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Le procès de Nadav Lapid

Ne restons pas aveugles face à ce que nous enseigne l’affaire Lapid


Le procès de Nadav Lapid
Nadav Lapid à l'UGC Les Halles à Paris, le 12 septembre 2025 © Thierry le Fouille/SIPA

L’histoire est délicieuse. Elle est même tellement parfaite qu’on dirait une fable écrite pour démontrer ce que beaucoup refusent encore de voir.

Le cinéaste israélien Nadav Lapid, enfant chéri d’une certaine gauche culturelle européenne, invité vedette d’un festival de cinéma à Marseille, a finalement dû renoncer à sa participation après que plusieurs réalisateurs ont refusé de partager l’affiche avec lui. Pourquoi ? Parce qu’il est israélien, figurez-vous. Le reste n’est qu’habillage rhétorique.

Pas un sioniste fanatique !

Or Nadav Lapid n’est pas exactement un colon fanatique chantant les louanges de l’horrible Ben Gvir entre deux projections. Il n’est pas davantage un fidèle de Bibi Netanyahou, ni un propagandiste du gouvernement israélien. Bien au contraire. Depuis des années, il s’est imposé comme l’une des voix les plus farouchement critiques de son pays. Ses films, ses interviews, ses prises de position publiques témoignent d’une sévérité à l’égard d’Israël que nombre de militants occidentaux pourraient lui envier. Il lui est même arrivé, de reprendre à son compte certaines des accusations les plus radicales portées contre son pays.

À l’heure où l’accusation de génocide est devenue le mot magique censé clore toute discussion sur Gaza, un mot que l’historien israélien Omer Bartov revendique haut et fort, Lapid n’a jamais cherché à se tenir à distance. En théorie, il devrait donc être un héros. Mieux, une mascotte progressiste, la preuve vivante que la critique d’Israël est non seulement possible mais nécessaire. Or le voilà, en France, rejeté par son propre camp ! Et c’est là que l’affaire devient vraiment passionnante.

Depuis des années, on martèle avec une insistance presque liturgique cette pieuse distinction : l’antisionisme n’a rien à voir avec l’antisémitisme. L’un relèverait du débat politique ; l’autre de la haine raciale. Circulez, il n’y a rien à voir. Le problème est que la réalité se montre parfois bien moins disciplinée que les slogans. Car si ce qui est reproché à Israël concerne la politique de son gouvernement, son côté belliciste ou sa conduite de la guerre, pourquoi ostraciser un homme qui passe son temps à dénoncer précisément ces mêmes choses ? Pourquoi exclure un allié objectif ? Pourquoi condamner un témoin à charge, et transformer en paria quelqu’un qui accomplit déjà tout ce que l’on exige de lui ?

La réponse est inconfortable. Parce qu’à un certain stade, le problème n’est plus ce qu’il pense, mais ce qu’il est. Voilà, mesdames et messieurs, ce que révèle l’affaire Lapid.

Politique et identité

Dans certains milieux, l’Israélien est présumé coupable. Il lui appartient de démontrer son innocence. Il doit confesser, dénoncer, expier. Il doit produire en permanence les preuves de sa respectabilité morale. Il doit montrer qu’il est différent des autres Israéliens, qu’il est du bon côté, qu’il a compris. Mais l’absolution n’arrive jamais. Pourquoi ? Parce que le procès n’est pas réellement politique, il est identitaire.

L’histoire européenne connaît parfaitement ce mécanisme. Le « bon juif » est une figure ancienne. On l’acceptait à condition qu’il se convertisse, puis à condition qu’il s’assimile, puis à condition qu’il renonce à certaines fidélités jugées suspectes. Aujourd’hui, on l’accepte à condition qu’il rompe avec Israël. Mais c’est un marché de dupes. Cette acceptation demeure toujours provisoire ; le certificat de conformité morale expire avant même d’avoir été délivré.

Shakespeare l’avait compris bien avant nous. Dans Le Marchand de Venise, Shylock perd tout. Son procès ne s’achève pas par une simple défaite judiciaire mais par une humiliation existentielle. On le dépouille de sa fortune, on lui impose la conversion, on lui retire jusqu’au droit d’être lui-même. Pourtant, personne ne l’accueille ensuite parmi les siens, car le problème n’était pas ce qu’il avait fait, mais ce qu’il était. Un problème d’ontologie, nous disent les philosophes.  

Quatre siècles plus tard, le décor a changé, les costumes aussi, mais certaines logiques demeurent étonnamment familières. On ne demande plus au Juif d’abjurer sa religion, d’abjurer son peuple, de quitter la synagogue, de quitter symboliquement Israël. On ne lui demande plus de changer de foi, on lui demande de changer de camp. Nadav Lapid a accepté une grande partie de ce deal. Il a dénoncé son gouvernement, accusé son propre pays, et repris des mots que ses adversaires eux-mêmes n’osaient parfois employer qu’avec prudence. De fait, cela ne suffit pas. Parce que, comme tant d’autres avant lui, il découvre qu’il existe des tribunaux dont le verdict précède le procès.

Si le problème était Netanyahou, Lapid serait un allié. Si le problème était Gaza, il serait un témoin à charge. Si le problème était le sionisme, il serait une pièce à conviction. Or il est rejeté malgré tout. Cette contradiction devrait inquiéter tous ceux qui croient sottement que la question porte exclusivement sur la politique israélienne. A commencer par Lapid lui-même qui continue de se bercer de ses illusions, comme le montrent ses interviews. Car lorsqu’un Israélien qui accuse Israël plus durement que beaucoup de ses ennemis demeure malgré cela frappé d’ostracisme, il faut envisager sérieusement l’hypothèse que l’objet réel de la réprobation se situe ailleurs.

L’antisionisme n’est pas l’antisémitisme, certes, mais il arrive qu’il lui serve de passerelle, qu’il lui fournisse son vocabulaire, qu’il lui offre sa respectabilité. Et il arrive aussi qu’il produise exactement le même résultat, l’impossibilité de voir un individu derrière son appartenance.

Les militants qui ont obtenu l’éviction de Lapid croient combattre un État. Ils ont surtout révélé quelque chose sur eux-mêmes. La difficulté croissante, dans une partie de l’Occident, à regarder un Israélien autrement que comme un Israélien et, parfois, derrière autrement que comme un juif. C’est ainsi que commencent les aveuglements collectifs. Ils ne naissent jamais de la haine déclarée ; ils naissent du moment où l’on cesse de juger les hommes pour ce qu’ils pensent afin de les juger pour ce qu’ils sont.

L’affaire Lapid n’est donc pas seulement l’histoire d’un réalisateur boycotté, c’est – qu’on le veuille ou non – l’histoire d’un homme qui a cru qu’en dénonçant les siens plus fort que les autres il finirait par être accepté, avant de découvrir que certains tribunaux idéologiques n’accordent jamais l’acquittement. Parce que leur véritable sujet n’a peut-être jamais été Israël. Et peut-être même jamais la politique.



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