intrigue pour récupérer la commande. Echec : Gasparin ne se dédit pas. Berlioz se met au travail d’arrache-pied dans les mois qui suivent. On lui a promis les 450 exécutants qu’il exige pour une œuvre qu’il veut grandiose. Soudain, catastrophe, alors que les répétitions ont débuté, il apprend que le gouvernement annule tout. Doué d’une vitalité stupéfiante, Hector attend une autre occasion pour produire sa partition. Elle ne se fait pas attendre : le 14 octobre 1837, Charles-Marie Denys de Damrémont, à peine nommé « gouverneur général des possessions françaises dans le nord de l’Afrique », est mortellement atteint par un boulet pendant le siège de Constantine, alors aux mains du plus farouche résistant à l’expansion française en Algérie, Ahmed Bey. Le défunt maréchal est inhumé aux Invalides. Le duc d’Orléans souscrit à la candidature de Berlioz pour dédier à l’héroïque soldat sa Grande messe des morts restée en souffrance…
Ainsi ce sommet inégalable du génie musical peut-il rendre grâce à l’Algérie française et aux mannes de Damrémont, chef de guerre dont on ne sache pas qu’il fût précisément un tendre à l’égard des indigènes, dans son entreprise de conquête au Maghreb… Devra-t-on vertueusement débaptiser la rue Damrémont, Paris XVIIIème ? La renommer ‘’rue Ahmed Bey’’, pourquoi pas, dans le cadre du devoir de repentance et dans le contexte des tentatives d’apaisement avec la clique de satrapes qui, depuis l’Indépendance, tient le pays sous sa férule ? Devra-t-on, dans cette logique, considérer que Berlioz, complice de cette sanguinaire entreprise de prédation, a failli ; et qu’à ce titre la République laïque s’honorerait de mettre à l’index ce capharnaüm sauvage, qui plus est commis par un mâle dominant ? Par les temps qui courent, on serait à peine surpris que de telles idées puissent se faire jour.
Ironie de l’histoire, le concert unique donné à guichet fermé ce week-end de Pentecôte à la Philharmonie de Paris sous les auspices de l’Opéra de Paris, chœurs et orchestre au garde à vous, avait tout d’un hommage officiel rendu au génie d’Hector Berlioz par la République. Le ministre Catherine Pégard au premier balcon – tiens, je n’ai pas aperçu, parmi l’assistance, toujours repérable au radar de ses toilettes acidulées, la joviale pharmacienne du lyrique – au pupitre le maestro Philippe Jordan, comme toujours galbé dans un queue-de-pie haute couture du plus extrême raffinement, le hâle avantageux, le cheveu déméché par un souffle romantique idéalement accordé à la physionomie du compositeur lui-même… Si la salle était comble, certes les effectifs des phalanges vocales et orchestrales n’atteignaient pas au nombre proprement vertigineux prescrit en son temps par Berlioz : 450 instrumentistes, 250 choristes, chiffres éventuellement doublés, voire triplés, selon sa propre suggestion ! Non, mais les quelques 100 choristes et 200 musiciens de la formation nationale rendaient largement justice aux ambitions volcaniques de cette partition éruptive entre toutes : étagé en amphithéâtre, l’espace de la Philharmonie ne présente pas la réverbération des Invalides : son acoustique superlative suffisait à amplifier comme il se doit, dans une spectaculaire, véhémente quadriphonie, le torrent furieux de cette partition sans équivalent dans le répertoire : huit contrebasses, 10 percussions, 10 timbales, pas moins de huit trompettes, cors, trombones répartis dans la hauteur des balcons, et sur le plateau, une véritable armée de cordes, sans compter les flûtes, hautbois, clarinettes, tubas et bassons… Il faut imaginer le choc de cette tonitruance, à l’époque, de surcroît répartie, innovation suprême de spatialisation, aux quatre points cardinaux ! Et pourtant, sans doute l’oreille contemporaine est-elle moins sensible aujourd’hui à cette assourdissante furie de décibels dont l’emparent le Dies Irae ou le Rex Tremendae qu’à l’envoûtement mélodique, la pulsation éthérée, méditative du Lacrimosa ou du Sanctus… Ces volutes, ces silences captivants, cette retenue suspensive et graduée, rapprochent incontestablement l’esthétique de cette cérémonie funèbre de la dramaturgie propre à l’opéra romantique.
