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Patrick Bruel: au non du père


L’animatrice de télévision Flavie Flament a annoncé publiquement son intention de porter plainte contre Patrick Bruel pour des faits qu’elle qualifie aujourd’hui de viol alors qu’elle était mineure. Cette déclaration intervient dans un climat déjà profondément bouleversé par les révélations successives de l’après-MeToo, où remontent à la surface, parfois des décennies plus tard, des relations autrefois tues, minimisées ou même présentées comme ambiguës, consenties, « normales » dans certains milieux artistiques et intellectuels des années 1970 à 1990. 

L’affaire touche d’autant plus l’opinion que Flavie Flament avait déjà raconté dans son livre La Consolation les violences subies adolescente de la part du photographe David Hamilton. Le nom de Patrick Bruel vient désormais s’ajouter à une longue série de figures publiques — producteurs, écrivains, acteurs, chanteurs, journalistes — rattrapées par une époque qui revisite brutalement les zones grises du désir, de l’emprise et du consentement.

Au-delà de chaque dossier particulier, c’est toute une civilisation qui semble soudain interroger son propre rapport à l’autorité, à l’enfance, à la transmission et à la disparition progressive des limites symboliques entre adultes et adolescents. 

L’effacement du père : le commencement du désert

Il n’y a plus de pères en Occident. Il y a des hommes fatigués, des géniteurs hésitants, des adultes qui demandent pardon d’exister, des éducateurs terrorisés à l’idée d’interdire, des vieillards adolescents poursuivant jusque dans les chairs les plus jeunes le mirage obscène de leur propre survivance. Mais le père, lui, a disparu. Et sa disparition n’a pas produit la liberté promise : elle a ouvert un désert.

Depuis MeToo, les morts parlent. Ou plutôt : les spectres. Les noms remontent à la surface comme des cadavres gonflés rejetés par une mer longtemps tranquille. Harvey Weinstein, ogre hollywoodien dont tout le monde connaissait pourtant les appétits ; Roman Polanski, génie sanctifié malgré les ombres ; Gabriel Matzneff, longtemps célébré dans les salons littéraires comme un esthète de la transgression avant que Vanessa Springora ne révèle ce que cachait cette prose parfumée de culture : le corps d’une adolescente livré au narcissisme d’un homme vieillissant ; Gérard Depardieu, titan déchu ; Patrick Bruel ; Flavie Flament racontant les blessures anciennes ; et derrière eux une foule d’acteurs, de chanteurs, de producteurs, d’humoristes, de journalistes, d’influenceurs, toute une aristocratie de la célébrité soudain traversée par les voix tardives de celles qui furent jeunes, très jeunes, parfois presque des enfants.

Derrière la « libération de la parole » des femmes

Et l’on voudrait réduire cela à des dossiers judiciaires, à des mensonges, à des règlements de comptes, à des vengeances différées, à des ambiguïtés sentimentales. Certes, il y a parfois du ressentiment, parfois des souvenirs reconstruits, parfois des intérêts troubles ; il y a même cette misère contemporaine qui pousse certains à convertir leur souffrance en capital moral. Mais ce serait une erreur de croire que l’essentiel réside là. Car ce qui remonte aujourd’hui n’est pas seulement la parole des femmes : c’est le refoulé d’une civilisation entière.

L’Occident moderne aura voulu abolir toute verticalité. Il aura pris la limite pour une oppression, l’autorité pour une violence, la transmission pour une domination. Dans sa haine du patriarcat, il n’a pas seulement détruit certains abus : il a détruit jusqu’à la légitimité même de transmettre. Le père fut assimilé au tyran ; le maître à un humiliateur ; l’interdit à une pathologie morale.

Alors on a élevé des enfants sans frontières intérieures. L’enfant-roi : cette créature publicitaire du narcissisme démocratique. L’adolescent transformé en petit souverain émotionnel. La jeune fille livrée dès douze ou treize ans au marché planétaire du regard. Car les réseaux sociaux ne sont pas seulement des outils : ils sont les bordels affectifs d’une civilisation épuisée. On y expose des corps avant même que des consciences aient commencé à naître. On y apprend à des adolescentes que leur valeur réside dans la visibilité, dans le désir suscité, dans l’image offerte.

Et face à elles se tiennent désormais des adultes qui ne veulent plus être adultes

Des hommes vieillissants qui ne cherchent plus à transmettre mais à séduire ; non plus à protéger mais à consommer ; non plus à initier au monde mais à se nourrir narcissiquement de la jeunesse des autres comme des vampires fatigués aspirant encore un peu de sang avant la nuit finale.

Autrefois, le père symbolique se dressait précisément à cet endroit. Il disait non. Non parce qu’il méprisait le désir, mais parce qu’il connaissait sa violence. Il savait qu’un être encore inachevé ne peut porter seul le poids de son propre consentement. Il savait qu’une adolescente fascinée par un homme célèbre, puissant ou admiré n’est pas libre au sens où le prétend la mythologie contemporaine. Car qu’est-ce qu’un consentement lorsqu’on n’a pas encore achevé de se construire soi-même ? Question devenue presque obscène dans un monde qui a sacralisé le désir individuel comme autrefois les religions sacralisaient Dieu.

Oui, certaines de ces jeunes filles semblaient consentantes. Certaines croyaient aimer. Certaines défendaient même ceux qui les séduisaient. Mais précisément : c’était à l’adulte de résister. C’était à lui d’assumer la limite. Or notre époque a remplacé la responsabilité par la jouissance et la maturité par le narcissisme.

Il faut relire aujourd’hui certaines pages des années soixante-dix pour comprendre l’étendue du désastre. Toute une génération intellectuelle célébrait alors la transgression comme une délivrance. L’écart d’âge devenait poésie ; la précocité sexuelle, émancipation ; la corruption des frontières morales, signe de modernité. Celui qui rappelait qu’une enfant devait être protégée passait pour réactionnaire, catholique honteux ou fasciste latent. La bourgeoisie libertaire croyait détruire les prisons morales ; elle préparait surtout un monde sans défenses.

Et maintenant les voix remontent. Lentement. Tardivement. Confusément parfois. Des femmes devenues adultes racontent avec des mots nouveaux ce qu’elles avaient vécu adolescentes : l’emprise, la fascination, la sidération, la honte, le sentiment d’avoir participé elles-mêmes à ce qui les détruisait. Certaines hésitent encore. D’autres se rétractent. D’autres accusent avec une violence absolue. Peu importe au fond : le phénomène dépasse infiniment chaque cas particulier. Ce qui se révèle ici, c’est une civilisation incapable de protéger ses enfants parce qu’elle ne croit plus à la légitimité de l’adulte.

Et ce vide ne demeure jamais vide. À mesure que disparaît le père symbolique surgissent d’autres absolutismes : militantismes hystériques, religions identitaires, fanatismes moraux, radicalités politiques, idéologies victimaires, gourous numériques. L’activiste wokiste, le militant palestiniste exalté, l’étudiant ivre de pureté morale ne sont pas les enfants de la révolution : ils sont les enfants du vide. Leur rage tient lieu de verticalité. Leur indignation remplace la transmission. Leur morale est celle d’orphelins cherchant désespérément une Loi dans un monde qui n’ose plus en formuler aucune.

Ainsi l’Occident oscille désormais entre deux barbaries : la permissivité sans limites et le retour du sacré fanatique. D’un côté, le marché intégral du désir ; de l’autre, la tentation de systèmes autoritaires promettant enfin des frontières claires, des interdits, une structure, une hiérarchie. Car l’homme ne vit jamais longtemps dans le pur relativisme : lorsqu’aucune limite juste ne subsiste, il finit toujours par désirer des limites tyranniques. Le drame contemporain n’est donc pas seulement moral ou sexuel. Il est métaphysique. Une civilisation qui ne sait plus dire non abandonne fatalement ses enfants aux prédateurs, aux manipulateurs, au marché des corps, à la pornographie affective des réseaux, aux adultes narcissiques qui confondent encore leur désir avec un droit.

Et derrière chaque scandale, derrière chaque plainte tardive, derrière chaque adolescente livrée trop tôt au regard des hommes, revient la même question — terrible, immense, silencieuse : qui protège encore l’enfance lorsque plus personne ne veut assumer la charge d’être adulte ?

Accident ou suicide ?

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Nous nous trouvions, la Sauvageonne et moi, au cœur du petit centre commercial du quartier Pierre-Rollin, à Amiens. C’était en fin d’après-midi. Je laissais le temps courir comme un fou et la Sauvageonne acheter du pain à la boulangerie. J’attendais, presque paisible, peu enclin à l’effort, observateur d’un monde que je ne comprends plus. Autour de moi, les gens s’activaient. Faire les courses pour se nourrir ; acheter des bières et/ou du vin pour oublier, pour s’oublier. Certains fonçaient vers Auchan, la grande surface toute proche, de peur que celle-ci ne fermât ses portes vitrées. Soudain, mon attention fut attirée vers les hauteurs d’un bâtiment où se trouvaient des pics métalliques destinés à faire fuir les oiseaux. Un pauvre pigeon s’y trouvait empalé. Accident ou suicide ? Le mystère restait entier. La Sauvageonne revint, une baguette à la main. « Regarde ! », fis-je, en indiquant le lieu du drame. « Quelle horreur ! », s’exclama-t-elle. « C’est affreux ! » Elle devait penser la même chose que moi : depuis quelque temps, les pigeons, souvent, entrent dans nos vies et, parfois, nous créent beaucoup de soucis. Souvenez-vous, lectrices et lecteurs adulés : deux de mes chroniques précédentes, celles du 1er juillet et 16 juillet derniers, les évoquaient déjà. Dans la première, alors que nous assistions au concert de l’excellent orchestre universitaire de Picardie, devant le café Le Forum, en plein centre de la capitale picarde, nous avions observé un pigeon unijambiste qui claudiquait sur le gazon ; dans la seconde, je m’étais mis en valeur en racontant comment j’avais sauvé des eaux de la Somme, un de ses congénères, qui était en train de se noyer. Je l’avais surnommé Gaston. D’autres pigeons me revenaient à l’esprit : ceux, ramiers, que nous dénichions, mon cousin Guy (dit le Pêcheur de Nuages) et moi dans les pommiers de la pâture devant la maison de mes grands-parents maternels, au château Mignot de Sept-Saulx (Marne). Ensuite, nous les élevions dans des boîtes à chaussures avant de leur rendre la liberté. C’est si loin tout ça… Avant de quitter les lieux, je jetai un dernier coup d’œil vers le pigeon empalé et me demandai comment il avait fait pour en arriver là. Un frisson de tristesse m’envahit bien vite chassé par une autre vision, bien plus positive : la Sauvageonne, affamée, venait de croquer à pleines dents dans le croûton de la baguette. C’était si mignon ; comme un rayon de soleil. J’eus l’impression que le pigeon empalé reprenait son envol.

Bruno Marsan: « Je suis resté un primaire, un sanglier; sans être idiot, je ne suis pas accablé d’une intelligence fracassante… »


Depuis sa parution, le roman de Bruno Marsan, Underdog, publié chez Séguier, n’a cessé de gagner en présence, à rebours du bruit éditorial: près de six cents pages où se heurtent la rudesse d’un Béarn archaïque et la mythologie américaine de Sylvester Stallone, ce « tocard » magnifique qui écrivit Rocky en trois jours pour ne pas sombrer. Mais, Marsan avance sous un autre nom. Derrière lui, un écrivain déjà publié, aujourd’hui sexagénaire, qui a choisi non de se cacher, mais de se déplacer – de renaître en littérature. Nous sommes allés à la rencontre de cet homme des marges, dont l’écriture porte encore la brûlure des vies traversées.


Grégory Rateau. Il y a quelque chose d’étonnant dans l’accueil réservé à votre livre, comme si la littérature découvrait soudain une voix venue d’ailleurs. Comment recevez-vous cette reconnaissance, vous qui avez connu d’autres mondes – ceux du travail social, des petits boulots, de la dèche comme des palaces ?

Bruno Marsan. Je n’ai plus l’âge des émerveillements ; je regarde donc tout cela de loin, avec un plaisir mêlé d’indifférence. Ce que je connais du milieu littéraire n’est pas très engageant. On ne peut raisonnablement souhaiter à personne la vie étroite des hommes de lettres, entre les deux ou trois arrondissements où ils imaginent la littérature comme en 1850. En revanche, je suis très attaché aux milieux et aux métiers que traverse et pratique le héros, Richard Moreira, avant sa rencontre décisive avec l’homme d’affaires Simon Saada. Les individus y sont durs mais vivants, variés, pittoresques, qu’il s’agisse des ménagères de banlieue transportées en cyclo-pousse municipal, du duo de « ripeurs » alcooliques de la côte basque, de l’anachorète vivant dans un arbre qu’il rejoignait avec une échelle de corde, des déserteurs de la Légion, des Gitans ferrailleurs, des fous de l’asile (comme cet étudiant qui, après avoir échoué à un examen, s’était tiré un coup de fusil dans la tête, et avait survécu), du carrossier qui passait des camions de cigarette de contrebande entre l’Espagne et la France… Lui, j’ai continué de le voir jusqu’à sa mort, et je pense à lui tous les jours. À son enterrement, il y avait un sénateur, deux députés, trois commissaires de police et tous les anciens repris de justice du département. Un jour, il m’a conduit devant le hangar où il entreposait du matériel dont l’origine n’était pas toujours douteuse (souvent racheté à des sociétés en faillite, et revendu ensuite au détail) ; il ouvre les portes : devant moi, des centaines de machines à écrire, des plus anciennes aux plus modernes. « Choisis celle que tu veux. » (J’ai bêtement pris le modèle le plus récent, une électronique : l’Olympia-Carrera.) Bref, la vie avec ces types-là, ce n’était pas de la taxidermie ; à côté, ceux du milieu littéraire font figure d’empaillés.

À vous lire, on est frappé par une forme de nécessité : une écriture tendue, presque organique, qui refuse l’ornement. D’où vient cette rage ? Est-ce une colère, ou une manière de tenir ?

Je ne sais pas trop ce que vous appelez « une écriture tendue ». J’essaie d’aller à l’essentiel sans trop m’attarder, de tirer le meilleur d’une scène et de passer à la suivante. Je ne veux pas dire au lecteur : « C’est ici que tu dois t’esclaffer ou pleurer. » J’ai lu un roman à succès, récemment : l’auteur surlignait tellement les passages où je devais être ému que j’avais l’impression d’un livre « stabiloté ». L’émoticône est peut-être l’avenir de l’édition.

Je suppose que la source de ce que vous appelez la « rage » et la « colère », c’est l’adolescence, cet âge manichéen, sans concession, et dangereux pour cette raison : le Bien et le Mal y sont clairement identifiés, et ne se mélangent pas. Mais c’est aussi un âge attachant, parce que c’est celui de la révolte. J’en ai conservé des séquelles, c’est évident. Je suis resté aussi bête que dans mon adolescence, quand tout me révoltait, l’humiliation en premier lieu.

Vous avez choisi de changer de nom pour ce livre. Ce geste intrigue. Faut-il y voir une rupture, une mue, ou la tentative de desserrer l’étau d’un passé devenu trop étroit ?

J’ai écrit le premier chapitre d’Underdog, il y a trente ans. Et je ne suis pas arrivé à écrire la suite. Pourtant, j’avais toute l’histoire en tête. Un ami m’a dit : « C’est à cause de ton nom. Prends-en un qui soit proche de toi, sans être toi. Tiens, Marsan, par exemple… » Je suis rentré chez moi, peu convaincu, et pourtant, le lendemain, j’ai écrit le deuxième chapitre ; et huit mois plus tard, le roman était fini. Ce nouveau nom m’a débloqué.

Le roman s’ouvre sur le Béarn, ses paysages, son isolement. Comme si tout partait de là. Pourquoi était-il impossible de commencer ailleurs ?

C’est un roman de formation traditionnel : on part de la jeunesse du héros pour montrer son évolution, son mûrissement. Richard Moreira est un enfant des Pyrénées, il est donc normal de commencer dans ses montagnes, au milieu des torrents, des paisibles chiens de berger et des belles vaches aux cornes en forme de lyre.

Vous placez en exergue cette phrase de Stallone : « Écrire m’a sauvé la vie ». C’est une phrase lourde. Que sauve exactement la littérature ? Et vous a-t-elle, à un moment donné, sauvé vous-même ?

Ce mot de Stallone, je l’ai fait mien. C’est plus largement la langue française, pour la raison que je dis dans le premier tiers d’Underdog, qui m’a sauvé. Comme je ne parlais pas, on pensait que j’étais idiot. J’étais une sorte d’enfant sauvage, qui n’était qu’instinct et vivait par les sens. Je suis d’ailleurs resté un primaire, un sanglier ; sans être idiot, je ne suis pas accablé d’une intelligence fracassante : c’est souvent l’instinct qui me guide, et me fait juger des êtres ou des opinions. Mais les mots sont tout de même sortis de moi, malgré moi ; c’était un matin d’hiver – le lecteur saura la suite s’il lit le livre. Je suis donc arrivé à parler, puis à lire et à écrire. La langue, les mots certes, mais surtout la phrase française, avec sa rigueur, m’a structuré, a ordonné mon esprit, lui a imposé une discipline. J’ai depuis, pour le français, la reconnaissance que l’on voue généralement à ses parents. Je peux dire un peu pompeusement qu’il m’a donné la vie et sauvé de la déraison, du chaos né de l’irruption des mots dans mon esprit. Sans lui, j’étais mûr pour Sainte-Anne. Je vois le français comme un être vivant, et les livres qui me plaisent sont ceux où on le sent vivre, où son cœur bat encore.

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Au cœur du livre, cette définition : « Le bum est surtout un inaccompli ». Dans un monde obsédé par la réussite, pourquoi revenir à cette figure du raté – et, d’une certaine manière, la réhabiliter ?

Le « bum » est en partie un autoportrait. Je voulais moins le réhabiliter que le peindre d’après nature. Il a plusieurs dimensions, comme tout le monde, et il a ses noirceurs, bien sûr. J’en retiens qu’il porte en lui des ambitions mort-nées, des « rêves inaccomplis ». Tout le monde n’a pas les moyens de dévier son destin. Alors, il passe sa vie à faire le deuil de soi. À cet égard, c’est une des figures les plus émouvantes du monde moderne. On le croise dans les bistrots, là où il en reste. Il est au comptoir, il parle tout seul. Gris, il est prêt à armer la Santa María pour conquérir les Indes ; à jeun, il est rendu à la réalité, qui a l’haleine chargée et des poches sous les yeux.

Votre écriture circule entre deux mondes : la sensualité terrienne de la province et la brutalité des grandes villes américaines. Comment construit-on une langue capable de tenir ensemble ces extrêmes ?

J’ai le goût du français classique, celui des jansénistes particulièrement ; et une attirance pour la langue vivifiée par le populaire, le dialogue, le « pris sur le vif », l’argot, les régionalismes – j’ai été très amateur de bistrots, par exemple, avant qu’on les remplace par des bars à salades. Peut-être retrouve-t-on ces deux manières dans Underdog. Elles témoignent aussi de deux mondes contraires : je suis passé sans transition d’une vie isolée, rurale, animale, instinctive, à celle, urbaine, bruyante, fourmillante, électrique, des métropoles américaines. Je n’ai connu Paris que plus tard, par exemple, bien après New York, Boston et San Francisco (c’est pourquoi Paris m’est toujours apparu comme une grosse ville de province), que m’avait fait découvrir l’Américaine que j’ai appelée Tess dans Underdog, et se prénommait en réalité Liana. Ma façon d’écrire, soit académique, soit baroque, vient peut-être de là.

En mettant en regard la trajectoire de votre personnage et celle de Stallone, vous semblez raconter deux manières de se relever. Underdog est-il, au fond, un roman sur la revanche – ou sur l’illusion de la revanche ?

C’est plutôt un roman sur l’élan, l’énergie vitale, le struggle for life. Richard n’est pas porté par l’envie de prendre sa revanche sur le sort. Il n’est pas amer, par exemple, et dit n’avoir jamais été si heureux que dans son enfance. Alors, prendre sa revanche sur qui, sur quoi ? Non, il est surtout porté par l’envie de fuir un destin tout tracé.

À la fin, il reste une question presque nue : que devient-on après avoir réussi – ou cru réussir ? Que reste-t-il des amitiés, des fidélités, de soi-même ?

Plus grand-chose, Dieu merci : on est si con quand on a dix-sept ans. La fidélité à ses idées couillonnes, ce serait une erreur. On devient, comme chacun, un mélange de crapule et de type bien. C’est pourquoi mes personnages ne sont pas manichéens, je crois. Richard est un enfant attachant, qui, adulte, devient dur et cynique. Simon Saada, l’homme d’affaires qui va « sauver » Richard, est un provocateur dont les opinions choquent Richard (et des lectrices, si j’en crois certaines critiques), mais il fait aussi le bien en secret (Richard apprend que les tombes des siens, par exemple, c’est Simon qui paye leur entretien).

Et après un livre comme celui-ci, qui semble avoir tout absorbé – votre histoire, vos métiers, vos blessures – que reste-t-il à écrire ?

Il y a un épisode de jeunesse de Richard Moreira que je n’ai pas pu garder dans Underdog ; il était trop long, il aurait déséquilibré l’ensemble. Il se situe entre Périgueux et Angoulême, avant le départ du personnage au service militaire. Je vais le développer pour en faire un court roman, qui sera, j’espère, le deuxième Marsan. Richard n’aura plus de toit, il croisera des personnages hauts en couleur et connaîtra les asiles de nuit, les squats, se liera à un garçon de son âge, un « crayeur de trottoir » – je ne suis pas sûr que cette « activité » existe encore –, Ahmed (c’était son prénom dans la réalité).

576 pages

Underdog - rentrée littéraire janvier 2026

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Consommation de vin: ça tourne au vinaigre

Copieusement bu dans toutes les strates de la société, vénéré par les médecins comme par les poètes, le vin a toujours été indissociable de la France. Mais pas sûr que cela dure encore longtemps. Les Français en boivent de moins en moins, voire plus du tout, et les restaurateurs s’en désolent. Au grand bonheur des amateurs étrangers


« — Un verre de vin m’sieur-dame ? — Non merci, une carafe d’eau. »

À midi, dans les restaurants, c’est désormais le même refrain, la même tristesse… Dans les bars, c’est pire : bières et cocktails ont remplacé le p’tit chablis. Selon une enquête réalisée en juin 2025, 20 % des Français disent avoir totalement renoncé au vin. Au siècle dernier, pourtant, le vin était encore considéré par la nation française comme une boisson totem, un bien qui lui était propre, au même titre que ses 360 espèces de fromage. Aujourd’hui, il est dénigré, oublié, même si son économie reste vitale pour notre pays (440 000 emplois pour un chiffre d’affaires annuel de 92 milliards d’euros).

Au gré des transformations sociologiques et des changements de comportements alimentaires, la consommation de vin a chuté en France de 75 % depuis 1970 et sa production a été divisée par deux. L’an dernier, rien qu’à Bordeaux, 18 000 hectares de vignes ont été arrachés (soit 15 % du vignoble) : du jamais-vu.

Pendant plus de mille ans, le vin a été au cœur de la culture française.

Le vin, c’est pour tous les jours !

Venu d’Orient et apporté en Gaule par les Romains, il a façonné nos paysages, inspiré notre littérature, accompagné notre gastronomie. Au Moyen Âge, la culture de la vigne par les moines a permis au christianisme de se développer sur tout notre territoire et c’est à eux que l’on doit la création des vignobles de Champagne, de Bourgogne, de Saint-Émilion et de Châteauneuf-du-Pape (pour ne citer que les plus célèbres !) qui sont constitutifs de notre identité aux yeux du monde.

C’était une boisson pour tous et pour tous les jours. Comme l’eau était souvent souillée, le vin, composé à 99 % d’une eau très pure, filtrée par la terre et assimilée par la plante, était bu en grande quantité par toutes les classes sociales. Les archives des hôpitaux du xviiie siècle nous révèlent ainsi que le vin était un médicament, tant pour désinfecter les plaies que pour requinquer les sages-femmes, les nourrices, les prêtres, les chirurgiens et bien sûr les malades. Avant que les talibans de l’hygiénisme prennent le pouvoir en nous faisant croire que deux verres de vin par jour sont synonymes de cancer et de delirium tremens, Louis Pasteur, du haut de sa science, enseignait, lui, que « le vin est la plus saine des boissons » (il aimait beaucoup les vins de son Jura natal).

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Ainsi, l’éviction actuelle de cette boisson mythique donne de plus en plus à ses amoureux le sentiment d’être devenus étrangers à leur propre pays, comme si un vide culturel était en train de se faire et de nous séparer les uns des autres, sans dialogue possible… Car boire le vin ensemble, c’est aussi en parler ! Notre plus grand poète, Charles Baudelaire, nous avait pourtant prévenus : « Si le vin disparaissait de la production humaine, je crois qu’il se ferait dans la santé et dans l’intellect de la planète un vide, une absence, une défectuosité beaucoup plus affreuse que tous les excès et les déviations dont on rend le vin responsable. » Il est amusant de voir que, de son vivant, Baudelaire s’en prenait déjà aux « pseudo-moralistes pharisiens » (ainsi qu’il les nommait) pour qui il n’y avait rien de plus urgent que d’effacer cette source de joie, « le vin de la patrie, l’espoir des dimanches heureux ».

Et à la fin, c’est Évin et Buzyn qui gagnent

Parmi leurs sinistres descendants, on peut citer le ministre socialiste Claude Évin, véritable docteur Knock, dont la loi du 10 janvier 1991 a eu pour seul effet notable d’assimiler le vin à de l’alcool pur, abstraction faite de sa dimension culturelle. Résultat ? Moins les Français boivent de vin, plus ils se droguent… Cela aussi, Baudelaire l’avait prédit : « Le vin exalte la volonté, le haschisch l’annihile. Le vin est un support physique, le haschisch est une arme pour le suicide. Le vin rend bon et sociable. Le haschisch est un isolant. L’un est laborieux pour ainsi dire, l’autre essentiellement paresseux. Le vin est pour le peuple qui travaille et mérite d’en boire. Le haschisch appartient à la classe des joies solitaires, il est fait pour les misérables oisifs. Le vin est utile, il produit des résultats fructifiants. Le haschisch est inutile et dangereux. »

(C) Hannah Assouline

Au sommet de l’État, l’opposition entre pro- et anti-vins subsiste. Ainsi a-t-on vu en 2018 Emmanuel Macron affirmer courageusement (il faut lui reconnaître cela) qu’il fallait « arrêter d’emmerder les Français » et que lui-même buvait du vin chaque jour au déjeuner et au dîner. Sa ministre de la Santé, Agnès Buzyn, voulait au contraire durcir les lois contre la publicité pour le vin et imposer l’idée qu’il est un alcool comme un autre. Finalement, c’est elle qui a gagné.

En l’espace de deux générations, les Français ont oublié leur rapport à la terre. Le chant mystérieux du vin ne leur parle plus guère. Combien sont-ils donc à payer un gramme de cocaïne 60 euros alors que, pour ce prix-là, ils pourraient atteindre le nirvana en s’offrant un gevrey-chambertin premier cru ? Mais s’ils ne croient plus en leurs vins, les étrangers, eux, y croient toujours – et plus que jamais !

Ces dernières années, une nouvelle génération d’amateurs passionnés est apparue, originaire de Hong Kong, de Singapour, du Brésil et d’Europe du Nord – pour l’essentiel. Des trentenaires cultivés, connaissant notre vignoble sur le bout des doigts, allant sur le terrain, explorant, goûtant et voulant découvrir les pépites de demain. À Paris, on les voit se retrouver au Bon Georges, où les nectars sont servis dans des verres en cristal Zalto soufflés à la bouche en Autriche, ou au Petit Verdot, bistrot de légende fondé par un Japonais fou de vins français : Hideya Ishizuka.

Autrefois, les restaurants gastronomiques étaient prescripteurs en matière de vins. Aujourd’hui, ils sont tenus de pratiquer des coefficients 5 pour supporter les charges sous lesquelles ils croulent (une bouteille achetée 20 euros au domaine est revendue 100 à table). Difficile, donc, de se faire plaisir. Les amateurs ont toutefois leurs adresses secrètes, des lieux où l’on peut boire de jolis canons sans se ruiner, comme Le Soufflot à Meursault et le Wine Not à Chablis. À Paris, un merveilleux restaurant, L’Interlude, rue La Boétie, pratique un coefficient 2,5 (meursault du domaine Matrot, vacqueyras Sang des Cailloux…) mais, chut ! ne le répétez pas.


L’Interlude : 3, rue La Boétie 75008 Paris.

Le Bon Georges : 45, rue Saint-Georges 75009 Paris.

Le Petit Verdot, 75 rue du Cherche-Midi, 75006 Paris.

Wine Not : Rue des Moulins, 89800 Chablis.

Le Soufflot : 8, Route nationale 74, 21190 Meursault.

Une pépite

L’adaptation légendaire de L’homme qui voulut être roi est de retour sur grand écran. À voir ou à revoir.


L’immense cinéaste américain John Huston ne cachait pas son admiration pour Rudyard Kipling. Pas étonnant alors qu’il ait adapté pour le grand écran l’un des livres les plus célèbres de l’écrivain, L’homme qui voulut être roi.

À travers un long flash-back, les aventures palpitantes des deux protagonistes, Dravot et Carnehan, se transforment en une odyssée tragique et dérisoire. Liés par la promesse folle de prendre le pouvoir dans un pays mythique où aucun Blanc n’a pénétré depuis Alexandre le Grand, les deux hommes n’hésitent pas à mettre leur vie en danger. Tout simplement persuadés de leur supériorité morale, ils parviennent à leurs fins pour mieux se fracasser contre leur rêve insensé.

Et pour incarner ces deux héros détraqués, deux acteurs incroyables et magnifiques, peut-être dans les meilleurs rôles de leurs carrières respectives : Sean Connery, mystique à souhait, et Michael Caine, ironique comme jamais.

Un pur régal de cinéma d’aventures.

1976 – 2h 09min

Pauline Claviere: écrire l’indicible

La procureure de Paris, Laure Beccuau, a annoncé cette semaine que « 84 établissements scolaires » de la capitale sont ciblés par une enquête du parquet suite à des plaintes pour viols, violences, agressions ou exhibitions sexuelles… Dans ce climat inquiétant, le dernier roman de Pauline Claviere, Spécimen, acquiert un écho puissant et glacial.


Ça commence comme une histoire tranquille. La narratrice dépose son jeune fils, Lucas, chez la nourrice, Carmina Costa, surnommée Mina, qui elle-même à un fils, Rafael, âgé de 18 ans, qu’elle élève seule. Nous sommes à Marseille, la ville à la réputation sulfureuse, qui « se déforme, se tord, se contorsionne mais ne se brise pas », résume l’auteure, Pauline Claviere. Spécimen est son quatrième roman.

Situation glauque

Rafael disparaît. Il est recherché par la police. On retrouve son carnet intime. Mina le confie à la narratrice. L’intrigue se met en place, le lecteur est vite confronté à une situation glauque et encore taboue en France : les déviances sexuelles d’un jeune homme à peine majeur sur des enfants. Pourquoi Mina a-t-elle confié le carnet à la narratrice ? Cette dernière écrit et elle pourrait raconter l’histoire de son fils. Le deal est malsain. La suite l’est tout autant. La lecture du carnet glace d’effroi l’écrivaine. Elle s’interroge : « Quel genre de jeune homme faut-il être pour écrire une chose pareille ? L’écriture est soignée, la calligraphie appliquée. Tout cela rend le texte plus dérangeant encore. Comme si l’auteur savait qu’il serait lu. Qu’il m’attendait. »

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La trajectoire de Rafael va réveiller en la narratrice des souvenirs lointains. Le traumatisme de la disparition, voilà 25 ans, de sa meilleure amie, Laura, ressurgit. Elle aussi a été abusée durant l’adolescence par une personne proche. La superposition d’images anciennes et actuelles lui donne le vertige. L’enquête qu’elle décide de mener va la conduire aux confins de la folie. Rien n’est simple, ni blanc, ni noir. Rafael a été abusé par son père qu’il a défenestré. La police finit par le retrouver. Interrogatoire, procès, confrontation avec les petites victimes. Le père, en fauteuil roulant, charge le rejeton indigne et pas désiré. C’est la vase au fond de la rivière qu’on remue avec un bâton. Tout se trouble. Les certitudes s’effritent. La narratrice rencontre Walter Albardier, un psychiatre qui existe réellement. Les spécialistes sont dépassés et les moyens manquent pour le suivi des prédateurs sexuels mineurs. Les récidivistes sont légion.

Maxime Chattam séduit

Les rebondissements se multiplient. La vérité se dilue dans des retours en arrière, des hypothèses, des impasses, elle finit par se heurter à l’inconscient. Les descriptions restent pudiques et les témoignages des très jeunes victimes, fragiles. Il peut même y avoir un risque d’empathie pour Rafael, pédocriminel condamné à quatre ans de prison, dont deux avec sursis.

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La fin est machiavélique. Le bandeau accrocheur apposé sur la couverture ne ment pas. Maxime Chattam, un des rois du polar, déclare : « Je vous promets que vous vous souviendrez longtemps de ce roman. Et de sa fin. » Je confirme.

La mise en abyme – l’auteure écrivant l’histoire de cette narratrice racontant à la fois celle de son amie disparue et celle de Rafael – offre une chute spectaculaire. Et, au-delà, c’est la question de la littérature qui est en jeu. La narratrice – et Claviere donc – cite la phrase de Romain Gary, extraite de La Promesse de l’aube : « La littérature est le dernier refuge, sur cette terre, de tous ceux qui ne savent pas où se fourrer. » « Dernier refuge », qu’il faut sanctuariser face aux prédateurs financiers de tout bord, en particulier le roman, qui doit être exempt de jugement moral.

Pauline Claviere, Spécimen, Grasset, 416 pages.

Spécimen

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Pas d’accord


Trop trognon l’accordeur, avec ses tatouages de petite frappe sur les avant-bras et jusque sur les phalanges : pas franchement la tête de l’emploi, disons. Dans le rôle de Niki, le joli Leo Woodall (que je vous invite à découvrir par ailleurs sur Netflix, aux côtés de Rachel Weis, dans une série au comique poussif, titrée Vladimir – rien à voir avec Poutine).

Souffrant d’hyperacousie, mais doué de ce qu’il est convenu d’appeler « l’oreille absolue », l’ancien pianiste virtuose (d’où le titre du film, dans sa version pour la France) doit désormais se contenter d’être l’impécunieux accordeur des nantis, payé au lance-pierre en employé de la firme Horowitz, dont le patron adoré, le tonton Harry (Dustin Hoffman), très très malade, manque cruellement de ressources pour se soigner – on est aux US, donc pas de Sécu !

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Il advient que Niki s’accorde, à tous les sens du terme, avec une jeune pianiste-compositrice (Havana Rose Liu) rencontrée dans le cadre de son taf, laquelle est en lice pour intégrer la classe du Maître (Jean Reno, en caméo surprise au deuxième tiers du scénar). En parallèle, Niki se voit embringué dans des équipées nocturnes d’ouvertures de coffres-forts perpétrées par une bande de monte-en-l’air, son ouïe superlative livrant leurs codes secrets en quelques secondes de manip :  certes la combine lui sort la tête de l’eau, en outre pour subvenir aux frais de santé du vieil Horowitz. Mais une fois recruté par les malfrats, on ne décide pas de rendre son tablier au premier scrupule venu: et c’est désormais sous la menace que Niki doit exercer ses talents d’horloger de la cambriole. En plus, assez connement, pour preuve d’amour, il a offert à sa dulcinée un bijou ancien, recel parmi les larcins qui lui remplissent les poches. Mais alors même que le succès de son concert ouvre à sa chérie l’enseignement convoité du Maître, notre Reno national reconnaît soudain, sur la demoiselle, un bijou disparu : celui que portait sa propre aïeule… morte jadis à Auschwitz !

https://www.youtube.com/watch?v=Jhprf14_gbs

Le parfait mauvais goût de ce final ajoute à l’invraisemblance appuyée du scénario – comme du casting, d’ailleurs. On se serait également passé, par exemple, de ce genre de lourdeur publicitaire qui, à Leo Woodall, fait ostensiblement porter un teeshirt griffé Yamaha, et fait dire à Havana Rose Liu, quelque part, cette sentence improbable : « le Steinway sonne fantasque, je suis passé à Yamaha ». Non mais vraiment ! Pas d’accord.             

Le Virtuose (Tuner). Durée: 1h49

En salles le 27 mai.

Dustin Hoffman et Leo Woodall (C) Metropolitan Films

Happy Birthday Mrs Marilyn…

L’icône d’Hollywod aurait eu 100 ans cette année. Tandis que rétrospectives et expositions mettent en lumière la star, deux écrivains choisissent de privilégier la femme. Passionnant.


Elle incarna la beauté, la jeunesse et le glamour mais qui était vraiment Marylin Monroe ? C’est à cette question que répondent deux livres qui semblent fait pour être lus de concert tant ils se complètent et s’éclairent. Le premier, I’m not M.M est le fait d’un écrivain belge, Daniel Charneux. Le second, Conversations avec Marylin celui d’un journaliste américain W.J Weatherby.  Deux livres aussi justes que sensibles pour raconter Marylin. Entre Daniel Charneux et la star de Sept ans de réflexion, c’est une longue histoire. Ce dernier tombe éperdument amoureux de la star à l’adolescence. Plus tard il lui consacre un roman et, aujourd’hui, ce que l’on aurait tort de prendre pour une simple biographie. I’m not M.M est bien plus que cela. Le portrait intime d’une femme qui se dévore comme un roman. Charneux a lu tous les livres, vu tous les films, entendu toutes les chansons sur Marilyn. Il est incollable sur sa filmographie et s’attarde aussi bien sur les blockbusters que sur les navets, partageant la conviction de Louis Jouvet : il n’y a pas de petits rôles, il n’y a que de petits comédiens. Avec une empathie peu commune l’écrivain raconte l’enfance malmenée, la mère en hôpital psychiatrique, l’absence de père, l’oncle incestueux, jusqu’à l’extraordinaire ascension de la gamine de Sawtelle qui, en quelques années, devient l’icône de l’Amérique. Mais ce qui l’intéresse vraiment est ailleurs. Dans un petit carnet italien sur lequel Marylin écrit I’m not M.M avant de biffer le not. Comment savoir qui on est vraiment quand on commence son existence sous un patronyme qui n’est pas celui du père – Norma Jeane Baker- et qu’on la finit sous un pseudonyme – Marilyn Monroe ? C’est cette quête d’identité que retrace Daniel Charneux avec sensibilité, compassion, poésie aussi.

