Jérôme Leroy rouvre le dossier de la mystérieuse et sulfureuse Violette Nozière.

Accusée de parricide à l’âge de dix-huit ans, condamnée à mort en 1934, puis réhabilitée le 13 mars 1963, Violette Nozière a déchainé les passions, fait la une de la presse, suscité les réactions les plus vives de la part des plus grands écrivains de l’époque, opposant de manière convulsive la droite et la gauche. D’un côté elle était la fille de cheminot victime du patriarcat, de l’autre une dévoyée, symbole de la société décadente, pervertie par la supposée absence de Dieu. En 1978, Isabelle Huppert a même interprété la jeune criminelle dans un film signé Claude Chabrol, dénonciateur cynique du linge sale de la bourgeoisie.
Vilaine fille
Violette n’était pas vraiment belle, mais son visage dégageait un indicible mystère qui aimante. On peut la décrire aussi comme le ferait un inspecteur de police : « 1 m 66, corpulence moyenne, yeux marron, cheveux châtain foncé, figure ronde, teint ordinaire, assez jolie, élégante. » D’une élégance qui étonne pour une lycéenne qui a déserté le lycée un an avant d’empoisonner son père et sa mère sauvée de justesse. Jugez plutôt : robe noire, manteau noir, chaussures noires, petit béret de velours qui lui donne un air canaille. André Breton fera de cette fille unique, issue de la classe moyenne, une icône surréaliste. Il écrira : « Vilaine fille qui élève des chauves-souris dans son pupitre. » Le délire peut commencer.
A lire du même auteur: Paul Claudel, (presque) maudit
Jérôme Leroy s’est emparé du sujet, signant un livre passionnant digne d’un polar de Simenon. Du reste, dès la première page, il cite le « père » de Maigret. On est immédiatement dans l’ambiance. C’est, entre autres, à cela qu’on reconnaît un bon écrivain. Leroy n’a plus à faire ses preuves, ayant, je crois, plus de trente romans à son actif. Nous sommes au cœur de l’été 1933, il fait un temps caniculaire sur Paris. Violette Nozière, qui n’a jamais vu la mer et qui en rêve, est encore une inconnue. Plus pour longtemps. Lors de la nuit du 22 au 23 août, au 9 de la rue de Madagascar, 12e arrondissement, elle empoisonne ses parents, le cheminot Baptiste Nozière et sa femme Germaine, « première » chez la couturière Paquin. Elle avait déjà tenté de le faire en mars de la même année.
Le puzzle se met en place sous la plume efficace de Leroy. La jeune femme, encore mineure, étouffe dans le deux-pièces familial. Elle veut l’indépendance du corps et accessoirement du cœur. Tout est contre elle, et ce n’est pas la seule jeune femme à souffrir de ce manque de liberté. La famille, l’école, la société tout entière fixent les règles contrôlées par la figure tutélaire du père. La transgression, comme la mer, se rêve, elle ne se vit pas. Ou alors au prix d’un risque énorme qui se paie cash. Violette est en réalité une femme fatale, elle a des amants, pratique le coït tarifé, fréquente les bars, les boîtes, le monde interlope de Montparnasse. Elle manipule, elle ment, c’est une mythomane.

C’est un « véritable oxymore sur pattes, Violette, analyse Leroy, avec ses sourcils épilés et sa lingerie sexy de chez Valisère. » Elle se dispute avec ses parents, les vole. Un médecin lui révèle, en 1932, qu’elle a chopé la syphilis. On parle de syphilis héréditaire, mais, après examen, le couple Nozière n’a rien. Le médecin lui délivre un certificat de virginité pour calmer la colère des parents. Violette en profite pour dire que le médecin a une sœur dont elle devient l’amie. La fille de cheminot est donc reçue dans les beaux quartiers. Elle s’invente un protecteur, Émile, industriel septuagénaire de la banlieue Est. Elle aggrave son cas en prenant la tangente. Elle est reprise, menottée, en garde à vue. Lors de l’interrogatoire, elle lâche une bombe : elle est victime d’inceste. Le mobile sordide. Le cheminot de père est donc un salaud. Violette Nozière change de statut : elle devient une victime. Une icône est née.
La presse, branleuse de l’opinion
Jérôme Leroy analyse la réaction des journaux ainsi que celle des écrivains. Il scanne la société française de l’époque. Il n’hésite pas à se projeter en 2026. Avec les réseaux sociaux et les chaînes d’info, on aurait sûrement le même clivage, mais amplifié, affirme-t-il. En ce qui concerne les écrivains, la qualité des textes ne serait pas au rendez-vous, excepté Patrick Modiano qui évoque la « fille aux poisons » dans Fleurs de ruine. En 1934, Colette, Aragon, Céline, Drieu la Rochelle, Marcel Aymé ou encore Roger Vaillant descendent dans l’arène ! Pour la presse réactionnaire, malgré l’accusation d’inceste, Violette reste une petite « allumeuse ». Aragon, enquêteur pour L’Humanité, dénonce la « police de classe » qui s’acharne sur la jeune femme. Quant au petit ami de Violette, un certain Jean Dabin, il n’est pas épargné : c’est un étudiant en droit proche de l’Action française. Louis-Ferdinand Céline résume la situation : « La presse le sait, qui est la branleuse de l’opinion. Ses clients sont des sadiques. Luxe des détails. Photos précises. Ça donne le petit frisson intime. » Rien de nouveau sous le soleil.
A lire aussi: La Fabrique de fantômes: comment Fernando Pessoa a démultiplié la littérature
Dans le dernier chapitre, Leroy souligne l’incertitude sur l’orthographe du patronyme de Violette Nozière. Tantôt avec un s à la fin, tantôt sans. Il conclut : « Et si tout simplement Violette(s) Nozière(s) était plurielle, multitude ? Pas simplement la jeune fille sage qui mentait à ses parents pour jouer à l’affranchie, mais aussi la Violette qui tue et la Violette qui aime, la Violette qui rêve de Bugatti et de bains de mer, et la Violette qui a parfaitement compris sans nécessairement les formuler les mécanismes de la domination (…) ». Une jeune femme moderne, en quelque sorte, qui, une fois libérée, vivra avec sa mère, laquelle s’était portée partie civile, une première, à son procès.
On dit que Violette, morte en 1966 d’un cancer des os, a emporté avec elle son secret, qu’elle aurait révélé à sa mère. Je me suis intéressé, il y a quelques années, à son cas. Je m’étais rendu au cimetière où elle repose, à Neuvy-sur-Loire, son village natal. Et là, j’ai compris, devant l’imposant caveau de famille. Mais je suis passé à autre chose. Leroy a eu raison d’écrire sur Mademoiselle Nozière.
Jérôme Leroy, Violette Nozière, icône et criminelle, éditions de l’Aube et Rétro News, 152 pages.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !




