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Carrefour : le pays où le salarié est moins cher

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On le sait, malgré la courageuse politique menée depuis 2007, le démantèlement de l’Etat Providence et le rééquilibrage des revenus du Travail au profit de ceux du Capital, ne sont pas encore tout a fait parvenus à leur terme. La France reste trop souvent engoncée dans un inadmissible conservatisme avec ses conventions collectives que l’on croirait rédigées par des syndicats staliniens et son Code du Travail qui empêche l’embauche par ses circonvolutions talmudiques ou soviétoïdes, au choix.

Heureusement, de grands patrons résistent et refusent le diktat de législateurs gauchistes qui ne connaissent rien à la libre entreprise. C’est pour cela qu’il faut absolument soutenir Carrefour et son PDG, Lars Olofsson qui a touché en 2010 2,6 millions d’euros de salaire et 900 000 en stock-options, sans compter 1,7 millions d’euros d’actions gratuites -s’il parvenait à développer le groupe.

C’est bien entendu ce qu’il a cherché à faire, notamment en refusant de se laisser paralyser par le SMIC. Le problème est que la justice, qui n’a que ça à faire plutôt que d’arrêter les vrais délinquants, s’en est mêlée et vient de déclarer Carrefour Hypermarchés coupable de « paiement par un employeur de salaire inférieur au minimum mensuel garanti » et a condamné l’enseigne à une amende de 3,6 millions d’euros, c’est-à-dire pratiquement un an des émoluments reçus par monsieur Lars Olofsson. Bien sûr Carrefour a fait appel car personne n’a compris que monsieur Olofsson est un précurseur: puisque, paraît-il, le SMIC ressemble trop au RSA, pourquoi ne pas payer les salariés au RSA et se débarrasser du SMIC ?

Monument sans maures

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Qu’il est agréable de déambuler nonchalamment dans le Parc du Cinquantenaire à Bruxelles ; de passer, insignifiante fourmi, sous les imposantes arcades surmontées par un immense quadrige représentant le Brabant – qui n’était pas encore divisé en Brabant-Flamand et Brabant-Wallon ; de flâner parmi les arbres et les monuments à la gloire d’un pays qui fut en son temps l’une des premières puissances économiques mondiales ; de parcourir les riches Musées Royaux d’Art et d’Histoire, le Musée de l’Armée ou même l’Autoworld (le Musée de l’automobile) qui y sont implantés… (Faites-moi penser à réclamer mon obole à l’Office du tourisme !). Et qu’il est doux et rassurant de s’allonger au soleil sur ses fraîches pelouses à regarder glisser de jolis cumulus.

On a l’impression d’être plongé dans un univers immuable. Le promeneur attentif sera pourtant attiré par une imperceptible altération d’un monument érigé en 1921 par Thomas Vinçotte. Intitulé « Les pionniers belges au Congo », affublé d’un écriteau éducatif signalant qu’il doit être compris au regard de la mentalité colonialiste et paternaliste de l’époque – précision utile, même si elle rappelle l’imbécile mise à l’index de Tintin au Congo -, ce monument représente en effet des personnages emblématiques d’un siècle révolu : le roi Léopold II entouré de courageux soldats, une jolie madame congolaise toute nue et ses adorables bambins, un vilain méchant crocodile représentant le fleuve en colère, des gentils missionnaires et gentils explorateurs, un soldat qui se dévoue pour son pauvre chef blessé et enfin un autre soldat se battant contre…Tiens, contre qui ? Mille sabords ! On dirait que le malheureux frappe dans le vide. Ils sont fous ces Belges ! On devine néanmoins une forme assez vague qui semble dessiner un corps allongé.

photo : Marie-Hélène Cingal (Flickr)

Un monument censuré : une première

Pas grave se dit-on, puisqu’une inscription gravée dans la pierre est là pour édifier le promeneur. « L’héroïsme militaire belge anéantit l’ (… ) esclavagiste », peut-on lire. Saperlipopette ! Il manque un mot. Il a été effacé. Et dans les deux langues.

Le mot disparu est « arabe ». Et la statue maladroitement corrigée qui donne l’impression que notre troufion se bat contre des mouches tsé-tsé représentait un marchand d’esclaves portant un turban.

Ce mystérieux évanouissement serait-il dû à la proximité de la grande Mosquée ? En 1967, cet imposant bâtiment, qui fut le « pavillon oriental » de l’Exposition Universelle de Bruxelles de 1880, a été offert par le roi Baudouin au roi Fayçal d’Arabie Saoudite. Lequel s’empressa d’en faire un centre wahhabite où l’on peut aujourd’hui entendre des prêches violents à l’encontre de Bruxelles, capitale des kafirs, c’est-à-dire des impies.

La grande mosquée de Bruxelles. photo : Bernard Swysen

Mais revenons à notre monument « censuré » – ce qui est, me semble-t-il, une première. Un certain Doryad Azefzaf, sorti d’on ne sait où, s’étant plaint auprès du CECLR (Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme) et du MRAX (Mouvement contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie), les ambassades d’Arabie et de Jordanie, ainsi que l’imam de la Mosquée ont exigé, très officiellement, que l’on gomme cette référence au rôle joué par les Arabes dans la traite des Noirs au Congo.

Mettons les pieds dans le plat. La communauté arabo-musulmane serait-elle seule à être dispensée de tout travail de mémoire ? Cette question n’a rien d’« islamophobe », ou alors il faudrait accuser de francophobie toute personne évoquant la Collaboration. À ce compte-là, effaçons le mot « allemand » de nos monuments aux morts pour ne pas froisser Angela Merkel, et rasons les ruines du dôme de Genbaku à Hiroshima, dont la vue chagrine sans doute les Américains.

L’affaire est passée totalement inaperçue, la presse ayant préféré faire profil bas, de peur d’être maraboutée par les mots magiques « padamalgam ! » et « padestigmatisation ! » Je l’avoue, j’ai eu beau mettre tous mes hommes sur le coup, envoyant les plus fins limiers enquêter au sein des ministères et institutions concernés, j’ai fait chou blanc : impossible de savoir qui a autorisé le « maquillage » du monument. Je n’ai pas trouvé sur internet la moindre photo le montrant tel qu’il était avant cette opération de chirurgie politique. Et mes demandes pour reproduire une photo extraite d’un vieux bouquin conservé dans une bibliothèque publique sont restées sans réponse.

La colonisation belge contre l’esclavage

Pour les promeneurs soucieux de vérité historique plutôt que de réconfort mythologique, on me permettra de citer Stanley et Livingstone : « Dans les cent dix-huit villages mentionnés, les Arabes ont fait 3 600 esclaves. Il leur a fallu tuer pour cela 25 000 hommes adultes pour le moins et de plus 1.300 de leurs captifs ont succombé en route au désespoir et à la maladie. Étant donné cette proportion, la capture des 10 000 esclaves par les cinq expéditions d’Arabes n’a pas coûté la vie à moins de 33 000 personnes et encore quels esclaves que ceux que je vois là enchaînés et pour lesquels frères, pères et maris ont répandu leur sang… de faibles femmes, de tout petits enfants…». Et je rappellerai, pour défendre l’honneur de mon pays, que, si dès 1840, des commerçants arabes venus de Zanzibar avaient pénétré les territoires congolais pour y chercher des esclaves, Léopold II n’est devenu le roi de « l’Etat Indépendant du Congo » qu’en 1885 et que dès 1888, « La Société Antiesclavagiste belge » finançait et organisait « les Campagnes de l’État indépendant du Congo » contre les esclavagistes. Cette guerre sanglante s’acheva en 1894 par la victoire des antiesclavagistes. Cette histoire bien connue ne plait visiblement pas à tout le monde. On peut le comprendre : aucune nation, aucun groupe humain n’aime se souvenir de ses turpitudes passées. Ce qui est moins compréhensible, c’est que l’Etat belge ou certains de ses agents aient pu se montrer complaisants avec ceux qui demandent que l’histoire soit réécrite à leur avantage.

Ni l’Occident, ni l’Europe, ni la Belgique ne devraient accepter d’être affublés de la casquette de « méchant universel ». Certes, nous sommes responsables de pas mal de crimes et atrocités du passé. Nous n’en avons pas, loin s’en faut, l’exclusivité. Or, dans l’autocritique – qui dégénère aisément en haine de soi – l’Europe est seule. La Belgique a reconnu l’iniquité de la colonisation et mène sur son passé impérial un réel travail d’analyse et de débats, l’Europe passe son temps à s’excuser de son histoire, oubliant au passage qu’elle a mis fin au fléau esclavagiste et passant par pertes et profits les progrès accomplis, y compris dans ses colonies. En revanche, les traites interafricaines – que la loi Taubira passe soigneusement sous silence en France – ont tout simplement disparu : il faut croire qu’elles ne cadrent pas avec le récit binaire que l’on appelle aujourd’hui « histoire ».

En attendant, chers amis, dépêchez-vous d’aller place Royale à Bruxelles voir la statue équestre de Godefroy de Bouillon, premier souverain chrétien de Jérusalem. Ses jours sont peut-être comptés, des élus municipaux suggérant qu’on la remplace par un symbole de « tolérance religieuse » afin que « Bruxelles, capitale de l’Europe, puisse utilement adresser un geste d’amitié au monde musulman ». Moi, mes amis, je leur dis la vérité, même quand elle n’est marrante ni pour moi, ni pour eux. Notons que les mêmes élus réclament la disparition du monument érigé à la mémoire des victimes du génocide arménien.

Halte à la clitophobie !

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Je dois bien l’avouer : jamais je n’aurais cru que Caroline de Haas et ses copines de Osez le Féminisme iraient jusque là. Lorsque la porte-parole de cette association, dont la récente médiatisation doit beaucoup à DSK, déplorait à Mots croisés qu’on « ne parlait pas assez du plaisir féminin », je l’avais méchamment moquée en imaginant que des brigades domestiques contrôleraient bientôt le juste partage du plaisir dans les chambres à coucher de France et de Navarre.

En fait, nous étions loin d’imaginer ce qu’allaient oser nos féministes new-age : une grande campagne intitulée « Osez le clito » vient d’être lancée par l’association. Vous avez bien lu. Et si vous ne me croyez pas -ce que je comprendrais- rendez vous sur le site dédié. Vous y trouverez notamment un clip révolutionnaire dont le but est de montrer aux autres femmes -qui l’ignoreraient encore- que c’est vachement bien, l’orgasme féminin.

Sur le site de « Osez le féminisme », on peut lire ce morceau d’anthologie: « Osez le féminisme prépare une campagne « Osez le clito ». L’objectif ? Parler et faire parler des plaisirs sexuels des femmes. Le clitoris est un organe essentiel du plaisir sexuel. Pourtant, il est souvent oublié, nié, voire mutilé. Avec « Osez le clito », Osez le féminisme veut affirmer que les sexualités des femmes sont multiples, peuvent se vivre en dehors de toute procréation et ne sont pas forcément complémentaires des sexualités masculines. Le clitoris est politique ! »

Si vous êtes sensible à ce combat politique d’envergure, lequel ne devrait pas laisser Madame Dugenou insensible, vous pouvez d’ores et déjà vous inscrire afin de participer aux actions collage/pochoir qui auront lieu en région parisienne et dans une quinzaine de grandes villes françaises le 20 juin prochain. Rappelons au passage ce scandale méconnu : il n’existe pas, à ce jour, de journée mondiale du clitoris.

Vive le Clitoris, Vive la République et Vive la France !

Faut-il compter noir sur blanc ?

un couple mixte. Photo : Paco CT (Flickr)

« IC13 » : Blanche, non anglaise, ni irlandaise. Au moins une fois par semaine, j’inscris mon code ethnique sur un document administratif britannique. Sans lui, on ne se soigne pas, on ne se loge pas, on ne se transporte pas, on ne va pas à l’école, on ne vote pas, on ne peut pas travailler. C’est simple, on n’existe pas. On n’est même pas compté dans le dernier recensement décennal de 2011. Et personne ne songerait à s’en offusquer.