Votre serviteur ne s’est jamais privé d’encenser comme il se doit, dans certaines causeriesantérieures, le talent de Pene Pati. Le ténor samoan n’endossait pas moins, à ses dépens, l’unique point faible de cette performance : car si les Chœurs de l’Opéra de Paris, abondamment sollicités par la partition, ont enflammé, tout au long, d’une puissance vocale souveraine et millimétrée les dix mouvements du chef d’œuvre, on ne pouvait pas en dire autant du soliste, relégué pratiquement hors champ à côté des cuivres sur un balcon latéral, et dont la voix, probablement envisagée comme séraphique, avait l’air de se perdre en haut des cieux : depuis le parterre, elle s’entendait au loin, comme échappée de derrière une porte. Indulgent, le public n’aura pas privé Pati de ses ovations, mais quand même… On a bien senti d’ailleurs que, se tournant en torticolis vers cette présence spectrale, Philippe Jordan était tracassé par une situation qu’il n’avait pas anticipée, et qu’il ne maîtrisait pas. Seul bémol à ce fabuleux Requiem op.5 tel qu’offert, dans un souffle impressionnant, par un Orchestre et Chœurs de l’Opéra de Paris décidément toujours en grande forme, et plus que jamais sous la sobre, pondérée, enveloppante gestique qui de longtemps caractérise le style Jordan.
L’été 2026 n’en a pas pour autant fini avec Berlioz. Œuvre de jeunesse écrite par un compositeur âgé de 21 ans à peine, précocement hanté par le Jugement dernier (et quoiqu’ayant de bonne heure revendiqué une posture agnostique), sa Messe solennelle (1825) fut donnée à l’église Saint-Roch, puis encore deux ans plus tard à Saint-Eustache, et fut enfin prétendument livrée aux flammes par son auteur. En 1992, par le plus grand des hasards, un instituteur anversois en a retrouvé une partition manuscrite. De ce premier essai de musique sacrée, Hector Berlioz saura réemployer, amplifiés, transfigurés, des passages entiers, en particulier dans la Symphonie fantastique (1830), mais aussi dans le Dies irae, deuxième mouvement du Requiem, justement.
D’où l’intérêt majeur de ce concert unique, programmé à Paris le 2 juillet prochain grâce au concours du Palazzetto Bru Zane, cette incontournable institution transalpine qui, inlassablement, exhume les joyaux de la musique romantique française dans les salles de l’Europe entière, mais également à travers la publication d’élégants livres – disques, édités avec un soin maniaque (on y reviendra). Dans ce contexte, il n’est pas de mauvais aloi d’y associer, en première partie de soirée, une exécution de la Symphonie no 3 en mi bémol majeur, de Louise Farrenc : la compositrice s’honorait de l’admiration de Berlioz. Sa création, en 1849, par la Société des concerts du Conservatoire, contribua beaucoup à asseoir la légitimité d’artiste de dame Farrenc (1804-1875). Contrairement à Berlioz, elle a beaucoup écrit pour le piano.
En streaming sur le site de France Musique : Requiem de Berlioz, filmé et enregistré le vendredi 22 mai à la Philharmonie de Paris. Orchestre et chœurs de l’Opéra national de Paris. Direction, Philippe Jordan. Ténor, René Pati.
Et aussi : Messe solennelle de Berlioz (1824). En première partie, Symphonie n° 3,de Louise Farrenc (1849). Orchestre national de France, chœur de Radio France. Direction, Dinis Sousa. Avec Chiara Skerath, Julien Henric, Laurent Naouri. Production Radio France, en collaboration avec le Palazzetto Bru Zane. Auditorium de Radio France, Paris. Jeudi 2 juillet 2026, 20h.
Chaque année, sur nos agendas, le festival de Cannes est une bascule psychologique, annonciateur de la belle saison. L’édition 2026 a été marquée par la polémique de la pétition « Zapper Bolloré », l’absence remarquée de Barbra Streisand ou Jacob Elordi, pourtant annoncés, et un palmarès que tout le monde a déjà oublié.
Pétitionnaires sur tapis rouge
Cannes et ses suffragettes. Cannes et ses pétitionnaires. Cannes et son folklore de mai. Cannes, sauveteur des opprimés. Cannes, dernier rempart contre les forces de l’argent et parangon de la liberté d’expression. Les slogans et les banderoles ont toujours fait partie du décor de la Croisette. Après les barricades, viendra le temps des beaux jours. Bientôt, il y aura les virages enlacés du Grand Prix de Monaco et la poussière d’ocre en suspension au-dessus du Central de Roland-Garros. Puis, l’été fera craqueler les murs des vieilles maisons et le soleil de Matisse réchauffera le cœur des adolescents amoureux. Dans deux mois, les coureurs du Tour arriveront à l’Alpe d’Huez après une montée de 13, 8 km à 8,1%.
Chaque année, sur nos agendas, au fer rouge, Cannes est une bascule psychologique, elle est annonciatrice de la belle saison. L’hiver est loin, nous entamons alors une longue descente vers les plaisirs balnéaires et les campagnes présidentielles éreintantes. Nous aimons le Festival pour son nombrilisme décomplexé et son comique involontaire. D’avance, nous pardonnons les intersyndicales pour leurs incohérences et leur esprit de meute. Car nous aimons les acteurs follement, passionnément, tendrement, sincèrement ; nous comprenons leurs terreurs nocturnes, nous acceptons même leurs fragilités et partageons leur peur du lendemain. Ne plus exister socialement est une certitude, pas un sentiment, ni une impression, qui est largement répandu dans la société française. Les carrières sont si éphémères, vivre de son art, de sa plume ou de son pinceau, est un luxe dont seuls les héritiers sont les heureux dépositaires. Nous connaissons tant d’écrivains et de musiciens, de talent, englués dans les galères du quotidien. Il ne faut pas désespérer Saint-Germain-des-Prés. Les « artistes » ne sont-ils pas des travailleurs comme les autres ?
