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Un terrain très politique

Dans son dernier livre, notre contributeur Frédéric Magellan montre que le sport est devenu le lieu d’expression favori des contestations politiques et de l’entrisme religieux.


Et si, malgré ce qu’affirment les manuels d’histoire, la Guerre froide avait commencé le 21 novembre 1945 sur un terrain de football anglais? Ce jour-là, au stade du White Hart Lane, dans la banlieue de Londres, le club local d’Arsenal affronte le Dynamo de Moscou. Devant 100.000 spectateurs, le match est le point d’orgue de la visite de la plus fameuse des équipes soviétiques au Royaume-Uni, invitée pour célébrer la victoire des Alliés sur le nazisme et sceller l’amitié entre la Russie stalinienne et l’Empire britannique.

Une guerre sans coups de feu

Redoutant une cuisante défaite, la Chambre des Communes a, quelques jours auparavant, demandé au gouvernement d’autoriser que les deux footballeurs stars du pays, Stanley Matthews, de Stoke City, et Stanley Mortensen, de Blackpool, intègrent momentanément Arsenal. Un manque de fair play qui n’a d’égal que la tricherie auxquels se livreront les Russes au cours de la partie, en jouant à douze pendant une vingtaine de minutes, à la faveur du brouillard à couper au couteau. Score final : 3-3. Le mois suivant, George Orwell écrit dans le quotidien Tribune: « A un certain niveau, le sport c’est une guerre sans coups de feu. »

Dès l’Antiquité, le sport a entretenu des liens étroits avec la politique. Conçus comme la mise en scène symbolique d’un conflit entre cités, les Jeux olympiques sont censés permettre la pacification des relations entre les peuples. Puis deux millénaires plus tard, à partir de Mussolini (lors de la Coupe du monde de football en Italie en 1934) et de Hitler (durant les JO de Berlin en 1936), les pouvoirs utilisent les compétitions comme vitrines idéologiques.

Les belles histoires de Frédéric Magellan

Seulement nous sommes rentrés à présent dans une nouvelle ère, constate Frédéric Magellan dans un livre passionnant consacré à la question, fourmillant d’exemples  percutants et de récits truculents. Nous voilà désormais à l’ère d’une politisation non plus seulement orchestrée par les Etats, mais aussi par les mouvements contestataires, notamment religieux et progressistes. Le moment fondateur de ce phénomène remonte sans doute aux JO de Mexico de 1968, quand les sprinteurs américains Tommie Smith et John Carlos levèrent le poing sur le podium en soutien au mouvement des droits civiques.

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Mais c’est plus récemment que cette politisation contestataire est devenue un système. En 2016, la question raciale a fait sa réapparition dans les stades avec le geste du joueur de football américain Colin Kaepernick, qui s’est agenouillé pendant l’hymne national pour dénoncer les violences policières envers les Afro-Américains, et qui a fait école.

Tensions

Ainsi, depuis une dizaine d’années, le sport est devenu un terrain de confrontation permanent entre différentes formes de militantisme, à commencer par l’antiracisme donc, mais auquel il faut ajouter l’islamisme et la lutte pour les droits LGBT. Des dynamiques à l’image de nos sociétés où les identités individuelles s’expriment de façon toujours plus spectaculaire dans l’espace public. Résultat, de nouvelles tensions apparaissent sur les terrains notamment lorsque certains athlètes, soutenus par des Etats comme le Qatar, revendiquent la manifestation ostensible de leur foi tandis que les campagnes contre l’homophobie sont organisées par les fédérations occidentales. Dernier exemple en date en France : le 16 mai dernier, quand l’attaquant du FC Nantes Mostafa Mohamed a boycotté la dernière journée de Ligue 1 afin de ne pas porter les couleurs de la gay pride sur son maillot.

Et dire que pendant ce temps, le sport continue d’être un îlot de résistance, où se célèbrent les principes du monde d’avant. Les drapeaux nationaux, les hymnes et les rivalités entre pays restent ainsi des passages obligés. Et l’’élitisme et le capitalisme y sont glorifiés d’une manière tellement décomplexée que même Donald Trump ressemble à un être sans prétention à côté de certains athlètes stars. Enfin, une forme de sexisme structure encore la plupart des disciplines. La séparation stricte entre catégories masculines et féminines, les écarts de médiatisation ou de rémunération témoignant d’une organisation “genrée” persistante, contre laquelle il est étonnant que les organisations féministes n’aient pas encore fait d’action d’éclat.

254 pages

Addiction aux écrans: Mark Zuckerberg a de petits yeux!

Les géants de la tech vont-ils être obligés de modifier les dispositifs qui rendraient leurs plateformes « addictives » pour les enfants et les adolescents? C’est la conséquence possible de deux décisions historiques que vient de rendre la justice américaine. Jeremy Stubbs raconte.


Mercredi 25 mars, à Los Angeles, un jury a reconnu que les plateformes de Meta, propriétaire de Facebook et d’Instagram, et de Google, propriétaire de YouTube, ont été conçues pour provoquer une véritable forme d’addiction chez les jeunes. Des éléments de conception tels que le défilement sans fin, les recommandations algorithmiques et les vidéos qui se déclenchent automatiquement seraient à l’origine de cette addiction.  Les entreprises auraient été au courant des effets négatifs potentiels sur les utilisateurs jeunes.

Qui veut gagner des millions ?

Le procès en question avait été intenté aux deux géants par une jeune femme aujourd’hui âgée de 20 ans, dont la véritable identité est restée confidentielle et que le tribunal a désignée par les initiales « KGM » ou le prénom « Kaley ». Selon la plaignante, elle a commencé à fréquenter YouTube à l’âge de six ans, en 2012, et Instagram à neuf ans. A dix ans, elle était déprimée et obsédée par des idées d’automutilation. A 13 ans, selon le diagnostic d’un psychiatre, elle souffrait de « dysmorphophobie », un trouble psychiatrique caractérisé par une préoccupation excessive « concernant des défauts de l’apparence physique qui ne sont pas apparents ou apparaissent légers à d’autres personnes ». Les deux entreprises ont été condamnées à lui verser des dommages et intérêts : Meta, 4,2 millions de dollars, et Google, 1,8 millions. Deux autres plateformes, TikTok et SnapChat, avaient trouvé un accord à l’amiable avec la plaignante avant le début du procès en lui versant des sommes dont les montants sont restés confidentiels.

La défense des entreprises était fondée sur un principe juridique qui les disculpe de toute responsabilité pour les contenus postés sur leurs plateformes. De nombreux procès intentés contre elles depuis des années ont ainsi échoué, notamment celui contre Twitter pour des contenus terroristes. L’affaire est montée jusqu’à la Cour suprême en 2023. Le succès du procès de Los Angeles est imputable au fait que les accusations portaient non sur les contenus postés mais sur les éléments de conception des plateformes.

Meta et Google ont annoncé qu’ils feront appel. La condamnation est assez surprenante dans la mesure où il n’est pas facile de démontrer un lien de causalité direct entre des troubles psychiatriques d’un individu et son comportement en ligne, surtout s’il existe d’autres sources possibles de fragilité psychologique dans l’environnement de cet individu. Mais contre toute attente, le jury de Los Angeles a décidé qu’un tel lien de causalité existait.

Vers une jurisprudence ?

Devant le tribunal, la décision a été saluée par des mères d’enfants qui se seraient suicidés à cause d’expériences vécues en ligne. Certes, les sommes que les plateformes sont condamnées à verser sont insignifiantes comparées aux bénéfices d’un Meta ou d’un Google. Mais la décision, si elle est maintenue à l’appel, pourrait faire de ce procès un « bellweather case », c’est-à-dire un précédent pour d’autres poursuites judiciaires. Actuellement en Californie, il y a plus de trois mille autres procès en attente contre Meta, YouTube, SnapChat et TikTok. C’est ainsi que les géants de la tech pourraient être contraints à revoir en profondeur la conception de leurs plateformes.

Mardi 24 mars, c’est-à-dire la veille de la décision de Los Angeles, le procureur général de l’État de Nouveau-Mexique a remporté une autre victoire contre Meta. L’entreprise de Mark Zuckerberg était accusée cette fois de ne pas avoir protégé les enfants qui utilisent ses plateformes contre des prédateurs en ligne, et de ne pas avoir révélé les dangers que la fréquentation de ses plateformes pouvait représenter pour les jeunes. Ses algorithmes auraient facilité l’accès des prédateurs aux enfants, et l’entreprise aurait échoué à faire respecter l’âge minimum de 13 ans requis pour l’accès à certaines fonctions de ses plateformes. Meta a été condamnée à payer toute une série d’amendes pour des violations de la loi sur la protection des consommateurs. Chaque amende valant cinq mille dollars, le montant total s’élève à 375 millions de dollars. Parmi les dangers qui menacent les enfants en ligne : le « grooming » ou pédopiégeage et la « sextortion », c’est-à-dire l’extorsion de faveurs sexuels ou d’argent par des prédateurs qui menacent leur victime de publier des images ou des vidéos intimes.

La condamnation de Meta cette fois est le fruit d’une opération d’infiltration : des enquêteurs se sont fait passer en ligne pour un « tween », un enfant âgé entre huit et douze ans, et se sont vu inondés de messages de prédateurs sexuels cherchant à nouer des liens avec le « tween » et à le rencontrer dans la vie réelle. Au cours du procès, le procureur a cité une enquête menée pendant deux par le quotidien de gauche britannique, le Guardian, qui avait mis à nu l’exploitation de Facebook et d’Instagram par des bandes pratiquant la traite sexuelle des enfants. Le procureur a montré que la direction de Meta a ignoré de nombreux avertissements en provenance de spécialistes de la sécurité des enfants et de ses propres employés. En plus du non-respect de l’âge minimum, le système de modération des plateformes de Meta aurait surexploité l’IA qui s’est révélée incapable de produire des rapports utilisables dans des poursuites judiciaires contre les prédateurs. En cause aussi le chiffrement de bout-en-bout des messageries comme Messenger de Facebook. Ce chiffrement empêche les enquêteurs d’avoir accès aux messages échangés entre des prédateurs et des enfants qui pourraient constituer des preuves dans des poursuites judiciaires. Le même problème touche d’autres systèmes de messagerie comme WhatsApp ou Signal. Une deuxième phase des poursuites contre Meta débutera au mois de mai. Le jugement du Nouveau-Mexique constituera un autre « bellweather case » à côté de celui de Los Angeles…

Cigarettiers des temps nouveaux

Le modèle de ces deux procès est la poursuite de « Big Tobacco », les géants du tabac, dans les années 1990 qui a fini par contraindre ces entreprises à reconnaître publiquement la dangerosité des cigarettes. Les jugements de Los Angeles et du Nouveau-Mexique arrivent à un moment où le rôle des plateformes dans la vie des jeunes est de plus en plus contesté par le législateur autour du monde. En décembre 2025, l’Australie a interdit l’accès aux réseaux sociaux pour les moins de 16 ans. Des interdictions similaires sont proposées actuellement en Malaisie, en Espagne et au Danemark. Au Royaume Uni, les élus viennent de rejeter pour l’instant une interdiction à l’australienne, mais le gouvernement a lancé un processus de consultation de presque 30 000 parents et enfants. Il a également lancé un grand essai impliquant 4 000 adolescents entre 12 et 15 ans qui seront attribués à des groupes différents auxquels on imposera des degrés différents de restriction d’accès aux réseau sociaux.

En Europe en février, la Commission de l’UE a infligé une amende à TikTok pour la nature addictive de sa plateforme. L’amende peut monter jusqu’à une somme représentant 6% de ses revenus. TikTok a fait appel. Sans doute inquiet, Apple veut devancer des accusations potentielles en introduisant de nouvelles mesures pour obliger les utilisateurs d’iPhones à prouver qu’ils ont plus de 18 ans avant d’accéder à certaines applications ou certains sites web. Jusqu’à présent tout-puissants et invincibles, les géants de la tech commencent à révéler des fragilités. Peut-on dire dans leur cas que celui qui sème le vent récolte la tempête ? La situation sera plus claire avant la fin de l’année en cours.

En Belgique, on achève bien la Vierge Marie 

À l’occasion du « Blue Monday », réputé comme le jour le plus déprimant de l’année, des animateurs de radio belges ont brisé divers objets dans une « rage room » improvisée pour se défouler, dont une statue de Marie. Polémique.


La scène se passe dans une « rage room » – rien que le terme, renvoyant à des images d’adulescents incapables de maîtriser pleinement leurs nerfs à vif, n’engage rien de prometteur. Seulement, les trois adultes en question, qui n’en sont donc pas vraiment, sont des animateurs de Studio Brussel, radio publique flamande, et leurs victimes expiatoires du jour, dont ils ont détruit des effigies, sont la Vierge Marie et l’Enfant Jésus. Mais, balaient d’un revers de leurs lourdes mains Dries, Eva et Sam – appelons-les par leurs prénoms, comme des enfants qu’ils sont encore -, « ce n’est pas un problème car la Belgique n’est pas vraiment religieuse ».

Double standard: « Vous le referiez avec Mahomet ? »

Interrogée par Colm Flynn, journaliste de la BBC, Eva, entourée de ses deux acolytes, a reconnu qu’elle ne commettrait jamais pareille offense envers le prophète Mahomet car ce « serait inapproprié » parce qu’il « y a beaucoup de musulmans en Belgique » – et nous qui pensions que c’était un fantasme d’extrême droite. Quand l’intervieweur lui fait remarquer qu’il y a encore des chrétiens dans le pays, la voilà obligée de répondre qu’elle est elle-même issue de cette tradition et que c’est donc plus facile de s’y attaquer. 

A lire aussi: Oh non! Le capitalisme vous a volé votre sommeil

Par-delà la niaiserie du propos – mais tout le monde n’a pas vocation à penser haut -, tous les éléments de notre effacement civilisationnel sont réunis: on réduit en miettes les symboles de notre identité en capilotade et on se garde bien de détruire ceux d’une religion dont les adeptes les plus fanatisés, pour pareille offense, vous égorgeraient ou provoqueraient un bain de sang dans vos locaux devenus des « rage rooms » pour islamistes – et si vous survivez à cela, vous aurez droit à un procès pour incitation à la haine. Tout cela, Eva le sait très bien, comme d’ailleurs toutes les Eva de Belgique, d’Europe et du monde chrétien.

Vierge et putain

Plus au sud du pays, dans la jolie province de Namur, le centre culturel d’Havelange avait programmé, toujours avec de l’argent public, le spectacle « Madonna (non) grata », une « création aux confins du divin et de l’humain, vierge et putain, sacrée et déliquescente », présentant donc la Vierge comme « incarnation du sacré décomposé ». En raison de quelques menaces, qui n’auraient évidemment et heureusement jamais été mise à exécution, l’événement a été annulé. 

Il est dès lors bon de rappeler que le blasphème, qui implique celui de parodier, de s’opposer, de briser des statues, de blesser, de caricaturer, voire d’insulter si cela plaît à quelques esprits chagrins, fait partie de nos droits. Et comme l’a écrit cette semaine Nadia Geerts, que les Français connaissent pour ses chroniques dans Marianne et avec qui je suis aussi souvent en accord qu’en désaccord, « quand bien même Marie aurait existé en tant qu’individu précis, sa réputation n’est pas plus protégée par la loi que celle de Napoléon, de Cléopâtre ou de Mahomet », ajoutant à l’adresse des personnes meurtries qu’il leur était possible « de publier de magnifiques éloges à la Madonne ».

Je vais m’y coller, en quelques mots, alors qu’il faudrait des pages: on a beau, comme moi – désolé pour cet aveu -, être non-croyant, la Vierge Marie est la plus belle des raisons d’aimer la religion chrétienne. Elle est la première des féministes qui a placé la femme au centre de notre civilisation et élevé haut le niveau d’exigence pour toutes les femmes occidentales. Elle est le symbole de la pureté immaculée, de la souffrance et de l’Amour. Elle est « en même temps » une mère protectrice et une icône pop. Elle a laissé le plus beau des prénoms – désolé, Eva ! –  et c’est bien dommage qu’il soit aujourd’hui, foi de Jérôme Fourquet, à ce point délaissé. Par-dessus tout, elle veille sur notre civilisation, dont nous saurons reconstruire les statues marmoréennes à partir des gravats qui jonchent le sol. 

Déjeuner d’affaires, jeunes talents et grandes assiettes

Dans le très sage 8e arrondissement, L’Interlude insuffle une bouffée d’énergie avec une équipe jeune et passionnée, menée par Julie Nuissier et le chef prometteur Kilian Franceschi.


Vous avez l’impression de ne plus rien comprendre ? Vous voulez que l’on vous remonte le moral ? Alors, voici exactement ce dont vous avez besoin, un nouveau restaurant fondé il y a un an par « des jeunes » qui en veulent : L’interlude, 3, rue de La Boétie, dans le 8e arrondissement de Paris.

Vous faites la grimace ? Oui, d’accord, on est dans un quartier d’affaires, pas forcément très folichon à première vue, même si Marcel Proust vécut ici il y a un siècle, à deux pas, non loin des caves Augé (les plus vieilles de la capitale). Mais voilà : il existe aussi d’excellents restaurants implantés dans ce genre de quartiers laborieux, peuplés exclusivement (la semaine) d’avocats, de cadres sup, de notaires, de commissaires-priseurs, de consultants et de traders.

Julie, débordante d’énergie

Conversations entendues autour de ma table : « On est bien, on a une bonne croissance, Düsseldorf est content. »  « Quatre hier, deux et demi ce matin au Nasdaq, putain, faut qu’on arrive à se glisser entre les vagues, faut repenser tout le message, c’est le message qui compte, on n’est pas assez rassurant… » De la poésie, Paul Morand et son homme pressé se seraient sentis chez eux !

L’interlude, donc, est une petite merveille, avec sa déco vintage des années 1970. Mêmes les murs rose saumon, totalement kitch, on un certain charme.

Julie Nuissier, 36 ans, l’a créé l’an dernier. Cette jeune femme déborde d’énergie et de passion pour la cuisine, les vins, les fromages. Elle vous accueille comme autrefois recevaient les directeurs de salle, avec le sourire, d’une façon polie et théâtrale, heureuse de vous faire entrer dans son monde. « Directrice de restaurant, ça veut dire gérer l’équipe, s’occuper des fournisseurs, faire la comptabilité, remplacer les ampoules, essuyer les tables, parler aux clients… » Elle est le pilier.  Son talent est d’avoir su immédiatement fidéliser sa clientèle : « Ici, nos clients viennent déjeuner parfois trois fois par semaine, les plus fidèles ont leur nom gravé sur leur couteau et inscrit sur leur table, comme autrefois les gens avaient leur rond de serviette dans les bistrots ! »

A L’Interlude, le déjeuner d’affaire est ainsi redevenu ce qu’il était naguère, un moment de joie pouvant durer jusqu’à 18 heures, avec l’eau de vie de poire (malheureusement on n’a plus le droit de fumer le cigare).

A lire aussi, du même auteur: « La morue? Oui, chef! »

Julie, boule d’énergie et de passion, s’est entourée de deux jeunes virtuoses d’à peine plus de vingt ans : le chef Kilian Franceschi et la pâtissière Amandine Lemarchand. En les voyant, on reprend espoir, car voilà une jeunesse pleine d’enthousiasme qui réfute tous les préjugés stupides entendus à langueur de journée et rapportés par Le Figaro (« les jeunes ne veulent plus bosser, etc… »)

Kilian, Rimbaud des fourneaux

Acteur de l’émission Top Chef il y a deux ans (« une expérience de vie incroyable ! ») Kilian est un monstre de précocité, une sorte de Rimbaud de la cuisine, mêlant insouciance et concentration. Il a fait ses armes dans des restaurants trois étoiles, comme La Bouitte, en Savoie, où il a passé son enfance.

Inspiré par le rock anglais des années 1980 et 90, ses plats ont la force poétique de Led Zeppelin et de David Bowie. Il est le seul maître à bord, de la casserole à l’assiette. Pas de chichi, son œuf parfait au siphon de Beaufort, croûtons melba et chips de laitue de mer est un délice de gourmandise, pendant que ses couteaux frais en persillade, estragon, ail, persil et citron confit à l’émulsion de citron brûlé ont le tranchant de l’iode… Avec ça, rien de tel qu’un grand verre de vin blanc tendu, amoureusement choisi par Julie : un Saint-Romain du domaine Matrot, en Bourgogne ! « Nos clients ne se contentent pas de venir déjeuner pour se nourrir, ils veulent aussi se faire plaisir, tant dans l’assiette que dans le verre » (même si, hélas, les buveurs d’eau sont devenus légion !).

Côté plat, la caille des Vosges farcie et désossée au jus de volaille réduit doit se manger avec les doigts : « certains y vont franchement, leur serviette autour du cou, comme au temps de Paul Bocuse ! »

A lire aussi, dans le magazine: L’assiette du nouveau monde

Et la merveille : le filet de bœuf charolais servi avec des pommes Anna croustillante (un millefeuille de pommes de terre au beurre frais) nappé d’une sauce aux anchois, aux câpres et au vinaigre de Xérès pour relever le tout… « Les chefs du monde entier hurlent quand un client demande son filet « à point », il y a des gros mots, des assiettes brisées dans ces cas-là » explique Kilian en rigolant. « Le filet de bœuf doit être saignant ou bleu, c’est sacré ! »

Julie sélectionne les meilleurs fromages auprès d’un maître affineur d’Île de France : goûtez donc son « éclat de nuits » affiné dans de l’aligoté de Bourgogne et son Saint-Maur de Touraine bien moelleux !

Buvez du vin !

Julie n’a pas de sommelier et a mis un point d’honneur à bâtir elle-même sa carte des vins, qui fourmille de très jolies quilles vendues à un prix hyper-raisonnable (« on fait un coefficient 2,5, sinon, les gens ne boivent plus de vin ! »)

Pour les desserts, Amandine Lemarchand a inventé un crémeux chocolat Valrhona, praliné, crème glacée maison à la noisette et streusel au cacao qui est une petite bombe, peu sucrée de surcroît. Grâce à elle, on termine le repas dans un feu d’artifice de saveurs et de textures, mais aussi simplement, modestement, très loin des pâtissiers « stars » qui commencent à nous les briser menus, comme disait Lino Ventura…


Œuf gourmand à 16 euros
Couteaux frais à 18 euros
Filet de bœuf à 39 euros
Caille farcie à 32 euros
Assiette de fromages affinés à 14 euros 
Crémeux au chocolat à 16 euros.    
Verre de Saint-Romain à 16 euros.

L’interlude est ouvert du lundi au vendredi, de 8h30 (pour le café-croissants) à 22h30.

3, rue de la Boétie 75008 Paris. Tél : 01 42 65 09 29

Dans la peau de Malraux

Malraux maintenant n’est pas une énième biographie de l’aventurier-écrivain-ministre. Pascal Louvrier, qui lui doit sa naissance à la littérature, entretient un rapport quasi filial avec le grand homme. À lire comme le mémorial d’une passion, un hommage à ce « dilettante planétaire ».


Qui s’attend à lire une énième « vie d’André Malraux » se trompe de bouquin. Pascal Louvrier, écrivain lui-même, entretient une relation viscérale avec l’auteur des Antimémoires. Cette affinité élective, qui lui vient de la découverte précoce de son œuvre, imprègne sa biographie d’une forte empathie. Elle en justifie le titre : Malraux maintenant. Louvrier l’avoue : « C’est une aventure, ce livre. » Nombre de biographes ont déjà fouaillé le « petit tas de secrets » du dandy doué d’hypermnésie, boursicoteur malchanceux, trafiquant de statues khmères, farouche anticolonialiste, engagé dans le combat pour l’Espagne républicaine, résistant sous l’Occupation, ministre dévot du Général, insatiable arpenteur du génie artistique, voyageur infatigable à la culture encyclopédique, s’enflammant pour le Bangladesh à 70 ans révolus… Objectif (Jean Lacouture), antipathique (Olivier Todd), singulier (Jean-François Lyotard), méconnu (François de Saint-Chéron), le nombre des biographes malruciens est pléthorique.

Que dire encore qu’on ne sache déjà sur l’homme et sur l’écrivain, globalement ignorés pourtant, l’un et l’autre, des lycéens en 2026 ? « Alors soudain je m’interroge : la jeunesse peut-elle encore saisir le message de l’écrivain Malraux ? L’enjeu de ce livre est là », confesse Louvrier. « Essai en mouvement » revendiqué comme tel, Malraux maintenant paraphe le « roman vrai » d’un destin avec lequel le biographe est en connivence : « J’ai toujours su que les livres me protégeaient. Certains auteurs plus que d’autres. On leur doit même parfois d’être né. Malraux n’en a pas fini avec l’acte d’écrire et donc de renforcer ma protection. » C’est donc, pour paraphraser Julien Gracq, en lisant en écrivain que Pascal Louvrier, ci-devant auteur d’un Brasillach, d’un Georges Bataille, d’un Paul Morand et même d’un Sagan, trempe sa plume dans l’encre de Malraux, ce « magicien de l’œil et de la mémoire », selon l’académicien Daniel Rondeau qui signe la préface. Il y souligne combien « Louvrier nous rappelle quelques vérités sur l’écriture et sur l’action », et « face au nihilisme contemporain, nous invite à ne pas subir ».

Louvrier suit Malraux pour tenter de le comprendre, alors que l’homme, observe-t-il, a souvent cherché à se cacher derrière « des phrases sibyllines, des métaphores morbides, voire des scènes licencieuses ». Et si, dans Les Noyers de l’Altenburg, Malraux tient que « pour l’essentiel, l’homme est ce qu’il cache », Louvrier s’emploie moins à détailler par le menu les étapes de cette vie si étonnante qu’à nous en dévoiler les ressorts, sans craindre allers-retours et aperçus subjectifs : « Dans son univers romanesque, comme dans son existence, la fadeur n’est pas de mise », note-t-il. Et de commenter : « La frilosité, voire la pusillanimité, de notre basse époque, n’arrange pas les affaires de l’auteur de ce livre. »

Livre qui est donc, pour une bonne part, le mémorial d’une passion, celle d’un écrivain, en reconnaissance du génie d’un autre : « J’ai très tôt entendu le nom de Malraux, alias “colonel Berger” », se souvient-il. « Mon grand-père était un résistant de la première heure. Menacé de mort, […] il finit par obtenir la protection de Malraux. Sans sa persuasive intervention, je ne serais peut-être jamais venu au monde. » Né de Malraux ? Au « dilettante planétaire », Pascal Louvrier doit sa propre onction sur les fonts baptismaux de la littérature. Dépositaire de la geste malrucienne, il ne se départit pas d’y faire hommage, au présent, mais non sans dépit : « La liberté, la fraternité, le courage sont des valeurs salvatrices qu’il convient de défendre. Je soupire, j’avoue, en écrivant ces lignes dans la solitude de la nuit et le silence de la neige, car notre société matérialiste n’a, semble-t-il, rien d’autre à offrir que la répétition des smartphones et des séries hollywoodiennes. L’idéal : avoir son quart d’heure de célébrité, un casque sur les oreilles. » Syllogismes de l’amertume, comme disait l’autre ? Par quoi, en tous cas, ce Malraux s’affirme bel et bien de maintenant.

Louvrier ne néglige pas pour autant d’éclairer les facettes de cet « antidestin » (1901-1976) jalonné de chefs-d’œuvre – depuis La Voie royale et La Condition humaine jusqu’ aux Chênes qu’on abat et à Lazare, en passant par les Voix du silence… –, raccordant ceux-ci à son « vitalisme », tant il est vrai que chez cet homme « intrépide et irrationnel », l’écrit ne prend sens que par l’action.

Un aspect a particulièrement requis Louvrier : le rapport de Malraux aux femmes – à la Femme. Marié à Clara, née Goldschmidt, il n’avait d’yeux que pour une jeune provinciale, Josette Clotis, de neuf ans sa cadette. « D’une jalousie maladive », il rompt « avec la brutalité d’un colonel battu en rase campagne » du jour où il la sait amante de l’écrivain Friedrich Sieburg. « L’amour est vécu comme secondaire, voire toxique. Il empêche l’homme de se réaliser. » Quasi inexistantes dans ses romans, les femmes sont, de plus, souvent vénales, pratiquant le coït tarifé. Autant le dire : « La chair est triste et règle l’agenda. » Saphique à ses heures, Clara (1897-1982), dont il a eu une fille, la future cinéaste Florence Malraux (1933-2018), forme avec André un couple fracturé. Mais plus solide, sur la durée, que la liaison de l’« électron libre » qu’est Malraux avec « la diaphane » Josette Clotis : en pleine Occupation, Josette ose exiger de son amant un divorce qu’interdit, à l’évidence, les origines juives de Clara. Se jeter dans la gueule du loup ? Le divorce est repoussé. À André, Josette, qui « aurait voulu une fille », offre les naissances successives de Gauthier et Vincent (Drieu la Rochelle pour parrain). En 1961, tous deux succombent dans un accident de voiture ; en 1944, leur mère avait fini broyée sous un train. En 1948, Malraux épouse son ex-belle-sœur, Madeleine, mariée en premières noces à feu son frère Robert Malraux, mort en héros de la Résistance – mariage raté, séparation en 1966… « La substance féminine continue d’empoisonner la vie de l’écrivain », juge Louvrier. Passion de jeunesse, Louise de Vilmorin (1902-1969) sera l’ultime compagne. « Cet homme est un oxymore », écrit Louvrier. On ne saurait mieux dire.

Malraux maintenant, Pascal Louvrier, Le Passeur éditeur, 2026.

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Mes lectures à Perharidy

Patrick Boucheron, Jean Delumeau, Julien Gracq, Baudelaire et Balzac…


Début février, j’ai dû subir une intervention chirurgicale à l’hôpital de Brest. Souffrant d’arthrose aiguë depuis dix ans, n’arrivant plus à marcher, j’étais bon pour une prothèse du genou, opération lourde pour le patient, mais sans difficulté à réaliser aujourd’hui. Le dimanche 1er février, j’ai donc préparé mon sac de voyage, en prévision d’un séjour qui allait se dérouler dans l’espace clos et séparé du monde d’une chambre d’hôpital, et dont je ne savais pas exactement combien de temps il allait durer. En vue de remplir les longues journées d’attente, je fis le choix de quelques livres, me disant qu’au moins, entre deux soins, j’aurais le temps de lire.