Le monde à l’envers pour un Français nourri à l’égalité en droit et allergique par principe au rattachement communautaire. Il manque peut-être aux Anglais un petit détour par Vichy et le fichage des juifs pour comprendre l’allergie française au recensement des citoyens en fonction de leur origine. Terre d’accueil d’aussi longue date que la France mais issu d’une tout autre histoire, le Royaume-Uni a fait le choix opposé. L’État est culturellement multinational, à travers le Commonwealth, et la société multiculturelle. Depuis les années 1960, l’Office national des statistiques recueille des données chiffrées sur les populations originaires de l’ex-Empire, pour mesurer les discriminations subies par chaque communauté, les combattre en connaissance de cause et définir les besoins des collectivités, par exemple en termes de traducteurs ou de travailleurs sociaux. C’est aussi sur la base de ces statistiques que sont établis des quotas destinés à compenser les inégalités dans l’éducation, le marché de l’emploi, les services publics, le logement. En réalité, c’est tout l’équilibre social britannique qui repose sur ces statistiques que les populations concernées demandent et redemandent.[access capability= »lire_inedits »]

L’origine des délinquants systématiquement mentionnée par la presse

Curieusement, nul ne craint que ces données soient instrumentalisées par un quelconque National Party ou alimentent le type de polémique suscitée chez nous par Zemmour. C’est que, paradoxalement, l’ethnicisation va de pair avec la transparence : alors qu’en France, personne ne sait quelle est la proportion de Noirs et d’Arabes et que tout le monde pense que la publication de telles données alimenterait la campagne électorale d’une certaine blonde. Au Royaume-Uni, l’origine d’un délinquant est systématiquement mentionnée par la presse, et les campagnes de prévention de la délinquance, comme certaines opérations policières, ciblent clairement des groupes ethniques. « L’Opération Trident » vise par exemple les meurtres et fusillades « black on black » commis dans Londres. Imagine-t-on les glapissements de Thuram et de la Halde que susciterait une telle initiative ?

En réalité, l’universalisme français, même s’il comporte une part de dénégation, n’est pas forcément plus injuste que ce pragmatisme bon teint. Peut-être que les statistiques britanniques permettent une répartition judicieuse des crédits entre les différentes écoles primaires, mais permettent réellement de lutter contre les inégalités ? Ont-elles empêché les attentats de Londres en juillet 2005 ? Sont-elles un frein ou un encouragement aux sentiments d’appartenance qui font que 81% des musulmans britanniques se sentent musulmans avant d’être britanniques ? À partir du moment où on renvoie constamment l’individu à son origine, comment s’étonner que celle-ci prenne le pas sur toute autre affiliation ?

À cela, il faut ajouter que les statistiques alimentent des rivalités intercommunautaires toujours plus intenses, chacun se demandant qui empochera le gros lot social ? Qui obtiendra la création d’une école religieuse ? De plus, la définition même des groupes pose des questions insondables : faut-il distinguer les Noirs africains et les Noirs antillais, qui se détestent cordialement ? Les Africains catholiques ou les Africains musulmans ? Les adventistes du septième jour ou les Ismaéliens du premier ?

Ne faudrait-il pas, dans ces conditions, intégrer d’autres paramètres comme le genre, les comportements sexuels, les handicaps ? Au pays d’Orwell et de Huxley, on combine déjà toutes ces données dans un vaste shaker administratif dont l’exemple le plus parfait reste la BBC où les Noirs répondent aux Pakistanais, les femmes aux manchots et ainsi de suite, en fonction d’équations toujours plus complexes. Certes, elles favorisent une diversité de façade – j’enlève une Blanche pour mettre un Noir. Mais elles pourraient aussi contribuer à construire le « Meilleur des mondes ».[/access]

Coups dans le vide

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Vous je ne sais pas, mais moi je suis abonné au Monde depuis Sciences-Po – même si je ne les ai pas tous gardés.

Depuis quelque temps, ça me donne même droit pour le même prix (enfin, j’espère !) à un supplément du week-end. Après divers tâtonnements, les créatifs de la maison se sont arrêtés sur un titre sobre et de bon goût : « Le Monde Magazine ». Le reste, hélas, est à l’avenant, c’est-à-dire prévisible. Mais feuilletons ensemble, si vous le voulez bien, ce « Monde Mag », comme personne ne l’appelle familièrement. Allez, juste une fois !

Entre banalités et vieux préjugés du progressisme

En « une » bien sûr, « le dossier de la semaine » : toujours un sujet sociétal de fond, genre Ces jeunes qui ne veulent plus grandir, Ces vieux qui ne veulent plus mourir, Cette planète menacée par un danger planétaire ou, pire encore, Ce Front national qui n’a toujours pas changé…
Tout Le Monde est là, si j’ose dire, en plus superficiel, entre banalités déjà lues partout et vieux préjugés d’un progressisme en pleine régression.
Pour être juste, l’ensemble est impeccablement rubriqué. Il y a « Le reportage », d’abord, sans lequel il n’est pas de magazine digne de ce nom (hein, Causeur !). Depuis quelques mois, ça tombe assez souvent sur « la révolution tunisienne » sous toutes ses coutures (bilan, perspectives et « focus » déclinables à l’infini). Mais la « révolution de jasmin » n’est-elle pas le laboratoire avancé où se joue l’avenir du « printemps arabe » c’est-à-dire, vu des salons « mondains », quelque chose comme le destin de l’humanité ?

Et puis il y a « L’enquête », a priori moins touristique que « Le reportage ». N’empêche : notre magazine n’hésite pas à franchir le périph’ pour peu qu’un scoop en vaille la peine (« Courchevel, ghetto de riches »).

Quant au « Portfolio », assez banalement, il est composé de photos, commentées quand même pour qu’on comprenne. Ca peut s’avérer utile, moins pour « le Japon dévasté » que pour l’œuvre du « plasticien-chinois-provocateur-emprisonné » Ai Wei Wei – dont le nom dit assez les tourments qu’il doit endurer.
D’autant plus que tout ça est nouveau pour lui ! Avant d’être arrêté le 3 avril dernier pour « crime économique » (?), Ai circulait librement depuis trente ans, exposant dans toutes les capitales du monde son œuvre, « inspirée par Duchamp » mais plus proche quand même de la bande à Jeff Koons.

Audace, détournement et provocation

Qu’importe ! Notre magazine tient là un nouveau martyr, élevé d’office au grade d’ « emblème de liberté artistique emprisonnée ». Toute son œuvre n’est qu’audace, détournement et provocation à l’égard des autorités chinoises, savez-vous. Ainsi de cette série photographique intitulée « Etude de perspective » (1995-2003) : des doigts d’honneur espièglement posés devant les monuments les plus célèbres du monde – la place Tiananmen bien sûr, mais aussi la Tour Eiffel et la Maison-Blanche… « Difficile de se méprendre sur le sens de l’image », commente le journaliste. Ah bon ?

« Artiste total », comme tout le monde aujourd’hui, Ai maîtrise aussi les installations, assemblages et autres performances. Dans l’une d’elle on peut voir l’artiste « laissant tomber une urne de la dynastie Han » (c’est le titre de l’’œuvre). Subtile attaque contre le régime chinois actuel ? Sans aller jusque là, notre hebdo risque l’hypothèse iconoclaste de rigueur : « une réflexion sur le rapport de l’art à l’histoire et à l’authenticité ». Pourquoi pas ?, puisqu’on peut dire n’importe quoi.

À propos, je ne vais pas vous faire tout le magazine page à page ! Passons enfin au meilleur, que je vous ai gardé pour la fin même s’il se trouve au début : l’éditorial. S’il y a un truc à ne pas rater dans Le Monde Magazine, c’est bien l’édito et pour cause : l’auteur, lui, ne le rate jamais.
Ca s’appelle « Les trois coups » et c’est signé Didier Pourquery. En fait de coups, le rédac-chef nous assène tour à tour trois opinions au sens large sur trois « actus » au sens étroit (ou l’inverse).

Dans le numéro du 4 juin que j’ai sous les yeux, exception culturelle pour le « Coup de blues » de Didier apprenant la mort soudaine de Michel Boujut. Moi aussi, sans le connaître et sans même avoir été de gauche, j’aimais bien l’écrivain et le cinéphile, sa liberté d’esprit et de ton. J’aime que sa date de naissance soit restée pour lui Le jour où Gary Cooper est mort – (titre de son dernier livre).
Mais justement ! J’ai beau chercher, je ne retrouve pas la modestie créative de Boujut chez son « copain » Pourquery. Ses « Trois coups » à lui c’est toujours du théâtre, même pour un éloge funèbre qu’il voudrait ému : « Michel est parti brutalement, trop tôt… » Au secours ! Quand un ami meurt c’est toujours trop tôt, Didier ! Soit tu as un nègre, soit ça ne t’est jamais arrivé.
Après ça, comment attendre du même éditorialiste plus de sincérité quand il s’agit juste de jouer à « gauche contre droite » ? Comme chaque semaine ou presque, les « coups » qu’il croit porter à ses ennemis, non pas de classe mais de clan, lui reviennent tout droit dans la figure, comme des boomerangs normaux.
Quelle vulgarité aussi de s’en prendre à un Luc Ferry déjà universellement accablé pour une faute somme toute vénielle ; en fait, juste une connerie ! Comment Pourquery a-t-il pu titrer ce paragraphe « Coup de pied », sans penser que l’on ajouterait aussitôt in petto « de l’âne » ?

Il faut imaginer non pas Sisyphe heureux mais Pourquery engagé

Mais le rédacteur en chef du Monde Magazine a l’esprit ailleurs : à travers Ferry il vise en fait le Figaro Magazine, dont son journal se rêve sans doute le concurrent. Ces gens-là n’avaient-ils pas déjà publié un « articulet » sur l’affaire évoquée par Luc ? N’étaient-ils donc pas coupables avant lui ? D’autant que le jour même, s’indigne Didier, le Figaro quotidien ne publiait « que deux brèves sur l’affaire Tron » !
Tron, dans la déclinaison pourqueryenne, rime avec « Coup de torchon ». Surtout ne voyez là aucune trace de populisme, même mélenchonien ; on sait se tenir, au Monde Magazine. Simplement Didier en a marre, en tant que citoyen : on nous a menti !, déclame-t-il. « Dans cette « République irréprochable » que le Président appelait de ses vœux », n’a-t-on pas vu démissionner successivement Joyandet, Blanc, Woerth, Alliot-Marie et Tron ?
Tout ça pour nous amener à sa chute, qui fait tomber Pourquery bien bas : « Depuis que la République a été déclarée irréprochable, finalement, pas mal de ministres ont sauté ! » La mauvaise ironie au service de la mauvaise foi : non seulement un vœu est le contraire d’un constat, mais comment progresser vers cette « République irréprochable » sans contraindre ainsi à la démission tous les ministres mis en cause, même à tort ?

C’est ce que fait Nicolas. Mais que ferait Didier ? Au fait, qu’est-ce qu’il veut Didier ? S’il essaye juste de garder son job, je comprends mille fois (les patrons, les fins de mois, les cadences infernales, la négritude même…).
Mais s’il était sincère jusque dans sa mauvaise foi ? Il faut imaginer non pas Sisyphe heureux, mais Pourquery engagé.
Engagé au sens où ça vous engage, pas au sens où ça vous a fait engager. Pas un simple CDI : la Ière Internationale ou le 2ème REP !
Pas évident, quand même… Les gens qui restent encore sérieusement attachés à des idées, ça se fait de plus en plus rare ces siècles-ci, surtout chez les décideurs, et notamment dans le beau Monde.

L’hypothèse la plus vraisemblable, c’est que le rédacteur en chef du magazine tienne plus à son boulot qu’à ses idées – et, en l’espèce, qui songerait à le lui reprocher ?
Il faut bien que Didier mange et, avec ou sans ses coups dans le vide, le Monde Magazine s’impose de toute façon comme l’« hebdo de référence » d’une classe dominante qui a perdu les siennes.