Monde cruel
Perdus face aux défis gigantesques de l’IA, touchés dans leur identité, dans leur jeu même, en voie de disparition et de transformation digitale, leur angoisse est légitime. Alors, ils causent, ils signent, ils s’insurgent, ils se trouvent des bouc-émissaires, ils pensent collectivement alors que toute expression artistique, toute singularité est, par essence, individuelle.
Le cinéma est cruel, c’est un art falsificateur et rayonnant, il ne retient que les stars, que la rêverie et la beauté de l’instant, qu’elle soit truquée ou non, peu importe. Demain, le public aura tout oublié. Il veut sa ration de limousines noires, de robes longues, de vedettes carnassières, il a soif de cette féerie fabriquée. Il n’attend pas une vérité, seulement une échappatoire à sa vie quotidienne. Nous sommes un peuple qui aime les contes et les histoires. Les images d’archives de Cannes en mai 68, leur confusion, la chamaillerie des réalisateurs à la tribune, la part d’ego et de provoc’, de frime et de pub, font sourire. Le public veut son shoot de miroitement. Il n’ouvre pas son poste de télé pour constater qu’une partie des acteurs a, comme lui, des fins de mois difficiles et des problèmes de trimestres pour sa future retraite…
C’est injuste, le cinéma est ailleurs, à part, il ne répond pas aux mêmes codes. Que retient-on des éditions passées ? Les débats idéologiques ? Les prises de conscience sociétale ? Non, le foudroiement de la beauté. Cannes est machiavélique. Elle met à distance le monde, la planète ne souffre pas depuis hier, et je ne me souviens que des fragments du mythe. En 1966, Sophia Loren, à couper le souffle, présidait le Festival. Le soir de la remise, Jean Marais officiait au micro et Raquel Welch distribuait les diplômes en carton. Orson Welles essoufflé est monté sur la scène ainsi qu’un Claude Lelouch joufflu. Voilà ce que ma mémoire retient. Simplement des zébrures d’éclat. Dix ans plus tard, en 1976, Cannes rendait hommage à Hollywood. Gene Kelly fut accueilli par des supporters de Saint-Etienne et Fred Astaire s’exprimait en français. David Niven portait une cravate en soie sur une chemise en soie, les deux d’un vert olive des plus fracassants. Cary Grant avait les cheveux blancs et des lunettes à l’épaisse monture noire. Leslie Caron, superbe, altière, intimidante et finalement si proche de nous, affirmait que le cinéma n’était pas un art immédiat mais un art durable. En 1986, dix ans encore plus tard, Catherine Deneuve, au sommet de son charme bourgeois et pétroleur, faisait à la fois la Une du magazine Première et celle des Cahiers du cinéma ce qui étonnait grandement Yves Mourousi. Sa popularité allait bien au-delà des chapelles. Cette année-là, Charlotte Gainsbourg, gamine, était arrivée au bras de Charles Vanel pendant que François Léotard, ministre de la Culture et de la Communication, visitait le Neptune, réplique d’un galion du XVIème siècle, visible dans le film Pirates de Polanski et dans la Baie de Cannes. Miou-Miou présentait Tenue de soirée de Blier, et j’étais captivé par sa coupe de cheveux, une sorte de brosse électrique gouailleuse.
Cannes est un songe, une fantaisie de mai, une lumière particulière plus qu’un épicentre politique ou un lieu de lutte. Le cinéma est là pour transfigurer le réel, lui donner un peu d’air et de hauteur, car, entre nous, le réel est d’un ennui.
A l’enterrement de Pierre-François Veil, mort dans la nuit du 5 au 6 mai dernier, le nom de sa mère Simone Veil n’a pas été prononcé, m’a-t-on dit. J’ai trouvé cela admirable, étant de ceux qui pensaient combien Simone Veil, figure iconique, pouvait faire de l’ombre aux siens et ce jusqu’à la tombe. Il n’en est rien. L’éloge funèbre, comme tous les hommages qui ont été rendus à Pierre-François mettent en pleine lumière un homme d’exception.
Pierre-François ! dans ma mémoire, ce prénom n’était porté que par Lacenaire, ce bandit à qui Arletty/Garance donne la réplique gouailleuse dans Les Enfants du paradis : « Moi non plus je ne vous aime pas Pierre François » (articulé avec sa lenteur légendaire).
Et j’apprends que Simone Veil avait donné ce prénom à son fils cadet grâce à ce film ! Il en fallait de la poésie et de l’humour à cette mère de trois fils, Jean, Claude-Nicolas (décédé brutalement à 54 ans) et Pierre-François.