Le meilleur endroit pour lire

J’avais déjà éprouvé dans le passé que l’hôpital est un lieu privilégié pour lire, plus peut-être que le Café de Flore ou les bancs du Jardin du Luxembourg. C’est lors d’un tel séjour que, jadis, j’avais lu en entier l’Histoire de la folie de Michel Foucault. Je me souvenais avoir annoncé cet exploit à des amis, en ajoutant : « Et je ne suis pas devenu fou… » C’est d’ailleurs une lecture dont je devais tirer un grand profit, certes peu évident sur le moment, mais qui m’a nourri de manière souterraine, et a sans doute augmenté par la suite ma capacité à comprendre d’autres livres difficiles. En ce mois de février 2026, justement, venait de paraître le gros volume de Patrick Boucheron, Peste noire, qui me tendait les bras. Et je n’allais pas être déçu. À côté, pour la soif, je pris deux classiques édités en poche : Une ténébreuse affaire, de Balzac, que j’avais déjà lu adolescent, mais que je voulais réévaluer, car il me semblait que je n’avais pas bien compris ce roman politique qui parlait de complot et d’insurrection, un sujet que j’affectionne. Et aussi Les Fleurs du Mal de Baudelaire, monument inusable. Je ne pris guère plus de livres, pour ne pas m’alourdir. Éventuellement, je pensais pouvoir m’en procurer d’autres en cas de besoin, sur des sites d’achat en ligne.

Franchir l’isthme

Après l’opération et le choc physiologique éprouvé, je ne me mis pas tout de suite à lire vraiment. J’étais dans un état comateux, bourré de médicaments antalgiques. C’est alors que, sans tarder, on me transféra en taxi dans le centre de rééducation médicale de Perharidy, à une heure de Brest. Le site se trouve en pleine nature, à l’ouest/nord-ouest de Roscoff, parmi les champs d’oignons et d’échalotes. Perharidy se présente comme une bande de terre orientée vers le nord, avec au large l’île de Batz et son phare. On évoque communément « la presqu’île de Perharidy », mais ce n’est guère qu’une façon de parler. Il n’y a en effet aucune coupure avec le plancher des vaches, la marée ne recouvre rien et la bande de terre continue comme une pointe côtière, un cap, voire une petite péninsule, mais sans être un isthme. Presqu’île est un titre honorifique. Ceux qui se rendent à Perharidy croient souvent que c’est une vraie presqu’île, à cause du silence si particulier qui y règne, et qui fait penser qu’on a quitté le continent. Bref, Perharidy est l’endroit idéal pour lire des livres dans le calme, un calme magique digne d’une île.

Un poète, un peintre

C’est surtout un lieu qui a su rester discret. Peu d’écrivains ont évoqué Perharidy, à part le poète Tristan Corbière. De même, les peintres qui y sont passés furent rares. Seul le néo-impressionniste belge Théo van Rysselberghe, inspiré par Seurat, en a laissé un témoignage pictural : une belle toile pointilliste, aux couleurs pâles comme un visage de patient, représente le rivage sauvage. L’isthme introuvable et invisible de Perharidy n’a pas inspiré plus que cela les artistes en quête d’absolu.

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Nous autres « survivants »

Aussi bien, c’est un lieu de repos, propre à l’étude. Malgré les comprimés de morphine qu’on m’a fait prendre, et qui m’empêchaient de me concentrer, je réussis à lire rapidement l’essai sur la peste de Patrick Boucheron. Je confiai même à une infirmière stagiaire que, si elle voulait réussir ses examens, elle devait lire ce livre. Boucheron, en effet, a su parfaitement faire entrer son lecteur dans la problématique médicale en général : l’homme assailli par l’épidémie, c’est notre condition humaine ramenée à ses justes dimensions. Nous sommes tous des « survivants », descendants des rescapés de la peste, et donc des miraculés. Boucheron a ouvert sa réflexion sur tout un pan de notre culture, avec une érudition historique sans faille. J’ai bien aimé en particulier ses références à des historiens dits de droite, comme Pierre Chaunu ou Jean Delumeau. Car notre professeur au Collège de France, malgré sa réputation d’homme de gauche, sait trouver son bien au-delà des préjugés politiques. Peste noire, œuvre d’historien, est aussi un livre de littérature comparée. C’est pourquoi il se lit avec un immense plaisir et donne envie de poursuivre sur le même sujet. Boucheron, je viens de le dire, s’arrête sur Jean Delumeau, auteur de La Peur en Occident (1978). Je me suis tout de suite procuré cette somme impressionnante, non dans l’édition de poche, qu’on trouve couramment en librairie, car elle ne me semble pas complète (même le sous-titre a été modifié), mais dans sa version initiale de parution.

La rumeur du monde

J’ai dû quitter, presque à regret, au bout de quelque quatre semaines, la presqu’île de Perharidy, avec d’excellents souvenirs de lecture. Ce sont des heures qui ne sont jamais perdues, même à l’aune de toute une vie qui serait consacrée uniquement au déchiffrement des grimoires anciens ou modernes. Mais je n’ai pas fait que ça, rassurez-vous. Grâce à ma radio miniature, je suivais les actualités chaque matin à 7 h 30 sur la station Europe 1, la seule que je captais convenablement. Il se passait beaucoup de choses importantes, surtout cette guerre contre l’Iran, qui n’est pas encore finie. Du fait de mon genou explosé, comme si j’avais marché sur une mine, ou presque, j’ai vaguement pressenti, par une sorte de communauté d’instincts, quelle pouvait être la détresse des soldats français pris pour cible dans leur chair, à la mi-mars, par des drones iraniens au Kurdistan irakien. Moi qui n’ai jamais combattu, et dont le chirurgien venait de recoudre la cicatrice, je me mettais à la place de nos petits gars blessés sur la base militaire d’Erbil. Peut-être ont-ils été blessés aux jambes ? L’un est mort, l’adjudant-chef Frion. La presse a utilisé à juste titre à son endroit l’expression « mort pour la France ». J’ai pensé, de manière plus universelle peut-être, qu’il était « mort en héros », car il était chargé là-bas de lutter contre Daech et de soutenir les Kurdes. On devrait donc dire : « mort en héros pour la France ».

Armée de Terre

Je le soulignais plus haut : les grands écrivains, il me semble, même Flaubert, même Georges Perros, n’ont pas écrit sur Perharidy. Mais il y a cependant un livre qui s’intitule La presqu’île. Il est de Julien Gracq, et c’est l’un de ses meilleurs, avec la nouvelle centrale qui donne le titre. C’est un texte sur l’attente, le désir après l’attente, l’attente de l’attente, l’oubli peut-être. En somme, un livre sur l’amour. Quel endroit plus propice qu’une presqu’île, comme celle de Perharidy, pour attendre l’amour ? En revenant chez moi, j’ai repris ce volume de Gracq qui se trouvait dans ma bibliothèque : je suis convaincu que la littérature reflète la réalité du monde, et que lire, ce n’est pas s’abstraire du monde, mais au contraire y entrer, et davantage que ceux qui ne lisent pas. Ce petit séjour à Perharidy m’aura de nouveau fait prendre conscience de cela. C’est immense, comme une guérison.


Patrick Boucheron, Peste noire. Éd. du Seuil, 2026. 553 pages.

Peste noire

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Jean Delumeau, La Peur en Occident, XIVe-XVIIIe siècles. Éd. Fayard, 1978. L’édition originale est parfois disponible à des prix abordables sur certains sites d’occasion en ligne.

La peur en Occident, XIVe-XVIIIe siècles

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Julien Gracq, La presqu’île. Éd. José Corti, 1970.

Presqu'ile

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Le parfait gentleman en quelques leçons

Les Éditions de L’Honnête Homme publient Le petit guide du parfait gentleman


Naguère, j’ai chroniqué Le Guide du style classique et sartorial1 (Éditions de l’Honnête Homme), œuvre d’un collectif proposant une claire synthèse sur les fondamentaux de l’élégance masculine, celle, classique au suprême, du gentleman. Après avoir défini le style classique comme une discipline, voire comme une ascèse, les rédacteurs (anonymes) étudiaient les pièces de la garde-robe classique, sobre à souhait et adaptée à toutes les situations. Leur modèle ? L’ancien Prince de Galles, devenu Charles III, bien entendu !

Préférer l’effort au relâchement

La même maison (les mêmes rédacteurs ?) me fait parvenir Le petit guide du parfait gentleman, lui aussi à contre-courant de la morbide obsession pour la sacro-sainte « déconstruction » de tous les repères, fruits de générations d’expérience, d’effort et de discipline. Ce collectif refuse, en saine logique, toute tabula rasa ; il s’insurge contre cette manie de vouloir délester l’homme de son héritage : « Pas d’épanouissement durable sans verticalité ».

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Mazarine et les ploucs

La figure du gentleman, qui remonte bien haut dans notre histoire, incarne « l’accord entre la force et la mesure, entre la liberté intérieure et le respect d’autrui, entre la droiture et la délicatesse ». Le gentilhomme préfère assumer plutôt que revendiquer ; surtout, il gouverne ses passions (par exemple, en n’achetant pas de manière compulsive des cravates milanaises sur la toile !), préfère l’effort au relâchement et la tenue au laisser-aller. D’une certaine manière, être un gentleman illustre le principe de souveraineté, aux antipodes de l’informe léthargie.

Défense de la langue

Parfois naïf et n’évitant pas toujours le prêchi-prêcha, l’essai se lit néanmoins avec plaisir et approbation, tant il tranche d’avec l’actuelle liquéfaction. J’ai particulièrement apprécié la défense de la correction de notre langue française, que même trop d’acteurs de la jeune génération n’articulent plus correctement. Pour la justifier, les rédacteurs se réfèrent à Joseph de Maistre : « Toute dégradation individuelle ou nationale est sur-le-champ annoncée par une dégradation rigoureusement proportionnelle dans le langage ». Malgré ses regrettables coquilles, ce court essai salubre sera lu par gentilhommes & gentlemen.

Pour la route, un principe bien vu et que, mea culpa, j’ignorais : un gentleman n’offre jamais un vêtement à une femme qui n’est pas la sienne, car « le principe veut que celui qui habille puisse déshabiller ».


Le petit guide du parfait gentleman, Les Éditions de L’Honnête Homme, 156 pages.

  1. https://www.causeur.fr/le-guide-du-style-classique-et-sartorial-mode-masculine-303404 ↩︎

🎙️Podcast: La France en deuil: Jospin, Loana, le respect en politique…

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Avec Céline Pina, Eliott Mamane et Jeremy Stubbs.


La France a rendu hommage à la mémoire de Lionel Jospin. Bien que devancé à l’élection présidentielle de 2002 par Jean-Marie Le Pen, l’ancien Premier ministre socialiste a toujours fait preuve d’une dignité et d’une intégrité qui semblent faire défaut aujourd’hui à un certain nombre des dirigeants de gauche. Pourtant, il faut tirer les leçons d’une des réalisations des plus importantes des socialistes sous Lionel Jospin, l’introduction des 35 heures. Il était manifeste que cette mesure ne correspondait pas du tout à la réalité dans certains secteurs comme ceux de l’hôpital ou de la police. Sa mise en oeuvre représentait une illusion fréquente à l’époque de la mondialisation naïve, consistant à croire que l’on pouvait changer la réalité par la seule volonté guidée par l’idéologie. Cette illusion s’est toujours accompagnée d’un refus obstiné de mettre en cause une mauvaise décision et de revenir sur une erreur. Un tel refus de reconnaître la réalité a conduit non seulement à persister malgré l’échec, mais aussi à décourager toute forme d’expérimentation politique ou économique.

A lire aussi: Du trotskisme à Matignon: Jospin, ou la gauche à l’épreuve du réel

Le décès de Loana a également fait l’objet d’hommages à sa mémoire. Il permet aussi de revenir sur les 25 dernières années de notre histoire. Si le monde de la mondialisation heureuse a pris fin aujourd’hui, celui de la société du spectacle continue. Rendue célèbre par l’émission de télé-réalité, Loft Story, de 2001 à 2002, Loana a néanmoins été la victime tragique de cette célébrité. Notre société est moins cette société de sauveurs, fondée sur le principe du « care », du « soin », que nous prétendons avoir créée, mais une société de voyeurs.

A lire aussi: Loana: à jamais, la première!

Les incidents qui ont accompagné le passage du pouvoir dans certaines mairies où LFI a remporté la victoire témoignent d’une valorisation de la violence – que ce soit celle de la rhétorique ou celle, physique, pratiquée par les Antifas – qui défigure désormais la vie politique en France. Il est hautement significatif que certains incidents éclatent à Creil, lieu de la première controverse autour du foulard qui a eu lieu en 1989, à l’époque où Lionel Jospin était ministre de l’Education. Il n’était pas seul à ne pas comprendre que c’était tout un système communautaire qui était en train d’être monté qui triomphe aujourd’hui dans certains quartiers.

Outre-Atlantique, les Démocrates ont provoqué un nouveau shut down, autrement dit, ils ont gelé la procédure législative pour renouveler le budget de l’Etat. Leur objectif? Protester contre la manière dont l’administration Trump a déployé les agents de l’ICE. Ironie du sort, le budget de l’ICE a déjà été voté jusqu’en 2029, mais ses agents sont obligés d’intervenir dans les aéroports à la place des agents de sécurité dont le budget n’a pas encore été renouvelé.

À l’ONU, la mémoire triomphe… mais l’histoire complique tout

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Esclavage. En France, Christiane Taubira nous avait déjà concocté une loi mémorielle qui excluait la traite orientale – parce qu’il ne fallait pas trop charger la mémoire de nos malheureux immigrés. L’ONU lui emboîte le pas en proclamant la traite transatlantique comme « le crime le plus grave contre l’humanité », malgré l’opposition catégorique des États-Unis et les réserves exprimées par les pays européens.


Le vote se voulait historique, il restera surtout dans les annales comme le révélateur des fractures contemporaines. Mercredi 25 mars 2026, l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies (ONU) a adopté, par 123 voix contre trois et 52 abstentions, une résolution proclamant la traite des Africains réduits en esclavage comme « le crime le plus grave contre l’humanité ».

Chemin vers la guérison

Portée par le Ghana, la résolution adoptée a donc officiellement érigé la traite négrière au rang de « crime le plus grave contre l’humanité » et a ouvert la voie à des réparations. Loin de faire l’unanimité, ce vote ravive une question sensible: celle des responsabilités partagées, y compris africaines, dans un système dont l’histoire demeure profondément complexe.

À la tribune, le président John Dramani Mahama a défendu un texte qu’il considère comme un tournant. « Aujourd’hui, nous sommes rassemblés solennellement et solidairement pour proclamer la vérité et poursuivre le chemin vers la guérison et la justice réparatrice » a déclaré le dirigeant ghanéen en face des représentants de multiples pays siégeant à l’ONU.  Évoquant le destin de « ces millions d’hommes, femmes et enfants dont les vies ont été volées en l’espace de 400 ans », il a insisté : « C’est une résolution de destin. ».

Mais la pluie d’applaudissements et l’enthousiasme de John Dramani Mahama n’ont pas été partagés par tous. Des pays ont voté contre (comme les États-Unis, Israël et l’Argentine) tandis que plusieurs pays européens se sont abstenus. Tel le Royaume-Uni, ancienne puissance coloniale du Ghana, un des premiers pays occidentaux à avoir aboli l’esclavage au début du XIXe siècle. En cause : la qualification même du texte, certains États estimant qu’il ne peut exister de hiérarchie entre les crimes contre l’humanité.

Le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a tenté d’élever le débat : il faut honorer les victimes non seulement par des « paroles », mais aussi par des « actes ». Car c’est bien là tout l’enjeu central de cette résolution : dépasser la reconnaissance pour entrer dans le champ de la réparation. En 2001, en Afrique du Sud, pays marqué par la ségrégation raciale institutionnalisée que l’on sait, au cours d’une conférence, l’ONU avait déjà reconnu que l’esclavage était un crime.

Les réseaux africains de la traite: une réalité historique longtemps occultée

Le texte appelle explicitement les États à s’engager dans un processus de justice réparatrice, évoquant des excuses officielles, des indemnisations, la restitution de biens culturels, mais aussi des investissements dans l’éducation, le développement et les politiques mémorielles.