Préférence nationale pour les détenus syriens

Magnanime, le président syrien Bachar Al-Assad a décrété une amnistie générale au bénéfice des détenus politiques. Tandis que les manifestants syriens sont quotidiennement réprimés à tirs de balles réelles, les prisonniers, eux, bénéficient de la clémence présidentielle. A un détail près, assez gros pour permettre au diable de s’y nicher : l’amnistie ne concerne que les détenus…syriens ! Pour les milliers de prisonniers libanais, irakiens, jordaniens ou iraniens qui croupissent dans les geôles syriennes: nada ! Entassés une dizaine par cellule après une arrestation expéditive, suivie ou non d’un procès bâclé, ces pauvres hères continueront de souffrir à l’abri des caméras.

En Syrie, la préférence nationale, institutionnalisée dans les hôtels et les sites touristiques, s’applique donc aussi sur le plan judiciaire. Le scandale et l’injustice sont tels que des familles de prisonniers libanais incarcérés en Syrie ont entamé un sit-in de protestation au Liban. Elles ignorent jusqu’au lieu exact de détention de leurs proches, incarcérés ou « disparus » de l’autre côté de la frontière. A l’issue de la manifestation, les proches des détenus libanais en Syrie ont déposé une demande officielle d’information auprès du procureur général libanais Saïd Mirza, désormais chargé de relayer leurs revendications.

Alors qu’un nouveau gouvernement libanais vient de voir le jour avec la bienveillance active de Damas, on leur souhaite bien du courage…

Deux mariés ne font pas deux pères !

photo : bkusler (Flickr)

Non, le PS n’est pas le parti des vieux mâles blancs hétérosexuels, machos patentés et violeurs potentiels quoique présumés. Il aime les femmes, les pauvres, les immigrés et les minoritaires en tout genre. À défaut de compter dans leurs rangs des bataillons de femmes de chambres issues de l’immigration, les socialistes ont ressorti des tiroirs le mariage homosexuel et l’antienne qui va avec, reprise en chœur par une bonne partie des commentateurs, sincèrement désolés par notre conservatisme : « la France est en retard ! ». D’ailleurs, à en croire les sondages, 58 % des Français y seraient favorables: bizarre, je n’avais pas remarqué que les désirs des Français étaient des ordres.

Peu importe que le texte proposé à l’Assemblée nationale n’ait aucune chance d’être adopté. L’essentiel c’est qu’Aurélie Filipetti soit fière de le défendre et que le PS rappelle que sa vocation naturelle est d’indiquer le sens de l’Histoire à ses contemporains. Une petite pancarte pour rappeler aux étourdis que « le Progrès, c’est par ici Messieurs-Dames ».

On a bien sûr le droit d’être favorable au mariage gay. L’ennui, c’est qu’on ne puisse pas s’y opposer. Or, il est bel et bien en train de rejoindre d’autres grandes causes au rayon des propositions qu’on ne peut pas refuser. Refuser de s’enthousiasmer pour cette avancée incontestable au sens le plus strict du terme, c’est afficher non pas son homophobie mais pire, sa ringarditude indécrottable. Ben quoi, ça leur fait plaisir et ça gêne personne, où est le problème ? On est tous égaux, non ? Comme l’a dit François Hollande, « on ne va pas empêcher deux personnes qui s’aiment de s’unir ». Ce serait très méchant. Et moi, je suis gentille. Notons au passage le caractère performatif du désir : puisque je veux ceci ou cela, il est bien normal que la société se débrouille pour me le procurer. Je vous enverrai ma petite liste.

Quoi qu’il en soit, je n’ai rien à redire au mariage lui-même. Je croyais que c’était vachement bien qu’on ait arraché l’amour, le sexe et même la procréation à cette institution bourgeoise. Mais puisqu’il s’avère décidément impossible de jouir sans entraves, la chaine conjugale en vaut bien une autre – en plus, si on se marie, on a une petite chance de pouvoir accuser son chacun/chacune de « viol conjugal », mais ça, les enfants, ce sera pour la prochaine leçon.

Les homosexuels ont conquis le droit aux charentaises et au samedi après-midi chez Carrefour. S’ils veulent, en prime, la robe « princesse d’un jour », la pièce montée et le banquet de famille avec Pépé qui prend sa cuite, sans oublier le divorce qui conclut une bonne proportion des mariages avant cinq ans, grand bien leur fasse.

Il y a un petit problème, c’est qu’on n’a pas inventé le mariage pour que les Roméo et Jules de tous sexes puissent afficher à la face du monde leur amour interdit mais pour protéger la filiation – et sa conséquence la plus terre-à-terre, l’héritage. Que le mariage veuille dire « toi et moi pour la vie » pour les individus concernés, c’est très joli, mais du point de vue de la collectivité, il signifie d’abord que les enfants de madame sont réputés être ceux de monsieur, pour le reste que chacun garde ses secrets d’alcôve. Et cette salutaire hypocrisie a permis la transmission des biens et des codes à travers un ce truc bancal, mouvant, oppresseur et génial qu’on appelle « famille ».

Donc sans filiation, pas de mariage. Du reste, les partisans de l’homo-conjugalité n’en font pas mystère, leur but est de faire reconnaître l’homoparentalité. Or, ça, ça me chiffonne. Je vous vois venir, traînant derrière vous des cohortes d’enfants déglingués par des couples banalement composés d’un homme et d’une femme. Objection parfaitement valable : à l’évidence, deux hommes ou deux femmes peuvent élever un enfant aussi bien ou aussi mal qu’une paire hétéro. Que l’on invente un statut répondant aux nécessités concrètes d’une telle situation, fort bien : il est bon que les moules autoritaires et rigides se heurtent à la plasticité de la vraie vie que fabriquent ensemble les sujets autonomes. Pas besoin d’être estampillé « père » ou « mère » pour pouponner ou aller récupérer un ado au commissariat.

Sauf qu’il ne s’agit pas de la vraie vie mais d’un ordre symbolique qui doit bien avoir quelques vertus pour avoir traversé les siècles et les civilisations. Et cet ordre symbolique repose sur ce minuscule détail qu’est la différence entre les hommes et les femmes. Nul n’est obligé de s’accoupler avec le sexe opposé ni de participer à la reproduction de l’espèce. Mais il me semble que celle-ci relève littéralement de l’intérêt général. Roméo peut partir en voyage de noces avec Jules si ça lui chante, il n’en a pas moins intérêt à ce que Juliette fasse des mômes avec le godelureau de son choix. Demander à la société de dire à un enfant qu’il a deux « papas » ou deux « mamans », ce n’est pas seulement se vautrer dans la niaiserie langagière qui enchante le journaliste, c’est institutionnaliser un mensonge anthropologique – en tout cas tant que la science n’aura pas corrigé les cochonneries de la nature et permis à chacun de commander l’enfant de son choix à l’enfanterie du coin. « Le droit de l’enfant à vivre dans une famille épanouie, avec de l’amour, n’est pas lié au sexe des parents », proclame Henriette Martinez, l’une des deux élues UMP à avoir voté le texte. En attendant qu’un juge fasse respecter ce droit à l’amour, j’aimerais rappeler que nous avons tous également le droit inaliénable de ne pas être pris pour des cons. Même les enfants.

Villepin victime de l’humour corrézien ?

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Si j’étais dans l’entourage de Nicolas Sarkozy, ce qu’à Dieu ne plaise, je ne me formaliserais pas beaucoup de la boutade présumée[1. Tout est présumé aujourd’hui, lorsqu’on est prudent] de Jacques Chirac à propos de son futur vote pour François Hollande.

En effet, on cherche encore la Française ou le Français qui n’est pas informé du peu d’estime que l’ancien président porte à son successeur. Si jamais on parvenait à trouver cette pierre rare, nul doute qu’il s’agirait de quelqu’un d’expatrié depuis deux bonnes décennies, sur la planète Mars de préférence. Pour ma part, j’en étais resté à cette phrase, citée par Marianne : « Lui confier le pouvoir, c’est comme organiser un barbecue en plein été dans l’Estérel ». A partir de là, que Jacques Chirac préfère le Président du Conseil Général de Corrèze à l’hôte de l’Elysée ne doit constituer une surprise pour personne.

Ce qui pourrait susciter de l’intérêt, en revanche, mais qui n’en provoque aucun, c’est ce que Chirac précise en introduction: « Si Alain Juppé n’est pas candidat…». On savait qu’il avait autrefois désigné Juppé comme «Le meilleur d’entre nous»[2. Je m’inclus dans le « nous » attendu que je faisais partie du public auquel le Président du RPR s’adressait aux Universités d’été de Strasbourg en septembre 1993. Je n’ai toujours pas digéré l’affront même si je n’en suis pas mort, au contraire de Philippe Séguin] mais il est une autre personnalité oubliée par notre boute-en-train limousin : Dominique de Villepin. Le président de République Solidaire, qui laisse partout entendre qu’il sera candidat à la présidentielle, ne bénéficierait donc pas du suffrage de Jacques Chirac.

Bien entendu, Chirac préfère Villepin à Hollande et il ne faut donc pas penser qu’il voterait pour le second plutôt que pour le premier. Ce qu’il révèle là, c’est qu’il ne pense pas une seconde que son cher Dominique ira au bout de sa volonté de candidature. Le voilà, le scoop ! Un scoop qui, de toute évidence, n’est pas forcément une mauvaise nouvelle pour Nicolas Sarkozy, lequel craint qu’un éparpillement des voix pourrait l’empêcher d’être présent au second tour de la présidentielle. Pis, c’est aussi une leçon pour le Président actuel qui perd du temps et de l’énergie à vouloir faire embastiller son rival, ou le rendre légalement inéligible, alors que ce dernier n’ira pas au bout de sa candidature, faute d’espace de politique et de l’esprit de sacrifice que requiert une telle aventure.

Zemmour, lu à la télé

photo : styeb (Flickr)

Figure très moderne du maudit officiel, Éric Zemmour est partout : futur ex-pineupe du samedi chez Laurent Ruquier[1. Souhaitant donner un « souffle nouveau » à « On n’est pas couché », Ruquier a décidé d’éjecter les célèbres Naulleau et Zemmour la saison prochaine. La réaction de Naulleau : « Je suis triste pour la liberté d’expression. » On n’a pas fini d’en rire…], incarnation de la « droite dure » en couverture du Point, invité d’un quarteron de députés UMP en manque d’idées, éditorialiste du matin sur RTL, convive du midi de Nico-le-Petit, débatteur du soir sur i>Télé et, ces jours-ci, en couverture de Z comme Zemmour, le recueil de ses chroniques radiophoniques.

Ça se voit sur le visage d’Éric : il jouit de son image, n’en revenant pas d’être le poil à gratter de toutes les attentions. SOS Racisme l’attaque ? C’est parfait. Joffrin, Kahn et Apathie l’excluent du cercle des journalistes vertueux ? C’est extra. Le très drôle Georges-Marc Benamou le traite de « facho » ? C’est encore mieux. Son fan-club, d’ailleurs, est aux anges.

Les disciples deviennent vite un poids mort

Zemmour, en effet, possède sa garde rapprochée : des jeunes, des vieux qui ne jurent que par lui, pensent comme lui, pleurent pour lui, archivent sur le ouèbe chacune de ses interventions cathodiques. C’est le côté Soral de Zemmour, en plus grand-public. Éric, pourtant, devrait se méfier. Se souvenir, par exemple, de Guy Debord, qui crachait avec joie sur les debordistes encombrants, ou de Philippe Muray, qui eut le bon goût de mourir avant de voir pulluler les petits Muray dans chaque bord qu’il détestait. Les disciples deviennent vite un poids mort empêchant, par l’admiration crasse et la flatterie idéologique, leur grand homme de finir ses phrases. Ainsi, quand Zemmour affirme sur le plateau d’Ardisson que « la plupart des trafiquants sont noirs et arabes … », ses fans déclenchent la hola immédiatement, se contrefoutant de la suite.[access capability= »lire_inedits »]

Autrefois proche de Philippe Séguin et de Jean-Pierre Chevènement, Zemmour sait que la délinquance naît de vies misérables où le déclassement est une gamelle que se partagent quelques jeunes chiens fous originaires de « ce cher et vieux pays » et d’ailleurs. Il l’écrivait, au basculement des années 1990 et des années 2000, dans Marianne, dans Le Figaro. C’était du grand reportage, complexe et brillant, dans les contrées de la droite, de la gauche, dans l’agitation des campagnes électorales décisives. Ça donnait des essais comme Le Livre noir de la droite ou L’Homme qui ne s’aimait pas, mise à nu de Chirac que venait compléter le roman L’Autre. C’était avant les sunlights qui paralysent la langue, imposent leurs règles – un storytelling systématiquement amputé de tout sens.

