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Pays du Golfe: le pétrole ne fait pas le bonheur

L'analyse géopolitique de Gil Mihaely


Pays du Golfe: le pétrole ne fait pas le bonheur
Un immeuble en flammes à Manama, Bahreïn, après une frappe de drones iraniens, février 2026. © Capture d’écran/Open AI

La péninsule arabique se découvre doublement vulnérable. Ni le parapluie américain ni les pétrodollars ne la protègent des tirs iraniens. Désormais chaque État suit sa stratégie: Abou Dhabi choisit la puissance militaire, Riyad tente l’apaisement, Doha et Oman jouent les médiateurs. Mais tous savent l’avenir incertain.


Elles semblaient vivre hors du temps et de l’espace à l’image de leur urbanisme et de leur étalage de luxe. Longtemps, les monarchies du Golfe, de la frontière irakienne jusqu’à la mer d’Arabie, se sont crues protégées des brutalités du Moyen-Orient par les pétrodollars.

Certes, l’invasion du Koweït par Saddam Hussein en août 1990 a laissé des traces profondes. Cet épisode a brutalement rappelé aux dirigeants de la péninsule Arabique que la richesse pétrolière et gazière n’immunisait pas contre les ambitions régionales, ni contre les contraintes de la géographie et de l’histoire.

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Si la géologie les a dotées d’un sous-sol et de fonds marins riches en hydrocarbures, la géographie, quant à elle, les a presque toutes condamnées à exporter cette richesse par quelques goulets d’étranglement maritimes : le détroit d’Ormuz, Bab el-Mandeb et le canal de Suez. Seuls les Émirats arabes unis et Oman disposent d’un accès direct à l’océan Indien sans passer par Ormuz.

L’histoire et la démographie n’ont pas été plus généreuses. Ces États sont petits, tant par leur superficie que par leur population. Pour ne rien arranger, leur richesse gigantesque a attiré une immigration de travail massive, au point que les résidents étrangers y sont aujourd’hui largement plus nombreux que les nationaux. Le Qatar, par exemple, compte environ 2,7 à 2,9 millions d’habitants, dont seulement 350  000 citoyens issus des familles présentes sur la péninsule en 1945. La prospérité du Golfe dépend donc d’une main-d’œuvre importée, situation qui génère des tensions sociales, identitaires et politiques.

Danser sur un derrick

Malgré ces flagrantes faiblesses, un sentiment d’invulnérabilité s’est progressivement installé, à l’abri de la rente pétrolière et des garanties de sécurité américaines. Ces deux éléments leur ont permis d’atteindre, en quelques décennies, un niveau de développement spectaculaire. Dubaï est devenue une plateforme financière et logistique mondiale ainsi qu’un acteur majeur du tourisme international. Doha a construit une diplomatie d’influence largement disproportionnée en comparaison de sa taille. Abou Dhabi investit massivement dans l’intelligence artificielle, les infrastructures, les technologies de défense et les industries stratégiques. Les fonds souverains du Golfe comptent parmi les plus puissants de la planète.

Infographie : Causeur, d’après S&P Global

L’Arabie saoudite occupe une position particulière dans cet ensemble. Par sa taille, sa population, ses ressources énergétiques et son rôle religieux lié aux villes saintes de La Mecque et Médine, elle constitue le véritable centre de gravité de la péninsule Arabique. Mais c’est aussi le pays du Golfe qui cumule le plus de contradictions stratégiques. D’un côté, le royaume cherche à moderniser son économie et à réduire sa dépendance au pétrole. De l’autre, il demeure confronté à une rivalité structurelle avec l’Iran et à la nécessité de préserver un équilibre interne délicat entre modernisation économique et conservatisme religieux.

À cela s’ajoutent les crises régionales chroniques  : Liban, Syrie, Irak, Yémen et, bien entendu, le conflit israélo-palestinien. Ayant ravi à l’Égypte le leadership du monde arabe sunnite, l’Arabie saoudite se retrouve sollicitée de toutes parts, diplomatiquement, financièrement et stratégiquement.

