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Si le music-hall m’était conté…

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Bernard Swysen et Christophe Alvès font d’Annie Cordy (1928-2020) une héroïne de bande-dessinée dans Nini Cordy 1949 aux éditions Anspach. Une comédie policière se déroulant à Bruxelles en pleine Guerre froide qui permet de (re)découvrir le caractère, le talent, l’humanité et surtout les premiers pas de la jeune Annie dans le music-hall avant qu’elle ne devienne la grande Cordy…


Comment l’oublier ? Dans le monde du spectacle, son nom vaut sésame. Les plus retors s’adoucissent au son de sa voix, les plus jaloux lui reconnaissent une capacité de travail peu commune, les plus fourbes se taisent car ils savent que l’on ne touche pas impunément à cette immense artiste. Notre totem. Et le grand public, unanime, sait d’instinct, sans grand discours démonstratif, ni hagiographie en librairie, que Nini la chance était à part dans ce milieu. Elle savait tout faire, danser, chanter, jouer la comédie, feindre le drame et toucher en plein cœur. Au cinéma, nous l’avons vu chez Claude Chabrol, René Clément, Alain Resnais, Pierre Tchernia ou Pascal Thomas. Elle a grandement contribué aux grandes heures de la télévision de papa, des Carpentier à Guy Lux. Nous avions de l’affection et du respect pour elle. Nous ne lui avons pas assez dit, voilà le regret d’une société française des Arts réunis, trop souvent aveuglée par quelques tribuns médiatiques et engluée dans un intellectualisme miteux.

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Annie la populaire dépassait allégrement ces mesquineries par son génie de la comédie et par une fantaisie tourbillonnante. Elle méritait le titre d’artiste complète, d’artiste totale, dont l’onde bienfaitrice courra longtemps après sa disparition. Le grand artiste seul, survit à son œuvre, sa féerie se propage sans publicité ; Annie était ancrée dans nos vies, elle le restera. En 2004, le roi Albert II l’avait élevée au rang de Baronne. Par l’entremise d’Annie, nous apprenions un métier à l’ancienne, le labeur, la sueur, les cours de danse, de chant, le placement sur scène, le rythme, l’invention chaque soir malgré la répétition, les coulisses des cabarets, l’arrivée à Paris, puis son refus de partir en Amérique où on lui offrait pourtant une gloire internationale et toujours le divertissement comme fil rouge d’une carrière. Elle a changé notre vision du divertissement. Elle l’a élevé en un art majeur, accessible à tous. Annie était transfrontalière, chacun de nos deux pays se l’appropriait. « La France est mon pays, la Belgique est ma patrie. On ne renie pas sa patrie », disait-elle.

Authentique humanité

Elle était née Léonie Cooreman à Laeken dans une famille modeste et vivante, son père menuisier fabriquait des articles en bois pour les artistes peintres et sa mère tenait une épicerie de poche. Elle s’est éteinte à Vallauris, dans sa villa des Alpes-Maritimes. Sa filleule veillait à ses côtés depuis la disparition de l’homme de sa vie, Bruno. Pourquoi l’avons-nous tant aimée ? Parce que son humanité n’était pas un leurre, une manière de séduire, un forcing de l’ego ; dans toutes ses activités, dans un téléfilm, un gala ou un duo improvisé, sa sincérité transpirait. Elle nous émouvait et l’on riait beaucoup. Les grands artistes ont cette virtuosité à basculer d’un registre à l’autre, sans se départir de leur nature profonde. C’est un don et une discipline quotidienne. Annie avait cette haute humanité en partage avec son ami Bourvil.

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L’admiration et la tendresse du public lui sont donc acquises durablement. Elle était l’élue de nos soirées. Il y avait un plaisir enfantin de l’entendre et de reprendre ses tubes, puis, en une volte-face, elle nous cueillait dans un rôle plus dramatique. Annie nous surprenait et nous aimions cette dualité-là. Elle avait surtout le sens du music-hall, la scène était son pré-carré. Bernard Swysen (scénario), Christophe Alvès (dessin) et Drac (couleur) ont eu le bon goût de nous raconter la vie d’Annie juste avant qu’elle ne devienne la meneuse de revue du Lido et la reine du microsillon. Ils ont mélangé habilement la véritable histoire de Nini dans son quartier de Bruxelles, sa rencontre, par exemple, à Knokke avec Maurice Chevalier lui prédisant le succès et ses années d’apprentissage au Bœuf sur le Toit à une fiction policière en pleine guerre froide où il est question d’une partition de Chostakovitch. Annie aurait validé à 100 % cette BD joliment virevoltante.

Nini Cordy 1949, bande-dessinée de Bernard Swysen et Christophe Alvès, éditions Anspach, 56 pages.

Nini Cordy 1949

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On a bien ri: merci Corbie!

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie


Comédienne, la Sauvageonne adore le théâtre. Et moi, j’adore Corbie, ville de 6000 habitants qui se trouve à une quinzaine de kilomètres à l’est d’Amiens. Dès qu’elle a su que le comédien et metteur en scène Guillaume Paulette présentait, à la Buanderie, une restitution des ateliers théâtre qu’il anime dans la cité – déjà – citée (c’est joli, cité citée, ne trouvez-vous pas, lectrices et lecteurs adulés ?), mon ébouriffée blonde, pulpeuse et si craquante, m’a entrepris tout de go : « Et si on y allait, vieux Yak ? Qu’en penses-tu ? Allez, fais-moi plaisir ! » Comme elle m’en procure des tonnes, j’aime aussi lui faire plaisir. Pourtant, Dieu et Marx savent que je suis un sacré casanier. Lorsque je me rends à Viry-Noureuil, à Mareuil-Caubert ou dans le Vaugandy (pays imaginaire qui ressemble fort à la Thiérache que je cite dans mes inoubliables romans Le chemin des fugues et Mise au vert, parus aux éditions du Rocher), je me sens dans la peau d’Henry de Monfreid. J’ai pris sur moi, ai ordonné à Firmin, notre valet, d’harnacher Yvonne, notre fidèle jument, et de préparer notre fiacre, puis ai annoncé la bonne nouvelle à ma petite princesse : « C’est comme si c’était fait, ma chérie ! Remplis tes malles de tes effets affriolants ! Direction Corbie ! » (Au loin, nous entendions le hennissement mélodieux d’Yvonne qui, adolescente, chantait dans une chorale d’équidés.) Sur place, nous filâmes papoter avec Guillaume qui nous raconta sa vie. Né à Camon (4359 habitants), il habite aujourd’hui Amiens. « J’ai commencé le théâtre amateur très tard, à l’âge de 30 ans », explique-t-il. « Avant j’étais analyste en informatique. Mon dernier vrai travail, c’était pour la Direction régionale de l’environnement. Je m’occupais des statistiques et de leur site internet. Puis, le théâtre est devenu une passion. J’ai eu la chance de jouer avec de jeunes professionnels. A 39 ans, comme ça marchait pas mal, je me suis décidé à faire une formation professionnelle à l’école Lecoq, à Paris, de 2006 à 2008. J’étais parti pour un an ; finalement, je suis resté deux ans. Ensuite, j’ai été embauché par des compagnies professionnelles locales et/ou régionales : le Théâtre du Lin, des compagnies de l’Oise, Théâtre de l’Orage, compagnie du Chahut, Michel Fontaine, Le Passe-Muraille, à Abbeville, etc. Je fais aussi du théâtre en anglais, à Courbevoie. Je joue le Français car j’ai un accent que les Français ne perçoivent pas mais les Anglais, eux, le perçoivent tout de suite. Je ne suis pas bilingue mais j’ai un bon niveau en anglais. En picard aussi. (Rires.) » Puis, il fila vers la scène car la restitution des ateliers commençait ; il avait baptisé cette dernière « Le théâtre fait son cinéma ». Vingt scènes de films célèbres, parmi lesquels Le Dîner de cons, César et Rosalie, Buffet froid, Les bronzés font du ski, La Boum, Marius, etc., étaient proposées. « Douze comédiens étaient inscrits à cet atelier », poursuivit Guillaume. « Seuls deux comédiens étaient débutants ; les dix autres avaient sept ans d’expérience avec moi. Certains avaient déjà joué dans des compagnies amateures du secteur d’Amiens. » La Sauvageonne et moi avons bien ri. Yvonne aussi. Merci, Corbie !

Guillaume Paulette et deux comédiennes

Le chemin des fugues

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Mise au vert

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France-Algérie, dialogue de mabouls

Pierre Vermeren, familier du Maghreb, démontre dans son nouveau livre qu’une suite de décisions irrationnelles a scellé la relation franco-algérienne. Français orgueilleux courant à coups de fusil après des mirages, Algériens attachés névrotiquement à un colonisateur qu’ils haïssent… Plongée dans les vicissitudes d’une relation toxique.


Avec France-Algérie, de 1962 à nos jours, histoire d’une relation pathologique, Pierre Vermeren nous livre un véritable bijou. À chaque chapitre sa pierre précieuse sous la forme d’une vérité contre-intuitive qui oblige à s’arrêter et à réfléchir. Aussi, s’agit-il d’un des rares livres réellement utiles parus récemment sur la relation franco-algérienne (celui de l’ambassadeur Driencourt entre dans cette catégorie). Il n’a pas pour propos de flatter les ressentiments des uns (certains pieds-noirs) ou la repentance des autres (les élites françaises) mais de cartographier l’histoire des sentiments, des illusions et des préjugés de part et d’autre de la Méditerranée. Quand Vermeren parle d’une relation pathologique, ce n’est pas une clause de style. Vermeren déroule le récit de malentendus en série et de projections psychologiques en chaîne qui ont abouti à une relation complètement anormale et dysfonctionnelle. Une relation de « mabouls » comme dirait notre cher président de la République qui aurait bien besoin de lire ce livre, mais il ne le lira probablement pas car il n’est pas écrit en Anglais américain…

Une ignorance systémique

Tiens, s’il y avait deux enseignements de ce livre à transmettre dans une note de synthèse à notre cher président, quels seraient-ils ? 

Le premier est que la relation franco-algérienne s’est cassée relativement récemment. Jusqu’aux années 1980, le respect et la coopération ont primé, chacun étant pressé de tourner à sa manière la page de la guerre d’Algérie : la France par l’oubli, l’Algérie par un activisme effréné et souvent brillant sur la scène internationale. Le tournant remonte à la décennie noire (1992-2002) lorsque le régime algérien a failli disparaître. Les islamistes l’ont accusé d’être « hizb frança » c’est-à-dire le parti de la France. Ils se proposaient de le liquider afin d’achever la décolonisation de l’Algérie. En réponse, les généraux et leurs relais dans le pouvoir civil ont alors inventé le devoir de mémoire et de repentance et depuis, ils l’opposent névrotiquement à la France. Vilipender la France est une trouvaille récente d’un régime en détresse qui souhaitait s’acheter une virginité.

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Le deuxième enseignement est que les Français en général et leurs élites en particulier ne connaissent rien de l’Algérie. Cette ignorance systémique permet à Monsieur Tebboune aujourd’hui de se jouer des sentiments des dirigeants français. Elle rend possible la repentance. Celui qui connaît les détails de l’histoire sait que toutes les parties ont des choses (graves) à se reprocher.

Une histoire de fous

En vérité et contrairement à ce que son titre suggère, le livre remonte aux origines de la relation franco-algérienne donc à 1830, date de l’invasion française. Etape par étape et jusqu’à la période actuelle, il s’attache à comprendre les réelles motivations des deux parties. Et très souvent, il ne trouve pas de logique derrière les motivations des uns et des autres mais des affects et des paris un peu fous sur l’avenir. Ainsi, Bugeaud, pièce maîtresse de la conquête du pays, déconseille de demeurer en Algérie au motif qu’il s’agit d’une possession coûteuse, d’une terre pauvre et d’un peuple guerrier. Seulement, l’état-major et les officiers supérieurs poussent la France à s’y maintenir car ils courent après les médailles et une carrière stimulante. Bien plus tard, au moment de l’indépendance, la France plie bagages mais ne coupe pas le cordon ombilical, elle le renforce : « La France a plus investi en Algérie sous De Gaulle que durant la colonisation ». À l’Algérie du FLN, la France gaullienne envoie ses coopérants, ses prêts et ses dons. Il lui offre la libre-circulation des hommes et des femmes, consacrée par le célèbre accord migratoire de 1968.

Les Algériens, régime et population, brillent aussi par leur « irrationnalité », enlevant aux Français le monopole de l’incohérence.  L’adoption de la langue française n’a jamais été aussi forte et massive que dans les années 1960 et 1970, c’est-à-dire après l’indépendance qui aurait dû signifier le divorce total avec la France. À l’école, à l’université, au sein de l’administration et même au sein du conseil des ministres, le Français est la langue de travail et de pensée. L’arabisation, qui vient beaucoup plus tard, est notamment motivée par la « haine de soi » de certains Algériens, dégoûtés par leur berbérité. Le régime fait venir en masse des Frères Musulmans d’Egypte, déguisés en enseignants arabisants. Ce faisant, il importe « la peste » salafiste qui retournera la jeunesse algérienne contre lui. Quand on parle de « mabouls » !

Impartial

Pour restituer cette histoire, Vermeren est l’homme de la situation.  Il comprend la psychologie algérienne et maghrébine en général. Il a enseigné au Maroc et en Tunisie, avant d’écrire un livre fondamental sur la formation intellectuelle des élites du Maghreb (La formation des élites marocaines et tunisiennes, La Découverte, 2002).  Il n’est pas un historien du Quartier Latin qui imagine l’Arabe ou le Kabyle depuis son bureau ni un fils ou petit-fils de pied-noir qui considère (à juste titre) qu’il est une victime du FLN. S’il se place au-dessus de la mêlée, sa pensée vient aussi des entrailles, d’où l’importance de son approche.