Pour Accra, il s’agit de répondre à des déséquilibres hérités d’un système qui, selon certains historiens, a profondément structuré les inégalités contemporaines. L’historienne et féministe Panashe Chigumadzi a ainsi résumé le vote en affirmant que la traite transatlantique a constitué « une rupture définitive dans l’histoire mondiale », inaugurant un système économique et racial dont les effets perdurent encore aujourd’hui.

Cette ambition, toutefois, se heurte à une difficulté majeure : celle de la complexité historique du phénomène. Si la traite atlantique a entraîné le déplacement de 12 à 18 millions d’Africains vers les Amériques, avec une mortalité estimée entre 10 et 15% durant la traversée, ces chiffres, aussi vertigineux soient-ils, ne disent pas tout. Car derrière les navires négriers et les plantations du Nouveau Monde se déploie un système bien plus vaste, dont les racines plongent dans les sociétés africaines elles-mêmes.

C’est ici que le débat se fait plus sensible. Sur le territoire de l’actuel Ghana, autrefois connu sous le nom de Côte de l’Or, plusieurs puissances africaines ont joué un rôle actif dans la traite. Le royaume ashanti, en particulier, a bâti une part de sa puissance sur la guerre et la capture de prisonniers, ensuite vendus aux marchands européens installés sur les côtes. Les États akan, les royaumes peuls, comme d’autres royaumes d’Afrique de l’Ouest (dont celui d’Abomey-Bénin), ont participé à ces circuits commerciaux, organisant des réseaux reliant l’intérieur du continent aux forts côtiers. Les travaux historiques, notamment ceux de John Thornton, soulignent que « les Européens dépendaient largement des structures africaines pour se procurer des captifs ». Autrement dit, la majorité des esclaves n’a pas été capturée directement par les Européens qui ne s’aventuraient guère au profond de l’Afrique, mais bien par des acteurs africains, dans le cadre de conflits locaux ou de stratégies politiques.

La traite des blancs en Afrique du nord

Quid également des Etats présents sur les côtes barbaresques qui ont réduit en esclavage près de deux millions européens (des chiffres qui divisent les historiens), vendus sur les marchés de Tripoli, Tunis ou Alger, qui se sont retrouvés à cultiver des champs pour de riches propriétaires ou pour alimenter le harem de tels et tels cadis locaux ? Un problème dénoncé lors du Congrès de Vienne en 1815 et une pratique dont la France mettra fin quinze ans plus tard avec la conquête de l’Algérie et du reste de l’Afrique du Nord. C’est ici presque douze siècles de traites islamiques qui peuvent être retracées par les historiens dont la monarchie arabe de Zanzibar reste le symbole le plus important, ayant bâti toute sa richesse sur cette pratique en Afrique de l’Est.

Si, le Maroc fermera son dernier marché aux esclaves qu’en 1920, d’autres pays africains vont pourtant poursuivre ce commerce lucratif. En 1926, le Liberia est condamné par une enquête de la Société des Nations (ancêtre de l’ONU) qui révèle que les descendants des anciens esclaves libérés et ramenés en Afrique au milieu du XIXe siècle se sont transformés en esclavagistes eux-mêmes, en réduisant les populations locales en état de servitude. Il faudra encore attendre 1981 pour que la Mauritanie accepte de l’abolir à cette pratique, où elle n’hésitait pas à faire des razzias dans les villages sénégalais voisins. Encore aujourd’hui, les haratines (noirs) de cette ancienne colonie française font encore l’objet de discriminations, où on demeure des esclaves de père en fils ou en fille selon un code de castes bien établi.

Réparations: une équation politique et morale insoluble ?

Cette réalité ne saurait cependant être interprétée comme une symétrie des responsabilités. Comme le rappelle Olivier Pétré-Grenouilleau, « sans la demande européenne, la traite n’aurait jamais atteint une telle ampleur ». Ce sont en effet les puissances européennes qui ont transformé des pratiques préexistantes en un système global, fondé sur la déportation de masse, la racialisation de l’esclavage et son intégration au cœur de l’économie mondiale. Là réside la rupture fondamentale: l’esclave devient une marchandise, définie par sa couleur de peau, dans un système industriel qui dépasse de loin les logiques locales africaines.       

C’est précisément cette tension entre participation africaine et structuration européenne qui rend la question des réparations si délicate. « Ce sont les mêmes États qui ont profité de l’esclavage qui doivent aujourd’hui voter », rappelle en substance le chercheur Obadele Kambon, pointant le paradoxe et le comble d’un processus où les héritiers des puissances coloniales comme des anciennes monarchies africaines sont appelés à juger leur propre histoire.

Mais l’argument se heurte à une objection tout aussi solide: si des sociétés africaines ont contribué à alimenter la traite, comment définir une responsabilité unique, et sur quelles bases juridiques contemporaines ?   Curieusement ce sujet de la responsabilité africaine reste encore un tabou local, quand il n’est pas nié (un esclave est considéré comme une « non-personne ») sur le continent africain lui-même. Un sujet pourtant sourcé, un débat aujourd’hui qui a fini par être complétement  phagocyté par une mouvance décolonialiste et wokiste qui prend soin de faire porter toute la responsabilité de l’esclavage par l’Occident, le résumant à un prisme colonial manichéen, et avec la complicité de certains partis politiques qui reprennent son argumentaire à leur sauce et publiquement.

Les États-Unis ont clairement exprimé leur position, estimant que des nations modernes ne peuvent être tenues responsables d’injustices commises dans un autre contexte historique.  Une prudence largement partagée en Europe, où l’on redoute l’ouverture d’un précédent aux conséquences incalculables. C’est le cas de la France (qui s’est aussi abstenue lors de ce vote) qui a toujours refusé, malgré quelques pas en sa faveur, de rembourser la dette colossale (20 milliards de dollars) que lui réclame Haïti au titre de l’esclavage mis en place par les colons à Saint-Domingue. Toutefois, la résolution elle-même, reste dépourvue de tout mécanisme contraignant, ne saurait imposer de réparations. Elle s’inscrit avant tout dans une logique de reconnaissance politique et morale, comme le soulignent certains experts, qui y voient davantage un « jugement moral rétroactif » qu’un instrument juridique opérationnel.

Le ministre ghanéen des Affaires étrangères, Samuel Okudzeto Ablakwa, a tenté de tempérer les questions autour des indemnisations : « Nous exigeons des réparations – mais soyons clairs, les dirigeants africains ne réclament pas d’argent pour eux-mêmes. Nous voulons que justice soit rendue aux victimes et que les causes soient soutenues: fonds pour l’éducation et la dotation, fonds de formation professionnelle », a-t-il déclaré, interrogé dans l’émission Newsday de la BBC.

Pour autant, et au-delà de toute polémique, le texte adopté à New York marque une étape importante dans l’évolution du regard porté sur la traite négrière. Il s’inscrit aussi dans un contexte où, comme le déplore John Dramani Mahama, « l’effacement » de cette mémoire progresserait. Il témoigne d’une volonté croissante, notamment au sein de l’Afrique et de la Caraïbe, de replacer cette histoire au centre des relations internationales.

Côte d’Ivoire, Afrique du Sud, Zimbabwe: en Afrique, l’affaire Epstein alimente la désinformation à grande échelle

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Le continent africain n’est pas épargné par l’onde de choc de l’affaire Epstein. En Côte d’Ivoire ou au Sénégal, plusieurs personnalités ont dû se justifier d’apparaître dans les « files » éponymes, sans pour autant être accusées de quoi que ce soit. Sur un continent en proie à de massives campagnes de désinformation, la divulgation des documents liés au prédateur sexuel a contribué à électriser le débat public, mais pourrait aussi accélérer les efforts des États pour lutter contre la propagation des fake news.


L’affaire Epstein n’en finit plus de faire des vagues ; et celles-ci continuent de se briser sur les rivages des cinq continents, ou presque. Depuis la publication, par l’administration américaine, de plus de trois millions de documents liés au financier et pédocriminel Jeffrey Epstein, plusieurs pays d’Afrique sont ainsi éclaboussés par le scandale. Les noms de personnalités originaires du Sénégal, de Côte d’Ivoire, d’Afrique du Sud ou encore du Zimbabwe figurant dans les documents rendus publics par le Department of Justice (DoJ) américain, les polémiques n’ont pas manqué d’enfler dans ces mêmes pays.

Pourtant, aucun document ne relie explicitement une quelconque personnalité africaine aux activités criminelles de Jeffrey Epstein. Comme bien d’autres à travers le monde, les noms qui apparaissent dans les documents révélés relèvent de contacts personnels, professionnels, diplomatiques ou d’affaires entretenus par le financier américain avec un certain nombre de personnages influents sur le continent africain. De quoi jeter le trouble, cependant, dans les opinions publiques des pays concernés, déjà perméables aux rumeurs, fake news et autres campagnes de désinformation orchestrées depuis l’étranger.

Des révélations, mais pas d’accusations

Ainsi au Sénégal, où Epstein entretenait, de son vivant, une relation d’affaires avec Karim Wade, le fils de l’ancien président sénégalais. Son nom apparaît plus de 500 fois dans les documents publiés par le DoJ, dans lesquels on peut, par exemple, lire que Karim Wade était selon le financier déchu « l’un des plus importants acteurs en Afrique ». Jeté en prison par le successeur de son père, Karim Wade aurait bénéficié de l’intercession de Jeffrey Epstein pour espérer être libéré ; mais aussi de l’aide de Nina Keita, nièce du président de la Côte d’Ivoire voisine, Alassane Ouattara. Une femme dont le nom apparaît, quant à lui, plus de 300 fois dans les Epstein Files.

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Aujourd’hui numéro deux de la Société publique de gestion des fonds pétroliers en Côte d’Ivoire, Nina Keita fut, dans sa jeunesse, mannequin professionnelle. C’est ainsi qu’elle fit la connaissance du financier américain, dont elle facilita plus tard la rencontre avec diverses personnalités politiques et économiques ivoiriennes. Si des centaines de messages attestent de cette proximité entre la nièce du président ivoirien et Jeffrey Epstein, aucun n’incrimine Nina Keita dans les pratiques criminelles du prédateur sexuel. Il en est de même en Afrique du Sud ou au Zimbabwe, où plusieurs personnalités de premier plan ont également vu leur nom apparaître sur le site du DoJ, sans que cela ne démontre une quelconque implication criminelle de leur part.

L’affaire Epstein, un carburant à fake news

Aucune des personnalités africaines citées dans les Epstein Files ne fait donc, pour l’heure, l’objet de poursuites judiciaires en lien avec cette affaire. Mais pas davantage en Afrique qu’ailleurs il n’y a de fumée sans feu, et les rumeurs les plus extravagantes n’ont pas tardé à envahir le débat public et les réseaux sociaux des pays concernés. Mi-février est ainsi apparu sur le web ouest-africain un « communiqué officiel » prétendument émis par un procureur de Côte d’Ivoire, selon lequel « aucun débat ou commentaire ne sera toléré sur cette affaire sur le territoire ivoirien ». D’après le même document, « toute personne qui se rendra coupable de commentaires, de publications ou de diffusion d’informations relatives à cette affaire sera passible de poursuites ».

Abondamment partagé et commenté sur les réseaux sociaux, ce « communiqué » est pourtant un faux. Devant l’ampleur de la polémique, le ministère ivoirien a dû, le 17 février, préciser que le document était « une fake news » – ce qu’ont depuis confirmé quantité de médias, parmi lesquels l’AFP, qui ont tous publié (sans en être inquiétés, donc) des articles sur cette affaire dans l’affaire. Cible régulière de fausses informations et de campagnes de diffamation, Nina Keita a elle aussi fait les frais d’un emballement médiatique qui n’a pas épargné d’autres figures du continent ; à l’image de l’ancien président sud-africain Jacob Zuma, accusé d’avoir dîné à Londres avec Jeffrey Epstein… alors que celui-ci était assigné à résidence, aux Etats-Unis, après une première condamnation.

L’Afrique, nouveau terrain de prédilection de la désinformation

L’ampleur et la vitesse de propagation de ces fausses informations au sein des opinions publiques africaines ne doit rien au hasard. Alors qu’au moins 300 millions d’Africains ont rejoint les réseaux sociaux au cours des huit dernières années, les 600 millions d’internautes que compte désormais le continent sont particulièrement vulnérables aux campagnes de désinformation. Ces dernières auraient ainsi quadruplé en nombre depuis 2022, d’après le Centre d’études stratégiques de l’Afrique (CESA), qui dénombrait en 2024 pas moins de 189 campagnes de ce genre – un chiffre probablement sous-estimé.

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Si tous les pays d’Afrique sont confrontés à ces phénomènes, très majoritairement téléguidés par la Russie, l’Afrique de l’Ouest est, avec 40% des opérations documentées, la région du continent la plus exposée. Toujours en 2024, le CESA recensait ainsi 72 campagnes de désinformation ayant ciblé au moins 13 pays ouest-africains. C’est donc sans surprise que ces mêmes pays ont adopté, à la fin de l’année 2025, un Plan d’action (dit « Paquet de Praia ») destiné à lutter contre la désinformation : « la désinformation n’est pas (qu’)un défi technologique », a lancé à cette occasion Dimitri Sanga, directeur régional de l’UNESCO à Dakar : « elle touche au cœur même de l’avenir de notre société ».

Divulguer les Epstein Files, une stratégie à double tranchant

Au-delà des seules répliques africaines du séisme Epstein, une question demeure : fallait-il, comme s’y est pliée – de mauvaise grâce – l’administration de Donald Trump, divulguer sans plus de précautions et au risque d’alimenter les théories du complot, une telle masse de documents au contenu aussi inflammable ? Non, répond en substance l’universitaire Frédérique Sandretto, selon qui il convient de « distinguer la présence documentaire, le référencement patronymique, et puis l’implication fonctionnelle. Parce qu’être référencé (dans les Epstein Files) ne signifie pas automatiquement que vous êtes impliqué ». Or « avec la mémoire numérique, c’est une tâche qui peut rester à vie », met encore en garde l’enseignante à Sciences-Po Paris.

On touche ici aux limites de la transparence à tout prix qui, sans remise en contexte ni travail d’analyse, de vérification et de recoupage des faits, peut contribuer à nourrir la défiance des citoyens envers leurs « élites » ou leurs institutions. L’Afrique n’y fait pas exception, elle qui est déjà sujette à l’instabilité politique, comme le rappelle le journaliste Georges Dougueli dans Jeune Afrique : « le continent (est) un terreau à la floraison des complots réels ou fantasmés. Façonnés par des siècles d’esclavagisme et des décennies de colonisation européenne, les imaginaires africains sont peuplés d’Occidentaux complotant contre le continent et ses habitants ». Dans ce contexte, l’affaire Epstein « n’est pas une bonne nouvelle pour la démocratie, d’autant que, souvent, les théories du complot profitent aux régimes en mal de légitimité populaire ».

Un terrain très politique

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Le joueur Demba Ba de Chelsea après avoir marqué un but, Stade de Stamford Bridge, Londres, 6 novembre 2013 © Joe Toth/BPI/REX/REX/SIPA

Dans son dernier livre, notre contributeur Frédéric Magellan montre que le sport est devenu le lieu d’expression favori des contestations politiques et de l’entrisme religieux.


Et si, malgré ce qu’affirment les manuels d’histoire, la Guerre froide avait commencé le 21 novembre 1945 sur un terrain de football anglais? Ce jour-là, au stade du White Hart Lane, dans la banlieue de Londres, le club local d’Arsenal affronte le Dynamo de Moscou. Devant 100.000 spectateurs, le match est le point d’orgue de la visite de la plus fameuse des équipes soviétiques au Royaume-Uni, invitée pour célébrer la victoire des Alliés sur le nazisme et sceller l’amitié entre la Russie stalinienne et l’Empire britannique.