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Si l’écrivain belge est tombé sous le charme de la star, ce n’est pas le cas du journaliste américain qui pendant tout le temps où il l’a côtoyée, s’est fait fort de lui résister. Weatherby rencontre Marylin en 1960 à Reno, Nevada, sur le tournage maudit des Désaxés. Il la retrouve à New York dans un « bar à soiffards » de la Huitième avenue, lequel deviendra vite leur lieu de rendez-vous. La première fois, le journaliste ne la reconnaît pas. Sans maquillage, tout juste coiffée, il lui trouve l’allure d’une ménagère avec « des jambes pas vraiment jolies ». Mais, et même s’il s’en défend, le charme de l’actrice opère. Il lui promet de ne pas divulguer ses propos. Elle se confie à lui. Sa peur de finir à l’asile. Son désir d’être reconnue pour ses talents d’actrice et non pour sa seule plastique. Ses échecs amoureux. Son manque d’assurance. Son addiction aux médicaments. Des confessions bouleversantes qui donnent à entendre cette voix unique « capable de passer de la séductrice à la petite fille ou à la vieille dame ». La voix d’une femme profonde, lucide, fragile. Une femme à mille lieux de ce personnage de blonde écervelée auquel Hollywood l’a cantonnée. Une femme fascinante et ô combien émouvante à l’image de ces deux livres qui, chacun à leur manière, célèbrent la femme cachée derrière la star.


I’m not M.M de Daniel Charneux Arléa 192 pages

I'm not M.M.

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Conversations avec Marilyn Seghers 256 pages

Conversations avec Marilyn

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Le chercheur et le réel

Notre ami Thomas Lepeltier vient de publier dans Le Point une assez sévère critique du biologiste Olivier Hamant. Celui-ci transpose ses observations botaniques en système politique et « charge » évidemment le capitalisme. Si les scientifiques peuvent être des génies dans leurs laboratoires, l’histoire démontre qu’ils sont souvent un danger en dehors.


Le Point nous livre une analyse fort pertinente des dégâts qu’un gourou scientifique est susceptible d’occasionner. Le journal reconnaît volontiers à Olivier Hamant la solidité de son socle biologique : le vivant, en effet, n’optimise pas : il « gaspille », maintient des redondances et tolère l’imprécision. C’est précisément ce qui le rend durable. Cette approche est à la fois stimulante et intéressante. Mais Le Point révèle ensuite l’imposture.

En transposant l’opposition performance/robustesse en « clef de lecture » du réel — du Covid à Trump, de la crise bancaire au dérèglement climatique —, M. Hamant transforme une observation botanique en système idéologique total, voire totalitaire.  L’hebdomadaire relève l’affabulation centrale : le « monde fluctuant » qu’il semble découvrir aujourd’hui a toujours existé. Pis encore, ses préconisations telles que la promotion de la lenteur, et la méfiance envers l’innovation ne conduiraient pas à la résilience espérée mais ne pourraient conduire qu’à « une économie de la pénurie ». Un biologiste remarquable, conclut le journal, qui confond son microscope avec une boussole pour la civilisation. Bref, encore un « chercheur » qui accommode le monde à la sempiternelle sauce verte décidément très à la mode. Il en profite au passage pour détruire le capitalisme aussi implicitement qu’insidieusement. Mais soyons juste, M. Hamant n’est pas le premier à se fourvoyer. Il est l’aboutissement d’une longue lignée de savants prestigieux. Lorsqu’un chercheur sort de son laboratoire empli d’éprouvettes pour découvrir le monde réel, ça conduit presque immanquablement à la catastrophe.

Rendons d’abord justice à ses illustres prédécesseurs

Darwin a passé vingt ans à peser chaque mot de L’Origine des espèces avant de le publier. Alexis Carrel a révolutionné la chirurgie vasculaire, ce qui lui a valu le Nobel de médecine en 1912. Buffon a consacré quarante ans à une Histoire naturelle en quarante-quatre volumes qui reste un monument encyclopédique.

Ces hommes n’ont pas usurpé leur gloire. Cependant, cette gloire a commencé à devenir dangereuse au moment où eux ou leurs émules ont estimé précisément qu’elle leur conférait une légitimité supplémentaire : celle de réformer la société humaine selon les lois découvertes dans la nature. Leur génie se transforme alors en péril.

Le prestige n’est pas un Ausweis

La logique est toujours la même, celle de l’argumentum ad verecundiam. Jouissant d’un prestige dans un domaine, le chercheur transfère ce capital de crédibilité à un autre. Le biologiste s’improvise sociologue, l’embryologiste prophète politique, le chirurgien eugéniste.

Le génial Buffon, forgea le concept de « dégénérescence » pour décrire les variations des espèces transplantées hors de leur milieu. Ce concept est pertinent en zoologie. Est-il pour autant transposable aux populations humaines ? Ceci a produit la théorie de la hiérarchie raciale à la base de la justification scientifique de deux siècles de colonialisme.

Lamarck avait eu l’intuition de l’évolution. La catastrophe vint un siècle plus tard, quand Lyssenko s’empara de ses théories et conclut que la génétique mendélienne était une « imposture bourgeoise ». Staline fut convaincu. Résultat : la biologie soviétique fut détruite, les vrais scientifiques fusillés ou envoyés au Goulag, les récoltes s’effondrèrent et la famine tua des millions de paysans.

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Même s’il n’est pas à l’origine du « darwinisme social », les théories de Darwin servirent de justification à l’eugénisme selon le principe : « Si la nature sélectionne, alors guidons la sélection pour améliorer la race ». Ce programme fut adopté comme politique d’État avec des stérilisations forcées et à l’euthanasie. [1]

L’ouvrage de Carrel, L’Homme, cet inconnu (1935) s’est vendu à 1,5 million d’exemplaires en France seule. Une partie du livre est une vulgarisation médicale respectable. L’autre partie évoque la création d’ « établissements euthanasiques pourvus de gaz appropriés » pour éliminer criminels, aliénés et inadaptés. La suite a prouvé que ces analyses n’étaient pas tombées dans des oreilles de sourds.

Le scénario est donc parfaitement répétitif

Le biologiste part d’une observation rigoureuse lui permettant de démontrer des concepts intéressants. Il extrait donc un principe général tel que la sélection, la dégénérescence, la robustesse. Il l’applique ensuite à la société humaine sans s’interroger sur ce qui distingue une cellule d’un citoyen, un méristème d’un parlement ou les hormones des médias. Il extrapole à la vie réelle de nos sociétés des notions qui ne devraient rester circonscrites qu’à son domaine d’étude. Ce phénomène est décrit comme le sophisme naturaliste, formalisé par G.E. Moore voici plus d’un siècle[2] : on ne peut extrapoler à des propositions normatives des propositions descriptives.

Certes, extrapoler par exemple la biologie à l’économie pourrait offrir des perspectives des plus intéressantes. Ainsi,

  • Pour le système bancaire :

L’écureuil enterre des milliers de glands à l’automne et en abandonne une partie significative. Les études prouvent que 25% de ses réserves sont ainsi oubliées. Ce « gaspillage » est précisément à l’origine de la régénération forestière : les glands oubliés deviennent des chênes. Il est donc tentant d’imposer ce modèle éprouvé aux banques. Si elles abandonnaient délibérément 25 % des prêts qu’elles accordent, l’économie s’en trouverait grandement régénérée…

  • L’équilibre des caisses de retraite :

Après l’accouplement, la femelle veuve noire consomme fréquemment le mâle, celui-ci n’ayant plus d’usage. Étendre cette philosophie aux travailleurs devenus inutiles car parvenus à l’âge de la retraite en les euthanasiant réglerait élégamment le problème du financement de celles-ci et, plus généralement, rendrait inutile l’actuel débat sur la fin de vie…

Ces exemples le démontrent bien : ce que la nature est ne dicte en aucune façon ce que la société doit être. Par exemple, s’il est exact que la photosynthèse gaspille 99% de l’énergie solaire, ceci n’implique aucunement que nos économies doivent gaspiller autant de ressources.

« Comparaison n’est pas raison » dit la sagesse populaire. C’est résumer en six mots ce que Moore mit toute une vie à démontrer et qu’Hamant s’obstine encore à ignorer. Analyser le vivant de surcroît, c’est oublier un peu vite que 99,9 % des espèces ont disparu depuis la création de la vie sur Terre.[3] La robustesse admirée dans la Nature n’est en fait que l’ultime produit d’un mécanisme impitoyable dominé par l’extinction. Transposer cette leçon à la société supposerait d’accepter la disparition des peuples « non adaptés ». Tout humaniste normalement constitué appréciera.

L’argument d’autorité ne confère donc aucune légitimité réelle à qui sort de son domaine. Pis, il confère une capacité de nuisance d’autant plus grande que l’autorité est importante. Alors, la prochaine fois qu’un biologiste éminent vous expliquera comment organiser notre démocratie selon les leçons du méristème, souvenez-vous de Lyssenko. Et gardez prudemment vos distances.


[1] Stérilisations forcées: 65 000 aux États-Unis (entre 1907 et 1963), 63 000 en Suède social-démocrate (entre 1935 et 1941). L’euthanasie a été industrialisée par le programme Aktion T4 du régime nazi.

[2] Principia Ethica, Cambridge university Press- 1903.

[3]Etudes sur la mort 2003, numéro 124 : Mort biologique, mort cosmique. Janvier 2024. L’esprit du temps

Le cafteur et le rapporteur

Patrick Cohen en arbitre du pluralisme : on croit rêver ! Malmené lors de son audition, l’éditorialiste vedette a fustigé la commission et exposé une morale à géométrie variable. Ainsi qu’un goût pour la délation.


9 avril 2026. 7 h 43. Sur France Inter, Patrick Cohen tire les leçons d’une commission d’enquête parlementaire sur l’audiovisuel public qui le laisse sur sa faim. Selon lui, elle est passée à côté « des questions de fond, la spécificité du service public, la façon de garantir l’accès à une information fiable ou de concilier pluralisme et impartialité ». On se pince pour y croire : celui qui tient ces propos est le même qui a été pris la main dans le sac de la collusion médiatico-politique dans un café parisien en compagnie de son confrère Thomas Legrand et de deux pontes du PS ; le même qui s’est fait réprimander par l’Arcom pour des commentaires sur le meurtre de Thomas Perotto « ne satisfaisant pas aux exigences de mesure, de rigueur et d’honnêteté » ; le même qui, un soir d’ébriété idéologique en 2013, affirma spontanément, sur le plateau de « C à vous » que chacun n’a pas le droit de penser ce qu’il veut.

La star de France Inter et France 5 n’a toujours pas digéré son audition par la commission d’enquête sur l’audiovisuel public et les questions pertinentes posées par le rapporteur Charles Alloncle. Ce jour-là, il a refusé de répondre précisément et a tenté à de multiples reprises d’inverser les rôles en interrogeant sèchement le rapporteur. Derrière les affèteries dédaigneuses et les soupirs condescendants a transparu l’estime infinie que l’éditorialiste se porte à lui-même.

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Patrick Cohen s’est plaint d’avoir été enregistré par L’Incorrect à son insu. « Atteinte à la vie privée », a-t-il geint devant les parlementaires. Pourtant, lui a judicieusement rappelé Charles Alloncle, il justifiait en 2018 la divulgation d’un enregistrement fait à l’insu de Laurent Wauquiez et évoquait alors une « démarche journalistique tout à fait légitime ». Ajoutons qu’il ne rechigne pas à cafarder à l’occasion. Ainsi, lors de ce fameux quadrille avec son confrère et deux éminents représentants du PS, l’entend-on balancer le nom d’un journaliste du Figaro qui l’informait discrètement sur les atermoiements de la rédaction dudit quotidien à propos de l’écologie.

Plus récemment, sur le plateau de « C à vous », le sycophante n’a pas hésité à rapporter à l’antenne une blague indécente que Fabien Roussel lui avait racontée en privé. Au moins, les futurs invités de l’émission phare de France 5 savent-ils maintenant à qui ils auront affaire : derrière le sourire du technico-commercial médiatique se cachent de furieuses envies de cancaner méchamment, qui renseignent sur l’esprit vertueux et les manières irréprochables dont il se prévaut.

En plus de Charles Alloncle, l’éditorialiste est obsédé par les « médias bollorisés ». Le 6 avril dernier, sur RMC, il lâche : « Dans l’état actuel, c’est purement factuel, je pense que CNews est hors-la-loi. » Se prendre pour un juge quand on est journaliste, c’est cocasse. Puis en avril toujours, le journaliste se fâche encore tout rouge sur France Inter en consacrant deux de ses éditos politiques au milliardaire breton, « dont la photo géante,façon Staline à la une de L’Huma » illustre, à son grand dam, la couverture d’un article dans Le JDD. Signalons au passage que Cohen ne répugne pas afficher sa bobine plein pot en couverture de son dernier livre paru chez Flammarion. Un ouvrage intitulé, ça ne s’invente pas… Les Mystificateurs.

