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Guerre avec l’Iran: le bilan est largement négatif mais l’espoir toujours permis

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Les guerres commencent souvent avec des certitudes et s’achèvent dans l’ambiguïté. Celle contre l’Iran ne fait pas exception. Lancée pour remodeler l’ordre régional, elle débouche aujourd’hui sur un compromis temporaire qui ressemble davantage à une suspension des hostilités. Mais au Moyen-Orient, les effets décisifs des guerres ne sont pas toujours immédiats. Reste donc à savoir si les véritables conséquences du conflit ne sont pas encore devant nous…


Au moment où les dirigeants du G7 se réunissent à Évian, les regards se tournent vers Genève où pourrait être signé, dès vendredi, un accord-cadre entre Washington et Téhéran. Les informations disponibles demeurent fragmentaires et souvent contradictoires, mais plusieurs éléments semblent désormais acquis. Il ne s’agirait pas d’un traité définitif mais d’un mémorandum, une promesse de vente ouvrant environ soixante jours de négociations supplémentaires. L’Iran accepterait la prolongation du cessez-le-feu et la réouverture complète du détroit d’Ormuz. En échange, les États-Unis lèveraient certaines mesures de blocus économique et autoriseraient des mécanismes limités d’accès aux fonds gelés. En revanche, les questions essentielles demeurent largement reportées avec en tête le devenir du stock d’uranium enrichi, le démantèlement des infrastructures nucléaires, les capacités balistiques et le soutien aux réseaux régionaux iraniens et plus concrètement la situation au Liban.

Les Kurdes manquent à l’appel

Si cet accord se confirme, il consacrera un paradoxe. Jamais l’Iran n’a subi un choc militaire aussi violent depuis la guerre contre l’Irak. Pourtant, à l’arrivée, les objectifs stratégiques affichés au début de la campagne paraissent largement hors d’atteinte. Pour comprendre ce résultat, il faut revenir aux premiers jours de la guerre.

L’offensive initiale fut d’une rapidité sidérante. En quelques heures, une grande partie de la chaîne de commandement politique et militaire iranienne fut frappée. Les centres de décision, les responsables militaires et plusieurs infrastructures critiques furent ciblés simultanément. L’objectif était clair : provoquer une décapitation du régime, créer un effet de sidération et ouvrir une fenêtre politique permettant l’effondrement du pouvoir. Mais cette campagne aérienne n’était vraisemblablement que la première phase d’un plan plus vaste.

De nombreuses informations apparues depuis la fin des combats indiquent qu’une seconde phase devait suivre immédiatement. Celle-ci reposait sur les forces kurdes stationnées dans le Kurdistan irakien. Plusieurs groupes kurdes iraniens avaient été contactés. Des discussions avaient eu lieu avec les principales formations politiques kurdes d’Irak. Selon plusieurs sources, Washington envisageait même de fournir une couverture aérienne afin de permettre à ces mouvements d’entrer en Iran et de s’emparer de portions du Kurdistan iranien.

La logique était cohérente. La décapitation du régime devait être suivie d’une insurrection périphérique. Les régions kurdes, traditionnellement hostiles à Téhéran, auraient constitué le point de départ d’une dynamique de fragmentation interne. Une fois l’autorité centrale affaiblie, d’autres minorités ou oppositions auraient pu être encouragées à entrer dans la danse. Le changement de régime n’aurait alors plus reposé uniquement sur les frappes aériennes mais sur une combinaison entre pression militaire extérieure et déstabilisation intérieure. Or c’est précisément ce mécanisme qui fut abandonné. Très rapidement, Donald Trump choisit une autre guerre.

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Selon les révélations de l’ancien chef du renseignement militaire israélien, le général Tamir Hayman, le président américain renonça personnellement à l’option kurde après des discussions avec le président turc Recep Tayyip Erdoğan. Plusieurs autres sources convergent sur le fait qu’Ankara est intervenu activement afin d’empêcher toute opération susceptible de renforcer les mouvements kurdes armés dans la région. Cette opposition turque est facile à comprendre, et par ailleurs aurait dû être anticipée et traitée.

Pour Ankara, la perspective de voir émerger un vaste espace kurde autonome, voire indépendant, de part et d’autre de la frontière constituait un danger supérieur à la survie du régime iranien lui-même. Depuis plusieurs décennies, la politique turque repose sur le refus absolu de toute consolidation politique ou militaire du nationalisme kurde régional. La politique turque en Syrie ces dernières années en est l’exemple le plus récent. Une intervention kurde en Iran aurait pu produire exactement ce scénario. Mais l’abandon de cette option transforma radicalement la nature du conflit.

Jusqu’alors, la campagne possédait un « end game », dont la faisabilité reste sujette à débat. Les frappes de décapitation n’avaient pas pour objectif principal la seule destruction de l’appareil de commandement iranien. Elles devaient créer les conditions d’une recomposition politique interne en affaiblissant suffisamment le régime pour permettre à une insurrection armée de prendre pied sur le terrain. Dès lors que l’option kurde est abandonnée, cette articulation entre succès militaire et transformation politique disparaît. L’objectif final devient alors extrêmement difficile, voire impossible, à définir et donc à atteindre. A partir de ce moment, la guerre continue alors sans véritable solution politique finale.

Sentiment d’inachèvement

Les frappes peuvent détruire des installations, éliminer des responsables ou ralentir certains programmes. Elles ne disposent cependant plus d’aucun mécanisme crédible permettant de transformer ces succès tactiques en changement stratégique durable. Cette évolution explique largement le sentiment d’inachèvement qui caractérise aujourd’hui le bilan de la campagne.

Le second problème concerne le détroit d’Ormuz. Là encore, le plan initial semble avoir reposé sur l’hypothèse d’une guerre très courte. Une campagne fulgurante suivie d’un effondrement politique provoqué par l’insurrection kurde aurait empêché l’Iran de perturber des flux énergétiques mondiaux, son principal levier stratégique. Or lorsque la guerre se prolonge, même légèrement, la logique change complètement.

Photo diffusée par la marine royale thaïlandaise montrant le navire thaïlandais Mayuree Naree en feu après une attaque d’un drone de surface iranien (USV) dans le détroit d’Ormuz, le mercredi 11 mars © 2026 EPN/Newscom/SIPA

Le blocage partiel d’Ormuz ne provoque ni l’effondrement économique mondial que certains redoutaient, ni la crise systémique que d’autres espéraient. Les marchés s’adaptent progressivement. Les armateurs modifient leurs itinéraires. Les transferts de cargaison de navire à navire se multiplient. Les stocks stratégiques amortissent une partie du choc. Cette adaptation a toutefois un coût. Elle se traduit par une hausse des frais de transport et d’assurance, une remontée progressive de l’inflation, un ralentissement de l’activité économique et des tensions politiques croissantes dans de nombreux pays importateurs d’énergie. À cela s’ajoute la perturbation des flux d’autres matières premières essentielles, qu’il s’agisse des engrais, des produits pétrochimiques entrant dans la fabrication des plastiques, de l’aluminium ou encore de certaines molécules indispensables à l’industrie chimique. Dès lors, les coûts d’une guerre prolongée contre l’Iran deviennent rapidement difficiles à supporter pour les États-Unis et leurs alliés. Lorsque Donald Trump comprend que cette nouvelle stratégie, improvisée après l’abandon de l’option kurde, ne peut déboucher sur une victoire décisive, sa logique évolue. L’objectif n’est plus de transformer le Moyen-Orient mais de limiter les dégâts. En d’autres termes, il s’agit désormais de « cut the losses and move on » : arrêter l’hémorragie, stabiliser la situation et passer à autre chose avant que les coûts économiques et politiques ne deviennent supérieurs aux bénéfices espérés…

Parce que la guerre conçue pour être brève est devenue une guerre sans véritable conclusion politique, la question d’Ormuz a fini par occuper une place centrale qu’elle n’aurait jamais dû atteindre dans le scénario initial. Le résultat final est donc paradoxal.

Militairement, les performances israéliennes et américaines furent impressionnantes. Peu d’États auraient été capables d’infliger en quelques jours un tel niveau de désorganisation à l’appareil sécuritaire iranien. Mais stratégiquement, le bilan apparaît beaucoup plus mitigé. Le régime iranien est toujours là. Son programme nucléaire a été retardé mais non éliminé. Ses capacités balistiques ont été affaiblies mais non supprimées et aucune limite n’a été imposé aux Iraniens dans ce domaine. Ses réseaux régionaux ont subi des pertes mais demeurent actifs.

Armistice (provisoire ?) à Genève

L’accord qui pourrait être signé à Genève ne ferait que traduire cette réalité dans un document diplomatique. Après une guerre lancée avec l’ambition de remodeler l’équilibre régional, les négociations semblent désormais porter sur une simple stabilisation du conflit. On est passé d’une logique de transformation à une logique de gestion dans des conditions dégradées, où les États-Unis de Donald Trump apparaissent de plus en plus comme une source d’incertitude plutôt que comme un facteur de stabilité. Israël se trouve étroitement associé à cet échec, même si les décisions les plus importantes ont été prises à Mar-a-Lago bien davantage qu’à Jérusalem.

C’est pourquoi, malgré des succès tactiques indéniables, le bilan stratégique de la guerre apparaît aujourd’hui largement négatif. Les moyens engagés étaient ceux d’une campagne destinée à modifier durablement l’équilibre du Moyen-Orient. Les résultats obtenus ressemblent davantage à ceux d’un armistice provisoire.

Cependant, replacé dans un contexte plus large, celui de la guerre froide qui oppose depuis près d’un demi-siècle l’Iran aux États-Unis et à leurs alliés régionaux, il n’est pas du tout certain que cet échec produise les effets que ses auteurs redoutent. Les conséquences réelles ne se mesureront probablement ni en semaines ni en mois, mais en années.

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Le sursaut observé au sein d’une partie de la société libanaise, les interrogations qui traversent désormais certains segments de la communauté chiite, la disparition de Hassan Nasrallah et les destructions considérables subies par les bastions du Hezbollah dans le sud du Liban modifieront-ils durablement les équilibres politiques du pays ? Rien ne permet encore de l’affirmer. Rien ne permet davantage de l’exclure.

De même, les monarchies du Golfe, qui semblent aujourd’hui prêtes à payer le prix nécessaire pour relancer leurs économies et restaurer la stabilité des marchés énergétiques, considèrent-elles réellement que la coexistence durable avec une puissance révolutionnaire iranienne constitue un horizon acceptable ? Au-delà des impératifs immédiats, peuvent-elles croire qu’un ordre régional dominé par un régime fondé sur la coercition, l’exportation de l’instabilité et l’entretien permanent de réseaux armés constitue un environnement propice aux investissements massifs, aux mégaprojets et aux ambitions économiques de long terme qu’elles affichent depuis une décennie ?

L’histoire récente du Liban invite à la prudence. Le retrait israélien du Sud-Liban en mai 2000 puis la guerre de l’été 2006 furent largement perçus comme des victoires de « l’axe de la résistance ». Pourtant, ce sont aussi ces événements qui ont enclenché des évolutions lentes et souvent invisibles, conduisant progressivement à l’érosion de la légitimité du Hezbollah, à sa contestation croissante au sein même de la société libanaise et, finalement, à une situation où son désarmement et des négociations directes entre Beyrouth et Jérusalem sont désormais évoqués publiquement.

Autrement dit, la guerre s’achève peut-être sur un échec stratégique immédiat. Mais l’histoire du Moyen-Orient montre que les victoires et les défaites ne produisent pas toujours leurs effets les plus importants sur le champ de bataille. Il arrive que ceux-ci apparaissent plusieurs années plus tard, lorsque les sociétés, les élites et les États commencent à tirer les conséquences politiques d’événements qui semblaient pourtant clos. Le véritable bilan de cette guerre ne sera peut-être connu que lorsque l’on saura si elle a simplement interrompu le cycle de confrontation ou si, au contraire, elle a commencé à modifier en profondeur les calculs stratégiques des acteurs de la région.

Enfin, une dernière question plane sur l’ensemble de cette séquence, sans réponse immédiate mais riche de possibilités : celle de la société iranienne elle-même. Que peut-il sortir de ce chaudron après près de trois décennies de contestations récurrentes, des manifestations étudiantes de 1999 au mouvement « Femme, Vie, Liberté », en passant par les soulèvements de 2009, 2017, 2019 et les troubles de janvier dernier ? Que peut-il advenir d’un pays frappé par une crise économique profonde, dont même plusieurs dizaines de milliards de dollars d’avoirs débloqués ne suffiraient pas à effacer rapidement les effets ?

Car, au fond, une chose fait aujourd’hui consensus chez les partisans comme chez les adversaires de cette guerre, à savoir qu’aucune solution durable à la question iranienne ne peut être imposée de l’extérieur. Elle ne peut venir que des Iraniens eux-mêmes. Or les révolutions n’éclatent pas nécessairement lorsque les conditions sont les plus insupportables. Elles surviennent souvent lorsque la pression commence à se desserrer, lorsque les perspectives s’ouvrent légèrement et que les attentes progressent plus vite que les réalités. Il est donc possible que le principal héritage de cette guerre ne se joue ni à Genève, ni à Washington, ni même à Jérusalem, mais à Téhéran, Ispahan ou Chiraz. C’est peut-être là, dans les évolutions encore invisibles de la société iranienne, que se trouve la véritable inconnue stratégique des années à venir.

La culture du combat en Israël

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Coupe du monde de football: entre fléau social et peste émotionnelle

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Dans cette analyse, notre contributeur déplore l’absence de tout recul critique sur la folie mondiale suscitée par la Coupe du monde.


(Pour Christophe Gleizes)

Il y a exactement vingt ans, j’ai écrit avec Jean-Marie Brohm un ouvrage sur le football[1], ou plus précisément un livre bien documenté, à charge, contre le football. Pas contre ses supposés excès, écarts, dénaturations, – l’argent, la violence, le dopage, le racisme… – mais bien contre le football en tant que projet de société, l’ultime projet d’une société sans projet.

Dans cet ouvrage, nous mettions au jour non pas, en effet, ce qu’on appelle pudiquement ou sous forme de litote, les « dérives » du football mais sa réalité crue, non pas les grands maux dont il souffrirait depuis seulement quelques dizaines d’années : précisément l’argent-qui-coule-à-flots, la violence des supporters, le dopage pas vraiment maîtrisé, le racisme et la xénophobie qui suintent partout autant dans les tribunes des stades que sur les terrains. Nous ne dénoncions pas ce que l’arc du consensus d’adhésion à la dernière religion du xxie siècle qualifie de débordements, mais nous dénoncions l’ensemble du soubassement idéologique et politique du football en tant que fléau social de plus en plus prégnant dans nos sociétés et surtout en tant qu’il fabriquait des individus sans foi ni loi, à part la foi dans le football et la loi du football, ivres de leur extase sans fin pour leur équipe fétiche. Une peste émotionnelle.

Le Qatar, cheval de Troie du PSG ; le PSG, cheval de Troie du Qatar

Fallait-il se réjouir de la victoire du PSG comme l’ont fait l’ensemble des politiques du RN à LFI sans parler des journalistes hypnotisés et autres commentateurs obnubilés du ballon rond ? Et de quoi fallait-il se réjouir exactement ? Autant dire que je ne me suis absolument pas réjoui de la victoire du PSG dont les joueurs portent un maillot floqué « Qatar » – cette démocratie pleine de grâce, féérique, soutien des Frères musulmans et du Hamas. Pendant que le RN se lamentait sur l’absence de police et de répression et parlait d’« insurrection », LFI protestait de toutes ses forces contre la police qui a gâché la fête des jeunes. Je ne me suis pas davantage étonné de la soirée d’émeute, de pillage et de razzia à Paris et dans certaines villes de province. Car le football est aujourd’hui la matrice la plus féconde de la psychologie de masse grégaire présente dans une fraction non négligeable de la jeunesse. Or, le PSG est le cheval de Troie du Qatar qui impose sa politique au moyen du sport (football, handball, cyclisme…). Une jeunesse – sa partie la plus massive et la plus démunie – qui vit par procuration à travers l’amour fou, délirant, pour une équipe de multi millionnaires qui vivent, eux, sur une autre planète. Porter le maillot du PSG-Qatar constitue l’ultime revendication sociale, le moment magique et plein d’illusions d’une métamorphose individuelle. Changer de tenue, troquer le tee-shirt pour le maillot du PSG et l’arborer comme un trophée, c’est incarner un statut plus enviable, s’identifier un bref et intense moment à des idoles inaccessibles, exhiber à la face du monde et à travers la fureur de la rue une présence qui sort les individus de leur anonymat quotidien. De quelle intégration veut-on nous convaincre ? Si le football intègre à quelque chose, c’est au seul football ; ce faisant, il désintègre le peu de société qui nous reste, entre autres, sous ses aspects artistiques, esthétiques : la geste du football avec ses joueurs-artistes, la beauté du stade…

Le football, une peste émotionnelle, un fléau social

Au moment du coup d’envoi de la Coupe du monde de football, je voudrais insister sur la réalité du football qui n’est déjà plus le reflet ou le miroir de la société ni, encore moins, une autre société avec un possible autre foot, mais son projet le plus délétère, celui d’une soumission de la jeunesse (et de larges fractions de la population) à ses objectifs de paupérisation spirituelle : parler foot toute la journée, penser foot… dans des bavardages incessants, les yeux soudés aux écrans. Car de quoi s’agit-il concernant précisément le football ? Il s’agit d’abord et avant tout d’une compétition de tous contre tous. La logique de cette compétition est l’élimination de l’autre, la violence de base, pour qu’il n’en reste qu’un ou qu’une (l’équipe gagnante) selon la « loi » du plus fort. La logique de la compétition structure le football du plus petit club de province jusqu’à l’équipe nationale. Et cette logique infernale est acceptée et mieux encore intégrée par tous les supporters sans le moindre recul critique. La compétition est donc la composante essentielle du spectacle sportif. Tout découle ensuite de cette logique compétitive poussée jusqu’au bout et à laquelle adhèrent des populations de plus en plus nombreuses qui ne vivent qu’à travers les matches. Et le bout correspond à l’ambiance de l’hystérie collective après un but ou après la victoire, suivie des submersions « populaires » qui lui sont consubstantielles. Une folle énergie se libère, se déchaîne, prend d’assaut la rue, là où elle peut enfin s’exprimer. Lors de la folle soirée fêtant la victoire du PSG, les vidéos ont retransmis en mondovision les conduites de violence, les tirs de mortier annonciateurs d’autres tirs…, l’occupation illicite de la rue, la destruction des matériels urbains et le pillage des magasins après leur mise à sac, la mise en scène narcissique de soi. Chaque participant envoie alors sa petite vidéo ce qui produit une excitation supplémentaire et aggrave d’autant la violence nocturne, cherchant à produire le chaos, tout cela en boucle. Si les supporters ne sont pas tous des pollueurs, les casseurs et autres émeutiers sont tous des supporters. Ceux-ci ne sont bien entendu pas extérieurs au football ; émeutiers et supporters composent le même groupe d’individus. Bilan : 3 morts, plusieurs centaines de blessés (près de 300 policiers), près d’un millier d’arrestations. La fête.

Depuis 1998 et la victoire de l’équipe de France « black-blanc-beur » (1 mort et 147 blessés), on assiste à la footballisation généralisée des esprits littéralement vidés de tout esprit critique, fascinés voire envoûtés par les dribbles, coups francs et autres panenka. La jeunesse ne cesse de fêter ce qui l’abrutit : les yeux hallucinés par la production infinie des images issues des écrans à perte de vue proposant jour et nuit du football pour que la vue sur le monde soit immédiatement encadrée, canalisée, et enfin qu’elle se dissolve dans l’émeute et la destruction. Le football et donc la Coupe du monde agissent sur la jeunesse avec sa participation active comme un poison, favorisant une charge émotive irrationnelle. Cette footballisation des esprits fut appuyée, « théorisée », par nombre d’intellectuels parmi lesquels Edgar Morin qui nous gratifia de quelques élucubrations de son cru au moment du mondial de 1998. « L’instant où la balle entre dans les filets est un moment extatique, un coït psychique » ou encore : « Le fol orgasme de la victoire se transforme en onde gigantesque de bonheur, une véritable ola nationale qui gagne tout le pays. »

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On n’insistera jamais assez sur le tropisme qu’exerce le football qui attire comme un aimant les foules hébétées et dont il accélère la décérébration. Le football dans son ensemble n’est l’otage d’aucune idéologie ; il n’est pas hors-sol, innocent, une institution suspendue au-dessus du bas monde. Il participe au contraire et de plain-pied, à part entière, à la formation des sociétés. Il est l’idéologie la plus virulente qui les a toutes remplacées. Le football est non seulement politisé mais il est aussi et surtout une politique voire la forme que prend aujourd’hui la politique sur la base des émotions les plus vives liées à une victoire, une défaite, un but… celles-ci s’étayant sur des pulsions restées primaires (une irrésistible pulsion d’agression suivie de la pulsion de destruction), non libérées, non émancipées, issues de nos sociétés sans projet. Dans la hiérarchie de l’information quotidienne, le football, et plus généralement le sport, passent devant tous les événements du monde : guerres, luttes, affrontements, faits divers ; il est l’événement suprême, absolu.

Fut pourtant un temps, pas si lointain, où les compétitions sportives étaient contestées dans leur principe même. Il y a presque cinquante ans, en 1978, nous étions nombreux à souhaiter le boycott de la Coupe du monde de football dans l’Argentine du dictateur Videla. À la faveur de l’explosion de l’informatique et de la multiplication des écrans, cette génération fut remplacée par celle de la « Nouvelle France » dont l’engouement pour le football, à partir de la victoire « black-blanc-beur » de 1998, ne cessa de progresser jusqu’à adhérer à l’équipe de France, à la fois équipe de football et fer de lance d’un mouvement de masse, déployant mysticisme, identification à des idoles, culte plus ou moins conscient de la force et de la violence physiques (participant de la brutalisation des sociétés).