L’exigence morale comme boussole de vie
Une des grandes réussites de Simone Veil fut ses enfants à qui elle a transmis son exigence morale et pour qui elle fut « une route ». Pierre-François disait « Maman », pour parler d’elle, mot enfantin qui contrastait avec son physique imposant. Père de quatre enfants, marié, avocat, président de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, il n’a eu de cesse de faire reconnaître le statut de Juste parmi les nations à Yad Vashem pour chaque anonyme qui a aidé à sauver des juifs.
Les deux amis avec qui je me suis entretenue avouent ne pas se connaître car Pierre-François cloisonnait ses amitiés. Mais chacun décrit un homme bon, discret, précis, n’employant pas de grands mots, capable de poser un regard de côté quand il faut et user de recul voire d’ironie, toujours avec finesse, bien que parfois ronchon. Tous parlent d’un mensch, d’un gentilhomme, d’un homme de bien. Voilà pour les grands traits.
Il était issu d’une famille d’israélites, comme on disait avant. Israélite, une notion purement française qui était parfois prononcé par les non-juifs avec des relents d’antisémitisme. Mais pour les familles israélites, ce mot portait la fierté d’être français et le devoir d’honorer la patrie et ses valeurs de liberté et de laïcité. La religion restait à la maison et d’ailleurs de nombreux juifs l’avaient abandonnée. Ça, c’était avant Pétain, avant la création de l’Etat d’Israël et avant la guerre des Six jours de juin 67 quand les israélites français comme Raymond Aron et tant d’autres prirent conscience de leur judéité en même temps que de leur attachement au petit pays en danger. Puis le terme israélite va peu à peu disparaître et celui de juif va émerger.
J’ai lu que Pierre-François Veil a passé un an dans un kibboutz après le bac. J’imagine que cet homme de justice et de paix a continué d’observer Israël et le conflit avec le recul et la précision qui le caractérisaient. La déflagration du 7-Octobre le toucha de plein fouet. Il se rendit immédiatement en Israël. D’israélite, Pierre François Veil semble être devenu Juif. Il a assisté à la montée orgiaque- terme employé par le réalisateur Lazlo Nemes- de l’antisémitisme et a craint pour l’isolement d’Israël. Il va alors produire et diffuser sur les réseaux une dizaine d’entretiens vidéo d’experts, d’historiens, de politologues afin d’expliquer à nos élus ignorants, l’effarante réalité.
Cet homme aura passé sa vie à tenter de réparer le monde. Dans le judaïsme, on appelle ça le Tikkoun Olam et c’est une notion essentielle. Ces jours-ci paraît Un Orient compliqué un ouvrage collectif auquel il a participé. Ce passionné d’histoire et de géographie y rappelle ce qu’Anatole France écrivait en 1918 : « La chronologie et la géographie sont les deux yeux de l’Histoire ». Les faits. Rien que les faits donc. Pierre-François Veil n’était ni de gauche ni de droite et il est nécessaire de répéter avec lui que le conflit du Proche-orient « ne ressort évidemment pas du clivage gauche-droite mais relève d’une conscience historique universelle ». Dans le chaos actuel où les ignares triomphent sur la pensée en ruine, Pierre-François Veil va manquer.
Le sionisme n’est pas seulement une réponse à l’antisémitisme mais un mouvement national né de deux courants de pensée : la Synagogue et les Lumières. En choisissant comme bornes de son étude les années 1860 et 1950, Georges Bensoussan décrit la formation d’un État, de sa genèse au sein de l’espace ottoman à la cristallisation du récit victimaire arabe.
Georges Bensoussan, Une nouvelle histoire du sionisme, Gallimard « folio », 2026
Pour écrire un livre d’histoire, que l’objet soit un phénomène collectif ou un personnage, il faut d’abord décider des dates qui marquent le début et la fin du récit. Même lorsqu’il est question de la vie d’un grand personnage, le choix n’est pas évident. Faut-il commencer par sa naissance, ou par un événement extérieur qui, comme dans le cas de Napoléon Bonaparte, a contribué à le faire naître français ? Et puis où mettre le point final ? La mort politique ? La mort physique ? Sa place dans l’Histoire ? Même question pour un événement historique. La Première Guerre mondiale s’est-elle terminée le 11 novembre 1918 à 11 h 11 ? Le choix de la borne de départ et de la borne d’arrivée définit un cadre interprétatif, oriente une lecture des faits, fixe un horizon.
Dans sa Nouvelle Histoire du sionisme (1860-1950), Georges Bensoussan nous livre le sien dès le titre. La narration démarre bien avant les grands pogroms déclenchés à la suite de l’assassinat du tsar Alexandre II en 1881, qui poussèrent des centaines de milliers de Juifs hors de l’Empire russe. Elle s’achève un an après la fin de la guerre de 1948-1949 conclue par les accords de cessez-le-feu entre le tout jeune État juif et les pays arabes voisins. Ce cadrage n’est pas neutre. Il envisage le sionisme comme un processus qui ne se réduit ni à une réaction aux violences de la fin du xixᵉ siècle, ni à la Shoah et à la séquence diplomatique et militaire qui a accouché d’Israël.
