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Antoine Dupont: trop d’engagement?

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L’acteur Jean Dujardin et le sportif ont reproché à l’hebdomadaire Valeurs actuelles de les avoir mis en une.


Ces polémiques entre Jean Dujardin (Antoine Dupont approuvant ce dernier), et Valeurs actuelles (sa couverture sur la « France Rugby » avec les photographies des deux premiers) seraient ridicules si elles n’étaient pas révélatrices d’une idéologisation de tout… D’accord pour « la France Rugby », mais pas de récupération politique. Ce ne sont pas nos valeurs. Voilà, peu ou prou, la substance de ce que le duo oppose à l’hebdomadaire Valeurs actuelles. On pourrait penser que l’affaire est gravissime alors que ce journal se contente d’énoncer une évidence – il y a bien une France du rugby, qui sur tous les plans suscite plus l’adhésion que le monde du foot – et d’exprimer son admiration pour l’équipe de France et notamment son remarquable et exemplaire capitaine Antoine Dupont. Il y a des interventions plus critiquables ! Comment ne pas être surpris, d’abord, par l’irritation politique de Jean Dujardin qui, pourtant, a été vivement contesté pour la cérémonie d’ouverture de la Coupe du monde que le progressisme a qualifié de « ringarde » et de conservatrice ? Autrement dit, il impute à Valeurs Actuelles, de manière absurde, ce que lui-même s’est vu reprocher…

Antoine Dupont a tort de s’embarquer dans cette controverse

Pour Antoine Dupont, il faut que je sois clair. Il appartient, sur le plan sportif, à cette élite infiniment rare – pratiquement un duo ! – qui, quoi qu’elle puisse penser et dire, aura toujours les suffrages de la majorité des citoyens, tant elle domine et est admirée. On aura compris que l’autre membre du duo est Kylian Mbappé. Je les considère, pour ma part, comme intouchables sur le plan sportif. D’autant plus qu’Antoine Dupont, lui, n’est jamais tombé dans les délires de Mbappé, notamment au sujet de la mort de Nahel. Il me semble cependant qu’Antoine Dupont aurait pu et dû se dispenser d’une telle controverse qui brouille une image dont la grande force était d’être universelle, partagée par l’ensemble de la communauté nationale, en tout cas celle qui supporte le rugby. En effet sa réaction est susceptible de laisser croire que son sport n’aurait pas droit à un enthousiasme sans la moindre coloration politique. Ce qui serait navrant. On sait qu’Antoine Dupont a une sensibilité et des convictions de gauche. Comme citoyen, il avait déjà manifesté son opposition au projet de loi sur les retraites en signant une pétition avec d’autres sportifs. Pour ma part j’avais d’ailleurs regretté que ce formidable joueur et cette personnalité d’une discrétion remarquée se soient engagés publiquement de cette manière.

A lire aussi, Philippe David: «Tous les Français se sentent représentés par l’équipe de France de rugby»

Le doigt dans l’engrenage

Parce que, une fois le doigt et l’esprit mis dans un processus partisan, la fatalité est implacable qui va vous conduire régulièrement à donner votre avis sur des sujets importants mais pour lesquels le sportif admiré que l’on est n’a pas de légitimité particulière pour convaincre ceux qui ne pensent pas comme lui. Je dénonçais, au début de mon billet, l’idéologisation de tout. Je regrette qu’au sein d’un consensus quasi total qui résiste à quelques assauts aigres, Jean Dujardin et Antoine Dupont, pour cibler Valeurs Actuelles et se distinguer sans nécessité, aient cru bon de faire dissidence. L’hebdo a eu de la classe : « on vous aime sans savoir pour qui vous votez » ! Qu’Antoine Dupont garde son engagement pour les matchs ! La France aura besoin du demi de mêlée performant qu’il est et du capitaine exemplaire inspirant confiance à tous, partenaires et citoyens.

La princesse roumaine qui écrivait en français

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L’historienne Aude Terray retrace la vie pleine d’arabesques de la princesse Bibesco (1886-1973) au cours de ce turbulent XXème siècle.


Aujourd’hui, les figures du féminisme se conjuguent à l’impératif. Il n’y aurait qu’une seule forme de féminisme, victimaire et revanchard, où la misère sociale tiendrait toute sa place dans un processus d’émancipation. L’historienne Aude Terray nous montre une autre voie, forcément iconoclaste et inclassable, loin des bidonvilles et des terrils, dans les hautes sphères, à l’abri des fins de mois difficiles, quoique les revers de fortune et les exils furent le lot de nombreux « beautiful people » du siècle dernier. Les soubresauts politiques et les drames intimes n’épargnent pas les « bien nées ». La main de dieu ne tremble pas lorsqu’il s’agit de rééquilibrer les injustices immanentes. Il y a du courage intellectuel et une grande sincérité de consacrer une biographie aussi complète à la princesse Bibesco chez Tallandier. Dans le titre, elle lui accole deux qualificatifs « frondeuse et cosmopolite » qui résument un destin hors-norme au cœur des mondanités et des lettres françaises, à l’ombre des palais et des ambassades. Dès son avant-propos, Aude Terray avertit le lecteur : « Qui se souvient aujourd’hui que la princesse Bibesco fut un des auteurs les plus lus de sa génération ? ». En concurrence avec Colette et Anna de Noailles, cette chérie des salons et des librairies, fêtée et célébrée comme le fut, plus tard, dans les années 1950, le charmant petit monstre bondissant Sagan. Avec Marthe Bibesco, nous sommes du côté des Guermantes, dans le somptuaire et l’organdi, les propriétés de milliers d’hectares aussi étendues que des principautés, dans les fastes d’une domesticité sans limite, tout semble acquis et intangible, hypnotique et évanescent, presque irréel. Même Marcel Proust s’improvise « coach littéraire ». En se mariant à Georges, gentleman-driver et pionnier de l’aviation balbutiante, héros sur terre et dans les airs, elle noue son destin avec l’un des hommes les plus riches et les plus influents de Roumanie. Que reste-t-il de ces mondes enfouis ? La cavalcade des guerres mondiales a balayé cette race de nantis aventuriers, gaspillant leur temps avec l’énergie du désespoir, bataillant pour exister dans un milieu qui ne pardonne aucune faute d’étiquette, se tenant toujours droit et faisant fi des tourments personnels. Les plus esthètes d’entre nous se souviennent du tableau de Boldini représentant la princesse. Les autres ont vu sa photographie dans les rares magazines ou ouvrages qui citent parfois son nom. Une beauté altière et triste, un style à la garçonne, les paupières lasses et le regard sombre, une intensité qui se dissimule derrière un calme olympien, une intelligence aux aguets, presque inquiète.

Marthe Bibesco peinte par Giovanni Boldini (1911) D.R.

De cette princesse des Carpates, je me rappelais la couverture fripée et atrocement colorée des éditions de poche « J’ai lu » dans une maison de famille, puis son nom inscrit sur les Cahiers Rouges de Grasset. Son image était pour le moins floue dans mon esprit. Ses débuts dans la carrière littéraire m’étaient presque inconnus, je ne savais rien de son rôle dans une Roumanie soumise à une instabilité chronique qui tomba sous le rideau de fer après la capitulation allemande. Aude Terray, par un remarquable travail d’enquête, a suivi les traces de cette princesse en Roumanie, à Londres et dans le Paris flamboyant de la Belle Époque, et a permis d’y voir plus clair, notamment ses interventions en faveur de la communauté juive dans son pays. C’est prodigieux de précision, jamais ennuyeux, avec le ton approprié. Car, Aude Terray n’occulte rien, elle décrit fidèlement un parcours, ne tombant ni dans la caricature, ni dans l’hagiographie. On pourrait aisément faire un portrait à charge, un peu pathétique et facile, d’une fille mal aimée par sa mère qui deviendra elle-même une mère si peu affectueuse et pourtant libératrice. L’auteur réussit à se placer à bonne distance, elle aime son héroïne sans la faire passer pour une victime ou une « sans cœur ». Elle lui redonne par son écriture sans graisse, une profondeur oubliée, un éclat vibrant. De ses amours contrariées avec Georges et Henry de Jouvenel, elle écrit : « La jeune femme semble fuir l’amour autant qu’elle le recherche. Comme si elle craignait de se perdre, de décevoir, d’être déçue ». L’historienne n’est pas dupe de ces succès : « certes, elle est un des auteurs à succès des années 1920, une des rares de sa génération à signer des contrats, mais ses rentrées d’argent sont loin de suffire à son train de vie, celui d’une femme de grand luxe qui ne saurait se passer de ses architectes et décorateurs, de ses jardiniers et de ses milliers de bulbes de fleurs annuels, de ses multiples robes et chapeaux, de ses coiffeurs et masseurs, de ses voyages, voitures et chauffeurs, de ses réceptions et bataillons de domestiques ». Les dernières pages sur les amitiés indéfectibles, les soutiens qui résistent quand le vent de l’Histoire a tourné, sa passion pour le « Grand Charles » et Churchill sont poignantes. En refermant cette biographie de belle allure, on a envie de lire cette princesse et de rencontrer enfin son style.

La princesse Bibesco – Frondeuse et cosmopolite – de Aude Terray – Tallandier

La princesse Bibesco: Frondeuse et Cosmopolite

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Le Spleen du Berry

Thomas Morales a la France sentimentale. Non sans humour, notre chroniqueur aime se remémorer le « bon vieux temps ». Avec Monsieur Nostalgie (Héliopoles, 2023), son nouveau livre, on explore son panthéon personnel.


Qu’une grande actrice oubliée passe l’arme à gauche, qu’un ancien président de la République ou notre Johnny national cassent leur pipe, et l’auteur de ces lignes sait pouvoir compter sur Thomas Morales. Le chroniqueur berrichon est le roi de la nécrologie. Quand Causeur cherche en urgence un texte sur une figure publique disparue, l’écrivain répond dans l’heure avec un papier susceptible de rendre jaloux les autres journaux : c’est souvent le mieux troussé de toute la presse. Chaque dimanche après-midi, Thomas Morales offre également une chronique aux lecteurs de notre site. Le quasi-quinquagénaire publie ces temps-ci son nouveau recueil de textes. Inlassablement, il continue de labourer le sillon de la nostalgie. Par goût et par conviction, précise-t-il. Cela lui ferait grand plaisir, confie-t-il, que nous l’appelions « Monsieur Nostalgie », une fois son livre fermé. Il y explore tour à tour la langue française, les brocantes, la télévision ou le cinéma, et évoque aussi la province ou Paris. C’est une lecture réconfortante, alors que se profile à l’horizon un automne déprimant pour beaucoup de monde. C’est un précis de nostalgie que l’écrivain veut inclassable et, il l’espère, divertissant. Mission accomplie ! Thomas Morales retravaille inlassablement ses textes, telle la plus précieuse des verroteries. L’exercice commence par une évocation d’Audiard et se referme sur… Philippe Lavil. Morales fustige les mauvais coucheurs de notre époque et estime qu’il n’y a pas de mauvais goût. Au fil des pages, nous croisons Simenon, Sempé, Vialatte, Serge Lama, Lucien Bodard, Roland Topor, Bernard Blier, Romy Schneider, Lino Ventura, Jacques Chirac ou Félix Potin. Et bien d’autres.

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Les emmerdes volent en escadrille, disait Chichi. Les évocations de Morales s’enchaînent aussi, sans aucun ennui, notamment parce que ce n’est pas de la littérature « engagée ». Cela fait un bien fou. Tenons-nous à l’écart de la rentrée littéraire, et à bonne distance de toutes ces nouveautés woke et anti-woke qui ne manquent pas de s’accumuler sur les étals des libraires. Le lauréat du premier prix Denis Tillinac et membre du jury du prix des Hussards préfère s’épanouir avec les vieilleries, et nous ouvre sa malle à souvenirs. « Je suis né trop tard, à une époque où déjà les auteurs racontaient des histoires comme on élabore un plan com’ pour un sous-secrétaire d’État insignifiant », confesse l’écrivain qui, comme beaucoup de Français, se sent un peu perdu dans la mondialisation. Pas une littérature engagée, disions-nous ? C’est à voir. Des bords de sa Loire natale, où il dit souffrir du syndrome de la sous-préfecture abandonnée, notre ami assure qu’il n’est pas réactionnaire, mais nous met tout de même en garde : « La nostalgie n’est pas encore un crime. Elle le deviendra, soyez-en sûr, au train où la modernité avance et gangrène nos existences. » On ne sait plus alors si Monsieur Nostalgie veut encore nous amuser, ou s’il n’est pas tout à coup nettement plus sérieux.

Thomas Morales, Monsieur Nostalgie, Héliopoles, 2023.

Monsieur Nostalgie

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Dénigrement d’État

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Il a pris officiellement ses fonctions le 1er septembre. Son titre : « Délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine envers les personnes lesbiennes, gays et trans ». Tout un programme!


Monsieur le délégué interministériel a été, préalablement et pour assez peu de temps, ministre délégué chargé de la Ville et du Logement dans un des gouvernements Borne. Ne donnant pas les signes de devoir laisser là une marque indélébile, on le débarqua en effet bientôt. Et comme il est de bonne pratique de recaser au mieux les recalés du sérail, on lui a donc déniché ce lot de consolation.