Une guerre sans coups de feu

Redoutant une cuisante défaite, la Chambre des Communes a, quelques jours auparavant, demandé au gouvernement d’autoriser que les deux footballeurs stars du pays, Stanley Matthews, de Stoke City, et Stanley Mortensen, de Blackpool, intègrent momentanément Arsenal. Un manque de fair play qui n’a d’égal que la tricherie auxquels se livreront les Russes au cours de la partie, en jouant à douze pendant une vingtaine de minutes, à la faveur du brouillard à couper au couteau. Score final : 3-3. Le mois suivant, George Orwell écrit dans le quotidien Tribune: « A un certain niveau, le sport c’est une guerre sans coups de feu. »

Dès l’Antiquité, le sport a entretenu des liens étroits avec la politique. Conçus comme la mise en scène symbolique d’un conflit entre cités, les Jeux olympiques sont censés permettre la pacification des relations entre les peuples. Puis deux millénaires plus tard, à partir de Mussolini (lors de la Coupe du monde de football en Italie en 1934) et de Hitler (durant les JO de Berlin en 1936), les pouvoirs utilisent les compétitions comme vitrines idéologiques.

Les belles histoires de Frédéric Magellan

Seulement nous sommes rentrés à présent dans une nouvelle ère, constate Frédéric Magellan dans un livre passionnant consacré à la question, fourmillant d’exemples  percutants et de récits truculents. Nous voilà désormais à l’ère d’une politisation non plus seulement orchestrée par les Etats, mais aussi par les mouvements contestataires, notamment religieux et progressistes. Le moment fondateur de ce phénomène remonte sans doute aux JO de Mexico de 1968, quand les sprinteurs américains Tommie Smith et John Carlos levèrent le poing sur le podium en soutien au mouvement des droits civiques.

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Mais c’est plus récemment que cette politisation contestataire est devenue un système. En 2016, la question raciale a fait sa réapparition dans les stades avec le geste du joueur de football américain Colin Kaepernick, qui s’est agenouillé pendant l’hymne national pour dénoncer les violences policières envers les Afro-Américains, et qui a fait école.

Tensions

Ainsi, depuis une dizaine d’années, le sport est devenu un terrain de confrontation permanent entre différentes formes de militantisme, à commencer par l’antiracisme donc, mais auquel il faut ajouter l’islamisme et la lutte pour les droits LGBT. Des dynamiques à l’image de nos sociétés où les identités individuelles s’expriment de façon toujours plus spectaculaire dans l’espace public. Résultat, de nouvelles tensions apparaissent sur les terrains notamment lorsque certains athlètes, soutenus par des Etats comme le Qatar, revendiquent la manifestation ostensible de leur foi tandis que les campagnes contre l’homophobie sont organisées par les fédérations occidentales. Dernier exemple en date en France : le 16 mai dernier, quand l’attaquant du FC Nantes Mostafa Mohamed a boycotté la dernière journée de Ligue 1 afin de ne pas porter les couleurs de la gay pride sur son maillot.

Et dire que pendant ce temps, le sport continue d’être un îlot de résistance, où se célèbrent les principes du monde d’avant. Les drapeaux nationaux, les hymnes et les rivalités entre pays restent ainsi des passages obligés. Et l’’élitisme et le capitalisme y sont glorifiés d’une manière tellement décomplexée que même Donald Trump ressemble à un être sans prétention à côté de certains athlètes stars. Enfin, une forme de sexisme structure encore la plupart des disciplines. La séparation stricte entre catégories masculines et féminines, les écarts de médiatisation ou de rémunération témoignant d’une organisation “genrée” persistante, contre laquelle il est étonnant que les organisations féministes n’aient pas encore fait d’action d’éclat.

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Addiction aux écrans: Mark Zuckerberg a de petits yeux!

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Mark Zuckerberg, CEO de Meta, Washington, 26 mars 2026 © Tom Williams/CQ-Roll Call/Sipa USA/SIPA

Les géants de la tech vont-ils être obligés de modifier les dispositifs qui rendraient leurs plateformes « addictives » pour les enfants et les adolescents? C’est la conséquence possible de deux décisions historiques que vient de rendre la justice américaine. Jeremy Stubbs raconte.


Mercredi 25 mars, à Los Angeles, un jury a reconnu que les plateformes de Meta, propriétaire de Facebook et d’Instagram, et de Google, propriétaire de YouTube, ont été conçues pour provoquer une véritable forme d’addiction chez les jeunes. Des éléments de conception tels que le défilement sans fin, les recommandations algorithmiques et les vidéos qui se déclenchent automatiquement seraient à l’origine de cette addiction.  Les entreprises auraient été au courant des effets négatifs potentiels sur les utilisateurs jeunes.

Qui veut gagner des millions ?

Le procès en question avait été intenté aux deux géants par une jeune femme aujourd’hui âgée de 20 ans, dont la véritable identité est restée confidentielle et que le tribunal a désignée par les initiales « KGM » ou le prénom « Kaley ». Selon la plaignante, elle a commencé à fréquenter YouTube à l’âge de six ans, en 2012, et Instagram à neuf ans. A dix ans, elle était déprimée et obsédée par des idées d’automutilation. A 13 ans, selon le diagnostic d’un psychiatre, elle souffrait de « dysmorphophobie », un trouble psychiatrique caractérisé par une préoccupation excessive « concernant des défauts de l’apparence physique qui ne sont pas apparents ou apparaissent légers à d’autres personnes ». Les deux entreprises ont été condamnées à lui verser des dommages et intérêts : Meta, 4,2 millions de dollars, et Google, 1,8 millions. Deux autres plateformes, TikTok et SnapChat, avaient trouvé un accord à l’amiable avec la plaignante avant le début du procès en lui versant des sommes dont les montants sont restés confidentiels.

La défense des entreprises était fondée sur un principe juridique qui les disculpe de toute responsabilité pour les contenus postés sur leurs plateformes. De nombreux procès intentés contre elles depuis des années ont ainsi échoué, notamment celui contre Twitter pour des contenus terroristes. L’affaire est montée jusqu’à la Cour suprême en 2023. Le succès du procès de Los Angeles est imputable au fait que les accusations portaient non sur les contenus postés mais sur les éléments de conception des plateformes.

Meta et Google ont annoncé qu’ils feront appel. La condamnation est assez surprenante dans la mesure où il n’est pas facile de démontrer un lien de causalité direct entre des troubles psychiatriques d’un individu et son comportement en ligne, surtout s’il existe d’autres sources possibles de fragilité psychologique dans l’environnement de cet individu. Mais contre toute attente, le jury de Los Angeles a décidé qu’un tel lien de causalité existait.

Vers une jurisprudence ?

Devant le tribunal, la décision a été saluée par des mères d’enfants qui se seraient suicidés à cause d’expériences vécues en ligne. Certes, les sommes que les plateformes sont condamnées à verser sont insignifiantes comparées aux bénéfices d’un Meta ou d’un Google. Mais la décision, si elle est maintenue à l’appel, pourrait faire de ce procès un « bellweather case », c’est-à-dire un précédent pour d’autres poursuites judiciaires. Actuellement en Californie, il y a plus de trois mille autres procès en attente contre Meta, YouTube, SnapChat et TikTok. C’est ainsi que les géants de la tech pourraient être contraints à revoir en profondeur la conception de leurs plateformes.

Mardi 24 mars, c’est-à-dire la veille de la décision de Los Angeles, le procureur général de l’État de Nouveau-Mexique a remporté une autre victoire contre Meta. L’entreprise de Mark Zuckerberg était accusée cette fois de ne pas avoir protégé les enfants qui utilisent ses plateformes contre des prédateurs en ligne, et de ne pas avoir révélé les dangers que la fréquentation de ses plateformes pouvait représenter pour les jeunes. Ses algorithmes auraient facilité l’accès des prédateurs aux enfants, et l’entreprise aurait échoué à faire respecter l’âge minimum de 13 ans requis pour l’accès à certaines fonctions de ses plateformes. Meta a été condamnée à payer toute une série d’amendes pour des violations de la loi sur la protection des consommateurs. Chaque amende valant cinq mille dollars, le montant total s’élève à 375 millions de dollars. Parmi les dangers qui menacent les enfants en ligne : le « grooming » ou pédopiégeage et la « sextortion », c’est-à-dire l’extorsion de faveurs sexuels ou d’argent par des prédateurs qui menacent leur victime de publier des images ou des vidéos intimes.

La condamnation de Meta cette fois est le fruit d’une opération d’infiltration : des enquêteurs se sont fait passer en ligne pour un « tween », un enfant âgé entre huit et douze ans, et se sont vu inondés de messages de prédateurs sexuels cherchant à nouer des liens avec le « tween » et à le rencontrer dans la vie réelle. Au cours du procès, le procureur a cité une enquête menée pendant deux par le quotidien de gauche britannique, le Guardian, qui avait mis à nu l’exploitation de Facebook et d’Instagram par des bandes pratiquant la traite sexuelle des enfants. Le procureur a montré que la direction de Meta a ignoré de nombreux avertissements en provenance de spécialistes de la sécurité des enfants et de ses propres employés. En plus du non-respect de l’âge minimum, le système de modération des plateformes de Meta aurait surexploité l’IA qui s’est révélée incapable de produire des rapports utilisables dans des poursuites judiciaires contre les prédateurs. En cause aussi le chiffrement de bout-en-bout des messageries comme Messenger de Facebook. Ce chiffrement empêche les enquêteurs d’avoir accès aux messages échangés entre des prédateurs et des enfants qui pourraient constituer des preuves dans des poursuites judiciaires. Le même problème touche d’autres systèmes de messagerie comme WhatsApp ou Signal. Une deuxième phase des poursuites contre Meta débutera au mois de mai. Le jugement du Nouveau-Mexique constituera un autre « bellweather case » à côté de celui de Los Angeles…

Cigarettiers des temps nouveaux

Le modèle de ces deux procès est la poursuite de « Big Tobacco », les géants du tabac, dans les années 1990 qui a fini par contraindre ces entreprises à reconnaître publiquement la dangerosité des cigarettes. Les jugements de Los Angeles et du Nouveau-Mexique arrivent à un moment où le rôle des plateformes dans la vie des jeunes est de plus en plus contesté par le législateur autour du monde. En décembre 2025, l’Australie a interdit l’accès aux réseaux sociaux pour les moins de 16 ans. Des interdictions similaires sont proposées actuellement en Malaisie, en Espagne et au Danemark. Au Royaume Uni, les élus viennent de rejeter pour l’instant une interdiction à l’australienne, mais le gouvernement a lancé un processus de consultation de presque 30 000 parents et enfants. Il a également lancé un grand essai impliquant 4 000 adolescents entre 12 et 15 ans qui seront attribués à des groupes différents auxquels on imposera des degrés différents de restriction d’accès aux réseau sociaux.

En Europe en février, la Commission de l’UE a infligé une amende à TikTok pour la nature addictive de sa plateforme. L’amende peut monter jusqu’à une somme représentant 6% de ses revenus. TikTok a fait appel. Sans doute inquiet, Apple veut devancer des accusations potentielles en introduisant de nouvelles mesures pour obliger les utilisateurs d’iPhones à prouver qu’ils ont plus de 18 ans avant d’accéder à certaines applications ou certains sites web. Jusqu’à présent tout-puissants et invincibles, les géants de la tech commencent à révéler des fragilités. Peut-on dire dans leur cas que celui qui sème le vent récolte la tempête ? La situation sera plus claire avant la fin de l’année en cours.

En Belgique, on achève bien la Vierge Marie 

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Les animateurs de radio Sam, Dries et Eva interrogés par Colm Flynn. Capture d'écran.

À l’occasion du « Blue Monday », réputé comme le jour le plus déprimant de l’année, des animateurs de radio belges ont brisé divers objets dans une « rage room » improvisée pour se défouler, dont une statue de Marie. Polémique.


La scène se passe dans une « rage room » – rien que le terme, renvoyant à des images d’adulescents incapables de maîtriser pleinement leurs nerfs à vif, n’engage rien de prometteur. Seulement, les trois adultes en question, qui n’en sont donc pas vraiment, sont des animateurs de Studio Brussel, radio publique flamande, et leurs victimes expiatoires du jour, dont ils ont détruit des effigies, sont la Vierge Marie et l’Enfant Jésus. Mais, balaient d’un revers de leurs lourdes mains Dries, Eva et Sam – appelons-les par leurs prénoms, comme des enfants qu’ils sont encore -, « ce n’est pas un problème car la Belgique n’est pas vraiment religieuse ».

Double standard: « Vous le referiez avec Mahomet ? »

Interrogée par Colm Flynn, journaliste de la BBC, Eva, entourée de ses deux acolytes, a reconnu qu’elle ne commettrait jamais pareille offense envers le prophète Mahomet car ce « serait inapproprié » parce qu’il « y a beaucoup de musulmans en Belgique » – et nous qui pensions que c’était un fantasme d’extrême droite. Quand l’intervieweur lui fait remarquer qu’il y a encore des chrétiens dans le pays, la voilà obligée de répondre qu’elle est elle-même issue de cette tradition et que c’est donc plus facile de s’y attaquer. 

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Par-delà la niaiserie du propos – mais tout le monde n’a pas vocation à penser haut -, tous les éléments de notre effacement civilisationnel sont réunis: on réduit en miettes les symboles de notre identité en capilotade et on se garde bien de détruire ceux d’une religion dont les adeptes les plus fanatisés, pour pareille offense, vous égorgeraient ou provoqueraient un bain de sang dans vos locaux devenus des « rage rooms » pour islamistes – et si vous survivez à cela, vous aurez droit à un procès pour incitation à la haine. Tout cela, Eva le sait très bien, comme d’ailleurs toutes les Eva de Belgique, d’Europe et du monde chrétien.

Vierge et putain

Plus au sud du pays, dans la jolie province de Namur, le centre culturel d’Havelange avait programmé, toujours avec de l’argent public, le spectacle « Madonna (non) grata », une « création aux confins du divin et de l’humain, vierge et putain, sacrée et déliquescente », présentant donc la Vierge comme « incarnation du sacré décomposé ». En raison de quelques menaces, qui n’auraient évidemment et heureusement jamais été mise à exécution, l’événement a été annulé. 

Il est dès lors bon de rappeler que le blasphème, qui implique celui de parodier, de s’opposer, de briser des statues, de blesser, de caricaturer, voire d’insulter si cela plaît à quelques esprits chagrins, fait partie de nos droits. Et comme l’a écrit cette semaine Nadia Geerts, que les Français connaissent pour ses chroniques dans Marianne et avec qui je suis aussi souvent en accord qu’en désaccord, « quand bien même Marie aurait existé en tant qu’individu précis, sa réputation n’est pas plus protégée par la loi que celle de Napoléon, de Cléopâtre ou de Mahomet », ajoutant à l’adresse des personnes meurtries qu’il leur était possible « de publier de magnifiques éloges à la Madonne ».

Je vais m’y coller, en quelques mots, alors qu’il faudrait des pages: on a beau, comme moi – désolé pour cet aveu -, être non-croyant, la Vierge Marie est la plus belle des raisons d’aimer la religion chrétienne. Elle est la première des féministes qui a placé la femme au centre de notre civilisation et élevé haut le niveau d’exigence pour toutes les femmes occidentales. Elle est le symbole de la pureté immaculée, de la souffrance et de l’Amour. Elle est « en même temps » une mère protectrice et une icône pop. Elle a laissé le plus beau des prénoms – désolé, Eva ! –  et c’est bien dommage qu’il soit aujourd’hui, foi de Jérôme Fourquet, à ce point délaissé. Par-dessus tout, elle veille sur notre civilisation, dont nous saurons reconstruire les statues marmoréennes à partir des gravats qui jonchent le sol. 