La halakha et la Haskala
Quel est le sens de ces choix ? Bensoussan identifie 1860 comme un « moment », au sens presque braudélien du terme, c’est-à-dire une phase de cristallisation où plusieurs dynamiques jusque-là indépendantes commencent à converger. C’est alors que prend forme ce que l’on peut appeler une idée nationale juive, située au croisement de deux univers longtemps distincts : la fidélité au judaïsme de la synagogue et l’héritage du judaïsme des Lumières – la halakha et la Haskala. Cette rencontre produit un déplacement décisif d’une identité essentiellement religieuse et diasporique vers une conscience historique et politique.
Par « idée nationale », Bensoussan n’entend pas seulement une aspiration abstraite, mais une inflexion pratique : prendre son destin en main, passer à l’action pour transformer radicalement la condition juive. Cette transformation concerne d’abord le « Yiddishland », cet espace compris entre la mer Baltique et la mer Noire, correspondant pour l’essentiel à la Pologne, l’Ukraine et la Biélorussie, mais aussi les communautés du Maghreb et de l’Empire ottoman, où les Juifs vivaient, à des degrés divers, dans des situations de minorité vulnérable, exposés à l’arbitraire politique et social.
C’est également le moment où la promesse de l’idée nationale révèle ses impasses. L’émancipation, amorcée dans le sillage de la Révolution française, avait laissé espérer une intégration progressive des Juifs dans les sociétés européennes. Or, dans la seconde moitié du xixᵉ siècle, cette promesse se fissure. Certes, les universités s’ouvrent, ainsi que certaines corporations (avocats, médecins) mais les Juifs, surtout les plus diplômés et les mieux intégrés, découvrent qu’ils peuvent être simultanément invités à s’assimiler et désignés comme étrangers, voire comme ennemis. À Varsovie, Kiev ou Vienne, la montée des nationalismes exclusifs transforme l’universalisme en piège.
Bensoussan situe donc en 1860 le moment où s’articulent pour la première fois de manière cohérente une crise de l’intégration, une mutation interne du judaïsme et l’émergence d’une réponse politique. Le sionisme apparaît alors non comme une réaction tardive et circonstancielle, mais comme l’une des réponses possibles, et finalement dominante, à une question devenue insoluble dans le cadre européen, mais aussi ottoman.
Et ce dernier point est important. Jusqu’en 1918, la terre que les Juifs commençaient à envisager comme le lieu d’une possible sortie de leur condition faisait partie, depuis près de cinq siècles, de l’Empire ottoman. Plus largement, l’espace qui s’étend de l’actuelle frontière entre la Roumanie et l’Ukraine jusqu’à la Méditerranée au sud, à l’Adriatique à l’ouest, ainsi que les pays d’Afrique du Nord, relevait encore, jusqu’au milieu du xixᵉ siècle, de l’hégémonie turque. Tout comme les sujets des tsars de toutes les Russies, ceux de la Sublime Porte cherchaient à s’émanciper en empruntant leur propre voie nationale.
Cependant, dans l’espace ottoman, le terme même de nation, le millet, désignait d’abord une communauté religieuse alors que l’origine latine du terme « nation » désigne au contraire un groupe d’hommes unis par la naissance. Lorsque les Grecs, qui se désignaient alors eux-mêmes comme des Rûm (Romains, c’est-à-dire héritiers de Byzance), prennent les armes contre le sultan en 1821, leur identité est indissociable de l’orthodoxie. C’est dans ce contexte que, par représailles, le patriarche œcuménique de Constantinople, Grégoire V de Constantinople, est pendu sur ordre du pouvoir ottoman. Qu’une communauté religieuse se constitue en nation peut apparaître, dans la tradition politique française, comme une anomalie ; c’est pourtant, dans une large partie de l’Orient du xixᵉ siècle, la forme la plus ordinaire de la politisation des identités collectives. Il faut ajouter que la définition, généalogique et non théologique, de la judéité confère aux juifs les contours d’un peuple, bien avant que l’idée de l’État s’impose.
Bensoussan met en avant une de ces figures qui servaient de passeurs entre ces deux univers : Yehuda Bibas, ce rabbin séfarade formé à la croisée de la tradition et des idées modernes, qui est parmi les premiers, dès les années 1830–1840, à rompre avec l’attente messianique passive pour prôner le retour volontaire des Juifs en terre d’Israël. À Corfou, dans un environnement exposé aux nationalismes européens naissants, il élabore une pensée qui conjugue un projet d’émigration vers la Palestine ottomane et l’esquisse d’une autonomie politique juive. Cette intuition marque le passage d’un horizon religieux à un projet historique. Son influence, relayée notamment par Yehuda Alkalaï, prépare le terrain sur lequel se développera, quelques décennies plus tard, le sionisme politique.