Patrick Bruel: au non du père

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L'animatrice Flavie Flament photographiée en 2022 © JC TARDIVON/SIPA

L’animatrice de télévision Flavie Flament a annoncé publiquement son intention de porter plainte contre Patrick Bruel pour des faits qu’elle qualifie aujourd’hui de viol alors qu’elle était mineure. Cette déclaration intervient dans un climat déjà profondément bouleversé par les révélations successives de l’après-MeToo, où remontent à la surface, parfois des décennies plus tard, des relations autrefois tues, minimisées ou même présentées comme ambiguës, consenties, « normales » dans certains milieux artistiques et intellectuels des années 1970 à 1990. 

L’affaire touche d’autant plus l’opinion que Flavie Flament avait déjà raconté dans son livre La Consolation les violences subies adolescente de la part du photographe David Hamilton. Le nom de Patrick Bruel vient désormais s’ajouter à une longue série de figures publiques — producteurs, écrivains, acteurs, chanteurs, journalistes — rattrapées par une époque qui revisite brutalement les zones grises du désir, de l’emprise et du consentement.

Au-delà de chaque dossier particulier, c’est toute une civilisation qui semble soudain interroger son propre rapport à l’autorité, à l’enfance, à la transmission et à la disparition progressive des limites symboliques entre adultes et adolescents. 

L’effacement du père : le commencement du désert

Il n’y a plus de pères en Occident. Il y a des hommes fatigués, des géniteurs hésitants, des adultes qui demandent pardon d’exister, des éducateurs terrorisés à l’idée d’interdire, des vieillards adolescents poursuivant jusque dans les chairs les plus jeunes le mirage obscène de leur propre survivance. Mais le père, lui, a disparu. Et sa disparition n’a pas produit la liberté promise : elle a ouvert un désert.

Depuis MeToo, les morts parlent. Ou plutôt : les spectres. Les noms remontent à la surface comme des cadavres gonflés rejetés par une mer longtemps tranquille. Harvey Weinstein, ogre hollywoodien dont tout le monde connaissait pourtant les appétits ; Roman Polanski, génie sanctifié malgré les ombres ; Gabriel Matzneff, longtemps célébré dans les salons littéraires comme un esthète de la transgression avant que Vanessa Springora ne révèle ce que cachait cette prose parfumée de culture : le corps d’une adolescente livré au narcissisme d’un homme vieillissant ; Gérard Depardieu, titan déchu ; Patrick Bruel ; Flavie Flament racontant les blessures anciennes ; et derrière eux une foule d’acteurs, de chanteurs, de producteurs, d’humoristes, de journalistes, d’influenceurs, toute une aristocratie de la célébrité soudain traversée par les voix tardives de celles qui furent jeunes, très jeunes, parfois presque des enfants.

Derrière la « libération de la parole » des femmes

Et l’on voudrait réduire cela à des dossiers judiciaires, à des mensonges, à des règlements de comptes, à des vengeances différées, à des ambiguïtés sentimentales. Certes, il y a parfois du ressentiment, parfois des souvenirs reconstruits, parfois des intérêts troubles ; il y a même cette misère contemporaine qui pousse certains à convertir leur souffrance en capital moral. Mais ce serait une erreur de croire que l’essentiel réside là. Car ce qui remonte aujourd’hui n’est pas seulement la parole des femmes : c’est le refoulé d’une civilisation entière.

L’Occident moderne aura voulu abolir toute verticalité. Il aura pris la limite pour une oppression, l’autorité pour une violence, la transmission pour une domination. Dans sa haine du patriarcat, il n’a pas seulement détruit certains abus : il a détruit jusqu’à la légitimité même de transmettre. Le père fut assimilé au tyran ; le maître à un humiliateur ; l’interdit à une pathologie morale.

Alors on a élevé des enfants sans frontières intérieures. L’enfant-roi : cette créature publicitaire du narcissisme démocratique. L’adolescent transformé en petit souverain émotionnel. La jeune fille livrée dès douze ou treize ans au marché planétaire du regard. Car les réseaux sociaux ne sont pas seulement des outils : ils sont les bordels affectifs d’une civilisation épuisée. On y expose des corps avant même que des consciences aient commencé à naître. On y apprend à des adolescentes que leur valeur réside dans la visibilité, dans le désir suscité, dans l’image offerte.

Et face à elles se tiennent désormais des adultes qui ne veulent plus être adultes

Des hommes vieillissants qui ne cherchent plus à transmettre mais à séduire ; non plus à protéger mais à consommer ; non plus à initier au monde mais à se nourrir narcissiquement de la jeunesse des autres comme des vampires fatigués aspirant encore un peu de sang avant la nuit finale.

Autrefois, le père symbolique se dressait précisément à cet endroit. Il disait non. Non parce qu’il méprisait le désir, mais parce qu’il connaissait sa violence. Il savait qu’un être encore inachevé ne peut porter seul le poids de son propre consentement. Il savait qu’une adolescente fascinée par un homme célèbre, puissant ou admiré n’est pas libre au sens où le prétend la mythologie contemporaine. Car qu’est-ce qu’un consentement lorsqu’on n’a pas encore achevé de se construire soi-même ? Question devenue presque obscène dans un monde qui a sacralisé le désir individuel comme autrefois les religions sacralisaient Dieu.

Oui, certaines de ces jeunes filles semblaient consentantes. Certaines croyaient aimer. Certaines défendaient même ceux qui les séduisaient. Mais précisément : c’était à l’adulte de résister. C’était à lui d’assumer la limite. Or notre époque a remplacé la responsabilité par la jouissance et la maturité par le narcissisme.

Il faut relire aujourd’hui certaines pages des années soixante-dix pour comprendre l’étendue du désastre. Toute une génération intellectuelle célébrait alors la transgression comme une délivrance. L’écart d’âge devenait poésie ; la précocité sexuelle, émancipation ; la corruption des frontières morales, signe de modernité. Celui qui rappelait qu’une enfant devait être protégée passait pour réactionnaire, catholique honteux ou fasciste latent. La bourgeoisie libertaire croyait détruire les prisons morales ; elle préparait surtout un monde sans défenses.

Et maintenant les voix remontent. Lentement. Tardivement. Confusément parfois. Des femmes devenues adultes racontent avec des mots nouveaux ce qu’elles avaient vécu adolescentes : l’emprise, la fascination, la sidération, la honte, le sentiment d’avoir participé elles-mêmes à ce qui les détruisait. Certaines hésitent encore. D’autres se rétractent. D’autres accusent avec une violence absolue. Peu importe au fond : le phénomène dépasse infiniment chaque cas particulier. Ce qui se révèle ici, c’est une civilisation incapable de protéger ses enfants parce qu’elle ne croit plus à la légitimité de l’adulte.

Et ce vide ne demeure jamais vide. À mesure que disparaît le père symbolique surgissent d’autres absolutismes : militantismes hystériques, religions identitaires, fanatismes moraux, radicalités politiques, idéologies victimaires, gourous numériques. L’activiste wokiste, le militant palestiniste exalté, l’étudiant ivre de pureté morale ne sont pas les enfants de la révolution : ils sont les enfants du vide. Leur rage tient lieu de verticalité. Leur indignation remplace la transmission. Leur morale est celle d’orphelins cherchant désespérément une Loi dans un monde qui n’ose plus en formuler aucune.

Ainsi l’Occident oscille désormais entre deux barbaries : la permissivité sans limites et le retour du sacré fanatique. D’un côté, le marché intégral du désir ; de l’autre, la tentation de systèmes autoritaires promettant enfin des frontières claires, des interdits, une structure, une hiérarchie. Car l’homme ne vit jamais longtemps dans le pur relativisme : lorsqu’aucune limite juste ne subsiste, il finit toujours par désirer des limites tyranniques. Le drame contemporain n’est donc pas seulement moral ou sexuel. Il est métaphysique. Une civilisation qui ne sait plus dire non abandonne fatalement ses enfants aux prédateurs, aux manipulateurs, au marché des corps, à la pornographie affective des réseaux, aux adultes narcissiques qui confondent encore leur désir avec un droit.

Et derrière chaque scandale, derrière chaque plainte tardive, derrière chaque adolescente livrée trop tôt au regard des hommes, revient la même question — terrible, immense, silencieuse : qui protège encore l’enfance lorsque plus personne ne veut assumer la charge d’être adulte ?

Accident ou suicide ?

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© P. Lacoche

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Nous nous trouvions, la Sauvageonne et moi, au cœur du petit centre commercial du quartier Pierre-Rollin, à Amiens. C’était en fin d’après-midi. Je laissais le temps courir comme un fou et la Sauvageonne acheter du pain à la boulangerie. J’attendais, presque paisible, peu enclin à l’effort, observateur d’un monde que je ne comprends plus. Autour de moi, les gens s’activaient. Faire les courses pour se nourrir ; acheter des bières et/ou du vin pour oublier, pour s’oublier. Certains fonçaient vers Auchan, la grande surface toute proche, de peur que celle-ci ne fermât ses portes vitrées. Soudain, mon attention fut attirée vers les hauteurs d’un bâtiment où se trouvaient des pics métalliques destinés à faire fuir les oiseaux. Un pauvre pigeon s’y trouvait empalé. Accident ou suicide ? Le mystère restait entier. La Sauvageonne revint, une baguette à la main. « Regarde ! », fis-je, en indiquant le lieu du drame. « Quelle horreur ! », s’exclama-t-elle. « C’est affreux ! » Elle devait penser la même chose que moi : depuis quelque temps, les pigeons, souvent, entrent dans nos vies et, parfois, nous créent beaucoup de soucis. Souvenez-vous, lectrices et lecteurs adulés : deux de mes chroniques précédentes, celles du 1er juillet et 16 juillet derniers, les évoquaient déjà. Dans la première, alors que nous assistions au concert de l’excellent orchestre universitaire de Picardie, devant le café Le Forum, en plein centre de la capitale picarde, nous avions observé un pigeon unijambiste qui claudiquait sur le gazon ; dans la seconde, je m’étais mis en valeur en racontant comment j’avais sauvé des eaux de la Somme, un de ses congénères, qui était en train de se noyer. Je l’avais surnommé Gaston. D’autres pigeons me revenaient à l’esprit : ceux, ramiers, que nous dénichions, mon cousin Guy (dit le Pêcheur de Nuages) et moi dans les pommiers de la pâture devant la maison de mes grands-parents maternels, au château Mignot de Sept-Saulx (Marne). Ensuite, nous les élevions dans des boîtes à chaussures avant de leur rendre la liberté. C’est si loin tout ça… Avant de quitter les lieux, je jetai un dernier coup d’œil vers le pigeon empalé et me demandai comment il avait fait pour en arriver là. Un frisson de tristesse m’envahit bien vite chassé par une autre vision, bien plus positive : la Sauvageonne, affamée, venait de croquer à pleines dents dans le croûton de la baguette. C’était si mignon ; comme un rayon de soleil. J’eus l’impression que le pigeon empalé reprenait son envol.

Bruno Marsan: « Je suis resté un primaire, un sanglier; sans être idiot, je ne suis pas accablé d’une intelligence fracassante… »

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Depuis sa parution, le roman de Bruno Marsan, Underdog, publié chez Séguier, n’a cessé de gagner en présence, à rebours du bruit éditorial: près de six cents pages où se heurtent la rudesse d’un Béarn archaïque et la mythologie américaine de Sylvester Stallone, ce « tocard » magnifique qui écrivit Rocky en trois jours pour ne pas sombrer. Mais, Marsan avance sous un autre nom. Derrière lui, un écrivain déjà publié, aujourd’hui sexagénaire, qui a choisi non de se cacher, mais de se déplacer – de renaître en littérature. Nous sommes allés à la rencontre de cet homme des marges, dont l’écriture porte encore la brûlure des vies traversées.


Grégory Rateau. Il y a quelque chose d’étonnant dans l’accueil réservé à votre livre, comme si la littérature découvrait soudain une voix venue d’ailleurs. Comment recevez-vous cette reconnaissance, vous qui avez connu d’autres mondes – ceux du travail social, des petits boulots, de la dèche comme des palaces ?

Bruno Marsan. Je n’ai plus l’âge des émerveillements ; je regarde donc tout cela de loin, avec un plaisir mêlé d’indifférence. Ce que je connais du milieu littéraire n’est pas très engageant. On ne peut raisonnablement souhaiter à personne la vie étroite des hommes de lettres, entre les deux ou trois arrondissements où ils imaginent la littérature comme en 1850. En revanche, je suis très attaché aux milieux et aux métiers que traverse et pratique le héros, Richard Moreira, avant sa rencontre décisive avec l’homme d’affaires Simon Saada. Les individus y sont durs mais vivants, variés, pittoresques, qu’il s’agisse des ménagères de banlieue transportées en cyclo-pousse municipal, du duo de « ripeurs » alcooliques de la côte basque, de l’anachorète vivant dans un arbre qu’il rejoignait avec une échelle de corde, des déserteurs de la Légion, des Gitans ferrailleurs, des fous de l’asile (comme cet étudiant qui, après avoir échoué à un examen, s’était tiré un coup de fusil dans la tête, et avait survécu), du carrossier qui passait des camions de cigarette de contrebande entre l’Espagne et la France… Lui, j’ai continué de le voir jusqu’à sa mort, et je pense à lui tous les jours. À son enterrement, il y avait un sénateur, deux députés, trois commissaires de police et tous les anciens repris de justice du département. Un jour, il m’a conduit devant le hangar où il entreposait du matériel dont l’origine n’était pas toujours douteuse (souvent racheté à des sociétés en faillite, et revendu ensuite au détail) ; il ouvre les portes : devant moi, des centaines de machines à écrire, des plus anciennes aux plus modernes. « Choisis celle que tu veux. » (J’ai bêtement pris le modèle le plus récent, une électronique : l’Olympia-Carrera.) Bref, la vie avec ces types-là, ce n’était pas de la taxidermie ; à côté, ceux du milieu littéraire font figure d’empaillés.

