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L’Ubu du Danube

"Descente dans la Roumanie de Ceausescu", Éditions Non Grata, 2026


L’Ubu du Danube
Nicolae Ceausescu prononce son dernier discours public, Bucarest, 21 décembre 1989. Le régime roumain, fondé sur la surveillance, la peur et la propagande, s’effondre le lendemain. © D.R.

Radu Portocala a survécu à l’abomination du régime du Conducator. Descente dans la Roumanie de Ceausescu témoigne de ce tyran grotesque, imbécile et cruel qui, secondé par une milice sadique, a profondément meurtri son pays. Un cauchemar que les Occidentaux ont refusé de voir.


Dans la Roumanie de Ceausescu, dit-on, les cochons noirs étaient peints en rose pour montrer leur bonne santé aux visiteurs étrangers. Je ne jurerais pas l’anecdote authentique. Radu Portocala, dans un livre magistral, nous apprend que le Conducator commettait nettement pire, bien qu’il bénéficiât longtemps, chez nous, d’une image aussi flatteuse que fausse. L’auteur, qui a bien connu cette période, nous livre un témoignage glaçant. On y trouve le mètre étalon de toutes les tyrannies ; on y entend même, parfois, l’écho assourdi de la France actuelle.

Le Roumain nouveau

Ceausescu était réputé tenir tête à Moscou. Donc on passait outre son mauvais goût retentissant, ses décisions absurdes ou ses surnoms hyperboliques réquisitionnant le fluvial, l’astral et le végétal (« Danube de la pensée », « Fils du Soleil », « Obélisque de feu », « Chêne des classes laborieuses », etc.). On passait outre, surtout, la tragédie cachée derrière ce folklore.

Loin de tenir tête aux Russes, il les servit avec ardeur, adoptant leur Homo sovieticus, cet Homme nouveau, sans passé, avec une histoire reconstruite, des villes neuves. Ceausescu devint ironiquement « le doigt qui dit tout », cet index arbitraire désignant les éléments d’architecture à détruire ; et, sur des maquettes gigantesques (il était incapable de comprendre un plan), les bâtiments à déplacer ou à raser. C’est la « systématisation » : on démolit des monuments, que souvent, faute d’argent, rien ne remplace, sinon des terrains vagues rapidement boueux. Un quart de Bucarest est détruit ; les communes sont rebâties sur un seul modèle : une large place pour les manifestations spontanées d’enthousiasme à l’égard de l’Ubu du Danube, groupant l’administration, et plus loin des cités standardisées à la place des vieux quartiers ; quant aux villages, leur nombre devait passer de 13 000 à 6 000 – seule la chute de Ceausescu a interrompu cette folie.

La minorité tzigane fait plus d’enfants que les Roumains ? On prend des mesures natalistes empêchant la contraception et interdisant l’avortement (par décret du 1er octobre 1966), y compris pour les mères de moins de 45 ans ayant moins de quatre enfants. L’économie aussi devra être nouvelle : on industrialise en dépit du bon sens et on exporte à tout-va, vidant les magasins, affamant les Roumains. Les cas de rachitisme se multiplient, l’espérance de vie passe en quatre ans de 69 à 65 ans – ce qui « relève d’un pays en guerre », note l’auteur.

Seul et suspect

Ubu est ubiquiste, et le Roumain surveillé, suspecté : on contrôle ses lettres, on enregistre ses conversations, on pose des micros chez lui, on pratique des filatures discrètes (ou « voyantes » pour l’effrayer). « Tout ce qui n’est pas interdit est soit obligatoire, soit impossible. » Il n’y a plus de citoyens, mais des coupables sursitaires. D’ailleurs, « c’est une récompense qu’il n’y ait pas de châtiment ». Le délateur est partout, chez les voisins, parmi les amis, dans la famille : il a souvent subi le chantage de la Securitate ; il peut aussi dénoncer spontanément, pour se débarrasser d’un mari ou d’un voisin encombrant.

La surveillance précède la répression : arrestations, interrogatoires, incarcérations, tortures, internements, enlèvements et assassinats. Chaque maillon de la chaîne idéologique (parti, syndicat unique, comités de travailleurs et organes de surveillance) joue un rôle répressif. Et, pour réprimer, rien de tel que la milice – la police « la plus crainte, la plus haïe ». L’arrestation est précédée ou s’accompagne d’une mesure significative : le téléphone est coupé, le courrier n’est plus distribué. « Encore une fois seul », écrit Radu Portocala.

L’isolement total de l’individu, incarcéré dans sa peur, est en effet la préoccupation essentielle de la tyrannie. En avançant dans ce livre magistral, on sent la nasse se fermer sur soi ; on se voit isolé, espionné, suspecté en permanence, dénoncé par n’importe qui. Cet isolement ligote : on est seul et enchaîné à d’autres, aussi seuls que soi. Suspect soi-même par essence, on suspecte tout le monde par habitude, par prudence, par obligation. Ceausescu, par sa façon d’enchaîner chacun à sa méfiance, a créé une Roumanie paranoïaque, où l’on se surveille dans les deux sens du verbe pronominal.

Du Français faisons table rase

Cependant, sur quatre radios étrangères (Radio Free Europe, The Voice of America, la BBC et, dans une moindre mesure, RFI), des dissidents se font entendre. Des ouvriers, aussi : à Brasov, ils contestent « l’accord global » qui ne garantit plus le salaire minimum et les réduits à la condition de serfs d’usine ; leur révolte est réprimée d’autant plus sévèrement qu’elle vient de la classe ouvrière, cette avant-garde de la Révolution. Le cauchemar prendra fin avec la chute du tyran.

La Roumanie a été éprouvée par l’arbitraire comme un soldat par la guerre ; c’est une « gueule cassée », irrémédiablement défigurée et moralement atteinte. Mais les Roumains ont survécu, et leur pays n’a pas été entièrement détruit, si définitifs que soient les dommages qu’il a subis. C’est une des leçons que l’on tire de ce livre bouleversant.

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Si incomparables que soient les deux situations, évidemment, ce sont les équivalences avec notre société auxquelles on ne cesse de penser : la fascisation de l’adversaire, la censure et la délation morales, le gaspillage fou de l’argent public, ces villes et ces villages défigurés par l’écologie de propagande, sans compter, omniprésente, la propagande elle-même. Sans compter surtout cette promesse, cette variante de l’Homme nouveau : la Nouvelle France, qui ne pourra s’appuyer que sur l’éradication de ce qui l’a précédée. Rien ne se crée, tout se transforme, tout se détruit. Du Français faisons table rase. Le livre de Portocala est historique ; on n’aimerait pas qu’il devienne prophétique.

Descente dans la Roumanie de Ceausescu, Radu Portocala, Éditions Non Grata, 2026, 154 pages

Descente dans la Roumanie de Ceausescu

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Mai 2026 – #145

Article extrait du Magazine Causeur




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Bruno Lafourcade est écrivain

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