Il n’aime le journaliste que s’il flirte avec la littérature

Zemmour pourrait, aujourd’hui, se contenter d’être le meilleur des journalistes – sur le modèle juppéiste, « le meilleur d’entre nous » −, excellent dans ses analyses sur la débâcle de l’équipe de France de football en Afrique du Sud, sur les attaques criminelles de la finance mondiale ou sur ce que Jean-Claude Michéa nomme « l’enseignement de l’ignorance ». Mais comme il le rappelle dans sa préface, il n’aime le journalisme que quand il flirte avec la littérature. Zemmour cite Aron, Sartre, Camus. Il oublie Jacques Laurent, Antoine Blondin, Roger Nimier ou Françoise Sagan. Ce qui est dommage quand, saluant la mémoire de Claude Chabrol, il confesse, à peine masqué, qu’il doit son éducation sentimentale et sexuelle aux apparitions de Stéphane Audran dans les films du réalisateur, période 1960-1970. On comprend mieux la nostalgie de Zemmour pour ce monde d’avant dont il ne cesse de regretter la disparition. C’étaient les derniers soubresauts des « Trente Glorieuses » ; De Gaulle s’exclamait, en voyant BB faire son entrée à l’Élysée en costume couleur treillis : « Chouette, un militaire ! » ; Pompidou lui succédait au volant d’une voiture de sport, cigarette aux lèvres, et Stéphane Audran hésitait entre Jean-Louis Trintignant et Jacqueline Sassard dans Les Biches, trompait Michel Bouquet avec Maurice Ronet dans La Femme infidèle.

Zemmour est resté ce petit gars de Montreuil qui aimait la comédie et les drames de la République, le Bloc-notes de François Mauriac et les actrices de la Nouvelle Vague. Évoquant Stéphane Audran, il aurait pu parler tout autant de Caroline Cellier, de Bernadette Lafont ou de Marlène Jobert, silhouettes épousant à merveille la « mélancolie française » chère à son cœur timide. Entre une descente du boss de Sciences-Po, Richard Descoings − « à la fois le fossoyeur de l’élitisme républicain et l’idiot utile du capitalisme » − et le feuilleton des manœuvres quotidiennes de DSK et de Marine, quelques caresses sur la peau de ces héroïnes auraient donné à Z comme Zemmour une sacrée « gueule d’atmosphère », qui manque. Comme les Noirs et les Arabes, les silhouettes effraient Zemmour. Il devrait se répéter en boucle les mots de la talentueuse âme damnée des souverainistes tendance Pasqua, William Abitbol : « Tu parles trop et tu n’écris pas assez. » Encore un effort, Éric, pour ressembler à votre modèle, Madame de Sévigné, laisser tomber votre reflet déformé par les caméras et faire jouir, enfin, la langue française.[/access]

Z comme Zemmour

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Alain Juppé, Rantanplan d’Obama

photo : MEDEF

L’ancien premier ministre britannique, Tony Blair, avait été affublé par ses opposants de gauche du sobriquet de « caniche de George W. Bush » pour son soutien inconditionnel au président des Etats-Unis lors de la guerre d’Irak. . Soit dit en passant parenthèse, les métaphores animales, notamment canines, sont assez commodes pour rendre plus attrayantes au lecteur le compte-rendu des événements souvent ennuyeux de la vie politique nationale et internationale. Le pitbull qui déchire ses adversaires à belles dents est aux antipodes du Saint-Bernard, espèce très rare d’animal politique qui montre de la compassion pour ses semblables perdus dans le blizzard. On avait même, dans les années quatre-vingt, surnommé « Joxe-terrier » un responsable socialiste de petite taille, dont la fidélité à Pierre Joxe était inébranlable. Notons, avant de passer à l’essentiel de notre propos, que les femmes politiques n’ont pas l’honneur de se voir comparées à aucune des races canines connues. Elles se voient confinées à la basse-cour, comme dans la vieille France rurale, même lorsqu’elles se piquent de modernité. Françoise de Panafieu avec ses rollers restera donc dans les mémoires comme « la pintade à roulettes ». Cela donne du grain à moudre aux « Chiennes de garde », qui revendiquent pour la vigilance féministe la métaphore canine femelle, généralement utilisée pour décrire des comportements libidineux débridés.

Notre nouveau ministre des affaires étrangères, Alain Juppé, bénéficie actuellement de la bienveillance du microcosme médiatique et politique qui s’intéresse plus ou moins à la politique extérieure de la France. Bernard Guetta s’époumone presque chaque matin à vanter les exploits du Bordelais sur France Inter tandis qu’Hubert Védrine lui apporte les hommages de la gauche diplomatique chaque vendredi sur France-culture. Après la baudruche Kouchner et la serial-gaffeuse Alliot-Marie, Juppé nous aurait ramenés à une pratique solide et brillante de l’art diplomatique qui, comme chacun sait, est tout d’exécution.

Alain Juppé, qui n’est pas un perdreau de l’année, et qui occupa déjà la fonction entre 1993 et 1995, a fait revenir vers le Quai d’Orsay quelques prérogatives que Bernard Kouchner avait laissé filer vers l’Elysée. On ne verra pas le successeur de Claude Guéant s’emparer du dossier syrien, ou la « cellule diplomatique » de l’Elysée humilier constamment les besogneux du Quai. A la notable exception du coup d’éclat de BHL, traitant directement avec Nicolas Sarkozy de l’affaire libyenne, Juppé s’est imposé comme le vrai patron de la diplomatie française, lui imprimant sa marque avec l’aval du président de la République. Ce dernier est parfaitement au courant qu’on ne gagne pas une présidentielle sur des dossiers de politique étrangère, et que ce n’est pas tous les jours qu’une guerre des Malouines menée sabre au clair peut vous sauver une réélection mal barrée. Il laisse donc son ministre gérer à sa guise des dossiers où il y beaucoup de coups à prendre et peu de lauriers à récolter.

Alain Juppé sait comme personne déjouer les coups de vice des gnomes de Bercy, dont la détestation des diplomates est légendaire : passer le budget du Quai à la tronçonneuse leur procure une jouissance intense. Cela vaut à Juppé la gratitude et le respect des fonctionnaires, hauts, moyens et petits, qui font tourner la machine diplomatique française.

Grâce à ces atouts, Alain Juppé a les mains libres pour agir en fonctions de ses convictions, dont on doit reconnaître qu’elles ne sont pas sujettes, comme chez bien d’autres, à d’importantes variations saisonnières. L’homme est passablement psychorigide, un trait de personnalité qui ne s’arrange pas avec l’âge.
Lorsque les événements se mettent en travers de sa pensée ou de son action, ce sont les événements qui ont tort, pas lui. L’idée même d’autocritique, dans sa version jésuitique ou stalinienne, lui est aussi étrangère que le talmud pour un esquimau.

J’ai pu le constater personnellement lors d’un petit déjeuner en tête-à-tête qu’il m’avait accordé en 2005 à Montréal[1. Je dois ce tête à tête au fait qu’Alain Juppé s’ennuyait ferme dans ce pays qui n’est pas un pays mais l’hiver, et considérait toute visite d’un journaliste français comme un rayon de soleil], où il purgeait en exil les quelques mois d’inéligibilité que lui avait infligé la justice de son pays. Sa méfiance à l’égard des Etats-Unis et de l’OTAN, son tropisme pro-arabe, son aversion pour Israël, a peine tempérée par des formules rituelles relatives au « droit à l’existence » de l’Etat juif demeurent le noyau irréfragable de sa vision du monde.

Revenu aux affaires, Alain Juppé s’emploie à faire revenir la France dans le jeu proche-oriental. Sur ce dossier, Barack Obama doit gérer une situation délicate. Après avoir échoué à faire revenir Israéliens et Palestiniens à la table des négociations, il se trouve confronté à la menace de ces derniers de porter, au mois de septembre, devant l’assemblée générale des Nations-Unies, une résolution approuvant la reconnaissance d’un Etat palestinien dans les frontières de 1967. Cette reconnaissance ne deviendrait effective qu’avec l’approbation du Conseil de sécurité où les Etats-Unis disposent du droit de veto. Benyamin Netanyahou est venu s’assurer, devant le Congrès, que le soutien des législateurs américains lui était toujours acquis. Il a reçu un accueil triomphal, aussi bien des Républicains que des Démocrates. Il ne fait aucun doute que Washington mettra son veto à cette reconnaissance, car Obama ne peut pas, en année électorale aller à l’affrontement avec le Congrès. Néanmoins, il continue à faire pression sur les Israéliens et les Palestiniens pour qu’ils se mettent d’accord avant septembre, au moins sur la question des frontières et celle des exigences de sécurité formulées par Israël. Il laisse entendre à Netanyahou qu’il pourrait inciter les Européens à ne pas voter la résolution, ou du moins à s’abstenir, si Israël se montrait plus ouvert aux propositions de la Maison-Blanche. C’est alors qu’Alain Juppé entre dans l’arène : il lance, sous forme d’ultimatum, une proposition de conférence internationale à Paris au mois de juillet, initialement prévue pour traiter de l’aide financière à l’Autorité palestinienne, qui serait élargie aux négociations de paix. Et de menacer Netanyahou d’un vote sanction de la France à l’ONU s’il ne déférait pas à la convocation. Abbas a dit oui, et Netanyahou a diplomatiquement invité Alain Juppé à aller se faire admirer à Athènes.

On pourrait penser qu’il s’agit là de la méthode classique du « good cop » et du « bad cop » destiné à faire craquer un individu récalcitrant dans un commissariat. Sauf qu’Alain Juppé s’est autoproclamé flic cogneur, ou en termes canins, il joue dans le film en cours le rôle de Rantanplan dans Lucky Luke. Cette idée de conférence embarrasse plutôt Obama et Hillary Clinton, qui ont fait savoir qu’elle n’aurait aucun objet si les négociations bilatérales entre Mahmoud Abbas et Benyamin Netanyahou n’avaient pas préalablement redémarré, et abouti à des résultats tangibles, ce qui n’est pas envisageable dans le court délai fixé par Paris. De plus, certains « éléments de langage » utilisés par la diplomatie française mettent Washington dans l’embarras : contrairement à Barack Obama, Juppé et Sarkozy estiment que la réconciliation des factions palestiniennes est « une bonne chose » pour le processus de paix.

La réaction n’a pas tardé. Elle a pris la forme d’un accueil d’Angela Merkel à la Maison Blanche d’une chaleur volontairement inhabituelle, à faire verdir de jalousie le couple élyséen. Son arrivée fut saluée par dix- neuf coups de canon. Michelle Obama lui a fait l’honneur de déguster les légumes de son jardin personnel, et le dîner donné à la Maison Blanche pour la délégation allemande restera dans les annales du protocole local. L’attitude de Berlin dans le dossier du Proche-Orient n’est pas pour rien dans cette réception ostentatoire. Angela Merkel a déjà fait savoir qu’elle ne soutiendrait pas la proposition palestinienne devant les Nations-Unies, et son discours sur la question ne se distingue pas d’un iota des propos tenus à Washington.