La création de l’Alliance israélite universelle à Paris, toujours en 1860, marque l’entrée d’élites juives dans une logique d’organisation transnationale, d’éducation moderne et d’intervention politique au nom des Juifs du monde entier. Pour Bensoussan, cette forme de conscience collective préfigure le sionisme. Ensuite, la décennie 1860 voit les premières implantations juives modernes pousser en Palestine ottomane, témoignages d’un passage d’un attachement religieux à Sion à une présence concrète sur le territoire.
Bref, pour Bensoussan, le sionisme n’est pas né en réaction à la vague antisémite de la fin du xixe siècle, c’est un mouvement national parmi beaucoup d’autres à cette époque. Voilà pour 1860.
L’implantation politique
Mais pourquoi s’arrêter en 1950, année sans relief particulier, si ce n’est, dit-on, que son hiver rigoureux a marqué les mémoires ? Ce choix renvoie en réalité à la place de la « question arabe » dans l’histoire du sionisme. Les autorités ottomanes étaient très hostiles à l’arrivée de nouveaux venus en Palestine. Il s’agissait le plus souvent de sujets européens bénéficiant de privilèges exorbitants (le régime des capitulations), qui les soustrayaient en grande partie au droit ottoman et les plaçaient sous la juridiction de leurs consulats. Ironie de l’histoire : massacrés et persécutés dans leur pays de nationalité, les Juifs de l’Empire russe sont devenus à cet endroit des atouts de politique étrangère du tsar, qui s’est empressé de leur accorder l’assistance consulaire afin d’émietter encore le pouvoir ottoman en Terre sainte. Cela ne rendait pas ces Juifs plus populaires.
Dans les villes, à Jaffa, à Haïfa et ailleurs, les populations locales commençaient à ressentir la concurrence de capitaux, de réseaux et de capacités d’organisation supérieures. Entre 1910 et 1920, dans le contexte d’une guerre mondiale et d’un éveil national arabe, la question démographique change de nature. Elle cesse d’être seulement économique ou sécuritaire pour devenir pleinement politique.
Il faut noter que, dans le projet sioniste comme dans toutes les nouvelles nations de l’espace ottoman – grecque, turque, polonaise, bulgare ou ukrainienne –, la religion balise les contours de l’appartenance. De même, le nationalisme arabe, né dans le rejet du projet ottoman d’identité impériale, s’est rapidement islamisé.
Avec l’établissement du mandat britannique en 1920, le nouveau cadre politique et économique permet aux sionistes de créer, en deux décennies, un État embryonnaire. Pendant ces mêmes deux décennies qui séparent les deux guerres mondiales, les Arabes vivant sous mandat britannique développent, comme le montre Georges Bensoussan, des noyaux de cristallisation nationale autour des élites traditionnelles et des grandes familles jadis ottomanisées et désormais britannisées. Or, ces élites contrôlent également les institutions religieuses. Ainsi, se développe un mélange d’influences européennes (droit international, droit des peuples) et de références islamiques, notamment autour de la notion de jihad contre les infidèles. Les gentlemen en trois-pièces à l’accent oxfordien s’adressent au monde, tandis que les imams mobilisent les foules.
Lorsque la Seconde Guerre mondiale commence, le Yichouv, c’est-à-dire la communauté juive organisée de Palestine, est presque autonome. Les Arabes, en revanche, sont ruinés, divisés et épuisés après l’échec de la grande révolte lancée en 1936, dont l’objectif était d’étouffer le Yichouv. Ainsi, la Shoah s’abat sur les Juifs à un moment où leur État-nation est quasiment prêt.
L’émergence du narratif palestinien
Le Yichouv, meurtri par le désastre, s’est renforcé pendant la guerre grâce à sa contribution à l’effort de guerre britannique. Quand la paix fait son retour, l’objectif politique est clair et semble à portée de main. Pourquoi, alors, ne pas arrêter le récit avec la création de l’État d’Israël le 14 mai 1948 ? Bensoussan choisit 1950 justement parce que le sionisme n’existe pas dans un vide. Ce qui s’est passé en 1949-1950 est primordial : le narratif arabe et palestinien s’est cristallisé.
Dès le début de 1948, des voix arabes s’interrogent sur l’échec de la lutte contre le projet sioniste. Bensoussan souligne alors l’existence d’une véritable autocritique et d’un refus du seul discours victimaire. Mais, note-t-il, à partir de 1950, « le discours se fige peu à peu et occulte plusieurs événements violents qui ont participé au désastre palestinien ». Ce tournant est parfaitement illustré par l’évolution du terme « Nakba », qui signifie « catastrophe » en arabe. Introduit en 1948 par Constantine Zureik dans son opuscule « Les Raisons de la défaite », rédigé durant l’été 1948, le terme s’inscrit d’abord dans une démarche analytique. Zureik y examine la défaite et l’exode de plus de 700 000 Arabes palestiniens, et appelle à une réforme en profondeur de la société arabe, tout en critiquant l’inaction et les divisions des États arabes.