Une Coupe du monde de football Make America Great Again

La Coupe du monde 2026 est d’abord étatsunienne. Même si quelques matches se dérouleront au Mexique et au Canada, deux pays menacés par Donald Trump, affirmant sa volonté d’intégrer, par exemple, ce dernier en tant que le 51e Etat des États-Unis. Au-delà du prix des places exorbitant, cette Coupe du monde révèle la nature profonde du football dirigé par le majordome de Donald Trump, en l’occurrence Gianni Infantino. Leur association marque une accélération dans une nouvelle montée en puissance du sport-roi : plus de temps d’occupation (un mois et demi pour 104 matches) ; une compétition étendue sur trois Etats (États-Unis, Mexique, Canada) ; 48 équipes nationales qualifiées ; des recettes s’élevant à 10 millards d’euros ; une pollution battant tous les records… Notons toutefois que si le souhait d’Infantino est de transformer le football en une entreprise universelle, cet objectif reste encore assez lointain : les États-Unis s’intéressent peu au football, la Chine encore moins et l’Inde pas davantage, la Russie est toujours exclue des compétitions sportives. Nonobstant cela, on constate deux phénomènes fondamentaux à l’œuvre dans le développement du football : — Son expansion irrésistible qui tend à envelopper la planète et s’instille dans chaque foyer sinon s’incruste dans chaque individu par la médiatisation télévisuelleet la présence généralisée d’écrans de réception (smartphone, ordinateur, téléphone, portable, etc.) qui retransmettent jour et nuit la compétition sportive ; — L’intégration de tous ses mauvais côtés, de toutes ses dérives, de tous ses excès, abus, etc. constatés (dopage, violence, racisme, argent, etc.). Ceux-ci sont devenus, de fait, la matrice même du spectacle sportif et le ciment de ce spectacle voire le spectacle en tant que tel. Le football n’est rien d’autre que ses mauvais côtés, ses dérives, ses excès.

Le président de la FIFA, Gianni Infantino prononce un discours avant de remettre à Donald Trump le Prix de la Paix de la FIFA lors du tirage au sort de la Coupe du monde 2026 de la FIFA, au John F. Kennedy Center for Performing Arts à Washington, le vendredi 5 décembre 2025 © UPI/Newscom/SIPA

Phénomène sinon marginal du moins d’une importance encore relative, il y a une cinquantaine d’années, le football est en effet devenu en un demi-siècle le principal phénomène de masse d’adhésion active et de mobilisation sociale totale, soitla plus puissante manifestation sociopolitique et idéologique d’imprégnation sociale qui ait jamais existé sur l’ensemble de la planète et qui ne cesse de monter en puissance grâce à la multiplication des compétitions et à leur médiatisation planétaire qui s’instillent dans les moindres recoins et fibres de nos sociétés. Le football n’est pas un phénomène de société parmi d’autres, plus ou moins détaché ou même très éloigné d’un contexte général ; il est la relation entre tous les phénomènes les plus détestables de la société, parmi lesquels la violence (pas vraiment maîtrisée), le racisme (exhibé et « combattu »), le dopage (parfaitement maîtrisé), l’argent (qui-coule-à-flots) auquel il est consubstantiellement rattaché. Le football n’est plus seulement ce phénomène mondial placé sous les projecteurs des médias, circonscrit et rendu visible par eux. Il est bien mieux que cela, si l’on peut dire. Il est un média à part entière. D’où cette Coupe du monde jouée aux États-Unis sous la présidence de Trump ; une Coupe du monde qui est le symbole de leur puissance actuelle sur le reste du monde mis sous leur coupe. Cette Coupe se joue en effet au moment de la commémoration du 250e anniversaire de l’Indépendance des États-Unis ; elle lui est, de fait, associée. Elle constitue également l’arrière fond de la signature du mémorandum de paix signé entre l’Iran et les États-Unis dont les deux équipes nationales sont présentes sur le sol américain (renvoyant Israël sur la touche…). Elle glorifie un Trump au-delà du président des États-Unis qu’il est, pour la seconde fois, l’élevant à une telle hauteur qu’il tendrait presque à se substituer à son comparse G. Infantino. En serviteur servile, G. Infantino a même remis à Trump le « prix FIFA pour la paix – le football unit le monde » et une médaille commémorative…

Pour finir, je voudrais souligner que ridiculiser les grotesques D. Trump et G. Infantino, s’acharner sur eux, ce qui n’est pas difficile, est aujourd’hui la posture la plus commode. Mais, je me permets surtout de constater qu’elle permet d’épargner le football, de mieux exonérer le football de sa grande responsabilité dans l’écroulement intellectuel de toute une génération.

Le football, une peste émotionnelle: La barbarie des stades

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[1] Jean-Marie Brohm et Marc Perelman, Le Football, une peste émotionnelle. La barbarie des stades, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2006, 2011, (392 pages). Lire dans Sofoot, la longue interview réalisée par C. Gleizes de M. Perelman (le 17 juillet 2020). Pour une analyse détaillée de l’institution sportive et de sa critique, se reporter à : http://www.marcperelman.com/pdf/iny-dit-sport-La-critique-du-sport-avril-26-.pdf.

Marine Le Pen, dernière soupape de sécurité d’une justice délégitimée?

L’Etat maboul attise la tempête civile, observe notre chroniqueur


La colère française sauvera-t-elle Marine Le Pen du couperet ? Le procès des juges, dans le meurtre de Lyhanna, rend plausible le choix de la Cour d’appel, le 7 juillet, de laisser la candidate à la présidentielle poursuivre son parcours, afin d’éviter l’embrasement de citoyens dépossédés de leurs votes. Car les magistrats, vus comme irresponsables, sont récusés par le peuple oublié. 70% des sondés ont une mauvaise opinion de l’institution (Le Figaro, 11 juin). Les protestataires qui se sont rassemblés, lundi dernier, devant près de 200 tribunaux, sont invités par 150 associations féministes à renouveler tous les lundis ces manifestations. La procureur d’Auch (Gers), Clémence Meyer, au centre d’une enquête administrative sur l’aboulie du parquet, a été placée sous protection policière. La désinvolture de la Justice devant le sort des 160.000 enfants victimes de prédateurs (une victime d’inceste, de viol ou d’agression sexuelle toutes les trois minutes) rend illégitime la prétention de cette caste vaniteuse à s’immiscer dans le déroulement de la vie démocratique. D’autant que 2,9 millions de plaintes dorment dans les gendarmeries et commissariats. De surcroit, les puissants n’écoutent pas davantage les protestations des Français confrontés à une immigration agressive à leur égard. Insupportable est l’indifférence de l’Etat maboul face aux violences faites aux enfants et aux autochtones. Eux aussi sont en droit de s’approprier le slogan « #MeeToo » (Moi aussi), dont Patrick Bruel est la dernière cible d’une Justice penaude.

A lire aussi: Le grand retournement des élites contre la civilisation

La tempête se profile en réaction au « pas-de-vaguisme ». La peine de mort pour les assassins d’enfants a été évoquée par Nicolas Dupont-Aignan, mercredi surEurope 1. Sa proposition d’un référendum est approuvée par 68% des sondés (JDD, hier). Dans ce contexte urticant, le rappel à l’ordre par l’Arcom, le 10 juin, de France Inter et France Info pour sous-représentation du RN confirme le parti pris de Radio France pour un système qui se déglingue. Jeudi matin, une banderole portant le mot « Remigration » a été déployée sur la façade de la basilique de Saint-Denis, symbole pour LFI de la nouvelle France islamisée. L’acte a été qualifié de « raciste » par la presse dressée dans la pensée automatique. Or l’aveuglement idéologique sur la contre-colonisation et l’islamisation invasive est l’autre débâcle qui, avec les petits laissés aux violeurs, laisse voir la vacuité des puissants.

A lire aussi: Un week-end dans « Le Monde »

Dans Le Figaro du 8 juin, le journaliste Alexis Feertchak démontre comment l’Ined (Institut national d’études démographiques) a basculé dans la négation de la « submersion migratoire » alors qu’Alfred Sauvy, fondateur de l’Ined, alertait dès 1987 sur « l’Europe submergée » par le Sud dans trente ans. Les émeutes qui ont répondu, à Southampton le 2 juin et la semaine dernière à Belfast, au meurtre d’Henry Nowak par un Indien sikhe et à la tentative d’égorgement d’un Ecossais, Stephen Ogilvie, par un réfugié soudanais, sont semblables dans leurs violences aux insurrections banalisées des cités. En France, la présidentielle tient encore lieu de soupape pour les familles révoltées. A condition que les juges et les politiques cessent de jouer avec les allumettes sur un dépôt d’explosifs.

La révolution des oubliés

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Jack Kerouac, le saint ivre de l’Amérique

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L’écrivain américain (1922-1969) a donné à des millions de lecteurs le désir de partir très loin, alors que lui passait sa vie à chercher un foyer. Il a incarné la liberté, alors qu’il rêvait en réalité souvent d’un refuge. Enfin, il est devenu le visage d’une révolution culturelle qu’il ne comprenait plus vraiment.


Il arrive que certains écrivains vieillissent avec leur époque. D’autres semblent attendre la nôtre. Plus d’un demi-siècle après sa mort, Jack Kerouac apparaît comme l’un des témoins les plus lucides du malaise contemporain. Derrière le mythe de la route, derrière les grands espaces américains et la légende de la Beat Generation, son œuvre raconte déjà l’épuisement d’une civilisation lancée dans une fuite en avant dont elle ignore la destination. Kerouac a vu avant beaucoup d’autres que la liberté pouvait se transformer en errance, que l’abondance ne guérissait pas le vide intérieur et que les horizons les plus vastes ne suffisaient pas à combler la soif de sens. Bien plus qu’un écrivain du mouvement, il fut l’écrivain du manque. Bien plus qu’un chantre de la jeunesse, il fut le chroniqueur d’un crépuscule. À travers Sur la route, Les Clochards célestes, Anges de la Désolation ou Big Sur, il a raconté la fin d’une innocence américaine et la quête obstinée d’une vérité spirituelle dans un monde qui semblait déjà perdre son âme. C’est sans doute pour cela que son œuvre nous parle aujourd’hui avec une force intacte : parce qu’elle ne célèbre pas le voyage, elle interroge ce qui demeure lorsque toutes les routes ont été parcourues.

Un vagabond cyclothymique

On a enfermé Jack Kerouac dans une photographie. Une photographie jaunie par le temps, une voiture lancée vers l’horizon, quelques silhouettes magnifiques, le soleil couchant sur l’Amérique, l’éternelle jeunesse qui refuse de mourir. On l’a transformé en affiche pour dortoir étudiant, en saint patron des départs, en prophète de la route, en distributeur automatique de liberté. On a retenu le bruit du moteur et oublié le bruit du cœur. On a retenu le voyage et oublié la blessure. On a retenu Sur la route et laissé tout le reste dans l’ombre. Pourtant, le véritable Kerouac commence précisément là où son livre le plus célèbre s’achève.

Car derrière l’image du vagabond heureux se cache l’un des écrivains les plus mélancoliques du vingtième siècle. Derrière les éclats de rire, les nuits blanches, les kilomètres dévorés, les amitiés fulgurantes, les verres levés vers l’aube, il y a un homme hanté. Un homme poursuivi par une nostalgie si profonde qu’elle ressemble parfois à une maladie. Chez Kerouac, tout est déjà perdu avant même d’avoir été vécu. Les villes traversées disparaissent dès qu’elles apparaissent. Les rencontres sont des adieux déguisés. Les amours portent déjà leur propre épitaphe. Chaque instant de bonheur contient sa future disparition. Et lorsque Kerouac écrit : « Les seuls gens qui existent pour moi sont les fous », ceux qui brûlent de vivre, parlent à toute vitesse, désirent tout et se consument dans leur propre lumière, il ne décrit pas seulement ses compagnons de route. Il se décrit lui-même.

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Contrairement à Allen Ginsberg, qui regardait vers l’avenir avec la ferveur d’un révolutionnaire, Kerouac regardait derrière lui. Ginsberg rêvait de transformer le monde. Kerouac rêvait de retrouver quelque chose qu’il avait perdu. Le mouvement Beat, dont il fut malgré lui le symbole, lui convenait de moins en moins à mesure qu’il devenait célèbre. Les journalistes voulaient un chef de file. Les étudiants voulaient un gourou. Les médias voulaient une mascotte. Lui cherchait seulement la vérité. Une vérité qui n’avait rien à voir avec les slogans, les modes ou les révolutions culturelles. Il cherchait quelque chose de plus ancien. Quelque chose qui ressemblait à Dieu, à l’enfance, à la mémoire, à la lumière disparue des premiers jours.

C’est pourquoi réduire Kerouac à Sur la route revient à contempler la façade d’une cathédrale sans jamais entrer à l’intérieur. Le livre demeure un miracle de mouvement, un torrent de vie, une improvisation géante où l’Amérique semble défiler à travers le pare-brise comme un rêve incandescent. Mais l’œuvre entière raconte une autre histoire. Une histoire plus sombre, plus vaste, plus douloureuse.

Suspendu entre la terre et le ciel

Dans Les Clochards célestes, les montagnes apparaissent comme des refuges spirituels. Les personnages grimpent vers les sommets pour échapper au vacarme du monde. Ils cherchent l’illumination dans les forêts, les sentiers, les rochers battus par le vent. Le roman est traversé par le bouddhisme, la contemplation et la quête intérieure. Pourtant, sous cette aspiration mystique se cache déjà une fatigue immense. Kerouac n’escalade pas seulement des montagnes. Il tente d’échapper à quelque chose. Il cherche un lieu où le bruit de son esprit cessera enfin. Il rêve de « clochards célestes brûlant, brûlant, brûlant », êtres suspendus entre la terre et le ciel, entre la route et l’éveil, entre la chair et l’absolu.

Cette recherche atteint son sommet dans Anges de la Désolation, peut-être son chef-d’œuvre secret. Là, la route disparaît. Plus de fêtes. Plus de compagnons exubérants. Plus de moteurs rugissants. Seulement un homme seul, posté sur une montagne isolée, observant l’immensité du monde. Ce livre ressemble parfois à une longue prière murmurée dans le vent. La solitude y devient presque un personnage. Les arbres, les nuages, les vallées semblent dialoguer avec l’écrivain. Chaque page porte la marque d’une conscience qui tente de se comprendre elle-même. Rarement la littérature américaine a décrit avec une telle précision ce mélange de sérénité et d’effroi que procure l’isolement absolu. Kerouac découvre que la solitude qu’il recherchait avec tant d’ardeur possède un visage double. Elle peut être une révélation. Elle peut aussi être un abîme.

Toute son œuvre est traversée par cette contradiction. Il rêve du monde mais aspire au retrait. Il aime les hommes mais cherche le silence. Il désire l’expérience et redoute ses conséquences. Il poursuit l’illumination tout en restant profondément attaché au catholicisme de son enfance franco-canadienne. Car derrière le bouddhiste célébré par les lecteurs se cache toujours un enfant de Lowell, un fils fidèle à sa mère, un croyant incapable d’abandonner totalement le Christ. Son mysticisme n’est jamais purement oriental. C’est un mélange unique de bouddhisme, de catholicisme, de visions personnelles et de poésie spontanée. Il ne cherche pas une doctrine. Il cherche une présence.

Le jazz lui a fourni une méthode pour cette quête. Kerouac ne voulait pas écrire comme les romanciers traditionnels. Il voulait écrire comme Charlie Parker jouait du saxophone. Il voulait capturer le mouvement même de la pensée. Éliminer les barrières entre la sensation et la phrase. Faire entrer la vie directement sur la page avant que la réflexion ne vienne la figer. Sa prose spontanée est souvent mal comprise. On la réduit à l’improvisation alors qu’elle repose sur une discipline féroce. Il s’agissait moins d’écrire n’importe comment que d’écrire à la vitesse de la conscience. Comme un musicien de bebop lançant un solo sans filet. Comme un homme courant derrière une révélation sur le point de disparaître.

Ravagé par l’alcool

Mais cette vitesse a un coût. Le feu consume son propre combustible. L’alcool, d’abord compagnon des nuits, devient peu à peu le centre de gravité de son existence. Les bouteilles s’accumulent. Les excès se répètent. Les lendemains deviennent plus lourds. Les angoisses plus profondes. Ce qui ressemblait à une fête se transforme lentement en mécanisme de destruction. Kerouac boit pour célébrer. Puis pour oublier. Puis pour survivre.

Et arrive Big Sur. Peut-être le plus grand livre jamais écrit sur l’effondrement intérieur. Ici, il n’y a plus aucune légende. Plus aucun romantisme. Plus aucun masque. L’homme que la célébrité a rattrapé tente de fuir vers la côte californienne afin de retrouver un peu de paix. Mais il emporte son chaos avec lui. Les paysages sont magnifiques et pourtant tout semble menacé. Les vagues deviennent inquiétantes. Les nuits se peuplent d’hallucinations. L’alcool ravage son esprit. Les crises d’angoisse explosent. Le livre tout entier ressemble à une lente désintégration. Kerouac assiste à l’écroulement de sa propre image publique. Les admirateurs le fatiguent. Les interviews l’épuisent. Le mouvement Beat lui échappe complètement. Le monde célèbre un symbole tandis que l’homme réel s’enfonce dans la souffrance. « Je suis entouré de folie », semble résonner derrière ces pages crépusculaires où l’écrivain regarde son propre mythe se retourner contre lui.

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C’est là que réside le tragique de son destin. Il a donné à des millions de lecteurs le désir de partir alors qu’il passait sa vie à chercher un foyer. Il a incarné la liberté alors qu’il rêvait souvent de refuge. Il est devenu le visage d’une révolution culturelle qu’il ne comprenait plus vraiment. Tandis que les années soixante s’enflammaient autour de lui, il demeurait attaché à ses obsessions profondes : la foi, la mémoire, la famille, la mort, la compassion, la recherche d’une vérité spirituelle impossible à formuler.

Kerouac n’était pas un gourou. Il n’était pas un idéologue. Il n’était même pas vraiment un rebelle. Il était quelque chose de plus rare : un chercheur d’absolu. Un homme incapable d’accepter les réponses faciles. Un pèlerin traversant l’Amérique avec l’espoir insensé de découvrir derrière les paysages une signification cachée. Il poursuivait une lumière qu’il apercevait parfois au détour d’une route, dans un solo de saxophone, dans le sourire d’un inconnu, dans une montagne perdue ou dans le silence d’une nuit.

Et c’est précisément pour cela qu’il demeure vivant. Non parce qu’il a célébré le voyage, mais parce qu’il a compris sa vanité. Non parce qu’il a glorifié la liberté, mais parce qu’il en a payé le prix. Non parce qu’il a trouvé la vérité, mais parce qu’il a continué à la chercher jusqu’à l’épuisement.

Au fond, Jack Kerouac n’était ni le roi des Beats, ni le prophète de la route, ni l’icône d’une génération. Il était un homme seul marchant dans le brouillard américain avec une bouteille dans une poche, une prière dans l’autre, et dans le cœur cette certitude magnifique et douloureuse que la beauté du monde réside peut-être justement dans son impossibilité à nous sauver.

Sur la route

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Les Clochards célestes

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Big Sur

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Anges de la Désolation

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Nijinski, Nijinska: héritages en demi-teinte

Un peu abusivement placées sous le signe des Ballets Russes,  trois pièces brèves mêlent création contemporaine et patrimoine chorégraphique. Ni pour le meilleur, ni pour le pire.


C’était une idée séduisante : unir en une soirée les évocations de trois des ouvrages d’un frère et d’une sœur. Et quel frère ! Et quelle sœur ! Vaslav Nijinski et Bronislava Nijinska. Lui créateur génial de L’Après midi d’un faune et du Sacre du Printemps pour les Ballets Russes, elle autrice talentueuse de Boléro pour la compagnie d’Ida Rubinstein. Des évocations seulement. Ou des versions radicalement différentes des originaux dues à des créateurs d’aujourd’hui et transmises à trois solistes du Ballet national du Rhin. 

Fulgurances

Du Sacre du printemps ne demeure plus lors de cette soirée que la partition enregistrée de Stravinsky. La chorégraphie qui l’accompagne, titrée HUNT, a été composée en 2002 par l’artiste finlandais Tero Saarinen. C’est lui qui l’avait dansée à la création, lors de la Biennale de Venise de 2002 ou lors de sa reprise à la Cartoucherie de Vincennes, dans le cadre du festival fondé par Carolyn Carlson, June Events. Et il y était renversant. HUNT, révèle-t-il, « examine la dualité de la vie : la naissance, la mort et le caractère éphémère de la réalité corporelle ». C’est une pièce fulgurante, en accord avec l’une des plus fascinantes compositions musicales créées pour la danse, une version dont l’étrangeté et la puissance sont indissociables de leur auteur et créateur. Et qu’il est difficile de transmettre à d’autres interprètes comme, dans un tout autre registre, cela a été le cas du fabuleux solo Density 21,5 créé jadis au Palais Garnier par Carolyn Carlson. Il est impossible qu’il soit exécuté décemment par quelqu’un d’autre qu’elle. Et seul un artiste aussi exceptionnel que Jean-Christophe Paré, Premier danseur du Ballet de l’Opéra, aura su le ressusciter dans une interprétation à la hauteur de la légende.

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La soliste du Ballet du Rhin, probablement Lara Wolter (son nom est difficilement trouvable dans le programme fourni aux spectateurs), grande et racée, est remarquable, magnifique même, dans ce rude travail de virtuose. Mais il lui manque cette dureté masculine, cette âpreté qu’avait Tero Saarinen, cette fulgurance du mouvement, ce mordant, cette révolte que requiert une chorégraphie si violente et au fond si désespérée. Aux images  de la danse s’ajoutent les effets lumineux de Mikki Kunttu. Ils sont un autre visage de la chorégraphie, contribuent à conférer à l’ouvrage une dimension de folie répondant à merveille aux pulsations de la partition de Stravinski.