Pap Ndiaye, prix César des lycéens, Paris, 7 avril 2023 JP PARIENTE/SIPA

Vieille coutume de nos Républiques, nul ne l’ignore. C’est ainsi que Monsieur Pap Ndiaye, ci-devant ministre de l’Éducation nationale, a vu son extrême compétence récompensée d’une sinécure dorée, un très utile job d’Ambassadeur auprès du Parlement européen, plus particulièrement orienté « défense et illustration » du catéchisme droit de l’hommisme, cela va de soi. Félicitations, donc, à son excellence tout juste intronisée. Congratulations aussi à Monsieur le délégué interministériel, évidemment. Saluons à travers lui la trouvaille remarquable qu’est la création d’un tel poste, si élevé et si enviable de quasi-ministre, assorti d’une telle mission. Précisons-la de nouveau, on ne s’en lasse pas : lutter contre le racisme, l’antisémitisme et la haine envers les personnes lesbiennes, gays et trans. Il était urgent, n’est-ce pas, de s’attaquer au désastre que génère tant et tant de haine portée par tant et tant de hordes nazifiées lâchées à travers le pays, d’endiguer les fleuves de sang que des phalanges racistes hystérisées jusqu’aux os, armées jusqu’aux dents, font couler chaque jour et chaque nuit partout, des plus grandes villes aux bourgades les plus reculées. Réponse d’aussi grande nécessité et urgence, il était tout aussi impérieux, apparemment, de s’employer à éteindre les flammes lucifériennes qui sortent des naseaux et des yeux de tout bon Français moyen à la vue de la moindre personne « lesbienne, gay ou trans ». Ainsi, nous vivrions une espèce de Saint-Barthélemy permanente, d’une férocité proprement inouïe. (Apparemment, notre homme n’est pas en charge de veiller à ce que de paisibles octogénaires ne se fassent plus tabasser et massacrer par des barbares de rencontre dans la pleine vigueur de leur âge mais qui n’ont pas eu encore le loisir de saisir que ces comportements ne sont pas en phase avec les us et coutumes d’ici. Ces sauvageons-cogneurs seraient donc excusables. C’est du moins ce qu’on entend plaider -et qu’on voit juger – dans certains prétoires. Comme on feint de ne pas voir ces horreurs devenues ordinaires, on se garde bien de toute initiative d’État qui ne ferait que les rendre (trop) visibles.)

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Une question se pose : quelle image un pays a-t-il de lui-même quand il s’aventure à institutionnaliser ses supposées perversions, haines et bassesses, à les promouvoir plus ou moins au rang de caractéristiques, de spécificités nationales ? Quel résultat attend-il lorsqu’il va jusqu’à distiller parmi ses populations un tel venin de culpabilisation ? Quelle obscure jubilation puise-t-il à tresser lui-même, si complaisamment, les verges pour se faire fouetter ? Quelle image donne-t-il de lui de par le monde ? Enfin, de quelle fascination morbide pour le repentir masochiste cette nouvelle trouvaille est-elle le nom ?

En vérité, nous sommes bel et bien devant une forme de dénigrement d’État. L’État ou plus précisément la douteuse élite dont il se nourrit et qu’il nourrit, cette engeance qui ne cesse de geindre et de pleurer sur l’échec permanent de l’assimilation, de l’intégration. Mais qui donc peut avoir envie d’adhérer à cette société-là, de se fondre dans une communauté humaine dont la tête pensante n’hésite pas à la présenter, à la revendiquer comme gangrenée en profondeur de maux et de tares de ce calibre ? Certes, il est nécessaire et juste de lutter contre les haines, toutes les haines, ce n’est pas douteux. Ces haines qui ne sont en fait qu’un avilissement de l’esprit, tant chez l’individu que chez les peuples. Mais il existe probablement d’autres voies, d’autres stratégies. Quoi qu’il en soit, l’État devrait aussi – et sans doute avant tout – affirmer, encourager, honorer encore et encore les vertus, les talents du pays et de ses citoyens. Dès lors émerge une autre question: à quand un quasi-ministre en charge de faire aimer la France ?

Une épopée francaise: Quand la France était la France

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Femme, Vie, Liberté!

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Il y a un an, trois jours après avoir été arrêtée et battue par la police des mœurs islamique, l’Iranienne Mahsa Amini est morte.


Mahsa Amini est morte il y a un an, jour pour jour, assassinée par la théocratie totalitaire des mollahs. Parce que la police des mœurs avait estimé qu’elle ne portait pas correctement son hijab. Depuis, des hommes et des femmes se dressent en Iran contre la dictature religieuse islamique. Leur geste : arracher ce voile qui symbolise l’oppression. Leur cri : femme, vie, liberté !

Des policiers répriment des manifestants à Téhéran, 19 septembre 2022 © AFP

Le régime va jusqu’à empoisonner les écolières

Plusieurs l’ont payé de leur vie, certains lorsque la police du régime a ouvert le feu sur des manifestants, d’autres sommairement exécutés ou victimes « d’accidents ». Il y aurait eu, depuis un an, des dizaines de milliers d’arrestations et des centaines de morts. On parle de milliers de cas d’empoisonnement dans des établissements scolaires pour empêcher les élèves d’organiser des manifestations. Arrêtées, des jeunes filles ont été emprisonnées, torturées, abusées au nom d’Allah. On dit que conformément à une fatwa de l’ayatollah Khomeini, plusieurs condamnées à mort ont été violées avant d’être tuées parce qu’elles étaient vierges et qu’il fallait les priver de leur « pureté » pour les empêcher d’aller au paradis. On aimerait croire que c’est faux, que même les maîtres de Téhéran ne se prosterneraient pas devant une divinité assez malveillante et perverse pour condamner une innocente à l’enfer parce qu’elle a été violée. Mais hélas ! L’accusation semble fondée, et les témoignages de prisonnières victimes d’abus sexuels répétés ne cessent de s’accumuler. Le peuple qui vénérait jadis Ahura Mazda est sous la coupe des adorateurs d’Ahriman.

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L’Occident proteste du bout des lèvres, trop occupé sans doute à endoctriner ses propres peuples en leur disant que « la liberté est dans le hijab » ou à s’extasier devant la beauté d’une « féministe voilée » pour soutenir efficacement une révolte qui, pourtant, mériterait tout l’appui que nous pourrions lui apporter. Et les héritiers spirituels de ceux qui ont jadis applaudi l’instauration de la république islamique continuent à pontifier leurs leçons de morale.

Le vrai courage

Le monde musulman se taît, trop occupé sans doute à hurler contre des caricatures pour s’inquiéter des abominations commises au nom de son dieu – il faut croire qu’il accorde une grande valeur à la susceptibilité d’Allah, mais aucune valeur à la dignité humaine. À moins que l’Oumma considère qu’Allah ne désapprouve pas vraiment ce que le régime de Téhéran fait en son nom ? L’Arabie Saoudite courtisée par la France et l’Iran des mollahs améliorent même leurs relations, au nom de la « solidarité islamique » et de « l’unité du monde musulman »…. Et on entend beaucoup plus les communautés et associations musulmanes présentes en Europe protester contre l’interdiction de l’abaya que contre la torture des femmes qui refusent le hijab.

Demeure le courage incroyable de ces Iraniennes et de ces Iraniens – car la révolte, n’en déplaise à certaines visions simplistes, rassemble les deux sexes, tout comme le fanatisme du régime. Les risques qu’ils prennent sont terrifiants, et pourtant ils les prennent. Leur soif de liberté est éclatante. Il y a des appels à la résistance lancés depuis les prisons. Des cris qui résonnent, se répondent et s’amplifient de fenêtre en fenêtre jusqu’à atteindre d’irrépressibles clameurs. Des gestes de défi d’une profonde dignité. La révolte n’a pas encore gagné, il lui reste bien des combats à mener, mais les mollahs ont déjà perdu : malgré des décennies de propagande et de répression, ils ne sont pas parvenus à détruire l’âme du peuple iranien.

J’irai revoir ma Normandie esclavagiste

Aucune raison que la Normandie échappe à la contrition mémorielle ! Étalée sur trois sites, à Rouen, au Havre et à Honfleur, l’exposition « Esclavage, mémoires normandes » rappelle avec moult détails le (bref) passé esclavagiste de la région. De quoi oublier la guerre de Cent Ans et les marines de Boudin.


Ceux pour qui l’histoire de la Normandie entremêle encore bien naïvement des images de vigoureux Vikings, de ducs intrépides et de batailles décisives contre l’Allemagne nazie pourront réviser leur copie jusqu’au 10 novembre grâce à l’exposition sobrement intitulée « Esclavage, mémoires normandes ». Une exposition reconnue d’intérêt national par le ministère de la Culture et qui bénéficie, à ce titre, d’un soutien financier exceptionnel de l’État ainsi que du soutien intellectuel et moral –moins exceptionnel – de tout ce que notre pays compte de professionnels de la repentance collective.


Implanté sur trois sites – Rouen, Le Havre et Honfleur – ce triptyque culturel programmatique du bon vivre-ensemble à la française invite à regarder la Normandie et les Normands (sic) à travers leur implication dans la traite atlantique et l’esclavage entre 1750 et 1848. La tapisserie de Bayeux et son épopée de quelque 70 mètres de lin brodé de fils de laine, merveilleusement modernisée par le peintre David Hockney en une fresque-hommage à sa région de cœur (A Year in Normandy, 2021), est appelée à faire pâle figure à côté de la tragédie humaine qui s’est jouée au XVIIIe siècle dans les balles de coton brut débarquées des colonies de Saint-Domingue, de la Guadeloupe et de la Martinique.

La traite normande

Nous sont présentés les ports négriers de Rouen, du Havre et de Honfleur, le rhizome capitaliste de la traite rouennaise, la présence normande en Afrique pour le commerce des esclaves, le nombre de bateaux, le nombre de voyages de ces navires (136 depuis Honfleur au plus fort du pic négrier, soit un total de 37 323 esclaves embarqués sur les côtes d’Afrique et destinés à être vendus dans les Caraïbes), les conditions de vie des esclaves à bord, l’air suffoquant, les maladies, les filets de protection dont on ceignait les entreponts pour éviter les suicides, etc. L’heure n’est plus aux épopées ni aux images d’Épinal, mais aux actes de contrition grandiloquents et au chapitrage mémoriel en bonne et due forme : les descendants de Guillaume le Conquérant et de Richard Cœur de Lion ont été de tristes négriers prêts à tout pour jouir des retombées économiques du « roi coton » autour d’une tasse de café. Qu’on se le dise.

Rien de mieux pour nous le dire, d’ailleurs, que les textes préliminaires au catalogue de l’exposition signés par ces nouveaux Bernardin de Saint-Pierre que sont les préfets, maires et responsables culturels de la région Normandie, qui, de « tache indélébile sur notre histoire de France » en « éclairage inédit qu’offre l’exposition » sur cette période « sombre » de nos aventures collectives, se prêtent avec un zèle inégalé à l’autocritique (« notre ville contribua activement à ce crime contre l’humanité », Édouard Philippe) tout en sermonnant le visiteur à coups d’expressions labellisées mens sana : société de consommation, racisme, ségrégation, discrimination, chemin de résilience collective, être sincère avec son passé, avenir commun, générations futures…

Panorama de la ville de Honfleur, de l’église Saint Léonard à l’extrémité du Cordon Royal, xviiie siècle. © Illustria

Cette véhémence à condamner l’esclavage (en Occident) dont personne (toujours en Occident) ne minimise aujourd’hui l’horreur ni ne condamne l’abjection met mal à l’aise. Elle rappelle l’entêtement des enfants à revendiquer haut et fort la bonté des bons et la méchanceté des méchants, dans un monde qu’ils souhaitent réparti à parts égales des deux côtés de la ligne médiane de la morale. Autant de pensée et de philosophie, autant d’épreuves collectives douloureusement consenties par le passé pour en arriver à ces naïvetés de confessionnal et au sabir de quelque obscur maître de conférences nommé commissaire scientifique de l’exposition :« Au rôle négatif sur le plan mémoriel dû à l’absence de support matériel dans le plus grand port de traite normand, il s’est ajouté pour cette traite celui de la mise en place tardive de lieux de production des savoirs destinés à enrichir les connaissances et la mémoire autour de la traite et de l’esclavage » (Éric Saunier). Que nous est-il arrivé ? Les grandes tragédies du XXe siècle suffisent-elles encore à expliquer ce besoin de muséifier à tout-va le combat contre le Mal dans une langue de surcroît enlaidie, charabiesque et comme vidée de son sens ?

Rien de plus absurde donc que de réunir, dans un même musée, celui qui cherchait à rendre les simples beautés de nature et ceux qui cherchent à exposer de façon simpliste et obscène les grandes laideurs de l’histoire

Que nous est-il arrivé, en effet, pour que le lieu choisi à Honfleur pour l’un des trois volets de cette exposition sur l’esclavage soit le Musée Eugène-Boudin, rue de l’Homme-de-Bois, un musée de peinture créé en 1868, enrichi à l’origine par des artistes ou amateurs honfleurais de naissance ou de cœur et qui porte le nom de celui qui l’a doté, de son vivant, du legs le plus prestigieux ? Ce musée est un hymne à la Côte de Grâce et à la campagne normande. Les vues d’Honfleur, de son port, de ses plages, de la place Sainte-Catherine, de son marché aux poissons côtoient les pommiers et les champs de blé environnants. Eugène Boudin (1824-1898), fils de marin et père des impressionnistes, célèbre pour ses « prodigieuses magies de l’air et de l’eau » et ses « beautés météorologiques » (Charles Baudelaire), a couru le motif et le cachet, obsédé par le caractère fugitif de la lumière et l’accent vrai de la mer qu’il dépouille de ses drames romantiques.