Rapidement le terme devient plus univoque, tendant à substituer à l’analyse des causes la seule désignation du désastre, comme s’il fallait trouver l’équivalent de Shoah. La rhétorique de la responsabilité externalisée, où la faute est imputée à d’autres, ceux qui ont trahi, efface l’analyse politique. Aucune revendication n’est véritablement formulée à l’égard de la Jordanie, qui annexe en 1950 une grande partie des territoires destinés à l’État arabe de Palestine, ni envers l’Égypte, puissance occupante à Gaza.
Ce schéma narratif s’impose durablement. Les Arabes de Palestine y apparaissent comme des victimes passives, tandis que les Juifs et les puissances extérieures sont érigés en seuls véritables acteurs de l’Histoire et, par conséquent, seuls responsables.
Le livre de Georges Bensoussan est déjà critiqué au prétexte qu’il serait une apologie du mouvement national juif et de l’État d’Israël. En réalité, il s’agit moins d’une défense partisane que d’un choix historiographique. Il s’inscrit dans un débat classique sur la nation. Entre les primordialistes, qui postulent des nations anciennes, et les modernistes, à l’image de Benedict Anderson, pour qui elle est une « communauté imaginée » née de la modernité, les ethno-symbolistes occupent une position intermédiaire en soulignant le poids des continuités culturelles. Bensoussan s’inscrit dans cette approche. Pour lui, le sionisme est à la fois moderne et enraciné dans une mémoire longue. Ses critiques privilégient au contraire une lecture « andersonienne », ramenant la nation à une construction récente, avec, en filigrane, une interrogation sur sa légitimité : parler de nation « imaginée » ou « inventée » peut suggérer un objet artificiel et laisser planer l’idée d’une fabrication, voire d’une manipulation. En creux, l’« indigène » se voit attribuer une identité « naturelle », supposée plus authentique. Bensoussan nous dit ici quelque chose d’essentiel sur la nation juive et sur la nation tout court.
Lancée en avril 1946 par Piaggio, la Vespa fêtera ses 80 ans à Rome, entre les 25 et 28 juin, dans une célébration quasi-papale. Tous les vespistes du monde ont rendez-vous dans la ville éternelle pour vénérer les vertus du « scootérisme ». Monsieur Nostalgie, fidèle à son PX 125 noir qui affiche des dizaines de milliers de kilomètres au compteur, nous explique l’esprit de dissidence des vespistes…
Non, la Vespa n’est pas un deux-roues motorisé, ni un moyen de transport, encore moins un instrument de la mobilité douce, oxymore d’une technostructure en manque d’inspiration. La Vespa est un mouvement culturel, esthétique et émancipateur ouvert à tous. La Vespa guide le destin des Hommes depuis 80 ans, sans haine, ni violence.
S’en aller tous les deux…
Elle est l’expression la plus avancée d’une civilisation hédoniste et stylée qui rejette la vulgarité et la rage des foules. La Vespa est une échappatoire à l’enfer du travail et au collectivisme forcené, la dernière muraille face à une société de plus en plus intrusive et procédurière. Elle est acte de résistance et onde nostalgique, à la fois refuge de l’intime et diffuseur du « beau mouvement ». Elle est courbe charnelle et élan salvateur. Elle se vit en solitaire ou en amoureux, à deux.
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Durant quatre jours, en juin prochain, tous les vespistes de la planète, par centaines, par milliers, clubs et particuliers, vont déferler sur la vieille Rome pour ce qui s’annonce « la plus grande célébration de l’histoire de Vespa ». Nous lui devons tant. Sans elle, nous serions restés à l’état de brouillon, mal dégrossis, serrés dans des bétaillères, cars scolaires et trains graisseux ; le casernement nous guettait. La Vespa a façonné le cœur des romantiques et leur a inculqué l’esprit de liberté depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. En avril 1946, son brevet est déposé par Enrico Piaggio. On doit son dessin et sa pertinence technique à l’ingénieur Corradino D’Ascanio. L’idée est alors révolutionnaire : concevoir un engin original, utile et beau. Le génie des Italiens fera le reste. La Vespa prendra sa part dans ce que l’on nommera à la fin des années 1950, le miracle économique transalpin. Comment se rendre d’un point à un autre sur une motocyclette confortable, propre (la Vespa se conduit en costume, en robe à pois ou en aube de communiant), pratique (vitesse au poignet, frein au pied), assez véloce pour ne pas regretter sa bicyclette d’enfant, économique (un peu d’essence, guère d’huile), des petites roues, une selle biplace et une ligne que Michel-Ange n’aurait pas reniée ? La Vespa réussit à être toujours à la page, génération après génération, de Gregory Peck à Nanni Moretti, de Marcello aux Mods, du coursier parisien à la papa des années 1980, pare-brise haut et top-case chargés de journaux à Emily in Paris.