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Enseignant au Lycée Descartes à Rabat dans les années 1990, Vermeren a été mon professeur. Je me souviens d’avoir été invité chez lui un été pour son pot de départ. Nous étions une trentaine d’élèves de sa classe d’histoire-géo en prépa HEC. Traversé par un enthousiasme soudain sous l’effet de la bière Corona, j’ai pris la parole pour faire un discours bref mais décisif : « Ce soir, au nom du peuple marocain, je vous pardonne la colonisation ! ». Je me souviens d’avoir rendu le micro immédiatement devant une audience médusée. J’avais 19 ans et toute la vie devant moi. C’est exactement le contraire de la France et de l’Algérie contemporaines. Ces vieilles nations se savent fatiguées et traversées par le doute, elles n’ont plus confiance en elles, alors elles se permettent la repentance (pour l’une) et l’amertume (pour l’autre). Et si le retour de l’espoir était le seul antidote à cette relation pathologique ?

Pierre Vermeren, France-Algérie. De 1962 à nos jours, Éditions Tallandier, 2026, 304 pages.

Formation des élites marocaines

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Le procès de Nadav Lapid

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L’histoire est délicieuse. Elle est même tellement parfaite qu’on dirait une fable écrite pour démontrer ce que beaucoup refusent encore de voir.

Le cinéaste israélien Nadav Lapid, enfant chéri d’une certaine gauche culturelle européenne, invité vedette d’un festival de cinéma à Marseille, a finalement dû renoncer à sa participation après que plusieurs réalisateurs ont refusé de partager l’affiche avec lui. Pourquoi ? Parce qu’il est israélien, figurez-vous. Le reste n’est qu’habillage rhétorique.

Pas un sioniste fanatique !

Or Nadav Lapid n’est pas exactement un colon fanatique chantant les louanges de l’horrible Ben Gvir entre deux projections. Il n’est pas davantage un fidèle de Bibi Netanyahou, ni un propagandiste du gouvernement israélien. Bien au contraire. Depuis des années, il s’est imposé comme l’une des voix les plus farouchement critiques de son pays. Ses films, ses interviews, ses prises de position publiques témoignent d’une sévérité à l’égard d’Israël que nombre de militants occidentaux pourraient lui envier. Il lui est même arrivé, de reprendre à son compte certaines des accusations les plus radicales portées contre son pays.

À l’heure où l’accusation de génocide est devenue le mot magique censé clore toute discussion sur Gaza, un mot que l’historien israélien Omer Bartov revendique haut et fort, Lapid n’a jamais cherché à se tenir à distance. En théorie, il devrait donc être un héros. Mieux, une mascotte progressiste, la preuve vivante que la critique d’Israël est non seulement possible mais nécessaire. Or le voilà, en France, rejeté par son propre camp ! Et c’est là que l’affaire devient vraiment passionnante.

Depuis des années, on martèle avec une insistance presque liturgique cette pieuse distinction : l’antisionisme n’a rien à voir avec l’antisémitisme. L’un relèverait du débat politique ; l’autre de la haine raciale. Circulez, il n’y a rien à voir. Le problème est que la réalité se montre parfois bien moins disciplinée que les slogans. Car si ce qui est reproché à Israël concerne la politique de son gouvernement, son côté belliciste ou sa conduite de la guerre, pourquoi ostraciser un homme qui passe son temps à dénoncer précisément ces mêmes choses ? Pourquoi exclure un allié objectif ? Pourquoi condamner un témoin à charge, et transformer en paria quelqu’un qui accomplit déjà tout ce que l’on exige de lui ?

La réponse est inconfortable. Parce qu’à un certain stade, le problème n’est plus ce qu’il pense, mais ce qu’il est. Voilà, mesdames et messieurs, ce que révèle l’affaire Lapid.

Politique et identité

Dans certains milieux, l’Israélien est présumé coupable. Il lui appartient de démontrer son innocence. Il doit confesser, dénoncer, expier. Il doit produire en permanence les preuves de sa respectabilité morale. Il doit montrer qu’il est différent des autres Israéliens, qu’il est du bon côté, qu’il a compris. Mais l’absolution n’arrive jamais. Pourquoi ? Parce que le procès n’est pas réellement politique, il est identitaire.

L’histoire européenne connaît parfaitement ce mécanisme. Le « bon juif » est une figure ancienne. On l’acceptait à condition qu’il se convertisse, puis à condition qu’il s’assimile, puis à condition qu’il renonce à certaines fidélités jugées suspectes. Aujourd’hui, on l’accepte à condition qu’il rompe avec Israël. Mais c’est un marché de dupes. Cette acceptation demeure toujours provisoire ; le certificat de conformité morale expire avant même d’avoir été délivré.

Shakespeare l’avait compris bien avant nous. Dans Le Marchand de Venise, Shylock perd tout. Son procès ne s’achève pas par une simple défaite judiciaire mais par une humiliation existentielle. On le dépouille de sa fortune, on lui impose la conversion, on lui retire jusqu’au droit d’être lui-même. Pourtant, personne ne l’accueille ensuite parmi les siens, car le problème n’était pas ce qu’il avait fait, mais ce qu’il était. Un problème d’ontologie, nous disent les philosophes.  

Quatre siècles plus tard, le décor a changé, les costumes aussi, mais certaines logiques demeurent étonnamment familières. On ne demande plus au Juif d’abjurer sa religion, d’abjurer son peuple, de quitter la synagogue, de quitter symboliquement Israël. On ne lui demande plus de changer de foi, on lui demande de changer de camp. Nadav Lapid a accepté une grande partie de ce deal. Il a dénoncé son gouvernement, accusé son propre pays, et repris des mots que ses adversaires eux-mêmes n’osaient parfois employer qu’avec prudence. De fait, cela ne suffit pas. Parce que, comme tant d’autres avant lui, il découvre qu’il existe des tribunaux dont le verdict précède le procès.

Si le problème était Netanyahou, Lapid serait un allié. Si le problème était Gaza, il serait un témoin à charge. Si le problème était le sionisme, il serait une pièce à conviction. Or il est rejeté malgré tout. Cette contradiction devrait inquiéter tous ceux qui croient sottement que la question porte exclusivement sur la politique israélienne. A commencer par Lapid lui-même qui continue de se bercer de ses illusions, comme le montrent ses interviews. Car lorsqu’un Israélien qui accuse Israël plus durement que beaucoup de ses ennemis demeure malgré cela frappé d’ostracisme, il faut envisager sérieusement l’hypothèse que l’objet réel de la réprobation se situe ailleurs.

L’antisionisme n’est pas l’antisémitisme, certes, mais il arrive qu’il lui serve de passerelle, qu’il lui fournisse son vocabulaire, qu’il lui offre sa respectabilité. Et il arrive aussi qu’il produise exactement le même résultat, l’impossibilité de voir un individu derrière son appartenance.

Les militants qui ont obtenu l’éviction de Lapid croient combattre un État. Ils ont surtout révélé quelque chose sur eux-mêmes. La difficulté croissante, dans une partie de l’Occident, à regarder un Israélien autrement que comme un Israélien et, parfois, derrière autrement que comme un juif. C’est ainsi que commencent les aveuglements collectifs. Ils ne naissent jamais de la haine déclarée ; ils naissent du moment où l’on cesse de juger les hommes pour ce qu’ils pensent afin de les juger pour ce qu’ils sont.

L’affaire Lapid n’est donc pas seulement l’histoire d’un réalisateur boycotté, c’est – qu’on le veuille ou non – l’histoire d’un homme qui a cru qu’en dénonçant les siens plus fort que les autres il finirait par être accepté, avant de découvrir que certains tribunaux idéologiques n’accordent jamais l’acquittement. Parce que leur véritable sujet n’a peut-être jamais été Israël. Et peut-être même jamais la politique.

La boîte du bouquiniste

« Paris est la seule ville du monde où coule un fleuve encadré par deux rangées de livres », dixit Blaise Cendrars. Causeur peut y dénicher quelques pépites…


Il y a peu d’écrivains bavards. Et peu d’écrivains savent faire parler leurs confrères. Aussi, quand deux de ces espèces rares se rencontrent, cela fait des étincelles. En 1984, Alain Paucard décide de mettre son vieux copain Pierre Gripari à table. À tous les sens du terme. Les deux essayistes, romanciers et nouvellistes ont l’habitude de se retrouver régulièrement autour d’un menu entrée-plat-dessert concocté par Paucard et d’une bonne bouteille de vin. Mais parce que Paucard est généreux, il enregistre leurs conversations durant trois repas afin de les partager avec leurs lecteurs. L’opus qui leur est servi l’année suivante ne manque pas de ragoût.

Scandaleusement libre

Gripari connaît alors le succès, surtout grâce à ses livres pour enfants – parmi des dizaines d’autres, Les Contes de la rue Broca sont devenus un classique – et cela l’agace. Il veut être reconnu pour son œuvre romanesque et théâtrale, pour sa culture littéraire et pour son style… Mais il est de droite et ne s’en cache pas. De même qu’il ne fait pas mystère de son homosexualité brandie avec un dandysme bravache (avec fierté, dirions-nous aujourd’hui) des zincs de banlieue aux salons parisiens. En cela, Pierre Gripari a plus de cinquante ans d’avance sur son époque ; cette même époque qui lui permet d’être un « auteur jeunesse » populaire sans renier ses sympathies fascisantes, son antijudaïsme, son antichristianisme, son anti-anticolonialisme, son anti beaucoup de choses en somme qu’il justifie par une citation de Chesterton : « Nous choisissons nos amis, mais Dieu choisit notre voisin. » Cependant, nulle haine n’affleure dans son œuvre ni ses propos. Ce sont les pensées d’un homme « seul, vraiment seul », et scandaleusement libre. Avant une gloire fugace – il meurt en 1990 –, sa vie est marquée par la dèche et les échecs, mais il n’a jamais dévié du cap fixé par sa boussole d’écrivain. Il ne croit qu’en la valeur du travail auquel il se consacre exclusivement – viennent ensuite, s’il en a le temps, l’amitié et parfois l’amour.

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Alain Paucard connaît son camarade, il sait pointer ses contradictions – elles sont nombreuses –, le relancer, le recadrer, le piquer avec complicité et s’effacer dans un exercice d’admiration doublé d’un exercice de compréhension : pourquoi et comment devient-on Pierre Gripari ? La réponse n’est pas simple, mais les explications sont savoureuses, telle leur joute, goguenarde et furieusement érudite, sur ses auteurs favoris de l’Antiquité à la BD.

Ces entretiens se lisent comme un dialogue de cinéma, on entend la voix des acteurs, on imagine le gros magnéto à cassette posé sur la table du dîner entre les verres et le cendrier… manquent les didascalies qu’on aurait pu confier à Claude Sautet.

Gripari a alors près de 60 ans, et ce monsieur seul au monde sait mieux que personne comment marche ce monde. La preuve : « On a raison de faire lire l’Histoire aux gosses : il faut apprendre à désespérer de bonne heure. »

Gripari mode d’emploi, Alain Paucard, L’Âge d’Homme, 1985.

Gripari, mode d'emploi

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Une caricature

Cette critique de la malbouffe sortait il y a tout juste cinquante ans…


Ce pourrait n’être qu’une aimable pochade culinaire. D’autant plus que la réalisation est inexistante ou presque et la photographie carrément moche. Mais voilà, L’Aile ou la Cuisse de Claude Zidi a été tourné il y a tout juste cinquante ans et n’a rien perdu de son mordant contre la malbouffe.

Le personnage « vertueux » qu’incarne le toujours génial Louis de Funès, fondateur du Guide Duchemin (suivez mon regard), s’oppose à celui joué à la perfection par le formidable Julien Guiomar, salaud partisan de la nourriture industrielle à outrance. On oublie le jeu inexistant de Coluche, des fautes de… goût (un bordeaux rouge est vanté avec le vocabulaire réservé aux blancs liquoreux, par exemple). Mais les scènes d’inspection de restaurants ou d’usines sont hilarantes et le discours général du film aussi réjouissant qu’en avance sur son temps.

Et sur grand écran, tout cela prend plus d’importance encore : c’est le lieu naturel pour une telle dégustation.

Les gémonies culturelles

(Ô race, ô désespoir…)


Deux quinquennats durant, vibrionnant, impuissant, dans le néant, Jupiter a singé le pouvoir, seumard comme Icare. Plouf. Blague to blague, dix ans de perdus. Le compte à rebours de la présidentielle 2027 a commencé : 300 jours, une nouvelle bataille de Verdun. Des cordelles de Barons noirs, mouches du coach, Rastignac de bac à sable, reluquent les fromages, interrogent Claude, fourbissent des slogans. Tous les naufrageurs sont sur le pont, prêts à rempiler.

Dimanche dernier, à Saint-Denis, dans les oukases, les effluves de brochettes et cannabis, ateliers « Métissage et Macramé », Jean-Luc Mélenchon a planté le décor de sa dernière farce : la « Nouvelle France ». La victoire, dans un an, passe par la bataille des médias, des idées, l’hégémonie culturelle. Annie Ernaux, intellectuelle organique, « Comtesse de c’est dur » et des « Malheurs de sophismes » arbore un keffieh palestinien. Barbusse adorait Staline, la Pasionaria normande cire les bottes du trotskyste thaumaturge. Gramsci professait un mantra emprunté à Romain Rolland : avoir le pessimisme de l’intelligence et l’optimisme de la volonté. Il y a bien longtemps que l’intelligence, la volonté, la culture et la pensée ont disparu, à gauche.

L’amer de toutes les batailles

Les lendemains ne chantent plus, la révolution c’est fatiguant. Le wokisme achève la social-démocratie dans le compost citoyen, l’autoflagellation, les lamentos victimaires, l’immigrationisme, le matraquage fiscal, l’impôt sur les os. Les crises de nerf, les guerres de races, de sexes, de tous contre tous, la Plenelisation des esprits, finiront par accoucher de la tyrannie. Après les Corons, le Coran. Après le « Grand soir », le « Grand remplacement » et la captation de l’électorat musulman. LFI assume une stratégie de tension permanente, de guerre civile, la libanisation du pays. Le peuple qui a compris la tartufferie, déserte la gauche et les banlieues.