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Eugène Boudin est le peintre normand des nuages, du gris flou d’un ciel maussade et de tous les gris des ports, des fichus blancs éblouissants des pêcheuses de Berck, des taches de couleur que font les bourgeois parisiens à bavarder sur la plage de Trouville, du frémissement des voiles des bateaux de pêcheur gorgées de cette lumière éclatante et passagère qui colore la brise marine. Volontiers moqueur de cette bourgeoisie normande enrichie par le commerce colonial « qui [a] balle de coton et sac de guano enrichi d’un cabrouet sur champ d’azur » (Carnets), il n’a aucune tendresse de classe pour les plus humbles qui n’ont besoin, selon lui, que de ronflant et de gros sel. C’est donc dans le musée de ce peintre qui aura passé sa vie à courir après les bateaux et à suivre les nuages le pinceau à la main, à butiner par-ci, par-là quelques bouts de ciel et de marines, que l’on expose aujourd’hui la maquette d’un brick utilisé pour la traite atlantique et que résonnent des enregistrements de voix d’enfants lisant des textes relatifs à la traite négrière française. Chroniqueur des différents états du ciel, comme le nomme joliment Laurent Manœuvre dans son Petit dictionnaire autobiographique de Boudin (Belin, 2014), ce grand peintre n’a été historien que des formations d’alluvion, comme le notait déjà en 1883 le critique d’art Gustave Geffroy. Rien de plus absurde donc que de réunir, dans un même musée, celui qui cherchait à rendre les simples beautés de nature et ceux qui cherchent à exposer de façon simpliste et obscène les grandes laideurs de l’histoire.

C’est pourtant la mode aujourd’hui : phagocyter des structures ou des établissements qui ont pignon sur Patrimoine, dépouiller un lieu de sa fonction et de son sens originels, dé-cis-identifier les espaces (eux aussi ont droit à la sacro-sainte fluidité). Des églises sont réhabilitées en ateliers pour artisans d’art. Des escape game sont organisés par la région Normandie au sein de l’Abbaye aux Dames. À la veille du 80e anniversaire du Débarquement, le Mémorial de Caen accueille des expositions telles que « Années pop, années choc ». L’une des plages de ce débarquement (Ouistreham) accueille un jour l’hommage présidentiel à la « simplicité bienveillante »(sic) de Léon Gautier, dernier héros français des commandos Kieffer, et le jour suivant une séance de réveil musculaire ouverte à tous les âges (dégoulinante, c’est à souhaiter, de cette même « simplicité bienveillante »). Quoi de plus normal, dès lors, que de faire temporairement d’un musée de peintures de paysage un lieu de mémoire de l’esclavage ? Après tout, notre époque est aussi l’héritière d’une grande tradition baroque, travaillée par le jeu des apparences et des vérités, de l’enveloppe et du cœur du réel. Ne revenons en tous les cas au Musée Eugène-Boudin qu’après le 10 novembre, une fois terminé le commerce triangulaire de la repentance subventionnée entre Rouen, Le Havre et Honfleur. Le baroque post-moderne a des limites.


À voir (ou pas)

« Esclavage, mémoires normandes », Musée Eugène-Boudin, Honfleur, jusqu’au 10 novembre. Esclavage-mémoires-normandes.fr

Désir, meurtre et damnation

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Opéra des opéras, l’ultime chef-d’œuvre lyrique de Mozart, créé à Prague en 1787 puis à Vienne l’année suivante sur un livret du fameux Lorenzo Da Ponte (également librettiste des Noces de Figaro et de Cosi fan tutte), ne quitte pas bien longtemps le plateau, de nos jours : l’immortel dramma giocoso figurait déjà au programme de l’Opéra Bastille en 2022, dans une régie signée du Belge Ivo van Hove, reprise d’une production millésimée 2019. Cette fois, Don Giovanni nous revient dans la mémorable mise en scène de Claus Guth, créée dans le cadre du festival de Salzbourg en… 2007. Entre temps, la scène parisienne, on s’en souvient, avait encore accueilli un autre Don Giovanni sous les auspices du cinéaste Michael Haneke, mise en scène décapante datée de cette même année 2007, reprise à la Bastille par deux fois (en 2012 puis en 2015), ranimant toujours la même controverse suscitée par la franche radicalité de sa transposition d’ « Il dissoluto punito » («  le dissolu puni » –  titre original) :  notre Don Juan, PDG d’une méga entreprise qui a son siège dans un décor de tours de bureaux high tech, y terminait défenestré par les membres de l’équipe de nettoyage dont Zerlina et Masetto étaient les membres en révolte. L’enfer du capitalisme vous fait tomber de trente étages : qui en réchapperait ?

Qu’on l’apprécie ou pas, le parti pris de Haneke rend un Don Giovanni éminemment daté. Par contraste, l’esthétique de Claus Guth, au bout de quinze ans, n’a pas pris une ride. C’est même peu dire : cette futaie germanique de hauts sapins, à la facture hyperréaliste, tournant sur un plateau mobile sous une clarté lunaire, visuellement magnifique avec ses ombres noires qui se déplacent, ses troncs d’arbres décimés sur le tuf moussu d’une forêt, compose un décor habité d’une poésie intemporelle, tout grevé qu’il soit d’éléments contemporains (guérite ou abribus en tôle, automobile vintage phares allumés, canettes de bière, lampes de poche…). Leporello (le baryton-basse italien Alex Esposito), en débardeur, bras tatoué, y a les traits d’un populo roublard, complice de son maître mal sapé, blessé, au bout du rouleau…  Dans l’âge actuel des incendies dévastateurs, cette atmosphère se charge d’une teinte prémonitoire. Même si, au célèbre dénouement de l’opéra, ce n’est pas ici le feu qui embrase le plateau tandis que le Commandeur, fossoyeur muni d’une pelle, exige : « Pentiti, scellerato ! (repens-toi, scélérat) », mais un très léger voile de petits flocons blancs –  presque une buée, au bout de la nuit noire qui emplit les deux actes de l’opéra.

Gaëlle Arquez, poignante et sublime Elvira © Julien Benhamou

Au soir de la première, sous la baguette du Turinois Antonello Manacorda (lequel dirigeait déjà La Flûte enchantée l’an passé à la Bastille), la distribution a magnifié comme jamais ce chef-d’œuvre d’entre les chefs-d’œuvre. Miraculeux Peter Mattei, baryton suédois au timbre toujours admirablement clair (c’est déjà lui qui incarnait le rôle-titre dans la production de Haneke en 2007, et dans ses reprises successives) ! Excellente Adela Saharia, soprano roumaine qui campait déjà Donna Anna l’an passé. Mais surtout, aux côtés du ténor américain Ben Bliss qui fait son entrée à l’Opéra de Paris sous les traits de Don Ottavio (en alternance avec Cyrille Dubois), la jeune mezzo-soprano Gaëlle Arquez, poignante et sublime Elvira. Moins convaincante, la soprano chinoise Ying Fang alternera dans le rôle de Zerlina avec la mezzo-soprano française Marine Chagnon.

Descente aux enfers empreinte de morbidité romantique avant la lettre, drame émaillé de viols larvés, s’ouvrant sur le meurtre d’un père pour s’achever par la damnation d’un séducteur agonisant, Don Giovanni a la fraîcheur du désir, le goût la chair délectable, d’odeur de la flétrissure et de la mort. Cette ambiguïté mozartienne nous est merveilleusement restituée. Par sa beauté, le spectacle a la dimension d’un classique. Paris a de la chance.    


Don Giovanni. Opéra de Wolfgang Amadeus Mozart. Direction Antonello Manacorda/ Giancarlo Rizzi. Mise en scène Claus Guth. Orchestre et chœurs de l’opéra de Paris. Avec Peter Mattei/ Kyle Ketelsen (Don Giovanni), Adela Zaharia/ Julian Kleiter (Donna Anna), Ben Bliss/ Cyril Dubois (Don Oattavio), John Relyea (Il Commendatore), Gaëlle Arquez/ Tara Errgaught (Donna Elvira), Alex Esposito/ Bogdan Talos (Leporello), Guilhelm Worms (Masetto), Ying Fang/ Marine Chagnon (Zerlina).

Opéra Bastille, les 16, 19, 21, 26, 29 septembre et 3, 4, 6, 7, 9, 12 octobre 2023 à 19h30. Le 1er octobre à 14h30. Durée du spectacle : 3h20 environ.  

La romancière mauricienne Ananda Devi décrit la fin du monde sur sa petite île…

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Dans son dernier roman, Ananda Devi plonge dans le chaos des hommes…


Les romans d’Ananda Devi retiennent souvent l’attention pour leurs histoires cruelles, qui mettent aux prises des êtres humains jamais réconciliés avec leur condition. Ses contes sont à l’image de son île natale, une terre sauvage peuplée de dieux difficiles à apprivoiser. Pour ainsi dire, un univers « chamane », qui fait éclater la violence des hommes, possédés par des forces hostiles dont ils ne parviennent pas à se libérer. Ananda Devi est aussi ethnologue, et de là vient probablement son goût pour l’exploration des phases de paroxysme collectives au cours desquelles un sacrifice a lieu.

La révolte d’une femme

Dans Le Jour des caméléons, tout commence, comme souvent chez la romancière, par la révolte d’une femme contre sa condition d’épouse, vouée à la servitude et à l’ennui. Mariée à un juge, Nandini se sent particulièrement « négligeable ». Ananda Devi ne lésine pas sur les détails surabondants pour décrire ce qu’elle ressent. Nandini, sous sa plume, « a l’impression d’une vie gaspillée, plus que perdue, égarée entre deux chemins morts. Mais n’est-ce pas ainsi pour toutes les femmes, passé la cinquantaine, mariées et sans avenir ? » Nandini décide de quitter le domicile conjugal et de partir à l’aventure. Elle croit ainsi se libérer définitivement de son implacable destin, mais c’est bien sûr un faux calcul. Car elle va se retrouver confrontée à la réalité brute de la vie, et, qui plus est, dans un coin maudit du monde objet des pires dévoiements, selon la romancière.

La rédemption, le rachat

Il y a dans ce roman comme deux pôles narratifs, qui se rejoignent pour se nouer. D’abord celui incarné par Nandini, comme nous venons de le voir, Nandini qui, au cours de sa fuite, entre en contact avec un milieu qui aurait dû lui rester à jamais étranger : celui d’un chef de bande nommé Zigzig, enfant martyr et meurtrier de son père. Zigzig a, nous dit la romancière, avec ce style volontiers emphatique qui la caractérise, « appris à faire de sa souffrance une chose broyée dans sa gueule, rat ou couleuvre, qu’il écrase sans pitié, avec un bruit d’os et de chair, avant qu’elle puisse le bouffer ». Zigzig est « dépourvu de sentiments humains », ajoute-t-elle. Et pourtant, une rédemption a lieu, que nous décrit Ananda Devi de manière abrupte mais fascinante : « une sorte de fondation d’amour, terriblement humaine, et qui résiste à tout ». En d’autres termes encore, « un revirement de la personnalité, une psychose carabinée » qui atteint Zigzig de plein fouet. Son apothéose coïncide avec l’invasion des caméléons sur l’île, un mauvais présage. Zigzig, « messie lépreux », bouc émissaire rattrapé et immolé, vient ponctuer la crise générale, mais sans la résoudre définitivement néanmoins, car les temps ne seront plus jamais propices à la paix. La guerre et la dévastation continuent, à l’image de la nature saccagée et polluée par les habitants. De celle-ci, observe Ananda Devi, « ne restera plus qu’un petit rocher, un caillou craché par la gueule d’un volcan sur une grande, grande eau moirée, une île telle qu’elle fut à sa naissance ».

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Le nihilisme contemporain

Le Jour des caméléons est peut-être un roman philosophique, qui interrogerait la solitude fatale de l’homme privé de Dieu. Ananda Devi tente d’aller jusqu’au bout de cette description du nihilisme contemporain. Son roman est bâti sur ce constat classique, rappelant La Peste de Camus, d’un non-sens généralisé qui devient terrifiant. Dans ce chaos instauré par la folie des hommes, rien ne permet à l’être humain de se racheter, comme le comprend Zigzig, sinon la compassion qu’il éprouve pour une petite fille innocente, Sara. L’amour envers le plus faible est la seule issue au malheur universel qui touche alors les hommes.


En lisant ce roman, j’ai pensé à l’essai de Giorgio Agamben, La Communauté qui vient, sorti en 1990. Cet éternel débat sur notre civilisation en crise, Agamben essayait d’en faire l’inventaire métaphysique, relevant patiemment divers traits significatifs qui pourraient expliquer en quoi l’homme est dorénavant renvoyé à son anonymat essentiel. Le prière d’insérer de cet ouvrage indiquait cependant que « l’être qui vient » serait « objet propre de l’amour ». Et certes, si cela se vérifiait, on assisterait sans conteste, malgré le désastre programmé, à un réflexe de survie ultime et très inattendu, auquel Ananda Devi ne croit pas vraiment.

Ananda Devi, Le Jour des caméléons. Éd. Grasset.

Giogio Agamben, La Communauté qui vient. Théorie de la singularité quelconque. Traduit de l’italien par Marilène Raiola. Éd. Du Seuil, « La Librairie du XXIe siècle », 1990.

Le jour des caméléons

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Gérard Miller, les Juifs et ma boussole morale

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Aussi triste que cela puisse sembler au psychanalyste de LFI, non, il n’y a pas de Parti des juifs.


Cher Gérard Miller,

J’apprends, grâce à votre tribune publiée dans Le Monde[1], que j’ai perdu ma boussole morale. Je compte sur vous pour me la rapporter.

Je fais partie de ces Français juifs qui, non seulement ont cessé depuis des lustres de voter à gauche, ce qui est déjà criminel, mais ne se signent pas quand ils entendent les noms Le Pen et Zemmour, tout en ayant avec eux de nombreux désaccords, parfois frontaux. Voyez-vous, c’est seulement dans votre camp que le sectarisme est une vertu, et le refus du désaccord, un acte de courage. C’est aussi dans votre camp qu’on ose diviser le monde entre racisés et racistes sur la seule base de la couleur de peau tout en prodiguant des leçons d’antiracisme. Vous êtes des petits marrants.