Lara Wolter dans « HUNT », Ballet de l’Opéra national du Rhin. © Agathe Poupeney / Divergences-Images / 09/06/2026 / La Filature / Mulhouse / France

Faune et grande nymphe 

L’archéologue Dominique Brun, il faut bien la nommer ainsi, a reconstitué des fragments de la version originale de l’Après-midi d’un  faune, grâce à toutes sortes de documents, mais pour deux danseurs seulement, celui interprétant le faune et celle exécutant le rôle de la grande nymphe. Avec le danseur François Chaignaud, elle a créé en outre une version du Boléro, à l’opposé de celle conçue par Nijinska.

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A la musique enivrante et sensuelle de Debussy, à la chorégraphie si radicale et si étonnamment belle de Nijinski, il faut, pour L’Après-midi d’un faune, des danseurs hors pair. Les deux interprètes choisis exécutent leurs rôles avec une conscience et une bonne volonté qui les honorent. Mais aussi, faute d’avoir été bien dirigés peut-être, avec une platitude qui rend incompréhensibles, et la beauté de l’œuvre, et l’effet sidérant qu’elle exerce toujours sur le spectateur. Aucune trace de sensualité entre les protagonistes, rien qui ne dévoile chez lui la sauvagerie du désir, et chez elle l’effroi de la virginité en péril. Elle dégrafe ses voiles avec un air pincé de demoiselle de province dans la cabine d’essayage d’un magasin de confection. Son orgasme à lui pourrait ressembler à celui d’un vieux garçon précautionneux qui pratiquerait la sexualité par simple mesure d’hygiène. Ils ont inventé une version du Faune destinée au Couvent des Oiseaux. Et c’est d’un ennui mortel ! Comment comprendre avec cela l’effet électrisant qu’exerça la première des créations du jeune chorégraphe polonais sur le public des Ballets Russes et la rage de ce crétin de Calmette poussant, en en rendant compte dans Le Figaro, des glapissements de notaire violé par un gorille ?

Julia Weiss et Erwan Jeammot dans « L’Après-midi d’un faune », Ballet de l’Opéra national du Rhin. © Agathe Poupeney / Divergences-Images / 09/06/2026 / La Filature / Mulhouse / France

Une courtisane sur le retour

On s’ennuie moins avec l’interprète du Boléro. Echevelé, fardé comme une courtisane sur le retour, mais qui n’aurait renoncé à aucune de ses prétentions, plongé jusqu’à la noyade dans les volants généreux d’une robe froufroutante et multicolore, François Chaignaud fait immanquablement songer à cette vieille belle de Kazuo Ohno qui ne s’était jamais remis d’avoir contemplé La Argentina quand il était jeune encore. Il fait aussi penser à ces hétaïres du Second Empire qui tentaient désespérément de perdurer sous la Troisième République en abusant de vains et coûteux artifices.

François Chaignaud dans « Un Boléro ». © Agathe Poupeney / Divergences-Images / 09/06/2026 / La Filature / Mulhouse / France

Dans le Boléro de Nijinska, comme dans celui de Béjart, qu’elle soit homme ou femme, la créature dansant sur son praticable est censée incendier les mâles qui l’environnent. Ici, il faudrait impérativement être un marin retenu durant des mois à bord d’un navire marchand pour parvenir – et encore – à entrer en éruption face à cette poupée peinte qui s’agite avec extravagance. Ressemblant à une vieille femme aigrie, sans jamais dépasser cette dimension anecdotique, menant son solo pauvre chorégraphiquement avec une frénésie qui n’est guère convaincante, le personnage, à la fin du compte, paraît assez pathétique.


Ballet de l’Opéra national du Rhin. Soirée Ballets Russes. Prochaines représentations à l’Opéra de Strasbourg: les 25, 26 et 27 juin. 1h35

Ivry-sur-Seine: exorcisme au conseil municipal

Face au refus du maire de demander à des élues de retirer leur voile islamique, un élu RN d’Ivry-sur-Seine (94) a sorti une croix et a récité le « Je vous salue Marie » lors du conseil municipal. « Vous refusez la laïcité, on sera placé sous le signe de la Croix, dorénavant », a déclaré l’élu avant sa démonstration par l’absurde.


Il s’appelle Kévin Nader, et il lui a suffi d’un « Je vous salue Marie » pour dissiper tous les mensonges dont la gauche entoure son soutien à l’islamisation. Nous sommes le 11 juin, à Ivry-sur-Seine, au conseil municipal. Un jeune élu RN, Kévin Nader, propose un amendement : « Lors de la participation de l’élu local aux réunions de l’organe délibérant et des instances dans lesquelles il a été désigné, ainsi que dans l’exercice de toute fonction de représentation de la collectivité, le port d’un signe ou d’une tenue manifestant ostensiblement une appartenance religieuse est interdit. » Le maire communiste, Philippe Bouyssou, refuse de soumettre cet amendement au vote et l’écarte tout en affichant son soutien à deux élues voilées, dont une adjointe au maire qui déclare : « Je suis fière d’être ici, d’être élue avec mon voile. » Kévin Nader procède alors à une démonstration par l’absurde en disant que puisque le maire refuse d’imposer au conseil municipal la neutralité laïque, alors rien ne s’oppose à ce que lui aussi affiche sa foi. Il prend en main une croix et récite le « Je vous salue Marie » tout en bénissant la municipalité au nom du dieu des chrétiens. Le maire s’emporte, tel un possédé en plein exorcisme, parle de « crime politique », prétend avoir « un profond respect pour toutes les religions », veut chasser Kévin Nader « au nom du règlement intérieur que nous venons de voter », et suspend finalement la séance face au refus de l’élu RN de se plier à son caprice.

Désinformation par omission

L’affaire, bien sûr, ne s’arrête pas là, puisqu’elle est massivement reprise, relayée, commentée sur les réseaux sociaux et dans les médias.

Il y a tout dans cette histoire, qui est beaucoup plus qu’une anecdote : la désinformation par omission, la faillite intellectuelle et morale du relativisme, l’alliance des arbitraires contre la quête de vérité, la confrontation entre l’humilité d’une tradition et l’arrogance d’un modernisme creux, et au milieu, un panache paisible et courageux.

Désinformation par omission, quand beaucoup de médias (subventionnés avec l’argent de nos impôts) donnent des faits une version mensongère, au moins dans leurs titres et leurs tweets, puisqu’ils ne font référence qu’à la croix et à la prière de Kévin Nader, en « oubliant » ce qui est pourtant l’essentiel : il s’agit d’une démonstration par l’absurde pour mettre en évidence (avec succès) l’incohérence des arguments du maire communiste et sa position résolument pro-islam. De même, ces médias « oublient » de préciser que Philippe Bouyssou ne s’était pas gêné il y a quelques années pour déclarer devant une association cultuelle, au sujet d’un projet de construction de mosquée : « J’espère, Inch Allah, qu’on pourra signer le permis de construire avant la fin de ce ramadan. »

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Faillite du relativisme quand le maire proclame « J’ai un profond respect pour toutes les religions » (merveilleuse démonstration de l’hypocrisie communiste : manifestement, dénoncer l’opium du peuple c’est juste quand il faut saper les murs porteurs de l’Occident…). Je doute fort qu’il fasse ici la distinction antique entre religio et superstitio, (voir John Scheid, La religion des Romains) qui exclurait l’islam puisque selon les critères romains celui-ci est une superstitio et non une religio. Dès lors, il faut comprendre que Philippe Bouyssou a « un profond respect » pour tout ce que l’on appelle couramment des religions, y compris donc le culte de Tezcatlipoca et celui de Moloch. Réhabilitation des sacrifices humains ? Après tout, après les millions de morts du communisme…

Ça urge !

Faillite du relativisme, encore, chez ce zététicien (sa bio sur X : « de gauche donc laïque, anticlérical et universaliste, écologie pro-nucléaire et pro-ACS, NoFakemed », et ce n’est pas un compte parodique) qui écrit au sujet de l’affaire d’Ivry : « Mon ami imaginaire est mieux que le tien. On en est là. Il va falloir renforcer la loi de 1905. Ça urge ! » Outre le fait que ledit zététicien est probablement capable de réciter par cœur la liste officielle des biais cognitifs mais ne sait même pas reconnaître un raisonnement par l’absurde, voilà un point qui mérite qu’on s’y arrête. Admettons un instant l’hypothèse athée, selon laquelle le dieu des chrétiens et le « dieu » des musulmans sont tous deux des êtres purement imaginaires (au passage, qualifier Allah « d’ami » imaginaire est révélateur d’une totale méconnaissance de l’islam, tant le rapport d’Allah à ses adorateurs est éloigné de l’amitié). En déduire une équivalence entre leurs cultes est totalement irrationnel. Prenons un exemple. Tirés de l’univers fictif du Seigneur des Anneaux, les magiciens Gandalf (mentor des héros) et Saroumane (corrompu et maléfique) sont tous deux des personnages imaginaires. Pourtant, il y aurait une différence évidente entre une idéologie qui proclamerait que Gandalf existe et qu’il faut suivre son enseignement, et une idéologie qui proclamerait que Saroumane existe et qu’il faut obéir à ses ordres. La qualité des vertus que promeuvent et incarnent Gandalf, Aragorn et Galadriel ne dépend pas de l’existence réelle de Gandalf, Aragorn et Galadriel. De même, que Saroumane n’existe pas ne change rien au fait qu’il serait mauvais de vouloir s’inspirer de lui ou d’imaginer le servir. C’est le principe des fables : ce qu’elles enseignent est vrai même si les personnages qu’elles mettent en scène n’existent pas.

Bien sûr, je crois pour ma part à l’existence du dieu de G.K.Chesterton et à celle du « dieu » de Yahya Sinwar (qui ne sont évidemment pas le même). Mais il n’est pas nécessaire d’y croire pour comprendre que les renvoyer dos-à-dos est absurde, aussi absurde que de renvoyer dos-à-dos Gandalf et Saroumane, ou Panoramix et Tullius Detritus. Incidemment, c’est une limite de la démonstration de Kévin Nader : ce n’est pas sur sa dimension religieuse qu’il faut attaquer le voile, mais sur son statut d’étendard d’une idéologie intolérable. L’élu RN a brillamment montré l’hypocrisie de la gauche, mais le vrai fond du sujet de départ n’est pas la laïcité : les préceptes inacceptables de l’islam (refus de la liberté de conscience, inégalité des droits civiques entre femmes et hommes, etc) seraient tout aussi inacceptables s’ils étaient promus par une idéologie séculière ne revendiquant aucune origine « divine ».

Alliance des arbitraires

Arrogance moderne, ou plutôt post-moderne, de ce maire qui éructe « Au nom du règlement intérieur que nous venons de voter, je vous somme de quitter cette assemblée communale immédiatement » pour répondre à quelqu’un qui récite une prière ayant traversé les âges et invoque une puissance intemporelle. A l’exorcisme par l’appel à Marie, s’oppose la pathétique parodie gauchiste par l’appel au « règlement intérieur que nous venons de voter » – triste divinité !

Toute la scène évoque ce moment du Seigneur des Anneaux où Sam repousse les ténèbres en brandissant la fiole de Galadriel, dont la lumière resplendit, claire et pure, alors que le courageux jardinier récite une ancienne prière à la Dame des Etoiles (dont on sait que dans l’esprit du très catholique Tolkien, elle fait écho à la Vierge). Alors continuons avec cet autre passage de Tolkien, plus loin dans son épopée : « Là, Sam vit, pointant au milieu des nuages qui dominaient un sombre pic haut dans les montagnes, une étoile blanche et scintillante. Sa beauté lui poignit le cœur, tandis qu’il la contemplait de ce pays abandonné, et l’espoir lui revint. Car la pensée le transperça qu’en fin de compte l’Ombre n’était qu’une petite chose transitoire, et qu’il y avait à jamais hors de son atteinte de la lumière et une grande beauté. »

Quant à l’alliance spontanée des arbitraires contre ceux qui recherchent le Vrai, le Juste, le Beau, le Bien – que j’ai déjà évoquée dans un précédent article – elle est ici frappante. L’islam et le communisme sont deux idéologies rivales, mais qui partagent un point essentiel : elles ne voient le monde que comme un ensemble de rapports de force. Les « relations de domination » chères à Bourdieu et à l’église de sociologie. Comme le rappelle Rémi Brague (Sur l’islam) : « On connaît la question controversée depuis Platon : savoir si Dieu veut le bien parce qu’il est bien, ou si le bien est bien parce que Dieu le veut. Les penseurs de tradition chrétienne choisissent le plus souvent le premier terme de l’alternative. (….) L’islam, au contraire, se prononce en la majorité de ses penseurs pour le second : les valeurs dépendent entièrement de l’arbitraire divin. » Bien sûr, l’alliance de la gauche et de l’islam ne tiendra que le temps d’abattre notre civilisation, et l’islam sortira vainqueur de ce qui suivra – il a pour lui la force des siècles, la combattivité, l’exaltation mystique, alors que la gauche n’a pour horizon que la jouissance décadente et le chaos, effondrement ou délitement.

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La gauche « laïque et républicaine » continue à vouloir jouer les unes contre les autres les anthropologies incompatibles des cultures qu’elle a rassemblées sur un même territoire, pensant qu’elles se neutraliseront mutuellement et laisseront les individus vierges de toute tradition, livrés sans défense à l’ingénierie sociale des « élites éclairées ». Pari hors sol, dont l’échec est chaque jour plus visible partout en Europe.

La gauche que l’on disait jadis extrême, qui forme désormais la quasi-totalité de la gauche et une bonne partie du centre (Le président Macron faisant l’éloge du hijab « féministe », Laurent Nunez défendant le voilement des fillettes) voire de la droite, est plus simple et plus réaliste : elle assume ouvertement son alliance avec l’islam contre la civilisation occidentale. On aurait tort de n’y voir que du clientélisme.

Evidemment, c’est un calcul. Derrière « l’humanisme » de « l’ouverture à l’Autre » il y a surtout l’alliance égocentrique de l’oligarchie avec l’exogroupe contre l’endogroupe, pour en retirer un bénéfice personnel (argent, prestige, rente de situation, position sociale, satisfaction narcissique, etc). « L’altruisme pathologique » et « l’empathie suicidiaire » ne sont pas de l’altruisme et de l’empathie qui auraient mal tournés, seulement un égoïsme féroce, prédateur, qui adopte le masque de l’altruisme et de l’empathie pour tromper les naïfs et les désarmer. De même, il n’y a pas de « haine de soi » dans la critique permanente de l’Occident par le progressisme : ce n’est jamais une autocritique, c’est une tentative de disqualification de l’identité occidentale, c’est-à-dire de ce qui en Occident résiste aux diktats du « progrès ». Là encore, l’oligarchie fait alliance avec l’exogroupe contre l’endogroupe, contre « monsieur Tout-le-monde » et sa décence commune. Le tyran et ses mercenaires étrangers, en somme, version guerre culturelle (et on sait qu’à la fin, les mercenaires du tyran le renversent et prennent sa place).

Mais si la gauche et l’islam ont aujourd’hui des intérêts communs, ils appartiennent surtout ontologiquement au même camp : celui qui rejette les réalités du droit naturel, au profit de l’arbitraire – il est totalement secondaire qu’il s’agisse dans un cas de l’arbitraire du droit positif « classique » et dans l’autre de l’arbitraire de ce cas très particulier de droit positif qu’est le droit divin.

Je laisse la conclusion à l’abbé Clément Barré, homme de bien, homme de foi, homme de bon sens (et fin connaisseur de Tolkien) : « Quoi qu’on pense du geste du conseiller RN d’Ivry, je ne connais qu’un être que la récitation du Je vous salue Marie ou la vision du crucifix met autant en colère…. »

Sur l'islam

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Le vacarme Bruel et la crise silencieuse masculine

En érigeant les déboires judiciaires de Patrick Bruel en procès de l’ancien monde, notre époque formidablement progressiste semble se féliciter d’être enfin sur le point d’avoir libéré les relations humaines… Place à un désir parfaitement transparent et parfaitement sécurisé ! S’il ne s’agit pas de sauver le monde d’avant qui avait ses injustices, ses brutalités, ses complaisances et ses silences, il ne faut pas davantage se prosterner devant le monde d’aujourd’hui, explique notre contributeur.


L’affaire Patrick Bruel est devenue, en quelques jours, bien davantage qu’une affaire judiciaire. Le chanteur et acteur a été mis en examen le 10 juin 2026 pour viol, tentative de viol, agression sexuelle et harcèlement sexuel dans plusieurs dossiers, tout en contestant les accusations et en bénéficiant évidemment de la présomption d’innocence. Le Monde, Mediapart, Reuters et l’Associated Press ont rapporté cette mise en examen, son placement sous contrôle judiciaire et l’existence de plusieurs plaintes ou témoignages concernant des faits présumés s’étalant sur plusieurs années.

Monde d’avant

Il ne s’agit donc pas ici de trancher une affaire que seule la justice peut instruire, encore moins de décréter l’innocence ou la culpabilité d’un homme. Il s’agit de comprendre pourquoi une telle affaire prend immédiatement, dans notre époque, la dimension d’un symptôme. Patrick Bruel appartient à ce monde d’avant que le présent ne cesse de convoquer devant son tribunal. Il appartient à une époque où les rapports entre hommes et femmes obéissaient à d’autres codes, d’autres audaces, d’autres équivoques, d’autres silences, d’autres permissions implicites, parfois dangereuses, parfois grossières, parfois simplement conformes aux usages d’un temps que notre époque ne comprend plus que sous la forme de l’accusation.

Le paradoxe est là : jamais l’Occident n’a été aussi libéré sexuellement en apparence, jamais il n’a été aussi inquiet devant le désir. Le corps est partout, mais le geste est suspect. La sexualité est proclamée libre, mais l’approche devient périlleuse. L’individu se veut souverain, mais il vit sous la surveillance morale permanente de son époque. Le désir, autrefois livré à ses maladresses, à ses risques, à ses incertitudes, se trouve désormais sommé de produire ses garanties, ses preuves, ses autorisations, ses protocoles.

Il y a dans cette transformation quelque chose d’immense, qui dépasse infiniment le cas de Patrick Bruel. C’est toute la relation entre les sexes qui a changé de régime. Nous sommes passés d’un monde où la séduction relevait du théâtre social, du malentendu, de l’initiative, de la résistance, de la provocation parfois, à un monde où elle tend à être relue dans le langage du droit, du traumatisme, de la domination et du soupçon. Ce changement a permis de nommer des violences réelles, de briser des silences anciens, de rappeler qu’aucun prestige, aucune célébrité, aucun pouvoir ne donne droit au corps d’autrui. Mais il a aussi produit une difficulté nouvelle : celle de juger le passé à partir d’une morale que le passé ne possédait pas.

Il suffit de revoir les films des années cinquante, soixante, soixante-dix, quatre-vingt, et même d’une partie des années quatre-vingt-dix. Les westerns américains, les comédies françaises, les films italiens, les grands récits populaires regorgent de scènes qui seraient aujourd’hui signalées, dénoncées, disséquées par les nouveaux greffiers de la vertu. L’homme embrasse sans demander. Il saisit un bras. Il insiste. Il interprète une fuite comme une hésitation, une résistance comme un jeu, un refus comme une scène de séduction. La femme elle-même, dans ces fictions, participe souvent de cette ambiguïté codée où le non n’a pas toujours la signification immédiate et définitive que notre époque lui attribue désormais. On peut juger ces scènes choquantes aujourd’hui. On peut les regretter. On peut y voir la trace d’une domination masculine réelle. Mais on ne peut pas faire comme si elles n’avaient pas constitué l’imaginaire ordinaire de sociétés entières.

C’est ici que commence l’anachronisme moral. Nous exigeons des morts qu’ils aient parlé notre langue. Nous demandons à des générations anciennes d’avoir vécu selon des règles qui n’étaient pas les leurs. Nous transformons le passé en prévenu permanent. Nous croyons faire œuvre de justice, et nous oublions parfois l’intelligence historique.

Désir administré

Le monde d’avant n’était pas innocent. Il était rude, souvent injuste, parfois brutal, parfois odieux pour les femmes qui n’avaient pas les moyens de se défendre ou de se faire entendre. Mais il n’était pas seulement cela. Il était aussi un monde où le désir n’était pas encore entièrement administré, où la rencontre supposait une part de risque, où la séduction comportait cette zone d’ombre sans laquelle elle devient une négociation froide entre deux volontés juridiquement informées. La vie humaine était moins protégée ; elle était aussi moins surveillée.

Depuis MeToo, une mutation profonde s’est accomplie. Elle ne concerne pas seulement les violences sexuelles, mais la définition même de l’humain. L’individu contemporain se conçoit comme propriétaire absolu de son corps, de son histoire, de sa mémoire, de ses émotions et de ses blessures. Toute atteinte réelle ou ressentie à cette souveraineté devient susceptible d’entrer dans l’ordre du préjudice. Le conflit devient blessure. La maladresse devient violence. L’insistance devient agression. Le souvenir lui-même devient parfois dossier.

Ce phénomène ne tombe pas du ciel. Il résulte de plusieurs transformations convergentes : l’individualisme démocratique, la montée du droit dans toutes les sphères de l’existence, la psychologisation de la vie sociale, l’importance nouvelle accordée au traumatisme, la puissance des réseaux sociaux, la transformation des rapports familiaux, l’influence de certains courants féministes radicaux, la diffusion universitaire et médiatique d’une lecture systématique des relations humaines à travers la domination.

Il ne s’agit pas de nier ce que ces courants ont apporté. Ils ont révélé des réalités que l’ordre ancien préférait taire. Ils ont donné un langage à des souffrances longtemps méprisées. Ils ont permis à des femmes de dire ce qui ne pouvait pas se dire. Mais ils ont parfois aussi installé une méfiance structurelle envers l’hétérosexualité elle-même, comme si la relation entre l’homme et la femme était d’abord, avant même d’être une rencontre, un rapport de pouvoir. Dans cette perspective, le désir masculin n’est plus une force ambiguë, humaine, contradictoire ; il devient une menace à contenir, une pulsion à rééduquer, une survivance archaïque à civiliser.