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En 2027 nous n’échapperons pas à un festival de Requiem, « Messe en si d’aventure » (label Deutsche Grammophon), barrages contre le vent mauvais et nauséabond, avec effet garanti de peur sur les passants. L’Affiche noire angoisse les bobos de la rue des Martyrs. Adieu la peine et le plaisir, adieu les roses. Pasolini était lucide sur l’imposture antifasciste. « Le nouveau pouvoir se servira de vos paroles libertaires pour créer un nouveau pouvoir homologué, pour créer une nouvelle inquisition, pour créer un nouveau conformisme. Et ses clercs seront des clercs de gauche ».

Son programme est indigent mais le camp du bien ne manque, ni de soutiens, ni de relais. Les milliardaires, c’est comme le cholestérol. Il y a les mauvais, les têtes de lard, catholiques, patriotes, Pierre-Édouard Stérin, Vincent Bolloré, qui soutiennent les banquets du Canon français. Et puis, il y a les bons. Xavier Niel, Daniel Křetínský, Matthieu Pigasse, restructurent la dette du Vénézuéla, rachètent au rabais des entreprises en déconfiture, soignent leur image, financent des danseuses, Libération, Le Monde, Les Inrocks, une cour de nains bavards, contre-pitres du monde d’après. Sur France Inter, Radio Nova, des franciscains d’opérette, Augustes insoumis sous perfusion, éructent contre les clowns blancs du pouvoir. Leurs aides de géants les empêchent de voler.

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Dans l’audiovisuel public, le pluralisme politique c’est sacré : 50 % pour la gauche, 50 % contre l’extrême droite, une pieuvre tentaculaire aux mille visages : Gérald Darmanin, Éric Ciotti, Bruneau Retailleau, Philippe de Villiers, François-Xavier Bellamy, Charles Alloncle, Sarah Knafo… Ils sont partout. L’ARCOM vient d’épingler Radio France qui relaie dans ses programmes nocturnes le temps de parole accordé au Rassemblement national.

Sur 93,5 FM on cherche en vain la France, la culture et « l’esprit d’ouverture ». Après l’écroulement des humanités, l’activisme tient lieu de pensée. L’actualité, l’histoire, la littérature, la philosophie sont systématiquement politisées, décryptées dans les bourdieuseries, l’intersectionnalité et le manichéisme. Des sociologues bas de plafond, doctorantes à l’Hamas soufflent sur les braises de la colonisation et de l’esclavage, les bûchers de sorcières au XVI e siècle, la charge mentale de la femme de l’Homme de Tautavel, la précarité menstruelle de Lady Macbeth, l’invisibilisation des Kwassa-kwassa. Depuis quarante ans, Répliques, le petit village gaulois de l’irréductible Alain Finkielkraut,fait de la résistance.

Sur la Brecht

A Stockholm, Cannes, Hollywood, dans le maquis des Espaces de création, au sommet des Marches, dans la Cour d’honneur, les lettres ouvertes, au Collège de France, sur les horizons indépassables, sur les formes scintillantes, sur les lèvres attentives, sur chaque main qui se tend, les artistes engagés, intellectuels éclairés, le camp du progrès, écrivent la liberté.

Ils combattent Landru, Hannibal Lecter, Éric Zemmour – nostalgique de la France mère des arts, des armes et des lois -, l’injuste puissance qui laisse le crime en paix et poursuit l’innocence. Ils séparent le bon grain progressiste de l’ivraie populiste. Ils éclairent, alertent, aèrent, dénoncent, le rance et les crispations. Ils luttent pour la retraite à cinquante ans, la grenouille glissante du Togo, Frida Kahlo, Andromaque et Hermione. Ils interrogent la page blanche, auscultent les corps dominés, les transfuges de classe, explorent « l’autofriction », déconstruisent les habitus, montent des ateliers d’écriture nomade dans des yourtes zéro carbone, place Colette. Ils lèchent toutes les blessures du monde, cherchent des mécènes, courent après les sponsors.

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Au creux des lits, dans les suites du Majestic (1700 euros la nuit, debout ou couchée), les rebelles du Festival de Cannes, les apparatchiks de FranceTélévision, Delphine Ernotte, Sibyle Veil font des rêves. Sifflez compagnons, dans la nuit la liberté vous écoute.

Il y avait un pays, une culture, des écrivains ; il n’y a plus rien.

         « -J’avais pensé pour toi à une carrière dans les Lettres, mais évidemment, même ça demande un certain travail.

-Les Lettres ? demanda Milou méfiant.

-Écrivain. Tu écrirais des livres. Je suis sûr que tu réussirais très bien. Tu es photogénique et fils de croquemort, il n’en faut guère plus. Le reste viendrait tout seul. Naturellement, tu ferais dans la misère du peuple, l’injustice sociale, la poésie des masses, la noblesse de leurs instincts. Je t’aiderais un peu pour les commencements. J’ai pensé que tu pourrais débuter par des souvenirs d’enfance. Tu écrirais simplement, comme tu as appris. Je vois très bien des petites phrases courtes, dans le genre de celles-ci : Mon père était croque-mort. Ma mère faisait des ménages. Nous étions sept frères et sœurs. Le soir, à table, le père racontait sa journée. Tantôt, disait-il, j’ai enterré un sacré lapin. Ce cochon-là faisait au moins cent quatre-vingts livres. On riait. Il était content. Je l’admirais. Il était le maître de la vie et de la mort » (Marcel Aymé).

Clocher et minaret

Puisque les cloches des églises chrétiennes ont le droit de sonner, on peut bien laisser le muezzin des mosquées musulmanes faire retentir l’appel à la prière, défendent certains.


En 2021, à Cologne, l’appel à la prière islamique depuis la mosquée avait été autorisé, à titre expérimental, entre midi et quinze heures. Pour les habitants interrogés, entendre la voix du muezzin était la même chose qu’entendre les cloches sonner, à une condition précise : que ce soit en allemand ! Quant à l’imam, il ne voyait pas où était le problème, puisque les habitants étaient prévenus. En 2022, à Creil, un appel à la prière lancé depuis une mosquée par haut-parleur avait créé de vives polémiques. En février de la même année, la première sourate, psalmodiée par une femme voilée, avait résonné sous les voûtes de l’église parisienne de Saint-Sulpice lors d’une rencontre islamo-chrétienne : l’événement, on s’en souvient, avait suscité une vive émotion.

Depuis, les mosquées ont continué de pousser à bonne allure sur le sol français. Les esprits éclairés, épris de liberté, d’égalité et de fraternité, affichent leur tolérance au nom de la laïcité. Et voilà qu’à présent, en 2026, partout en France, l’appel à la prière retentit dans nos cités et nos belles campagnes. Le 27 mai, c’est à 6 heures du matin, à Nantes-Nord, au moment de l’Aïd el-Kébir. Même appel du muezzin à Marseille, ce même 27 mai. À Bry-sur-Marne, le maire, Charles Aslangul, dénonce une ville « inondée d’une sonorité religieuse qui relève du privé… et un niveau sonore intolérable ». Idem dans un village près des Ulis, ainsi qu’à Paris. Sur la Toile, une habitante de Bourgoin-Jallieu, au nord de l’Isère, a entendu le même jour, montre en main, durant une heure, de 5 h 30 à 6 h 30, l’appel du muezzin assorti du prêche de l’imam. Alors, angélus et adhan, même paysage sonore ? Vraiment ? Rappelons quelques évidences.

L’appel à la prière, l’adhan, en terre d’islam, est vocal : il est lancé en langue arabe du haut d’un minaret, cinq fois par jour. La cloche, en terre chrétienne, appelle tous et toutes, avec discrétion, à la prière dans l’église. Si « se faire sonner les cloches » est une expression, les entendre est, en général, agréable. Outre le fait que la voix impérative du muezzin, très matinale, relayée et amplifiée par la sonorisation, soit une épreuve sonore, le son des cloches, encadré par la loi, est harmonieux et limité dans le temps. Surtout, faut-il le rappeler, nous ne sommes pas en terre d’islam.

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On peut préférer le mot « terreau » au mot « racines », mais on ne peut nier que l’Europe, et donc la France, a des racines chrétiennes. Ne dit-on pas qu’entre les XIe et XIVe siècles, elle s’est couverte « du blanc manteau des cathédrales » ? Un homme politique ne disait-il pas qu’il suffisait de voir où s’arrêtent les clochers pour constater les limites géographiques de l’Europe ? Ce n’est pas par hasard si l’affiche de campagne présidentielle de François Mitterrand représentait un village avec son clocher. Alors, clocher et minaret, même combat ? Si un clocher affirme l’origine et la filiation chrétiennes de la France, le coq sur le clocher, tout comme sur les grilles de l’Élysée, en affirme l’identité politique. Constatons plutôt que l’islamisation de la France au quotidien est dans une phase très avancée.

Deux mots sur la cloche et l’horloge. Notre conception du temps est d’origine chrétienne. Chrétien à l’époque médiévale, le temps était rendu sensible par la cloche, selon la règle de saint Benoît. Il s’est ensuite laïcisé, sécularisé et institutionnalisé quand fut inventée l’horloge. Dès le VIe siècle, donc, le temps, celui de la prière et des actions communes, se compte désormais en heures. Et le calendrier grégorien s’est imposé partout. La notation du temps musical lui-même dans le monde latin, la solmisation, a été inventée au XIe siècle par un moine bénédictin, Guido d’Arezzo. Les notes de la gamme — do, ré, mi, fa, sol, la, si — sont d’ailleurs les premières syllabes d’un cantique à saint Jean-Baptiste. Ce fut donc un moment hautement symbolique, politique et religieux, relayé par les médias, que celui où le bourdon Emmanuel se remit en branle après l’incendie et résonna à grands coups lents et profonds. Avec la cathédrale, c’était la ville tout entière qui reprenait vie, le temps qui reprenait son cours. Et quand le coq fut remis en place, en haut de la flèche, la foule était là, sur le parvis, pour applaudir.

Un minaret n’est donc pas un clocher, ni une mosquée une église. Les cloches qui sonnent à toute volée signifient un événement majeur, religieux ou politique. Elles n’ont pas vocation à imposer une obligation de prier ni de se convertir. Comme le dit la sagesse populaire, il est temps de remettre les pendules à l’heure : l’appel du muezzin n’a pas vocation à retentir sur la terre de France.

Violette Nozière, la sainte noire

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Jérôme Leroy rouvre le dossier de la mystérieuse et sulfureuse Violette Nozière.


Accusée de parricide à l’âge de dix-huit ans, condamnée à mort en 1934, puis réhabilitée le 13 mars 1963, Violette Nozière a déchainé les passions, fait la une de la presse, suscité les réactions les plus vives de la part des plus grands écrivains de l’époque, opposant de manière convulsive la droite et la gauche. D’un côté elle était la fille de cheminot victime du patriarcat, de l’autre une dévoyée, symbole de la société décadente, pervertie par la supposée absence de Dieu. En 1978, Isabelle Huppert a même interprété la jeune criminelle dans un film signé Claude Chabrol, dénonciateur cynique du linge sale de la bourgeoisie.

Vilaine fille

Violette n’était pas vraiment belle, mais son visage dégageait un indicible mystère qui aimante. On peut la décrire aussi comme le ferait un inspecteur de police : « 1 m 66, corpulence moyenne, yeux marron, cheveux châtain foncé, figure ronde, teint ordinaire, assez jolie, élégante. » D’une élégance qui étonne pour une lycéenne qui a déserté le lycée un an avant d’empoisonner son père et sa mère sauvée de justesse. Jugez plutôt : robe noire, manteau noir, chaussures noires, petit béret de velours qui lui donne un air canaille. André Breton fera de cette fille unique, issue de la classe moyenne, une icône surréaliste. Il écrira : « Vilaine fille qui élève des chauves-souris dans son pupitre. » Le délire peut commencer.

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Jérôme Leroy s’est emparé du sujet, signant un livre passionnant digne d’un polar de Simenon. Du reste, dès la première page, il cite le « père » de Maigret. On est immédiatement dans l’ambiance. C’est, entre autres, à cela qu’on reconnaît un bon écrivain. Leroy n’a plus à faire ses preuves, ayant, je crois, plus de trente romans à son actif. Nous sommes au cœur de l’été 1933, il fait un temps caniculaire sur Paris. Violette Nozière, qui n’a jamais vu la mer et qui en rêve, est encore une inconnue. Plus pour longtemps. Lors de la nuit du 22 au 23 août, au 9 de la rue de Madagascar, 12e arrondissement, elle empoisonne ses parents, le cheminot Baptiste Nozière et sa femme Germaine, « première » chez la couturière Paquin. Elle avait déjà tenté de le faire en mars de la même année.

Le puzzle se met en place sous la plume efficace de Leroy. La jeune femme, encore mineure, étouffe dans le deux-pièces familial. Elle veut l’indépendance du corps et accessoirement du cœur. Tout est contre elle, et ce n’est pas la seule jeune femme à souffrir de ce manque de liberté. La famille, l’école, la société tout entière fixent les règles contrôlées par la figure tutélaire du père. La transgression, comme la mer, se rêve, elle ne se vit pas. Ou alors au prix d’un risque énorme qui se paie cash. Violette est en réalité une femme fatale, elle a des amants, pratique le coït tarifé, fréquente les bars, les boîtes, le monde interlope de Montparnasse. Elle manipule, elle ment, c’est une mythomane.