Déjeuner d’affaires, jeunes talents et grandes assiettes

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© L'Interlude

Dans le très sage 8e arrondissement, L’Interlude insuffle une bouffée d’énergie avec une équipe jeune et passionnée, menée par Julie Nuissier et le chef prometteur Kilian Franceschi.


Vous avez l’impression de ne plus rien comprendre ? Vous voulez que l’on vous remonte le moral ? Alors, voici exactement ce dont vous avez besoin, un nouveau restaurant fondé il y a un an par « des jeunes » qui en veulent : L’interlude, 3, rue de La Boétie, dans le 8e arrondissement de Paris.

Vous faites la grimace ? Oui, d’accord, on est dans un quartier d’affaires, pas forcément très folichon à première vue, même si Marcel Proust vécut ici il y a un siècle, à deux pas, non loin des caves Augé (les plus vieilles de la capitale). Mais voilà : il existe aussi d’excellents restaurants implantés dans ce genre de quartiers laborieux, peuplés exclusivement (la semaine) d’avocats, de cadres sup, de notaires, de commissaires-priseurs, de consultants et de traders.

Julie, débordante d’énergie

Conversations entendues autour de ma table : « On est bien, on a une bonne croissance, Düsseldorf est content. »  « Quatre hier, deux et demi ce matin au Nasdaq, putain, faut qu’on arrive à se glisser entre les vagues, faut repenser tout le message, c’est le message qui compte, on n’est pas assez rassurant… » De la poésie, Paul Morand et son homme pressé se seraient sentis chez eux !

L’interlude, donc, est une petite merveille, avec sa déco vintage des années 1970. Mêmes les murs rose saumon, totalement kitch, on un certain charme.

Julie Nuissier, 36 ans, l’a créé l’an dernier. Cette jeune femme déborde d’énergie et de passion pour la cuisine, les vins, les fromages. Elle vous accueille comme autrefois recevaient les directeurs de salle, avec le sourire, d’une façon polie et théâtrale, heureuse de vous faire entrer dans son monde. « Directrice de restaurant, ça veut dire gérer l’équipe, s’occuper des fournisseurs, faire la comptabilité, remplacer les ampoules, essuyer les tables, parler aux clients… » Elle est le pilier.  Son talent est d’avoir su immédiatement fidéliser sa clientèle : « Ici, nos clients viennent déjeuner parfois trois fois par semaine, les plus fidèles ont leur nom gravé sur leur couteau et inscrit sur leur table, comme autrefois les gens avaient leur rond de serviette dans les bistrots ! »

A L’Interlude, le déjeuner d’affaire est ainsi redevenu ce qu’il était naguère, un moment de joie pouvant durer jusqu’à 18 heures, avec l’eau de vie de poire (malheureusement on n’a plus le droit de fumer le cigare).

A lire aussi, du même auteur: « La morue? Oui, chef! »

Julie, boule d’énergie et de passion, s’est entourée de deux jeunes virtuoses d’à peine plus de vingt ans : le chef Kilian Franceschi et la pâtissière Amandine Lemarchand. En les voyant, on reprend espoir, car voilà une jeunesse pleine d’enthousiasme qui réfute tous les préjugés stupides entendus à langueur de journée et rapportés par Le Figaro (« les jeunes ne veulent plus bosser, etc… »)

Kilian, Rimbaud des fourneaux

Acteur de l’émission Top Chef il y a deux ans (« une expérience de vie incroyable ! ») Kilian est un monstre de précocité, une sorte de Rimbaud de la cuisine, mêlant insouciance et concentration. Il a fait ses armes dans des restaurants trois étoiles, comme La Bouitte, en Savoie, où il a passé son enfance.

Inspiré par le rock anglais des années 1980 et 90, ses plats ont la force poétique de Led Zeppelin et de David Bowie. Il est le seul maître à bord, de la casserole à l’assiette. Pas de chichi, son œuf parfait au siphon de Beaufort, croûtons melba et chips de laitue de mer est un délice de gourmandise, pendant que ses couteaux frais en persillade, estragon, ail, persil et citron confit à l’émulsion de citron brûlé ont le tranchant de l’iode… Avec ça, rien de tel qu’un grand verre de vin blanc tendu, amoureusement choisi par Julie : un Saint-Romain du domaine Matrot, en Bourgogne ! « Nos clients ne se contentent pas de venir déjeuner pour se nourrir, ils veulent aussi se faire plaisir, tant dans l’assiette que dans le verre » (même si, hélas, les buveurs d’eau sont devenus légion !).

Côté plat, la caille des Vosges farcie et désossée au jus de volaille réduit doit se manger avec les doigts : « certains y vont franchement, leur serviette autour du cou, comme au temps de Paul Bocuse ! »

A lire aussi, dans le magazine: L’assiette du nouveau monde

Et la merveille : le filet de bœuf charolais servi avec des pommes Anna croustillante (un millefeuille de pommes de terre au beurre frais) nappé d’une sauce aux anchois, aux câpres et au vinaigre de Xérès pour relever le tout… « Les chefs du monde entier hurlent quand un client demande son filet « à point », il y a des gros mots, des assiettes brisées dans ces cas-là » explique Kilian en rigolant. « Le filet de bœuf doit être saignant ou bleu, c’est sacré ! »

Julie sélectionne les meilleurs fromages auprès d’un maître affineur d’Île de France : goûtez donc son « éclat de nuits » affiné dans de l’aligoté de Bourgogne et son Saint-Maur de Touraine bien moelleux !

Buvez du vin !

Julie n’a pas de sommelier et a mis un point d’honneur à bâtir elle-même sa carte des vins, qui fourmille de très jolies quilles vendues à un prix hyper-raisonnable (« on fait un coefficient 2,5, sinon, les gens ne boivent plus de vin ! »)

Pour les desserts, Amandine Lemarchand a inventé un crémeux chocolat Valrhona, praliné, crème glacée maison à la noisette et streusel au cacao qui est une petite bombe, peu sucrée de surcroît. Grâce à elle, on termine le repas dans un feu d’artifice de saveurs et de textures, mais aussi simplement, modestement, très loin des pâtissiers « stars » qui commencent à nous les briser menus, comme disait Lino Ventura…


Œuf gourmand à 16 euros
Couteaux frais à 18 euros
Filet de bœuf à 39 euros
Caille farcie à 32 euros
Assiette de fromages affinés à 14 euros 
Crémeux au chocolat à 16 euros.    
Verre de Saint-Romain à 16 euros.

L’interlude est ouvert du lundi au vendredi, de 8h30 (pour le café-croissants) à 22h30.

3, rue de la Boétie 75008 Paris. Tél : 01 42 65 09 29

Dans la peau de Malraux

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André Malraux au Cambodge, lors de l’expédition autour de Banteay Srei, 1923 © DDM archives

Malraux maintenant n’est pas une énième biographie de l’aventurier-écrivain-ministre. Pascal Louvrier, qui lui doit sa naissance à la littérature, entretient un rapport quasi filial avec le grand homme. À lire comme le mémorial d’une passion, un hommage à ce « dilettante planétaire ».


Qui s’attend à lire une énième « vie d’André Malraux » se trompe de bouquin. Pascal Louvrier, écrivain lui-même, entretient une relation viscérale avec l’auteur des Antimémoires. Cette affinité élective, qui lui vient de la découverte précoce de son œuvre, imprègne sa biographie d’une forte empathie. Elle en justifie le titre : Malraux maintenant. Louvrier l’avoue : « C’est une aventure, ce livre. » Nombre de biographes ont déjà fouaillé le « petit tas de secrets » du dandy doué d’hypermnésie, boursicoteur malchanceux, trafiquant de statues khmères, farouche anticolonialiste, engagé dans le combat pour l’Espagne républicaine, résistant sous l’Occupation, ministre dévot du Général, insatiable arpenteur du génie artistique, voyageur infatigable à la culture encyclopédique, s’enflammant pour le Bangladesh à 70 ans révolus… Objectif (Jean Lacouture), antipathique (Olivier Todd), singulier (Jean-François Lyotard), méconnu (François de Saint-Chéron), le nombre des biographes malruciens est pléthorique.

Que dire encore qu’on ne sache déjà sur l’homme et sur l’écrivain, globalement ignorés pourtant, l’un et l’autre, des lycéens en 2026 ? « Alors soudain je m’interroge : la jeunesse peut-elle encore saisir le message de l’écrivain Malraux ? L’enjeu de ce livre est là », confesse Louvrier. « Essai en mouvement » revendiqué comme tel, Malraux maintenant paraphe le « roman vrai » d’un destin avec lequel le biographe est en connivence : « J’ai toujours su que les livres me protégeaient. Certains auteurs plus que d’autres. On leur doit même parfois d’être né. Malraux n’en a pas fini avec l’acte d’écrire et donc de renforcer ma protection. » C’est donc, pour paraphraser Julien Gracq, en lisant en écrivain que Pascal Louvrier, ci-devant auteur d’un Brasillach, d’un Georges Bataille, d’un Paul Morand et même d’un Sagan, trempe sa plume dans l’encre de Malraux, ce « magicien de l’œil et de la mémoire », selon l’académicien Daniel Rondeau qui signe la préface. Il y souligne combien « Louvrier nous rappelle quelques vérités sur l’écriture et sur l’action », et « face au nihilisme contemporain, nous invite à ne pas subir ».

Louvrier suit Malraux pour tenter de le comprendre, alors que l’homme, observe-t-il, a souvent cherché à se cacher derrière « des phrases sibyllines, des métaphores morbides, voire des scènes licencieuses ». Et si, dans Les Noyers de l’Altenburg, Malraux tient que « pour l’essentiel, l’homme est ce qu’il cache », Louvrier s’emploie moins à détailler par le menu les étapes de cette vie si étonnante qu’à nous en dévoiler les ressorts, sans craindre allers-retours et aperçus subjectifs : « Dans son univers romanesque, comme dans son existence, la fadeur n’est pas de mise », note-t-il. Et de commenter : « La frilosité, voire la pusillanimité, de notre basse époque, n’arrange pas les affaires de l’auteur de ce livre. »

Livre qui est donc, pour une bonne part, le mémorial d’une passion, celle d’un écrivain, en reconnaissance du génie d’un autre : « J’ai très tôt entendu le nom de Malraux, alias “colonel Berger” », se souvient-il. « Mon grand-père était un résistant de la première heure. Menacé de mort, […] il finit par obtenir la protection de Malraux. Sans sa persuasive intervention, je ne serais peut-être jamais venu au monde. » Né de Malraux ? Au « dilettante planétaire », Pascal Louvrier doit sa propre onction sur les fonts baptismaux de la littérature. Dépositaire de la geste malrucienne, il ne se départit pas d’y faire hommage, au présent, mais non sans dépit : « La liberté, la fraternité, le courage sont des valeurs salvatrices qu’il convient de défendre. Je soupire, j’avoue, en écrivant ces lignes dans la solitude de la nuit et le silence de la neige, car notre société matérialiste n’a, semble-t-il, rien d’autre à offrir que la répétition des smartphones et des séries hollywoodiennes. L’idéal : avoir son quart d’heure de célébrité, un casque sur les oreilles. » Syllogismes de l’amertume, comme disait l’autre ? Par quoi, en tous cas, ce Malraux s’affirme bel et bien de maintenant.

Louvrier ne néglige pas pour autant d’éclairer les facettes de cet « antidestin » (1901-1976) jalonné de chefs-d’œuvre – depuis La Voie royale et La Condition humaine jusqu’ aux Chênes qu’on abat et à Lazare, en passant par les Voix du silence… –, raccordant ceux-ci à son « vitalisme », tant il est vrai que chez cet homme « intrépide et irrationnel », l’écrit ne prend sens que par l’action.

Un aspect a particulièrement requis Louvrier : le rapport de Malraux aux femmes – à la Femme. Marié à Clara, née Goldschmidt, il n’avait d’yeux que pour une jeune provinciale, Josette Clotis, de neuf ans sa cadette. « D’une jalousie maladive », il rompt « avec la brutalité d’un colonel battu en rase campagne » du jour où il la sait amante de l’écrivain Friedrich Sieburg. « L’amour est vécu comme secondaire, voire toxique. Il empêche l’homme de se réaliser. » Quasi inexistantes dans ses romans, les femmes sont, de plus, souvent vénales, pratiquant le coït tarifé. Autant le dire : « La chair est triste et règle l’agenda. » Saphique à ses heures, Clara (1897-1982), dont il a eu une fille, la future cinéaste Florence Malraux (1933-2018), forme avec André un couple fracturé. Mais plus solide, sur la durée, que la liaison de l’« électron libre » qu’est Malraux avec « la diaphane » Josette Clotis : en pleine Occupation, Josette ose exiger de son amant un divorce qu’interdit, à l’évidence, les origines juives de Clara. Se jeter dans la gueule du loup ? Le divorce est repoussé. À André, Josette, qui « aurait voulu une fille », offre les naissances successives de Gauthier et Vincent (Drieu la Rochelle pour parrain). En 1961, tous deux succombent dans un accident de voiture ; en 1944, leur mère avait fini broyée sous un train. En 1948, Malraux épouse son ex-belle-sœur, Madeleine, mariée en premières noces à feu son frère Robert Malraux, mort en héros de la Résistance – mariage raté, séparation en 1966… « La substance féminine continue d’empoisonner la vie de l’écrivain », juge Louvrier. Passion de jeunesse, Louise de Vilmorin (1902-1969) sera l’ultime compagne. « Cet homme est un oxymore », écrit Louvrier. On ne saurait mieux dire.

Malraux maintenant, Pascal Louvrier, Le Passeur éditeur, 2026.

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Mes lectures à Perharidy

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La pointe de Perharhidy à Roscoff (huile sur toile, 1889), Théo Van Rysselberghe. Wikimedia

Patrick Boucheron, Jean Delumeau, Julien Gracq, Baudelaire et Balzac…


Début février, j’ai dû subir une intervention chirurgicale à l’hôpital de Brest. Souffrant d’arthrose aiguë depuis dix ans, n’arrivant plus à marcher, j’étais bon pour une prothèse du genou, opération lourde pour le patient, mais sans difficulté à réaliser aujourd’hui. Le dimanche 1er février, j’ai donc préparé mon sac de voyage, en prévision d’un séjour qui allait se dérouler dans l’espace clos et séparé du monde d’une chambre d’hôpital, et dont je ne savais pas exactement combien de temps il allait durer. En vue de remplir les longues journées d’attente, je fis le choix de quelques livres, me disant qu’au moins, entre deux soins, j’aurais le temps de lire.

Le meilleur endroit pour lire

J’avais déjà éprouvé dans le passé que l’hôpital est un lieu privilégié pour lire, plus peut-être que le Café de Flore ou les bancs du Jardin du Luxembourg. C’est lors d’un tel séjour que, jadis, j’avais lu en entier l’Histoire de la folie de Michel Foucault. Je me souvenais avoir annoncé cet exploit à des amis, en ajoutant : « Et je ne suis pas devenu fou… » C’est d’ailleurs une lecture dont je devais tirer un grand profit, certes peu évident sur le moment, mais qui m’a nourri de manière souterraine, et a sans doute augmenté par la suite ma capacité à comprendre d’autres livres difficiles. En ce mois de février 2026, justement, venait de paraître le gros volume de Patrick Boucheron, Peste noire, qui me tendait les bras. Et je n’allais pas être déçu. À côté, pour la soif, je pris deux classiques édités en poche : Une ténébreuse affaire, de Balzac, que j’avais déjà lu adolescent, mais que je voulais réévaluer, car il me semblait que je n’avais pas bien compris ce roman politique qui parlait de complot et d’insurrection, un sujet que j’affectionne. Et aussi Les Fleurs du Mal de Baudelaire, monument inusable. Je ne pris guère plus de livres, pour ne pas m’alourdir. Éventuellement, je pensais pouvoir m’en procurer d’autres en cas de besoin, sur des sites d’achat en ligne.