Il faut ici poser une question que l’époque refuse souvent d’entendre : certaines traditions intellectuelles issues du féminisme radical, notamment dans leur rapport critique à l’hétérosexualité, n’ont-elles pas contribué à transformer l’homme en suspect ontologique ? Non pas les femmes homosexuelles en tant que personnes, ce qui serait absurde et injuste, mais certains courants militants qui ont fait de l’hétérosexualité un système d’oppression et de la masculinité une structure de violence. Leur influence dans l’université, les médias, la culture et les institutions n’explique pas tout ; mais elle fait partie du paysage idéologique dans lequel nous vivons. Et ce paysage pèse désormais sur l’ensemble des rapports entre les sexes.

La crise de l’homme blanc occidental

La conséquence la plus visible est la crise silencieuse de l’homme occidental. On lui a appris ce qu’il ne devait plus être. On lui a beaucoup moins appris ce qu’il pouvait encore être. Il doit désirer sans inquiéter, séduire sans insister, prendre l’initiative sans apparaître dominateur, être viril sans être patriarcal, être tendre sans être faible, être déconstruit sans devenir inexistant. On l’a privé d’un langage positif de la masculinité. Il lui reste la prudence, l’excuse, la surveillance de soi, parfois le retrait.

Or, au même moment, la culture de masse continue de célébrer ce qu’elle prétend condamner. C’est l’une des grandes hypocrisies de notre époque. Pendant que l’on soumet la virilité occidentale à un examen de conscience permanent, la publicité, les clips, les séries, les réseaux sociaux, les industries du divertissement exaltent des figures masculines fondées sur l’assurance corporelle, la puissance, l’audace, la sensualité démonstrative, la capacité d’enlacer, de conduire, d’imposer un rythme, d’occuper l’espace.

Il ne faut pas feindre de ne pas voir ce qui se répète sous nos yeux. Dans d’innombrables publicités, dans des campagnes de communication, dans des images de mode, dans des clips et des vidéos virales, revient avec insistance la figure du couple formé par une femme blanche et un homme noir. Que ces couples existent dans la réalité, qu’ils soient parfaitement légitimes, qu’ils relèvent de la liberté la plus ordinaire, cela va de soi. Ce n’est pas leur existence qui doit être interrogée, mais leur fonction symbolique lorsqu’ils deviennent une figure obligée de l’imaginaire publicitaire et culturel.

La question n’est pas raciale ; elle est civilisationnelle et symbolique. Pourquoi cette image revient-elle avec une telle fréquence ? Que veut-elle dire ? Que cherche-t-elle à réparer, à montrer, à inverser, à conjurer ? Elle semble parfois fonctionner comme une scène de rédemption occidentale : la femme blanche, figure de l’Occident disponible à la nouvelle morale de l’ouverture, unie à l’homme noir, figure d’une vitalité supposée extérieure à l’Europe coupable. Il ne s’agit pas de dire que les individus représentés seraient enfermés dans ces rôles, mais de constater que les images, elles, produisent des récits. Et ces récits façonnent les consciences.

Le phénomène est plus manifeste encore dans certaines vidéos de danse, notamment de kizomba ou de danses rapprochées où l’on voit fréquemment un homme noir guider, enlacer, conduire une femme blanche dans une proximité corporelle intense. Là encore, rien d’illégitime en soi. La danse est un art du corps, du rythme, de la confiance, de l’abandon partiel. Mais la répétition de cette scène finit par produire un imaginaire : d’un côté, l’homme occidental hésitant, surveillé, culpabilisé ; de l’autre, une masculinité présentée comme plus sûre d’elle, plus incarnée, plus physique, plus immédiatement accordée au désir.

Ce n’est pas une vérité biologique. Ce n’est pas une essence. C’est une construction culturelle. Mais les constructions culturelles sont des réalités. Elles agissent. Elles blessent. Elles exaltent. Elles humilient. Elles donnent à certains le sentiment d’être désirables et à d’autres celui d’être déjà déclassés dans leur propre imaginaire.

L’homme blanc occidental, dans ces représentations, n’est pas seulement concurrencé. Il est souvent symboliquement remplacé. Il apparaît comme celui qui doit s’excuser de son histoire, douter de son corps, tempérer son désir, s’effacer devant une figure plus conforme à la nouvelle dramaturgie morale du monde. On lui demande d’être moins conquérant, moins sûr de lui, moins masculin au sens ancien du terme ; puis on célèbre ailleurs, sous d’autres formes et sous d’autres couleurs culturelles, exactement ce que l’on vient de lui interdire.

C’est cette contradiction qui produit le malaise. Non parce qu’il faudrait regretter une ancienne domination masculine blanche, ni parce qu’il faudrait dénoncer les couples mixtes ou les danses venues d’ailleurs, mais parce qu’une civilisation ne peut pas durablement dévaloriser ses propres formes symboliques tout en idéalisant celles des autres sans créer une pathologie du regard.

L’Occident est passé de l’ancienne arrogance à l’autodénigrement. Il avait cru autrefois incarner la mesure du monde ; il semble désormais ne plus se reconnaître qu’à travers ses fautes. Cette oscillation est l’un des signes les plus profonds de notre déséquilibre. Nous ne savons plus aimer ce que nous sommes sans craindre de dominer ; nous ne savons plus admirer l’autre sans nous abaisser nous-mêmes. Nous avons remplacé la supériorité coloniale par une fascination pénitentielle. Ce n’est pas un progrès de l’esprit, mais une autre forme d’aveuglement.

Les conséquences sont nombreuses

La première est une désorientation masculine. Beaucoup d’hommes ne savent plus comment entrer dans le jeu amoureux sans redouter l’accusation, le ridicule ou la faute. Ils se taisent, se retirent, s’abstiennent, ou se réfugient dans des formes de cynisme, de pornographie, de solitude numérique. Une société qui rend la rencontre dangereuse fabrique mécaniquement de l’isolement.

La deuxième conséquence est la judiciarisation du désir. La vie amoureuse, qui a toujours comporté une part d’ambiguïté, tend à être reconstruite après coup comme un dossier. Les gestes, les regards, les mots, les maladresses, les souvenirs sont réinterprétés dans une langue qui n’est plus celle de l’expérience vécue mais celle de la preuve, de la faute, du dommage et de la réparation. Il ne s’agit pas de contester la nécessité de poursuivre les crimes et les agressions. Il s’agit de rappeler que tout ne peut pas devenir matière judiciaire sans que la vie humaine elle-même se dessèche.

La troisième conséquence est la disparition de l’érotisme au profit de la morale. L’érotisme suppose la tension, l’incertitude, l’approche, le trouble, le risque de malentendu. La morale contemporaine voudrait un désir parfaitement transparent, parfaitement réversible, parfaitement sécurisé. Elle rêve d’une sexualité sans ombre, sans asymétrie, sans maladresse, sans inconscient, comme si l’être humain pouvait être purifié de ce qui le constitue.

La quatrième conséquence est la fragilisation de la relation entre hommes et femmes. À force de présenter l’homme comme un danger potentiel et la femme comme une victime possible, on détruit la confiance élémentaire sans laquelle aucune rencontre n’est possible. Le féminisme de protection devient parfois une pédagogie de la peur. La peur des hommes devient une forme de vertu. La défiance remplace la prudence. La blessure anticipée remplace l’expérience.

La cinquième conséquence est la crise de transmission. Que peut dire aujourd’hui un père à son fils ? Qu’il doit être respectueux, évidemment. Qu’il ne doit jamais contraindre, cela va de soi. Mais peut-il encore lui dire qu’il doit apprendre à plaire, à oser, à parler, à s’avancer, à prendre le risque du refus ? Peut-il encore lui transmettre une masculinité qui ne soit ni prédation ni effacement ? C’est peut-être l’une des grandes questions éducatives de notre temps…

La sixième conséquence est la perte d’intelligence historique. Nous ne comprenons plus les époques qui nous ont précédés. Nous les jugeons, nous les instruisons, nous les condamnons. Nous regardons les films anciens comme des scènes de crime. Nous lisons les romans du passé avec les lunettes du procureur. Nous ne savons plus distinguer entre ce qui fut réellement violent, ce qui fut maladroit, ce qui fut conforme à des codes disparus, et ce qui relève simplement de la distance irréductible entre deux mondes.

L’affaire Patrick Bruel surgit dans ce climat. Encore une fois, la justice dira ce qu’elle pourra dire. Mais l’époque, elle, a déjà commencé son propre procès. Elle ne juge pas seulement un homme ; elle juge un monde. Elle juge une manière ancienne de désirer, de séduire, de parler, d’être homme. Elle juge parfois avec raison. Elle juge souvent sans mémoire.

Il ne s’agit pas de sauver le monde d’avant. Il avait ses injustices, ses brutalités, ses complaisances, ses silences. Mais il ne faut pas davantage se prosterner devant le monde d’aujourd’hui. Celui-ci a ses hypocrisies, ses puritanismes, ses lâchetés, ses obsessions, ses tribunaux médiatiques, ses confusions entre justice et vengeance, entre protection et suspicion, entre liberté sexuelle et police morale du désir. Nous avons besoin d’autre chose : d’une morale sans hystérie, d’une justice sans anachronisme, d’un féminisme sans haine de l’homme, d’une masculinité sans brutalité, d’une liberté sans naïveté, d’un érotisme sans prédation, d’une mémoire sans tribunal permanent.

Car les hommes et les femmes ne sont pas des abstractions juridiques. Ils sont des êtres de chair, de peur, de désir, de honte, de malentendus, de regrets et d’élans. Ils vivent dans l’imperfection. Ils se cherchent mal. Ils se blessent parfois. Ils se rencontrent aussi. Une civilisation qui oublie cela au nom de la pureté morale finit par ne plus comprendre ni l’amour, ni le désir, ni la faute, ni le pardon.

Et peut-être est-ce là le signe le plus inquiétant de notre temps : nous voulons purifier la vie humaine de ses ambiguïtés au moment même où nous prétendons la libérer. Nous voulons sauver le désir en l’administrant. Nous voulons protéger les êtres en les séparant. Nous voulons rendre la rencontre impossible au nom de la sécurité de chacun.

Il faudra pourtant retrouver un chemin entre l’ancien abus et la nouvelle suspicion, entre la brutalité d’hier et le puritanisme d’aujourd’hui, entre l’homme prédateur et l’homme effacé. Sans quoi nous ne produirons ni des hommes meilleurs, ni des femmes plus libres, mais des solitudes dressées les unes contre les autres, chacune armée de sa blessure, de son droit, de sa mémoire et de sa peur.

Un week-end dans « Le Monde »

Chaque jour que Dieu fait, le président d’Avocats sans frontières s’astreint à la lecture du «quotidien de référence».


Nous sommes le dimanche 24 mai. Il est autour de midi. Je viens d’achever ma lecture du Monde. Ce n’est pas un plaisir, mais un devoir. À l’instar de l’écoute quotidienne de France Inter, de mes séances régulières de gymnastique et de ma visite annuelle chez le dentiste.

Échantillons :

Un éditorial approuvant la résolution à l’ONU en date du 25 mars, selon qui la traite esclavagiste transatlantique est « le plus grave crime contre l’humanité » de tous les temps. Le Monde reproche à la France de n’avoir pas voté ce texte sous le prétexte, insuffisant à ses yeux, de ne pas vouloir hiérarchiser les malheurs du monde. Mais rien de rien sur la traite esclavagiste arabo-islamique pourtant plus ancienne et plus cruelle. Et qui perdure encore. Walou.

Une tribune d’artistes progressistes (pardon pour la formule pléonastique) qui mettent en garde contre la « mainmise idéologique de l’extrême droite sur les espaces d’art et de pensée en France ». À titre d’exemple, ces belles âmes citent la commission d’enquête sur l’odieux visuel de sévices publics menée par l’ignoble Charles Alloncle. Il est vrai que France Inter et France Info sont les remparts du pluralisme culturel et politique…

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Un article sur l’action judiciaire menée par la CGT spectacle et la Ligue française des droits de l’homme contre le groupe Canal+, accusé d’une manière de maccarthysme. À aucun moment il n’est rappelé que la pétition à l’origine de l’affaire, parue dans Libération au début du dernier Festival de Cannes, taxe Vincent Bolloré de « crypto-fasciste ». À dire le vrai, être poursuivi par la CGT et la LDH, toutes deux décrédibilisées depuis longtemps pour leur extrémisme extrême, vaut mieux qu’une Légion d’honneur. Notez que, si cette action triomphe – pour autant qu’elle soit menée jusqu’au bout –, je veux bien troquer ma robe d’avocat pour une autre en bure.

Une tribune contre Patrick Bruel, rédigée par une avocate expressément adepte de MeToo. À aucun moment, la présomption d’innocence, même partielle, n’est seulement envisagée. Étrange pour une juriste même très engagée. Si j’étais le conseil de l’artiste, je ferais bien un petit quelque chose.

Une interview d’un intellectuel palestinien aux États-Unis par Benjamin Barthe. Je rappelle que ce journaliste du Monde est l’époux à la ville d’une Palestinienne qui a célébré dans l’allégresse certains faits s’étant déroulés un certain 7 octobre. La même, qui publie sur X ses pensées sous l’enseigne « Free Palestine », a recommandé à Dieu l’âme du chef du Hamas lorsque celui-ci a été rappelé à lui avec un petit coup de main de Tsahal. Toujours est-il que l’intellectuel palestinien se félicite de constater que la popularité d’Israël baisse aux États-Unis. Il tient bien évidemment à largement relaxer les détracteurs de l’État juif dans les facultés américaines de tout antisémitisme. L’interview est longue et détaillée. Pourtant, à aucun moment Benjamin Barthe ne songe à questionner son interviewé sur le Hamas et le 7-Octobre. Madame sera contente.

Il est dimanche 15 h 23. C’était un week-end dans Le Monde.

Qui ne tourne vraiment pas rond.

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Esclavagiste toi-même !

En France, l’abrogation du Code noir donne du grain à moudre aux militants de l’anti-racisme. Pendant ce temps-là, nos voisins britanniques apprécient peu de se faire sermonner par Antoinette Fernandez (notre photo) pour leur passé colonial.


Le 12 mai sur France Info, Marion Maréchal a accusé le maire de Saint-Denis d’ignorer le rôle joué par les Africains dans la traite transatlantique, ajoutant : « Bally Bagayoko a plus de chances d’être un descendant d’esclavagistes que moi. » Or, un exemple outre-Manche illustre à merveille l’hypocrisie de ceux qui se servent de l’histoire à des fins électorales. Le 7 mai, Antoinette Fernandez a été élue au conseil de Lea Bridge, dans un arrondissement de Londres. Membre du Parti vert d’Angleterre et du Pays de Galles, elle occupe le poste de « responsable des réparations » pour « Global Greens », une alliance de partis écologistes qui fait campagne pour la « justice raciale et environnementale ». Au cœur de ce programme figure le paiement de réparations pour la traite transatlantique par les anciennes puissances coloniales, à commencer par le Royaume-Uni. En mars 2026, l’ONU a voté en faveur du principe de versement de réparations, dont le montant pourrait s’élever à 18 trillions de dollars selon l’estimation d’un juge.

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Étonnamment, personne ne semble avoir pensé à mettre Antoinette Fernandez et sa famille à contribution. Car il se trouve que l’activiste appartient à une lignée royale nigériane par sa mère. Elle est donc une descendante des rois Obas qui étaient, selon les historiens, de grands trafiquants ayant perçu des commissions lucratives sur la traite. Un de ses aïeux aurait été propriétaire de 14 000 esclaves. De surcroît, le père de Mme Fernandez était un des hommes les plus riches d’Afrique.

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Cette hypocrisie mémorielle n’est pas passée inaperçue. La candidate à la mairie de Londres de Reform UK, le parti de Nigel Farage, a commenté : « Pendant que les Britanniques sont écrasés par la crise économique, [Fernandez] exige qu’ils déboursent une fortune en réparations, bien que le Royaume-Uni ait dépensé des milliards pour mettre fin à la traite des esclaves. » Farage lui-même a déclaré qu’un gouvernement Reform pourrait suspendre les visas des ressortissants de pays réclamant de telles réparations. La défense du Parti vert ? Accuser les critiques de racisme…

Si le music-hall m’était conté…

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Bernard Swysen et Christophe Alvès font d’Annie Cordy (1928-2020) une héroïne de bande-dessinée dans Nini Cordy 1949 aux éditions Anspach. Une comédie policière se déroulant à Bruxelles en pleine Guerre froide qui permet de (re)découvrir le caractère, le talent, l’humanité et surtout les premiers pas de la jeune Annie dans le music-hall avant qu’elle ne devienne la grande Cordy…


Comment l’oublier ? Dans le monde du spectacle, son nom vaut sésame. Les plus retors s’adoucissent au son de sa voix, les plus jaloux lui reconnaissent une capacité de travail peu commune, les plus fourbes se taisent car ils savent que l’on ne touche pas impunément à cette immense artiste. Notre totem. Et le grand public, unanime, sait d’instinct, sans grand discours démonstratif, ni hagiographie en librairie, que Nini la chance était à part dans ce milieu. Elle savait tout faire, danser, chanter, jouer la comédie, feindre le drame et toucher en plein cœur. Au cinéma, nous l’avons vu chez Claude Chabrol, René Clément, Alain Resnais, Pierre Tchernia ou Pascal Thomas. Elle a grandement contribué aux grandes heures de la télévision de papa, des Carpentier à Guy Lux. Nous avions de l’affection et du respect pour elle. Nous ne lui avons pas assez dit, voilà le regret d’une société française des Arts réunis, trop souvent aveuglée par quelques tribuns médiatiques et engluée dans un intellectualisme miteux.

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Annie la populaire dépassait allégrement ces mesquineries par son génie de la comédie et par une fantaisie tourbillonnante. Elle méritait le titre d’artiste complète, d’artiste totale, dont l’onde bienfaitrice courra longtemps après sa disparition. Le grand artiste seul, survit à son œuvre, sa féerie se propage sans publicité ; Annie était ancrée dans nos vies, elle le restera. En 2004, le roi Albert II l’avait élevée au rang de Baronne. Par l’entremise d’Annie, nous apprenions un métier à l’ancienne, le labeur, la sueur, les cours de danse, de chant, le placement sur scène, le rythme, l’invention chaque soir malgré la répétition, les coulisses des cabarets, l’arrivée à Paris, puis son refus de partir en Amérique où on lui offrait pourtant une gloire internationale et toujours le divertissement comme fil rouge d’une carrière. Elle a changé notre vision du divertissement. Elle l’a élevé en un art majeur, accessible à tous. Annie était transfrontalière, chacun de nos deux pays se l’appropriait. « La France est mon pays, la Belgique est ma patrie. On ne renie pas sa patrie », disait-elle.

Authentique humanité

Elle était née Léonie Cooreman à Laeken dans une famille modeste et vivante, son père menuisier fabriquait des articles en bois pour les artistes peintres et sa mère tenait une épicerie de poche. Elle s’est éteinte à Vallauris, dans sa villa des Alpes-Maritimes. Sa filleule veillait à ses côtés depuis la disparition de l’homme de sa vie, Bruno. Pourquoi l’avons-nous tant aimée ? Parce que son humanité n’était pas un leurre, une manière de séduire, un forcing de l’ego ; dans toutes ses activités, dans un téléfilm, un gala ou un duo improvisé, sa sincérité transpirait. Elle nous émouvait et l’on riait beaucoup. Les grands artistes ont cette virtuosité à basculer d’un registre à l’autre, sans se départir de leur nature profonde. C’est un don et une discipline quotidienne. Annie avait cette haute humanité en partage avec son ami Bourvil.

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L’admiration et la tendresse du public lui sont donc acquises durablement. Elle était l’élue de nos soirées. Il y avait un plaisir enfantin de l’entendre et de reprendre ses tubes, puis, en une volte-face, elle nous cueillait dans un rôle plus dramatique. Annie nous surprenait et nous aimions cette dualité-là. Elle avait surtout le sens du music-hall, la scène était son pré-carré. Bernard Swysen (scénario), Christophe Alvès (dessin) et Drac (couleur) ont eu le bon goût de nous raconter la vie d’Annie juste avant qu’elle ne devienne la meneuse de revue du Lido et la reine du microsillon. Ils ont mélangé habilement la véritable histoire de Nini dans son quartier de Bruxelles, sa rencontre, par exemple, à Knokke avec Maurice Chevalier lui prédisant le succès et ses années d’apprentissage au Bœuf sur le Toit à une fiction policière en pleine guerre froide où il est question d’une partition de Chostakovitch. Annie aurait validé à 100 % cette BD joliment virevoltante.

Nini Cordy 1949, bande-dessinée de Bernard Swysen et Christophe Alvès, éditions Anspach, 56 pages.

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Guerre avec l’Iran: le bilan est largement négatif mais l’espoir toujours permis

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Au Liban, des familles déplacées s'apprêtent à reprendre la route, après l'annonce d'un éventuel cessez-le-feu, Sidon, 15 juin 2026 © Mohammed Zaatari/AP/SIPA

Les guerres commencent souvent avec des certitudes et s’achèvent dans l’ambiguïté. Celle contre l’Iran ne fait pas exception. Lancée pour remodeler l’ordre régional, elle débouche aujourd’hui sur un compromis temporaire qui ressemble davantage à une suspension des hostilités. Mais au Moyen-Orient, les effets décisifs des guerres ne sont pas toujours immédiats. Reste donc à savoir si les véritables conséquences du conflit ne sont pas encore devant nous…


Au moment où les dirigeants du G7 se réunissent à Évian, les regards se tournent vers Genève où pourrait être signé, dès vendredi, un accord-cadre entre Washington et Téhéran. Les informations disponibles demeurent fragmentaires et souvent contradictoires, mais plusieurs éléments semblent désormais acquis. Il ne s’agirait pas d’un traité définitif mais d’un mémorandum, une promesse de vente ouvrant environ soixante jours de négociations supplémentaires. L’Iran accepterait la prolongation du cessez-le-feu et la réouverture complète du détroit d’Ormuz. En échange, les États-Unis lèveraient certaines mesures de blocus économique et autoriseraient des mécanismes limités d’accès aux fonds gelés. En revanche, les questions essentielles demeurent largement reportées avec en tête le devenir du stock d’uranium enrichi, le démantèlement des infrastructures nucléaires, les capacités balistiques et le soutien aux réseaux régionaux iraniens et plus concrètement la situation au Liban.