Jerôme Leroy © Hannah Assouline

C’est un « véritable oxymore sur pattes, Violette, analyse Leroy, avec ses sourcils épilés et sa lingerie sexy de chez Valisère. » Elle se dispute avec ses parents, les vole. Un médecin lui révèle, en 1932, qu’elle a chopé la syphilis. On parle de syphilis héréditaire, mais, après examen, le couple Nozière n’a rien. Le médecin lui délivre un certificat de virginité pour calmer la colère des parents. Violette en profite pour dire que le médecin a une sœur dont elle devient l’amie. La fille de cheminot est donc reçue dans les beaux quartiers. Elle s’invente un protecteur, Émile, industriel septuagénaire de la banlieue Est. Elle aggrave son cas en prenant la tangente. Elle est reprise, menottée, en garde à vue. Lors de l’interrogatoire, elle lâche une bombe : elle est victime d’inceste. Le mobile sordide. Le cheminot de père est donc un salaud. Violette Nozière change de statut : elle devient une victime. Une icône est née.

La presse, branleuse de l’opinion

Jérôme Leroy analyse la réaction des journaux ainsi que celle des écrivains. Il scanne la société française de l’époque. Il n’hésite pas à se projeter en 2026. Avec les réseaux sociaux et les chaînes d’info, on aurait sûrement le même clivage, mais amplifié, affirme-t-il. En ce qui concerne les écrivains, la qualité des textes ne serait pas au rendez-vous, excepté Patrick Modiano qui évoque la « fille aux poisons » dans Fleurs de ruine. En 1934, Colette, Aragon, Céline, Drieu la Rochelle, Marcel Aymé ou encore Roger Vaillant descendent dans l’arène ! Pour la presse réactionnaire, malgré l’accusation d’inceste, Violette reste une petite « allumeuse ». Aragon, enquêteur pour L’Humanité, dénonce la « police de classe » qui s’acharne sur la jeune femme. Quant au petit ami de Violette, un certain Jean Dabin, il n’est pas épargné : c’est un étudiant en droit proche de l’Action française. Louis-Ferdinand Céline résume la situation : « La presse le sait, qui est la branleuse de l’opinion. Ses clients sont des sadiques. Luxe des détails. Photos précises. Ça donne le petit frisson intime. » Rien de nouveau sous le soleil.

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Dans le dernier chapitre, Leroy souligne l’incertitude sur l’orthographe du patronyme de Violette Nozière. Tantôt avec un s à la fin, tantôt sans. Il conclut : « Et si tout simplement Violette(s) Nozière(s) était plurielle, multitude ? Pas simplement la jeune fille sage qui mentait à ses parents pour jouer à l’affranchie, mais aussi la Violette qui tue et la Violette qui aime, la Violette qui rêve de Bugatti et de bains de mer, et la Violette qui a parfaitement compris sans nécessairement les formuler les mécanismes de la domination (…) ». Une jeune femme moderne, en quelque sorte, qui, une fois libérée, vivra avec sa mère, laquelle s’était portée partie civile, une première, à son procès.

On dit que Violette, morte en 1966 d’un cancer des os, a emporté avec elle son secret, qu’elle aurait révélé à sa mère. Je me suis intéressé, il y a quelques années, à son cas. Je m’étais rendu au cimetière où elle repose, à Neuvy-sur-Loire, son village natal. Et là, j’ai compris, devant l’imposant caveau de famille. Mais je suis passé à autre chose. Leroy a eu raison d’écrire sur Mademoiselle Nozière.

Jérôme Leroy, Violette Nozière, icône et criminelle, éditions de l’Aube et Rétro News, 152 pages.

Violette Nozière, icône et criminelle

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Entre ici, Marc Bloch!

Marc Bloch, historien et résistant fusillé par les nazis, entrera au Panthéon le 23 juin. L’œuvre profondément incarnée de ce génie internationaliste et patriote offre un bel antidote aux travers contemporains: l’anachronisme moralisateur, le manichéisme stérile et l’oubli tragique de notre propre histoire.


A voir: Le Panthéon, place du Panthéon, 75005, Paris.

Marc Bloch (1886-1944) fut, pour Raymond Aron, « le plus grand historien français de l’entre-deux-guerres ». Aujourd’hui oublié, il est la sixième figure – après Simone Veil, Maurice Genevoix, Joséphine Baker, Missak Manouchian et Robert Badinter – panthéonisée sous la présidence d’Emmanuel Macron. Intellectuel et brillant universitaire, ce médiéviste immergé dans le temps présent, homme de gauche, enfant de l’affaire Dreyfus et de la guerre, juif athée d’origine alsacienne, fut un patriote convaincu que le culte de la patrie et l’internationalisme n’étaient pas irréconciliables : « C’est un pauvre cœur que celui auquel il est interdit de renfermer plus d’une tendresse. » Soldat après son admission à l’École normale supérieure en 1905, puis successivement caporal, sergent, sous-lieutenant, lieutenant et capitaine (1929), il fit les deux guerres mondiales, s’engagea dans la Résistance à partir de 1943 et mourut assassiné par les nazis le 16 juin 1944, près de Lyon, sa ville natale. La nation est ainsi appelée, le 23 juin 2026, à faire entrer dans le premier mausolée de France et la mémoire collective cet historien de renom capable d’avoir « déchiffré de vieux grimoires », « contemplé la forme des champs » et placé le sacrifice de soi et la lutte pour la liberté de son pays au-dessus de sa personne.

Le 17 mars dernier, dans son grand amphithéâtre, l’université Paris I Panthéon-Sorbonne proposait, à un public de lycéens venus des quatre coins de la France, un après-midi de courtes conférences sur Marc Bloch, en présence d’enseignants-chercheurs et de deux de ses descendants. La dernière partie de l’événement, consacrée à la récupération politique de l’historien-résistant par « l’autre extrémité de l’échelle des opinions » – pour parler comme Bloch – fut l’occasion d’enjoindre le jeune auditoire à aller visiter le Panthéon : « Allez-y le 23 juin pour panthéoniser votre Marc Bloch, notre Marc Bloch ! » Quoique le grand historien fût convaincu que l’histoire était la science du divers et du pluriel plutôt que celle des abstractions et des vérités générales, qu’elle traitait des hommes et non de l’homme, il n’est pas certain que cet usage partisan et exclusif du pronom possessif de la part d’universitaires forcément acquis au républicanisme de Bloch et à sa grande lucidité quant à ce qu’il nommait en son temps « l’instabilité mentale » de la droite, mais aussi « les zigzags sans grâce » d’une partie de la gauche, s’ajuste au mieux, y compris formellement, à ce fameux « tact des mots » auquel il était attaché, fidèle en cela à l’exigeante clarté et à la rigoureuse sobriété de sa formation intellectuelle.

Désenclaver le passé

Avant d’être le Marc Bloch des futurs étudiants en histoire à qui leurs professeurs, jusqu’ici, ont peut-être davantage parlé de Victor Hugo, Jean-Jacques Rousseau ou Marie Curie plutôt que de leur Voltaire, leur Jean Moulin ou de leur Joséphine Baker, l’homme dont « la vie d’outre-tombe » se dresse devant la patrie oublieuse, divisée et officiellement reconnaissante, fut avant tout celui qui repensa, en historien et acteur de l’histoire, le passé, le présent et l’avenir. « Le scepticisme n’est pas une attitude plus estimable que la crédulité », écrivait-il. À l’heure de notre mélange collectif de désabusement et d’intime conviction taillés à la serpe des dystopies les plus sombres et des naïvetés les plus confondantes, la panthéonisation de Marc Bloch est surtout une belle occasion de lire, à un siècle de distance, ce qu’il a encore à nous dire.

Ce que l’auteur d’Apologie pour l’histoire (1949) continue de nous dire et qui nous concerne est qu’il n’y a pas de présent sans passé, ni de passé sans présent. Le présent est inintelligible sans la connaissance du passé qui peut prendre la forme d’une chronique, d’un tesson de poterie ou d’un fait grammatical, de même que contempler un paysage ici et maintenant est indispensable à la compréhension de la ruralité des temps plus anciens. « Le présent est la pointe extrême d’un long écoulement où chaque vague dépend de celles qui l’enserrent et le pressent dans son mouvement, mais aussi de celles qui derrière l’ont poussée en avant. » La revue des Annales, que Marc Bloch cofonda avec le seiziémiste Lucien Febvre en 1929, était animée de cette volonté de désenclaver le passé – alors réduit à des chronologies arides et aux hauts faits d’hommes illustres désincarnés – et de le mettre au contact des sciences économiques et sociales émergentes, afin de capter « l’atmosphère mentale » et la vie d’une époque.

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Cette façon de faire primer l’analyse sur la chronologie avait bien sûr comme présupposé la maîtrise des temps anciens et non pas seulement celle du monde contemporain ou du seul passé immédiat, cause, pour l’historien, de la dangereuse confusion du « récent » et de l’« efficace ». Les cours sur l’histoire de la monnaie, des prix, des champs, des chemins ou encore des sentiments, que Bloch donna à l’École normale supérieure de Saint-Cloud, furent alors accueillis avec enthousiasme par des élèves familiers des dates antérieures à leur naissance et capables de penser le temps long. Notre école a, depuis, durablement adoubé la figure de ce curieux océanographe dépeint par Marc Bloch et qui, « refusant de lever les yeux vers les astres, sous prétexte qu’ils sont trop loin de la mer, ne saurait plus trouver la cause des marées ».

Penser la longue rencontre des hommes

La plus belle définition que donna Marc Bloch de l’histoire est peut-être celle-ci : « la longue rencontre des hommes ». Vivre, penser et relater cette rencontre est un chemin semé d’embûches. La vivre en temps de guerre amena Bloch-combattant à parler de la dureté de son cœur, de ses petites haines du quotidien et de l’égoïste allégresse à trouver la vie douce lorsqu’on se sait vivant au lendemain des grandes tueries. La vivre en temps de guerre signifia, pour lui encore, être davantage ému devant une photographie de famille trouvée dans le porte-monnaie d’un soldat touché en plein crâne par une balle que de voir la figure de cet homme « pendre comme un volet dont les gonds ne tiennent plus », ou bien dire son âme inaccessible à la pitié et à la peur sauf lorsque cette peur a le visage d’un enfant qui s’enfuit. « Je prie le ciel de ne jamais me la remettre sous les yeux dans la réalité, et le moins possible dans mes rêves. » Ce fut enfin de connaître, du décret sur le statut des Juifs d’octobre 1940, jusqu’à son arrestation le 8 mars 1944 et sa mort, trois mois plus tard, « le poison subtil, contagieux et polyfiltrant » de l’antisémitisme.

Pour l’intellectuel et l’érudit, penser la longue rencontre des hommes doit nous amener à éviter les nombreuses chausse-trappes qui nuisent à la pleine compréhension du temps historique : « l’hypnose » de la notion d’origine, qui empêche de penser la complexité des événements ; la vénération du passé, laquelle conduit toujours à son invention, guidée par l’irrésistible besoin de création ; « l’impardonnable péché » de l’anachronisme, qui impose une nomenclature inappropriée au passé ; le jugement manichéen qui « sépare dans la troupe de nos pères, les justes des damnés » – comme si nous étions « si sûrs de nous-mêmes et de notre temps » ; la paresse intellectuelle, qui consiste à dire qu’il suffit d’éviter les erreurs du passé pour ne pas échouer à l’avenir ; et le « prétendu » bon sens, lequel « n’est rien d’autre qu’un composé de postulats irraisonnés et d’expériences hâtivement généralisées ».

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Quant au récit que Marc Bloch propose de l’histoire, lui qui fut professeur, c’est de raconter des batailles auxquelles on n’a pas assisté, décrire des monuments disparus bien avant notre naissance, et parler d’hommes qu’on n’a jamais vus. Avec, comme objectif, de « savoir parler du même ton aux doctes et aux écoliers », autrement dit, de « ne pas croire que c’est en bêtifiant qu’on se met à la portée des enfants. On ne fait là qu’exciter leur mépris. »

« Aux grands hommes la patrie reconnaissante », fronton du Panthéon. D.R.

La panthéonisation de Marc Bloch posera la question de Marc Bloch autant que celle des panthéonisations, dont le rythme s’est considérablement accéléré cette dernière décennie. Certains diront que la France cherche dans ses morts les plus illustres et désormais les plus oubliés la grandeur qu’elle convoite vainement auprès de ses vivants : exhumer les tombes éthiques de l’histoire aide, momentanément, à se refaire une santé nationale. D’autres chercheront en Marc Bloch leur Marc Bloch, tour à tour figure réparatrice de l’histoire, de l’antisémitisme, de la désaffection patriotique, de l’enseignement et même de l’européisme1. L’auteur de Réflexion d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre (1922), des Rois thaumaturges (1924), de La Vie d’outre-tombe du roi Salomon (1925) et de L’Étrange Défaite (1946) a suffisamment réfléchi sur ce qu’il nomme « l’efflorescence de l’imagination collective », pour avoir répondu à ces questions dans ses ouvrages. Il a, plus que jamais, toute l’éternité pour nous les faire entendre.

  1. Quand avec Philippe Cohen, nous avons voulu appeler « Marc Bloch » la fondation que nous avions créée pour rassembler les « républicains des deux rives », ses héritiers s’en sont émus, estimant que leur aïeul aurait voté « oui » à Maastricht. EL ↩︎

A lire de Marc Bloch:

« L’Étrange Défaite » (1946), « Folio histoire », Folio, 1990.
« Apologie pour l’histoire » (1949), Dunod Poche, 2024.
« Les Rois thaumaturges » (1924), « Folio histoire », Folio, 2026.
« La Vie d’outre-tombe du roi Salomon » (1925), PU Lyon (PUL), 2024.