Par ailleurs, la candidature de dernière minute de Stanley Fischer, président de la Banque centrale d’Israël, à la direction générale du FMI intervient alors que Washington fait durer le suspense quant à son soutien à Christine Lagarde. Pourvu de la double nationalité américaine et israélienne, Fischer, qui jouit d’une excellente réputation dans les milieux financiers internationaux ne s’est pas lancé dans cette aventure sans avoir obtenu quelques garanties à Washington. Cette candidature est donc une mauvaise manière faite envers Paris, qui montre à quel point la France a perdu son crédit non seulement en Israël (ce qui n’est hélas pas nouveau) mais aussi au sein des milieux dirigeants politiques et économiques des Etats-Unis.

Avec Alain Juppé, on est donc revenu à cette bonne vieille diplomatie française déclamatoire, qui provoque les cocoricos dans la basse-cour hexagonale, mais dont les résultats sont loin d’être à la hauteur des ambitions affichées.

Carrefour : le pays où le salarié est moins cher

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On le sait, malgré la courageuse politique menée depuis 2007, le démantèlement de l’Etat Providence et le rééquilibrage des revenus du Travail au profit de ceux du Capital, ne sont pas encore tout a fait parvenus à leur terme. La France reste trop souvent engoncée dans un inadmissible conservatisme avec ses conventions collectives que l’on croirait rédigées par des syndicats staliniens et son Code du Travail qui empêche l’embauche par ses circonvolutions talmudiques ou soviétoïdes, au choix.

Heureusement, de grands patrons résistent et refusent le diktat de législateurs gauchistes qui ne connaissent rien à la libre entreprise. C’est pour cela qu’il faut absolument soutenir Carrefour et son PDG, Lars Olofsson qui a touché en 2010 2,6 millions d’euros de salaire et 900 000 en stock-options, sans compter 1,7 millions d’euros d’actions gratuites -s’il parvenait à développer le groupe.

C’est bien entendu ce qu’il a cherché à faire, notamment en refusant de se laisser paralyser par le SMIC. Le problème est que la justice, qui n’a que ça à faire plutôt que d’arrêter les vrais délinquants, s’en est mêlée et vient de déclarer Carrefour Hypermarchés coupable de « paiement par un employeur de salaire inférieur au minimum mensuel garanti » et a condamné l’enseigne à une amende de 3,6 millions d’euros, c’est-à-dire pratiquement un an des émoluments reçus par monsieur Lars Olofsson. Bien sûr Carrefour a fait appel car personne n’a compris que monsieur Olofsson est un précurseur: puisque, paraît-il, le SMIC ressemble trop au RSA, pourquoi ne pas payer les salariés au RSA et se débarrasser du SMIC ?

Monument sans maures

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Qu’il est agréable de déambuler nonchalamment dans le Parc du Cinquantenaire à Bruxelles ; de passer, insignifiante fourmi, sous les imposantes arcades surmontées par un immense quadrige représentant le Brabant – qui n’était pas encore divisé en Brabant-Flamand et Brabant-Wallon ; de flâner parmi les arbres et les monuments à la gloire d’un pays qui fut en son temps l’une des premières puissances économiques mondiales ; de parcourir les riches Musées Royaux d’Art et d’Histoire, le Musée de l’Armée ou même l’Autoworld (le Musée de l’automobile) qui y sont implantés… (Faites-moi penser à réclamer mon obole à l’Office du tourisme !). Et qu’il est doux et rassurant de s’allonger au soleil sur ses fraîches pelouses à regarder glisser de jolis cumulus.

On a l’impression d’être plongé dans un univers immuable. Le promeneur attentif sera pourtant attiré par une imperceptible altération d’un monument érigé en 1921 par Thomas Vinçotte. Intitulé « Les pionniers belges au Congo », affublé d’un écriteau éducatif signalant qu’il doit être compris au regard de la mentalité colonialiste et paternaliste de l’époque – précision utile, même si elle rappelle l’imbécile mise à l’index de Tintin au Congo -, ce monument représente en effet des personnages emblématiques d’un siècle révolu : le roi Léopold II entouré de courageux soldats, une jolie madame congolaise toute nue et ses adorables bambins, un vilain méchant crocodile représentant le fleuve en colère, des gentils missionnaires et gentils explorateurs, un soldat qui se dévoue pour son pauvre chef blessé et enfin un autre soldat se battant contre…Tiens, contre qui ? Mille sabords ! On dirait que le malheureux frappe dans le vide. Ils sont fous ces Belges ! On devine néanmoins une forme assez vague qui semble dessiner un corps allongé.

photo : Marie-Hélène Cingal (Flickr)

Un monument censuré : une première

Pas grave se dit-on, puisqu’une inscription gravée dans la pierre est là pour édifier le promeneur. « L’héroïsme militaire belge anéantit l’ (… ) esclavagiste », peut-on lire. Saperlipopette ! Il manque un mot. Il a été effacé. Et dans les deux langues.

Le mot disparu est « arabe ». Et la statue maladroitement corrigée qui donne l’impression que notre troufion se bat contre des mouches tsé-tsé représentait un marchand d’esclaves portant un turban.

Ce mystérieux évanouissement serait-il dû à la proximité de la grande Mosquée ? En 1967, cet imposant bâtiment, qui fut le « pavillon oriental » de l’Exposition Universelle de Bruxelles de 1880, a été offert par le roi Baudouin au roi Fayçal d’Arabie Saoudite. Lequel s’empressa d’en faire un centre wahhabite où l’on peut aujourd’hui entendre des prêches violents à l’encontre de Bruxelles, capitale des kafirs, c’est-à-dire des impies.

La grande mosquée de Bruxelles. photo : Bernard Swysen

Mais revenons à notre monument « censuré » – ce qui est, me semble-t-il, une première. Un certain Doryad Azefzaf, sorti d’on ne sait où, s’étant plaint auprès du CECLR (Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme) et du MRAX (Mouvement contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie), les ambassades d’Arabie et de Jordanie, ainsi que l’imam de la Mosquée ont exigé, très officiellement, que l’on gomme cette référence au rôle joué par les Arabes dans la traite des Noirs au Congo.

Mettons les pieds dans le plat. La communauté arabo-musulmane serait-elle seule à être dispensée de tout travail de mémoire ? Cette question n’a rien d’« islamophobe », ou alors il faudrait accuser de francophobie toute personne évoquant la Collaboration. À ce compte-là, effaçons le mot « allemand » de nos monuments aux morts pour ne pas froisser Angela Merkel, et rasons les ruines du dôme de Genbaku à Hiroshima, dont la vue chagrine sans doute les Américains.

L’affaire est passée totalement inaperçue, la presse ayant préféré faire profil bas, de peur d’être maraboutée par les mots magiques « padamalgam ! » et « padestigmatisation ! » Je l’avoue, j’ai eu beau mettre tous mes hommes sur le coup, envoyant les plus fins limiers enquêter au sein des ministères et institutions concernés, j’ai fait chou blanc : impossible de savoir qui a autorisé le « maquillage » du monument. Je n’ai pas trouvé sur internet la moindre photo le montrant tel qu’il était avant cette opération de chirurgie politique. Et mes demandes pour reproduire une photo extraite d’un vieux bouquin conservé dans une bibliothèque publique sont restées sans réponse.

La colonisation belge contre l’esclavage

Pour les promeneurs soucieux de vérité historique plutôt que de réconfort mythologique, on me permettra de citer Stanley et Livingstone : « Dans les cent dix-huit villages mentionnés, les Arabes ont fait 3 600 esclaves. Il leur a fallu tuer pour cela 25 000 hommes adultes pour le moins et de plus 1.300 de leurs captifs ont succombé en route au désespoir et à la maladie. Étant donné cette proportion, la capture des 10 000 esclaves par les cinq expéditions d’Arabes n’a pas coûté la vie à moins de 33 000 personnes et encore quels esclaves que ceux que je vois là enchaînés et pour lesquels frères, pères et maris ont répandu leur sang… de faibles femmes, de tout petits enfants…». Et je rappellerai, pour défendre l’honneur de mon pays, que, si dès 1840, des commerçants arabes venus de Zanzibar avaient pénétré les territoires congolais pour y chercher des esclaves, Léopold II n’est devenu le roi de « l’Etat Indépendant du Congo » qu’en 1885 et que dès 1888, « La Société Antiesclavagiste belge » finançait et organisait « les Campagnes de l’État indépendant du Congo » contre les esclavagistes. Cette guerre sanglante s’acheva en 1894 par la victoire des antiesclavagistes. Cette histoire bien connue ne plait visiblement pas à tout le monde. On peut le comprendre : aucune nation, aucun groupe humain n’aime se souvenir de ses turpitudes passées. Ce qui est moins compréhensible, c’est que l’Etat belge ou certains de ses agents aient pu se montrer complaisants avec ceux qui demandent que l’histoire soit réécrite à leur avantage.

Ni l’Occident, ni l’Europe, ni la Belgique ne devraient accepter d’être affublés de la casquette de « méchant universel ». Certes, nous sommes responsables de pas mal de crimes et atrocités du passé. Nous n’en avons pas, loin s’en faut, l’exclusivité. Or, dans l’autocritique – qui dégénère aisément en haine de soi – l’Europe est seule. La Belgique a reconnu l’iniquité de la colonisation et mène sur son passé impérial un réel travail d’analyse et de débats, l’Europe passe son temps à s’excuser de son histoire, oubliant au passage qu’elle a mis fin au fléau esclavagiste et passant par pertes et profits les progrès accomplis, y compris dans ses colonies. En revanche, les traites interafricaines – que la loi Taubira passe soigneusement sous silence en France – ont tout simplement disparu : il faut croire qu’elles ne cadrent pas avec le récit binaire que l’on appelle aujourd’hui « histoire ».

En attendant, chers amis, dépêchez-vous d’aller place Royale à Bruxelles voir la statue équestre de Godefroy de Bouillon, premier souverain chrétien de Jérusalem. Ses jours sont peut-être comptés, des élus municipaux suggérant qu’on la remplace par un symbole de « tolérance religieuse » afin que « Bruxelles, capitale de l’Europe, puisse utilement adresser un geste d’amitié au monde musulman ». Moi, mes amis, je leur dis la vérité, même quand elle n’est marrante ni pour moi, ni pour eux. Notons que les mêmes élus réclament la disparition du monument érigé à la mémoire des victimes du génocide arménien.

Les traites négrières: Essai d'histoire globale

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Halte à la clitophobie !

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Je dois bien l’avouer : jamais je n’aurais cru que Caroline de Haas et ses copines de Osez le Féminisme iraient jusque là. Lorsque la porte-parole de cette association, dont la récente médiatisation doit beaucoup à DSK, déplorait à Mots croisés qu’on « ne parlait pas assez du plaisir féminin », je l’avais méchamment moquée en imaginant que des brigades domestiques contrôleraient bientôt le juste partage du plaisir dans les chambres à coucher de France et de Navarre.

En fait, nous étions loin d’imaginer ce qu’allaient oser nos féministes new-age : une grande campagne intitulée « Osez le clito » vient d’être lancée par l’association. Vous avez bien lu. Et si vous ne me croyez pas -ce que je comprendrais- rendez vous sur le site dédié. Vous y trouverez notamment un clip révolutionnaire dont le but est de montrer aux autres femmes -qui l’ignoreraient encore- que c’est vachement bien, l’orgasme féminin.

Sur le site de « Osez le féminisme », on peut lire ce morceau d’anthologie: « Osez le féminisme prépare une campagne « Osez le clito ». L’objectif ? Parler et faire parler des plaisirs sexuels des femmes. Le clitoris est un organe essentiel du plaisir sexuel. Pourtant, il est souvent oublié, nié, voire mutilé. Avec « Osez le clito », Osez le féminisme veut affirmer que les sexualités des femmes sont multiples, peuvent se vivre en dehors de toute procréation et ne sont pas forcément complémentaires des sexualités masculines. Le clitoris est politique ! »

Si vous êtes sensible à ce combat politique d’envergure, lequel ne devrait pas laisser Madame Dugenou insensible, vous pouvez d’ores et déjà vous inscrire afin de participer aux actions collage/pochoir qui auront lieu en région parisienne et dans une quinzaine de grandes villes françaises le 20 juin prochain. Rappelons au passage ce scandale méconnu : il n’existe pas, à ce jour, de journée mondiale du clitoris.