L’Amérique, un gendarme peu fiable

Cependant, l’enjeu majeur aujourd’hui, pour le royaume des Saoud, c’est la fiabilité de la garantie de sécurité américaine. La doctrine Carter, formulée après la révolution iranienne et l’invasion soviétique de l’Afghanistan, affirmait explicitement que toute tentative de prise de contrôle du golfe Persique serait considérée comme une menace directe contre les intérêts vitaux américains. Mais depuis plusieurs années, les dirigeants du Golfe doutent de la fiabilité de cet engagement. L’attaque contre les sites pétroliers saoudiens en 2019, revendiquée par les Houthis, mais attribuée par Washington et Riyad à l’Iran, a constitué un véritable électrochoc stratégique. En quelques heures, près de la moitié de la production pétrolière saoudienne a été temporairement paralysée. Donald Trump a décidé de ne pas réagir. Deux ans plus tard, le retrait chaotique d’Afghanistan a encore renforcé ce sentiment de vulnérabilité. Et la manière dont Donald Trump traite ses alliés européens et asiatiques depuis le début de son second mandat n’a pas dissipé les craintes.

La guerre de Quarante Jours et la crise qui s’est ouverte ensuite n’ont fait qu’aggraver ces divergences. Avant le conflit, les positions des membres du CCG (Conseil de coopération du Golfe) étaient déjà loin d’être homogènes. Historiquement, le Qatar cherche à maintenir des canaux de dialogue avec Téhéran, notamment en raison de l’exploitation commune du gigantesque champ gazier de North Dome/South Pars. Oman poursuit de son côté sa traditionnelle diplomatie d’équilibre et de médiation. Le Koweït demeure quant à lui prudent, toujours traumatisé par l’expérience de 1990 et hostile à toute aventure régionale majeure. Bahreïn, dirigé par une monarchie sunnite gouvernant une population majoritairement chiite, reste extrêmement hostile à l’Iran, perçu comme une menace existentielle. Quant à l’Arabie saoudite, elle cherche la désescalade tout en souhaitant endiguer la puissance iranienne.

Les pétromonarchies se sont découvert deux nouveaux points de vulnérabilité : la destruction potentielle des usines de production d’eau douce et celle des câbles sous-marins de télécommunications

La position la plus intéressante est sans doute celle des Émirats arabes unis. Cette fédération se distingue par son choix assumé du « hard power ». Tandis que le Qatar déploie son « soft power », les Émirats, sans négliger cette dimension, ont développé une impressionnante capacité d’intervention armée. De la Libye au Yémen, en passant par le Soudan et la Somalie, Abou Dhabi mène une politique déterminée visant à remodeler les équilibres régionaux par la force lorsque cela lui paraît nécessaire.

Comptes de guerre

Pour tous les États du Golfe, la facture de la guerre des Quarante Jours est salée, quoique inégale. Plusieurs infrastructures énergétiques et logistiques d’Arabie saoudite ont été visées. Le Qatar a subi les perturbations du trafic maritime ainsi que la destruction d’environ 20  % de sa capacité de production de gaz liquéfié. Bahreïn, qui accueille la cinquième flotte américaine, est devenu une cible directe, tandis que le Koweït a aussi subi de multiples attaques de drones et de missiles, et n’arrive presque plus à exporter. Oman, fidèle à sa neutralité prudente, a tenté d’empêcher l’extension du conflit tout en protégeant ses intérêts maritimes et n’a subi que des dégâts limités.

Les Émirats, enfin, ont bénéficié de leur ouverture sur la mer d’Arabie qui permet d’exporter une partie de leur production. Ils ont également été parmi les plus touchés par les frappes de missiles et de drones. Cette situation a conduit le président des Émirats, Mohammed ben Zayed (MBZ) à durcir nettement sa politique vis-à-vis de l’Iran. On sait aujourd’hui que les émirats ont frappé l’Iran 22 fois, histoire de signaler à Téhéran ses lignes rouges – c’est le seul État de golfe à l’avoir fait. L’Arabie saoudite s’est contentée de frapper les milices pro-iraniennes en Irak, qui sont responsables de lancements de drones contre le royaume.

Abou Dhabi joue sur deux tableaux

Pendant longtemps, Abou Dhabi a joué un rôle ambigu dans le système de contournement des sanctions visant Téhéran. Si bien que Dubaï, le premier port du pays, était devenu une véritable soupape économique pour la République islamique grâce aux sociétés écrans, aux réexportations, aux circuits financiers informels et à la « shadow fleet » pétrolière. Les autorités fermaient souvent les yeux, par pragmatisme économique autant que par prudence stratégique. Mais les frappes iraniennes de 2026 contre des cibles émiraties ont profondément modifié les calculs de MBZ qui a instauré des restrictions contre certaines sociétés iraniennes, renforcé la surveillance des circuits financiers, accru la pression sur les bureaux de change, limité les réseaux liés au contournement des sanctions et annulé des milliers de visas accordés à des ressortissants iraniens. Et ce n’est pas tout.

