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Un mirage nommé Cannes

Monsieur Nostalgie se remémore ses festivals de Cannes passés…


Un mirage nommé Cannes
Tao Okamoto et Virginie Efira posent devant les photographes avec le prix de la meilleure actrice pour "All Of A Sudden" lors du photocall des lauréats du 79e Festival de Cannes, le 23 mai 2026 © David Niviere/SIPA

Chaque année, sur nos agendas, le festival de Cannes est une bascule psychologique, annonciateur de la belle saison. L’édition 2026 a été marquée par la polémique de la pétition « Zapper Bolloré », l’absence remarquée de Barbra Streisand ou Jacob Elordi, pourtant annoncés, et un palmarès que tout le monde a déjà oublié.


Pétitionnaires sur tapis rouge

Cannes et ses suffragettes. Cannes et ses pétitionnaires. Cannes et son folklore de mai. Cannes, sauveteur des opprimés. Cannes, dernier rempart contre les forces de l’argent et parangon de la liberté d’expression. Les slogans et les banderoles ont toujours fait partie du décor de la Croisette. Après les barricades, viendra le temps des beaux jours. Bientôt, il y aura les virages enlacés du Grand Prix de Monaco et la poussière d’ocre en suspension au-dessus du Central de Roland-Garros. Puis, l’été fera craqueler les murs des vieilles maisons et le soleil de Matisse réchauffera le cœur des adolescents amoureux. Dans deux mois, les coureurs du Tour arriveront à l’Alpe d’Huez après une montée de 13, 8 km à 8,1%.

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Chaque année, sur nos agendas, au fer rouge, Cannes est une bascule psychologique, elle est annonciatrice de la belle saison. L’hiver est loin, nous entamons alors une longue descente vers les plaisirs balnéaires et les campagnes présidentielles éreintantes. Nous aimons le Festival pour son nombrilisme décomplexé et son comique involontaire. D’avance, nous pardonnons les intersyndicales pour leurs incohérences et leur esprit de meute. Car nous aimons les acteurs follement, passionnément, tendrement, sincèrement ; nous comprenons leurs terreurs nocturnes, nous acceptons même leurs fragilités et partageons leur peur du lendemain. Ne plus exister socialement est une certitude, pas un sentiment, ni une impression, qui est largement répandu dans la société française. Les carrières sont si éphémères, vivre de son art, de sa plume ou de son pinceau, est un luxe dont seuls les héritiers sont les heureux dépositaires. Nous connaissons tant d’écrivains et de musiciens, de talent, englués dans les galères du quotidien. Il ne faut pas désespérer Saint-Germain-des-Prés. Les « artistes » ne sont-ils pas des travailleurs comme les autres ?

Monde cruel

Perdus face aux défis gigantesques de l’IA, touchés dans leur identité, dans leur jeu même, en voie de disparition et de transformation digitale, leur angoisse est légitime. Alors, ils causent, ils signent, ils s’insurgent, ils se trouvent des bouc-émissaires, ils pensent collectivement alors que toute expression artistique, toute singularité est, par essence, individuelle.

Le cinéma est cruel, c’est un art falsificateur et rayonnant, il ne retient que les stars, que la rêverie et la beauté de l’instant, qu’elle soit truquée ou non, peu importe. Demain, le public aura tout oublié. Il veut sa ration de limousines noires, de robes longues, de vedettes carnassières, il a soif de cette féerie fabriquée. Il n’attend pas une vérité, seulement une échappatoire à sa vie quotidienne. Nous sommes un peuple qui aime les contes et les histoires. Les images d’archives de Cannes en mai 68, leur confusion, la chamaillerie des réalisateurs à la tribune, la part d’ego et de provoc’, de frime et de pub, font sourire. Le public veut son shoot de miroitement. Il n’ouvre pas son poste de télé pour constater qu’une partie des acteurs a, comme lui, des fins de mois difficiles et des problèmes de trimestres pour sa future retraite…

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C’est injuste, le cinéma est ailleurs, à part, il ne répond pas aux mêmes codes. Que retient-on des éditions passées ? Les débats idéologiques ? Les prises de conscience sociétale ? Non, le foudroiement de la beauté. Cannes est machiavélique. Elle met à distance le monde, la planète ne souffre pas depuis hier, et je ne me souviens que des fragments du mythe. En 1966, Sophia Loren, à couper le souffle, présidait le Festival. Le soir de la remise, Jean Marais officiait au micro et Raquel Welch distribuait les diplômes en carton. Orson Welles essoufflé est monté sur la scène ainsi qu’un Claude Lelouch joufflu. Voilà ce que ma mémoire retient. Simplement des zébrures d’éclat. Dix ans plus tard, en 1976, Cannes rendait hommage à Hollywood. Gene Kelly fut accueilli par des supporters de Saint-Etienne et Fred Astaire s’exprimait en français. David Niven portait une cravate en soie sur une chemise en soie, les deux d’un vert olive des plus fracassants. Cary Grant avait les cheveux blancs et des lunettes à l’épaisse monture noire. Leslie Caron, superbe, altière, intimidante et finalement si proche de nous, affirmait que le cinéma n’était pas un art immédiat mais un art durable. En 1986, dix ans encore plus tard, Catherine Deneuve, au sommet de son charme bourgeois et pétroleur, faisait à la fois la Une du magazine Première et celle des Cahiers du cinéma ce qui étonnait grandement Yves Mourousi. Sa popularité allait bien au-delà des chapelles. Cette année-là, Charlotte Gainsbourg, gamine, était arrivée au bras de Charles Vanel pendant que François Léotard, ministre de la Culture et de la Communication, visitait le Neptune, réplique d’un galion du XVIème siècle, visible dans le film Pirates de Polanski et dans la Baie de Cannes. Miou-Miou présentait Tenue de soirée de Blier, et j’étais captivé par sa coupe de cheveux, une sorte de brosse électrique gouailleuse.

Cannes est un songe, une fantaisie de mai, une lumière particulière plus qu’un épicentre politique ou un lieu de lutte. Le cinéma est là pour transfigurer le réel, lui donner un peu d’air et de hauteur, car, entre nous, le réel est d’un ennui.

Les tendresses de Zanzibar

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Journaliste et écrivain. Dernières publications : "Tendre est la province", (Équateurs), "Les Bouquinistes" (Héliopoles), et "Monsieur Nostalgie" (Héliopoles).

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