Vive le Clitoris, Vive la République et Vive la France !

Faut-il compter noir sur blanc ?

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un couple mixte. Photo : Paco CT (Flickr)

« IC13 » : Blanche, non anglaise, ni irlandaise. Au moins une fois par semaine, j’inscris mon code ethnique sur un document administratif britannique. Sans lui, on ne se soigne pas, on ne se loge pas, on ne se transporte pas, on ne va pas à l’école, on ne vote pas, on ne peut pas travailler. C’est simple, on n’existe pas. On n’est même pas compté dans le dernier recensement décennal de 2011. Et personne ne songerait à s’en offusquer.

Le monde à l’envers pour un Français nourri à l’égalité en droit et allergique par principe au rattachement communautaire. Il manque peut-être aux Anglais un petit détour par Vichy et le fichage des juifs pour comprendre l’allergie française au recensement des citoyens en fonction de leur origine. Terre d’accueil d’aussi longue date que la France mais issu d’une tout autre histoire, le Royaume-Uni a fait le choix opposé. L’État est culturellement multinational, à travers le Commonwealth, et la société multiculturelle. Depuis les années 1960, l’Office national des statistiques recueille des données chiffrées sur les populations originaires de l’ex-Empire, pour mesurer les discriminations subies par chaque communauté, les combattre en connaissance de cause et définir les besoins des collectivités, par exemple en termes de traducteurs ou de travailleurs sociaux. C’est aussi sur la base de ces statistiques que sont établis des quotas destinés à compenser les inégalités dans l’éducation, le marché de l’emploi, les services publics, le logement. En réalité, c’est tout l’équilibre social britannique qui repose sur ces statistiques que les populations concernées demandent et redemandent.[access capability= »lire_inedits »]

L’origine des délinquants systématiquement mentionnée par la presse

Curieusement, nul ne craint que ces données soient instrumentalisées par un quelconque National Party ou alimentent le type de polémique suscitée chez nous par Zemmour. C’est que, paradoxalement, l’ethnicisation va de pair avec la transparence : alors qu’en France, personne ne sait quelle est la proportion de Noirs et d’Arabes et que tout le monde pense que la publication de telles données alimenterait la campagne électorale d’une certaine blonde. Au Royaume-Uni, l’origine d’un délinquant est systématiquement mentionnée par la presse, et les campagnes de prévention de la délinquance, comme certaines opérations policières, ciblent clairement des groupes ethniques. « L’Opération Trident » vise par exemple les meurtres et fusillades « black on black » commis dans Londres. Imagine-t-on les glapissements de Thuram et de la Halde que susciterait une telle initiative ?

En réalité, l’universalisme français, même s’il comporte une part de dénégation, n’est pas forcément plus injuste que ce pragmatisme bon teint. Peut-être que les statistiques britanniques permettent une répartition judicieuse des crédits entre les différentes écoles primaires, mais permettent réellement de lutter contre les inégalités ? Ont-elles empêché les attentats de Londres en juillet 2005 ? Sont-elles un frein ou un encouragement aux sentiments d’appartenance qui font que 81% des musulmans britanniques se sentent musulmans avant d’être britanniques ? À partir du moment où on renvoie constamment l’individu à son origine, comment s’étonner que celle-ci prenne le pas sur toute autre affiliation ?

À cela, il faut ajouter que les statistiques alimentent des rivalités intercommunautaires toujours plus intenses, chacun se demandant qui empochera le gros lot social ? Qui obtiendra la création d’une école religieuse ? De plus, la définition même des groupes pose des questions insondables : faut-il distinguer les Noirs africains et les Noirs antillais, qui se détestent cordialement ? Les Africains catholiques ou les Africains musulmans ? Les adventistes du septième jour ou les Ismaéliens du premier ?

Ne faudrait-il pas, dans ces conditions, intégrer d’autres paramètres comme le genre, les comportements sexuels, les handicaps ? Au pays d’Orwell et de Huxley, on combine déjà toutes ces données dans un vaste shaker administratif dont l’exemple le plus parfait reste la BBC où les Noirs répondent aux Pakistanais, les femmes aux manchots et ainsi de suite, en fonction d’équations toujours plus complexes. Certes, elles favorisent une diversité de façade – j’enlève une Blanche pour mettre un Noir. Mais elles pourraient aussi contribuer à construire le « Meilleur des mondes ».[/access]

Coups dans le vide

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Vous je ne sais pas, mais moi je suis abonné au Monde depuis Sciences-Po – même si je ne les ai pas tous gardés.

Depuis quelque temps, ça me donne même droit pour le même prix (enfin, j’espère !) à un supplément du week-end. Après divers tâtonnements, les créatifs de la maison se sont arrêtés sur un titre sobre et de bon goût : « Le Monde Magazine ». Le reste, hélas, est à l’avenant, c’est-à-dire prévisible. Mais feuilletons ensemble, si vous le voulez bien, ce « Monde Mag », comme personne ne l’appelle familièrement. Allez, juste une fois !

Entre banalités et vieux préjugés du progressisme

En « une » bien sûr, « le dossier de la semaine » : toujours un sujet sociétal de fond, genre Ces jeunes qui ne veulent plus grandir, Ces vieux qui ne veulent plus mourir, Cette planète menacée par un danger planétaire ou, pire encore, Ce Front national qui n’a toujours pas changé…
Tout Le Monde est là, si j’ose dire, en plus superficiel, entre banalités déjà lues partout et vieux préjugés d’un progressisme en pleine régression.
Pour être juste, l’ensemble est impeccablement rubriqué. Il y a « Le reportage », d’abord, sans lequel il n’est pas de magazine digne de ce nom (hein, Causeur !). Depuis quelques mois, ça tombe assez souvent sur « la révolution tunisienne » sous toutes ses coutures (bilan, perspectives et « focus » déclinables à l’infini). Mais la « révolution de jasmin » n’est-elle pas le laboratoire avancé où se joue l’avenir du « printemps arabe » c’est-à-dire, vu des salons « mondains », quelque chose comme le destin de l’humanité ?

Et puis il y a « L’enquête », a priori moins touristique que « Le reportage ». N’empêche : notre magazine n’hésite pas à franchir le périph’ pour peu qu’un scoop en vaille la peine (« Courchevel, ghetto de riches »).

Quant au « Portfolio », assez banalement, il est composé de photos, commentées quand même pour qu’on comprenne. Ca peut s’avérer utile, moins pour « le Japon dévasté » que pour l’œuvre du « plasticien-chinois-provocateur-emprisonné » Ai Wei Wei – dont le nom dit assez les tourments qu’il doit endurer.
D’autant plus que tout ça est nouveau pour lui ! Avant d’être arrêté le 3 avril dernier pour « crime économique » (?), Ai circulait librement depuis trente ans, exposant dans toutes les capitales du monde son œuvre, « inspirée par Duchamp » mais plus proche quand même de la bande à Jeff Koons.

Audace, détournement et provocation

Qu’importe ! Notre magazine tient là un nouveau martyr, élevé d’office au grade d’ « emblème de liberté artistique emprisonnée ». Toute son œuvre n’est qu’audace, détournement et provocation à l’égard des autorités chinoises, savez-vous. Ainsi de cette série photographique intitulée « Etude de perspective » (1995-2003) : des doigts d’honneur espièglement posés devant les monuments les plus célèbres du monde – la place Tiananmen bien sûr, mais aussi la Tour Eiffel et la Maison-Blanche… « Difficile de se méprendre sur le sens de l’image », commente le journaliste. Ah bon ?

« Artiste total », comme tout le monde aujourd’hui, Ai maîtrise aussi les installations, assemblages et autres performances. Dans l’une d’elle on peut voir l’artiste « laissant tomber une urne de la dynastie Han » (c’est le titre de l’’œuvre). Subtile attaque contre le régime chinois actuel ? Sans aller jusque là, notre hebdo risque l’hypothèse iconoclaste de rigueur : « une réflexion sur le rapport de l’art à l’histoire et à l’authenticité ». Pourquoi pas ?, puisqu’on peut dire n’importe quoi.

À propos, je ne vais pas vous faire tout le magazine page à page ! Passons enfin au meilleur, que je vous ai gardé pour la fin même s’il se trouve au début : l’éditorial. S’il y a un truc à ne pas rater dans Le Monde Magazine, c’est bien l’édito et pour cause : l’auteur, lui, ne le rate jamais.
Ca s’appelle « Les trois coups » et c’est signé Didier Pourquery. En fait de coups, le rédac-chef nous assène tour à tour trois opinions au sens large sur trois « actus » au sens étroit (ou l’inverse).

Dans le numéro du 4 juin que j’ai sous les yeux, exception culturelle pour le « Coup de blues » de Didier apprenant la mort soudaine de Michel Boujut. Moi aussi, sans le connaître et sans même avoir été de gauche, j’aimais bien l’écrivain et le cinéphile, sa liberté d’esprit et de ton. J’aime que sa date de naissance soit restée pour lui Le jour où Gary Cooper est mort – (titre de son dernier livre).
Mais justement ! J’ai beau chercher, je ne retrouve pas la modestie créative de Boujut chez son « copain » Pourquery. Ses « Trois coups » à lui c’est toujours du théâtre, même pour un éloge funèbre qu’il voudrait ému : « Michel est parti brutalement, trop tôt… » Au secours ! Quand un ami meurt c’est toujours trop tôt, Didier ! Soit tu as un nègre, soit ça ne t’est jamais arrivé.
Après ça, comment attendre du même éditorialiste plus de sincérité quand il s’agit juste de jouer à « gauche contre droite » ? Comme chaque semaine ou presque, les « coups » qu’il croit porter à ses ennemis, non pas de classe mais de clan, lui reviennent tout droit dans la figure, comme des boomerangs normaux.
Quelle vulgarité aussi de s’en prendre à un Luc Ferry déjà universellement accablé pour une faute somme toute vénielle ; en fait, juste une connerie ! Comment Pourquery a-t-il pu titrer ce paragraphe « Coup de pied », sans penser que l’on ajouterait aussitôt in petto « de l’âne » ?

Il faut imaginer non pas Sisyphe heureux mais Pourquery engagé

Mais le rédacteur en chef du Monde Magazine a l’esprit ailleurs : à travers Ferry il vise en fait le Figaro Magazine, dont son journal se rêve sans doute le concurrent. Ces gens-là n’avaient-ils pas déjà publié un « articulet » sur l’affaire évoquée par Luc ? N’étaient-ils donc pas coupables avant lui ? D’autant que le jour même, s’indigne Didier, le Figaro quotidien ne publiait « que deux brèves sur l’affaire Tron » !
Tron, dans la déclinaison pourqueryenne, rime avec « Coup de torchon ». Surtout ne voyez là aucune trace de populisme, même mélenchonien ; on sait se tenir, au Monde Magazine. Simplement Didier en a marre, en tant que citoyen : on nous a menti !, déclame-t-il. « Dans cette « République irréprochable » que le Président appelait de ses vœux », n’a-t-on pas vu démissionner successivement Joyandet, Blanc, Woerth, Alliot-Marie et Tron ?
Tout ça pour nous amener à sa chute, qui fait tomber Pourquery bien bas : « Depuis que la République a été déclarée irréprochable, finalement, pas mal de ministres ont sauté ! » La mauvaise ironie au service de la mauvaise foi : non seulement un vœu est le contraire d’un constat, mais comment progresser vers cette « République irréprochable » sans contraindre ainsi à la démission tous les ministres mis en cause, même à tort ?

C’est ce que fait Nicolas. Mais que ferait Didier ? Au fait, qu’est-ce qu’il veut Didier ? S’il essaye juste de garder son job, je comprends mille fois (les patrons, les fins de mois, les cadences infernales, la négritude même…).
Mais s’il était sincère jusque dans sa mauvaise foi ? Il faut imaginer non pas Sisyphe heureux, mais Pourquery engagé.
Engagé au sens où ça vous engage, pas au sens où ça vous a fait engager. Pas un simple CDI : la Ière Internationale ou le 2ème REP !
Pas évident, quand même… Les gens qui restent encore sérieusement attachés à des idées, ça se fait de plus en plus rare ces siècles-ci, surtout chez les décideurs, et notamment dans le beau Monde.

