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L’Ukraine en mots et en sang

"Volia" d'Anastasia Fomitchova (Grasset, 2025)


L’Ukraine en mots et en sang
Anastasia Fomitchova © Jean-Francois Paga/opale.photo

Exilée en France où elle a grandi, Anastasia Fomitchova s’est engagée auprès des troupes ukrainiennes comme infirmière sur le front. Dans Volia, elle témoigne des atrocités de la guerre, du vertige métaphysique face à la mort, et de la détermination d’un peuple à défendre sa langue, son histoire et son avenir.


Écrire sur une guerre en cours sans être ni soldat ni correspondant de guerre : une tâche apparemment vaine, concurrencée par un flux d’images et d’analyses qui finit par effacer le conflit. Entre la propagande russe pour qui la guerre qu’elle mène en Ukraine vise à « dénazifier » ce territoire, et le désarroi d’une Europe sommée de revoir son irénique foi dans un droit international, l’Ukraine souffre d’être à la fois proche et lointaine, sans récit déployable dans l’imaginaire « occidental », beaucoup ayant découvert son existence géographique en mars 2022, le gauchisme culturel s’inquiétant alors qu’on parle beaucoup de ces réfugiés « blancs », au détriment de ceux du tiers-monde, notamment des Palestiniens. Le pogrom du 7 octobre 2023 et la guerre menée par Israël contre la triade Hamas-Hezbollah-Iran ont relancé les affaires du palestinisme qui a tout fait pour reléguer l’Ukraine au second plan médiatique.

Une guerre qui avait pourtant commencé en 2014 avec l’annexion de la Crimée, sous les yeux impavides d’un Occident soudain réveillé par l’invasion massive du 22 février 2022. Mais le récit s’enlisait. Et le pire ennemi d’un pays agressé est aussi l’indifférence. Quel écrivain français sur le front ukrainien, à l’exception de Bernard-Henri Lévy qui en a tiré trois films ? On n’oubliera pas les témoignages d’humanitaires comme Damien Castera, La liberté ne meurt jamais (Gallimard, 2025), ni Tom Buron et son très bref Le Nom de la Bataille (49 Pages, 2026) ; mais on est loin de Malraux, Simone Weil, Orwell, Bernanos, Koestler, tous morts avec une Europe vouée au progrès social et au reniement de soi.

Restent des témoignages, comme celui, écrit en français, d’Anastasia Fomitchova, née à Kyiv, en 1993, et dont l’ascendance mi-russe, mi-ukrainienne s’inscrit entre l’Holodomor, cette famine organisée par Staline en 1932-1933 qui a tué plusieurs millions d’Ukrainiens, l’accident de Tchernobyl en 1986, et les difficultés des premières années de l’Ukraine indépendante (corruption et gangstérisme), qui ont abouti à la révolution de la place Maïdan, à Kyiv en 2013-2014, et poussé la mère de la narratrice à s’exiler en France, où cette dernière a grandi et fait des études de sciences politiques.

Volia (« volonté », en ukrainien) n’a rien d’un récit narcissique. Le souci de cette « volontaire de la diaspora » est double : témoigner de la guerre via son expérience de « paramédic », ou infirmière de combat sur le front, et dire ce que c’est qu’être ukrainien, aujourd’hui. On est loin des boboïques écrivains qui versent dans un keffieh des larmes pour Gaza, mais pas pour les victimes du 7-Octobre, ni pour les chrétiens d’Orient ou d’Afrique assassinés par les islamistes. Et puis critiquer la Russie, vieille terre sur laquelle l’aurore de l’humanité nouvelle était censée se lever, voilà qui reste difficile, quand, oubliant de quel néostalinisme Poutine est le nom, on en appelle à l’éternelle « âme russe » pour nous garder de la « décadence morale », considérant les Ukrainiens comme des concurrents meilleur marché du « plombier polonais », et les Ukrainiennes comme des femmes de ménage ou des filles de joie…

Ces clichés, Fomitchova ne perd pas de temps à les détruire. C’est de la guerre qu’elle parle, partie dès le lendemain du 24 février 2022, jour de l’« opération militaire spéciale » : étrange comme les guerres honteuses ne disent pas leur nom, mais s’appellent « maintien de l’ordre » ou « événements », dussent-elles faire des centaines de milliers de morts et de disparus. À Kyiv, elle loge dans un monastère. Les Russes sont dans la banlieue, notamment à Irpin, Hostomel, Boutcha, où ils commettent les massacres de civils que l’on sait, le nom de Boutcha s’ajoutant désormais à l’exécution de 33 771 juifs par les (vrais) nazis en 1941, à Babi Yar, toujours dans la banlieue de Kyiv. Les Russes rencontrent une résistance inattendue, se replient dans l’est de l’Ukraine, où Fomitchova est envoyée – dans le Donbass où elle avait déjà servi comme paramédicale, en 2017, et où elle retrouve le « carrousel de l’horreur » : métaphore qu’on aurait tort de juger banale ; pas de « littérature », ici, surtout quand on ouvre, à Bakhmout, les portes d’un véhicule militaire d’où extraire des hommes atrocement blessés : « Comment un être à qui il manque tellement de morceaux de corps peut-il encore être conscient ? Ou bien peut-être me regarde-t-il de l’au-delà, et c’est moi qui suis déjà morte ? […] Les patients les plus critiques sont envoyés directement sur la table d’opération, tandis que les autres sont allongés dans le couloir, piétinés par des chiens abandonnés par leurs anciens propriétaires. » Même vertige métaphysique lors de la capture d’un soldat russe : l’abattra-t-on sur-le-champ ou le fera-t-on prisonnier ?

Dire la guerre se heurte toujours à l’irreprésentable, malgré la multiplicité des témoignages, comme si, en effet, le regard des blessés sur nous renversait l’ordre des choses. C’est aussi pourquoi les romanciers qui ont vécu la guerre en parlent souvent le mieux : l’art est un témoignage différé, mais non moins véridique. Fabrice à Waterloo, chez Stendhal qui a connu la retraite de Russie, La Débâcle de Zola, Ceux de 14 de Genevoix, Pour qui sonne le glas d’Hemingway, Vie et Destin de Grossman, Putain de mort de Michael Herr… Même chose pour le cinéma, malgré l’artifice de la reconstitution. Les images de la guerre en Ukraine sont tout à la fois innombrables et non vues, sauf si l’on suit la guerre au jour le jour et visionne sur Telegram des images de l’armée ukrainienne. Le scrupuleux récit de Fomitchova rappelle que, quelle que soit l’issue de la guerre (sans doute une amputation considérable du territoire et une vassalisation accrue de l’Europe), Poutine aura fait surgir dans la conscience mondiale un pays, l’Ukraine, avec sa fragile histoire et sa langue, et sa jeunesse non idéologisée, dont Anastasia Fomitchova est exemplaire.

Volia, Anastasia Fomitchova, Grasset, 2025.

Janvier 2026 – #141

Article extrait du Magazine Causeur




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