Les infréquentables : ¼ de l’électorat français

Il y a vingt ans, Daniel Lindenberg s’affolait dans Le Rappel à l’ordre – et, déjà, dans Le Monde Jews turn right ! Vous accommodez cette vieille lune à la mode du jour. Jews turn extrême-droite ! En 2002, ils étaient réacs, aujourd’hui, ils sont fachos et flirtent avec le pire. De LR à Zemmour en passant par Le Pen, de nombreux juifs votent en effet pour l’une des nuances de la droite. Vous êtes tellement obsédé par les origines (car vous n’ignorez pas qu’avant d’être une foi, la judéité est une origine) que vous ne voyez pas que les juifs ont suivi peu ou prou le même mouvement que tous leurs compatriotes. Vos prêches ont si bien porté que les partis que vous avez décrétés infréquentables représentent aujourd’hui un quart des Français.

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J’apprends donc sous votre plume que ce que je dois penser et voter est codifié par une loi morale dont vous êtes l’interprète autorisé. Vous dressez même la liste des saints que je suis priée d’honorer. « J’appartiens à une génération où être juif et Français, c’était tout naturellement aimer Maximilien Robespierre et la Révolution de 1789, Louise Michel et la Commune de Paris, Emile Zola, Léon Blum, Missak Manouchian ou Jean-Paul Sartre. » La voie est libre mais elle est tracée, Camarades ! Il est significatif que personne, à la rédaction du Monde, ne vous ait conseillé d’oublier Robespierre, qui vous fait perdre en route quelques-uns de vos amis. Permettez-moi cependant de noter quelques oublis dans votre panthéon. Dans votre génération, être juif et français, c’était hésiter entre Staline, Trotsky et Mao. Vous, c’était Mao. On a le droit de se tromper, même à ce point. Cela ne vous qualifie pas particulièrement pour prodiguer des conseils en pureté morale ou en vérité historique.

Procès en sorcellerie

Il parait qu’en fréquentant des personnes que vous avez estampillées d’extrême droite, et parfois en votant pour elles, ces mauvais juifs « mettent en danger l’ensemble de la nation comme leur propre communauté ». Pour ce qui est de leur communauté, comme vous dites, demandez donc à ceux qui ont quitté la France si c’était par peur des « néo-nazis qui grenouillent autour de Reconquête » ou des « fascistes du GUD » qui, selon vous, sont « au cœur de l’organisation des campagnes du Rassemblement national ». Il reste certainement en France des antisémites à l’ancienne, et dans quelques salons bourgeois, des zozos qui pensent encore que les juifs ne sont pas tout à fait Français (comme l’obscur conférencier de Civitas) mais convenez qu’ils n’ont pas vraiment pignon sur rue et qu’en plus, ils ne cassent pas la figure aux gamins qui portent une kippa. Il est vrai que vous admettez l’existence d’un antisémitisme « islamiste » qui « a contraint des familles juives à déménager de certaines banlieues », ce qui laisse penser qu’il n’est pas si minoritaire que ça. Je ne vous ai pas entendu admonester vos amis quand ils lui font des risettes – pensons aux blagues du Lider maximo insoumis sur les petits fours du CRIF ou de la nouvelle idole de vos camarades de lutte, Médine. Soucieux de montrer qu’il y a des négationnistes juifs, vous évoquez des juifs orthodoxes israéliens qui s’en sont pris à d’autres juifs, en leur criant : « Retournez en Allemagne ou en Pologne, et reprenez le train ! » Chez nous, ce ne sont pas des néo-nazis qui font ce genre de blagues, mais un respectable militant de la CGT qui s’est demandé, sans même chercher à se cacher, si son train, où se trouvait Zemmour, se retrouverait à Auschwitz. Sans doute avez-vous fait part de votre tristesse et de votre colère à Sophie Binet.

Puisque vous avez la bonté de vous soucier de ma boussole morale, je me désole que la vôtre fasse si peu de cas de la vérité. Vous me direz que, quand on incarne le Bien, le Vrai, ce n’est pas si grave. N’empêche, traficoter les propos de ses adversaires, c’est se battre en dessous de la ceinture. Moi j’aime le combat à la loyale.

Deux exemples, sans doute imputables à l’étourderie. Vous parlez de Renaud Camus, « cet antisémite qui dressait, en son temps, la liste des juifs travaillant dans les médias ». Sauf que Renaud Camus n’a jamais commis une telle liste, il s’est étonné du judéo-centrisme de l’émission « Panorama » et l’a attribué au fait que la plupart des chroniqueurs étaient juifs. La blague qui y circulait alors était qu’Alain de Benoist était le seul à ne pas parler yiddish (eh oui, en ces temps bénis, on aimait la contradiction, même à France Culture). On peut trouver l’observation de Camus détestable, elle n’a rien à voir avec une liste de juifs dans les médias. Quant à Éric Zemmour, dont je trouve, comme vous, les propos sur Dreyfus délirants (et sans doute inspirés par un fanatisme de la raison d’État), vous le traitez sans ambages de « négationniste ». Bah voyons, si j’ose cette blague. Et pourquoi pas nazi, d’ailleurs vous n’êtes pas loin. Il pense que, si les juifs français ont été en grande partie sauvés, c’est parce que Pétain a choisi de sacrifier les juifs étrangers – comme réhabilitation morale on fait mieux. Cette thèse, parfaitement contestable, mais qui avait largement cours dans les années 1960, relève du débat historique, pas d’un procès en sorcellerie mené par des inquisiteurs qui se font une gloire de ne pas avoir lu le dossier.

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Le crime de Zemmour, à vous lire, est d’avoir pulvérisé définitivement « tout ce qui avait permis jusque-là de maintenir un peu de cohérence et de cohésion dans la communauté juive française ». Nous y voilà : ce social-traitre affaiblit le Parti (on ne se refait pas). À cause de lui, il y a désormais en France « deux judéités irréconciliables ». Deux ? Non, il y a autant de façons d’être juif que de juifs. Et c’est très bien comme ça. Aussi triste que cela vous semble, il n’y a pas de Parti des juifs. Certes, l’appartenance, l’origine, la religion, la tradition familiale pèsent dans ce que nous sommes, donc dans nos choix politiques. Mais libre à chacun de définir son dosage. Autrement dit, les juifs votent comme bon leur semble et ça ne vous regarde en rien. Seulement, vous êtes entantquiste : pour vous, chacun doit se comporter en tant que ­– heureusement que je ne viens pas d’une lignée de Uhlans. Je suis pour ma part attachée à la cacophonie juive, autant qu’à la liberté de penser seul.

Le plus sidérant, c’est qu’à aucun moment vous ne vous demandez pourquoi tant de juifs votent mal. Vous pensez qu’ils « veulent détourner la mitraille sur les musulmans ». Il ne vous est jamais passé par la tête que, peut-être, ils avaient de vraies raisons d’avoir peur ?  Ne voyez-vous pas les progrès, en particulier dans la jeunesse, d’un islam identitaire qui s’oppose aux mœurs traditionnelles de la France ? Le changement démographique et culturel en cours ne vous inquiète pas, tant mieux pour vous. Pour beaucoup de Français, juifs ou pas, c’est un crève-cœur. Dans le fond, ce qui vous indispose le plus, c’est que les juifs soient des Français comme les autres.


[1] Gérard Miller : « Jamais un aussi grand nombre de juifs français n’ont perdu à ce point leur boussole morale », Le Monde, 11 septembre 2023

Accusé Trump, présentez-vous!

Aux États-Unis, la campagne présidentielle compte un invité encombrant : la justice. Et c’est en fonction de ses convocations devant les juges que Donald Trump tiendra ses meetings. Pourtant, l’ancien président, qui a su faire de ses casseroles un argument électoral, est donné favori pour représenter les républicains.


Ce sera un match retour. En 2024, l’élection présidentielle américaine pourrait proposer la même affiche qu’en 2020 : Donald Trump vs Joe Biden. Alors qu’il existait des incertitudes pour le premier, en raison de son échec à l’élection précédente, et pour le second, à cause de son âge, les deux hommes sont actuellement donnés favoris pour représenter leur camp. Cependant, l’intervention de la justice pourrait mettre à mal ce scénario. La judiciarisation du débat public est, sans surprise, encouragée par nombre de médias qui préfèrent se focaliser sur la multiplication des inculpations de l’ancien président au détriment des enjeux politiques, économiques et culturels auxquels sont confrontés les États-Unis.

De la politique à la justice 

Les démocrates sont largement responsables de la judiciarisation de la vie politique américaine sous la présidence de Donald Trump. En effet, ils ont mené deux procédures d’impeachment contre lui en moins de deux ans, un record absolu dans l’histoire du pays. D’une part, ils ont cherché à le destituer le 18 décembre 2019 en l’accusant d’abus de pouvoir et d’entrave au travail du Congrès, avec des pressions exercées sur l’Ukraine pour enquêter sur Joe Biden. D’autre part, il lui a été reproché l’insurrection de ses partisans contre le Capitole après sa défaite de novembre 2020. Ces procédures politiques se sont soldées par des échecs grâce aux acquittements du Sénat.

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Mais au-delà de ces tentatives démocrates, Donald Trump fait l’objet de nombreuses poursuites judiciaires qui pourraient l’empêcher de revenir à la Maison-Blanche. Tout d’abord, son entreprise Trump Organization a été condamnée pour fraudes financière et fiscale à une amende de 1,6 milliard de dollars. Ensuite, l’ancien président est accusé d’avoir monnayé le silence d’une actrice de film X pour cacher leur relation. Donald Trump est aussi poursuivi pour l’assaut du Capitole le 6 janvier 2021, dans le cadre de la procédure sur la manipulation des résultats de l’élection présidentielle. À ce tableau déjà chargé, il faut ajouter que le milliardaire a conservé des archives de sa présidence alors que ces documents sont classés « secret défense ». Enfin, la justice de Géorgie reproche à Donald Trump sa tentative de renverser l’élection dans cet État. Si toutes les affaires n’ont pas la même portée, ces trois dernières ont de quoi inquiéter l’intéressé.

Ce ne sont pas des détails…

À elle seule, l’affaire des documents classifiés peut faire chuter Donald Trump. Depuis leur découverte par le FBI à son domicile en août 2022, il est accusé de compromettre la sécurité nationale – sujet sensible dans un pays attaché à la protection des documents stratégiques de l’État. Hillary Clinton avait en partie perdu l’élection présidentielle de 2016 après l’affaire de ses courriels – elle n’avait pas respecté la stricte séparation entre ses adresses électroniques personnelle et professionnelle, violant ainsi le Federal Records Act. 

Les accusations de pressions exercées sur plusieurs secrétaires d’État pour tenter d’inverser la victoire de Joe Biden en Géorgie en 2020 demeurent floues mais, s’il est établi que Donald Trump a bien téléphoné à plusieurs d’entre eux au sujet des résultats électoraux, il encourt une peine maximale de vingt ans d’emprisonnement.

Enfin, l’affaire de l’assaut du Capitole et de la manipulation des résultats de la dernière élection présidentielle est plus compliquée. En théorie, en cas de condamnation, cette affaire pourrait lui interdire un retour à la Maison-Blanche : le 14e amendement le priverait de l’exercice de toute fonction civile ou militaire. Cependant, le risque d’une condamnation est limité, car une vidéo montre Donald Trump appelant ses supporters, en pleine manifestation, à rentrer chez eux.

Quelles conséquences politiques ?

À court terme, Donald Trump bénéficie d’un regain de popularité lié à l’effet « victime de l’acharnement des juges ». Selon un récent sondage de RealClearPolitics, 70 % des électeurs républicains ont une opinion favorable de l’ancien président contre 54 % en mars dernier. De plus, en vue de la primaire des républicains qui désignera leur prochain candidat, Donald Trump possède plus de 40 points d’avance face à Ron DeSantis, le gouverneur de Floride. Cet écart était de moins de cinq points entre les deux concurrents au début de l’année. À cela, il faut ajouter que près de deux républicains sur trois considèrent que Joe Biden a été élu grâce à des fraudes et à des irrégularités. Donald Trump ne perd pas le soutien de son propre camp.

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Il devra en revanche surmonter les conséquences politiques de ses inculpations. Les élections de 2016 et de 2020 se sont jouées à 50 000 voix dans quelques États spécifiques. Dans la Rust Belt (Pennsylvanie, Ohio, Wisconsin et Michigan), en 2016, le projet « America First »a séduit les classes moyennes blanches paupérisées. Mais en 2020, Trump a été devancé dans cet électorat par Joe Biden, dont le positionnement lui est moins hostile que celui d’Hillary Clinton. Aussi, si les accusations contre Trump n’ont pas d’effets sur les électeurs républicains, elles peuvent provoquer un doute chez les électeurs modérés et indépendants qui pourraient faire basculer l’élection en novembre prochain. Quant aux États du Sud (Géorgie et Arizona), acquis traditionnellement à la droite, Donald Trump y a perdu une partie de l’électorat légaliste qui ne lui pardonne pas ses provocations et ses déboires judiciaires.

Pour gagner, Donald Trump va devoir se battre sur deux fronts, judiciaire et politique, alors que la campagne promet d’être aussi dure qu’en 2016 et 2020. Et tout en conservant les recettes de sa révolution victorieuse, il devra s’adapter aux nouvelles mutations de la société. Plus que jamais, les États-Unis sont coupés en deux : d’un côté les progressistes, qui vont des défenseurs du droit à l’avortement aux chantres de la cancel culture ; de l’autre les conservateurs, héritiers du mouvement Tea Party, bien décidés à tout faire pour que leur pays ne sombre pas dans les dérives du wokisme.

Antoine Dupont: trop d’engagement?

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D.R.

L’acteur Jean Dujardin et le sportif ont reproché à l’hebdomadaire Valeurs actuelles de les avoir mis en une.