L’hypothèse la plus vraisemblable, c’est que le rédacteur en chef du magazine tienne plus à son boulot qu’à ses idées – et, en l’espèce, qui songerait à le lui reprocher ?
Il faut bien que Didier mange et, avec ou sans ses coups dans le vide, le Monde Magazine s’impose de toute façon comme l’« hebdo de référence » d’une classe dominante qui a perdu les siennes.

Préférence nationale pour les détenus syriens

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Magnanime, le président syrien Bachar Al-Assad a décrété une amnistie générale au bénéfice des détenus politiques. Tandis que les manifestants syriens sont quotidiennement réprimés à tirs de balles réelles, les prisonniers, eux, bénéficient de la clémence présidentielle. A un détail près, assez gros pour permettre au diable de s’y nicher : l’amnistie ne concerne que les détenus…syriens ! Pour les milliers de prisonniers libanais, irakiens, jordaniens ou iraniens qui croupissent dans les geôles syriennes: nada ! Entassés une dizaine par cellule après une arrestation expéditive, suivie ou non d’un procès bâclé, ces pauvres hères continueront de souffrir à l’abri des caméras.

En Syrie, la préférence nationale, institutionnalisée dans les hôtels et les sites touristiques, s’applique donc aussi sur le plan judiciaire. Le scandale et l’injustice sont tels que des familles de prisonniers libanais incarcérés en Syrie ont entamé un sit-in de protestation au Liban. Elles ignorent jusqu’au lieu exact de détention de leurs proches, incarcérés ou « disparus » de l’autre côté de la frontière. A l’issue de la manifestation, les proches des détenus libanais en Syrie ont déposé une demande officielle d’information auprès du procureur général libanais Saïd Mirza, désormais chargé de relayer leurs revendications.

Alors qu’un nouveau gouvernement libanais vient de voir le jour avec la bienveillance active de Damas, on leur souhaite bien du courage…

Deux mariés ne font pas deux pères !

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photo : bkusler (Flickr)

Non, le PS n’est pas le parti des vieux mâles blancs hétérosexuels, machos patentés et violeurs potentiels quoique présumés. Il aime les femmes, les pauvres, les immigrés et les minoritaires en tout genre. À défaut de compter dans leurs rangs des bataillons de femmes de chambres issues de l’immigration, les socialistes ont ressorti des tiroirs le mariage homosexuel et l’antienne qui va avec, reprise en chœur par une bonne partie des commentateurs, sincèrement désolés par notre conservatisme : « la France est en retard ! ». D’ailleurs, à en croire les sondages, 58 % des Français y seraient favorables: bizarre, je n’avais pas remarqué que les désirs des Français étaient des ordres.

Peu importe que le texte proposé à l’Assemblée nationale n’ait aucune chance d’être adopté. L’essentiel c’est qu’Aurélie Filipetti soit fière de le défendre et que le PS rappelle que sa vocation naturelle est d’indiquer le sens de l’Histoire à ses contemporains. Une petite pancarte pour rappeler aux étourdis que « le Progrès, c’est par ici Messieurs-Dames ».

On a bien sûr le droit d’être favorable au mariage gay. L’ennui, c’est qu’on ne puisse pas s’y opposer. Or, il est bel et bien en train de rejoindre d’autres grandes causes au rayon des propositions qu’on ne peut pas refuser. Refuser de s’enthousiasmer pour cette avancée incontestable au sens le plus strict du terme, c’est afficher non pas son homophobie mais pire, sa ringarditude indécrottable. Ben quoi, ça leur fait plaisir et ça gêne personne, où est le problème ? On est tous égaux, non ? Comme l’a dit François Hollande, « on ne va pas empêcher deux personnes qui s’aiment de s’unir ». Ce serait très méchant. Et moi, je suis gentille. Notons au passage le caractère performatif du désir : puisque je veux ceci ou cela, il est bien normal que la société se débrouille pour me le procurer. Je vous enverrai ma petite liste.

Quoi qu’il en soit, je n’ai rien à redire au mariage lui-même. Je croyais que c’était vachement bien qu’on ait arraché l’amour, le sexe et même la procréation à cette institution bourgeoise. Mais puisqu’il s’avère décidément impossible de jouir sans entraves, la chaine conjugale en vaut bien une autre – en plus, si on se marie, on a une petite chance de pouvoir accuser son chacun/chacune de « viol conjugal », mais ça, les enfants, ce sera pour la prochaine leçon.

Les homosexuels ont conquis le droit aux charentaises et au samedi après-midi chez Carrefour. S’ils veulent, en prime, la robe « princesse d’un jour », la pièce montée et le banquet de famille avec Pépé qui prend sa cuite, sans oublier le divorce qui conclut une bonne proportion des mariages avant cinq ans, grand bien leur fasse.

Il y a un petit problème, c’est qu’on n’a pas inventé le mariage pour que les Roméo et Jules de tous sexes puissent afficher à la face du monde leur amour interdit mais pour protéger la filiation – et sa conséquence la plus terre-à-terre, l’héritage. Que le mariage veuille dire « toi et moi pour la vie » pour les individus concernés, c’est très joli, mais du point de vue de la collectivité, il signifie d’abord que les enfants de madame sont réputés être ceux de monsieur, pour le reste que chacun garde ses secrets d’alcôve. Et cette salutaire hypocrisie a permis la transmission des biens et des codes à travers un ce truc bancal, mouvant, oppresseur et génial qu’on appelle « famille ».

Donc sans filiation, pas de mariage. Du reste, les partisans de l’homo-conjugalité n’en font pas mystère, leur but est de faire reconnaître l’homoparentalité. Or, ça, ça me chiffonne. Je vous vois venir, traînant derrière vous des cohortes d’enfants déglingués par des couples banalement composés d’un homme et d’une femme. Objection parfaitement valable : à l’évidence, deux hommes ou deux femmes peuvent élever un enfant aussi bien ou aussi mal qu’une paire hétéro. Que l’on invente un statut répondant aux nécessités concrètes d’une telle situation, fort bien : il est bon que les moules autoritaires et rigides se heurtent à la plasticité de la vraie vie que fabriquent ensemble les sujets autonomes. Pas besoin d’être estampillé « père » ou « mère » pour pouponner ou aller récupérer un ado au commissariat.

Sauf qu’il ne s’agit pas de la vraie vie mais d’un ordre symbolique qui doit bien avoir quelques vertus pour avoir traversé les siècles et les civilisations. Et cet ordre symbolique repose sur ce minuscule détail qu’est la différence entre les hommes et les femmes. Nul n’est obligé de s’accoupler avec le sexe opposé ni de participer à la reproduction de l’espèce. Mais il me semble que celle-ci relève littéralement de l’intérêt général. Roméo peut partir en voyage de noces avec Jules si ça lui chante, il n’en a pas moins intérêt à ce que Juliette fasse des mômes avec le godelureau de son choix. Demander à la société de dire à un enfant qu’il a deux « papas » ou deux « mamans », ce n’est pas seulement se vautrer dans la niaiserie langagière qui enchante le journaliste, c’est institutionnaliser un mensonge anthropologique – en tout cas tant que la science n’aura pas corrigé les cochonneries de la nature et permis à chacun de commander l’enfant de son choix à l’enfanterie du coin. « Le droit de l’enfant à vivre dans une famille épanouie, avec de l’amour, n’est pas lié au sexe des parents », proclame Henriette Martinez, l’une des deux élues UMP à avoir voté le texte. En attendant qu’un juge fasse respecter ce droit à l’amour, j’aimerais rappeler que nous avons tous également le droit inaliénable de ne pas être pris pour des cons. Même les enfants.

Villepin victime de l’humour corrézien ?

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Si j’étais dans l’entourage de Nicolas Sarkozy, ce qu’à Dieu ne plaise, je ne me formaliserais pas beaucoup de la boutade présumée[1. Tout est présumé aujourd’hui, lorsqu’on est prudent] de Jacques Chirac à propos de son futur vote pour François Hollande.

En effet, on cherche encore la Française ou le Français qui n’est pas informé du peu d’estime que l’ancien président porte à son successeur. Si jamais on parvenait à trouver cette pierre rare, nul doute qu’il s’agirait de quelqu’un d’expatrié depuis deux bonnes décennies, sur la planète Mars de préférence. Pour ma part, j’en étais resté à cette phrase, citée par Marianne : « Lui confier le pouvoir, c’est comme organiser un barbecue en plein été dans l’Estérel ». A partir de là, que Jacques Chirac préfère le Président du Conseil Général de Corrèze à l’hôte de l’Elysée ne doit constituer une surprise pour personne.

Ce qui pourrait susciter de l’intérêt, en revanche, mais qui n’en provoque aucun, c’est ce que Chirac précise en introduction: « Si Alain Juppé n’est pas candidat…». On savait qu’il avait autrefois désigné Juppé comme «Le meilleur d’entre nous»[2. Je m’inclus dans le « nous » attendu que je faisais partie du public auquel le Président du RPR s’adressait aux Universités d’été de Strasbourg en septembre 1993. Je n’ai toujours pas digéré l’affront même si je n’en suis pas mort, au contraire de Philippe Séguin] mais il est une autre personnalité oubliée par notre boute-en-train limousin : Dominique de Villepin. Le président de République Solidaire, qui laisse partout entendre qu’il sera candidat à la présidentielle, ne bénéficierait donc pas du suffrage de Jacques Chirac.

Bien entendu, Chirac préfère Villepin à Hollande et il ne faut donc pas penser qu’il voterait pour le second plutôt que pour le premier. Ce qu’il révèle là, c’est qu’il ne pense pas une seconde que son cher Dominique ira au bout de sa volonté de candidature. Le voilà, le scoop ! Un scoop qui, de toute évidence, n’est pas forcément une mauvaise nouvelle pour Nicolas Sarkozy, lequel craint qu’un éparpillement des voix pourrait l’empêcher d’être présent au second tour de la présidentielle. Pis, c’est aussi une leçon pour le Président actuel qui perd du temps et de l’énergie à vouloir faire embastiller son rival, ou le rendre légalement inéligible, alors que ce dernier n’ira pas au bout de sa candidature, faute d’espace de politique et de l’esprit de sacrifice que requiert une telle aventure.

Zemmour, lu à la télé

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photo : styeb (Flickr)

Figure très moderne du maudit officiel, Éric Zemmour est partout : futur ex-pineupe du samedi chez Laurent Ruquier[1. Souhaitant donner un « souffle nouveau » à « On n’est pas couché », Ruquier a décidé d’éjecter les célèbres Naulleau et Zemmour la saison prochaine. La réaction de Naulleau : « Je suis triste pour la liberté d’expression. » On n’a pas fini d’en rire…], incarnation de la « droite dure » en couverture du Point, invité d’un quarteron de députés UMP en manque d’idées, éditorialiste du matin sur RTL, convive du midi de Nico-le-Petit, débatteur du soir sur i>Télé et, ces jours-ci, en couverture de Z comme Zemmour, le recueil de ses chroniques radiophoniques.

Ça se voit sur le visage d’Éric : il jouit de son image, n’en revenant pas d’être le poil à gratter de toutes les attentions. SOS Racisme l’attaque ? C’est parfait. Joffrin, Kahn et Apathie l’excluent du cercle des journalistes vertueux ? C’est extra. Le très drôle Georges-Marc Benamou le traite de « facho » ? C’est encore mieux. Son fan-club, d’ailleurs, est aux anges.