À vous lire, on est frappé par une forme de nécessité : une écriture tendue, presque organique, qui refuse l’ornement. D’où vient cette rage ? Est-ce une colère, ou une manière de tenir ?

Je ne sais pas trop ce que vous appelez « une écriture tendue ». J’essaie d’aller à l’essentiel sans trop m’attarder, de tirer le meilleur d’une scène et de passer à la suivante. Je ne veux pas dire au lecteur : « C’est ici que tu dois t’esclaffer ou pleurer. » J’ai lu un roman à succès, récemment : l’auteur surlignait tellement les passages où je devais être ému que j’avais l’impression d’un livre « stabiloté ». L’émoticône est peut-être l’avenir de l’édition.

Je suppose que la source de ce que vous appelez la « rage » et la « colère », c’est l’adolescence, cet âge manichéen, sans concession, et dangereux pour cette raison : le Bien et le Mal y sont clairement identifiés, et ne se mélangent pas. Mais c’est aussi un âge attachant, parce que c’est celui de la révolte. J’en ai conservé des séquelles, c’est évident. Je suis resté aussi bête que dans mon adolescence, quand tout me révoltait, l’humiliation en premier lieu.

Vous avez choisi de changer de nom pour ce livre. Ce geste intrigue. Faut-il y voir une rupture, une mue, ou la tentative de desserrer l’étau d’un passé devenu trop étroit ?

J’ai écrit le premier chapitre d’Underdog, il y a trente ans. Et je ne suis pas arrivé à écrire la suite. Pourtant, j’avais toute l’histoire en tête. Un ami m’a dit : « C’est à cause de ton nom. Prends-en un qui soit proche de toi, sans être toi. Tiens, Marsan, par exemple… » Je suis rentré chez moi, peu convaincu, et pourtant, le lendemain, j’ai écrit le deuxième chapitre ; et huit mois plus tard, le roman était fini. Ce nouveau nom m’a débloqué.

Le roman s’ouvre sur le Béarn, ses paysages, son isolement. Comme si tout partait de là. Pourquoi était-il impossible de commencer ailleurs ?

C’est un roman de formation traditionnel : on part de la jeunesse du héros pour montrer son évolution, son mûrissement. Richard Moreira est un enfant des Pyrénées, il est donc normal de commencer dans ses montagnes, au milieu des torrents, des paisibles chiens de berger et des belles vaches aux cornes en forme de lyre.

Vous placez en exergue cette phrase de Stallone : « Écrire m’a sauvé la vie ». C’est une phrase lourde. Que sauve exactement la littérature ? Et vous a-t-elle, à un moment donné, sauvé vous-même ?

Ce mot de Stallone, je l’ai fait mien. C’est plus largement la langue française, pour la raison que je dis dans le premier tiers d’Underdog, qui m’a sauvé. Comme je ne parlais pas, on pensait que j’étais idiot. J’étais une sorte d’enfant sauvage, qui n’était qu’instinct et vivait par les sens. Je suis d’ailleurs resté un primaire, un sanglier ; sans être idiot, je ne suis pas accablé d’une intelligence fracassante : c’est souvent l’instinct qui me guide, et me fait juger des êtres ou des opinions. Mais les mots sont tout de même sortis de moi, malgré moi ; c’était un matin d’hiver – le lecteur saura la suite s’il lit le livre. Je suis donc arrivé à parler, puis à lire et à écrire. La langue, les mots certes, mais surtout la phrase française, avec sa rigueur, m’a structuré, a ordonné mon esprit, lui a imposé une discipline. J’ai depuis, pour le français, la reconnaissance que l’on voue généralement à ses parents. Je peux dire un peu pompeusement qu’il m’a donné la vie et sauvé de la déraison, du chaos né de l’irruption des mots dans mon esprit. Sans lui, j’étais mûr pour Sainte-Anne. Je vois le français comme un être vivant, et les livres qui me plaisent sont ceux où on le sent vivre, où son cœur bat encore.

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Au cœur du livre, cette définition : « Le bum est surtout un inaccompli ». Dans un monde obsédé par la réussite, pourquoi revenir à cette figure du raté – et, d’une certaine manière, la réhabiliter ?

Le « bum » est en partie un autoportrait. Je voulais moins le réhabiliter que le peindre d’après nature. Il a plusieurs dimensions, comme tout le monde, et il a ses noirceurs, bien sûr. J’en retiens qu’il porte en lui des ambitions mort-nées, des « rêves inaccomplis ». Tout le monde n’a pas les moyens de dévier son destin. Alors, il passe sa vie à faire le deuil de soi. À cet égard, c’est une des figures les plus émouvantes du monde moderne. On le croise dans les bistrots, là où il en reste. Il est au comptoir, il parle tout seul. Gris, il est prêt à armer la Santa María pour conquérir les Indes ; à jeun, il est rendu à la réalité, qui a l’haleine chargée et des poches sous les yeux.

Votre écriture circule entre deux mondes : la sensualité terrienne de la province et la brutalité des grandes villes américaines. Comment construit-on une langue capable de tenir ensemble ces extrêmes ?

J’ai le goût du français classique, celui des jansénistes particulièrement ; et une attirance pour la langue vivifiée par le populaire, le dialogue, le « pris sur le vif », l’argot, les régionalismes – j’ai été très amateur de bistrots, par exemple, avant qu’on les remplace par des bars à salades. Peut-être retrouve-t-on ces deux manières dans Underdog. Elles témoignent aussi de deux mondes contraires : je suis passé sans transition d’une vie isolée, rurale, animale, instinctive, à celle, urbaine, bruyante, fourmillante, électrique, des métropoles américaines. Je n’ai connu Paris que plus tard, par exemple, bien après New York, Boston et San Francisco (c’est pourquoi Paris m’est toujours apparu comme une grosse ville de province), que m’avait fait découvrir l’Américaine que j’ai appelée Tess dans Underdog, et se prénommait en réalité Liana. Ma façon d’écrire, soit académique, soit baroque, vient peut-être de là.

En mettant en regard la trajectoire de votre personnage et celle de Stallone, vous semblez raconter deux manières de se relever. Underdog est-il, au fond, un roman sur la revanche – ou sur l’illusion de la revanche ?

C’est plutôt un roman sur l’élan, l’énergie vitale, le struggle for life. Richard n’est pas porté par l’envie de prendre sa revanche sur le sort. Il n’est pas amer, par exemple, et dit n’avoir jamais été si heureux que dans son enfance. Alors, prendre sa revanche sur qui, sur quoi ? Non, il est surtout porté par l’envie de fuir un destin tout tracé.

À la fin, il reste une question presque nue : que devient-on après avoir réussi – ou cru réussir ? Que reste-t-il des amitiés, des fidélités, de soi-même ?

Plus grand-chose, Dieu merci : on est si con quand on a dix-sept ans. La fidélité à ses idées couillonnes, ce serait une erreur. On devient, comme chacun, un mélange de crapule et de type bien. C’est pourquoi mes personnages ne sont pas manichéens, je crois. Richard est un enfant attachant, qui, adulte, devient dur et cynique. Simon Saada, l’homme d’affaires qui va « sauver » Richard, est un provocateur dont les opinions choquent Richard (et des lectrices, si j’en crois certaines critiques), mais il fait aussi le bien en secret (Richard apprend que les tombes des siens, par exemple, c’est Simon qui paye leur entretien).

Et après un livre comme celui-ci, qui semble avoir tout absorbé – votre histoire, vos métiers, vos blessures – que reste-t-il à écrire ?

Il y a un épisode de jeunesse de Richard Moreira que je n’ai pas pu garder dans Underdog ; il était trop long, il aurait déséquilibré l’ensemble. Il se situe entre Périgueux et Angoulême, avant le départ du personnage au service militaire. Je vais le développer pour en faire un court roman, qui sera, j’espère, le deuxième Marsan. Richard n’aura plus de toit, il croisera des personnages hauts en couleur et connaîtra les asiles de nuit, les squats, se liera à un garçon de son âge, un « crayeur de trottoir » – je ne suis pas sûr que cette « activité » existe encore –, Ahmed (c’était son prénom dans la réalité).

576 pages

Underdog - rentrée littéraire janvier 2026

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Consommation de vin: ça tourne au vinaigre

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Kilian Franceschi, chef de L’Interlude, 3 rue de la Boétie 75008 Paris © Hannah Assouline

Copieusement bu dans toutes les strates de la société, vénéré par les médecins comme par les poètes, le vin a toujours été indissociable de la France. Mais pas sûr que cela dure encore longtemps. Les Français en boivent de moins en moins, voire plus du tout, et les restaurateurs s’en désolent. Au grand bonheur des amateurs étrangers


« — Un verre de vin m’sieur-dame ? — Non merci, une carafe d’eau. »

À midi, dans les restaurants, c’est désormais le même refrain, la même tristesse… Dans les bars, c’est pire : bières et cocktails ont remplacé le p’tit chablis. Selon une enquête réalisée en juin 2025, 20 % des Français disent avoir totalement renoncé au vin. Au siècle dernier, pourtant, le vin était encore considéré par la nation française comme une boisson totem, un bien qui lui était propre, au même titre que ses 360 espèces de fromage. Aujourd’hui, il est dénigré, oublié, même si son économie reste vitale pour notre pays (440 000 emplois pour un chiffre d’affaires annuel de 92 milliards d’euros).

Au gré des transformations sociologiques et des changements de comportements alimentaires, la consommation de vin a chuté en France de 75 % depuis 1970 et sa production a été divisée par deux. L’an dernier, rien qu’à Bordeaux, 18 000 hectares de vignes ont été arrachés (soit 15 % du vignoble) : du jamais-vu.

Pendant plus de mille ans, le vin a été au cœur de la culture française.

Le vin, c’est pour tous les jours !

Venu d’Orient et apporté en Gaule par les Romains, il a façonné nos paysages, inspiré notre littérature, accompagné notre gastronomie. Au Moyen Âge, la culture de la vigne par les moines a permis au christianisme de se développer sur tout notre territoire et c’est à eux que l’on doit la création des vignobles de Champagne, de Bourgogne, de Saint-Émilion et de Châteauneuf-du-Pape (pour ne citer que les plus célèbres !) qui sont constitutifs de notre identité aux yeux du monde.

C’était une boisson pour tous et pour tous les jours. Comme l’eau était souvent souillée, le vin, composé à 99 % d’une eau très pure, filtrée par la terre et assimilée par la plante, était bu en grande quantité par toutes les classes sociales. Les archives des hôpitaux du xviiie siècle nous révèlent ainsi que le vin était un médicament, tant pour désinfecter les plaies que pour requinquer les sages-femmes, les nourrices, les prêtres, les chirurgiens et bien sûr les malades. Avant que les talibans de l’hygiénisme prennent le pouvoir en nous faisant croire que deux verres de vin par jour sont synonymes de cancer et de delirium tremens, Louis Pasteur, du haut de sa science, enseignait, lui, que « le vin est la plus saine des boissons » (il aimait beaucoup les vins de son Jura natal).

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Ainsi, l’éviction actuelle de cette boisson mythique donne de plus en plus à ses amoureux le sentiment d’être devenus étrangers à leur propre pays, comme si un vide culturel était en train de se faire et de nous séparer les uns des autres, sans dialogue possible… Car boire le vin ensemble, c’est aussi en parler ! Notre plus grand poète, Charles Baudelaire, nous avait pourtant prévenus : « Si le vin disparaissait de la production humaine, je crois qu’il se ferait dans la santé et dans l’intellect de la planète un vide, une absence, une défectuosité beaucoup plus affreuse que tous les excès et les déviations dont on rend le vin responsable. » Il est amusant de voir que, de son vivant, Baudelaire s’en prenait déjà aux « pseudo-moralistes pharisiens » (ainsi qu’il les nommait) pour qui il n’y avait rien de plus urgent que d’effacer cette source de joie, « le vin de la patrie, l’espoir des dimanches heureux ».