Ces polémiques entre Jean Dujardin (Antoine Dupont approuvant ce dernier), et Valeurs actuelles (sa couverture sur la « France Rugby » avec les photographies des deux premiers) seraient ridicules si elles n’étaient pas révélatrices d’une idéologisation de tout… D’accord pour « la France Rugby », mais pas de récupération politique. Ce ne sont pas nos valeurs. Voilà, peu ou prou, la substance de ce que le duo oppose à l’hebdomadaire Valeurs actuelles. On pourrait penser que l’affaire est gravissime alors que ce journal se contente d’énoncer une évidence – il y a bien une France du rugby, qui sur tous les plans suscite plus l’adhésion que le monde du foot – et d’exprimer son admiration pour l’équipe de France et notamment son remarquable et exemplaire capitaine Antoine Dupont. Il y a des interventions plus critiquables ! Comment ne pas être surpris, d’abord, par l’irritation politique de Jean Dujardin qui, pourtant, a été vivement contesté pour la cérémonie d’ouverture de la Coupe du monde que le progressisme a qualifié de « ringarde » et de conservatrice ? Autrement dit, il impute à Valeurs Actuelles, de manière absurde, ce que lui-même s’est vu reprocher…

Antoine Dupont a tort de s’embarquer dans cette controverse

Pour Antoine Dupont, il faut que je sois clair. Il appartient, sur le plan sportif, à cette élite infiniment rare – pratiquement un duo ! – qui, quoi qu’elle puisse penser et dire, aura toujours les suffrages de la majorité des citoyens, tant elle domine et est admirée. On aura compris que l’autre membre du duo est Kylian Mbappé. Je les considère, pour ma part, comme intouchables sur le plan sportif. D’autant plus qu’Antoine Dupont, lui, n’est jamais tombé dans les délires de Mbappé, notamment au sujet de la mort de Nahel. Il me semble cependant qu’Antoine Dupont aurait pu et dû se dispenser d’une telle controverse qui brouille une image dont la grande force était d’être universelle, partagée par l’ensemble de la communauté nationale, en tout cas celle qui supporte le rugby. En effet sa réaction est susceptible de laisser croire que son sport n’aurait pas droit à un enthousiasme sans la moindre coloration politique. Ce qui serait navrant. On sait qu’Antoine Dupont a une sensibilité et des convictions de gauche. Comme citoyen, il avait déjà manifesté son opposition au projet de loi sur les retraites en signant une pétition avec d’autres sportifs. Pour ma part j’avais d’ailleurs regretté que ce formidable joueur et cette personnalité d’une discrétion remarquée se soient engagés publiquement de cette manière.

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Le doigt dans l’engrenage

Parce que, une fois le doigt et l’esprit mis dans un processus partisan, la fatalité est implacable qui va vous conduire régulièrement à donner votre avis sur des sujets importants mais pour lesquels le sportif admiré que l’on est n’a pas de légitimité particulière pour convaincre ceux qui ne pensent pas comme lui. Je dénonçais, au début de mon billet, l’idéologisation de tout. Je regrette qu’au sein d’un consensus quasi total qui résiste à quelques assauts aigres, Jean Dujardin et Antoine Dupont, pour cibler Valeurs Actuelles et se distinguer sans nécessité, aient cru bon de faire dissidence. L’hebdo a eu de la classe : « on vous aime sans savoir pour qui vous votez » ! Qu’Antoine Dupont garde son engagement pour les matchs ! La France aura besoin du demi de mêlée performant qu’il est et du capitaine exemplaire inspirant confiance à tous, partenaires et citoyens.

La princesse roumaine qui écrivait en français

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Aperçu de la couverture du livre de Aude Terrray publié chez Tallandier.

L’historienne Aude Terray retrace la vie pleine d’arabesques de la princesse Bibesco (1886-1973) au cours de ce turbulent XXème siècle.


Aujourd’hui, les figures du féminisme se conjuguent à l’impératif. Il n’y aurait qu’une seule forme de féminisme, victimaire et revanchard, où la misère sociale tiendrait toute sa place dans un processus d’émancipation. L’historienne Aude Terray nous montre une autre voie, forcément iconoclaste et inclassable, loin des bidonvilles et des terrils, dans les hautes sphères, à l’abri des fins de mois difficiles, quoique les revers de fortune et les exils furent le lot de nombreux « beautiful people » du siècle dernier. Les soubresauts politiques et les drames intimes n’épargnent pas les « bien nées ». La main de dieu ne tremble pas lorsqu’il s’agit de rééquilibrer les injustices immanentes. Il y a du courage intellectuel et une grande sincérité de consacrer une biographie aussi complète à la princesse Bibesco chez Tallandier. Dans le titre, elle lui accole deux qualificatifs « frondeuse et cosmopolite » qui résument un destin hors-norme au cœur des mondanités et des lettres françaises, à l’ombre des palais et des ambassades. Dès son avant-propos, Aude Terray avertit le lecteur : « Qui se souvient aujourd’hui que la princesse Bibesco fut un des auteurs les plus lus de sa génération ? ». En concurrence avec Colette et Anna de Noailles, cette chérie des salons et des librairies, fêtée et célébrée comme le fut, plus tard, dans les années 1950, le charmant petit monstre bondissant Sagan. Avec Marthe Bibesco, nous sommes du côté des Guermantes, dans le somptuaire et l’organdi, les propriétés de milliers d’hectares aussi étendues que des principautés, dans les fastes d’une domesticité sans limite, tout semble acquis et intangible, hypnotique et évanescent, presque irréel. Même Marcel Proust s’improvise « coach littéraire ». En se mariant à Georges, gentleman-driver et pionnier de l’aviation balbutiante, héros sur terre et dans les airs, elle noue son destin avec l’un des hommes les plus riches et les plus influents de Roumanie. Que reste-t-il de ces mondes enfouis ? La cavalcade des guerres mondiales a balayé cette race de nantis aventuriers, gaspillant leur temps avec l’énergie du désespoir, bataillant pour exister dans un milieu qui ne pardonne aucune faute d’étiquette, se tenant toujours droit et faisant fi des tourments personnels. Les plus esthètes d’entre nous se souviennent du tableau de Boldini représentant la princesse. Les autres ont vu sa photographie dans les rares magazines ou ouvrages qui citent parfois son nom. Une beauté altière et triste, un style à la garçonne, les paupières lasses et le regard sombre, une intensité qui se dissimule derrière un calme olympien, une intelligence aux aguets, presque inquiète.

Marthe Bibesco peinte par Giovanni Boldini (1911) D.R.

De cette princesse des Carpates, je me rappelais la couverture fripée et atrocement colorée des éditions de poche « J’ai lu » dans une maison de famille, puis son nom inscrit sur les Cahiers Rouges de Grasset. Son image était pour le moins floue dans mon esprit. Ses débuts dans la carrière littéraire m’étaient presque inconnus, je ne savais rien de son rôle dans une Roumanie soumise à une instabilité chronique qui tomba sous le rideau de fer après la capitulation allemande. Aude Terray, par un remarquable travail d’enquête, a suivi les traces de cette princesse en Roumanie, à Londres et dans le Paris flamboyant de la Belle Époque, et a permis d’y voir plus clair, notamment ses interventions en faveur de la communauté juive dans son pays. C’est prodigieux de précision, jamais ennuyeux, avec le ton approprié. Car, Aude Terray n’occulte rien, elle décrit fidèlement un parcours, ne tombant ni dans la caricature, ni dans l’hagiographie. On pourrait aisément faire un portrait à charge, un peu pathétique et facile, d’une fille mal aimée par sa mère qui deviendra elle-même une mère si peu affectueuse et pourtant libératrice. L’auteur réussit à se placer à bonne distance, elle aime son héroïne sans la faire passer pour une victime ou une « sans cœur ». Elle lui redonne par son écriture sans graisse, une profondeur oubliée, un éclat vibrant. De ses amours contrariées avec Georges et Henry de Jouvenel, elle écrit : « La jeune femme semble fuir l’amour autant qu’elle le recherche. Comme si elle craignait de se perdre, de décevoir, d’être déçue ». L’historienne n’est pas dupe de ces succès : « certes, elle est un des auteurs à succès des années 1920, une des rares de sa génération à signer des contrats, mais ses rentrées d’argent sont loin de suffire à son train de vie, celui d’une femme de grand luxe qui ne saurait se passer de ses architectes et décorateurs, de ses jardiniers et de ses milliers de bulbes de fleurs annuels, de ses multiples robes et chapeaux, de ses coiffeurs et masseurs, de ses voyages, voitures et chauffeurs, de ses réceptions et bataillons de domestiques ». Les dernières pages sur les amitiés indéfectibles, les soutiens qui résistent quand le vent de l’Histoire a tourné, sa passion pour le « Grand Charles » et Churchill sont poignantes. En refermant cette biographie de belle allure, on a envie de lire cette princesse et de rencontrer enfin son style.

La princesse Bibesco – Frondeuse et cosmopolite – de Aude Terray – Tallandier

La princesse Bibesco: Frondeuse et Cosmopolite

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Le Spleen du Berry

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Thomas Morales. D.R

Thomas Morales a la France sentimentale. Non sans humour, notre chroniqueur aime se remémorer le « bon vieux temps ». Avec Monsieur Nostalgie (Héliopoles, 2023), son nouveau livre, on explore son panthéon personnel.


Qu’une grande actrice oubliée passe l’arme à gauche, qu’un ancien président de la République ou notre Johnny national cassent leur pipe, et l’auteur de ces lignes sait pouvoir compter sur Thomas Morales. Le chroniqueur berrichon est le roi de la nécrologie. Quand Causeur cherche en urgence un texte sur une figure publique disparue, l’écrivain répond dans l’heure avec un papier susceptible de rendre jaloux les autres journaux : c’est souvent le mieux troussé de toute la presse. Chaque dimanche après-midi, Thomas Morales offre également une chronique aux lecteurs de notre site. Le quasi-quinquagénaire publie ces temps-ci son nouveau recueil de textes. Inlassablement, il continue de labourer le sillon de la nostalgie. Par goût et par conviction, précise-t-il. Cela lui ferait grand plaisir, confie-t-il, que nous l’appelions « Monsieur Nostalgie », une fois son livre fermé. Il y explore tour à tour la langue française, les brocantes, la télévision ou le cinéma, et évoque aussi la province ou Paris. C’est une lecture réconfortante, alors que se profile à l’horizon un automne déprimant pour beaucoup de monde. C’est un précis de nostalgie que l’écrivain veut inclassable et, il l’espère, divertissant. Mission accomplie ! Thomas Morales retravaille inlassablement ses textes, telle la plus précieuse des verroteries. L’exercice commence par une évocation d’Audiard et se referme sur… Philippe Lavil. Morales fustige les mauvais coucheurs de notre époque et estime qu’il n’y a pas de mauvais goût. Au fil des pages, nous croisons Simenon, Sempé, Vialatte, Serge Lama, Lucien Bodard, Roland Topor, Bernard Blier, Romy Schneider, Lino Ventura, Jacques Chirac ou Félix Potin. Et bien d’autres.

A lire aussi : Rugby, charcuterie et Puy du Fou… Vive la France !

Les emmerdes volent en escadrille, disait Chichi. Les évocations de Morales s’enchaînent aussi, sans aucun ennui, notamment parce que ce n’est pas de la littérature « engagée ». Cela fait un bien fou. Tenons-nous à l’écart de la rentrée littéraire, et à bonne distance de toutes ces nouveautés woke et anti-woke qui ne manquent pas de s’accumuler sur les étals des libraires. Le lauréat du premier prix Denis Tillinac et membre du jury du prix des Hussards préfère s’épanouir avec les vieilleries, et nous ouvre sa malle à souvenirs. « Je suis né trop tard, à une époque où déjà les auteurs racontaient des histoires comme on élabore un plan com’ pour un sous-secrétaire d’État insignifiant », confesse l’écrivain qui, comme beaucoup de Français, se sent un peu perdu dans la mondialisation. Pas une littérature engagée, disions-nous ? C’est à voir. Des bords de sa Loire natale, où il dit souffrir du syndrome de la sous-préfecture abandonnée, notre ami assure qu’il n’est pas réactionnaire, mais nous met tout de même en garde : « La nostalgie n’est pas encore un crime. Elle le deviendra, soyez-en sûr, au train où la modernité avance et gangrène nos existences. » On ne sait plus alors si Monsieur Nostalgie veut encore nous amuser, ou s’il n’est pas tout à coup nettement plus sérieux.

Thomas Morales, Monsieur Nostalgie, Héliopoles, 2023.

Monsieur Nostalgie

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Dénigrement d’État

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Olivier Klein, ici photographié en juillet 2023, a été recasé à la Dilcrah © Alexis Jumeau/SIPA

Il a pris officiellement ses fonctions le 1er septembre. Son titre : « Délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine envers les personnes lesbiennes, gays et trans ». Tout un programme!


Monsieur le délégué interministériel a été, préalablement et pour assez peu de temps, ministre délégué chargé de la Ville et du Logement dans un des gouvernements Borne. Ne donnant pas les signes de devoir laisser là une marque indélébile, on le débarqua en effet bientôt. Et comme il est de bonne pratique de recaser au mieux les recalés du sérail, on lui a donc déniché ce lot de consolation.