Les Kurdes manquent à l’appel

Si cet accord se confirme, il consacrera un paradoxe. Jamais l’Iran n’a subi un choc militaire aussi violent depuis la guerre contre l’Irak. Pourtant, à l’arrivée, les objectifs stratégiques affichés au début de la campagne paraissent largement hors d’atteinte. Pour comprendre ce résultat, il faut revenir aux premiers jours de la guerre.

L’offensive initiale fut d’une rapidité sidérante. En quelques heures, une grande partie de la chaîne de commandement politique et militaire iranienne fut frappée. Les centres de décision, les responsables militaires et plusieurs infrastructures critiques furent ciblés simultanément. L’objectif était clair : provoquer une décapitation du régime, créer un effet de sidération et ouvrir une fenêtre politique permettant l’effondrement du pouvoir. Mais cette campagne aérienne n’était vraisemblablement que la première phase d’un plan plus vaste.

De nombreuses informations apparues depuis la fin des combats indiquent qu’une seconde phase devait suivre immédiatement. Celle-ci reposait sur les forces kurdes stationnées dans le Kurdistan irakien. Plusieurs groupes kurdes iraniens avaient été contactés. Des discussions avaient eu lieu avec les principales formations politiques kurdes d’Irak. Selon plusieurs sources, Washington envisageait même de fournir une couverture aérienne afin de permettre à ces mouvements d’entrer en Iran et de s’emparer de portions du Kurdistan iranien.

La logique était cohérente. La décapitation du régime devait être suivie d’une insurrection périphérique. Les régions kurdes, traditionnellement hostiles à Téhéran, auraient constitué le point de départ d’une dynamique de fragmentation interne. Une fois l’autorité centrale affaiblie, d’autres minorités ou oppositions auraient pu être encouragées à entrer dans la danse. Le changement de régime n’aurait alors plus reposé uniquement sur les frappes aériennes mais sur une combinaison entre pression militaire extérieure et déstabilisation intérieure. Or c’est précisément ce mécanisme qui fut abandonné. Très rapidement, Donald Trump choisit une autre guerre.

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Selon les révélations de l’ancien chef du renseignement militaire israélien, le général Tamir Hayman, le président américain renonça personnellement à l’option kurde après des discussions avec le président turc Recep Tayyip Erdoğan. Plusieurs autres sources convergent sur le fait qu’Ankara est intervenu activement afin d’empêcher toute opération susceptible de renforcer les mouvements kurdes armés dans la région. Cette opposition turque est facile à comprendre, et par ailleurs aurait dû être anticipée et traitée.

Pour Ankara, la perspective de voir émerger un vaste espace kurde autonome, voire indépendant, de part et d’autre de la frontière constituait un danger supérieur à la survie du régime iranien lui-même. Depuis plusieurs décennies, la politique turque repose sur le refus absolu de toute consolidation politique ou militaire du nationalisme kurde régional. La politique turque en Syrie ces dernières années en est l’exemple le plus récent. Une intervention kurde en Iran aurait pu produire exactement ce scénario. Mais l’abandon de cette option transforma radicalement la nature du conflit.

Jusqu’alors, la campagne possédait un « end game », dont la faisabilité reste sujette à débat. Les frappes de décapitation n’avaient pas pour objectif principal la seule destruction de l’appareil de commandement iranien. Elles devaient créer les conditions d’une recomposition politique interne en affaiblissant suffisamment le régime pour permettre à une insurrection armée de prendre pied sur le terrain. Dès lors que l’option kurde est abandonnée, cette articulation entre succès militaire et transformation politique disparaît. L’objectif final devient alors extrêmement difficile, voire impossible, à définir et donc à atteindre. A partir de ce moment, la guerre continue alors sans véritable solution politique finale.

Sentiment d’inachèvement

Les frappes peuvent détruire des installations, éliminer des responsables ou ralentir certains programmes. Elles ne disposent cependant plus d’aucun mécanisme crédible permettant de transformer ces succès tactiques en changement stratégique durable. Cette évolution explique largement le sentiment d’inachèvement qui caractérise aujourd’hui le bilan de la campagne.

Le second problème concerne le détroit d’Ormuz. Là encore, le plan initial semble avoir reposé sur l’hypothèse d’une guerre très courte. Une campagne fulgurante suivie d’un effondrement politique provoqué par l’insurrection kurde aurait empêché l’Iran de perturber des flux énergétiques mondiaux, son principal levier stratégique. Or lorsque la guerre se prolonge, même légèrement, la logique change complètement.

Photo diffusée par la marine royale thaïlandaise montrant le navire thaïlandais Mayuree Naree en feu après une attaque d’un drone de surface iranien (USV) dans le détroit d’Ormuz, le mercredi 11 mars © 2026 EPN/Newscom/SIPA

Le blocage partiel d’Ormuz ne provoque ni l’effondrement économique mondial que certains redoutaient, ni la crise systémique que d’autres espéraient. Les marchés s’adaptent progressivement. Les armateurs modifient leurs itinéraires. Les transferts de cargaison de navire à navire se multiplient. Les stocks stratégiques amortissent une partie du choc. Cette adaptation a toutefois un coût. Elle se traduit par une hausse des frais de transport et d’assurance, une remontée progressive de l’inflation, un ralentissement de l’activité économique et des tensions politiques croissantes dans de nombreux pays importateurs d’énergie. À cela s’ajoute la perturbation des flux d’autres matières premières essentielles, qu’il s’agisse des engrais, des produits pétrochimiques entrant dans la fabrication des plastiques, de l’aluminium ou encore de certaines molécules indispensables à l’industrie chimique. Dès lors, les coûts d’une guerre prolongée contre l’Iran deviennent rapidement difficiles à supporter pour les États-Unis et leurs alliés. Lorsque Donald Trump comprend que cette nouvelle stratégie, improvisée après l’abandon de l’option kurde, ne peut déboucher sur une victoire décisive, sa logique évolue. L’objectif n’est plus de transformer le Moyen-Orient mais de limiter les dégâts. En d’autres termes, il s’agit désormais de « cut the losses and move on » : arrêter l’hémorragie, stabiliser la situation et passer à autre chose avant que les coûts économiques et politiques ne deviennent supérieurs aux bénéfices espérés…

Parce que la guerre conçue pour être brève est devenue une guerre sans véritable conclusion politique, la question d’Ormuz a fini par occuper une place centrale qu’elle n’aurait jamais dû atteindre dans le scénario initial. Le résultat final est donc paradoxal.

Militairement, les performances israéliennes et américaines furent impressionnantes. Peu d’États auraient été capables d’infliger en quelques jours un tel niveau de désorganisation à l’appareil sécuritaire iranien. Mais stratégiquement, le bilan apparaît beaucoup plus mitigé. Le régime iranien est toujours là. Son programme nucléaire a été retardé mais non éliminé. Ses capacités balistiques ont été affaiblies mais non supprimées et aucune limite n’a été imposé aux Iraniens dans ce domaine. Ses réseaux régionaux ont subi des pertes mais demeurent actifs.

Armistice (provisoire ?) à Genève

L’accord qui pourrait être signé à Genève ne ferait que traduire cette réalité dans un document diplomatique. Après une guerre lancée avec l’ambition de remodeler l’équilibre régional, les négociations semblent désormais porter sur une simple stabilisation du conflit. On est passé d’une logique de transformation à une logique de gestion dans des conditions dégradées, où les États-Unis de Donald Trump apparaissent de plus en plus comme une source d’incertitude plutôt que comme un facteur de stabilité. Israël se trouve étroitement associé à cet échec, même si les décisions les plus importantes ont été prises à Mar-a-Lago bien davantage qu’à Jérusalem.

C’est pourquoi, malgré des succès tactiques indéniables, le bilan stratégique de la guerre apparaît aujourd’hui largement négatif. Les moyens engagés étaient ceux d’une campagne destinée à modifier durablement l’équilibre du Moyen-Orient. Les résultats obtenus ressemblent davantage à ceux d’un armistice provisoire.

Cependant, replacé dans un contexte plus large, celui de la guerre froide qui oppose depuis près d’un demi-siècle l’Iran aux États-Unis et à leurs alliés régionaux, il n’est pas du tout certain que cet échec produise les effets que ses auteurs redoutent. Les conséquences réelles ne se mesureront probablement ni en semaines ni en mois, mais en années.

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Le sursaut observé au sein d’une partie de la société libanaise, les interrogations qui traversent désormais certains segments de la communauté chiite, la disparition de Hassan Nasrallah et les destructions considérables subies par les bastions du Hezbollah dans le sud du Liban modifieront-ils durablement les équilibres politiques du pays ? Rien ne permet encore de l’affirmer. Rien ne permet davantage de l’exclure.

De même, les monarchies du Golfe, qui semblent aujourd’hui prêtes à payer le prix nécessaire pour relancer leurs économies et restaurer la stabilité des marchés énergétiques, considèrent-elles réellement que la coexistence durable avec une puissance révolutionnaire iranienne constitue un horizon acceptable ? Au-delà des impératifs immédiats, peuvent-elles croire qu’un ordre régional dominé par un régime fondé sur la coercition, l’exportation de l’instabilité et l’entretien permanent de réseaux armés constitue un environnement propice aux investissements massifs, aux mégaprojets et aux ambitions économiques de long terme qu’elles affichent depuis une décennie ?

L’histoire récente du Liban invite à la prudence. Le retrait israélien du Sud-Liban en mai 2000 puis la guerre de l’été 2006 furent largement perçus comme des victoires de « l’axe de la résistance ». Pourtant, ce sont aussi ces événements qui ont enclenché des évolutions lentes et souvent invisibles, conduisant progressivement à l’érosion de la légitimité du Hezbollah, à sa contestation croissante au sein même de la société libanaise et, finalement, à une situation où son désarmement et des négociations directes entre Beyrouth et Jérusalem sont désormais évoqués publiquement.

Autrement dit, la guerre s’achève peut-être sur un échec stratégique immédiat. Mais l’histoire du Moyen-Orient montre que les victoires et les défaites ne produisent pas toujours leurs effets les plus importants sur le champ de bataille. Il arrive que ceux-ci apparaissent plusieurs années plus tard, lorsque les sociétés, les élites et les États commencent à tirer les conséquences politiques d’événements qui semblaient pourtant clos. Le véritable bilan de cette guerre ne sera peut-être connu que lorsque l’on saura si elle a simplement interrompu le cycle de confrontation ou si, au contraire, elle a commencé à modifier en profondeur les calculs stratégiques des acteurs de la région.

Enfin, une dernière question plane sur l’ensemble de cette séquence, sans réponse immédiate mais riche de possibilités : celle de la société iranienne elle-même. Que peut-il sortir de ce chaudron après près de trois décennies de contestations récurrentes, des manifestations étudiantes de 1999 au mouvement « Femme, Vie, Liberté », en passant par les soulèvements de 2009, 2017, 2019 et les troubles de janvier dernier ? Que peut-il advenir d’un pays frappé par une crise économique profonde, dont même plusieurs dizaines de milliards de dollars d’avoirs débloqués ne suffiraient pas à effacer rapidement les effets ?

Car, au fond, une chose fait aujourd’hui consensus chez les partisans comme chez les adversaires de cette guerre, à savoir qu’aucune solution durable à la question iranienne ne peut être imposée de l’extérieur. Elle ne peut venir que des Iraniens eux-mêmes. Or les révolutions n’éclatent pas nécessairement lorsque les conditions sont les plus insupportables. Elles surviennent souvent lorsque la pression commence à se desserrer, lorsque les perspectives s’ouvrent légèrement et que les attentes progressent plus vite que les réalités. Il est donc possible que le principal héritage de cette guerre ne se joue ni à Genève, ni à Washington, ni même à Jérusalem, mais à Téhéran, Ispahan ou Chiraz. C’est peut-être là, dans les évolutions encore invisibles de la société iranienne, que se trouve la véritable inconnue stratégique des années à venir.

La culture du combat en Israël

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Coupe du monde de football: entre fléau social et peste émotionnelle

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Des fans lors du premier match de l'Allemagne, photographiés hier à Francfort © Matias Basualdo/ZUMA/SIPA

Dans cette analyse, notre contributeur déplore l’absence de tout recul critique sur la folie mondiale suscitée par la Coupe du monde.


(Pour Christophe Gleizes)

Il y a exactement vingt ans, j’ai écrit avec Jean-Marie Brohm un ouvrage sur le football[1], ou plus précisément un livre bien documenté, à charge, contre le football. Pas contre ses supposés excès, écarts, dénaturations, – l’argent, la violence, le dopage, le racisme… – mais bien contre le football en tant que projet de société, l’ultime projet d’une société sans projet.

Dans cet ouvrage, nous mettions au jour non pas, en effet, ce qu’on appelle pudiquement ou sous forme de litote, les « dérives » du football mais sa réalité crue, non pas les grands maux dont il souffrirait depuis seulement quelques dizaines d’années : précisément l’argent-qui-coule-à-flots, la violence des supporters, le dopage pas vraiment maîtrisé, le racisme et la xénophobie qui suintent partout autant dans les tribunes des stades que sur les terrains. Nous ne dénoncions pas ce que l’arc du consensus d’adhésion à la dernière religion du xxie siècle qualifie de débordements, mais nous dénoncions l’ensemble du soubassement idéologique et politique du football en tant que fléau social de plus en plus prégnant dans nos sociétés et surtout en tant qu’il fabriquait des individus sans foi ni loi, à part la foi dans le football et la loi du football, ivres de leur extase sans fin pour leur équipe fétiche. Une peste émotionnelle.

Le Qatar, cheval de Troie du PSG ; le PSG, cheval de Troie du Qatar

Fallait-il se réjouir de la victoire du PSG comme l’ont fait l’ensemble des politiques du RN à LFI sans parler des journalistes hypnotisés et autres commentateurs obnubilés du ballon rond ? Et de quoi fallait-il se réjouir exactement ? Autant dire que je ne me suis absolument pas réjoui de la victoire du PSG dont les joueurs portent un maillot floqué « Qatar » – cette démocratie pleine de grâce, féérique, soutien des Frères musulmans et du Hamas. Pendant que le RN se lamentait sur l’absence de police et de répression et parlait d’« insurrection », LFI protestait de toutes ses forces contre la police qui a gâché la fête des jeunes. Je ne me suis pas davantage étonné de la soirée d’émeute, de pillage et de razzia à Paris et dans certaines villes de province. Car le football est aujourd’hui la matrice la plus féconde de la psychologie de masse grégaire présente dans une fraction non négligeable de la jeunesse. Or, le PSG est le cheval de Troie du Qatar qui impose sa politique au moyen du sport (football, handball, cyclisme…). Une jeunesse – sa partie la plus massive et la plus démunie – qui vit par procuration à travers l’amour fou, délirant, pour une équipe de multi millionnaires qui vivent, eux, sur une autre planète. Porter le maillot du PSG-Qatar constitue l’ultime revendication sociale, le moment magique et plein d’illusions d’une métamorphose individuelle. Changer de tenue, troquer le tee-shirt pour le maillot du PSG et l’arborer comme un trophée, c’est incarner un statut plus enviable, s’identifier un bref et intense moment à des idoles inaccessibles, exhiber à la face du monde et à travers la fureur de la rue une présence qui sort les individus de leur anonymat quotidien. De quelle intégration veut-on nous convaincre ? Si le football intègre à quelque chose, c’est au seul football ; ce faisant, il désintègre le peu de société qui nous reste, entre autres, sous ses aspects artistiques, esthétiques : la geste du football avec ses joueurs-artistes, la beauté du stade…

Le football, une peste émotionnelle, un fléau social

Au moment du coup d’envoi de la Coupe du monde de football, je voudrais insister sur la réalité du football qui n’est déjà plus le reflet ou le miroir de la société ni, encore moins, une autre société avec un possible autre foot, mais son projet le plus délétère, celui d’une soumission de la jeunesse (et de larges fractions de la population) à ses objectifs de paupérisation spirituelle : parler foot toute la journée, penser foot… dans des bavardages incessants, les yeux soudés aux écrans. Car de quoi s’agit-il concernant précisément le football ? Il s’agit d’abord et avant tout d’une compétition de tous contre tous. La logique de cette compétition est l’élimination de l’autre, la violence de base, pour qu’il n’en reste qu’un ou qu’une (l’équipe gagnante) selon la « loi » du plus fort. La logique de la compétition structure le football du plus petit club de province jusqu’à l’équipe nationale. Et cette logique infernale est acceptée et mieux encore intégrée par tous les supporters sans le moindre recul critique. La compétition est donc la composante essentielle du spectacle sportif. Tout découle ensuite de cette logique compétitive poussée jusqu’au bout et à laquelle adhèrent des populations de plus en plus nombreuses qui ne vivent qu’à travers les matches. Et le bout correspond à l’ambiance de l’hystérie collective après un but ou après la victoire, suivie des submersions « populaires » qui lui sont consubstantielles. Une folle énergie se libère, se déchaîne, prend d’assaut la rue, là où elle peut enfin s’exprimer. Lors de la folle soirée fêtant la victoire du PSG, les vidéos ont retransmis en mondovision les conduites de violence, les tirs de mortier annonciateurs d’autres tirs…, l’occupation illicite de la rue, la destruction des matériels urbains et le pillage des magasins après leur mise à sac, la mise en scène narcissique de soi. Chaque participant envoie alors sa petite vidéo ce qui produit une excitation supplémentaire et aggrave d’autant la violence nocturne, cherchant à produire le chaos, tout cela en boucle. Si les supporters ne sont pas tous des pollueurs, les casseurs et autres émeutiers sont tous des supporters. Ceux-ci ne sont bien entendu pas extérieurs au football ; émeutiers et supporters composent le même groupe d’individus. Bilan : 3 morts, plusieurs centaines de blessés (près de 300 policiers), près d’un millier d’arrestations. La fête.

Depuis 1998 et la victoire de l’équipe de France « black-blanc-beur » (1 mort et 147 blessés), on assiste à la footballisation généralisée des esprits littéralement vidés de tout esprit critique, fascinés voire envoûtés par les dribbles, coups francs et autres panenka. La jeunesse ne cesse de fêter ce qui l’abrutit : les yeux hallucinés par la production infinie des images issues des écrans à perte de vue proposant jour et nuit du football pour que la vue sur le monde soit immédiatement encadrée, canalisée, et enfin qu’elle se dissolve dans l’émeute et la destruction. Le football et donc la Coupe du monde agissent sur la jeunesse avec sa participation active comme un poison, favorisant une charge émotive irrationnelle. Cette footballisation des esprits fut appuyée, « théorisée », par nombre d’intellectuels parmi lesquels Edgar Morin qui nous gratifia de quelques élucubrations de son cru au moment du mondial de 1998. « L’instant où la balle entre dans les filets est un moment extatique, un coït psychique » ou encore : « Le fol orgasme de la victoire se transforme en onde gigantesque de bonheur, une véritable ola nationale qui gagne tout le pays. »

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On n’insistera jamais assez sur le tropisme qu’exerce le football qui attire comme un aimant les foules hébétées et dont il accélère la décérébration. Le football dans son ensemble n’est l’otage d’aucune idéologie ; il n’est pas hors-sol, innocent, une institution suspendue au-dessus du bas monde. Il participe au contraire et de plain-pied, à part entière, à la formation des sociétés. Il est l’idéologie la plus virulente qui les a toutes remplacées. Le football est non seulement politisé mais il est aussi et surtout une politique voire la forme que prend aujourd’hui la politique sur la base des émotions les plus vives liées à une victoire, une défaite, un but… celles-ci s’étayant sur des pulsions restées primaires (une irrésistible pulsion d’agression suivie de la pulsion de destruction), non libérées, non émancipées, issues de nos sociétés sans projet. Dans la hiérarchie de l’information quotidienne, le football, et plus généralement le sport, passent devant tous les événements du monde : guerres, luttes, affrontements, faits divers ; il est l’événement suprême, absolu.

Fut pourtant un temps, pas si lointain, où les compétitions sportives étaient contestées dans leur principe même. Il y a presque cinquante ans, en 1978, nous étions nombreux à souhaiter le boycott de la Coupe du monde de football dans l’Argentine du dictateur Videla. À la faveur de l’explosion de l’informatique et de la multiplication des écrans, cette génération fut remplacée par celle de la « Nouvelle France » dont l’engouement pour le football, à partir de la victoire « black-blanc-beur » de 1998, ne cessa de progresser jusqu’à adhérer à l’équipe de France, à la fois équipe de football et fer de lance d’un mouvement de masse, déployant mysticisme, identification à des idoles, culte plus ou moins conscient de la force et de la violence physiques (participant de la brutalisation des sociétés).