Si le music-hall m’était conté…

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"Nini Cordy 1949" © Anspach

Bernard Swysen et Christophe Alvès font d’Annie Cordy (1928-2020) une héroïne de bande-dessinée dans Nini Cordy 1949 aux éditions Anspach. Une comédie policière se déroulant à Bruxelles en pleine Guerre froide qui permet de (re)découvrir le caractère, le talent, l’humanité et surtout les premiers pas de la jeune Annie dans le music-hall avant qu’elle ne devienne la grande Cordy…


Comment l’oublier ? Dans le monde du spectacle, son nom vaut sésame. Les plus retors s’adoucissent au son de sa voix, les plus jaloux lui reconnaissent une capacité de travail peu commune, les plus fourbes se taisent car ils savent que l’on ne touche pas impunément à cette immense artiste. Notre totem. Et le grand public, unanime, sait d’instinct, sans grand discours démonstratif, ni hagiographie en librairie, que Nini la chance était à part dans ce milieu. Elle savait tout faire, danser, chanter, jouer la comédie, feindre le drame et toucher en plein cœur. Au cinéma, nous l’avons vu chez Claude Chabrol, René Clément, Alain Resnais, Pierre Tchernia ou Pascal Thomas. Elle a grandement contribué aux grandes heures de la télévision de papa, des Carpentier à Guy Lux. Nous avions de l’affection et du respect pour elle. Nous ne lui avons pas assez dit, voilà le regret d’une société française des Arts réunis, trop souvent aveuglée par quelques tribuns médiatiques et engluée dans un intellectualisme miteux.

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Annie la populaire dépassait allégrement ces mesquineries par son génie de la comédie et par une fantaisie tourbillonnante. Elle méritait le titre d’artiste complète, d’artiste totale, dont l’onde bienfaitrice courra longtemps après sa disparition. Le grand artiste seul, survit à son œuvre, sa féerie se propage sans publicité ; Annie était ancrée dans nos vies, elle le restera. En 2004, le roi Albert II l’avait élevée au rang de Baronne. Par l’entremise d’Annie, nous apprenions un métier à l’ancienne, le labeur, la sueur, les cours de danse, de chant, le placement sur scène, le rythme, l’invention chaque soir malgré la répétition, les coulisses des cabarets, l’arrivée à Paris, puis son refus de partir en Amérique où on lui offrait pourtant une gloire internationale et toujours le divertissement comme fil rouge d’une carrière. Elle a changé notre vision du divertissement. Elle l’a élevé en un art majeur, accessible à tous. Annie était transfrontalière, chacun de nos deux pays se l’appropriait. « La France est mon pays, la Belgique est ma patrie. On ne renie pas sa patrie », disait-elle.

Authentique humanité

Elle était née Léonie Cooreman à Laeken dans une famille modeste et vivante, son père menuisier fabriquait des articles en bois pour les artistes peintres et sa mère tenait une épicerie de poche. Elle s’est éteinte à Vallauris, dans sa villa des Alpes-Maritimes. Sa filleule veillait à ses côtés depuis la disparition de l’homme de sa vie, Bruno. Pourquoi l’avons-nous tant aimée ? Parce que son humanité n’était pas un leurre, une manière de séduire, un forcing de l’ego ; dans toutes ses activités, dans un téléfilm, un gala ou un duo improvisé, sa sincérité transpirait. Elle nous émouvait et l’on riait beaucoup. Les grands artistes ont cette virtuosité à basculer d’un registre à l’autre, sans se départir de leur nature profonde. C’est un don et une discipline quotidienne. Annie avait cette haute humanité en partage avec son ami Bourvil.

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L’admiration et la tendresse du public lui sont donc acquises durablement. Elle était l’élue de nos soirées. Il y avait un plaisir enfantin de l’entendre et de reprendre ses tubes, puis, en une volte-face, elle nous cueillait dans un rôle plus dramatique. Annie nous surprenait et nous aimions cette dualité-là. Elle avait surtout le sens du music-hall, la scène était son pré-carré. Bernard Swysen (scénario), Christophe Alvès (dessin) et Drac (couleur) ont eu le bon goût de nous raconter la vie d’Annie juste avant qu’elle ne devienne la meneuse de revue du Lido et la reine du microsillon. Ils ont mélangé habilement la véritable histoire de Nini dans son quartier de Bruxelles, sa rencontre, par exemple, à Knokke avec Maurice Chevalier lui prédisant le succès et ses années d’apprentissage au Bœuf sur le Toit à une fiction policière en pleine guerre froide où il est question d’une partition de Chostakovitch. Annie aurait validé à 100 % cette BD joliment virevoltante.

Nini Cordy 1949, bande-dessinée de Bernard Swysen et Christophe Alvès, éditions Anspach, 56 pages.

Nini Cordy 1949

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On a bien ri: merci Corbie!

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Photo : P. Lacoche

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie


Comédienne, la Sauvageonne adore le théâtre. Et moi, j’adore Corbie, ville de 6000 habitants qui se trouve à une quinzaine de kilomètres à l’est d’Amiens. Dès qu’elle a su que le comédien et metteur en scène Guillaume Paulette présentait, à la Buanderie, une restitution des ateliers théâtre qu’il anime dans la cité – déjà – citée (c’est joli, cité citée, ne trouvez-vous pas, lectrices et lecteurs adulés ?), mon ébouriffée blonde, pulpeuse et si craquante, m’a entrepris tout de go : « Et si on y allait, vieux Yak ? Qu’en penses-tu ? Allez, fais-moi plaisir ! » Comme elle m’en procure des tonnes, j’aime aussi lui faire plaisir. Pourtant, Dieu et Marx savent que je suis un sacré casanier. Lorsque je me rends à Viry-Noureuil, à Mareuil-Caubert ou dans le Vaugandy (pays imaginaire qui ressemble fort à la Thiérache que je cite dans mes inoubliables romans Le chemin des fugues et Mise au vert, parus aux éditions du Rocher), je me sens dans la peau d’Henry de Monfreid. J’ai pris sur moi, ai ordonné à Firmin, notre valet, d’harnacher Yvonne, notre fidèle jument, et de préparer notre fiacre, puis ai annoncé la bonne nouvelle à ma petite princesse : « C’est comme si c’était fait, ma chérie ! Remplis tes malles de tes effets affriolants ! Direction Corbie ! » (Au loin, nous entendions le hennissement mélodieux d’Yvonne qui, adolescente, chantait dans une chorale d’équidés.) Sur place, nous filâmes papoter avec Guillaume qui nous raconta sa vie. Né à Camon (4359 habitants), il habite aujourd’hui Amiens. « J’ai commencé le théâtre amateur très tard, à l’âge de 30 ans », explique-t-il. « Avant j’étais analyste en informatique. Mon dernier vrai travail, c’était pour la Direction régionale de l’environnement. Je m’occupais des statistiques et de leur site internet. Puis, le théâtre est devenu une passion. J’ai eu la chance de jouer avec de jeunes professionnels. A 39 ans, comme ça marchait pas mal, je me suis décidé à faire une formation professionnelle à l’école Lecoq, à Paris, de 2006 à 2008. J’étais parti pour un an ; finalement, je suis resté deux ans. Ensuite, j’ai été embauché par des compagnies professionnelles locales et/ou régionales : le Théâtre du Lin, des compagnies de l’Oise, Théâtre de l’Orage, compagnie du Chahut, Michel Fontaine, Le Passe-Muraille, à Abbeville, etc. Je fais aussi du théâtre en anglais, à Courbevoie. Je joue le Français car j’ai un accent que les Français ne perçoivent pas mais les Anglais, eux, le perçoivent tout de suite. Je ne suis pas bilingue mais j’ai un bon niveau en anglais. En picard aussi. (Rires.) » Puis, il fila vers la scène car la restitution des ateliers commençait ; il avait baptisé cette dernière « Le théâtre fait son cinéma ». Vingt scènes de films célèbres, parmi lesquels Le Dîner de cons, César et Rosalie, Buffet froid, Les bronzés font du ski, La Boum, Marius, etc., étaient proposées. « Douze comédiens étaient inscrits à cet atelier », poursuivit Guillaume. « Seuls deux comédiens étaient débutants ; les dix autres avaient sept ans d’expérience avec moi. Certains avaient déjà joué dans des compagnies amateures du secteur d’Amiens. » La Sauvageonne et moi avons bien ri. Yvonne aussi. Merci, Corbie !

Guillaume Paulette et deux comédiennes

Le chemin des fugues

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Mise au vert

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France-Algérie, dialogue de mabouls

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Pierre Vermeren © Hannah Assouline

Pierre Vermeren, familier du Maghreb, démontre dans son nouveau livre qu’une suite de décisions irrationnelles a scellé la relation franco-algérienne. Français orgueilleux courant à coups de fusil après des mirages, Algériens attachés névrotiquement à un colonisateur qu’ils haïssent… Plongée dans les vicissitudes d’une relation toxique.


Avec France-Algérie, de 1962 à nos jours, histoire d’une relation pathologique, Pierre Vermeren nous livre un véritable bijou. À chaque chapitre sa pierre précieuse sous la forme d’une vérité contre-intuitive qui oblige à s’arrêter et à réfléchir. Aussi, s’agit-il d’un des rares livres réellement utiles parus récemment sur la relation franco-algérienne (celui de l’ambassadeur Driencourt entre dans cette catégorie). Il n’a pas pour propos de flatter les ressentiments des uns (certains pieds-noirs) ou la repentance des autres (les élites françaises) mais de cartographier l’histoire des sentiments, des illusions et des préjugés de part et d’autre de la Méditerranée. Quand Vermeren parle d’une relation pathologique, ce n’est pas une clause de style. Vermeren déroule le récit de malentendus en série et de projections psychologiques en chaîne qui ont abouti à une relation complètement anormale et dysfonctionnelle. Une relation de « mabouls » comme dirait notre cher président de la République qui aurait bien besoin de lire ce livre, mais il ne le lira probablement pas car il n’est pas écrit en Anglais américain…

Une ignorance systémique

Tiens, s’il y avait deux enseignements de ce livre à transmettre dans une note de synthèse à notre cher président, quels seraient-ils ? 

Le premier est que la relation franco-algérienne s’est cassée relativement récemment. Jusqu’aux années 1980, le respect et la coopération ont primé, chacun étant pressé de tourner à sa manière la page de la guerre d’Algérie : la France par l’oubli, l’Algérie par un activisme effréné et souvent brillant sur la scène internationale. Le tournant remonte à la décennie noire (1992-2002) lorsque le régime algérien a failli disparaître. Les islamistes l’ont accusé d’être « hizb frança » c’est-à-dire le parti de la France. Ils se proposaient de le liquider afin d’achever la décolonisation de l’Algérie. En réponse, les généraux et leurs relais dans le pouvoir civil ont alors inventé le devoir de mémoire et de repentance et depuis, ils l’opposent névrotiquement à la France. Vilipender la France est une trouvaille récente d’un régime en détresse qui souhaitait s’acheter une virginité.

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Le deuxième enseignement est que les Français en général et leurs élites en particulier ne connaissent rien de l’Algérie. Cette ignorance systémique permet à Monsieur Tebboune aujourd’hui de se jouer des sentiments des dirigeants français. Elle rend possible la repentance. Celui qui connaît les détails de l’histoire sait que toutes les parties ont des choses (graves) à se reprocher.

Une histoire de fous

En vérité et contrairement à ce que son titre suggère, le livre remonte aux origines de la relation franco-algérienne donc à 1830, date de l’invasion française. Etape par étape et jusqu’à la période actuelle, il s’attache à comprendre les réelles motivations des deux parties. Et très souvent, il ne trouve pas de logique derrière les motivations des uns et des autres mais des affects et des paris un peu fous sur l’avenir. Ainsi, Bugeaud, pièce maîtresse de la conquête du pays, déconseille de demeurer en Algérie au motif qu’il s’agit d’une possession coûteuse, d’une terre pauvre et d’un peuple guerrier. Seulement, l’état-major et les officiers supérieurs poussent la France à s’y maintenir car ils courent après les médailles et une carrière stimulante. Bien plus tard, au moment de l’indépendance, la France plie bagages mais ne coupe pas le cordon ombilical, elle le renforce : « La France a plus investi en Algérie sous De Gaulle que durant la colonisation ». À l’Algérie du FLN, la France gaullienne envoie ses coopérants, ses prêts et ses dons. Il lui offre la libre-circulation des hommes et des femmes, consacrée par le célèbre accord migratoire de 1968.

Les Algériens, régime et population, brillent aussi par leur « irrationnalité », enlevant aux Français le monopole de l’incohérence.  L’adoption de la langue française n’a jamais été aussi forte et massive que dans les années 1960 et 1970, c’est-à-dire après l’indépendance qui aurait dû signifier le divorce total avec la France. À l’école, à l’université, au sein de l’administration et même au sein du conseil des ministres, le Français est la langue de travail et de pensée. L’arabisation, qui vient beaucoup plus tard, est notamment motivée par la « haine de soi » de certains Algériens, dégoûtés par leur berbérité. Le régime fait venir en masse des Frères Musulmans d’Egypte, déguisés en enseignants arabisants. Ce faisant, il importe « la peste » salafiste qui retournera la jeunesse algérienne contre lui. Quand on parle de « mabouls » !

Impartial

Pour restituer cette histoire, Vermeren est l’homme de la situation.  Il comprend la psychologie algérienne et maghrébine en général. Il a enseigné au Maroc et en Tunisie, avant d’écrire un livre fondamental sur la formation intellectuelle des élites du Maghreb (La formation des élites marocaines et tunisiennes, La Découverte, 2002).  Il n’est pas un historien du Quartier Latin qui imagine l’Arabe ou le Kabyle depuis son bureau ni un fils ou petit-fils de pied-noir qui considère (à juste titre) qu’il est une victime du FLN. S’il se place au-dessus de la mêlée, sa pensée vient aussi des entrailles, d’où l’importance de son approche.

