Bernard Swysen et Christophe Alvès font d’Annie Cordy (1928-2020) une héroïne de bande-dessinée dans Nini Cordy 1949 aux éditions Anspach. Une comédie policière se déroulant à Bruxelles en pleine Guerre froide qui permet de (re)découvrir le caractère, le talent, l’humanité et surtout les premiers pas de la jeune Annie dans le music-hall avant qu’elle ne devienne la grande Cordy…

Comment l’oublier ? Dans le monde du spectacle, son nom vaut sésame. Les plus retors s’adoucissent au son de sa voix, les plus jaloux lui reconnaissent une capacité de travail peu commune, les plus fourbes se taisent car ils savent que l’on ne touche pas impunément à cette immense artiste. Notre totem. Et le grand public, unanime, sait d’instinct, sans grand discours démonstratif, ni hagiographie en librairie, que Nini la chance était à part dans ce milieu. Elle savait tout faire, danser, chanter, jouer la comédie, feindre le drame et toucher en plein cœur. Au cinéma, nous l’avons vu chez Claude Chabrol, René Clément, Alain Resnais, Pierre Tchernia ou Pascal Thomas. Elle a grandement contribué aux grandes heures de la télévision de papa, des Carpentier à Guy Lux. Nous avions de l’affection et du respect pour elle. Nous ne lui avons pas assez dit, voilà le regret d’une société française des Arts réunis, trop souvent aveuglée par quelques tribuns médiatiques et engluée dans un intellectualisme miteux.


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Annie la populaire dépassait allégrement ces mesquineries par son génie de la comédie et par une fantaisie tourbillonnante. Elle méritait le titre d’artiste complète, d’artiste totale, dont l’onde bienfaitrice courra longtemps après sa disparition. Le grand artiste seul, survit à son œuvre, sa féerie se propage sans publicité ; Annie était ancrée dans nos vies, elle le restera. En 2004, le roi Albert II l’avait élevée au rang de Baronne. Par l’entremise d’Annie, nous apprenions un métier à l’ancienne, le labeur, la sueur, les cours de danse, de chant, le placement sur scène, le rythme, l’invention chaque soir malgré la répétition, les coulisses des cabarets, l’arrivée à Paris, puis son refus de partir en Amérique où on lui offrait pourtant une gloire internationale et toujours le divertissement comme fil rouge d’une carrière. Elle a changé notre vision du divertissement. Elle l’a élevé en un art majeur, accessible à tous. Annie était transfrontalière, chacun de nos deux pays se l’appropriait. « La France est mon pays, la Belgique est ma patrie. On ne renie pas sa patrie », disait-elle.
Authentique humanité
Elle était née Léonie Cooreman à Laeken dans une famille modeste et vivante, son père menuisier fabriquait des articles en bois pour les artistes peintres et sa mère tenait une épicerie de poche. Elle s’est éteinte à Vallauris, dans sa villa des Alpes-Maritimes. Sa filleule veillait à ses côtés depuis la disparition de l’homme de sa vie, Bruno. Pourquoi l’avons-nous tant aimée ? Parce que son humanité n’était pas un leurre, une manière de séduire, un forcing de l’ego ; dans toutes ses activités, dans un téléfilm, un gala ou un duo improvisé, sa sincérité transpirait. Elle nous émouvait et l’on riait beaucoup. Les grands artistes ont cette virtuosité à basculer d’un registre à l’autre, sans se départir de leur nature profonde. C’est un don et une discipline quotidienne. Annie avait cette haute humanité en partage avec son ami Bourvil.



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L’admiration et la tendresse du public lui sont donc acquises durablement. Elle était l’élue de nos soirées. Il y avait un plaisir enfantin de l’entendre et de reprendre ses tubes, puis, en une volte-face, elle nous cueillait dans un rôle plus dramatique. Annie nous surprenait et nous aimions cette dualité-là. Elle avait surtout le sens du music-hall, la scène était son pré-carré. Bernard Swysen (scénario), Christophe Alvès (dessin) et Drac (couleur) ont eu le bon goût de nous raconter la vie d’Annie juste avant qu’elle ne devienne la meneuse de revue du Lido et la reine du microsillon. Ils ont mélangé habilement la véritable histoire de Nini dans son quartier de Bruxelles, sa rencontre, par exemple, à Knokke avec Maurice Chevalier lui prédisant le succès et ses années d’apprentissage au Bœuf sur le Toit à une fiction policière en pleine guerre froide où il est question d’une partition de Chostakovitch. Annie aurait validé à 100 % cette BD joliment virevoltante.
Nini Cordy 1949, bande-dessinée de Bernard Swysen et Christophe Alvès, éditions Anspach, 56 pages.






