Une Coupe du monde de football Make America Great Again

La Coupe du monde 2026 est d’abord étatsunienne. Même si quelques matches se dérouleront au Mexique et au Canada, deux pays menacés par Donald Trump, affirmant sa volonté d’intégrer, par exemple, ce dernier en tant que le 51e Etat des États-Unis. Au-delà du prix des places exorbitant, cette Coupe du monde révèle la nature profonde du football dirigé par le majordome de Donald Trump, en l’occurrence Gianni Infantino. Leur association marque une accélération dans une nouvelle montée en puissance du sport-roi : plus de temps d’occupation (un mois et demi pour 104 matches) ; une compétition étendue sur trois Etats (États-Unis, Mexique, Canada) ; 48 équipes nationales qualifiées ; des recettes s’élevant à 10 millards d’euros ; une pollution battant tous les records… Notons toutefois que si le souhait d’Infantino est de transformer le football en une entreprise universelle, cet objectif reste encore assez lointain : les États-Unis s’intéressent peu au football, la Chine encore moins et l’Inde pas davantage, la Russie est toujours exclue des compétitions sportives. Nonobstant cela, on constate deux phénomènes fondamentaux à l’œuvre dans le développement du football : — Son expansion irrésistible qui tend à envelopper la planète et s’instille dans chaque foyer sinon s’incruste dans chaque individu par la médiatisation télévisuelleet la présence généralisée d’écrans de réception (smartphone, ordinateur, téléphone, portable, etc.) qui retransmettent jour et nuit la compétition sportive ; — L’intégration de tous ses mauvais côtés, de toutes ses dérives, de tous ses excès, abus, etc. constatés (dopage, violence, racisme, argent, etc.). Ceux-ci sont devenus, de fait, la matrice même du spectacle sportif et le ciment de ce spectacle voire le spectacle en tant que tel. Le football n’est rien d’autre que ses mauvais côtés, ses dérives, ses excès.

Le président de la FIFA, Gianni Infantino prononce un discours avant de remettre à Donald Trump le Prix de la Paix de la FIFA lors du tirage au sort de la Coupe du monde 2026 de la FIFA, au John F. Kennedy Center for Performing Arts à Washington, le vendredi 5 décembre 2025 © UPI/Newscom/SIPA

Phénomène sinon marginal du moins d’une importance encore relative, il y a une cinquantaine d’années, le football est en effet devenu en un demi-siècle le principal phénomène de masse d’adhésion active et de mobilisation sociale totale, soitla plus puissante manifestation sociopolitique et idéologique d’imprégnation sociale qui ait jamais existé sur l’ensemble de la planète et qui ne cesse de monter en puissance grâce à la multiplication des compétitions et à leur médiatisation planétaire qui s’instillent dans les moindres recoins et fibres de nos sociétés. Le football n’est pas un phénomène de société parmi d’autres, plus ou moins détaché ou même très éloigné d’un contexte général ; il est la relation entre tous les phénomènes les plus détestables de la société, parmi lesquels la violence (pas vraiment maîtrisée), le racisme (exhibé et « combattu »), le dopage (parfaitement maîtrisé), l’argent (qui-coule-à-flots) auquel il est consubstantiellement rattaché. Le football n’est plus seulement ce phénomène mondial placé sous les projecteurs des médias, circonscrit et rendu visible par eux. Il est bien mieux que cela, si l’on peut dire. Il est un média à part entière. D’où cette Coupe du monde jouée aux États-Unis sous la présidence de Trump ; une Coupe du monde qui est le symbole de leur puissance actuelle sur le reste du monde mis sous leur coupe. Cette Coupe se joue en effet au moment de la commémoration du 250e anniversaire de l’Indépendance des États-Unis ; elle lui est, de fait, associée. Elle constitue également l’arrière fond de la signature du mémorandum de paix signé entre l’Iran et les États-Unis dont les deux équipes nationales sont présentes sur le sol américain (renvoyant Israël sur la touche…). Elle glorifie un Trump au-delà du président des États-Unis qu’il est, pour la seconde fois, l’élevant à une telle hauteur qu’il tendrait presque à se substituer à son comparse G. Infantino. En serviteur servile, G. Infantino a même remis à Trump le « prix FIFA pour la paix – le football unit le monde » et une médaille commémorative…

Pour finir, je voudrais souligner que ridiculiser les grotesques D. Trump et G. Infantino, s’acharner sur eux, ce qui n’est pas difficile, est aujourd’hui la posture la plus commode. Mais, je me permets surtout de constater qu’elle permet d’épargner le football, de mieux exonérer le football de sa grande responsabilité dans l’écroulement intellectuel de toute une génération.

Le football, une peste émotionnelle: La barbarie des stades

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[1] Jean-Marie Brohm et Marc Perelman, Le Football, une peste émotionnelle. La barbarie des stades, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2006, 2011, (392 pages). Lire dans Sofoot, la longue interview réalisée par C. Gleizes de M. Perelman (le 17 juillet 2020). Pour une analyse détaillée de l’institution sportive et de sa critique, se reporter à : http://www.marcperelman.com/pdf/iny-dit-sport-La-critique-du-sport-avril-26-.pdf.

Marine Le Pen, dernière soupape de sécurité d’une justice délégitimée?

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« C'est un soulagement pour moi de savoir que Jordan Bardella puisse être candidat à ma place si je ne peux pas être candidate à l'élection présidentielle » a affirmé Marine Le Pen sur France 3, hier. Capture / Open AI

L’Etat maboul attise la tempête civile, observe notre chroniqueur


La colère française sauvera-t-elle Marine Le Pen du couperet ? Le procès des juges, dans le meurtre de Lyhanna, rend plausible le choix de la Cour d’appel, le 7 juillet, de laisser la candidate à la présidentielle poursuivre son parcours, afin d’éviter l’embrasement de citoyens dépossédés de leurs votes. Car les magistrats, vus comme irresponsables, sont récusés par le peuple oublié. 70% des sondés ont une mauvaise opinion de l’institution (Le Figaro, 11 juin). Les protestataires qui se sont rassemblés, lundi dernier, devant près de 200 tribunaux, sont invités par 150 associations féministes à renouveler tous les lundis ces manifestations. La procureur d’Auch (Gers), Clémence Meyer, au centre d’une enquête administrative sur l’aboulie du parquet, a été placée sous protection policière. La désinvolture de la Justice devant le sort des 160.000 enfants victimes de prédateurs (une victime d’inceste, de viol ou d’agression sexuelle toutes les trois minutes) rend illégitime la prétention de cette caste vaniteuse à s’immiscer dans le déroulement de la vie démocratique. D’autant que 2,9 millions de plaintes dorment dans les gendarmeries et commissariats. De surcroit, les puissants n’écoutent pas davantage les protestations des Français confrontés à une immigration agressive à leur égard. Insupportable est l’indifférence de l’Etat maboul face aux violences faites aux enfants et aux autochtones. Eux aussi sont en droit de s’approprier le slogan « #MeeToo » (Moi aussi), dont Patrick Bruel est la dernière cible d’une Justice penaude.

A lire aussi: Le grand retournement des élites contre la civilisation

La tempête se profile en réaction au « pas-de-vaguisme ». La peine de mort pour les assassins d’enfants a été évoquée par Nicolas Dupont-Aignan, mercredi surEurope 1. Sa proposition d’un référendum est approuvée par 68% des sondés (JDD, hier). Dans ce contexte urticant, le rappel à l’ordre par l’Arcom, le 10 juin, de France Inter et France Info pour sous-représentation du RN confirme le parti pris de Radio France pour un système qui se déglingue. Jeudi matin, une banderole portant le mot « Remigration » a été déployée sur la façade de la basilique de Saint-Denis, symbole pour LFI de la nouvelle France islamisée. L’acte a été qualifié de « raciste » par la presse dressée dans la pensée automatique. Or l’aveuglement idéologique sur la contre-colonisation et l’islamisation invasive est l’autre débâcle qui, avec les petits laissés aux violeurs, laisse voir la vacuité des puissants.

A lire aussi: Un week-end dans « Le Monde »

Dans Le Figaro du 8 juin, le journaliste Alexis Feertchak démontre comment l’Ined (Institut national d’études démographiques) a basculé dans la négation de la « submersion migratoire » alors qu’Alfred Sauvy, fondateur de l’Ined, alertait dès 1987 sur « l’Europe submergée » par le Sud dans trente ans. Les émeutes qui ont répondu, à Southampton le 2 juin et la semaine dernière à Belfast, au meurtre d’Henry Nowak par un Indien sikhe et à la tentative d’égorgement d’un Ecossais, Stephen Ogilvie, par un réfugié soudanais, sont semblables dans leurs violences aux insurrections banalisées des cités. En France, la présidentielle tient encore lieu de soupape pour les familles révoltées. A condition que les juges et les politiques cessent de jouer avec les allumettes sur un dépôt d’explosifs.

La révolution des oubliés

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Jack Kerouac, le saint ivre de l’Amérique

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Photographie de Jack Kerouac lors de son enrôlement dans la réserve navale, 1943. DR.

L’écrivain américain (1922-1969) a donné à des millions de lecteurs le désir de partir très loin, alors que lui passait sa vie à chercher un foyer. Il a incarné la liberté, alors qu’il rêvait en réalité souvent d’un refuge. Enfin, il est devenu le visage d’une révolution culturelle qu’il ne comprenait plus vraiment.


Il arrive que certains écrivains vieillissent avec leur époque. D’autres semblent attendre la nôtre. Plus d’un demi-siècle après sa mort, Jack Kerouac apparaît comme l’un des témoins les plus lucides du malaise contemporain. Derrière le mythe de la route, derrière les grands espaces américains et la légende de la Beat Generation, son œuvre raconte déjà l’épuisement d’une civilisation lancée dans une fuite en avant dont elle ignore la destination. Kerouac a vu avant beaucoup d’autres que la liberté pouvait se transformer en errance, que l’abondance ne guérissait pas le vide intérieur et que les horizons les plus vastes ne suffisaient pas à combler la soif de sens. Bien plus qu’un écrivain du mouvement, il fut l’écrivain du manque. Bien plus qu’un chantre de la jeunesse, il fut le chroniqueur d’un crépuscule. À travers Sur la route, Les Clochards célestes, Anges de la Désolation ou Big Sur, il a raconté la fin d’une innocence américaine et la quête obstinée d’une vérité spirituelle dans un monde qui semblait déjà perdre son âme. C’est sans doute pour cela que son œuvre nous parle aujourd’hui avec une force intacte : parce qu’elle ne célèbre pas le voyage, elle interroge ce qui demeure lorsque toutes les routes ont été parcourues.

Un vagabond cyclothymique

On a enfermé Jack Kerouac dans une photographie. Une photographie jaunie par le temps, une voiture lancée vers l’horizon, quelques silhouettes magnifiques, le soleil couchant sur l’Amérique, l’éternelle jeunesse qui refuse de mourir. On l’a transformé en affiche pour dortoir étudiant, en saint patron des départs, en prophète de la route, en distributeur automatique de liberté. On a retenu le bruit du moteur et oublié le bruit du cœur. On a retenu le voyage et oublié la blessure. On a retenu Sur la route et laissé tout le reste dans l’ombre. Pourtant, le véritable Kerouac commence précisément là où son livre le plus célèbre s’achève.

Car derrière l’image du vagabond heureux se cache l’un des écrivains les plus mélancoliques du vingtième siècle. Derrière les éclats de rire, les nuits blanches, les kilomètres dévorés, les amitiés fulgurantes, les verres levés vers l’aube, il y a un homme hanté. Un homme poursuivi par une nostalgie si profonde qu’elle ressemble parfois à une maladie. Chez Kerouac, tout est déjà perdu avant même d’avoir été vécu. Les villes traversées disparaissent dès qu’elles apparaissent. Les rencontres sont des adieux déguisés. Les amours portent déjà leur propre épitaphe. Chaque instant de bonheur contient sa future disparition. Et lorsque Kerouac écrit : « Les seuls gens qui existent pour moi sont les fous », ceux qui brûlent de vivre, parlent à toute vitesse, désirent tout et se consument dans leur propre lumière, il ne décrit pas seulement ses compagnons de route. Il se décrit lui-même.

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Contrairement à Allen Ginsberg, qui regardait vers l’avenir avec la ferveur d’un révolutionnaire, Kerouac regardait derrière lui. Ginsberg rêvait de transformer le monde. Kerouac rêvait de retrouver quelque chose qu’il avait perdu. Le mouvement Beat, dont il fut malgré lui le symbole, lui convenait de moins en moins à mesure qu’il devenait célèbre. Les journalistes voulaient un chef de file. Les étudiants voulaient un gourou. Les médias voulaient une mascotte. Lui cherchait seulement la vérité. Une vérité qui n’avait rien à voir avec les slogans, les modes ou les révolutions culturelles. Il cherchait quelque chose de plus ancien. Quelque chose qui ressemblait à Dieu, à l’enfance, à la mémoire, à la lumière disparue des premiers jours.

C’est pourquoi réduire Kerouac à Sur la route revient à contempler la façade d’une cathédrale sans jamais entrer à l’intérieur. Le livre demeure un miracle de mouvement, un torrent de vie, une improvisation géante où l’Amérique semble défiler à travers le pare-brise comme un rêve incandescent. Mais l’œuvre entière raconte une autre histoire. Une histoire plus sombre, plus vaste, plus douloureuse.

Suspendu entre la terre et le ciel

Dans Les Clochards célestes, les montagnes apparaissent comme des refuges spirituels. Les personnages grimpent vers les sommets pour échapper au vacarme du monde. Ils cherchent l’illumination dans les forêts, les sentiers, les rochers battus par le vent. Le roman est traversé par le bouddhisme, la contemplation et la quête intérieure. Pourtant, sous cette aspiration mystique se cache déjà une fatigue immense. Kerouac n’escalade pas seulement des montagnes. Il tente d’échapper à quelque chose. Il cherche un lieu où le bruit de son esprit cessera enfin. Il rêve de « clochards célestes brûlant, brûlant, brûlant », êtres suspendus entre la terre et le ciel, entre la route et l’éveil, entre la chair et l’absolu.

Cette recherche atteint son sommet dans Anges de la Désolation, peut-être son chef-d’œuvre secret. Là, la route disparaît. Plus de fêtes. Plus de compagnons exubérants. Plus de moteurs rugissants. Seulement un homme seul, posté sur une montagne isolée, observant l’immensité du monde. Ce livre ressemble parfois à une longue prière murmurée dans le vent. La solitude y devient presque un personnage. Les arbres, les nuages, les vallées semblent dialoguer avec l’écrivain. Chaque page porte la marque d’une conscience qui tente de se comprendre elle-même. Rarement la littérature américaine a décrit avec une telle précision ce mélange de sérénité et d’effroi que procure l’isolement absolu. Kerouac découvre que la solitude qu’il recherchait avec tant d’ardeur possède un visage double. Elle peut être une révélation. Elle peut aussi être un abîme.

Toute son œuvre est traversée par cette contradiction. Il rêve du monde mais aspire au retrait. Il aime les hommes mais cherche le silence. Il désire l’expérience et redoute ses conséquences. Il poursuit l’illumination tout en restant profondément attaché au catholicisme de son enfance franco-canadienne. Car derrière le bouddhiste célébré par les lecteurs se cache toujours un enfant de Lowell, un fils fidèle à sa mère, un croyant incapable d’abandonner totalement le Christ. Son mysticisme n’est jamais purement oriental. C’est un mélange unique de bouddhisme, de catholicisme, de visions personnelles et de poésie spontanée. Il ne cherche pas une doctrine. Il cherche une présence.

Le jazz lui a fourni une méthode pour cette quête. Kerouac ne voulait pas écrire comme les romanciers traditionnels. Il voulait écrire comme Charlie Parker jouait du saxophone. Il voulait capturer le mouvement même de la pensée. Éliminer les barrières entre la sensation et la phrase. Faire entrer la vie directement sur la page avant que la réflexion ne vienne la figer. Sa prose spontanée est souvent mal comprise. On la réduit à l’improvisation alors qu’elle repose sur une discipline féroce. Il s’agissait moins d’écrire n’importe comment que d’écrire à la vitesse de la conscience. Comme un musicien de bebop lançant un solo sans filet. Comme un homme courant derrière une révélation sur le point de disparaître.

Ravagé par l’alcool

Mais cette vitesse a un coût. Le feu consume son propre combustible. L’alcool, d’abord compagnon des nuits, devient peu à peu le centre de gravité de son existence. Les bouteilles s’accumulent. Les excès se répètent. Les lendemains deviennent plus lourds. Les angoisses plus profondes. Ce qui ressemblait à une fête se transforme lentement en mécanisme de destruction. Kerouac boit pour célébrer. Puis pour oublier. Puis pour survivre.

Et arrive Big Sur. Peut-être le plus grand livre jamais écrit sur l’effondrement intérieur. Ici, il n’y a plus aucune légende. Plus aucun romantisme. Plus aucun masque. L’homme que la célébrité a rattrapé tente de fuir vers la côte californienne afin de retrouver un peu de paix. Mais il emporte son chaos avec lui. Les paysages sont magnifiques et pourtant tout semble menacé. Les vagues deviennent inquiétantes. Les nuits se peuplent d’hallucinations. L’alcool ravage son esprit. Les crises d’angoisse explosent. Le livre tout entier ressemble à une lente désintégration. Kerouac assiste à l’écroulement de sa propre image publique. Les admirateurs le fatiguent. Les interviews l’épuisent. Le mouvement Beat lui échappe complètement. Le monde célèbre un symbole tandis que l’homme réel s’enfonce dans la souffrance. « Je suis entouré de folie », semble résonner derrière ces pages crépusculaires où l’écrivain regarde son propre mythe se retourner contre lui.

A lire ensuite, du même auteur: La Fabrique de fantômes: comment Fernando Pessoa a démultiplié la littérature

C’est là que réside le tragique de son destin. Il a donné à des millions de lecteurs le désir de partir alors qu’il passait sa vie à chercher un foyer. Il a incarné la liberté alors qu’il rêvait souvent de refuge. Il est devenu le visage d’une révolution culturelle qu’il ne comprenait plus vraiment. Tandis que les années soixante s’enflammaient autour de lui, il demeurait attaché à ses obsessions profondes : la foi, la mémoire, la famille, la mort, la compassion, la recherche d’une vérité spirituelle impossible à formuler.

Kerouac n’était pas un gourou. Il n’était pas un idéologue. Il n’était même pas vraiment un rebelle. Il était quelque chose de plus rare : un chercheur d’absolu. Un homme incapable d’accepter les réponses faciles. Un pèlerin traversant l’Amérique avec l’espoir insensé de découvrir derrière les paysages une signification cachée. Il poursuivait une lumière qu’il apercevait parfois au détour d’une route, dans un solo de saxophone, dans le sourire d’un inconnu, dans une montagne perdue ou dans le silence d’une nuit.

Et c’est précisément pour cela qu’il demeure vivant. Non parce qu’il a célébré le voyage, mais parce qu’il a compris sa vanité. Non parce qu’il a glorifié la liberté, mais parce qu’il en a payé le prix. Non parce qu’il a trouvé la vérité, mais parce qu’il a continué à la chercher jusqu’à l’épuisement.

Au fond, Jack Kerouac n’était ni le roi des Beats, ni le prophète de la route, ni l’icône d’une génération. Il était un homme seul marchant dans le brouillard américain avec une bouteille dans une poche, une prière dans l’autre, et dans le cœur cette certitude magnifique et douloureuse que la beauté du monde réside peut-être justement dans son impossibilité à nous sauver.

Sur la route

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Les Clochards célestes

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Big Sur

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Anges de la Désolation

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Nijinski, Nijinska: héritages en demi-teinte

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Lara Wolter dans "HUNT", Ballet de l'Opéra national du Rhin. © Agathe Poupeney / Divergences-Images / 09/06/2026 / La Filature / Mulhouse / France

Un peu abusivement placées sous le signe des Ballets Russes,  trois pièces brèves mêlent création contemporaine et patrimoine chorégraphique. Ni pour le meilleur, ni pour le pire.


C’était une idée séduisante : unir en une soirée les évocations de trois des ouvrages d’un frère et d’une sœur. Et quel frère ! Et quelle sœur ! Vaslav Nijinski et Bronislava Nijinska. Lui créateur génial de L’Après midi d’un faune et du Sacre du Printemps pour les Ballets Russes, elle autrice talentueuse de Boléro pour la compagnie d’Ida Rubinstein. Des évocations seulement. Ou des versions radicalement différentes des originaux dues à des créateurs d’aujourd’hui et transmises à trois solistes du Ballet national du Rhin. 

Fulgurances

Du Sacre du printemps ne demeure plus lors de cette soirée que la partition enregistrée de Stravinsky. La chorégraphie qui l’accompagne, titrée HUNT, a été composée en 2002 par l’artiste finlandais Tero Saarinen. C’est lui qui l’avait dansée à la création, lors de la Biennale de Venise de 2002 ou lors de sa reprise à la Cartoucherie de Vincennes, dans le cadre du festival fondé par Carolyn Carlson, June Events. Et il y était renversant. HUNT, révèle-t-il, « examine la dualité de la vie : la naissance, la mort et le caractère éphémère de la réalité corporelle ». C’est une pièce fulgurante, en accord avec l’une des plus fascinantes compositions musicales créées pour la danse, une version dont l’étrangeté et la puissance sont indissociables de leur auteur et créateur. Et qu’il est difficile de transmettre à d’autres interprètes comme, dans un tout autre registre, cela a été le cas du fabuleux solo Density 21,5 créé jadis au Palais Garnier par Carolyn Carlson. Il est impossible qu’il soit exécuté décemment par quelqu’un d’autre qu’elle. Et seul un artiste aussi exceptionnel que Jean-Christophe Paré, Premier danseur du Ballet de l’Opéra, aura su le ressusciter dans une interprétation à la hauteur de la légende.

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La soliste du Ballet du Rhin, probablement Lara Wolter (son nom est difficilement trouvable dans le programme fourni aux spectateurs), grande et racée, est remarquable, magnifique même, dans ce rude travail de virtuose. Mais il lui manque cette dureté masculine, cette âpreté qu’avait Tero Saarinen, cette fulgurance du mouvement, ce mordant, cette révolte que requiert une chorégraphie si violente et au fond si désespérée. Aux images  de la danse s’ajoutent les effets lumineux de Mikki Kunttu. Ils sont un autre visage de la chorégraphie, contribuent à conférer à l’ouvrage une dimension de folie répondant à merveille aux pulsations de la partition de Stravinski.