Et à la fin, c’est Évin et Buzyn qui gagnent

Parmi leurs sinistres descendants, on peut citer le ministre socialiste Claude Évin, véritable docteur Knock, dont la loi du 10 janvier 1991 a eu pour seul effet notable d’assimiler le vin à de l’alcool pur, abstraction faite de sa dimension culturelle. Résultat ? Moins les Français boivent de vin, plus ils se droguent… Cela aussi, Baudelaire l’avait prédit : « Le vin exalte la volonté, le haschisch l’annihile. Le vin est un support physique, le haschisch est une arme pour le suicide. Le vin rend bon et sociable. Le haschisch est un isolant. L’un est laborieux pour ainsi dire, l’autre essentiellement paresseux. Le vin est pour le peuple qui travaille et mérite d’en boire. Le haschisch appartient à la classe des joies solitaires, il est fait pour les misérables oisifs. Le vin est utile, il produit des résultats fructifiants. Le haschisch est inutile et dangereux. »

(C) Hannah Assouline

Au sommet de l’État, l’opposition entre pro- et anti-vins subsiste. Ainsi a-t-on vu en 2018 Emmanuel Macron affirmer courageusement (il faut lui reconnaître cela) qu’il fallait « arrêter d’emmerder les Français » et que lui-même buvait du vin chaque jour au déjeuner et au dîner. Sa ministre de la Santé, Agnès Buzyn, voulait au contraire durcir les lois contre la publicité pour le vin et imposer l’idée qu’il est un alcool comme un autre. Finalement, c’est elle qui a gagné.

En l’espace de deux générations, les Français ont oublié leur rapport à la terre. Le chant mystérieux du vin ne leur parle plus guère. Combien sont-ils donc à payer un gramme de cocaïne 60 euros alors que, pour ce prix-là, ils pourraient atteindre le nirvana en s’offrant un gevrey-chambertin premier cru ? Mais s’ils ne croient plus en leurs vins, les étrangers, eux, y croient toujours – et plus que jamais !

Ces dernières années, une nouvelle génération d’amateurs passionnés est apparue, originaire de Hong Kong, de Singapour, du Brésil et d’Europe du Nord – pour l’essentiel. Des trentenaires cultivés, connaissant notre vignoble sur le bout des doigts, allant sur le terrain, explorant, goûtant et voulant découvrir les pépites de demain. À Paris, on les voit se retrouver au Bon Georges, où les nectars sont servis dans des verres en cristal Zalto soufflés à la bouche en Autriche, ou au Petit Verdot, bistrot de légende fondé par un Japonais fou de vins français : Hideya Ishizuka.

Autrefois, les restaurants gastronomiques étaient prescripteurs en matière de vins. Aujourd’hui, ils sont tenus de pratiquer des coefficients 5 pour supporter les charges sous lesquelles ils croulent (une bouteille achetée 20 euros au domaine est revendue 100 à table). Difficile, donc, de se faire plaisir. Les amateurs ont toutefois leurs adresses secrètes, des lieux où l’on peut boire de jolis canons sans se ruiner, comme Le Soufflot à Meursault et le Wine Not à Chablis. À Paris, un merveilleux restaurant, L’Interlude, rue La Boétie, pratique un coefficient 2,5 (meursault du domaine Matrot, vacqueyras Sang des Cailloux…) mais, chut ! ne le répétez pas.


L’Interlude : 3, rue La Boétie 75008 Paris.

Le Bon Georges : 45, rue Saint-Georges 75009 Paris.

Le Petit Verdot, 75 rue du Cherche-Midi, 75006 Paris.

Wine Not : Rue des Moulins, 89800 Chablis.

Le Soufflot : 8, Route nationale 74, 21190 Meursault.

Une pépite

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© Splendor

L’adaptation légendaire de L’homme qui voulut être roi est de retour sur grand écran. À voir ou à revoir.


L’immense cinéaste américain John Huston ne cachait pas son admiration pour Rudyard Kipling. Pas étonnant alors qu’il ait adapté pour le grand écran l’un des livres les plus célèbres de l’écrivain, L’homme qui voulut être roi.

À travers un long flash-back, les aventures palpitantes des deux protagonistes, Dravot et Carnehan, se transforment en une odyssée tragique et dérisoire. Liés par la promesse folle de prendre le pouvoir dans un pays mythique où aucun Blanc n’a pénétré depuis Alexandre le Grand, les deux hommes n’hésitent pas à mettre leur vie en danger. Tout simplement persuadés de leur supériorité morale, ils parviennent à leurs fins pour mieux se fracasser contre leur rêve insensé.

Et pour incarner ces deux héros détraqués, deux acteurs incroyables et magnifiques, peut-être dans les meilleurs rôles de leurs carrières respectives : Sean Connery, mystique à souhait, et Michael Caine, ironique comme jamais.

Un pur régal de cinéma d’aventures.

1976 – 2h 09min

Pauline Claviere: écrire l’indicible

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Pauline Claviere © JF PAGA

La procureure de Paris, Laure Beccuau, a annoncé cette semaine que « 84 établissements scolaires » de la capitale sont ciblés par une enquête du parquet suite à des plaintes pour viols, violences, agressions ou exhibitions sexuelles… Dans ce climat inquiétant, le dernier roman de Pauline Claviere, Spécimen, acquiert un écho puissant et glacial.


Ça commence comme une histoire tranquille. La narratrice dépose son jeune fils, Lucas, chez la nourrice, Carmina Costa, surnommée Mina, qui elle-même à un fils, Rafael, âgé de 18 ans, qu’elle élève seule. Nous sommes à Marseille, la ville à la réputation sulfureuse, qui « se déforme, se tord, se contorsionne mais ne se brise pas », résume l’auteure, Pauline Claviere. Spécimen est son quatrième roman.

Situation glauque

Rafael disparaît. Il est recherché par la police. On retrouve son carnet intime. Mina le confie à la narratrice. L’intrigue se met en place, le lecteur est vite confronté à une situation glauque et encore taboue en France : les déviances sexuelles d’un jeune homme à peine majeur sur des enfants. Pourquoi Mina a-t-elle confié le carnet à la narratrice ? Cette dernière écrit et elle pourrait raconter l’histoire de son fils. Le deal est malsain. La suite l’est tout autant. La lecture du carnet glace d’effroi l’écrivaine. Elle s’interroge : « Quel genre de jeune homme faut-il être pour écrire une chose pareille ? L’écriture est soignée, la calligraphie appliquée. Tout cela rend le texte plus dérangeant encore. Comme si l’auteur savait qu’il serait lu. Qu’il m’attendait. »

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La trajectoire de Rafael va réveiller en la narratrice des souvenirs lointains. Le traumatisme de la disparition, voilà 25 ans, de sa meilleure amie, Laura, ressurgit. Elle aussi a été abusée durant l’adolescence par une personne proche. La superposition d’images anciennes et actuelles lui donne le vertige. L’enquête qu’elle décide de mener va la conduire aux confins de la folie. Rien n’est simple, ni blanc, ni noir. Rafael a été abusé par son père qu’il a défenestré. La police finit par le retrouver. Interrogatoire, procès, confrontation avec les petites victimes. Le père, en fauteuil roulant, charge le rejeton indigne et pas désiré. C’est la vase au fond de la rivière qu’on remue avec un bâton. Tout se trouble. Les certitudes s’effritent. La narratrice rencontre Walter Albardier, un psychiatre qui existe réellement. Les spécialistes sont dépassés et les moyens manquent pour le suivi des prédateurs sexuels mineurs. Les récidivistes sont légion.

Maxime Chattam séduit

Les rebondissements se multiplient. La vérité se dilue dans des retours en arrière, des hypothèses, des impasses, elle finit par se heurter à l’inconscient. Les descriptions restent pudiques et les témoignages des très jeunes victimes, fragiles. Il peut même y avoir un risque d’empathie pour Rafael, pédocriminel condamné à quatre ans de prison, dont deux avec sursis.

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La fin est machiavélique. Le bandeau accrocheur apposé sur la couverture ne ment pas. Maxime Chattam, un des rois du polar, déclare : « Je vous promets que vous vous souviendrez longtemps de ce roman. Et de sa fin. » Je confirme.

La mise en abyme – l’auteure écrivant l’histoire de cette narratrice racontant à la fois celle de son amie disparue et celle de Rafael – offre une chute spectaculaire. Et, au-delà, c’est la question de la littérature qui est en jeu. La narratrice – et Claviere donc – cite la phrase de Romain Gary, extraite de La Promesse de l’aube : « La littérature est le dernier refuge, sur cette terre, de tous ceux qui ne savent pas où se fourrer. » « Dernier refuge », qu’il faut sanctuariser face aux prédateurs financiers de tout bord, en particulier le roman, qui doit être exempt de jugement moral.

Pauline Claviere, Spécimen, Grasset, 416 pages.

Spécimen

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Pas d’accord

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Havana Rose Liu et Leo Woodall, "Le Virtuose" (2026) de Daniel ROHER © Metropolitan Films

Trop trognon l’accordeur, avec ses tatouages de petite frappe sur les avant-bras et jusque sur les phalanges : pas franchement la tête de l’emploi, disons. Dans le rôle de Niki, le joli Leo Woodall (que je vous invite à découvrir par ailleurs sur Netflix, aux côtés de Rachel Weis, dans une série au comique poussif, titrée Vladimir – rien à voir avec Poutine).

Souffrant d’hyperacousie, mais doué de ce qu’il est convenu d’appeler « l’oreille absolue », l’ancien pianiste virtuose (d’où le titre du film, dans sa version pour la France) doit désormais se contenter d’être l’impécunieux accordeur des nantis, payé au lance-pierre en employé de la firme Horowitz, dont le patron adoré, le tonton Harry (Dustin Hoffman), très très malade, manque cruellement de ressources pour se soigner – on est aux US, donc pas de Sécu !

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Il advient que Niki s’accorde, à tous les sens du terme, avec une jeune pianiste-compositrice (Havana Rose Liu) rencontrée dans le cadre de son taf, laquelle est en lice pour intégrer la classe du Maître (Jean Reno, en caméo surprise au deuxième tiers du scénar). En parallèle, Niki se voit embringué dans des équipées nocturnes d’ouvertures de coffres-forts perpétrées par une bande de monte-en-l’air, son ouïe superlative livrant leurs codes secrets en quelques secondes de manip :  certes la combine lui sort la tête de l’eau, en outre pour subvenir aux frais de santé du vieil Horowitz. Mais une fois recruté par les malfrats, on ne décide pas de rendre son tablier au premier scrupule venu: et c’est désormais sous la menace que Niki doit exercer ses talents d’horloger de la cambriole. En plus, assez connement, pour preuve d’amour, il a offert à sa dulcinée un bijou ancien, recel parmi les larcins qui lui remplissent les poches. Mais alors même que le succès de son concert ouvre à sa chérie l’enseignement convoité du Maître, notre Reno national reconnaît soudain, sur la demoiselle, un bijou disparu : celui que portait sa propre aïeule… morte jadis à Auschwitz !

https://www.youtube.com/watch?v=Jhprf14_gbs

Le parfait mauvais goût de ce final ajoute à l’invraisemblance appuyée du scénario – comme du casting, d’ailleurs. On se serait également passé, par exemple, de ce genre de lourdeur publicitaire qui, à Leo Woodall, fait ostensiblement porter un teeshirt griffé Yamaha, et fait dire à Havana Rose Liu, quelque part, cette sentence improbable : « le Steinway sonne fantasque, je suis passé à Yamaha ». Non mais vraiment ! Pas d’accord.             

Le Virtuose (Tuner). Durée: 1h49

En salles le 27 mai.

Dustin Hoffman et Leo Woodall (C) Metropolitan Films

Happy Birthday Mrs Marilyn…

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Sept Ans de réflexion, 1955 © MARY EVANS/SIPA

L’icône d’Hollywod aurait eu 100 ans cette année. Tandis que rétrospectives et expositions mettent en lumière la star, deux écrivains choisissent de privilégier la femme. Passionnant.


Elle incarna la beauté, la jeunesse et le glamour mais qui était vraiment Marylin Monroe ? C’est à cette question que répondent deux livres qui semblent fait pour être lus de concert tant ils se complètent et s’éclairent. Le premier, I’m not M.M est le fait d’un écrivain belge, Daniel Charneux. Le second, Conversations avec Marylin celui d’un journaliste américain W.J Weatherby.  Deux livres aussi justes que sensibles pour raconter Marylin. Entre Daniel Charneux et la star de Sept ans de réflexion, c’est une longue histoire. Ce dernier tombe éperdument amoureux de la star à l’adolescence. Plus tard il lui consacre un roman et, aujourd’hui, ce que l’on aurait tort de prendre pour une simple biographie. I’m not M.M est bien plus que cela. Le portrait intime d’une femme qui se dévore comme un roman. Charneux a lu tous les livres, vu tous les films, entendu toutes les chansons sur Marilyn. Il est incollable sur sa filmographie et s’attarde aussi bien sur les blockbusters que sur les navets, partageant la conviction de Louis Jouvet : il n’y a pas de petits rôles, il n’y a que de petits comédiens. Avec une empathie peu commune l’écrivain raconte l’enfance malmenée, la mère en hôpital psychiatrique, l’absence de père, l’oncle incestueux, jusqu’à l’extraordinaire ascension de la gamine de Sawtelle qui, en quelques années, devient l’icône de l’Amérique. Mais ce qui l’intéresse vraiment est ailleurs. Dans un petit carnet italien sur lequel Marylin écrit I’m not M.M avant de biffer le not. Comment savoir qui on est vraiment quand on commence son existence sous un patronyme qui n’est pas celui du père – Norma Jeane Baker- et qu’on la finit sous un pseudonyme – Marilyn Monroe ? C’est cette quête d’identité que retrace Daniel Charneux avec sensibilité, compassion, poésie aussi.