La Vespa n’est pas un objet de mode. Elle est la mode. Vous la croyez originaire de Pontedera, le berceau de Piaggio, à trente kilomètres de Pise ? Elle fut également assemblée à Fourchambault, dans la campagne nivernaise. La Vespa est une expérience physique et intellectuelle. Physique car elle demande une attention particulière, notamment pour les anciens modèles de collection et le charme du moteur deux temps, ce tic-tac poétique. Certains disent que sa répartition des masses la faisait pencher d’un côté. Foutaises, la Vespa est d’une nature indépendante, ne la brusquez jamais, elle se conduit façon Dolce Vita, tout en souplesse, sans à-coups, fluide et coulée ; bon sang, vous êtes sur une Vespa, adaptez-vous à son souverainisme romain, son antique pedigree, ne la pilotez pas comme une moto de course, tête baissée et poignet nerveux. La Vespa nous apprend à canaliser nos impatiences.
En contrepartie, elle fait d’un anodin étudiant, d’un ouvrier en bleu ou d’un cadre usé, un homme de goût, profond et sensible au charme des saisons. La Vespa est donc un message politique en soi. Malgré les difficultés, malgré le poids des emmerdeurs qui pèse chaque année toujours un peu plus, malgré les insuffisances publiques et les culs-de-sac de la mondialisation, vous savez qu’un être sera là pour vous. Il suffira d’un coup de kick pour vous libérer de vos chaines. Avec la Vespa, les Hommes reprennent enfin possession de leur vie. Alors, nous irons tous à Rome pour la remercier.
Le président d’Avocats sans frontières dénonce la morale à géographie variable de la presse occidentale dans son traitement de la guerre en Iran.
Je vous l’avoue, la morale à géographie variable me casse un peu le moral. Elle incarne en fait le comble de l’immoral. La presse occidentale est pleine de moraline dès qu’il s’agit de cogner sur les États d’Occident. Par exemple, quand ceux-ci essaient de réguler l’immigration, elle leur reproche d’expulser le délinquant clandestin oriental. Fût-il un bandit de grand chemin.
Mais je ne vous parlerai pas ici du conflit moyen-oriental. S’agissant des Américains et des Israéliens, les médias n’ont pas de problèmes moraux pour leur cogner dessus. Ils leur donnent de grandes leçons de droit international pour pas un rond. La guerre serait illégale. Et tant pis si ces leçons sont carrément stupides. C’est l’avocat qui vous le certifie gratis.
S’agissant d’Israël, pays attaqué en 1992 par la République islamique dans son ambassade à Buenos Aires, et attaqué en 2023 sur son sol par le Hamas (dont le financement et la logistique sont assurés par la même République), le casus belli est aisément plaidable.
Les journalistes sont également particulièrement caustiques – et je partage sur ce point leur causticité – pour chambrer les discours du premier Américain. Son narcissisme, sa vantardise, sa versatilité ont été les meilleurs amis de ses ennemis. En revanche, je ne les ai jamais entendus moquer les discours tout aussi vantards, menteurs et hystériques des porte-parole de la République fanatique.
La presse hexagonale a été particulièrement sourcilleuse pour blâmer les bombardements américains sur les structures civiles iraniennes. Et je ne veux pas parler, de peur d’abîmer davantage mon moral, des condamnations et sermons lorsqu’il s’agit des bombardements de l’État juif, quand bien même celui-ci avertit-il le plus souvent les populations civiles. En tous les cas, il vise uniquement les objectifs militaires ou terroristes sans pouvoir malheureusement éviter les dégâts collatéraux. Dans ce cas, on ne compte pas sur la moindre compréhension. L’un des rares politiques à avoir eu le courage et l’intelligence de le dire, après l’intervention contre le Hezbollah sur Beyrouth, fut François-Xavier Bellamy devant une journaliste de France Info en pleine crise d’apoplexie. Le droit de la guerre autorise à s’en prendre à des cibles terroristes qui utilisent des boucliers humains, a-t-il rappelé. À moins peut-être qu’il y ait une exception jurisprudentielle pour Israël.
En revanche, je jure sur la Bible de Jérusalem que je n’ai JAMAIS lu un article de presse ou entendu un journaliste de service public (ou même d’ailleurs) faire la moindre remarque d’ordre moral, fût-elle légère ou subliminale, sur le fait que les Iraniens ou le Hezbollah avaient tort de cibler les populations civiles israéliennes. Que cela n’était pas très gentil. Les journalistes font silence pour la bonne raison – ou plutôt la très mauvaise – que cela ne vient pas à leur esprit pourtant sentencieux.
Attention, je ne suis pas en train de publier un savant article politique ou juridique. Je me place sur le terrain de l’évidence psychologique. La plupart des médias occidentaux moralistes sont dans l’impossibilité de porter un jugement moral sur un être oriental. Un esprit chagrin – et j’en suis un – y voit une forme évidente de racisme méprisant immoral. Je vous ai dit que je n’ai pas le moral ?