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Enseignant au Lycée Descartes à Rabat dans les années 1990, Vermeren a été mon professeur. Je me souviens d’avoir été invité chez lui un été pour son pot de départ. Nous étions une trentaine d’élèves de sa classe d’histoire-géo en prépa HEC. Traversé par un enthousiasme soudain sous l’effet de la bière Corona, j’ai pris la parole pour faire un discours bref mais décisif : « Ce soir, au nom du peuple marocain, je vous pardonne la colonisation ! ». Je me souviens d’avoir rendu le micro immédiatement devant une audience médusée. J’avais 19 ans et toute la vie devant moi. C’est exactement le contraire de la France et de l’Algérie contemporaines. Ces vieilles nations se savent fatiguées et traversées par le doute, elles n’ont plus confiance en elles, alors elles se permettent la repentance (pour l’une) et l’amertume (pour l’autre). Et si le retour de l’espoir était le seul antidote à cette relation pathologique ?

Pierre Vermeren, France-Algérie. De 1962 à nos jours, Éditions Tallandier, 2026, 304 pages.

Formation des élites marocaines

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Le procès de Nadav Lapid

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Nadav Lapid à l'UGC Les Halles à Paris, le 12 septembre 2025 © Thierry le Fouille/SIPA

L’histoire est délicieuse. Elle est même tellement parfaite qu’on dirait une fable écrite pour démontrer ce que beaucoup refusent encore de voir.

Le cinéaste israélien Nadav Lapid, enfant chéri d’une certaine gauche culturelle européenne, invité vedette d’un festival de cinéma à Marseille, a finalement dû renoncer à sa participation après que plusieurs réalisateurs ont refusé de partager l’affiche avec lui. Pourquoi ? Parce qu’il est israélien, figurez-vous. Le reste n’est qu’habillage rhétorique.

Pas un sioniste fanatique !

Or Nadav Lapid n’est pas exactement un colon fanatique chantant les louanges de l’horrible Ben Gvir entre deux projections. Il n’est pas davantage un fidèle de Bibi Netanyahou, ni un propagandiste du gouvernement israélien. Bien au contraire. Depuis des années, il s’est imposé comme l’une des voix les plus farouchement critiques de son pays. Ses films, ses interviews, ses prises de position publiques témoignent d’une sévérité à l’égard d’Israël que nombre de militants occidentaux pourraient lui envier. Il lui est même arrivé, de reprendre à son compte certaines des accusations les plus radicales portées contre son pays.

À l’heure où l’accusation de génocide est devenue le mot magique censé clore toute discussion sur Gaza, un mot que l’historien israélien Omer Bartov revendique haut et fort, Lapid n’a jamais cherché à se tenir à distance. En théorie, il devrait donc être un héros. Mieux, une mascotte progressiste, la preuve vivante que la critique d’Israël est non seulement possible mais nécessaire. Or le voilà, en France, rejeté par son propre camp ! Et c’est là que l’affaire devient vraiment passionnante.

Depuis des années, on martèle avec une insistance presque liturgique cette pieuse distinction : l’antisionisme n’a rien à voir avec l’antisémitisme. L’un relèverait du débat politique ; l’autre de la haine raciale. Circulez, il n’y a rien à voir. Le problème est que la réalité se montre parfois bien moins disciplinée que les slogans. Car si ce qui est reproché à Israël concerne la politique de son gouvernement, son côté belliciste ou sa conduite de la guerre, pourquoi ostraciser un homme qui passe son temps à dénoncer précisément ces mêmes choses ? Pourquoi exclure un allié objectif ? Pourquoi condamner un témoin à charge, et transformer en paria quelqu’un qui accomplit déjà tout ce que l’on exige de lui ?

La réponse est inconfortable. Parce qu’à un certain stade, le problème n’est plus ce qu’il pense, mais ce qu’il est. Voilà, mesdames et messieurs, ce que révèle l’affaire Lapid.

Politique et identité

Dans certains milieux, l’Israélien est présumé coupable. Il lui appartient de démontrer son innocence. Il doit confesser, dénoncer, expier. Il doit produire en permanence les preuves de sa respectabilité morale. Il doit montrer qu’il est différent des autres Israéliens, qu’il est du bon côté, qu’il a compris. Mais l’absolution n’arrive jamais. Pourquoi ? Parce que le procès n’est pas réellement politique, il est identitaire.

L’histoire européenne connaît parfaitement ce mécanisme. Le « bon juif » est une figure ancienne. On l’acceptait à condition qu’il se convertisse, puis à condition qu’il s’assimile, puis à condition qu’il renonce à certaines fidélités jugées suspectes. Aujourd’hui, on l’accepte à condition qu’il rompe avec Israël. Mais c’est un marché de dupes. Cette acceptation demeure toujours provisoire ; le certificat de conformité morale expire avant même d’avoir été délivré.

Shakespeare l’avait compris bien avant nous. Dans Le Marchand de Venise, Shylock perd tout. Son procès ne s’achève pas par une simple défaite judiciaire mais par une humiliation existentielle. On le dépouille de sa fortune, on lui impose la conversion, on lui retire jusqu’au droit d’être lui-même. Pourtant, personne ne l’accueille ensuite parmi les siens, car le problème n’était pas ce qu’il avait fait, mais ce qu’il était. Un problème d’ontologie, nous disent les philosophes.  

Quatre siècles plus tard, le décor a changé, les costumes aussi, mais certaines logiques demeurent étonnamment familières. On ne demande plus au Juif d’abjurer sa religion, d’abjurer son peuple, de quitter la synagogue, de quitter symboliquement Israël. On ne lui demande plus de changer de foi, on lui demande de changer de camp. Nadav Lapid a accepté une grande partie de ce deal. Il a dénoncé son gouvernement, accusé son propre pays, et repris des mots que ses adversaires eux-mêmes n’osaient parfois employer qu’avec prudence. De fait, cela ne suffit pas. Parce que, comme tant d’autres avant lui, il découvre qu’il existe des tribunaux dont le verdict précède le procès.

Si le problème était Netanyahou, Lapid serait un allié. Si le problème était Gaza, il serait un témoin à charge. Si le problème était le sionisme, il serait une pièce à conviction. Or il est rejeté malgré tout. Cette contradiction devrait inquiéter tous ceux qui croient sottement que la question porte exclusivement sur la politique israélienne. A commencer par Lapid lui-même qui continue de se bercer de ses illusions, comme le montrent ses interviews. Car lorsqu’un Israélien qui accuse Israël plus durement que beaucoup de ses ennemis demeure malgré cela frappé d’ostracisme, il faut envisager sérieusement l’hypothèse que l’objet réel de la réprobation se situe ailleurs.

L’antisionisme n’est pas l’antisémitisme, certes, mais il arrive qu’il lui serve de passerelle, qu’il lui fournisse son vocabulaire, qu’il lui offre sa respectabilité. Et il arrive aussi qu’il produise exactement le même résultat, l’impossibilité de voir un individu derrière son appartenance.

Les militants qui ont obtenu l’éviction de Lapid croient combattre un État. Ils ont surtout révélé quelque chose sur eux-mêmes. La difficulté croissante, dans une partie de l’Occident, à regarder un Israélien autrement que comme un Israélien et, parfois, derrière autrement que comme un juif. C’est ainsi que commencent les aveuglements collectifs. Ils ne naissent jamais de la haine déclarée ; ils naissent du moment où l’on cesse de juger les hommes pour ce qu’ils pensent afin de les juger pour ce qu’ils sont.

L’affaire Lapid n’est donc pas seulement l’histoire d’un réalisateur boycotté, c’est – qu’on le veuille ou non – l’histoire d’un homme qui a cru qu’en dénonçant les siens plus fort que les autres il finirait par être accepté, avant de découvrir que certains tribunaux idéologiques n’accordent jamais l’acquittement. Parce que leur véritable sujet n’a peut-être jamais été Israël. Et peut-être même jamais la politique.

La boîte du bouquiniste

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Pierre Gripari. D.R.

« Paris est la seule ville du monde où coule un fleuve encadré par deux rangées de livres », dixit Blaise Cendrars. Causeur peut y dénicher quelques pépites…


Il y a peu d’écrivains bavards. Et peu d’écrivains savent faire parler leurs confrères. Aussi, quand deux de ces espèces rares se rencontrent, cela fait des étincelles. En 1984, Alain Paucard décide de mettre son vieux copain Pierre Gripari à table. À tous les sens du terme. Les deux essayistes, romanciers et nouvellistes ont l’habitude de se retrouver régulièrement autour d’un menu entrée-plat-dessert concocté par Paucard et d’une bonne bouteille de vin. Mais parce que Paucard est généreux, il enregistre leurs conversations durant trois repas afin de les partager avec leurs lecteurs. L’opus qui leur est servi l’année suivante ne manque pas de ragoût.

Scandaleusement libre

Gripari connaît alors le succès, surtout grâce à ses livres pour enfants – parmi des dizaines d’autres, Les Contes de la rue Broca sont devenus un classique – et cela l’agace. Il veut être reconnu pour son œuvre romanesque et théâtrale, pour sa culture littéraire et pour son style… Mais il est de droite et ne s’en cache pas. De même qu’il ne fait pas mystère de son homosexualité brandie avec un dandysme bravache (avec fierté, dirions-nous aujourd’hui) des zincs de banlieue aux salons parisiens. En cela, Pierre Gripari a plus de cinquante ans d’avance sur son époque ; cette même époque qui lui permet d’être un « auteur jeunesse » populaire sans renier ses sympathies fascisantes, son antijudaïsme, son antichristianisme, son anti-anticolonialisme, son anti beaucoup de choses en somme qu’il justifie par une citation de Chesterton : « Nous choisissons nos amis, mais Dieu choisit notre voisin. » Cependant, nulle haine n’affleure dans son œuvre ni ses propos. Ce sont les pensées d’un homme « seul, vraiment seul », et scandaleusement libre. Avant une gloire fugace – il meurt en 1990 –, sa vie est marquée par la dèche et les échecs, mais il n’a jamais dévié du cap fixé par sa boussole d’écrivain. Il ne croit qu’en la valeur du travail auquel il se consacre exclusivement – viennent ensuite, s’il en a le temps, l’amitié et parfois l’amour.

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Alain Paucard connaît son camarade, il sait pointer ses contradictions – elles sont nombreuses –, le relancer, le recadrer, le piquer avec complicité et s’effacer dans un exercice d’admiration doublé d’un exercice de compréhension : pourquoi et comment devient-on Pierre Gripari ? La réponse n’est pas simple, mais les explications sont savoureuses, telle leur joute, goguenarde et furieusement érudite, sur ses auteurs favoris de l’Antiquité à la BD.

Ces entretiens se lisent comme un dialogue de cinéma, on entend la voix des acteurs, on imagine le gros magnéto à cassette posé sur la table du dîner entre les verres et le cendrier… manquent les didascalies qu’on aurait pu confier à Claude Sautet.

Gripari a alors près de 60 ans, et ce monsieur seul au monde sait mieux que personne comment marche ce monde. La preuve : « On a raison de faire lire l’Histoire aux gosses : il faut apprendre à désespérer de bonne heure. »

Gripari mode d’emploi, Alain Paucard, L’Âge d’Homme, 1985.

Gripari, mode d'emploi

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Une caricature

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© Studio Canal

Cette critique de la malbouffe sortait il y a tout juste cinquante ans…


Ce pourrait n’être qu’une aimable pochade culinaire. D’autant plus que la réalisation est inexistante ou presque et la photographie carrément moche. Mais voilà, L’Aile ou la Cuisse de Claude Zidi a été tourné il y a tout juste cinquante ans et n’a rien perdu de son mordant contre la malbouffe.

Le personnage « vertueux » qu’incarne le toujours génial Louis de Funès, fondateur du Guide Duchemin (suivez mon regard), s’oppose à celui joué à la perfection par le formidable Julien Guiomar, salaud partisan de la nourriture industrielle à outrance. On oublie le jeu inexistant de Coluche, des fautes de… goût (un bordeaux rouge est vanté avec le vocabulaire réservé aux blancs liquoreux, par exemple). Mais les scènes d’inspection de restaurants ou d’usines sont hilarantes et le discours général du film aussi réjouissant qu’en avance sur son temps.

Et sur grand écran, tout cela prend plus d’importance encore : c’est le lieu naturel pour une telle dégustation.

Les gémonies culturelles

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Annie Ernaux à Saint-Denis (93), le 7 juin 2026 © Cesar VILETTE/SIPA

(Ô race, ô désespoir…)


Deux quinquennats durant, vibrionnant, impuissant, dans le néant, Jupiter a singé le pouvoir, seumard comme Icare. Plouf. Blague to blague, dix ans de perdus. Le compte à rebours de la présidentielle 2027 a commencé : 300 jours, une nouvelle bataille de Verdun. Des cordelles de Barons noirs, mouches du coach, Rastignac de bac à sable, reluquent les fromages, interrogent Claude, fourbissent des slogans. Tous les naufrageurs sont sur le pont, prêts à rempiler.

Dimanche dernier, à Saint-Denis, dans les oukases, les effluves de brochettes et cannabis, ateliers « Métissage et Macramé », Jean-Luc Mélenchon a planté le décor de sa dernière farce : la « Nouvelle France ». La victoire, dans un an, passe par la bataille des médias, des idées, l’hégémonie culturelle. Annie Ernaux, intellectuelle organique, « Comtesse de c’est dur » et des « Malheurs de sophismes » arbore un keffieh palestinien. Barbusse adorait Staline, la Pasionaria normande cire les bottes du trotskyste thaumaturge. Gramsci professait un mantra emprunté à Romain Rolland : avoir le pessimisme de l’intelligence et l’optimisme de la volonté. Il y a bien longtemps que l’intelligence, la volonté, la culture et la pensée ont disparu, à gauche.

L’amer de toutes les batailles

Les lendemains ne chantent plus, la révolution c’est fatiguant. Le wokisme achève la social-démocratie dans le compost citoyen, l’autoflagellation, les lamentos victimaires, l’immigrationisme, le matraquage fiscal, l’impôt sur les os. Les crises de nerf, les guerres de races, de sexes, de tous contre tous, la Plenelisation des esprits, finiront par accoucher de la tyrannie. Après les Corons, le Coran. Après le « Grand soir », le « Grand remplacement » et la captation de l’électorat musulman. LFI assume une stratégie de tension permanente, de guerre civile, la libanisation du pays. Le peuple qui a compris la tartufferie, déserte la gauche et les banlieues.

