
« N’a de convictions que celui qui n’a rien approfondi » ; « Ces enfants dont je n’ai pas voulu, s’ils savaient le bonheur qu’ils me doivent ! » ; « A vingt ans, je n’avais en tête que l’extermination des vieux ; je persiste à la croire urgente mais j’y ajouterais maintenant celle des jeunes; avec l’âge on a une vision plus complète des choses ». Emil Cioran est l’auteur de quelques-uns des aphorismes les plus marquants et les plus définitifs de la langue française, faisant de lui un lointain descendant de La Rochefoucauld et de Chamfort, un petit-neveu (ingrat) de Paul Valéry. Dans Cioran ou le gai désespoir, Anca Visdei, qui a elle-même fui la Roumanie de Ceausescu pour Lausanne en 1973 propose le vrai premier portrait de l’archange du désespoir.
De l’inconvénient d’être né roumain
Cioran n’est même pas tout à fait né roumain, mais hongrois, dans les marges d’un empire, en 1911, qui n’en a plus pour très longtemps. Avec la forte conscience d’appartenir à une ethnie qui pour le moment n’a pas accompli grand-chose. « La Roumanie est une apparition éphémère sur la scène de l’Histoire, c’est un pays de roublards et de résignés. Bucarest ? Une « clique de sceptiques dégoûtants » qu’il faut mettre en prison, des « âmes pourries et sales dans lesquelles s’est écoulé ce qu’il y a de plus vil en Orient » » La Roumanie est à Cioran ce que la Belgique est à Baudelaire. A la différence que lui est Roumain ! L’avantage, toutefois, quand les aînés n’ont rien fait de grand, c’est que la jeune garde sait qu’elle a tout à faire. C’est ainsi qu’apparut la Jeune génération roumaine autour de Mircea Eliade, d’Eugène Ionesco, mais aussi Mihail Sebastian, auteur d’un journal qui relate la folle montée de l’antisémitisme en Roumanie dans les années 30 et 40. Un antisémitisme auquel Cioran ne restera pas insensible. Installé quelques temps en Allemagne, il tombe sous le charme du grand délire collectif à l’œuvre, de l’hystérie des meetings nazis où les « effets d’oriflammes, foules fraternelles, hurlements unanimes, montées d’adrénaline » font office de puissant antidépresseur et même d’euphorisant efficace contre son désespoir. Retourné au pays, ses illusions à l’égard de l’Allemagne nazie redescendent. En février 1935, il admet que l’idéologie national-socialiste est bornée, que la littérature hitlérienne est illisible, que le niveau intellectuel de l’Allemagne est bas et que le national-socialisme est un attentat contre la culture. Cela ne l’empêche pas de se compromettre avec l’équivalent roumain des nazis, la Garde de fer, un temps dirigé par le fanatique Codreanu, à qui Cioran rendit un hommage délirant à la radio. Quand les Allemands occupèrent la Roumanie, ils n’eurent pas besoin de se charger du massacre des juifs : les locaux s’en chargèrent eux-mêmes. Pendant la « rébellion » du 21 au 23 janvier 1941, véritable version roumaine de Nuit de cristal, les légionnaires de la Garde exécutent à Bucarest cent vingt-cinq juifs. Matatias Carp, avocat de Bucarest et témoin oculaire, raconta : « Ils ont été tondus au sécateur. Après leur avoir pris argent, documents, stylos, bijoux, alliances comprises, on leur a fait ingurgiter un mélange de sel de magnésie, pétrole, essence et vinaigre. On les a laissés dans une cave sans toilettes alors qu’ils étaient en proie à des vomissements et diarrhées. Ils ont été battus et pendant deux jours et deux nuits, obligés de signer des lettres de suicide ».
Simone, Boué de sauvetage
En juin 1940, Cioran se trouve être à Paris, où il croise de nouveau les Allemands. Il peut s’adonner à sa passion pour le vélo dans une capitale presque déserte : « Pendant l’Occupation, je roulais autour de la place de la Concorde et j’avais l’impression qu’un vélodrome entier était à ma seule disposition, et juste au centre de Paris. Et quel vélodrome ! Je ressentais ce fait comme une ivresse ». A deux doigts d’affirmer que « jamais nous n’avons été aussi libres que sous l’occupation allemande ». Bientôt, il s’installe définitivement en France, se met à la langue française et développe « un amour vache » pour celle-ci. C’est simple : à ses yeux, la Roumanie avait favorisé son hystérie ; la France, en revanche, l’aurait rendu neurasthénique. La culture française manquerait de tripes. Mais la langue française lui va « comme une camisole de force va à un fou ». Il se met en tête d’écrire mieux que les Français eux-mêmes. Tant pis si des aphorismes entiers sont en réalité des citations piochées, sans guillemets, chez la marquise du Deffand. Cioran se sert chez les grands moralistes. En revanche, il évita de multiplier les entretiens filmés, trop complexé par son accent étranger. Dans ses années françaises, un personnage permit à l’écrivain d’organiser son existence chiche sous les combles de Paris. Une véritable femme pot-au-feu, comme on en trouve chez Huysmans, dont les parents, restés au pays, n’entendirent jamais parler. A Paris, Cioran vit longtemps comme un étudiant raté. A quarante ans, il est un jour convoqué par l’université qui lui annonce la fin des tarifs préférentiels au foyer des étudiants, la limite d’âge étant normalement de vingt-sept ans. Un événement vécu comme un cataclysme : « Tous mes projets, tout mon avenir se sont écroulés ce jour-là ».
Cioran n’est pas présenté comme un philanthrope dans la biographie, ce dont on aurait pu se douter. Pas un ami des femmes non plus, ni un Roumain de faible secours pour ses compatriotes restés sous le joug de Ceausescu (même si toute la diaspora défile dans son appartement). Les aphorismes de Cioran auraient-ils été meilleurs s’il avait été un brave type, toujours prêt à aider la voisine ? Le personnage est restitué dans toute sa noirceur, sans le filtre de l’humour, « politesse du désespoir » qui apparaît, si on la cherche bien, dans l’œuvre. La biographie revient sur son mauvais rôle dans l’affaire Matzneff, où Vanessa Springora a rapporté les propos du Valaque : « G. est un artiste, un très grand écrivain, le monde s’en rendra compte un jour. Ou peut-être pas, qui sait ? (…) C’est un immense honneur qu’il vous a fait en vous choisissant. Votre rôle est de l’accompagner sur le chemin de la création, de vous plier à ses caprices aussi. […] Mais souvent les femmes ne comprennent pas ce dont un artiste a besoin. […] Sacrificiel et oblatif, voilà le type d’amour qu’une femme d’artiste doit à celui qu’elle aime ». Est-on obligé de tout croire dans cette scène ? Cioran se serait-il laissé appeler Emil (prénom de garçon coiffeur selon ses dires, qu’il détestait, au point de l’évacuer de ses ouvrages) par une jeune fille de quinze ans ? Ce que l’on sait à la sortie de la lecture de la biographie d’Anca Visdei, on le pressentait avant de l’avoir lue : 397 pages d’un effort de vérification plutôt plaisant, nonobstant quelques piques dispensables.
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