Il y a quelques mois, les Émirats arabes unis ont créé la surprise en annonçant que le sous-sol d’Abou Dhabi recelait un potentiel estimé à quelque 200 milliards de barils de pétrole de schiste, c’est-à-dire à peu près les réserves dont disposent les États-Unis. Pour exploiter cette ressource, les Émirats misent sur des partenariats avec des entreprises américaines disposant du savoir-faire développé dans ce domaine. Fin avril, ils ont annoncé leur départ de l’OPEP. La fédération présidée par MBZ pourrait à terme devenir l’un des acteurs les plus importants du marché des hydrocarbures. Pour y parvenir, elle mise sur ses liens stratégiques avec Washington.

L’heure de vérité

Après une année dramatique ponctuée par deux guerres, l’heure est venue pour tous les États de la rive sud du Golfe de recalculer leur itinéraire stratégique. Toute la région a pu constater que, même affaibli militairement, l’Iran était capable simultanément de menacer le détroit d’Ormuz et Bab el-Mandeb, de frapper des infrastructures pétrolières critiques et d’exercer une pression durable sur le trafic maritime. Les pétromonarchies se sont en outre découvert deux nouveaux points de vulnérabilité : la destruction potentielle des usines de production d’eau douce et celle des câbles sous-marins de télécommunications. Pour des États désertiques dépendant presque entièrement des installations de dessalement et dont l’économie repose sur la connectivité numérique mondiale, ces menaces sont existentielles.

Depuis lors, deux lignes stratégiques se dessinent  : apaisement ou affrontement. D’un côté, un axe Qatar-Arabie saoudite considère qu’un changement de régime à Téhéran est irréaliste et, par conséquent, dangereux. Il faut donc chercher un modus vivendi avec les Gardiens de la révolution, quitte à accepter leur «  statut spécial  » dans Ormuz et payer un prix politique et économique élevé. De l’autre, les Émirats arabes unis estiment qu’un recul face à Téhéran n’ouvrira pas la voie à un nouvel équilibre, mais à de nouvelles extorsions iraniennes  : le modus vivendi serait une prise d’otages permanente. Abou Dhabi défend donc le maintien d’une forte pression économique et militaire sur la République islamique, considérant que l’affaiblissement durable de l’Iran constitue une nécessité stratégique vitale.

Couvrir les risques

Le dilemme des monarchies du Golfe apparaît ainsi dans toute sa brutalité. Le retour de la puissance dure montre les limites du « soft power ». Les milliardaires découvrent que non seulement l’argent ne fait pas le bonheur, mais qu’il ne garantit même pas la sécurité. Le choix est difficile. Les États-Unis déçoivent, mais il n’y a pas d’alternative. La Russie, contrairement à l’URSS durant la guerre froide, ne peut remplacer les États-Unis comme fournisseur d’armes, de doctrine, de technologie et de sécurité physique. Et la Chine, qui préfère laisser Washington s’user dans le rôle de gendarme mondial, se contente de profiter de la Pax Americana pour inonder le monde de ses produits sans en supporter les coûts.

Quant à l’option d’un «  bloc  », voire d’une OTAN arabe, elle n’a jamais été véritablement réaliste. Les rivalités entre les États du Golfe sont fortes. En 2017, les Émirats et l’Arabie saoudite, aujourd’hui rivaux sur plusieurs dossiers, étaient à deux doigts d’envahir le Qatar… désormais allié de Riyad ! Derrière l’unité affichée, chaque État poursuit ses propres intérêts stratégiques, la guerre l’a amplement confirmé.

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Les monarchies du Golfe n’ont donc d’autre choix que de pratiquer ce que les banquiers appellent le « hedging », une stratégie de couverture des risques. Il s’agit pour elles de se préparer simultanément à plusieurs scénarios, dont le plus dangereux serait une victoire iranienne. Leurs stratégies nationales vont osciller ainsi entre l’option qatarie – apaisement avec l’Iran, prise de distance avec les États-Unis et rapprochement avec la Turquie, le Pakistan et la Chine – et la voie émiratie – défiance vis-à-vis de l’Iran et rapprochement avec les États-Unis, Israël et l’Inde. En attendant, vivre dans une villa de rêve au pied du volcan est déjà beaucoup plus cher et terriblement angoissant.

La culture du combat en Israël

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est historien et directeur de la publication de Causeur.

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