Pierre Vermeren, familier du Maghreb, démontre dans son nouveau livre qu’une suite de décisions irrationnelles a scellé la relation franco-algérienne. Français orgueilleux courant à coups de fusil après des mirages, Algériens attachés névrotiquement à un colonisateur qu’ils haïssent… Plongée dans les vicissitudes d’une relation toxique.

Avec France-Algérie, de 1962 à nos jours, histoire d’une relation pathologique, Pierre Vermeren nous livre un véritable bijou. À chaque chapitre sa pierre précieuse sous la forme d’une vérité contre-intuitive qui oblige à s’arrêter et à réfléchir. Aussi, s’agit-il d’un des rares livres réellement utiles parus récemment sur la relation franco-algérienne (celui de l’ambassadeur Driencourt entre dans cette catégorie). Il n’a pas pour propos de flatter les ressentiments des uns (certains pieds-noirs) ou la repentance des autres (les élites françaises) mais de cartographier l’histoire des sentiments, des illusions et des préjugés de part et d’autre de la Méditerranée. Quand Vermeren parle d’une relation pathologique, ce n’est pas une clause de style. Vermeren déroule le récit de malentendus en série et de projections psychologiques en chaîne qui ont abouti à une relation complètement anormale et dysfonctionnelle. Une relation de « mabouls » comme dirait notre cher président de la République qui aurait bien besoin de lire ce livre, mais il ne le lira probablement pas car il n’est pas écrit en Anglais américain…
Une ignorance systémique
Tiens, s’il y avait deux enseignements de ce livre à transmettre dans une note de synthèse à notre cher président, quels seraient-ils ?
Le premier est que la relation franco-algérienne s’est cassée relativement récemment. Jusqu’aux années 1980, le respect et la coopération ont primé, chacun étant pressé de tourner à sa manière la page de la guerre d’Algérie : la France par l’oubli, l’Algérie par un activisme effréné et souvent brillant sur la scène internationale. Le tournant remonte à la décennie noire (1992-2002) lorsque le régime algérien a failli disparaître. Les islamistes l’ont accusé d’être « hizb frança » c’est-à-dire le parti de la France. Ils se proposaient de le liquider afin d’achever la décolonisation de l’Algérie. En réponse, les généraux et leurs relais dans le pouvoir civil ont alors inventé le devoir de mémoire et de repentance et depuis, ils l’opposent névrotiquement à la France. Vilipender la France est une trouvaille récente d’un régime en détresse qui souhaitait s’acheter une virginité.
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Le deuxième enseignement est que les Français en général et leurs élites en particulier ne connaissent rien de l’Algérie. Cette ignorance systémique permet à Monsieur Tebboune aujourd’hui de se jouer des sentiments des dirigeants français. Elle rend possible la repentance. Celui qui connaît les détails de l’histoire sait que toutes les parties ont des choses (graves) à se reprocher.
Une histoire de fous
En vérité et contrairement à ce que son titre suggère, le livre remonte aux origines de la relation franco-algérienne donc à 1830, date de l’invasion française. Etape par étape et jusqu’à la période actuelle, il s’attache à comprendre les réelles motivations des deux parties. Et très souvent, il ne trouve pas de logique derrière les motivations des uns et des autres mais des affects et des paris un peu fous sur l’avenir. Ainsi, Bugeaud, pièce maîtresse de la conquête du pays, déconseille de demeurer en Algérie au motif qu’il s’agit d’une possession coûteuse, d’une terre pauvre et d’un peuple guerrier. Seulement, l’état-major et les officiers supérieurs poussent la France à s’y maintenir car ils courent après les médailles et une carrière stimulante. Bien plus tard, au moment de l’indépendance, la France plie bagages mais ne coupe pas le cordon ombilical, elle le renforce : « La France a plus investi en Algérie sous De Gaulle que durant la colonisation ». À l’Algérie du FLN, la France gaullienne envoie ses coopérants, ses prêts et ses dons. Il lui offre la libre-circulation des hommes et des femmes, consacrée par le célèbre accord migratoire de 1968.
Les Algériens, régime et population, brillent aussi par leur « irrationnalité », enlevant aux Français le monopole de l’incohérence. L’adoption de la langue française n’a jamais été aussi forte et massive que dans les années 1960 et 1970, c’est-à-dire après l’indépendance qui aurait dû signifier le divorce total avec la France. À l’école, à l’université, au sein de l’administration et même au sein du conseil des ministres, le Français est la langue de travail et de pensée. L’arabisation, qui vient beaucoup plus tard, est notamment motivée par la « haine de soi » de certains Algériens, dégoûtés par leur berbérité. Le régime fait venir en masse des Frères Musulmans d’Egypte, déguisés en enseignants arabisants. Ce faisant, il importe « la peste » salafiste qui retournera la jeunesse algérienne contre lui. Quand on parle de « mabouls » !
Impartial
Pour restituer cette histoire, Vermeren est l’homme de la situation. Il comprend la psychologie algérienne et maghrébine en général. Il a enseigné au Maroc et en Tunisie, avant d’écrire un livre fondamental sur la formation intellectuelle des élites du Maghreb (La formation des élites marocaines et tunisiennes, La Découverte, 2002). Il n’est pas un historien du Quartier Latin qui imagine l’Arabe ou le Kabyle depuis son bureau ni un fils ou petit-fils de pied-noir qui considère (à juste titre) qu’il est une victime du FLN. S’il se place au-dessus de la mêlée, sa pensée vient aussi des entrailles, d’où l’importance de son approche.
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Enseignant au Lycée Descartes à Rabat dans les années 1990, Vermeren a été mon professeur. Je me souviens d’avoir été invité chez lui un été pour son pot de départ. Nous étions une trentaine d’élèves de sa classe d’histoire-géo en prépa HEC. Traversé par un enthousiasme soudain sous l’effet de la bière Corona, j’ai pris la parole pour faire un discours bref mais décisif : « Ce soir, au nom du peuple marocain, je vous pardonne la colonisation ! ». Je me souviens d’avoir rendu le micro immédiatement devant une audience médusée. J’avais 19 ans et toute la vie devant moi. C’est exactement le contraire de la France et de l’Algérie contemporaines. Ces vieilles nations se savent fatiguées et traversées par le doute, elles n’ont plus confiance en elles, alors elles se permettent la repentance (pour l’une) et l’amertume (pour l’autre). Et si le retour de l’espoir était le seul antidote à cette relation pathologique ?
Pierre Vermeren, France-Algérie. De 1962 à nos jours, Éditions Tallandier, 2026, 304 pages.
France-Algérie. De 1962 à nos jours: Histoire d'une relation pathologique
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