Cent réfugiés de la maison Claver ont posé devant l’objectif d’Hannah Assouline. Autres visages, autres mains est une galerie de portraits qui témoigne, avec un tact admirable, de la violence de l’exil et de la reconstruction par l’amitié. Un ouvrage franc et sensible, à l’image des regards qu’il sublime.

C’est un livre de photos. De portraits et de mots. De visages et de mains avec des regards au centre. Hannah Assouline met en scène. Tout se joue dans la composition qui unit les traits, les doigts et les yeux, photos en noir et blanc, chacune sur deux pages, de cent inconnus dont l’apparence suscite une sympathie spontanée. Observez-les : tous vous regardent droit. Ils n’ont rien à cacher, parce qu’ils portent dans leur droiture la violence de leur exil et la gratitude de l’accueil reçu. Ce sont des femmes et des hommes partis de chez eux malgré eux pour venir en France, s’y réfugier, s’y reconstruire, en quelque sorte y renaître. Hospitalité salvatrice.


Ces inconnus qui témoignent de leur parcours s’abstiennent de poser, ce qui n’est pas étonnant, puisqu’ils posent face à l’objectif d’Hannah Assouline. Elle connaît son affaire. Le grand art de la photographe s’illustre par sa capacité à saisir avec un parfait naturel le mouvement des corps. Certains assis, d’autres debout, personne ne se déplace. Ils ne sont pourtant pas figés. Modestement, leurs vies s’énoncent en moments capturés sous la forme de photos accompagnées de brefs récits. Pudeur, tel est le mot qui convient.


Le titre exprime l’essentiel : Autres visages, autres mains, l’album, publié avec le soutien de l’assureur Axa, étant sous-titré « 100 portraits d’une amitié ». Chacun de ces termes compte, où l’altérité s’estompe et en même temps s’affirme. Dans cette galerie, une seule couleur vive, un bleu ciel reproduit celui de la porte derrière laquelle logeait, au 28bis, rue de Bourgogne, à Paris, l’association Pierre Claver. Il s’agit d’une école créée par la philosophe Ayyam Sureau. Cette porte ouvre sur une maison qui s’apparente à une terre de mission. À des réfugiés, c’est-à-dire des bénéficiaires du droit d’asile, des bénévoles donnent des cours de langue, de culture, de formation professionnelle, et plus que tout – le mot mérite insistance – de l’amitié.


Beaucoup de sourires sur ces photos, mais aussi des physionomies songeuses, ou graves, et pourtant sereines en dépit des épreuves traversées. S’ajoutant aux regards et sourires, les mains trônent en majesté, la plupart aux doigts qui se nouent, symboles de main tendue, d’entraide, de pacte entre ceux qui arrivent et ceux qui accueillent. Ce symbole se redouble de la quasi-nudité des mains, très peu de bijoux, quelques alliances de-ci de-là, aucun artifice. Rien ne vient surcharger, surjouer, ce qui se donne à voir. La force d’un témoignage gagne toujours au respect de la pudeur. Hannah Assouline le sait, de toute évidence : la leçon vaut pour les photos autant que pour le langage. Sobriété, sincérité sont les maîtres mots de l’album. La clé de la porte qui reste grande ouverte même quand elle est fermée.


À la préface d’Ayyam Sureau fait écho la postface de son époux, l’académicien François Sureau. La première phrase attriste : « Le hasard a voulu que le livre, bouleversant pour moi comme pour tant d’autres, d’Hannah Assouline, voie le jour au moment où la “maison Claver” de la rue de Bourgogne fermait ses portes. » Mais l’école poursuit sa mission, plus que jamais. Et grâce à cet ouvrage, l’aventure dans l’association, partagée, est gravée dans la mémoire de ses acteurs. Tel est le miracle du don : au cœur de l’exil surmonté, ces cent portraits, tous ces inconnus, ce sont des voyageurs sans bagages qui remercient de l’asile offert.
Autres visages, autres mains. 100 portraits d’une amitié, Hannah Assouline (préface d’Ayyam Sureau et Ulrike Decoene, postface de François Sureau), Herscher, 2026, 224 pages.