Pap Ndiaye, prix César des lycéens, Paris, 7 avril 2023 JP PARIENTE/SIPA

Vieille coutume de nos Républiques, nul ne l’ignore. C’est ainsi que Monsieur Pap Ndiaye, ci-devant ministre de l’Éducation nationale, a vu son extrême compétence récompensée d’une sinécure dorée, un très utile job d’Ambassadeur auprès du Parlement européen, plus particulièrement orienté « défense et illustration » du catéchisme droit de l’hommisme, cela va de soi. Félicitations, donc, à son excellence tout juste intronisée. Congratulations aussi à Monsieur le délégué interministériel, évidemment. Saluons à travers lui la trouvaille remarquable qu’est la création d’un tel poste, si élevé et si enviable de quasi-ministre, assorti d’une telle mission. Précisons-la de nouveau, on ne s’en lasse pas : lutter contre le racisme, l’antisémitisme et la haine envers les personnes lesbiennes, gays et trans. Il était urgent, n’est-ce pas, de s’attaquer au désastre que génère tant et tant de haine portée par tant et tant de hordes nazifiées lâchées à travers le pays, d’endiguer les fleuves de sang que des phalanges racistes hystérisées jusqu’aux os, armées jusqu’aux dents, font couler chaque jour et chaque nuit partout, des plus grandes villes aux bourgades les plus reculées. Réponse d’aussi grande nécessité et urgence, il était tout aussi impérieux, apparemment, de s’employer à éteindre les flammes lucifériennes qui sortent des naseaux et des yeux de tout bon Français moyen à la vue de la moindre personne « lesbienne, gay ou trans ». Ainsi, nous vivrions une espèce de Saint-Barthélemy permanente, d’une férocité proprement inouïe. (Apparemment, notre homme n’est pas en charge de veiller à ce que de paisibles octogénaires ne se fassent plus tabasser et massacrer par des barbares de rencontre dans la pleine vigueur de leur âge mais qui n’ont pas eu encore le loisir de saisir que ces comportements ne sont pas en phase avec les us et coutumes d’ici. Ces sauvageons-cogneurs seraient donc excusables. C’est du moins ce qu’on entend plaider -et qu’on voit juger – dans certains prétoires. Comme on feint de ne pas voir ces horreurs devenues ordinaires, on se garde bien de toute initiative d’État qui ne ferait que les rendre (trop) visibles.)

A lire aussi: Profil des émeutiers: le rapport qui confirme ce que tout le monde a vu

Une question se pose : quelle image un pays a-t-il de lui-même quand il s’aventure à institutionnaliser ses supposées perversions, haines et bassesses, à les promouvoir plus ou moins au rang de caractéristiques, de spécificités nationales ? Quel résultat attend-il lorsqu’il va jusqu’à distiller parmi ses populations un tel venin de culpabilisation ? Quelle obscure jubilation puise-t-il à tresser lui-même, si complaisamment, les verges pour se faire fouetter ? Quelle image donne-t-il de lui de par le monde ? Enfin, de quelle fascination morbide pour le repentir masochiste cette nouvelle trouvaille est-elle le nom ?

En vérité, nous sommes bel et bien devant une forme de dénigrement d’État. L’État ou plus précisément la douteuse élite dont il se nourrit et qu’il nourrit, cette engeance qui ne cesse de geindre et de pleurer sur l’échec permanent de l’assimilation, de l’intégration. Mais qui donc peut avoir envie d’adhérer à cette société-là, de se fondre dans une communauté humaine dont la tête pensante n’hésite pas à la présenter, à la revendiquer comme gangrenée en profondeur de maux et de tares de ce calibre ? Certes, il est nécessaire et juste de lutter contre les haines, toutes les haines, ce n’est pas douteux. Ces haines qui ne sont en fait qu’un avilissement de l’esprit, tant chez l’individu que chez les peuples. Mais il existe probablement d’autres voies, d’autres stratégies. Quoi qu’il en soit, l’État devrait aussi – et sans doute avant tout – affirmer, encourager, honorer encore et encore les vertus, les talents du pays et de ses citoyens. Dès lors émerge une autre question: à quand un quasi-ministre en charge de faire aimer la France ?

Une épopée francaise: Quand la France était la France

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Femme, Vie, Liberté!

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Il y a un an, trois jours après avoir été arrêtée et battue par la police des mœurs islamique, l’Iranienne Mahsa Amini est morte.


Mahsa Amini est morte il y a un an, jour pour jour, assassinée par la théocratie totalitaire des mollahs. Parce que la police des mœurs avait estimé qu’elle ne portait pas correctement son hijab. Depuis, des hommes et des femmes se dressent en Iran contre la dictature religieuse islamique. Leur geste : arracher ce voile qui symbolise l’oppression. Leur cri : femme, vie, liberté !

Des policiers répriment des manifestants à Téhéran, 19 septembre 2022 © AFP

Le régime va jusqu’à empoisonner les écolières

Plusieurs l’ont payé de leur vie, certains lorsque la police du régime a ouvert le feu sur des manifestants, d’autres sommairement exécutés ou victimes « d’accidents ». Il y aurait eu, depuis un an, des dizaines de milliers d’arrestations et des centaines de morts. On parle de milliers de cas d’empoisonnement dans des établissements scolaires pour empêcher les élèves d’organiser des manifestations. Arrêtées, des jeunes filles ont été emprisonnées, torturées, abusées au nom d’Allah. On dit que conformément à une fatwa de l’ayatollah Khomeini, plusieurs condamnées à mort ont été violées avant d’être tuées parce qu’elles étaient vierges et qu’il fallait les priver de leur « pureté » pour les empêcher d’aller au paradis. On aimerait croire que c’est faux, que même les maîtres de Téhéran ne se prosterneraient pas devant une divinité assez malveillante et perverse pour condamner une innocente à l’enfer parce qu’elle a été violée. Mais hélas ! L’accusation semble fondée, et les témoignages de prisonnières victimes d’abus sexuels répétés ne cessent de s’accumuler. Le peuple qui vénérait jadis Ahura Mazda est sous la coupe des adorateurs d’Ahriman.

A lire aussi, Elisabeth Lévy : Gérard Miller, les Juifs et ma boussole morale

L’Occident proteste du bout des lèvres, trop occupé sans doute à endoctriner ses propres peuples en leur disant que « la liberté est dans le hijab » ou à s’extasier devant la beauté d’une « féministe voilée » pour soutenir efficacement une révolte qui, pourtant, mériterait tout l’appui que nous pourrions lui apporter. Et les héritiers spirituels de ceux qui ont jadis applaudi l’instauration de la république islamique continuent à pontifier leurs leçons de morale.

Le vrai courage

Le monde musulman se taît, trop occupé sans doute à hurler contre des caricatures pour s’inquiéter des abominations commises au nom de son dieu – il faut croire qu’il accorde une grande valeur à la susceptibilité d’Allah, mais aucune valeur à la dignité humaine. À moins que l’Oumma considère qu’Allah ne désapprouve pas vraiment ce que le régime de Téhéran fait en son nom ? L’Arabie Saoudite courtisée par la France et l’Iran des mollahs améliorent même leurs relations, au nom de la « solidarité islamique » et de « l’unité du monde musulman »…. Et on entend beaucoup plus les communautés et associations musulmanes présentes en Europe protester contre l’interdiction de l’abaya que contre la torture des femmes qui refusent le hijab.

Demeure le courage incroyable de ces Iraniennes et de ces Iraniens – car la révolte, n’en déplaise à certaines visions simplistes, rassemble les deux sexes, tout comme le fanatisme du régime. Les risques qu’ils prennent sont terrifiants, et pourtant ils les prennent. Leur soif de liberté est éclatante. Il y a des appels à la résistance lancés depuis les prisons. Des cris qui résonnent, se répondent et s’amplifient de fenêtre en fenêtre jusqu’à atteindre d’irrépressibles clameurs. Des gestes de défi d’une profonde dignité. La révolte n’a pas encore gagné, il lui reste bien des combats à mener, mais les mollahs ont déjà perdu : malgré des décennies de propagande et de répression, ils ne sont pas parvenus à détruire l’âme du peuple iranien.

J’irai revoir ma Normandie esclavagiste

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Le musée Eugène Boudin à Honfleur. © D.R

Aucune raison que la Normandie échappe à la contrition mémorielle ! Étalée sur trois sites, à Rouen, au Havre et à Honfleur, l’exposition « Esclavage, mémoires normandes » rappelle avec moult détails le (bref) passé esclavagiste de la région. De quoi oublier la guerre de Cent Ans et les marines de Boudin.


Ceux pour qui l’histoire de la Normandie entremêle encore bien naïvement des images de vigoureux Vikings, de ducs intrépides et de batailles décisives contre l’Allemagne nazie pourront réviser leur copie jusqu’au 10 novembre grâce à l’exposition sobrement intitulée « Esclavage, mémoires normandes ». Une exposition reconnue d’intérêt national par le ministère de la Culture et qui bénéficie, à ce titre, d’un soutien financier exceptionnel de l’État ainsi que du soutien intellectuel et moral –moins exceptionnel – de tout ce que notre pays compte de professionnels de la repentance collective.


Implanté sur trois sites – Rouen, Le Havre et Honfleur – ce triptyque culturel programmatique du bon vivre-ensemble à la française invite à regarder la Normandie et les Normands (sic) à travers leur implication dans la traite atlantique et l’esclavage entre 1750 et 1848. La tapisserie de Bayeux et son épopée de quelque 70 mètres de lin brodé de fils de laine, merveilleusement modernisée par le peintre David Hockney en une fresque-hommage à sa région de cœur (A Year in Normandy, 2021), est appelée à faire pâle figure à côté de la tragédie humaine qui s’est jouée au XVIIIe siècle dans les balles de coton brut débarquées des colonies de Saint-Domingue, de la Guadeloupe et de la Martinique.

La traite normande

Nous sont présentés les ports négriers de Rouen, du Havre et de Honfleur, le rhizome capitaliste de la traite rouennaise, la présence normande en Afrique pour le commerce des esclaves, le nombre de bateaux, le nombre de voyages de ces navires (136 depuis Honfleur au plus fort du pic négrier, soit un total de 37 323 esclaves embarqués sur les côtes d’Afrique et destinés à être vendus dans les Caraïbes), les conditions de vie des esclaves à bord, l’air suffoquant, les maladies, les filets de protection dont on ceignait les entreponts pour éviter les suicides, etc. L’heure n’est plus aux épopées ni aux images d’Épinal, mais aux actes de contrition grandiloquents et au chapitrage mémoriel en bonne et due forme : les descendants de Guillaume le Conquérant et de Richard Cœur de Lion ont été de tristes négriers prêts à tout pour jouir des retombées économiques du « roi coton » autour d’une tasse de café. Qu’on se le dise.

Rien de mieux pour nous le dire, d’ailleurs, que les textes préliminaires au catalogue de l’exposition signés par ces nouveaux Bernardin de Saint-Pierre que sont les préfets, maires et responsables culturels de la région Normandie, qui, de « tache indélébile sur notre histoire de France » en « éclairage inédit qu’offre l’exposition » sur cette période « sombre » de nos aventures collectives, se prêtent avec un zèle inégalé à l’autocritique (« notre ville contribua activement à ce crime contre l’humanité », Édouard Philippe) tout en sermonnant le visiteur à coups d’expressions labellisées mens sana : société de consommation, racisme, ségrégation, discrimination, chemin de résilience collective, être sincère avec son passé, avenir commun, générations futures…

Panorama de la ville de Honfleur, de l’église Saint Léonard à l’extrémité du Cordon Royal, xviiie siècle. © Illustria

Cette véhémence à condamner l’esclavage (en Occident) dont personne (toujours en Occident) ne minimise aujourd’hui l’horreur ni ne condamne l’abjection met mal à l’aise. Elle rappelle l’entêtement des enfants à revendiquer haut et fort la bonté des bons et la méchanceté des méchants, dans un monde qu’ils souhaitent réparti à parts égales des deux côtés de la ligne médiane de la morale. Autant de pensée et de philosophie, autant d’épreuves collectives douloureusement consenties par le passé pour en arriver à ces naïvetés de confessionnal et au sabir de quelque obscur maître de conférences nommé commissaire scientifique de l’exposition :« Au rôle négatif sur le plan mémoriel dû à l’absence de support matériel dans le plus grand port de traite normand, il s’est ajouté pour cette traite celui de la mise en place tardive de lieux de production des savoirs destinés à enrichir les connaissances et la mémoire autour de la traite et de l’esclavage » (Éric Saunier). Que nous est-il arrivé ? Les grandes tragédies du XXe siècle suffisent-elles encore à expliquer ce besoin de muséifier à tout-va le combat contre le Mal dans une langue de surcroît enlaidie, charabiesque et comme vidée de son sens ?

Rien de plus absurde donc que de réunir, dans un même musée, celui qui cherchait à rendre les simples beautés de nature et ceux qui cherchent à exposer de façon simpliste et obscène les grandes laideurs de l’histoire

Que nous est-il arrivé, en effet, pour que le lieu choisi à Honfleur pour l’un des trois volets de cette exposition sur l’esclavage soit le Musée Eugène-Boudin, rue de l’Homme-de-Bois, un musée de peinture créé en 1868, enrichi à l’origine par des artistes ou amateurs honfleurais de naissance ou de cœur et qui porte le nom de celui qui l’a doté, de son vivant, du legs le plus prestigieux ? Ce musée est un hymne à la Côte de Grâce et à la campagne normande. Les vues d’Honfleur, de son port, de ses plages, de la place Sainte-Catherine, de son marché aux poissons côtoient les pommiers et les champs de blé environnants. Eugène Boudin (1824-1898), fils de marin et père des impressionnistes, célèbre pour ses « prodigieuses magies de l’air et de l’eau » et ses « beautés météorologiques » (Charles Baudelaire), a couru le motif et le cachet, obsédé par le caractère fugitif de la lumière et l’accent vrai de la mer qu’il dépouille de ses drames romantiques.