Franchir l’isthme

Après l’opération et le choc physiologique éprouvé, je ne me mis pas tout de suite à lire vraiment. J’étais dans un état comateux, bourré de médicaments antalgiques. C’est alors que, sans tarder, on me transféra en taxi dans le centre de rééducation médicale de Perharidy, à une heure de Brest. Le site se trouve en pleine nature, à l’ouest/nord-ouest de Roscoff, parmi les champs d’oignons et d’échalotes. Perharidy se présente comme une bande de terre orientée vers le nord, avec au large l’île de Batz et son phare. On évoque communément « la presqu’île de Perharidy », mais ce n’est guère qu’une façon de parler. Il n’y a en effet aucune coupure avec le plancher des vaches, la marée ne recouvre rien et la bande de terre continue comme une pointe côtière, un cap, voire une petite péninsule, mais sans être un isthme. Presqu’île est un titre honorifique. Ceux qui se rendent à Perharidy croient souvent que c’est une vraie presqu’île, à cause du silence si particulier qui y règne, et qui fait penser qu’on a quitté le continent. Bref, Perharidy est l’endroit idéal pour lire des livres dans le calme, un calme magique digne d’une île.

Un poète, un peintre

C’est surtout un lieu qui a su rester discret. Peu d’écrivains ont évoqué Perharidy, à part le poète Tristan Corbière. De même, les peintres qui y sont passés furent rares. Seul le néo-impressionniste belge Théo van Rysselberghe, inspiré par Seurat, en a laissé un témoignage pictural : une belle toile pointilliste, aux couleurs pâles comme un visage de patient, représente le rivage sauvage. L’isthme introuvable et invisible de Perharidy n’a pas inspiré plus que cela les artistes en quête d’absolu.

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Nous autres « survivants »

Aussi bien, c’est un lieu de repos, propre à l’étude. Malgré les comprimés de morphine qu’on m’a fait prendre, et qui m’empêchaient de me concentrer, je réussis à lire rapidement l’essai sur la peste de Patrick Boucheron. Je confiai même à une infirmière stagiaire que, si elle voulait réussir ses examens, elle devait lire ce livre. Boucheron, en effet, a su parfaitement faire entrer son lecteur dans la problématique médicale en général : l’homme assailli par l’épidémie, c’est notre condition humaine ramenée à ses justes dimensions. Nous sommes tous des « survivants », descendants des rescapés de la peste, et donc des miraculés. Boucheron a ouvert sa réflexion sur tout un pan de notre culture, avec une érudition historique sans faille. J’ai bien aimé en particulier ses références à des historiens dits de droite, comme Pierre Chaunu ou Jean Delumeau. Car notre professeur au Collège de France, malgré sa réputation d’homme de gauche, sait trouver son bien au-delà des préjugés politiques. Peste noire, œuvre d’historien, est aussi un livre de littérature comparée. C’est pourquoi il se lit avec un immense plaisir et donne envie de poursuivre sur le même sujet. Boucheron, je viens de le dire, s’arrête sur Jean Delumeau, auteur de La Peur en Occident (1978). Je me suis tout de suite procuré cette somme impressionnante, non dans l’édition de poche, qu’on trouve couramment en librairie, car elle ne me semble pas complète (même le sous-titre a été modifié), mais dans sa version initiale de parution.

La rumeur du monde

J’ai dû quitter, presque à regret, au bout de quelque quatre semaines, la presqu’île de Perharidy, avec d’excellents souvenirs de lecture. Ce sont des heures qui ne sont jamais perdues, même à l’aune de toute une vie qui serait consacrée uniquement au déchiffrement des grimoires anciens ou modernes. Mais je n’ai pas fait que ça, rassurez-vous. Grâce à ma radio miniature, je suivais les actualités chaque matin à 7 h 30 sur la station Europe 1, la seule que je captais convenablement. Il se passait beaucoup de choses importantes, surtout cette guerre contre l’Iran, qui n’est pas encore finie. Du fait de mon genou explosé, comme si j’avais marché sur une mine, ou presque, j’ai vaguement pressenti, par une sorte de communauté d’instincts, quelle pouvait être la détresse des soldats français pris pour cible dans leur chair, à la mi-mars, par des drones iraniens au Kurdistan irakien. Moi qui n’ai jamais combattu, et dont le chirurgien venait de recoudre la cicatrice, je me mettais à la place de nos petits gars blessés sur la base militaire d’Erbil. Peut-être ont-ils été blessés aux jambes ? L’un est mort, l’adjudant-chef Frion. La presse a utilisé à juste titre à son endroit l’expression « mort pour la France ». J’ai pensé, de manière plus universelle peut-être, qu’il était « mort en héros », car il était chargé là-bas de lutter contre Daech et de soutenir les Kurdes. On devrait donc dire : « mort en héros pour la France ».

Armée de Terre

Je le soulignais plus haut : les grands écrivains, il me semble, même Flaubert, même Georges Perros, n’ont pas écrit sur Perharidy. Mais il y a cependant un livre qui s’intitule La presqu’île. Il est de Julien Gracq, et c’est l’un de ses meilleurs, avec la nouvelle centrale qui donne le titre. C’est un texte sur l’attente, le désir après l’attente, l’attente de l’attente, l’oubli peut-être. En somme, un livre sur l’amour. Quel endroit plus propice qu’une presqu’île, comme celle de Perharidy, pour attendre l’amour ? En revenant chez moi, j’ai repris ce volume de Gracq qui se trouvait dans ma bibliothèque : je suis convaincu que la littérature reflète la réalité du monde, et que lire, ce n’est pas s’abstraire du monde, mais au contraire y entrer, et davantage que ceux qui ne lisent pas. Ce petit séjour à Perharidy m’aura de nouveau fait prendre conscience de cela. C’est immense, comme une guérison.


Patrick Boucheron, Peste noire. Éd. du Seuil, 2026. 553 pages.

Peste noire

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Jean Delumeau, La Peur en Occident, XIVe-XVIIIe siècles. Éd. Fayard, 1978. L’édition originale est parfois disponible à des prix abordables sur certains sites d’occasion en ligne.

La peur en Occident, XIVe-XVIIIe siècles

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Julien Gracq, La presqu’île. Éd. José Corti, 1970.

Presqu'ile

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Le parfait gentleman en quelques leçons

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Image d'illustration Unsplash.

Les Éditions de L’Honnête Homme publient Le petit guide du parfait gentleman


Naguère, j’ai chroniqué Le Guide du style classique et sartorial1 (Éditions de l’Honnête Homme), œuvre d’un collectif proposant une claire synthèse sur les fondamentaux de l’élégance masculine, celle, classique au suprême, du gentleman. Après avoir défini le style classique comme une discipline, voire comme une ascèse, les rédacteurs (anonymes) étudiaient les pièces de la garde-robe classique, sobre à souhait et adaptée à toutes les situations. Leur modèle ? L’ancien Prince de Galles, devenu Charles III, bien entendu !

Préférer l’effort au relâchement

La même maison (les mêmes rédacteurs ?) me fait parvenir Le petit guide du parfait gentleman, lui aussi à contre-courant de la morbide obsession pour la sacro-sainte « déconstruction » de tous les repères, fruits de générations d’expérience, d’effort et de discipline. Ce collectif refuse, en saine logique, toute tabula rasa ; il s’insurge contre cette manie de vouloir délester l’homme de son héritage : « Pas d’épanouissement durable sans verticalité ».

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Mazarine et les ploucs

La figure du gentleman, qui remonte bien haut dans notre histoire, incarne « l’accord entre la force et la mesure, entre la liberté intérieure et le respect d’autrui, entre la droiture et la délicatesse ». Le gentilhomme préfère assumer plutôt que revendiquer ; surtout, il gouverne ses passions (par exemple, en n’achetant pas de manière compulsive des cravates milanaises sur la toile !), préfère l’effort au relâchement et la tenue au laisser-aller. D’une certaine manière, être un gentleman illustre le principe de souveraineté, aux antipodes de l’informe léthargie.

Défense de la langue

Parfois naïf et n’évitant pas toujours le prêchi-prêcha, l’essai se lit néanmoins avec plaisir et approbation, tant il tranche d’avec l’actuelle liquéfaction. J’ai particulièrement apprécié la défense de la correction de notre langue française, que même trop d’acteurs de la jeune génération n’articulent plus correctement. Pour la justifier, les rédacteurs se réfèrent à Joseph de Maistre : « Toute dégradation individuelle ou nationale est sur-le-champ annoncée par une dégradation rigoureusement proportionnelle dans le langage ». Malgré ses regrettables coquilles, ce court essai salubre sera lu par gentilhommes & gentlemen.

Pour la route, un principe bien vu et que, mea culpa, j’ignorais : un gentleman n’offre jamais un vêtement à une femme qui n’est pas la sienne, car « le principe veut que celui qui habille puisse déshabiller ».


Le petit guide du parfait gentleman, Les Éditions de L’Honnête Homme, 156 pages.

  1. https://www.causeur.fr/le-guide-du-style-classique-et-sartorial-mode-masculine-303404 ↩︎

🎙️Podcast: La France en deuil: Jospin, Loana, le respect en politique…

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Depart du cercueil de Lionel Jospin, accompgne de la famille, lors de la ceremonie d hommage nationale a Lionel Jospin, aux Invalides Paris, France, le 26 mars 2026. Eric TSCAHEN / POOL/SIPA

Avec Céline Pina, Eliott Mamane et Jeremy Stubbs.


La France a rendu hommage à la mémoire de Lionel Jospin. Bien que devancé à l’élection présidentielle de 2002 par Jean-Marie Le Pen, l’ancien Premier ministre socialiste a toujours fait preuve d’une dignité et d’une intégrité qui semblent faire défaut aujourd’hui à un certain nombre des dirigeants de gauche. Pourtant, il faut tirer les leçons d’une des réalisations des plus importantes des socialistes sous Lionel Jospin, l’introduction des 35 heures. Il était manifeste que cette mesure ne correspondait pas du tout à la réalité dans certains secteurs comme ceux de l’hôpital ou de la police. Sa mise en oeuvre représentait une illusion fréquente à l’époque de la mondialisation naïve, consistant à croire que l’on pouvait changer la réalité par la seule volonté guidée par l’idéologie. Cette illusion s’est toujours accompagnée d’un refus obstiné de mettre en cause une mauvaise décision et de revenir sur une erreur. Un tel refus de reconnaître la réalité a conduit non seulement à persister malgré l’échec, mais aussi à décourager toute forme d’expérimentation politique ou économique.

A lire aussi: Du trotskisme à Matignon: Jospin, ou la gauche à l’épreuve du réel

Le décès de Loana a également fait l’objet d’hommages à sa mémoire. Il permet aussi de revenir sur les 25 dernières années de notre histoire. Si le monde de la mondialisation heureuse a pris fin aujourd’hui, celui de la société du spectacle continue. Rendue célèbre par l’émission de télé-réalité, Loft Story, de 2001 à 2002, Loana a néanmoins été la victime tragique de cette célébrité. Notre société est moins cette société de sauveurs, fondée sur le principe du « care », du « soin », que nous prétendons avoir créée, mais une société de voyeurs.

A lire aussi: Loana: à jamais, la première!

Les incidents qui ont accompagné le passage du pouvoir dans certaines mairies où LFI a remporté la victoire témoignent d’une valorisation de la violence – que ce soit celle de la rhétorique ou celle, physique, pratiquée par les Antifas – qui défigure désormais la vie politique en France. Il est hautement significatif que certains incidents éclatent à Creil, lieu de la première controverse autour du foulard qui a eu lieu en 1989, à l’époque où Lionel Jospin était ministre de l’Education. Il n’était pas seul à ne pas comprendre que c’était tout un système communautaire qui était en train d’être monté qui triomphe aujourd’hui dans certains quartiers.

Outre-Atlantique, les Démocrates ont provoqué un nouveau shut down, autrement dit, ils ont gelé la procédure législative pour renouveler le budget de l’Etat. Leur objectif? Protester contre la manière dont l’administration Trump a déployé les agents de l’ICE. Ironie du sort, le budget de l’ICE a déjà été voté jusqu’en 2029, mais ses agents sont obligés d’intervenir dans les aéroports à la place des agents de sécurité dont le budget n’a pas encore été renouvelé.

À l’ONU, la mémoire triomphe… mais l’histoire complique tout

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Le président du Ghana, John Dramani Mahama, et le maire de New York Zohran Mamdani n'ont pas manqué de prononcer des discours lors d’une cérémonie de dépôt de gerbe en hommage aux victimes de la traite transatlantique, au African Burial Ground National Monument, à New York, le 24 mars 2026 © Erik Pendzich/Shutterstock/SIPA

Esclavage. En France, Christiane Taubira nous avait déjà concocté une loi mémorielle qui excluait la traite orientale – parce qu’il ne fallait pas trop charger la mémoire de nos malheureux immigrés. L’ONU lui emboîte le pas en proclamant la traite transatlantique comme « le crime le plus grave contre l’humanité », malgré l’opposition catégorique des États-Unis et les réserves exprimées par les pays européens.


Le vote se voulait historique, il restera surtout dans les annales comme le révélateur des fractures contemporaines. Mercredi 25 mars 2026, l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies (ONU) a adopté, par 123 voix contre trois et 52 abstentions, une résolution proclamant la traite des Africains réduits en esclavage comme « le crime le plus grave contre l’humanité ».

Chemin vers la guérison

Portée par le Ghana, la résolution adoptée a donc officiellement érigé la traite négrière au rang de « crime le plus grave contre l’humanité » et a ouvert la voie à des réparations. Loin de faire l’unanimité, ce vote ravive une question sensible: celle des responsabilités partagées, y compris africaines, dans un système dont l’histoire demeure profondément complexe.

À la tribune, le président John Dramani Mahama a défendu un texte qu’il considère comme un tournant. « Aujourd’hui, nous sommes rassemblés solennellement et solidairement pour proclamer la vérité et poursuivre le chemin vers la guérison et la justice réparatrice » a déclaré le dirigeant ghanéen en face des représentants de multiples pays siégeant à l’ONU.  Évoquant le destin de « ces millions d’hommes, femmes et enfants dont les vies ont été volées en l’espace de 400 ans », il a insisté : « C’est une résolution de destin. ».

Mais la pluie d’applaudissements et l’enthousiasme de John Dramani Mahama n’ont pas été partagés par tous. Des pays ont voté contre (comme les États-Unis, Israël et l’Argentine) tandis que plusieurs pays européens se sont abstenus. Tel le Royaume-Uni, ancienne puissance coloniale du Ghana, un des premiers pays occidentaux à avoir aboli l’esclavage au début du XIXe siècle. En cause : la qualification même du texte, certains États estimant qu’il ne peut exister de hiérarchie entre les crimes contre l’humanité.

Le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a tenté d’élever le débat : il faut honorer les victimes non seulement par des « paroles », mais aussi par des « actes ». Car c’est bien là tout l’enjeu central de cette résolution : dépasser la reconnaissance pour entrer dans le champ de la réparation. En 2001, en Afrique du Sud, pays marqué par la ségrégation raciale institutionnalisée que l’on sait, au cours d’une conférence, l’ONU avait déjà reconnu que l’esclavage était un crime.