Lara Wolter dans « HUNT », Ballet de l’Opéra national du Rhin. © Agathe Poupeney / Divergences-Images / 09/06/2026 / La Filature / Mulhouse / France

Faune et grande nymphe 

L’archéologue Dominique Brun, il faut bien la nommer ainsi, a reconstitué des fragments de la version originale de l’Après-midi d’un  faune, grâce à toutes sortes de documents, mais pour deux danseurs seulement, celui interprétant le faune et celle exécutant le rôle de la grande nymphe. Avec le danseur François Chaignaud, elle a créé en outre une version du Boléro, à l’opposé de celle conçue par Nijinska.

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A la musique enivrante et sensuelle de Debussy, à la chorégraphie si radicale et si étonnamment belle de Nijinski, il faut, pour L’Après-midi d’un faune, des danseurs hors pair. Les deux interprètes choisis exécutent leurs rôles avec une conscience et une bonne volonté qui les honorent. Mais aussi, faute d’avoir été bien dirigés peut-être, avec une platitude qui rend incompréhensibles, et la beauté de l’œuvre, et l’effet sidérant qu’elle exerce toujours sur le spectateur. Aucune trace de sensualité entre les protagonistes, rien qui ne dévoile chez lui la sauvagerie du désir, et chez elle l’effroi de la virginité en péril. Elle dégrafe ses voiles avec un air pincé de demoiselle de province dans la cabine d’essayage d’un magasin de confection. Son orgasme à lui pourrait ressembler à celui d’un vieux garçon précautionneux qui pratiquerait la sexualité par simple mesure d’hygiène. Ils ont inventé une version du Faune destinée au Couvent des Oiseaux. Et c’est d’un ennui mortel ! Comment comprendre avec cela l’effet électrisant qu’exerça la première des créations du jeune chorégraphe polonais sur le public des Ballets Russes et la rage de ce crétin de Calmette poussant, en en rendant compte dans Le Figaro, des glapissements de notaire violé par un gorille ?

Julia Weiss et Erwan Jeammot dans « L’Après-midi d’un faune », Ballet de l’Opéra national du Rhin. © Agathe Poupeney / Divergences-Images / 09/06/2026 / La Filature / Mulhouse / France

Une courtisane sur le retour

On s’ennuie moins avec l’interprète du Boléro. Echevelé, fardé comme une courtisane sur le retour, mais qui n’aurait renoncé à aucune de ses prétentions, plongé jusqu’à la noyade dans les volants généreux d’une robe froufroutante et multicolore, François Chaignaud fait immanquablement songer à cette vieille belle de Kazuo Ohno qui ne s’était jamais remis d’avoir contemplé La Argentina quand il était jeune encore. Il fait aussi penser à ces hétaïres du Second Empire qui tentaient désespérément de perdurer sous la Troisième République en abusant de vains et coûteux artifices.

François Chaignaud dans « Un Boléro ». © Agathe Poupeney / Divergences-Images / 09/06/2026 / La Filature / Mulhouse / France

Dans le Boléro de Nijinska, comme dans celui de Béjart, qu’elle soit homme ou femme, la créature dansant sur son praticable est censée incendier les mâles qui l’environnent. Ici, il faudrait impérativement être un marin retenu durant des mois à bord d’un navire marchand pour parvenir – et encore – à entrer en éruption face à cette poupée peinte qui s’agite avec extravagance. Ressemblant à une vieille femme aigrie, sans jamais dépasser cette dimension anecdotique, menant son solo pauvre chorégraphiquement avec une frénésie qui n’est guère convaincante, le personnage, à la fin du compte, paraît assez pathétique.


Ballet de l’Opéra national du Rhin. Soirée Ballets Russes. Prochaines représentations à l’Opéra de Strasbourg: les 25, 26 et 27 juin. 1h35

Ivry-sur-Seine: exorcisme au conseil municipal

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Le RN Kévin Nader brandit une croix, le maire d'extrème gauche Philippe Bouyssou dénonce un "crime politique". Captures / Images retouchées avec Open AI.

Face au refus du maire de demander à des élues de retirer leur voile islamique, un élu RN d’Ivry-sur-Seine (94) a sorti une croix et a récité le « Je vous salue Marie » lors du conseil municipal. « Vous refusez la laïcité, on sera placé sous le signe de la Croix, dorénavant », a déclaré l’élu avant sa démonstration par l’absurde.


Il s’appelle Kévin Nader, et il lui a suffi d’un « Je vous salue Marie » pour dissiper tous les mensonges dont la gauche entoure son soutien à l’islamisation. Nous sommes le 11 juin, à Ivry-sur-Seine, au conseil municipal. Un jeune élu RN, Kévin Nader, propose un amendement : « Lors de la participation de l’élu local aux réunions de l’organe délibérant et des instances dans lesquelles il a été désigné, ainsi que dans l’exercice de toute fonction de représentation de la collectivité, le port d’un signe ou d’une tenue manifestant ostensiblement une appartenance religieuse est interdit. » Le maire communiste, Philippe Bouyssou, refuse de soumettre cet amendement au vote et l’écarte tout en affichant son soutien à deux élues voilées, dont une adjointe au maire qui déclare : « Je suis fière d’être ici, d’être élue avec mon voile. » Kévin Nader procède alors à une démonstration par l’absurde en disant que puisque le maire refuse d’imposer au conseil municipal la neutralité laïque, alors rien ne s’oppose à ce que lui aussi affiche sa foi. Il prend en main une croix et récite le « Je vous salue Marie » tout en bénissant la municipalité au nom du dieu des chrétiens. Le maire s’emporte, tel un possédé en plein exorcisme, parle de « crime politique », prétend avoir « un profond respect pour toutes les religions », veut chasser Kévin Nader « au nom du règlement intérieur que nous venons de voter », et suspend finalement la séance face au refus de l’élu RN de se plier à son caprice.

Désinformation par omission

L’affaire, bien sûr, ne s’arrête pas là, puisqu’elle est massivement reprise, relayée, commentée sur les réseaux sociaux et dans les médias.

Il y a tout dans cette histoire, qui est beaucoup plus qu’une anecdote : la désinformation par omission, la faillite intellectuelle et morale du relativisme, l’alliance des arbitraires contre la quête de vérité, la confrontation entre l’humilité d’une tradition et l’arrogance d’un modernisme creux, et au milieu, un panache paisible et courageux.

Désinformation par omission, quand beaucoup de médias (subventionnés avec l’argent de nos impôts) donnent des faits une version mensongère, au moins dans leurs titres et leurs tweets, puisqu’ils ne font référence qu’à la croix et à la prière de Kévin Nader, en « oubliant » ce qui est pourtant l’essentiel : il s’agit d’une démonstration par l’absurde pour mettre en évidence (avec succès) l’incohérence des arguments du maire communiste et sa position résolument pro-islam. De même, ces médias « oublient » de préciser que Philippe Bouyssou ne s’était pas gêné il y a quelques années pour déclarer devant une association cultuelle, au sujet d’un projet de construction de mosquée : « J’espère, Inch Allah, qu’on pourra signer le permis de construire avant la fin de ce ramadan. »

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Faillite du relativisme quand le maire proclame « J’ai un profond respect pour toutes les religions » (merveilleuse démonstration de l’hypocrisie communiste : manifestement, dénoncer l’opium du peuple c’est juste quand il faut saper les murs porteurs de l’Occident…). Je doute fort qu’il fasse ici la distinction antique entre religio et superstitio, (voir John Scheid, La religion des Romains) qui exclurait l’islam puisque selon les critères romains celui-ci est une superstitio et non une religio. Dès lors, il faut comprendre que Philippe Bouyssou a « un profond respect » pour tout ce que l’on appelle couramment des religions, y compris donc le culte de Tezcatlipoca et celui de Moloch. Réhabilitation des sacrifices humains ? Après tout, après les millions de morts du communisme…

Ça urge !

Faillite du relativisme, encore, chez ce zététicien (sa bio sur X : « de gauche donc laïque, anticlérical et universaliste, écologie pro-nucléaire et pro-ACS, NoFakemed », et ce n’est pas un compte parodique) qui écrit au sujet de l’affaire d’Ivry : « Mon ami imaginaire est mieux que le tien. On en est là. Il va falloir renforcer la loi de 1905. Ça urge ! » Outre le fait que ledit zététicien est probablement capable de réciter par cœur la liste officielle des biais cognitifs mais ne sait même pas reconnaître un raisonnement par l’absurde, voilà un point qui mérite qu’on s’y arrête. Admettons un instant l’hypothèse athée, selon laquelle le dieu des chrétiens et le « dieu » des musulmans sont tous deux des êtres purement imaginaires (au passage, qualifier Allah « d’ami » imaginaire est révélateur d’une totale méconnaissance de l’islam, tant le rapport d’Allah à ses adorateurs est éloigné de l’amitié). En déduire une équivalence entre leurs cultes est totalement irrationnel. Prenons un exemple. Tirés de l’univers fictif du Seigneur des Anneaux, les magiciens Gandalf (mentor des héros) et Saroumane (corrompu et maléfique) sont tous deux des personnages imaginaires. Pourtant, il y aurait une différence évidente entre une idéologie qui proclamerait que Gandalf existe et qu’il faut suivre son enseignement, et une idéologie qui proclamerait que Saroumane existe et qu’il faut obéir à ses ordres. La qualité des vertus que promeuvent et incarnent Gandalf, Aragorn et Galadriel ne dépend pas de l’existence réelle de Gandalf, Aragorn et Galadriel. De même, que Saroumane n’existe pas ne change rien au fait qu’il serait mauvais de vouloir s’inspirer de lui ou d’imaginer le servir. C’est le principe des fables : ce qu’elles enseignent est vrai même si les personnages qu’elles mettent en scène n’existent pas.

Bien sûr, je crois pour ma part à l’existence du dieu de G.K.Chesterton et à celle du « dieu » de Yahya Sinwar (qui ne sont évidemment pas le même). Mais il n’est pas nécessaire d’y croire pour comprendre que les renvoyer dos-à-dos est absurde, aussi absurde que de renvoyer dos-à-dos Gandalf et Saroumane, ou Panoramix et Tullius Detritus. Incidemment, c’est une limite de la démonstration de Kévin Nader : ce n’est pas sur sa dimension religieuse qu’il faut attaquer le voile, mais sur son statut d’étendard d’une idéologie intolérable. L’élu RN a brillamment montré l’hypocrisie de la gauche, mais le vrai fond du sujet de départ n’est pas la laïcité : les préceptes inacceptables de l’islam (refus de la liberté de conscience, inégalité des droits civiques entre femmes et hommes, etc) seraient tout aussi inacceptables s’ils étaient promus par une idéologie séculière ne revendiquant aucune origine « divine ».

Alliance des arbitraires

Arrogance moderne, ou plutôt post-moderne, de ce maire qui éructe « Au nom du règlement intérieur que nous venons de voter, je vous somme de quitter cette assemblée communale immédiatement » pour répondre à quelqu’un qui récite une prière ayant traversé les âges et invoque une puissance intemporelle. A l’exorcisme par l’appel à Marie, s’oppose la pathétique parodie gauchiste par l’appel au « règlement intérieur que nous venons de voter » – triste divinité !

Toute la scène évoque ce moment du Seigneur des Anneaux où Sam repousse les ténèbres en brandissant la fiole de Galadriel, dont la lumière resplendit, claire et pure, alors que le courageux jardinier récite une ancienne prière à la Dame des Etoiles (dont on sait que dans l’esprit du très catholique Tolkien, elle fait écho à la Vierge). Alors continuons avec cet autre passage de Tolkien, plus loin dans son épopée : « Là, Sam vit, pointant au milieu des nuages qui dominaient un sombre pic haut dans les montagnes, une étoile blanche et scintillante. Sa beauté lui poignit le cœur, tandis qu’il la contemplait de ce pays abandonné, et l’espoir lui revint. Car la pensée le transperça qu’en fin de compte l’Ombre n’était qu’une petite chose transitoire, et qu’il y avait à jamais hors de son atteinte de la lumière et une grande beauté. »

Quant à l’alliance spontanée des arbitraires contre ceux qui recherchent le Vrai, le Juste, le Beau, le Bien – que j’ai déjà évoquée dans un précédent article – elle est ici frappante. L’islam et le communisme sont deux idéologies rivales, mais qui partagent un point essentiel : elles ne voient le monde que comme un ensemble de rapports de force. Les « relations de domination » chères à Bourdieu et à l’église de sociologie. Comme le rappelle Rémi Brague (Sur l’islam) : « On connaît la question controversée depuis Platon : savoir si Dieu veut le bien parce qu’il est bien, ou si le bien est bien parce que Dieu le veut. Les penseurs de tradition chrétienne choisissent le plus souvent le premier terme de l’alternative. (….) L’islam, au contraire, se prononce en la majorité de ses penseurs pour le second : les valeurs dépendent entièrement de l’arbitraire divin. » Bien sûr, l’alliance de la gauche et de l’islam ne tiendra que le temps d’abattre notre civilisation, et l’islam sortira vainqueur de ce qui suivra – il a pour lui la force des siècles, la combattivité, l’exaltation mystique, alors que la gauche n’a pour horizon que la jouissance décadente et le chaos, effondrement ou délitement.

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La gauche « laïque et républicaine » continue à vouloir jouer les unes contre les autres les anthropologies incompatibles des cultures qu’elle a rassemblées sur un même territoire, pensant qu’elles se neutraliseront mutuellement et laisseront les individus vierges de toute tradition, livrés sans défense à l’ingénierie sociale des « élites éclairées ». Pari hors sol, dont l’échec est chaque jour plus visible partout en Europe.

La gauche que l’on disait jadis extrême, qui forme désormais la quasi-totalité de la gauche et une bonne partie du centre (Le président Macron faisant l’éloge du hijab « féministe », Laurent Nunez défendant le voilement des fillettes) voire de la droite, est plus simple et plus réaliste : elle assume ouvertement son alliance avec l’islam contre la civilisation occidentale. On aurait tort de n’y voir que du clientélisme.

Evidemment, c’est un calcul. Derrière « l’humanisme » de « l’ouverture à l’Autre » il y a surtout l’alliance égocentrique de l’oligarchie avec l’exogroupe contre l’endogroupe, pour en retirer un bénéfice personnel (argent, prestige, rente de situation, position sociale, satisfaction narcissique, etc). « L’altruisme pathologique » et « l’empathie suicidiaire » ne sont pas de l’altruisme et de l’empathie qui auraient mal tournés, seulement un égoïsme féroce, prédateur, qui adopte le masque de l’altruisme et de l’empathie pour tromper les naïfs et les désarmer. De même, il n’y a pas de « haine de soi » dans la critique permanente de l’Occident par le progressisme : ce n’est jamais une autocritique, c’est une tentative de disqualification de l’identité occidentale, c’est-à-dire de ce qui en Occident résiste aux diktats du « progrès ». Là encore, l’oligarchie fait alliance avec l’exogroupe contre l’endogroupe, contre « monsieur Tout-le-monde » et sa décence commune. Le tyran et ses mercenaires étrangers, en somme, version guerre culturelle (et on sait qu’à la fin, les mercenaires du tyran le renversent et prennent sa place).

Mais si la gauche et l’islam ont aujourd’hui des intérêts communs, ils appartiennent surtout ontologiquement au même camp : celui qui rejette les réalités du droit naturel, au profit de l’arbitraire – il est totalement secondaire qu’il s’agisse dans un cas de l’arbitraire du droit positif « classique » et dans l’autre de l’arbitraire de ce cas très particulier de droit positif qu’est le droit divin.

Je laisse la conclusion à l’abbé Clément Barré, homme de bien, homme de foi, homme de bon sens (et fin connaisseur de Tolkien) : « Quoi qu’on pense du geste du conseiller RN d’Ivry, je ne connais qu’un être que la récitation du Je vous salue Marie ou la vision du crucifix met autant en colère…. »

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Le vacarme Bruel et la crise silencieuse masculine

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Flavie Flament remet l'étoile "Séduction Masculine" à Patrick Bruel à l'Olympia, à Paris, lors de Cérémonie des étoiles "Chérie FM", le 25 septembre 2006 © NIVIERE-TV/NRJ/OH/SIPA

En érigeant les déboires judiciaires de Patrick Bruel en procès de l’ancien monde, notre époque formidablement progressiste semble se féliciter d’être enfin sur le point d’avoir libéré les relations humaines… Place à un désir parfaitement transparent et parfaitement sécurisé ! S’il ne s’agit pas de sauver le monde d’avant qui avait ses injustices, ses brutalités, ses complaisances et ses silences, il ne faut pas davantage se prosterner devant le monde d’aujourd’hui, explique notre contributeur.


L’affaire Patrick Bruel est devenue, en quelques jours, bien davantage qu’une affaire judiciaire. Le chanteur et acteur a été mis en examen le 10 juin 2026 pour viol, tentative de viol, agression sexuelle et harcèlement sexuel dans plusieurs dossiers, tout en contestant les accusations et en bénéficiant évidemment de la présomption d’innocence. Le Monde, Mediapart, Reuters et l’Associated Press ont rapporté cette mise en examen, son placement sous contrôle judiciaire et l’existence de plusieurs plaintes ou témoignages concernant des faits présumés s’étalant sur plusieurs années.

Monde d’avant

Il ne s’agit donc pas ici de trancher une affaire que seule la justice peut instruire, encore moins de décréter l’innocence ou la culpabilité d’un homme. Il s’agit de comprendre pourquoi une telle affaire prend immédiatement, dans notre époque, la dimension d’un symptôme. Patrick Bruel appartient à ce monde d’avant que le présent ne cesse de convoquer devant son tribunal. Il appartient à une époque où les rapports entre hommes et femmes obéissaient à d’autres codes, d’autres audaces, d’autres équivoques, d’autres silences, d’autres permissions implicites, parfois dangereuses, parfois grossières, parfois simplement conformes aux usages d’un temps que notre époque ne comprend plus que sous la forme de l’accusation.

Le paradoxe est là : jamais l’Occident n’a été aussi libéré sexuellement en apparence, jamais il n’a été aussi inquiet devant le désir. Le corps est partout, mais le geste est suspect. La sexualité est proclamée libre, mais l’approche devient périlleuse. L’individu se veut souverain, mais il vit sous la surveillance morale permanente de son époque. Le désir, autrefois livré à ses maladresses, à ses risques, à ses incertitudes, se trouve désormais sommé de produire ses garanties, ses preuves, ses autorisations, ses protocoles.

Il y a dans cette transformation quelque chose d’immense, qui dépasse infiniment le cas de Patrick Bruel. C’est toute la relation entre les sexes qui a changé de régime. Nous sommes passés d’un monde où la séduction relevait du théâtre social, du malentendu, de l’initiative, de la résistance, de la provocation parfois, à un monde où elle tend à être relue dans le langage du droit, du traumatisme, de la domination et du soupçon. Ce changement a permis de nommer des violences réelles, de briser des silences anciens, de rappeler qu’aucun prestige, aucune célébrité, aucun pouvoir ne donne droit au corps d’autrui. Mais il a aussi produit une difficulté nouvelle : celle de juger le passé à partir d’une morale que le passé ne possédait pas.

Il suffit de revoir les films des années cinquante, soixante, soixante-dix, quatre-vingt, et même d’une partie des années quatre-vingt-dix. Les westerns américains, les comédies françaises, les films italiens, les grands récits populaires regorgent de scènes qui seraient aujourd’hui signalées, dénoncées, disséquées par les nouveaux greffiers de la vertu. L’homme embrasse sans demander. Il saisit un bras. Il insiste. Il interprète une fuite comme une hésitation, une résistance comme un jeu, un refus comme une scène de séduction. La femme elle-même, dans ces fictions, participe souvent de cette ambiguïté codée où le non n’a pas toujours la signification immédiate et définitive que notre époque lui attribue désormais. On peut juger ces scènes choquantes aujourd’hui. On peut les regretter. On peut y voir la trace d’une domination masculine réelle. Mais on ne peut pas faire comme si elles n’avaient pas constitué l’imaginaire ordinaire de sociétés entières.

C’est ici que commence l’anachronisme moral. Nous exigeons des morts qu’ils aient parlé notre langue. Nous demandons à des générations anciennes d’avoir vécu selon des règles qui n’étaient pas les leurs. Nous transformons le passé en prévenu permanent. Nous croyons faire œuvre de justice, et nous oublions parfois l’intelligence historique.

Désir administré

Le monde d’avant n’était pas innocent. Il était rude, souvent injuste, parfois brutal, parfois odieux pour les femmes qui n’avaient pas les moyens de se défendre ou de se faire entendre. Mais il n’était pas seulement cela. Il était aussi un monde où le désir n’était pas encore entièrement administré, où la rencontre supposait une part de risque, où la séduction comportait cette zone d’ombre sans laquelle elle devient une négociation froide entre deux volontés juridiquement informées. La vie humaine était moins protégée ; elle était aussi moins surveillée.

Depuis MeToo, une mutation profonde s’est accomplie. Elle ne concerne pas seulement les violences sexuelles, mais la définition même de l’humain. L’individu contemporain se conçoit comme propriétaire absolu de son corps, de son histoire, de sa mémoire, de ses émotions et de ses blessures. Toute atteinte réelle ou ressentie à cette souveraineté devient susceptible d’entrer dans l’ordre du préjudice. Le conflit devient blessure. La maladresse devient violence. L’insistance devient agression. Le souvenir lui-même devient parfois dossier.

Ce phénomène ne tombe pas du ciel. Il résulte de plusieurs transformations convergentes : l’individualisme démocratique, la montée du droit dans toutes les sphères de l’existence, la psychologisation de la vie sociale, l’importance nouvelle accordée au traumatisme, la puissance des réseaux sociaux, la transformation des rapports familiaux, l’influence de certains courants féministes radicaux, la diffusion universitaire et médiatique d’une lecture systématique des relations humaines à travers la domination.