A ne pas manquer, Jean-Baptiste Roques: Sale ambiance en Nouvelle France

En 2027 nous n’échapperons pas à un festival de Requiem, « Messe en si d’aventure » (label Deutsche Grammophon), barrages contre le vent mauvais et nauséabond, avec effet garanti de peur sur les passants. L’Affiche noire angoisse les bobos de la rue des Martyrs. Adieu la peine et le plaisir, adieu les roses. Pasolini était lucide sur l’imposture antifasciste. « Le nouveau pouvoir se servira de vos paroles libertaires pour créer un nouveau pouvoir homologué, pour créer une nouvelle inquisition, pour créer un nouveau conformisme. Et ses clercs seront des clercs de gauche ».

Son programme est indigent mais le camp du bien ne manque, ni de soutiens, ni de relais. Les milliardaires, c’est comme le cholestérol. Il y a les mauvais, les têtes de lard, catholiques, patriotes, Pierre-Édouard Stérin, Vincent Bolloré, qui soutiennent les banquets du Canon français. Et puis, il y a les bons. Xavier Niel, Daniel Křetínský, Matthieu Pigasse, restructurent la dette du Vénézuéla, rachètent au rabais des entreprises en déconfiture, soignent leur image, financent des danseuses, Libération, Le Monde, Les Inrocks, une cour de nains bavards, contre-pitres du monde d’après. Sur France Inter, Radio Nova, des franciscains d’opérette, Augustes insoumis sous perfusion, éructent contre les clowns blancs du pouvoir. Leurs aides de géants les empêchent de voler.

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Dans l’audiovisuel public, le pluralisme politique c’est sacré : 50 % pour la gauche, 50 % contre l’extrême droite, une pieuvre tentaculaire aux mille visages : Gérald Darmanin, Éric Ciotti, Bruneau Retailleau, Philippe de Villiers, François-Xavier Bellamy, Charles Alloncle, Sarah Knafo… Ils sont partout. L’ARCOM vient d’épingler Radio France qui relaie dans ses programmes nocturnes le temps de parole accordé au Rassemblement national.

Sur 93,5 FM on cherche en vain la France, la culture et « l’esprit d’ouverture ». Après l’écroulement des humanités, l’activisme tient lieu de pensée. L’actualité, l’histoire, la littérature, la philosophie sont systématiquement politisées, décryptées dans les bourdieuseries, l’intersectionnalité et le manichéisme. Des sociologues bas de plafond, doctorantes à l’Hamas soufflent sur les braises de la colonisation et de l’esclavage, les bûchers de sorcières au XVI e siècle, la charge mentale de la femme de l’Homme de Tautavel, la précarité menstruelle de Lady Macbeth, l’invisibilisation des Kwassa-kwassa. Depuis quarante ans, Répliques, le petit village gaulois de l’irréductible Alain Finkielkraut,fait de la résistance.

Sur la Brecht

A Stockholm, Cannes, Hollywood, dans le maquis des Espaces de création, au sommet des Marches, dans la Cour d’honneur, les lettres ouvertes, au Collège de France, sur les horizons indépassables, sur les formes scintillantes, sur les lèvres attentives, sur chaque main qui se tend, les artistes engagés, intellectuels éclairés, le camp du progrès, écrivent la liberté.

Ils combattent Landru, Hannibal Lecter, Éric Zemmour – nostalgique de la France mère des arts, des armes et des lois -, l’injuste puissance qui laisse le crime en paix et poursuit l’innocence. Ils séparent le bon grain progressiste de l’ivraie populiste. Ils éclairent, alertent, aèrent, dénoncent, le rance et les crispations. Ils luttent pour la retraite à cinquante ans, la grenouille glissante du Togo, Frida Kahlo, Andromaque et Hermione. Ils interrogent la page blanche, auscultent les corps dominés, les transfuges de classe, explorent « l’autofriction », déconstruisent les habitus, montent des ateliers d’écriture nomade dans des yourtes zéro carbone, place Colette. Ils lèchent toutes les blessures du monde, cherchent des mécènes, courent après les sponsors.

A lire aussi, Charles Rojzman: #Metoo, boycott du «Canon français»: c’est la France qu’ils attaquent!

Au creux des lits, dans les suites du Majestic (1700 euros la nuit, debout ou couchée), les rebelles du Festival de Cannes, les apparatchiks de FranceTélévision, Delphine Ernotte, Sibyle Veil font des rêves. Sifflez compagnons, dans la nuit la liberté vous écoute.

Il y avait un pays, une culture, des écrivains ; il n’y a plus rien.

         « -J’avais pensé pour toi à une carrière dans les Lettres, mais évidemment, même ça demande un certain travail.

-Les Lettres ? demanda Milou méfiant.

-Écrivain. Tu écrirais des livres. Je suis sûr que tu réussirais très bien. Tu es photogénique et fils de croquemort, il n’en faut guère plus. Le reste viendrait tout seul. Naturellement, tu ferais dans la misère du peuple, l’injustice sociale, la poésie des masses, la noblesse de leurs instincts. Je t’aiderais un peu pour les commencements. J’ai pensé que tu pourrais débuter par des souvenirs d’enfance. Tu écrirais simplement, comme tu as appris. Je vois très bien des petites phrases courtes, dans le genre de celles-ci : Mon père était croque-mort. Ma mère faisait des ménages. Nous étions sept frères et sœurs. Le soir, à table, le père racontait sa journée. Tantôt, disait-il, j’ai enterré un sacré lapin. Ce cochon-là faisait au moins cent quatre-vingts livres. On riait. Il était content. Je l’admirais. Il était le maître de la vie et de la mort » (Marcel Aymé).

Clocher et minaret

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Eglise dans le Lot. Image d'illustration Unsplash.

Puisque les cloches des églises chrétiennes ont le droit de sonner, on peut bien laisser le muezzin des mosquées musulmanes faire retentir l’appel à la prière, défendent certains.


En 2021, à Cologne, l’appel à la prière islamique depuis la mosquée avait été autorisé, à titre expérimental, entre midi et quinze heures. Pour les habitants interrogés, entendre la voix du muezzin était la même chose qu’entendre les cloches sonner, à une condition précise : que ce soit en allemand ! Quant à l’imam, il ne voyait pas où était le problème, puisque les habitants étaient prévenus. En 2022, à Creil, un appel à la prière lancé depuis une mosquée par haut-parleur avait créé de vives polémiques. En février de la même année, la première sourate, psalmodiée par une femme voilée, avait résonné sous les voûtes de l’église parisienne de Saint-Sulpice lors d’une rencontre islamo-chrétienne : l’événement, on s’en souvient, avait suscité une vive émotion.

Depuis, les mosquées ont continué de pousser à bonne allure sur le sol français. Les esprits éclairés, épris de liberté, d’égalité et de fraternité, affichent leur tolérance au nom de la laïcité. Et voilà qu’à présent, en 2026, partout en France, l’appel à la prière retentit dans nos cités et nos belles campagnes. Le 27 mai, c’est à 6 heures du matin, à Nantes-Nord, au moment de l’Aïd el-Kébir. Même appel du muezzin à Marseille, ce même 27 mai. À Bry-sur-Marne, le maire, Charles Aslangul, dénonce une ville « inondée d’une sonorité religieuse qui relève du privé… et un niveau sonore intolérable ». Idem dans un village près des Ulis, ainsi qu’à Paris. Sur la Toile, une habitante de Bourgoin-Jallieu, au nord de l’Isère, a entendu le même jour, montre en main, durant une heure, de 5 h 30 à 6 h 30, l’appel du muezzin assorti du prêche de l’imam. Alors, angélus et adhan, même paysage sonore ? Vraiment ? Rappelons quelques évidences.

L’appel à la prière, l’adhan, en terre d’islam, est vocal : il est lancé en langue arabe du haut d’un minaret, cinq fois par jour. La cloche, en terre chrétienne, appelle tous et toutes, avec discrétion, à la prière dans l’église. Si « se faire sonner les cloches » est une expression, les entendre est, en général, agréable. Outre le fait que la voix impérative du muezzin, très matinale, relayée et amplifiée par la sonorisation, soit une épreuve sonore, le son des cloches, encadré par la loi, est harmonieux et limité dans le temps. Surtout, faut-il le rappeler, nous ne sommes pas en terre d’islam.

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On peut préférer le mot « terreau » au mot « racines », mais on ne peut nier que l’Europe, et donc la France, a des racines chrétiennes. Ne dit-on pas qu’entre les XIe et XIVe siècles, elle s’est couverte « du blanc manteau des cathédrales » ? Un homme politique ne disait-il pas qu’il suffisait de voir où s’arrêtent les clochers pour constater les limites géographiques de l’Europe ? Ce n’est pas par hasard si l’affiche de campagne présidentielle de François Mitterrand représentait un village avec son clocher. Alors, clocher et minaret, même combat ? Si un clocher affirme l’origine et la filiation chrétiennes de la France, le coq sur le clocher, tout comme sur les grilles de l’Élysée, en affirme l’identité politique. Constatons plutôt que l’islamisation de la France au quotidien est dans une phase très avancée.

Deux mots sur la cloche et l’horloge. Notre conception du temps est d’origine chrétienne. Chrétien à l’époque médiévale, le temps était rendu sensible par la cloche, selon la règle de saint Benoît. Il s’est ensuite laïcisé, sécularisé et institutionnalisé quand fut inventée l’horloge. Dès le VIe siècle, donc, le temps, celui de la prière et des actions communes, se compte désormais en heures. Et le calendrier grégorien s’est imposé partout. La notation du temps musical lui-même dans le monde latin, la solmisation, a été inventée au XIe siècle par un moine bénédictin, Guido d’Arezzo. Les notes de la gamme — do, ré, mi, fa, sol, la, si — sont d’ailleurs les premières syllabes d’un cantique à saint Jean-Baptiste. Ce fut donc un moment hautement symbolique, politique et religieux, relayé par les médias, que celui où le bourdon Emmanuel se remit en branle après l’incendie et résonna à grands coups lents et profonds. Avec la cathédrale, c’était la ville tout entière qui reprenait vie, le temps qui reprenait son cours. Et quand le coq fut remis en place, en haut de la flèche, la foule était là, sur le parvis, pour applaudir.

Un minaret n’est donc pas un clocher, ni une mosquée une église. Les cloches qui sonnent à toute volée signifient un événement majeur, religieux ou politique. Elles n’ont pas vocation à imposer une obligation de prier ni de se convertir. Comme le dit la sagesse populaire, il est temps de remettre les pendules à l’heure : l’appel du muezzin n’a pas vocation à retentir sur la terre de France.

Violette Nozière, la sainte noire

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Violette Nozière et son avocat Maître Geraud, le 16 décembre 1933. Wikimedia Commons

Jérôme Leroy rouvre le dossier de la mystérieuse et sulfureuse Violette Nozière.


Accusée de parricide à l’âge de dix-huit ans, condamnée à mort en 1934, puis réhabilitée le 13 mars 1963, Violette Nozière a déchainé les passions, fait la une de la presse, suscité les réactions les plus vives de la part des plus grands écrivains de l’époque, opposant de manière convulsive la droite et la gauche. D’un côté elle était la fille de cheminot victime du patriarcat, de l’autre une dévoyée, symbole de la société décadente, pervertie par la supposée absence de Dieu. En 1978, Isabelle Huppert a même interprété la jeune criminelle dans un film signé Claude Chabrol, dénonciateur cynique du linge sale de la bourgeoisie.

Vilaine fille

Violette n’était pas vraiment belle, mais son visage dégageait un indicible mystère qui aimante. On peut la décrire aussi comme le ferait un inspecteur de police : « 1 m 66, corpulence moyenne, yeux marron, cheveux châtain foncé, figure ronde, teint ordinaire, assez jolie, élégante. » D’une élégance qui étonne pour une lycéenne qui a déserté le lycée un an avant d’empoisonner son père et sa mère sauvée de justesse. Jugez plutôt : robe noire, manteau noir, chaussures noires, petit béret de velours qui lui donne un air canaille. André Breton fera de cette fille unique, issue de la classe moyenne, une icône surréaliste. Il écrira : « Vilaine fille qui élève des chauves-souris dans son pupitre. » Le délire peut commencer.

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Jérôme Leroy s’est emparé du sujet, signant un livre passionnant digne d’un polar de Simenon. Du reste, dès la première page, il cite le « père » de Maigret. On est immédiatement dans l’ambiance. C’est, entre autres, à cela qu’on reconnaît un bon écrivain. Leroy n’a plus à faire ses preuves, ayant, je crois, plus de trente romans à son actif. Nous sommes au cœur de l’été 1933, il fait un temps caniculaire sur Paris. Violette Nozière, qui n’a jamais vu la mer et qui en rêve, est encore une inconnue. Plus pour longtemps. Lors de la nuit du 22 au 23 août, au 9 de la rue de Madagascar, 12e arrondissement, elle empoisonne ses parents, le cheminot Baptiste Nozière et sa femme Germaine, « première » chez la couturière Paquin. Elle avait déjà tenté de le faire en mars de la même année.

Le puzzle se met en place sous la plume efficace de Leroy. La jeune femme, encore mineure, étouffe dans le deux-pièces familial. Elle veut l’indépendance du corps et accessoirement du cœur. Tout est contre elle, et ce n’est pas la seule jeune femme à souffrir de ce manque de liberté. La famille, l’école, la société tout entière fixent les règles contrôlées par la figure tutélaire du père. La transgression, comme la mer, se rêve, elle ne se vit pas. Ou alors au prix d’un risque énorme qui se paie cash. Violette est en réalité une femme fatale, elle a des amants, pratique le coït tarifé, fréquente les bars, les boîtes, le monde interlope de Montparnasse. Elle manipule, elle ment, c’est une mythomane.

