« Paris est la seule ville du monde où coule un fleuve encadré par deux rangées de livres », dixit Blaise Cendrars. Causeur peut y dénicher quelques pépites…

Il y a peu d’écrivains bavards. Et peu d’écrivains savent faire parler leurs confrères. Aussi, quand deux de ces espèces rares se rencontrent, cela fait des étincelles. En 1984, Alain Paucard décide de mettre son vieux copain Pierre Gripari à table. À tous les sens du terme. Les deux essayistes, romanciers et nouvellistes ont l’habitude de se retrouver régulièrement autour d’un menu entrée-plat-dessert concocté par Paucard et d’une bonne bouteille de vin. Mais parce que Paucard est généreux, il enregistre leurs conversations durant trois repas afin de les partager avec leurs lecteurs. L’opus qui leur est servi l’année suivante ne manque pas de ragoût.
Scandaleusement libre
Gripari connaît alors le succès, surtout grâce à ses livres pour enfants – parmi des dizaines d’autres, Les Contes de la rue Broca sont devenus un classique – et cela l’agace. Il veut être reconnu pour son œuvre romanesque et théâtrale, pour sa culture littéraire et pour son style… Mais il est de droite et ne s’en cache pas. De même qu’il ne fait pas mystère de son homosexualité brandie avec un dandysme bravache (avec fierté, dirions-nous aujourd’hui) des zincs de banlieue aux salons parisiens. En cela, Pierre Gripari a plus de cinquante ans d’avance sur son époque ; cette même époque qui lui permet d’être un « auteur jeunesse » populaire sans renier ses sympathies fascisantes, son antijudaïsme, son antichristianisme, son anti-anticolonialisme, son anti beaucoup de choses en somme qu’il justifie par une citation de Chesterton : « Nous choisissons nos amis, mais Dieu choisit notre voisin. » Cependant, nulle haine n’affleure dans son œuvre ni ses propos. Ce sont les pensées d’un homme « seul, vraiment seul », et scandaleusement libre. Avant une gloire fugace – il meurt en 1990 –, sa vie est marquée par la dèche et les échecs, mais il n’a jamais dévié du cap fixé par sa boussole d’écrivain. Il ne croit qu’en la valeur du travail auquel il se consacre exclusivement – viennent ensuite, s’il en a le temps, l’amitié et parfois l’amour.
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Alain Paucard connaît son camarade, il sait pointer ses contradictions – elles sont nombreuses –, le relancer, le recadrer, le piquer avec complicité et s’effacer dans un exercice d’admiration doublé d’un exercice de compréhension : pourquoi et comment devient-on Pierre Gripari ? La réponse n’est pas simple, mais les explications sont savoureuses, telle leur joute, goguenarde et furieusement érudite, sur ses auteurs favoris de l’Antiquité à la BD.
Ces entretiens se lisent comme un dialogue de cinéma, on entend la voix des acteurs, on imagine le gros magnéto à cassette posé sur la table du dîner entre les verres et le cendrier… manquent les didascalies qu’on aurait pu confier à Claude Sautet.
Gripari a alors près de 60 ans, et ce monsieur seul au monde sait mieux que personne comment marche ce monde. La preuve : « On a raison de faire lire l’Histoire aux gosses : il faut apprendre à désespérer de bonne heure. »
Gripari mode d’emploi, Alain Paucard, L’Âge d’Homme, 1985.