Il ne s’agit pas de nier ce que ces courants ont apporté. Ils ont révélé des réalités que l’ordre ancien préférait taire. Ils ont donné un langage à des souffrances longtemps méprisées. Ils ont permis à des femmes de dire ce qui ne pouvait pas se dire. Mais ils ont parfois aussi installé une méfiance structurelle envers l’hétérosexualité elle-même, comme si la relation entre l’homme et la femme était d’abord, avant même d’être une rencontre, un rapport de pouvoir. Dans cette perspective, le désir masculin n’est plus une force ambiguë, humaine, contradictoire ; il devient une menace à contenir, une pulsion à rééduquer, une survivance archaïque à civiliser.

Il faut ici poser une question que l’époque refuse souvent d’entendre : certaines traditions intellectuelles issues du féminisme radical, notamment dans leur rapport critique à l’hétérosexualité, n’ont-elles pas contribué à transformer l’homme en suspect ontologique ? Non pas les femmes homosexuelles en tant que personnes, ce qui serait absurde et injuste, mais certains courants militants qui ont fait de l’hétérosexualité un système d’oppression et de la masculinité une structure de violence. Leur influence dans l’université, les médias, la culture et les institutions n’explique pas tout ; mais elle fait partie du paysage idéologique dans lequel nous vivons. Et ce paysage pèse désormais sur l’ensemble des rapports entre les sexes.

La crise de l’homme blanc occidental

La conséquence la plus visible est la crise silencieuse de l’homme occidental. On lui a appris ce qu’il ne devait plus être. On lui a beaucoup moins appris ce qu’il pouvait encore être. Il doit désirer sans inquiéter, séduire sans insister, prendre l’initiative sans apparaître dominateur, être viril sans être patriarcal, être tendre sans être faible, être déconstruit sans devenir inexistant. On l’a privé d’un langage positif de la masculinité. Il lui reste la prudence, l’excuse, la surveillance de soi, parfois le retrait.

Or, au même moment, la culture de masse continue de célébrer ce qu’elle prétend condamner. C’est l’une des grandes hypocrisies de notre époque. Pendant que l’on soumet la virilité occidentale à un examen de conscience permanent, la publicité, les clips, les séries, les réseaux sociaux, les industries du divertissement exaltent des figures masculines fondées sur l’assurance corporelle, la puissance, l’audace, la sensualité démonstrative, la capacité d’enlacer, de conduire, d’imposer un rythme, d’occuper l’espace.

Il ne faut pas feindre de ne pas voir ce qui se répète sous nos yeux. Dans d’innombrables publicités, dans des campagnes de communication, dans des images de mode, dans des clips et des vidéos virales, revient avec insistance la figure du couple formé par une femme blanche et un homme noir. Que ces couples existent dans la réalité, qu’ils soient parfaitement légitimes, qu’ils relèvent de la liberté la plus ordinaire, cela va de soi. Ce n’est pas leur existence qui doit être interrogée, mais leur fonction symbolique lorsqu’ils deviennent une figure obligée de l’imaginaire publicitaire et culturel.

La question n’est pas raciale ; elle est civilisationnelle et symbolique. Pourquoi cette image revient-elle avec une telle fréquence ? Que veut-elle dire ? Que cherche-t-elle à réparer, à montrer, à inverser, à conjurer ? Elle semble parfois fonctionner comme une scène de rédemption occidentale : la femme blanche, figure de l’Occident disponible à la nouvelle morale de l’ouverture, unie à l’homme noir, figure d’une vitalité supposée extérieure à l’Europe coupable. Il ne s’agit pas de dire que les individus représentés seraient enfermés dans ces rôles, mais de constater que les images, elles, produisent des récits. Et ces récits façonnent les consciences.

Le phénomène est plus manifeste encore dans certaines vidéos de danse, notamment de kizomba ou de danses rapprochées où l’on voit fréquemment un homme noir guider, enlacer, conduire une femme blanche dans une proximité corporelle intense. Là encore, rien d’illégitime en soi. La danse est un art du corps, du rythme, de la confiance, de l’abandon partiel. Mais la répétition de cette scène finit par produire un imaginaire : d’un côté, l’homme occidental hésitant, surveillé, culpabilisé ; de l’autre, une masculinité présentée comme plus sûre d’elle, plus incarnée, plus physique, plus immédiatement accordée au désir.

Ce n’est pas une vérité biologique. Ce n’est pas une essence. C’est une construction culturelle. Mais les constructions culturelles sont des réalités. Elles agissent. Elles blessent. Elles exaltent. Elles humilient. Elles donnent à certains le sentiment d’être désirables et à d’autres celui d’être déjà déclassés dans leur propre imaginaire.

L’homme blanc occidental, dans ces représentations, n’est pas seulement concurrencé. Il est souvent symboliquement remplacé. Il apparaît comme celui qui doit s’excuser de son histoire, douter de son corps, tempérer son désir, s’effacer devant une figure plus conforme à la nouvelle dramaturgie morale du monde. On lui demande d’être moins conquérant, moins sûr de lui, moins masculin au sens ancien du terme ; puis on célèbre ailleurs, sous d’autres formes et sous d’autres couleurs culturelles, exactement ce que l’on vient de lui interdire.

C’est cette contradiction qui produit le malaise. Non parce qu’il faudrait regretter une ancienne domination masculine blanche, ni parce qu’il faudrait dénoncer les couples mixtes ou les danses venues d’ailleurs, mais parce qu’une civilisation ne peut pas durablement dévaloriser ses propres formes symboliques tout en idéalisant celles des autres sans créer une pathologie du regard.

L’Occident est passé de l’ancienne arrogance à l’autodénigrement. Il avait cru autrefois incarner la mesure du monde ; il semble désormais ne plus se reconnaître qu’à travers ses fautes. Cette oscillation est l’un des signes les plus profonds de notre déséquilibre. Nous ne savons plus aimer ce que nous sommes sans craindre de dominer ; nous ne savons plus admirer l’autre sans nous abaisser nous-mêmes. Nous avons remplacé la supériorité coloniale par une fascination pénitentielle. Ce n’est pas un progrès de l’esprit, mais une autre forme d’aveuglement.

Les conséquences sont nombreuses

La première est une désorientation masculine. Beaucoup d’hommes ne savent plus comment entrer dans le jeu amoureux sans redouter l’accusation, le ridicule ou la faute. Ils se taisent, se retirent, s’abstiennent, ou se réfugient dans des formes de cynisme, de pornographie, de solitude numérique. Une société qui rend la rencontre dangereuse fabrique mécaniquement de l’isolement.

La deuxième conséquence est la judiciarisation du désir. La vie amoureuse, qui a toujours comporté une part d’ambiguïté, tend à être reconstruite après coup comme un dossier. Les gestes, les regards, les mots, les maladresses, les souvenirs sont réinterprétés dans une langue qui n’est plus celle de l’expérience vécue mais celle de la preuve, de la faute, du dommage et de la réparation. Il ne s’agit pas de contester la nécessité de poursuivre les crimes et les agressions. Il s’agit de rappeler que tout ne peut pas devenir matière judiciaire sans que la vie humaine elle-même se dessèche.

La troisième conséquence est la disparition de l’érotisme au profit de la morale. L’érotisme suppose la tension, l’incertitude, l’approche, le trouble, le risque de malentendu. La morale contemporaine voudrait un désir parfaitement transparent, parfaitement réversible, parfaitement sécurisé. Elle rêve d’une sexualité sans ombre, sans asymétrie, sans maladresse, sans inconscient, comme si l’être humain pouvait être purifié de ce qui le constitue.

La quatrième conséquence est la fragilisation de la relation entre hommes et femmes. À force de présenter l’homme comme un danger potentiel et la femme comme une victime possible, on détruit la confiance élémentaire sans laquelle aucune rencontre n’est possible. Le féminisme de protection devient parfois une pédagogie de la peur. La peur des hommes devient une forme de vertu. La défiance remplace la prudence. La blessure anticipée remplace l’expérience.

La cinquième conséquence est la crise de transmission. Que peut dire aujourd’hui un père à son fils ? Qu’il doit être respectueux, évidemment. Qu’il ne doit jamais contraindre, cela va de soi. Mais peut-il encore lui dire qu’il doit apprendre à plaire, à oser, à parler, à s’avancer, à prendre le risque du refus ? Peut-il encore lui transmettre une masculinité qui ne soit ni prédation ni effacement ? C’est peut-être l’une des grandes questions éducatives de notre temps…

La sixième conséquence est la perte d’intelligence historique. Nous ne comprenons plus les époques qui nous ont précédés. Nous les jugeons, nous les instruisons, nous les condamnons. Nous regardons les films anciens comme des scènes de crime. Nous lisons les romans du passé avec les lunettes du procureur. Nous ne savons plus distinguer entre ce qui fut réellement violent, ce qui fut maladroit, ce qui fut conforme à des codes disparus, et ce qui relève simplement de la distance irréductible entre deux mondes.

L’affaire Patrick Bruel surgit dans ce climat. Encore une fois, la justice dira ce qu’elle pourra dire. Mais l’époque, elle, a déjà commencé son propre procès. Elle ne juge pas seulement un homme ; elle juge un monde. Elle juge une manière ancienne de désirer, de séduire, de parler, d’être homme. Elle juge parfois avec raison. Elle juge souvent sans mémoire.

Il ne s’agit pas de sauver le monde d’avant. Il avait ses injustices, ses brutalités, ses complaisances, ses silences. Mais il ne faut pas davantage se prosterner devant le monde d’aujourd’hui. Celui-ci a ses hypocrisies, ses puritanismes, ses lâchetés, ses obsessions, ses tribunaux médiatiques, ses confusions entre justice et vengeance, entre protection et suspicion, entre liberté sexuelle et police morale du désir. Nous avons besoin d’autre chose : d’une morale sans hystérie, d’une justice sans anachronisme, d’un féminisme sans haine de l’homme, d’une masculinité sans brutalité, d’une liberté sans naïveté, d’un érotisme sans prédation, d’une mémoire sans tribunal permanent.

Car les hommes et les femmes ne sont pas des abstractions juridiques. Ils sont des êtres de chair, de peur, de désir, de honte, de malentendus, de regrets et d’élans. Ils vivent dans l’imperfection. Ils se cherchent mal. Ils se blessent parfois. Ils se rencontrent aussi. Une civilisation qui oublie cela au nom de la pureté morale finit par ne plus comprendre ni l’amour, ni le désir, ni la faute, ni le pardon.

Et peut-être est-ce là le signe le plus inquiétant de notre temps : nous voulons purifier la vie humaine de ses ambiguïtés au moment même où nous prétendons la libérer. Nous voulons sauver le désir en l’administrant. Nous voulons protéger les êtres en les séparant. Nous voulons rendre la rencontre impossible au nom de la sécurité de chacun.

Il faudra pourtant retrouver un chemin entre l’ancien abus et la nouvelle suspicion, entre la brutalité d’hier et le puritanisme d’aujourd’hui, entre l’homme prédateur et l’homme effacé. Sans quoi nous ne produirons ni des hommes meilleurs, ni des femmes plus libres, mais des solitudes dressées les unes contre les autres, chacune armée de sa blessure, de son droit, de sa mémoire et de sa peur.

Un week-end dans « Le Monde »

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D.R.

Chaque jour que Dieu fait, le président d’Avocats sans frontières s’astreint à la lecture du «quotidien de référence».


Nous sommes le dimanche 24 mai. Il est autour de midi. Je viens d’achever ma lecture du Monde. Ce n’est pas un plaisir, mais un devoir. À l’instar de l’écoute quotidienne de France Inter, de mes séances régulières de gymnastique et de ma visite annuelle chez le dentiste.

Échantillons :

Un éditorial approuvant la résolution à l’ONU en date du 25 mars, selon qui la traite esclavagiste transatlantique est « le plus grave crime contre l’humanité » de tous les temps. Le Monde reproche à la France de n’avoir pas voté ce texte sous le prétexte, insuffisant à ses yeux, de ne pas vouloir hiérarchiser les malheurs du monde. Mais rien de rien sur la traite esclavagiste arabo-islamique pourtant plus ancienne et plus cruelle. Et qui perdure encore. Walou.

Une tribune d’artistes progressistes (pardon pour la formule pléonastique) qui mettent en garde contre la « mainmise idéologique de l’extrême droite sur les espaces d’art et de pensée en France ». À titre d’exemple, ces belles âmes citent la commission d’enquête sur l’odieux visuel de sévices publics menée par l’ignoble Charles Alloncle. Il est vrai que France Inter et France Info sont les remparts du pluralisme culturel et politique…

A lire aussi: Comptez la femme…

Un article sur l’action judiciaire menée par la CGT spectacle et la Ligue française des droits de l’homme contre le groupe Canal+, accusé d’une manière de maccarthysme. À aucun moment il n’est rappelé que la pétition à l’origine de l’affaire, parue dans Libération au début du dernier Festival de Cannes, taxe Vincent Bolloré de « crypto-fasciste ». À dire le vrai, être poursuivi par la CGT et la LDH, toutes deux décrédibilisées depuis longtemps pour leur extrémisme extrême, vaut mieux qu’une Légion d’honneur. Notez que, si cette action triomphe – pour autant qu’elle soit menée jusqu’au bout –, je veux bien troquer ma robe d’avocat pour une autre en bure.

Une tribune contre Patrick Bruel, rédigée par une avocate expressément adepte de MeToo. À aucun moment, la présomption d’innocence, même partielle, n’est seulement envisagée. Étrange pour une juriste même très engagée. Si j’étais le conseil de l’artiste, je ferais bien un petit quelque chose.

Une interview d’un intellectuel palestinien aux États-Unis par Benjamin Barthe. Je rappelle que ce journaliste du Monde est l’époux à la ville d’une Palestinienne qui a célébré dans l’allégresse certains faits s’étant déroulés un certain 7 octobre. La même, qui publie sur X ses pensées sous l’enseigne « Free Palestine », a recommandé à Dieu l’âme du chef du Hamas lorsque celui-ci a été rappelé à lui avec un petit coup de main de Tsahal. Toujours est-il que l’intellectuel palestinien se félicite de constater que la popularité d’Israël baisse aux États-Unis. Il tient bien évidemment à largement relaxer les détracteurs de l’État juif dans les facultés américaines de tout antisémitisme. L’interview est longue et détaillée. Pourtant, à aucun moment Benjamin Barthe ne songe à questionner son interviewé sur le Hamas et le 7-Octobre. Madame sera contente.

Il est dimanche 15 h 23. C’était un week-end dans Le Monde.

Qui ne tourne vraiment pas rond.

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Esclavagiste toi-même !

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Antoinette Fernandez, élue locale et "responsable des réparations" pour le parti des Verts en Grande-Bretagne. D.R.

En France, l’abrogation du Code noir donne du grain à moudre aux militants de l’anti-racisme. Pendant ce temps-là, nos voisins britanniques apprécient peu de se faire sermonner par Antoinette Fernandez (notre photo) pour leur passé colonial.


Le 12 mai sur France Info, Marion Maréchal a accusé le maire de Saint-Denis d’ignorer le rôle joué par les Africains dans la traite transatlantique, ajoutant : « Bally Bagayoko a plus de chances d’être un descendant d’esclavagistes que moi. » Or, un exemple outre-Manche illustre à merveille l’hypocrisie de ceux qui se servent de l’histoire à des fins électorales. Le 7 mai, Antoinette Fernandez a été élue au conseil de Lea Bridge, dans un arrondissement de Londres. Membre du Parti vert d’Angleterre et du Pays de Galles, elle occupe le poste de « responsable des réparations » pour « Global Greens », une alliance de partis écologistes qui fait campagne pour la « justice raciale et environnementale ». Au cœur de ce programme figure le paiement de réparations pour la traite transatlantique par les anciennes puissances coloniales, à commencer par le Royaume-Uni. En mars 2026, l’ONU a voté en faveur du principe de versement de réparations, dont le montant pourrait s’élever à 18 trillions de dollars selon l’estimation d’un juge.

A lire aussi: Code noir et chèque en blanc

Étonnamment, personne ne semble avoir pensé à mettre Antoinette Fernandez et sa famille à contribution. Car il se trouve que l’activiste appartient à une lignée royale nigériane par sa mère. Elle est donc une descendante des rois Obas qui étaient, selon les historiens, de grands trafiquants ayant perçu des commissions lucratives sur la traite. Un de ses aïeux aurait été propriétaire de 14 000 esclaves. De surcroît, le père de Mme Fernandez était un des hommes les plus riches d’Afrique.

A lire aussi: Restore Britain: le Reconquête! à l’anglaise

Cette hypocrisie mémorielle n’est pas passée inaperçue. La candidate à la mairie de Londres de Reform UK, le parti de Nigel Farage, a commenté : « Pendant que les Britanniques sont écrasés par la crise économique, [Fernandez] exige qu’ils déboursent une fortune en réparations, bien que le Royaume-Uni ait dépensé des milliards pour mettre fin à la traite des esclaves. » Farage lui-même a déclaré qu’un gouvernement Reform pourrait suspendre les visas des ressortissants de pays réclamant de telles réparations. La défense du Parti vert ? Accuser les critiques de racisme…

Si le music-hall m’était conté…

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"Nini Cordy 1949" © Anspach

Bernard Swysen et Christophe Alvès font d’Annie Cordy (1928-2020) une héroïne de bande-dessinée dans Nini Cordy 1949 aux éditions Anspach. Une comédie policière se déroulant à Bruxelles en pleine Guerre froide qui permet de (re)découvrir le caractère, le talent, l’humanité et surtout les premiers pas de la jeune Annie dans le music-hall avant qu’elle ne devienne la grande Cordy…


Comment l’oublier ? Dans le monde du spectacle, son nom vaut sésame. Les plus retors s’adoucissent au son de sa voix, les plus jaloux lui reconnaissent une capacité de travail peu commune, les plus fourbes se taisent car ils savent que l’on ne touche pas impunément à cette immense artiste. Notre totem. Et le grand public, unanime, sait d’instinct, sans grand discours démonstratif, ni hagiographie en librairie, que Nini la chance était à part dans ce milieu. Elle savait tout faire, danser, chanter, jouer la comédie, feindre le drame et toucher en plein cœur. Au cinéma, nous l’avons vu chez Claude Chabrol, René Clément, Alain Resnais, Pierre Tchernia ou Pascal Thomas. Elle a grandement contribué aux grandes heures de la télévision de papa, des Carpentier à Guy Lux. Nous avions de l’affection et du respect pour elle. Nous ne lui avons pas assez dit, voilà le regret d’une société française des Arts réunis, trop souvent aveuglée par quelques tribuns médiatiques et engluée dans un intellectualisme miteux.

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Annie la populaire dépassait allégrement ces mesquineries par son génie de la comédie et par une fantaisie tourbillonnante. Elle méritait le titre d’artiste complète, d’artiste totale, dont l’onde bienfaitrice courra longtemps après sa disparition. Le grand artiste seul, survit à son œuvre, sa féerie se propage sans publicité ; Annie était ancrée dans nos vies, elle le restera. En 2004, le roi Albert II l’avait élevée au rang de Baronne. Par l’entremise d’Annie, nous apprenions un métier à l’ancienne, le labeur, la sueur, les cours de danse, de chant, le placement sur scène, le rythme, l’invention chaque soir malgré la répétition, les coulisses des cabarets, l’arrivée à Paris, puis son refus de partir en Amérique où on lui offrait pourtant une gloire internationale et toujours le divertissement comme fil rouge d’une carrière. Elle a changé notre vision du divertissement. Elle l’a élevé en un art majeur, accessible à tous. Annie était transfrontalière, chacun de nos deux pays se l’appropriait. « La France est mon pays, la Belgique est ma patrie. On ne renie pas sa patrie », disait-elle.

Authentique humanité

Elle était née Léonie Cooreman à Laeken dans une famille modeste et vivante, son père menuisier fabriquait des articles en bois pour les artistes peintres et sa mère tenait une épicerie de poche. Elle s’est éteinte à Vallauris, dans sa villa des Alpes-Maritimes. Sa filleule veillait à ses côtés depuis la disparition de l’homme de sa vie, Bruno. Pourquoi l’avons-nous tant aimée ? Parce que son humanité n’était pas un leurre, une manière de séduire, un forcing de l’ego ; dans toutes ses activités, dans un téléfilm, un gala ou un duo improvisé, sa sincérité transpirait. Elle nous émouvait et l’on riait beaucoup. Les grands artistes ont cette virtuosité à basculer d’un registre à l’autre, sans se départir de leur nature profonde. C’est un don et une discipline quotidienne. Annie avait cette haute humanité en partage avec son ami Bourvil.

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L’admiration et la tendresse du public lui sont donc acquises durablement. Elle était l’élue de nos soirées. Il y avait un plaisir enfantin de l’entendre et de reprendre ses tubes, puis, en une volte-face, elle nous cueillait dans un rôle plus dramatique. Annie nous surprenait et nous aimions cette dualité-là. Elle avait surtout le sens du music-hall, la scène était son pré-carré. Bernard Swysen (scénario), Christophe Alvès (dessin) et Drac (couleur) ont eu le bon goût de nous raconter la vie d’Annie juste avant qu’elle ne devienne la meneuse de revue du Lido et la reine du microsillon. Ils ont mélangé habilement la véritable histoire de Nini dans son quartier de Bruxelles, sa rencontre, par exemple, à Knokke avec Maurice Chevalier lui prédisant le succès et ses années d’apprentissage au Bœuf sur le Toit à une fiction policière en pleine guerre froide où il est question d’une partition de Chostakovitch. Annie aurait validé à 100 % cette BD joliment virevoltante.

Nini Cordy 1949, bande-dessinée de Bernard Swysen et Christophe Alvès, éditions Anspach, 56 pages.

Nini Cordy 1949

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