Les réseaux africains de la traite: une réalité historique longtemps occultée

Le texte appelle explicitement les États à s’engager dans un processus de justice réparatrice, évoquant des excuses officielles, des indemnisations, la restitution de biens culturels, mais aussi des investissements dans l’éducation, le développement et les politiques mémorielles.

Pour Accra, il s’agit de répondre à des déséquilibres hérités d’un système qui, selon certains historiens, a profondément structuré les inégalités contemporaines. L’historienne et féministe Panashe Chigumadzi a ainsi résumé le vote en affirmant que la traite transatlantique a constitué « une rupture définitive dans l’histoire mondiale », inaugurant un système économique et racial dont les effets perdurent encore aujourd’hui.

Cette ambition, toutefois, se heurte à une difficulté majeure : celle de la complexité historique du phénomène. Si la traite atlantique a entraîné le déplacement de 12 à 18 millions d’Africains vers les Amériques, avec une mortalité estimée entre 10 et 15% durant la traversée, ces chiffres, aussi vertigineux soient-ils, ne disent pas tout. Car derrière les navires négriers et les plantations du Nouveau Monde se déploie un système bien plus vaste, dont les racines plongent dans les sociétés africaines elles-mêmes.

C’est ici que le débat se fait plus sensible. Sur le territoire de l’actuel Ghana, autrefois connu sous le nom de Côte de l’Or, plusieurs puissances africaines ont joué un rôle actif dans la traite. Le royaume ashanti, en particulier, a bâti une part de sa puissance sur la guerre et la capture de prisonniers, ensuite vendus aux marchands européens installés sur les côtes. Les États akan, les royaumes peuls, comme d’autres royaumes d’Afrique de l’Ouest (dont celui d’Abomey-Bénin), ont participé à ces circuits commerciaux, organisant des réseaux reliant l’intérieur du continent aux forts côtiers. Les travaux historiques, notamment ceux de John Thornton, soulignent que « les Européens dépendaient largement des structures africaines pour se procurer des captifs ». Autrement dit, la majorité des esclaves n’a pas été capturée directement par les Européens qui ne s’aventuraient guère au profond de l’Afrique, mais bien par des acteurs africains, dans le cadre de conflits locaux ou de stratégies politiques.

La traite des blancs en Afrique du nord

Quid également des Etats présents sur les côtes barbaresques qui ont réduit en esclavage près de deux millions européens (des chiffres qui divisent les historiens), vendus sur les marchés de Tripoli, Tunis ou Alger, qui se sont retrouvés à cultiver des champs pour de riches propriétaires ou pour alimenter le harem de tels et tels cadis locaux ? Un problème dénoncé lors du Congrès de Vienne en 1815 et une pratique dont la France mettra fin quinze ans plus tard avec la conquête de l’Algérie et du reste de l’Afrique du Nord. C’est ici presque douze siècles de traites islamiques qui peuvent être retracées par les historiens dont la monarchie arabe de Zanzibar reste le symbole le plus important, ayant bâti toute sa richesse sur cette pratique en Afrique de l’Est.

Si, le Maroc fermera son dernier marché aux esclaves qu’en 1920, d’autres pays africains vont pourtant poursuivre ce commerce lucratif. En 1926, le Liberia est condamné par une enquête de la Société des Nations (ancêtre de l’ONU) qui révèle que les descendants des anciens esclaves libérés et ramenés en Afrique au milieu du XIXe siècle se sont transformés en esclavagistes eux-mêmes, en réduisant les populations locales en état de servitude. Il faudra encore attendre 1981 pour que la Mauritanie accepte de l’abolir à cette pratique, où elle n’hésitait pas à faire des razzias dans les villages sénégalais voisins. Encore aujourd’hui, les haratines (noirs) de cette ancienne colonie française font encore l’objet de discriminations, où on demeure des esclaves de père en fils ou en fille selon un code de castes bien établi.

Réparations: une équation politique et morale insoluble ?

Cette réalité ne saurait cependant être interprétée comme une symétrie des responsabilités. Comme le rappelle Olivier Pétré-Grenouilleau, « sans la demande européenne, la traite n’aurait jamais atteint une telle ampleur ». Ce sont en effet les puissances européennes qui ont transformé des pratiques préexistantes en un système global, fondé sur la déportation de masse, la racialisation de l’esclavage et son intégration au cœur de l’économie mondiale. Là réside la rupture fondamentale: l’esclave devient une marchandise, définie par sa couleur de peau, dans un système industriel qui dépasse de loin les logiques locales africaines.       

C’est précisément cette tension entre participation africaine et structuration européenne qui rend la question des réparations si délicate. « Ce sont les mêmes États qui ont profité de l’esclavage qui doivent aujourd’hui voter », rappelle en substance le chercheur Obadele Kambon, pointant le paradoxe et le comble d’un processus où les héritiers des puissances coloniales comme des anciennes monarchies africaines sont appelés à juger leur propre histoire.

Mais l’argument se heurte à une objection tout aussi solide: si des sociétés africaines ont contribué à alimenter la traite, comment définir une responsabilité unique, et sur quelles bases juridiques contemporaines ?   Curieusement ce sujet de la responsabilité africaine reste encore un tabou local, quand il n’est pas nié (un esclave est considéré comme une « non-personne ») sur le continent africain lui-même. Un sujet pourtant sourcé, un débat aujourd’hui qui a fini par être complétement  phagocyté par une mouvance décolonialiste et wokiste qui prend soin de faire porter toute la responsabilité de l’esclavage par l’Occident, le résumant à un prisme colonial manichéen, et avec la complicité de certains partis politiques qui reprennent son argumentaire à leur sauce et publiquement.

Les États-Unis ont clairement exprimé leur position, estimant que des nations modernes ne peuvent être tenues responsables d’injustices commises dans un autre contexte historique.  Une prudence largement partagée en Europe, où l’on redoute l’ouverture d’un précédent aux conséquences incalculables. C’est le cas de la France (qui s’est aussi abstenue lors de ce vote) qui a toujours refusé, malgré quelques pas en sa faveur, de rembourser la dette colossale (20 milliards de dollars) que lui réclame Haïti au titre de l’esclavage mis en place par les colons à Saint-Domingue. Toutefois, la résolution elle-même, reste dépourvue de tout mécanisme contraignant, ne saurait imposer de réparations. Elle s’inscrit avant tout dans une logique de reconnaissance politique et morale, comme le soulignent certains experts, qui y voient davantage un « jugement moral rétroactif » qu’un instrument juridique opérationnel.

Le ministre ghanéen des Affaires étrangères, Samuel Okudzeto Ablakwa, a tenté de tempérer les questions autour des indemnisations : « Nous exigeons des réparations – mais soyons clairs, les dirigeants africains ne réclament pas d’argent pour eux-mêmes. Nous voulons que justice soit rendue aux victimes et que les causes soient soutenues: fonds pour l’éducation et la dotation, fonds de formation professionnelle », a-t-il déclaré, interrogé dans l’émission Newsday de la BBC.

Pour autant, et au-delà de toute polémique, le texte adopté à New York marque une étape importante dans l’évolution du regard porté sur la traite négrière. Il s’inscrit aussi dans un contexte où, comme le déplore John Dramani Mahama, « l’effacement » de cette mémoire progresserait. Il témoigne d’une volonté croissante, notamment au sein de l’Afrique et de la Caraïbe, de replacer cette histoire au centre des relations internationales.

Côte d’Ivoire, Afrique du Sud, Zimbabwe: en Afrique, l’affaire Epstein alimente la désinformation à grande échelle

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En Cote d'Ivoire, face au pouvoir des réseaux sociaux et aux fake news, l'AFP tente de rétablir la vérité. AFP.

Le continent africain n’est pas épargné par l’onde de choc de l’affaire Epstein. En Côte d’Ivoire ou au Sénégal, plusieurs personnalités ont dû se justifier d’apparaître dans les « files » éponymes, sans pour autant être accusées de quoi que ce soit. Sur un continent en proie à de massives campagnes de désinformation, la divulgation des documents liés au prédateur sexuel a contribué à électriser le débat public, mais pourrait aussi accélérer les efforts des États pour lutter contre la propagation des fake news.


L’affaire Epstein n’en finit plus de faire des vagues ; et celles-ci continuent de se briser sur les rivages des cinq continents, ou presque. Depuis la publication, par l’administration américaine, de plus de trois millions de documents liés au financier et pédocriminel Jeffrey Epstein, plusieurs pays d’Afrique sont ainsi éclaboussés par le scandale. Les noms de personnalités originaires du Sénégal, de Côte d’Ivoire, d’Afrique du Sud ou encore du Zimbabwe figurant dans les documents rendus publics par le Department of Justice (DoJ) américain, les polémiques n’ont pas manqué d’enfler dans ces mêmes pays.

Pourtant, aucun document ne relie explicitement une quelconque personnalité africaine aux activités criminelles de Jeffrey Epstein. Comme bien d’autres à travers le monde, les noms qui apparaissent dans les documents révélés relèvent de contacts personnels, professionnels, diplomatiques ou d’affaires entretenus par le financier américain avec un certain nombre de personnages influents sur le continent africain. De quoi jeter le trouble, cependant, dans les opinions publiques des pays concernés, déjà perméables aux rumeurs, fake news et autres campagnes de désinformation orchestrées depuis l’étranger.

Des révélations, mais pas d’accusations

Ainsi au Sénégal, où Epstein entretenait, de son vivant, une relation d’affaires avec Karim Wade, le fils de l’ancien président sénégalais. Son nom apparaît plus de 500 fois dans les documents publiés par le DoJ, dans lesquels on peut, par exemple, lire que Karim Wade était selon le financier déchu « l’un des plus importants acteurs en Afrique ». Jeté en prison par le successeur de son père, Karim Wade aurait bénéficié de l’intercession de Jeffrey Epstein pour espérer être libéré ; mais aussi de l’aide de Nina Keita, nièce du président de la Côte d’Ivoire voisine, Alassane Ouattara. Une femme dont le nom apparaît, quant à lui, plus de 300 fois dans les Epstein Files.

A lire aussi, Gil Mihaely: Chiites et sunnites, les Frères musulmans en armes

Aujourd’hui numéro deux de la Société publique de gestion des fonds pétroliers en Côte d’Ivoire, Nina Keita fut, dans sa jeunesse, mannequin professionnelle. C’est ainsi qu’elle fit la connaissance du financier américain, dont elle facilita plus tard la rencontre avec diverses personnalités politiques et économiques ivoiriennes. Si des centaines de messages attestent de cette proximité entre la nièce du président ivoirien et Jeffrey Epstein, aucun n’incrimine Nina Keita dans les pratiques criminelles du prédateur sexuel. Il en est de même en Afrique du Sud ou au Zimbabwe, où plusieurs personnalités de premier plan ont également vu leur nom apparaître sur le site du DoJ, sans que cela ne démontre une quelconque implication criminelle de leur part.

L’affaire Epstein, un carburant à fake news

Aucune des personnalités africaines citées dans les Epstein Files ne fait donc, pour l’heure, l’objet de poursuites judiciaires en lien avec cette affaire. Mais pas davantage en Afrique qu’ailleurs il n’y a de fumée sans feu, et les rumeurs les plus extravagantes n’ont pas tardé à envahir le débat public et les réseaux sociaux des pays concernés. Mi-février est ainsi apparu sur le web ouest-africain un « communiqué officiel » prétendument émis par un procureur de Côte d’Ivoire, selon lequel « aucun débat ou commentaire ne sera toléré sur cette affaire sur le territoire ivoirien ». D’après le même document, « toute personne qui se rendra coupable de commentaires, de publications ou de diffusion d’informations relatives à cette affaire sera passible de poursuites ».

Abondamment partagé et commenté sur les réseaux sociaux, ce « communiqué » est pourtant un faux. Devant l’ampleur de la polémique, le ministère ivoirien a dû, le 17 février, préciser que le document était « une fake news » – ce qu’ont depuis confirmé quantité de médias, parmi lesquels l’AFP, qui ont tous publié (sans en être inquiétés, donc) des articles sur cette affaire dans l’affaire. Cible régulière de fausses informations et de campagnes de diffamation, Nina Keita a elle aussi fait les frais d’un emballement médiatique qui n’a pas épargné d’autres figures du continent ; à l’image de l’ancien président sud-africain Jacob Zuma, accusé d’avoir dîné à Londres avec Jeffrey Epstein… alors que celui-ci était assigné à résidence, aux Etats-Unis, après une première condamnation.

L’Afrique, nouveau terrain de prédilection de la désinformation

L’ampleur et la vitesse de propagation de ces fausses informations au sein des opinions publiques africaines ne doit rien au hasard. Alors qu’au moins 300 millions d’Africains ont rejoint les réseaux sociaux au cours des huit dernières années, les 600 millions d’internautes que compte désormais le continent sont particulièrement vulnérables aux campagnes de désinformation. Ces dernières auraient ainsi quadruplé en nombre depuis 2022, d’après le Centre d’études stratégiques de l’Afrique (CESA), qui dénombrait en 2024 pas moins de 189 campagnes de ce genre – un chiffre probablement sous-estimé.

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Si tous les pays d’Afrique sont confrontés à ces phénomènes, très majoritairement téléguidés par la Russie, l’Afrique de l’Ouest est, avec 40% des opérations documentées, la région du continent la plus exposée. Toujours en 2024, le CESA recensait ainsi 72 campagnes de désinformation ayant ciblé au moins 13 pays ouest-africains. C’est donc sans surprise que ces mêmes pays ont adopté, à la fin de l’année 2025, un Plan d’action (dit « Paquet de Praia ») destiné à lutter contre la désinformation : « la désinformation n’est pas (qu’)un défi technologique », a lancé à cette occasion Dimitri Sanga, directeur régional de l’UNESCO à Dakar : « elle touche au cœur même de l’avenir de notre société ».

Divulguer les Epstein Files, une stratégie à double tranchant

Au-delà des seules répliques africaines du séisme Epstein, une question demeure : fallait-il, comme s’y est pliée – de mauvaise grâce – l’administration de Donald Trump, divulguer sans plus de précautions et au risque d’alimenter les théories du complot, une telle masse de documents au contenu aussi inflammable ? Non, répond en substance l’universitaire Frédérique Sandretto, selon qui il convient de « distinguer la présence documentaire, le référencement patronymique, et puis l’implication fonctionnelle. Parce qu’être référencé (dans les Epstein Files) ne signifie pas automatiquement que vous êtes impliqué ». Or « avec la mémoire numérique, c’est une tâche qui peut rester à vie », met encore en garde l’enseignante à Sciences-Po Paris.

On touche ici aux limites de la transparence à tout prix qui, sans remise en contexte ni travail d’analyse, de vérification et de recoupage des faits, peut contribuer à nourrir la défiance des citoyens envers leurs « élites » ou leurs institutions. L’Afrique n’y fait pas exception, elle qui est déjà sujette à l’instabilité politique, comme le rappelle le journaliste Georges Dougueli dans Jeune Afrique : « le continent (est) un terreau à la floraison des complots réels ou fantasmés. Façonnés par des siècles d’esclavagisme et des décennies de colonisation européenne, les imaginaires africains sont peuplés d’Occidentaux complotant contre le continent et ses habitants ». Dans ce contexte, l’affaire Epstein « n’est pas une bonne nouvelle pour la démocratie, d’autant que, souvent, les théories du complot profitent aux régimes en mal de légitimité populaire ».