Jerôme Leroy © Hannah Assouline

C’est un « véritable oxymore sur pattes, Violette, analyse Leroy, avec ses sourcils épilés et sa lingerie sexy de chez Valisère. » Elle se dispute avec ses parents, les vole. Un médecin lui révèle, en 1932, qu’elle a chopé la syphilis. On parle de syphilis héréditaire, mais, après examen, le couple Nozière n’a rien. Le médecin lui délivre un certificat de virginité pour calmer la colère des parents. Violette en profite pour dire que le médecin a une sœur dont elle devient l’amie. La fille de cheminot est donc reçue dans les beaux quartiers. Elle s’invente un protecteur, Émile, industriel septuagénaire de la banlieue Est. Elle aggrave son cas en prenant la tangente. Elle est reprise, menottée, en garde à vue. Lors de l’interrogatoire, elle lâche une bombe : elle est victime d’inceste. Le mobile sordide. Le cheminot de père est donc un salaud. Violette Nozière change de statut : elle devient une victime. Une icône est née.

La presse, branleuse de l’opinion

Jérôme Leroy analyse la réaction des journaux ainsi que celle des écrivains. Il scanne la société française de l’époque. Il n’hésite pas à se projeter en 2026. Avec les réseaux sociaux et les chaînes d’info, on aurait sûrement le même clivage, mais amplifié, affirme-t-il. En ce qui concerne les écrivains, la qualité des textes ne serait pas au rendez-vous, excepté Patrick Modiano qui évoque la « fille aux poisons » dans Fleurs de ruine. En 1934, Colette, Aragon, Céline, Drieu la Rochelle, Marcel Aymé ou encore Roger Vaillant descendent dans l’arène ! Pour la presse réactionnaire, malgré l’accusation d’inceste, Violette reste une petite « allumeuse ». Aragon, enquêteur pour L’Humanité, dénonce la « police de classe » qui s’acharne sur la jeune femme. Quant au petit ami de Violette, un certain Jean Dabin, il n’est pas épargné : c’est un étudiant en droit proche de l’Action française. Louis-Ferdinand Céline résume la situation : « La presse le sait, qui est la branleuse de l’opinion. Ses clients sont des sadiques. Luxe des détails. Photos précises. Ça donne le petit frisson intime. » Rien de nouveau sous le soleil.

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Dans le dernier chapitre, Leroy souligne l’incertitude sur l’orthographe du patronyme de Violette Nozière. Tantôt avec un s à la fin, tantôt sans. Il conclut : « Et si tout simplement Violette(s) Nozière(s) était plurielle, multitude ? Pas simplement la jeune fille sage qui mentait à ses parents pour jouer à l’affranchie, mais aussi la Violette qui tue et la Violette qui aime, la Violette qui rêve de Bugatti et de bains de mer, et la Violette qui a parfaitement compris sans nécessairement les formuler les mécanismes de la domination (…) ». Une jeune femme moderne, en quelque sorte, qui, une fois libérée, vivra avec sa mère, laquelle s’était portée partie civile, une première, à son procès.

On dit que Violette, morte en 1966 d’un cancer des os, a emporté avec elle son secret, qu’elle aurait révélé à sa mère. Je me suis intéressé, il y a quelques années, à son cas. Je m’étais rendu au cimetière où elle repose, à Neuvy-sur-Loire, son village natal. Et là, j’ai compris, devant l’imposant caveau de famille. Mais je suis passé à autre chose. Leroy a eu raison d’écrire sur Mademoiselle Nozière.

Jérôme Leroy, Violette Nozière, icône et criminelle, éditions de l’Aube et Rétro News, 152 pages.

Violette Nozière, icône et criminelle

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Entre ici, Marc Bloch!

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Marc Bloch (1886-1944). D.R.

Marc Bloch, historien et résistant fusillé par les nazis, entrera au Panthéon le 23 juin. L’œuvre profondément incarnée de ce génie internationaliste et patriote offre un bel antidote aux travers contemporains: l’anachronisme moralisateur, le manichéisme stérile et l’oubli tragique de notre propre histoire.


A voir: Le Panthéon, place du Panthéon, 75005, Paris.

Marc Bloch (1886-1944) fut, pour Raymond Aron, « le plus grand historien français de l’entre-deux-guerres ». Aujourd’hui oublié, il est la sixième figure – après Simone Veil, Maurice Genevoix, Joséphine Baker, Missak Manouchian et Robert Badinter – panthéonisée sous la présidence d’Emmanuel Macron. Intellectuel et brillant universitaire, ce médiéviste immergé dans le temps présent, homme de gauche, enfant de l’affaire Dreyfus et de la guerre, juif athée d’origine alsacienne, fut un patriote convaincu que le culte de la patrie et l’internationalisme n’étaient pas irréconciliables : « C’est un pauvre cœur que celui auquel il est interdit de renfermer plus d’une tendresse. » Soldat après son admission à l’École normale supérieure en 1905, puis successivement caporal, sergent, sous-lieutenant, lieutenant et capitaine (1929), il fit les deux guerres mondiales, s’engagea dans la Résistance à partir de 1943 et mourut assassiné par les nazis le 16 juin 1944, près de Lyon, sa ville natale. La nation est ainsi appelée, le 23 juin 2026, à faire entrer dans le premier mausolée de France et la mémoire collective cet historien de renom capable d’avoir « déchiffré de vieux grimoires », « contemplé la forme des champs » et placé le sacrifice de soi et la lutte pour la liberté de son pays au-dessus de sa personne.

Le 17 mars dernier, dans son grand amphithéâtre, l’université Paris I Panthéon-Sorbonne proposait, à un public de lycéens venus des quatre coins de la France, un après-midi de courtes conférences sur Marc Bloch, en présence d’enseignants-chercheurs et de deux de ses descendants. La dernière partie de l’événement, consacrée à la récupération politique de l’historien-résistant par « l’autre extrémité de l’échelle des opinions » – pour parler comme Bloch – fut l’occasion d’enjoindre le jeune auditoire à aller visiter le Panthéon : « Allez-y le 23 juin pour panthéoniser votre Marc Bloch, notre Marc Bloch ! » Quoique le grand historien fût convaincu que l’histoire était la science du divers et du pluriel plutôt que celle des abstractions et des vérités générales, qu’elle traitait des hommes et non de l’homme, il n’est pas certain que cet usage partisan et exclusif du pronom possessif de la part d’universitaires forcément acquis au républicanisme de Bloch et à sa grande lucidité quant à ce qu’il nommait en son temps « l’instabilité mentale » de la droite, mais aussi « les zigzags sans grâce » d’une partie de la gauche, s’ajuste au mieux, y compris formellement, à ce fameux « tact des mots » auquel il était attaché, fidèle en cela à l’exigeante clarté et à la rigoureuse sobriété de sa formation intellectuelle.

Désenclaver le passé

Avant d’être le Marc Bloch des futurs étudiants en histoire à qui leurs professeurs, jusqu’ici, ont peut-être davantage parlé de Victor Hugo, Jean-Jacques Rousseau ou Marie Curie plutôt que de leur Voltaire, leur Jean Moulin ou de leur Joséphine Baker, l’homme dont « la vie d’outre-tombe » se dresse devant la patrie oublieuse, divisée et officiellement reconnaissante, fut avant tout celui qui repensa, en historien et acteur de l’histoire, le passé, le présent et l’avenir. « Le scepticisme n’est pas une attitude plus estimable que la crédulité », écrivait-il. À l’heure de notre mélange collectif de désabusement et d’intime conviction taillés à la serpe des dystopies les plus sombres et des naïvetés les plus confondantes, la panthéonisation de Marc Bloch est surtout une belle occasion de lire, à un siècle de distance, ce qu’il a encore à nous dire.

Ce que l’auteur d’Apologie pour l’histoire (1949) continue de nous dire et qui nous concerne est qu’il n’y a pas de présent sans passé, ni de passé sans présent. Le présent est inintelligible sans la connaissance du passé qui peut prendre la forme d’une chronique, d’un tesson de poterie ou d’un fait grammatical, de même que contempler un paysage ici et maintenant est indispensable à la compréhension de la ruralité des temps plus anciens. « Le présent est la pointe extrême d’un long écoulement où chaque vague dépend de celles qui l’enserrent et le pressent dans son mouvement, mais aussi de celles qui derrière l’ont poussée en avant. » La revue des Annales, que Marc Bloch cofonda avec le seiziémiste Lucien Febvre en 1929, était animée de cette volonté de désenclaver le passé – alors réduit à des chronologies arides et aux hauts faits d’hommes illustres désincarnés – et de le mettre au contact des sciences économiques et sociales émergentes, afin de capter « l’atmosphère mentale » et la vie d’une époque.

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Cette façon de faire primer l’analyse sur la chronologie avait bien sûr comme présupposé la maîtrise des temps anciens et non pas seulement celle du monde contemporain ou du seul passé immédiat, cause, pour l’historien, de la dangereuse confusion du « récent » et de l’« efficace ». Les cours sur l’histoire de la monnaie, des prix, des champs, des chemins ou encore des sentiments, que Bloch donna à l’École normale supérieure de Saint-Cloud, furent alors accueillis avec enthousiasme par des élèves familiers des dates antérieures à leur naissance et capables de penser le temps long. Notre école a, depuis, durablement adoubé la figure de ce curieux océanographe dépeint par Marc Bloch et qui, « refusant de lever les yeux vers les astres, sous prétexte qu’ils sont trop loin de la mer, ne saurait plus trouver la cause des marées ».

Penser la longue rencontre des hommes

La plus belle définition que donna Marc Bloch de l’histoire est peut-être celle-ci : « la longue rencontre des hommes ». Vivre, penser et relater cette rencontre est un chemin semé d’embûches. La vivre en temps de guerre amena Bloch-combattant à parler de la dureté de son cœur, de ses petites haines du quotidien et de l’égoïste allégresse à trouver la vie douce lorsqu’on se sait vivant au lendemain des grandes tueries. La vivre en temps de guerre signifia, pour lui encore, être davantage ému devant une photographie de famille trouvée dans le porte-monnaie d’un soldat touché en plein crâne par une balle que de voir la figure de cet homme « pendre comme un volet dont les gonds ne tiennent plus », ou bien dire son âme inaccessible à la pitié et à la peur sauf lorsque cette peur a le visage d’un enfant qui s’enfuit. « Je prie le ciel de ne jamais me la remettre sous les yeux dans la réalité, et le moins possible dans mes rêves. » Ce fut enfin de connaître, du décret sur le statut des Juifs d’octobre 1940, jusqu’à son arrestation le 8 mars 1944 et sa mort, trois mois plus tard, « le poison subtil, contagieux et polyfiltrant » de l’antisémitisme.

Pour l’intellectuel et l’érudit, penser la longue rencontre des hommes doit nous amener à éviter les nombreuses chausse-trappes qui nuisent à la pleine compréhension du temps historique : « l’hypnose » de la notion d’origine, qui empêche de penser la complexité des événements ; la vénération du passé, laquelle conduit toujours à son invention, guidée par l’irrésistible besoin de création ; « l’impardonnable péché » de l’anachronisme, qui impose une nomenclature inappropriée au passé ; le jugement manichéen qui « sépare dans la troupe de nos pères, les justes des damnés » – comme si nous étions « si sûrs de nous-mêmes et de notre temps » ; la paresse intellectuelle, qui consiste à dire qu’il suffit d’éviter les erreurs du passé pour ne pas échouer à l’avenir ; et le « prétendu » bon sens, lequel « n’est rien d’autre qu’un composé de postulats irraisonnés et d’expériences hâtivement généralisées ».

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Quant au récit que Marc Bloch propose de l’histoire, lui qui fut professeur, c’est de raconter des batailles auxquelles on n’a pas assisté, décrire des monuments disparus bien avant notre naissance, et parler d’hommes qu’on n’a jamais vus. Avec, comme objectif, de « savoir parler du même ton aux doctes et aux écoliers », autrement dit, de « ne pas croire que c’est en bêtifiant qu’on se met à la portée des enfants. On ne fait là qu’exciter leur mépris. »

« Aux grands hommes la patrie reconnaissante », fronton du Panthéon. D.R.

La panthéonisation de Marc Bloch posera la question de Marc Bloch autant que celle des panthéonisations, dont le rythme s’est considérablement accéléré cette dernière décennie. Certains diront que la France cherche dans ses morts les plus illustres et désormais les plus oubliés la grandeur qu’elle convoite vainement auprès de ses vivants : exhumer les tombes éthiques de l’histoire aide, momentanément, à se refaire une santé nationale. D’autres chercheront en Marc Bloch leur Marc Bloch, tour à tour figure réparatrice de l’histoire, de l’antisémitisme, de la désaffection patriotique, de l’enseignement et même de l’européisme1. L’auteur de Réflexion d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre (1922), des Rois thaumaturges (1924), de La Vie d’outre-tombe du roi Salomon (1925) et de L’Étrange Défaite (1946) a suffisamment réfléchi sur ce qu’il nomme « l’efflorescence de l’imagination collective », pour avoir répondu à ces questions dans ses ouvrages. Il a, plus que jamais, toute l’éternité pour nous les faire entendre.

  1. Quand avec Philippe Cohen, nous avons voulu appeler « Marc Bloch » la fondation que nous avions créée pour rassembler les « républicains des deux rives », ses héritiers s’en sont émus, estimant que leur aïeul aurait voté « oui » à Maastricht. EL ↩︎

A lire de Marc Bloch:

« L’Étrange Défaite » (1946), « Folio histoire », Folio, 1990.
« Apologie pour l’histoire » (1949), Dunod Poche, 2024.
« Les Rois thaumaturges » (1924), « Folio histoire », Folio, 2026.
« La Vie d’outre-tombe du roi Salomon » (1925), PU Lyon (PUL), 2024.