A lire aussi : Petit manifeste pour le droit à la continuité historique

Eugène Boudin est le peintre normand des nuages, du gris flou d’un ciel maussade et de tous les gris des ports, des fichus blancs éblouissants des pêcheuses de Berck, des taches de couleur que font les bourgeois parisiens à bavarder sur la plage de Trouville, du frémissement des voiles des bateaux de pêcheur gorgées de cette lumière éclatante et passagère qui colore la brise marine. Volontiers moqueur de cette bourgeoisie normande enrichie par le commerce colonial « qui [a] balle de coton et sac de guano enrichi d’un cabrouet sur champ d’azur » (Carnets), il n’a aucune tendresse de classe pour les plus humbles qui n’ont besoin, selon lui, que de ronflant et de gros sel. C’est donc dans le musée de ce peintre qui aura passé sa vie à courir après les bateaux et à suivre les nuages le pinceau à la main, à butiner par-ci, par-là quelques bouts de ciel et de marines, que l’on expose aujourd’hui la maquette d’un brick utilisé pour la traite atlantique et que résonnent des enregistrements de voix d’enfants lisant des textes relatifs à la traite négrière française. Chroniqueur des différents états du ciel, comme le nomme joliment Laurent Manœuvre dans son Petit dictionnaire autobiographique de Boudin (Belin, 2014), ce grand peintre n’a été historien que des formations d’alluvion, comme le notait déjà en 1883 le critique d’art Gustave Geffroy. Rien de plus absurde donc que de réunir, dans un même musée, celui qui cherchait à rendre les simples beautés de nature et ceux qui cherchent à exposer de façon simpliste et obscène les grandes laideurs de l’histoire.

C’est pourtant la mode aujourd’hui : phagocyter des structures ou des établissements qui ont pignon sur Patrimoine, dépouiller un lieu de sa fonction et de son sens originels, dé-cis-identifier les espaces (eux aussi ont droit à la sacro-sainte fluidité). Des églises sont réhabilitées en ateliers pour artisans d’art. Des escape game sont organisés par la région Normandie au sein de l’Abbaye aux Dames. À la veille du 80e anniversaire du Débarquement, le Mémorial de Caen accueille des expositions telles que « Années pop, années choc ». L’une des plages de ce débarquement (Ouistreham) accueille un jour l’hommage présidentiel à la « simplicité bienveillante »(sic) de Léon Gautier, dernier héros français des commandos Kieffer, et le jour suivant une séance de réveil musculaire ouverte à tous les âges (dégoulinante, c’est à souhaiter, de cette même « simplicité bienveillante »). Quoi de plus normal, dès lors, que de faire temporairement d’un musée de peintures de paysage un lieu de mémoire de l’esclavage ? Après tout, notre époque est aussi l’héritière d’une grande tradition baroque, travaillée par le jeu des apparences et des vérités, de l’enveloppe et du cœur du réel. Ne revenons en tous les cas au Musée Eugène-Boudin qu’après le 10 novembre, une fois terminé le commerce triangulaire de la repentance subventionnée entre Rouen, Le Havre et Honfleur. Le baroque post-moderne a des limites.


À voir (ou pas)

« Esclavage, mémoires normandes », Musée Eugène-Boudin, Honfleur, jusqu’au 10 novembre. Esclavage-mémoires-normandes.fr

Désir, meurtre et damnation

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Don Giovanni 2023 / 2024 © Bernd Uhlig / Opéra national de Paris

Opéra des opéras, l’ultime chef-d’œuvre lyrique de Mozart, créé à Prague en 1787 puis à Vienne l’année suivante sur un livret du fameux Lorenzo Da Ponte (également librettiste des Noces de Figaro et de Cosi fan tutte), ne quitte pas bien longtemps le plateau, de nos jours : l’immortel dramma giocoso figurait déjà au programme de l’Opéra Bastille en 2022, dans une régie signée du Belge Ivo van Hove, reprise d’une production millésimée 2019. Cette fois, Don Giovanni nous revient dans la mémorable mise en scène de Claus Guth, créée dans le cadre du festival de Salzbourg en… 2007. Entre temps, la scène parisienne, on s’en souvient, avait encore accueilli un autre Don Giovanni sous les auspices du cinéaste Michael Haneke, mise en scène décapante datée de cette même année 2007, reprise à la Bastille par deux fois (en 2012 puis en 2015), ranimant toujours la même controverse suscitée par la franche radicalité de sa transposition d’ « Il dissoluto punito » («  le dissolu puni » –  titre original) :  notre Don Juan, PDG d’une méga entreprise qui a son siège dans un décor de tours de bureaux high tech, y terminait défenestré par les membres de l’équipe de nettoyage dont Zerlina et Masetto étaient les membres en révolte. L’enfer du capitalisme vous fait tomber de trente étages : qui en réchapperait ?

Qu’on l’apprécie ou pas, le parti pris de Haneke rend un Don Giovanni éminemment daté. Par contraste, l’esthétique de Claus Guth, au bout de quinze ans, n’a pas pris une ride. C’est même peu dire : cette futaie germanique de hauts sapins, à la facture hyperréaliste, tournant sur un plateau mobile sous une clarté lunaire, visuellement magnifique avec ses ombres noires qui se déplacent, ses troncs d’arbres décimés sur le tuf moussu d’une forêt, compose un décor habité d’une poésie intemporelle, tout grevé qu’il soit d’éléments contemporains (guérite ou abribus en tôle, automobile vintage phares allumés, canettes de bière, lampes de poche…). Leporello (le baryton-basse italien Alex Esposito), en débardeur, bras tatoué, y a les traits d’un populo roublard, complice de son maître mal sapé, blessé, au bout du rouleau…  Dans l’âge actuel des incendies dévastateurs, cette atmosphère se charge d’une teinte prémonitoire. Même si, au célèbre dénouement de l’opéra, ce n’est pas ici le feu qui embrase le plateau tandis que le Commandeur, fossoyeur muni d’une pelle, exige : « Pentiti, scellerato ! (repens-toi, scélérat) », mais un très léger voile de petits flocons blancs –  presque une buée, au bout de la nuit noire qui emplit les deux actes de l’opéra.

Gaëlle Arquez, poignante et sublime Elvira © Julien Benhamou

Au soir de la première, sous la baguette du Turinois Antonello Manacorda (lequel dirigeait déjà La Flûte enchantée l’an passé à la Bastille), la distribution a magnifié comme jamais ce chef-d’œuvre d’entre les chefs-d’œuvre. Miraculeux Peter Mattei, baryton suédois au timbre toujours admirablement clair (c’est déjà lui qui incarnait le rôle-titre dans la production de Haneke en 2007, et dans ses reprises successives) ! Excellente Adela Saharia, soprano roumaine qui campait déjà Donna Anna l’an passé. Mais surtout, aux côtés du ténor américain Ben Bliss qui fait son entrée à l’Opéra de Paris sous les traits de Don Ottavio (en alternance avec Cyrille Dubois), la jeune mezzo-soprano Gaëlle Arquez, poignante et sublime Elvira. Moins convaincante, la soprano chinoise Ying Fang alternera dans le rôle de Zerlina avec la mezzo-soprano française Marine Chagnon.

Descente aux enfers empreinte de morbidité romantique avant la lettre, drame émaillé de viols larvés, s’ouvrant sur le meurtre d’un père pour s’achever par la damnation d’un séducteur agonisant, Don Giovanni a la fraîcheur du désir, le goût la chair délectable, d’odeur de la flétrissure et de la mort. Cette ambiguïté mozartienne nous est merveilleusement restituée. Par sa beauté, le spectacle a la dimension d’un classique. Paris a de la chance.    


Don Giovanni. Opéra de Wolfgang Amadeus Mozart. Direction Antonello Manacorda/ Giancarlo Rizzi. Mise en scène Claus Guth. Orchestre et chœurs de l’opéra de Paris. Avec Peter Mattei/ Kyle Ketelsen (Don Giovanni), Adela Zaharia/ Julian Kleiter (Donna Anna), Ben Bliss/ Cyril Dubois (Don Oattavio), John Relyea (Il Commendatore), Gaëlle Arquez/ Tara Errgaught (Donna Elvira), Alex Esposito/ Bogdan Talos (Leporello), Guilhelm Worms (Masetto), Ying Fang/ Marine Chagnon (Zerlina).

Opéra Bastille, les 16, 19, 21, 26, 29 septembre et 3, 4, 6, 7, 9, 12 octobre 2023 à 19h30. Le 1er octobre à 14h30. Durée du spectacle : 3h20 environ.  

La romancière mauricienne Ananda Devi décrit la fin du monde sur sa petite île…

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La romancière Ananda Devi © JF PAGA

Dans son dernier roman, Ananda Devi plonge dans le chaos des hommes…


Les romans d’Ananda Devi retiennent souvent l’attention pour leurs histoires cruelles, qui mettent aux prises des êtres humains jamais réconciliés avec leur condition. Ses contes sont à l’image de son île natale, une terre sauvage peuplée de dieux difficiles à apprivoiser. Pour ainsi dire, un univers « chamane », qui fait éclater la violence des hommes, possédés par des forces hostiles dont ils ne parviennent pas à se libérer. Ananda Devi est aussi ethnologue, et de là vient probablement son goût pour l’exploration des phases de paroxysme collectives au cours desquelles un sacrifice a lieu.

La révolte d’une femme

Dans Le Jour des caméléons, tout commence, comme souvent chez la romancière, par la révolte d’une femme contre sa condition d’épouse, vouée à la servitude et à l’ennui. Mariée à un juge, Nandini se sent particulièrement « négligeable ». Ananda Devi ne lésine pas sur les détails surabondants pour décrire ce qu’elle ressent. Nandini, sous sa plume, « a l’impression d’une vie gaspillée, plus que perdue, égarée entre deux chemins morts. Mais n’est-ce pas ainsi pour toutes les femmes, passé la cinquantaine, mariées et sans avenir ? » Nandini décide de quitter le domicile conjugal et de partir à l’aventure. Elle croit ainsi se libérer définitivement de son implacable destin, mais c’est bien sûr un faux calcul. Car elle va se retrouver confrontée à la réalité brute de la vie, et, qui plus est, dans un coin maudit du monde objet des pires dévoiements, selon la romancière.

La rédemption, le rachat

Il y a dans ce roman comme deux pôles narratifs, qui se rejoignent pour se nouer. D’abord celui incarné par Nandini, comme nous venons de le voir, Nandini qui, au cours de sa fuite, entre en contact avec un milieu qui aurait dû lui rester à jamais étranger : celui d’un chef de bande nommé Zigzig, enfant martyr et meurtrier de son père. Zigzig a, nous dit la romancière, avec ce style volontiers emphatique qui la caractérise, « appris à faire de sa souffrance une chose broyée dans sa gueule, rat ou couleuvre, qu’il écrase sans pitié, avec un bruit d’os et de chair, avant qu’elle puisse le bouffer ». Zigzig est « dépourvu de sentiments humains », ajoute-t-elle. Et pourtant, une rédemption a lieu, que nous décrit Ananda Devi de manière abrupte mais fascinante : « une sorte de fondation d’amour, terriblement humaine, et qui résiste à tout ». En d’autres termes encore, « un revirement de la personnalité, une psychose carabinée » qui atteint Zigzig de plein fouet. Son apothéose coïncide avec l’invasion des caméléons sur l’île, un mauvais présage. Zigzig, « messie lépreux », bouc émissaire rattrapé et immolé, vient ponctuer la crise générale, mais sans la résoudre définitivement néanmoins, car les temps ne seront plus jamais propices à la paix. La guerre et la dévastation continuent, à l’image de la nature saccagée et polluée par les habitants. De celle-ci, observe Ananda Devi, « ne restera plus qu’un petit rocher, un caillou craché par la gueule d’un volcan sur une grande, grande eau moirée, une île telle qu’elle fut à sa naissance ».

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Le nihilisme contemporain

Le Jour des caméléons est peut-être un roman philosophique, qui interrogerait la solitude fatale de l’homme privé de Dieu. Ananda Devi tente d’aller jusqu’au bout de cette description du nihilisme contemporain. Son roman est bâti sur ce constat classique, rappelant La Peste de Camus, d’un non-sens généralisé qui devient terrifiant. Dans ce chaos instauré par la folie des hommes, rien ne permet à l’être humain de se racheter, comme le comprend Zigzig, sinon la compassion qu’il éprouve pour une petite fille innocente, Sara. L’amour envers le plus faible est la seule issue au malheur universel qui touche alors les hommes.


En lisant ce roman, j’ai pensé à l’essai de Giorgio Agamben, La Communauté qui vient, sorti en 1990. Cet éternel débat sur notre civilisation en crise, Agamben essayait d’en faire l’inventaire métaphysique, relevant patiemment divers traits significatifs qui pourraient expliquer en quoi l’homme est dorénavant renvoyé à son anonymat essentiel. Le prière d’insérer de cet ouvrage indiquait cependant que « l’être qui vient » serait « objet propre de l’amour ». Et certes, si cela se vérifiait, on assisterait sans conteste, malgré le désastre programmé, à un réflexe de survie ultime et très inattendu, auquel Ananda Devi ne croit pas vraiment.

Ananda Devi, Le Jour des caméléons. Éd. Grasset.

Giogio Agamben, La Communauté qui vient. Théorie de la singularité quelconque. Traduit de l’italien par Marilène Raiola. Éd. Du Seuil, « La Librairie du XXIe siècle », 1990.

Le jour des caméléons

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Gérard Miller, les Juifs et ma boussole morale

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Gérard Miller et Elisabeth Lévy © IBO / BUFKENS CEDRIC /SIPA

Aussi triste que cela puisse sembler au psychanalyste de LFI, non, il n’y a pas de Parti des juifs.


Cher Gérard Miller,

J’apprends, grâce à votre tribune publiée dans Le Monde[1], que j’ai perdu ma boussole morale. Je compte sur vous pour me la rapporter.

Je fais partie de ces Français juifs qui, non seulement ont cessé depuis des lustres de voter à gauche, ce qui est déjà criminel, mais ne se signent pas quand ils entendent les noms Le Pen et Zemmour, tout en ayant avec eux de nombreux désaccords, parfois frontaux. Voyez-vous, c’est seulement dans votre camp que le sectarisme est une vertu, et le refus du désaccord, un acte de courage. C’est aussi dans votre camp qu’on ose diviser le monde entre racisés et racistes sur la seule base de la couleur de peau tout en prodiguant des leçons d’antiracisme. Vous êtes des petits marrants.