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Si l’écrivain belge est tombé sous le charme de la star, ce n’est pas le cas du journaliste américain qui pendant tout le temps où il l’a côtoyée, s’est fait fort de lui résister. Weatherby rencontre Marylin en 1960 à Reno, Nevada, sur le tournage maudit des Désaxés. Il la retrouve à New York dans un « bar à soiffards » de la Huitième avenue, lequel deviendra vite leur lieu de rendez-vous. La première fois, le journaliste ne la reconnaît pas. Sans maquillage, tout juste coiffée, il lui trouve l’allure d’une ménagère avec « des jambes pas vraiment jolies ». Mais, et même s’il s’en défend, le charme de l’actrice opère. Il lui promet de ne pas divulguer ses propos. Elle se confie à lui. Sa peur de finir à l’asile. Son désir d’être reconnue pour ses talents d’actrice et non pour sa seule plastique. Ses échecs amoureux. Son manque d’assurance. Son addiction aux médicaments. Des confessions bouleversantes qui donnent à entendre cette voix unique « capable de passer de la séductrice à la petite fille ou à la vieille dame ». La voix d’une femme profonde, lucide, fragile. Une femme à mille lieux de ce personnage de blonde écervelée auquel Hollywood l’a cantonnée. Une femme fascinante et ô combien émouvante à l’image de ces deux livres qui, chacun à leur manière, célèbrent la femme cachée derrière la star.


I’m not M.M de Daniel Charneux Arléa 192 pages

I'm not M.M.

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Conversations avec Marilyn Seghers 256 pages

Conversations avec Marilyn

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Le chercheur et le réel

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Le biologiste français Olivier Hamant. DR.

Notre ami Thomas Lepeltier vient de publier dans Le Point une assez sévère critique du biologiste Olivier Hamant. Celui-ci transpose ses observations botaniques en système politique et « charge » évidemment le capitalisme. Si les scientifiques peuvent être des génies dans leurs laboratoires, l’histoire démontre qu’ils sont souvent un danger en dehors.


Le Point nous livre une analyse fort pertinente des dégâts qu’un gourou scientifique est susceptible d’occasionner. Le journal reconnaît volontiers à Olivier Hamant la solidité de son socle biologique : le vivant, en effet, n’optimise pas : il « gaspille », maintient des redondances et tolère l’imprécision. C’est précisément ce qui le rend durable. Cette approche est à la fois stimulante et intéressante. Mais Le Point révèle ensuite l’imposture.

En transposant l’opposition performance/robustesse en « clef de lecture » du réel — du Covid à Trump, de la crise bancaire au dérèglement climatique —, M. Hamant transforme une observation botanique en système idéologique total, voire totalitaire.  L’hebdomadaire relève l’affabulation centrale : le « monde fluctuant » qu’il semble découvrir aujourd’hui a toujours existé. Pis encore, ses préconisations telles que la promotion de la lenteur, et la méfiance envers l’innovation ne conduiraient pas à la résilience espérée mais ne pourraient conduire qu’à « une économie de la pénurie ». Un biologiste remarquable, conclut le journal, qui confond son microscope avec une boussole pour la civilisation. Bref, encore un « chercheur » qui accommode le monde à la sempiternelle sauce verte décidément très à la mode. Il en profite au passage pour détruire le capitalisme aussi implicitement qu’insidieusement. Mais soyons juste, M. Hamant n’est pas le premier à se fourvoyer. Il est l’aboutissement d’une longue lignée de savants prestigieux. Lorsqu’un chercheur sort de son laboratoire empli d’éprouvettes pour découvrir le monde réel, ça conduit presque immanquablement à la catastrophe.

Rendons d’abord justice à ses illustres prédécesseurs

Darwin a passé vingt ans à peser chaque mot de L’Origine des espèces avant de le publier. Alexis Carrel a révolutionné la chirurgie vasculaire, ce qui lui a valu le Nobel de médecine en 1912. Buffon a consacré quarante ans à une Histoire naturelle en quarante-quatre volumes qui reste un monument encyclopédique.

Ces hommes n’ont pas usurpé leur gloire. Cependant, cette gloire a commencé à devenir dangereuse au moment où eux ou leurs émules ont estimé précisément qu’elle leur conférait une légitimité supplémentaire : celle de réformer la société humaine selon les lois découvertes dans la nature. Leur génie se transforme alors en péril.

Le prestige n’est pas un Ausweis

La logique est toujours la même, celle de l’argumentum ad verecundiam. Jouissant d’un prestige dans un domaine, le chercheur transfère ce capital de crédibilité à un autre. Le biologiste s’improvise sociologue, l’embryologiste prophète politique, le chirurgien eugéniste.

Le génial Buffon, forgea le concept de « dégénérescence » pour décrire les variations des espèces transplantées hors de leur milieu. Ce concept est pertinent en zoologie. Est-il pour autant transposable aux populations humaines ? Ceci a produit la théorie de la hiérarchie raciale à la base de la justification scientifique de deux siècles de colonialisme.

Lamarck avait eu l’intuition de l’évolution. La catastrophe vint un siècle plus tard, quand Lyssenko s’empara de ses théories et conclut que la génétique mendélienne était une « imposture bourgeoise ». Staline fut convaincu. Résultat : la biologie soviétique fut détruite, les vrais scientifiques fusillés ou envoyés au Goulag, les récoltes s’effondrèrent et la famine tua des millions de paysans.

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Même s’il n’est pas à l’origine du « darwinisme social », les théories de Darwin servirent de justification à l’eugénisme selon le principe : « Si la nature sélectionne, alors guidons la sélection pour améliorer la race ». Ce programme fut adopté comme politique d’État avec des stérilisations forcées et à l’euthanasie. [1]

L’ouvrage de Carrel, L’Homme, cet inconnu (1935) s’est vendu à 1,5 million d’exemplaires en France seule. Une partie du livre est une vulgarisation médicale respectable. L’autre partie évoque la création d’ « établissements euthanasiques pourvus de gaz appropriés » pour éliminer criminels, aliénés et inadaptés. La suite a prouvé que ces analyses n’étaient pas tombées dans des oreilles de sourds.

Le scénario est donc parfaitement répétitif

Le biologiste part d’une observation rigoureuse lui permettant de démontrer des concepts intéressants. Il extrait donc un principe général tel que la sélection, la dégénérescence, la robustesse. Il l’applique ensuite à la société humaine sans s’interroger sur ce qui distingue une cellule d’un citoyen, un méristème d’un parlement ou les hormones des médias. Il extrapole à la vie réelle de nos sociétés des notions qui ne devraient rester circonscrites qu’à son domaine d’étude. Ce phénomène est décrit comme le sophisme naturaliste, formalisé par G.E. Moore voici plus d’un siècle[2] : on ne peut extrapoler à des propositions normatives des propositions descriptives.

Certes, extrapoler par exemple la biologie à l’économie pourrait offrir des perspectives des plus intéressantes. Ainsi,

  • Pour le système bancaire :

L’écureuil enterre des milliers de glands à l’automne et en abandonne une partie significative. Les études prouvent que 25% de ses réserves sont ainsi oubliées. Ce « gaspillage » est précisément à l’origine de la régénération forestière : les glands oubliés deviennent des chênes. Il est donc tentant d’imposer ce modèle éprouvé aux banques. Si elles abandonnaient délibérément 25 % des prêts qu’elles accordent, l’économie s’en trouverait grandement régénérée…

  • L’équilibre des caisses de retraite :

Après l’accouplement, la femelle veuve noire consomme fréquemment le mâle, celui-ci n’ayant plus d’usage. Étendre cette philosophie aux travailleurs devenus inutiles car parvenus à l’âge de la retraite en les euthanasiant réglerait élégamment le problème du financement de celles-ci et, plus généralement, rendrait inutile l’actuel débat sur la fin de vie…

Ces exemples le démontrent bien : ce que la nature est ne dicte en aucune façon ce que la société doit être. Par exemple, s’il est exact que la photosynthèse gaspille 99% de l’énergie solaire, ceci n’implique aucunement que nos économies doivent gaspiller autant de ressources.

« Comparaison n’est pas raison » dit la sagesse populaire. C’est résumer en six mots ce que Moore mit toute une vie à démontrer et qu’Hamant s’obstine encore à ignorer. Analyser le vivant de surcroît, c’est oublier un peu vite que 99,9 % des espèces ont disparu depuis la création de la vie sur Terre.[3] La robustesse admirée dans la Nature n’est en fait que l’ultime produit d’un mécanisme impitoyable dominé par l’extinction. Transposer cette leçon à la société supposerait d’accepter la disparition des peuples « non adaptés ». Tout humaniste normalement constitué appréciera.

L’argument d’autorité ne confère donc aucune légitimité réelle à qui sort de son domaine. Pis, il confère une capacité de nuisance d’autant plus grande que l’autorité est importante. Alors, la prochaine fois qu’un biologiste éminent vous expliquera comment organiser notre démocratie selon les leçons du méristème, souvenez-vous de Lyssenko. Et gardez prudemment vos distances.


[1] Stérilisations forcées: 65 000 aux États-Unis (entre 1907 et 1963), 63 000 en Suède social-démocrate (entre 1935 et 1941). L’euthanasie a été industrialisée par le programme Aktion T4 du régime nazi.

[2] Principia Ethica, Cambridge university Press- 1903.

[3]Etudes sur la mort 2003, numéro 124 : Mort biologique, mort cosmique. Janvier 2024. L’esprit du temps

Le cafteur et le rapporteur

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Patrick Cohen, Paris, 18 décembre 2025 © Stephane Lemouton/SIPA

Patrick Cohen en arbitre du pluralisme : on croit rêver ! Malmené lors de son audition, l’éditorialiste vedette a fustigé la commission et exposé une morale à géométrie variable. Ainsi qu’un goût pour la délation.


9 avril 2026. 7 h 43. Sur France Inter, Patrick Cohen tire les leçons d’une commission d’enquête parlementaire sur l’audiovisuel public qui le laisse sur sa faim. Selon lui, elle est passée à côté « des questions de fond, la spécificité du service public, la façon de garantir l’accès à une information fiable ou de concilier pluralisme et impartialité ». On se pince pour y croire : celui qui tient ces propos est le même qui a été pris la main dans le sac de la collusion médiatico-politique dans un café parisien en compagnie de son confrère Thomas Legrand et de deux pontes du PS ; le même qui s’est fait réprimander par l’Arcom pour des commentaires sur le meurtre de Thomas Perotto « ne satisfaisant pas aux exigences de mesure, de rigueur et d’honnêteté » ; le même qui, un soir d’ébriété idéologique en 2013, affirma spontanément, sur le plateau de « C à vous » que chacun n’a pas le droit de penser ce qu’il veut.

La star de France Inter et France 5 n’a toujours pas digéré son audition par la commission d’enquête sur l’audiovisuel public et les questions pertinentes posées par le rapporteur Charles Alloncle. Ce jour-là, il a refusé de répondre précisément et a tenté à de multiples reprises d’inverser les rôles en interrogeant sèchement le rapporteur. Derrière les affèteries dédaigneuses et les soupirs condescendants a transparu l’estime infinie que l’éditorialiste se porte à lui-même.

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Patrick Cohen s’est plaint d’avoir été enregistré par L’Incorrect à son insu. « Atteinte à la vie privée », a-t-il geint devant les parlementaires. Pourtant, lui a judicieusement rappelé Charles Alloncle, il justifiait en 2018 la divulgation d’un enregistrement fait à l’insu de Laurent Wauquiez et évoquait alors une « démarche journalistique tout à fait légitime ». Ajoutons qu’il ne rechigne pas à cafarder à l’occasion. Ainsi, lors de ce fameux quadrille avec son confrère et deux éminents représentants du PS, l’entend-on balancer le nom d’un journaliste du Figaro qui l’informait discrètement sur les atermoiements de la rédaction dudit quotidien à propos de l’écologie.

Plus récemment, sur le plateau de « C à vous », le sycophante n’a pas hésité à rapporter à l’antenne une blague indécente que Fabien Roussel lui avait racontée en privé. Au moins, les futurs invités de l’émission phare de France 5 savent-ils maintenant à qui ils auront affaire : derrière le sourire du technico-commercial médiatique se cachent de furieuses envies de cancaner méchamment, qui renseignent sur l’esprit vertueux et les manières irréprochables dont il se prévaut.

En plus de Charles Alloncle, l’éditorialiste est obsédé par les « médias bollorisés ». Le 6 avril dernier, sur RMC, il lâche : « Dans l’état actuel, c’est purement factuel, je pense que CNews est hors-la-loi. » Se prendre pour un juge quand on est journaliste, c’est cocasse. Puis en avril toujours, le journaliste se fâche encore tout rouge sur France Inter en consacrant deux de ses éditos politiques au milliardaire breton, « dont la photo géante,façon Staline à la une de L’Huma » illustre, à son grand dam, la couverture d’un article dans Le JDD. Signalons au passage que Cohen ne répugne pas afficher sa bobine plein pot en couverture de son dernier livre paru chez Flammarion. Un ouvrage intitulé, ça ne s’invente pas… Les Mystificateurs.