À Paris, le scandale du périscolaire a cessé d’être une simple série de faits divers pour devenir une véritable affaire politique et institutionnelle. Depuis des mois, les révélations s’accumulent : animateurs suspendus, enquêtes judiciaires, plaintes de parents, enfants victimes de violences verbales, physiques ou sexuelles dans plusieurs écoles maternelles et élémentaires de la capitale.
Des dizaines d’agents problématiques
Des enfants disent avoir été insultés, menacés, bousculés, enfermés, embrassés de force ou agressés sexuellement par certains personnels chargés précisément de les protéger. En quelques mois, la Ville de Paris a suspendu des dizaines d’agents du périscolaire, tandis que le parquet enquête désormais sur plus d’une centaine d’établissements. Derrière l’horreur des faits, une question plus vaste apparaît : comment un système éducatif et municipal présenté comme protecteur a-t-il pu laisser s’installer un tel chaos dans l’encadrement quotidien des enfants ?
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Paris, cette vieille capitale exténuée, découvre avec ses pudeurs administratives et ses indignations télévisuelles ce qu’elle enfante depuis des décennies : une enfance abandonnée à des adultes qui n’ont pas achevé de sortir de leur propre chaos. Le scandale du périscolaire n’est pas un accident ; il est une radiographie morale de la France contemporaine. Quelques animateurs surpris dans des brutalités verbales, des humiliations, des menaces, parfois ces gestes troubles — baisers sur la bouche, proximité équivoque, confusion obscène des places — et soudain la République affecte la stupeur. Comme si elle ignorait encore ce que devient une société lorsqu’elle détruit méthodiquement l’autorité, la transmission, la pudeur, le sens même de la civilisation.
Recrutement à la hâte
Dans les écoles parisiennes, on recrute désormais à la hâte une population flottante de jeunes gens sans véritable métier, sans culture souvent, sans intériorité presque toujours, produits d’une époque qui a remplacé l’éducation par l’animation et la transmission par la gestion sociale. Main-d’œuvre précaire chargée d’encadrer des enfants eux-mêmes déjà travaillés par la dissolution familiale, l’effacement paternel, la violence diffuse des écrans, la fatigue psychique des adultes. Une enfance nerveuse surveillée par une jeunesse elle-même désorientée.
Il faut naturellement répéter le catéchisme républicain afin d’éviter le tribunal médiatique : il ne s’agit que d’une minorité. La plupart de ces animateurs accomplissent leur tâche avec honnêteté dans des conditions souvent pénibles. Mais les sociétés meurent précisément lorsqu’elles deviennent incapables de regarder leurs minorités pathologiques autrement que comme des anomalies sans signification. Or ces affaires disent quelque chose de beaucoup plus vaste que les fautes individuelles de quelques employés municipaux.
Un problème anthropologique ?
Ces jeunes gens ne tombent pas du ciel. Beaucoup viennent d’univers où l’insulte est devenue une langue maternelle, où l’autorité oscille entre brutalité et absence, où la proximité physique avec l’enfant n’est pas toujours régulée par cette distance intérieure qu’exige la civilisation européenne du rapport à l’enfance. Il existe aussi parfois, dans certains milieux précarisés massivement recrutés par les administrations urbaines, des héritages culturels où le rapport au corps, à la parole, à la violence éducative ou à l’intimité familiale ne coïncide pas entièrement avec les normes implicites de l’école républicaine française. Dire cela n’est ni essentialiser ni condamner des populations entières ; c’est simplement rappeler qu’aucune société ne peut accueillir indéfiniment des différences anthropologiques sans exiger un patient travail d’assimilation symbolique. Mais ce mot même — assimilation — est devenu obscène aux yeux d’élites qui préfèrent le mensonge compassionnel à la lucidité.
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Alors la République fait semblant de croire qu’une courte formation administrative suffira à produire des éducateurs. Comme si quelques modules sur la “bienveillance” pouvaient remplacer une structure intérieure, une maîtrise de soi, une discipline morale. Le mot même de bienveillance est devenu suspect tant il sert désormais à masquer le vide spirituel d’institutions qui ne croient plus en leur propre légitimité. Éduquer suppose pourtant une verticalité intime : savoir demeurer adulte devant l’enfant, maintenir la frontière, transmettre des limites, contenir sa propre violence. Or notre époque confond l’égalité démocratique avec l’effacement des places.
La France contemporaine ne produit plus des adultes ; elle produit des subjectivités blessées. Des individus sommés d’exprimer leurs affects mais rarement d’apprendre à les gouverner. Et l’enfant se retrouve livré à cette immense régression collective, protégé en théorie comme jamais dans les discours, abandonné en pratique à des institutions épuisées, peuplées d’adultes que personne n’a réellement formés. Puis viennent les enquêtes administratives, les commissions, les chartes éthiques, les séminaires sur la bientraitance. Toute cette liturgie bureaucratique d’un pays qui soigne les symptômes pour éviter de regarder sa propre décomposition. Car le véritable scandale n’est pas seulement celui de quelques animateurs défaillants. Le véritable scandale est qu’une civilisation qui ne croit plus assez en elle-même pour transmettre clairement ce qu’elle est finit toujours par remettre ses enfants à des adultes qu’elle n’a pas su civiliser elle-même.