Les infréquentables : ¼ de l’électorat français

Il y a vingt ans, Daniel Lindenberg s’affolait dans Le Rappel à l’ordre – et, déjà, dans Le Monde Jews turn right ! Vous accommodez cette vieille lune à la mode du jour. Jews turn extrême-droite ! En 2002, ils étaient réacs, aujourd’hui, ils sont fachos et flirtent avec le pire. De LR à Zemmour en passant par Le Pen, de nombreux juifs votent en effet pour l’une des nuances de la droite. Vous êtes tellement obsédé par les origines (car vous n’ignorez pas qu’avant d’être une foi, la judéité est une origine) que vous ne voyez pas que les juifs ont suivi peu ou prou le même mouvement que tous leurs compatriotes. Vos prêches ont si bien porté que les partis que vous avez décrétés infréquentables représentent aujourd’hui un quart des Français.

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J’apprends donc sous votre plume que ce que je dois penser et voter est codifié par une loi morale dont vous êtes l’interprète autorisé. Vous dressez même la liste des saints que je suis priée d’honorer. « J’appartiens à une génération où être juif et Français, c’était tout naturellement aimer Maximilien Robespierre et la Révolution de 1789, Louise Michel et la Commune de Paris, Emile Zola, Léon Blum, Missak Manouchian ou Jean-Paul Sartre. » La voie est libre mais elle est tracée, Camarades ! Il est significatif que personne, à la rédaction du Monde, ne vous ait conseillé d’oublier Robespierre, qui vous fait perdre en route quelques-uns de vos amis. Permettez-moi cependant de noter quelques oublis dans votre panthéon. Dans votre génération, être juif et français, c’était hésiter entre Staline, Trotsky et Mao. Vous, c’était Mao. On a le droit de se tromper, même à ce point. Cela ne vous qualifie pas particulièrement pour prodiguer des conseils en pureté morale ou en vérité historique.

Procès en sorcellerie

Il parait qu’en fréquentant des personnes que vous avez estampillées d’extrême droite, et parfois en votant pour elles, ces mauvais juifs « mettent en danger l’ensemble de la nation comme leur propre communauté ». Pour ce qui est de leur communauté, comme vous dites, demandez donc à ceux qui ont quitté la France si c’était par peur des « néo-nazis qui grenouillent autour de Reconquête » ou des « fascistes du GUD » qui, selon vous, sont « au cœur de l’organisation des campagnes du Rassemblement national ». Il reste certainement en France des antisémites à l’ancienne, et dans quelques salons bourgeois, des zozos qui pensent encore que les juifs ne sont pas tout à fait Français (comme l’obscur conférencier de Civitas) mais convenez qu’ils n’ont pas vraiment pignon sur rue et qu’en plus, ils ne cassent pas la figure aux gamins qui portent une kippa. Il est vrai que vous admettez l’existence d’un antisémitisme « islamiste » qui « a contraint des familles juives à déménager de certaines banlieues », ce qui laisse penser qu’il n’est pas si minoritaire que ça. Je ne vous ai pas entendu admonester vos amis quand ils lui font des risettes – pensons aux blagues du Lider maximo insoumis sur les petits fours du CRIF ou de la nouvelle idole de vos camarades de lutte, Médine. Soucieux de montrer qu’il y a des négationnistes juifs, vous évoquez des juifs orthodoxes israéliens qui s’en sont pris à d’autres juifs, en leur criant : « Retournez en Allemagne ou en Pologne, et reprenez le train ! » Chez nous, ce ne sont pas des néo-nazis qui font ce genre de blagues, mais un respectable militant de la CGT qui s’est demandé, sans même chercher à se cacher, si son train, où se trouvait Zemmour, se retrouverait à Auschwitz. Sans doute avez-vous fait part de votre tristesse et de votre colère à Sophie Binet.

Puisque vous avez la bonté de vous soucier de ma boussole morale, je me désole que la vôtre fasse si peu de cas de la vérité. Vous me direz que, quand on incarne le Bien, le Vrai, ce n’est pas si grave. N’empêche, traficoter les propos de ses adversaires, c’est se battre en dessous de la ceinture. Moi j’aime le combat à la loyale.

Deux exemples, sans doute imputables à l’étourderie. Vous parlez de Renaud Camus, « cet antisémite qui dressait, en son temps, la liste des juifs travaillant dans les médias ». Sauf que Renaud Camus n’a jamais commis une telle liste, il s’est étonné du judéo-centrisme de l’émission « Panorama » et l’a attribué au fait que la plupart des chroniqueurs étaient juifs. La blague qui y circulait alors était qu’Alain de Benoist était le seul à ne pas parler yiddish (eh oui, en ces temps bénis, on aimait la contradiction, même à France Culture). On peut trouver l’observation de Camus détestable, elle n’a rien à voir avec une liste de juifs dans les médias. Quant à Éric Zemmour, dont je trouve, comme vous, les propos sur Dreyfus délirants (et sans doute inspirés par un fanatisme de la raison d’État), vous le traitez sans ambages de « négationniste ». Bah voyons, si j’ose cette blague. Et pourquoi pas nazi, d’ailleurs vous n’êtes pas loin. Il pense que, si les juifs français ont été en grande partie sauvés, c’est parce que Pétain a choisi de sacrifier les juifs étrangers – comme réhabilitation morale on fait mieux. Cette thèse, parfaitement contestable, mais qui avait largement cours dans les années 1960, relève du débat historique, pas d’un procès en sorcellerie mené par des inquisiteurs qui se font une gloire de ne pas avoir lu le dossier.

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Le crime de Zemmour, à vous lire, est d’avoir pulvérisé définitivement « tout ce qui avait permis jusque-là de maintenir un peu de cohérence et de cohésion dans la communauté juive française ». Nous y voilà : ce social-traitre affaiblit le Parti (on ne se refait pas). À cause de lui, il y a désormais en France « deux judéités irréconciliables ». Deux ? Non, il y a autant de façons d’être juif que de juifs. Et c’est très bien comme ça. Aussi triste que cela vous semble, il n’y a pas de Parti des juifs. Certes, l’appartenance, l’origine, la religion, la tradition familiale pèsent dans ce que nous sommes, donc dans nos choix politiques. Mais libre à chacun de définir son dosage. Autrement dit, les juifs votent comme bon leur semble et ça ne vous regarde en rien. Seulement, vous êtes entantquiste : pour vous, chacun doit se comporter en tant que ­– heureusement que je ne viens pas d’une lignée de Uhlans. Je suis pour ma part attachée à la cacophonie juive, autant qu’à la liberté de penser seul.

Le plus sidérant, c’est qu’à aucun moment vous ne vous demandez pourquoi tant de juifs votent mal. Vous pensez qu’ils « veulent détourner la mitraille sur les musulmans ». Il ne vous est jamais passé par la tête que, peut-être, ils avaient de vraies raisons d’avoir peur ?  Ne voyez-vous pas les progrès, en particulier dans la jeunesse, d’un islam identitaire qui s’oppose aux mœurs traditionnelles de la France ? Le changement démographique et culturel en cours ne vous inquiète pas, tant mieux pour vous. Pour beaucoup de Français, juifs ou pas, c’est un crève-cœur. Dans le fond, ce qui vous indispose le plus, c’est que les juifs soient des Français comme les autres.


[1] Gérard Miller : « Jamais un aussi grand nombre de juifs français n’ont perdu à ce point leur boussole morale », Le Monde, 11 septembre 2023

Accusé Trump, présentez-vous!

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Donald Trump à l’aéroport d’Atlanta, 24 août 2023. © Alex Brandon/SIPA

Aux États-Unis, la campagne présidentielle compte un invité encombrant : la justice. Et c’est en fonction de ses convocations devant les juges que Donald Trump tiendra ses meetings. Pourtant, l’ancien président, qui a su faire de ses casseroles un argument électoral, est donné favori pour représenter les républicains.


Ce sera un match retour. En 2024, l’élection présidentielle américaine pourrait proposer la même affiche qu’en 2020 : Donald Trump vs Joe Biden. Alors qu’il existait des incertitudes pour le premier, en raison de son échec à l’élection précédente, et pour le second, à cause de son âge, les deux hommes sont actuellement donnés favoris pour représenter leur camp. Cependant, l’intervention de la justice pourrait mettre à mal ce scénario. La judiciarisation du débat public est, sans surprise, encouragée par nombre de médias qui préfèrent se focaliser sur la multiplication des inculpations de l’ancien président au détriment des enjeux politiques, économiques et culturels auxquels sont confrontés les États-Unis.

De la politique à la justice 

Les démocrates sont largement responsables de la judiciarisation de la vie politique américaine sous la présidence de Donald Trump. En effet, ils ont mené deux procédures d’impeachment contre lui en moins de deux ans, un record absolu dans l’histoire du pays. D’une part, ils ont cherché à le destituer le 18 décembre 2019 en l’accusant d’abus de pouvoir et d’entrave au travail du Congrès, avec des pressions exercées sur l’Ukraine pour enquêter sur Joe Biden. D’autre part, il lui a été reproché l’insurrection de ses partisans contre le Capitole après sa défaite de novembre 2020. Ces procédures politiques se sont soldées par des échecs grâce aux acquittements du Sénat.

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Mais au-delà de ces tentatives démocrates, Donald Trump fait l’objet de nombreuses poursuites judiciaires qui pourraient l’empêcher de revenir à la Maison-Blanche. Tout d’abord, son entreprise Trump Organization a été condamnée pour fraudes financière et fiscale à une amende de 1,6 milliard de dollars. Ensuite, l’ancien président est accusé d’avoir monnayé le silence d’une actrice de film X pour cacher leur relation. Donald Trump est aussi poursuivi pour l’assaut du Capitole le 6 janvier 2021, dans le cadre de la procédure sur la manipulation des résultats de l’élection présidentielle. À ce tableau déjà chargé, il faut ajouter que le milliardaire a conservé des archives de sa présidence alors que ces documents sont classés « secret défense ». Enfin, la justice de Géorgie reproche à Donald Trump sa tentative de renverser l’élection dans cet État. Si toutes les affaires n’ont pas la même portée, ces trois dernières ont de quoi inquiéter l’intéressé.

Ce ne sont pas des détails…

À elle seule, l’affaire des documents classifiés peut faire chuter Donald Trump. Depuis leur découverte par le FBI à son domicile en août 2022, il est accusé de compromettre la sécurité nationale – sujet sensible dans un pays attaché à la protection des documents stratégiques de l’État. Hillary Clinton avait en partie perdu l’élection présidentielle de 2016 après l’affaire de ses courriels – elle n’avait pas respecté la stricte séparation entre ses adresses électroniques personnelle et professionnelle, violant ainsi le Federal Records Act. 

Les accusations de pressions exercées sur plusieurs secrétaires d’État pour tenter d’inverser la victoire de Joe Biden en Géorgie en 2020 demeurent floues mais, s’il est établi que Donald Trump a bien téléphoné à plusieurs d’entre eux au sujet des résultats électoraux, il encourt une peine maximale de vingt ans d’emprisonnement.

Enfin, l’affaire de l’assaut du Capitole et de la manipulation des résultats de la dernière élection présidentielle est plus compliquée. En théorie, en cas de condamnation, cette affaire pourrait lui interdire un retour à la Maison-Blanche : le 14e amendement le priverait de l’exercice de toute fonction civile ou militaire. Cependant, le risque d’une condamnation est limité, car une vidéo montre Donald Trump appelant ses supporters, en pleine manifestation, à rentrer chez eux.

Quelles conséquences politiques ?

À court terme, Donald Trump bénéficie d’un regain de popularité lié à l’effet « victime de l’acharnement des juges ». Selon un récent sondage de RealClearPolitics, 70 % des électeurs républicains ont une opinion favorable de l’ancien président contre 54 % en mars dernier. De plus, en vue de la primaire des républicains qui désignera leur prochain candidat, Donald Trump possède plus de 40 points d’avance face à Ron DeSantis, le gouverneur de Floride. Cet écart était de moins de cinq points entre les deux concurrents au début de l’année. À cela, il faut ajouter que près de deux républicains sur trois considèrent que Joe Biden a été élu grâce à des fraudes et à des irrégularités. Donald Trump ne perd pas le soutien de son propre camp.

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Il devra en revanche surmonter les conséquences politiques de ses inculpations. Les élections de 2016 et de 2020 se sont jouées à 50 000 voix dans quelques États spécifiques. Dans la Rust Belt (Pennsylvanie, Ohio, Wisconsin et Michigan), en 2016, le projet « America First »a séduit les classes moyennes blanches paupérisées. Mais en 2020, Trump a été devancé dans cet électorat par Joe Biden, dont le positionnement lui est moins hostile que celui d’Hillary Clinton. Aussi, si les accusations contre Trump n’ont pas d’effets sur les électeurs républicains, elles peuvent provoquer un doute chez les électeurs modérés et indépendants qui pourraient faire basculer l’élection en novembre prochain. Quant aux États du Sud (Géorgie et Arizona), acquis traditionnellement à la droite, Donald Trump y a perdu une partie de l’électorat légaliste qui ne lui pardonne pas ses provocations et ses déboires judiciaires.

Pour gagner, Donald Trump va devoir se battre sur deux fronts, judiciaire et politique, alors que la campagne promet d’être aussi dure qu’en 2016 et 2020. Et tout en conservant les recettes de sa révolution victorieuse, il devra s’adapter aux nouvelles mutations de la société. Plus que jamais, les États-Unis sont coupés en deux : d’un côté les progressistes, qui vont des défenseurs du droit à l’avortement aux chantres de la cancel culture ; de l’autre les conservateurs, héritiers du mouvement Tea Party, bien décidés à tout faire pour que leur pays ne sombre pas dans les dérives du wokisme.