Les disciples deviennent vite un poids mort

Zemmour, en effet, possède sa garde rapprochée : des jeunes, des vieux qui ne jurent que par lui, pensent comme lui, pleurent pour lui, archivent sur le ouèbe chacune de ses interventions cathodiques. C’est le côté Soral de Zemmour, en plus grand-public. Éric, pourtant, devrait se méfier. Se souvenir, par exemple, de Guy Debord, qui crachait avec joie sur les debordistes encombrants, ou de Philippe Muray, qui eut le bon goût de mourir avant de voir pulluler les petits Muray dans chaque bord qu’il détestait. Les disciples deviennent vite un poids mort empêchant, par l’admiration crasse et la flatterie idéologique, leur grand homme de finir ses phrases. Ainsi, quand Zemmour affirme sur le plateau d’Ardisson que « la plupart des trafiquants sont noirs et arabes … », ses fans déclenchent la hola immédiatement, se contrefoutant de la suite.[access capability= »lire_inedits »]

Autrefois proche de Philippe Séguin et de Jean-Pierre Chevènement, Zemmour sait que la délinquance naît de vies misérables où le déclassement est une gamelle que se partagent quelques jeunes chiens fous originaires de « ce cher et vieux pays » et d’ailleurs. Il l’écrivait, au basculement des années 1990 et des années 2000, dans Marianne, dans Le Figaro. C’était du grand reportage, complexe et brillant, dans les contrées de la droite, de la gauche, dans l’agitation des campagnes électorales décisives. Ça donnait des essais comme Le Livre noir de la droite ou L’Homme qui ne s’aimait pas, mise à nu de Chirac que venait compléter le roman L’Autre. C’était avant les sunlights qui paralysent la langue, imposent leurs règles – un storytelling systématiquement amputé de tout sens.

Il n’aime le journaliste que s’il flirte avec la littérature

Zemmour pourrait, aujourd’hui, se contenter d’être le meilleur des journalistes – sur le modèle juppéiste, « le meilleur d’entre nous » −, excellent dans ses analyses sur la débâcle de l’équipe de France de football en Afrique du Sud, sur les attaques criminelles de la finance mondiale ou sur ce que Jean-Claude Michéa nomme « l’enseignement de l’ignorance ». Mais comme il le rappelle dans sa préface, il n’aime le journalisme que quand il flirte avec la littérature. Zemmour cite Aron, Sartre, Camus. Il oublie Jacques Laurent, Antoine Blondin, Roger Nimier ou Françoise Sagan. Ce qui est dommage quand, saluant la mémoire de Claude Chabrol, il confesse, à peine masqué, qu’il doit son éducation sentimentale et sexuelle aux apparitions de Stéphane Audran dans les films du réalisateur, période 1960-1970. On comprend mieux la nostalgie de Zemmour pour ce monde d’avant dont il ne cesse de regretter la disparition. C’étaient les derniers soubresauts des « Trente Glorieuses » ; De Gaulle s’exclamait, en voyant BB faire son entrée à l’Élysée en costume couleur treillis : « Chouette, un militaire ! » ; Pompidou lui succédait au volant d’une voiture de sport, cigarette aux lèvres, et Stéphane Audran hésitait entre Jean-Louis Trintignant et Jacqueline Sassard dans Les Biches, trompait Michel Bouquet avec Maurice Ronet dans La Femme infidèle.

Zemmour est resté ce petit gars de Montreuil qui aimait la comédie et les drames de la République, le Bloc-notes de François Mauriac et les actrices de la Nouvelle Vague. Évoquant Stéphane Audran, il aurait pu parler tout autant de Caroline Cellier, de Bernadette Lafont ou de Marlène Jobert, silhouettes épousant à merveille la « mélancolie française » chère à son cœur timide. Entre une descente du boss de Sciences-Po, Richard Descoings − « à la fois le fossoyeur de l’élitisme républicain et l’idiot utile du capitalisme » − et le feuilleton des manœuvres quotidiennes de DSK et de Marine, quelques caresses sur la peau de ces héroïnes auraient donné à Z comme Zemmour une sacrée « gueule d’atmosphère », qui manque. Comme les Noirs et les Arabes, les silhouettes effraient Zemmour. Il devrait se répéter en boucle les mots de la talentueuse âme damnée des souverainistes tendance Pasqua, William Abitbol : « Tu parles trop et tu n’écris pas assez. » Encore un effort, Éric, pour ressembler à votre modèle, Madame de Sévigné, laisser tomber votre reflet déformé par les caméras et faire jouir, enfin, la langue française.[/access]

Z comme Zemmour

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Alain Juppé, Rantanplan d’Obama

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photo : MEDEF

L’ancien premier ministre britannique, Tony Blair, avait été affublé par ses opposants de gauche du sobriquet de « caniche de George W. Bush » pour son soutien inconditionnel au président des Etats-Unis lors de la guerre d’Irak. . Soit dit en passant parenthèse, les métaphores animales, notamment canines, sont assez commodes pour rendre plus attrayantes au lecteur le compte-rendu des événements souvent ennuyeux de la vie politique nationale et internationale. Le pitbull qui déchire ses adversaires à belles dents est aux antipodes du Saint-Bernard, espèce très rare d’animal politique qui montre de la compassion pour ses semblables perdus dans le blizzard. On avait même, dans les années quatre-vingt, surnommé « Joxe-terrier » un responsable socialiste de petite taille, dont la fidélité à Pierre Joxe était inébranlable. Notons, avant de passer à l’essentiel de notre propos, que les femmes politiques n’ont pas l’honneur de se voir comparées à aucune des races canines connues. Elles se voient confinées à la basse-cour, comme dans la vieille France rurale, même lorsqu’elles se piquent de modernité. Françoise de Panafieu avec ses rollers restera donc dans les mémoires comme « la pintade à roulettes ». Cela donne du grain à moudre aux « Chiennes de garde », qui revendiquent pour la vigilance féministe la métaphore canine femelle, généralement utilisée pour décrire des comportements libidineux débridés.

Notre nouveau ministre des affaires étrangères, Alain Juppé, bénéficie actuellement de la bienveillance du microcosme médiatique et politique qui s’intéresse plus ou moins à la politique extérieure de la France. Bernard Guetta s’époumone presque chaque matin à vanter les exploits du Bordelais sur France Inter tandis qu’Hubert Védrine lui apporte les hommages de la gauche diplomatique chaque vendredi sur France-culture. Après la baudruche Kouchner et la serial-gaffeuse Alliot-Marie, Juppé nous aurait ramenés à une pratique solide et brillante de l’art diplomatique qui, comme chacun sait, est tout d’exécution.

Alain Juppé, qui n’est pas un perdreau de l’année, et qui occupa déjà la fonction entre 1993 et 1995, a fait revenir vers le Quai d’Orsay quelques prérogatives que Bernard Kouchner avait laissé filer vers l’Elysée. On ne verra pas le successeur de Claude Guéant s’emparer du dossier syrien, ou la « cellule diplomatique » de l’Elysée humilier constamment les besogneux du Quai. A la notable exception du coup d’éclat de BHL, traitant directement avec Nicolas Sarkozy de l’affaire libyenne, Juppé s’est imposé comme le vrai patron de la diplomatie française, lui imprimant sa marque avec l’aval du président de la République. Ce dernier est parfaitement au courant qu’on ne gagne pas une présidentielle sur des dossiers de politique étrangère, et que ce n’est pas tous les jours qu’une guerre des Malouines menée sabre au clair peut vous sauver une réélection mal barrée. Il laisse donc son ministre gérer à sa guise des dossiers où il y beaucoup de coups à prendre et peu de lauriers à récolter.

Alain Juppé sait comme personne déjouer les coups de vice des gnomes de Bercy, dont la détestation des diplomates est légendaire : passer le budget du Quai à la tronçonneuse leur procure une jouissance intense. Cela vaut à Juppé la gratitude et le respect des fonctionnaires, hauts, moyens et petits, qui font tourner la machine diplomatique française.

Grâce à ces atouts, Alain Juppé a les mains libres pour agir en fonctions de ses convictions, dont on doit reconnaître qu’elles ne sont pas sujettes, comme chez bien d’autres, à d’importantes variations saisonnières. L’homme est passablement psychorigide, un trait de personnalité qui ne s’arrange pas avec l’âge.
Lorsque les événements se mettent en travers de sa pensée ou de son action, ce sont les événements qui ont tort, pas lui. L’idée même d’autocritique, dans sa version jésuitique ou stalinienne, lui est aussi étrangère que le talmud pour un esquimau.

J’ai pu le constater personnellement lors d’un petit déjeuner en tête-à-tête qu’il m’avait accordé en 2005 à Montréal[1. Je dois ce tête à tête au fait qu’Alain Juppé s’ennuyait ferme dans ce pays qui n’est pas un pays mais l’hiver, et considérait toute visite d’un journaliste français comme un rayon de soleil], où il purgeait en exil les quelques mois d’inéligibilité que lui avait infligé la justice de son pays. Sa méfiance à l’égard des Etats-Unis et de l’OTAN, son tropisme pro-arabe, son aversion pour Israël, a peine tempérée par des formules rituelles relatives au « droit à l’existence » de l’Etat juif demeurent le noyau irréfragable de sa vision du monde.

Revenu aux affaires, Alain Juppé s’emploie à faire revenir la France dans le jeu proche-oriental. Sur ce dossier, Barack Obama doit gérer une situation délicate. Après avoir échoué à faire revenir Israéliens et Palestiniens à la table des négociations, il se trouve confronté à la menace de ces derniers de porter, au mois de septembre, devant l’assemblée générale des Nations-Unies, une résolution approuvant la reconnaissance d’un Etat palestinien dans les frontières de 1967. Cette reconnaissance ne deviendrait effective qu’avec l’approbation du Conseil de sécurité où les Etats-Unis disposent du droit de veto. Benyamin Netanyahou est venu s’assurer, devant le Congrès, que le soutien des législateurs américains lui était toujours acquis. Il a reçu un accueil triomphal, aussi bien des Républicains que des Démocrates. Il ne fait aucun doute que Washington mettra son veto à cette reconnaissance, car Obama ne peut pas, en année électorale aller à l’affrontement avec le Congrès. Néanmoins, il continue à faire pression sur les Israéliens et les Palestiniens pour qu’ils se mettent d’accord avant septembre, au moins sur la question des frontières et celle des exigences de sécurité formulées par Israël. Il laisse entendre à Netanyahou qu’il pourrait inciter les Européens à ne pas voter la résolution, ou du moins à s’abstenir, si Israël se montrait plus ouvert aux propositions de la Maison-Blanche. C’est alors qu’Alain Juppé entre dans l’arène : il lance, sous forme d’ultimatum, une proposition de conférence internationale à Paris au mois de juillet, initialement prévue pour traiter de l’aide financière à l’Autorité palestinienne, qui serait élargie aux négociations de paix. Et de menacer Netanyahou d’un vote sanction de la France à l’ONU s’il ne déférait pas à la convocation. Abbas a dit oui, et Netanyahou a diplomatiquement invité Alain Juppé à aller se faire admirer à Athènes.

On pourrait penser qu’il s’agit là de la méthode classique du « good cop » et du « bad cop » destiné à faire craquer un individu récalcitrant dans un commissariat. Sauf qu’Alain Juppé s’est autoproclamé flic cogneur, ou en termes canins, il joue dans le film en cours le rôle de Rantanplan dans Lucky Luke. Cette idée de conférence embarrasse plutôt Obama et Hillary Clinton, qui ont fait savoir qu’elle n’aurait aucun objet si les négociations bilatérales entre Mahmoud Abbas et Benyamin Netanyahou n’avaient pas préalablement redémarré, et abouti à des résultats tangibles, ce qui n’est pas envisageable dans le court délai fixé par Paris. De plus, certains « éléments de langage » utilisés par la diplomatie française mettent Washington dans l’embarras : contrairement à Barack Obama, Juppé et Sarkozy estiment que la réconciliation des factions palestiniennes est « une bonne chose » pour le processus de paix.

La réaction n’a pas tardé. Elle a pris la forme d’un accueil d’Angela Merkel à la Maison Blanche d’une chaleur volontairement inhabituelle, à faire verdir de jalousie le couple élyséen. Son arrivée fut saluée par dix- neuf coups de canon. Michelle Obama lui a fait l’honneur de déguster les légumes de son jardin personnel, et le dîner donné à la Maison Blanche pour la délégation allemande restera dans les annales du protocole local. L’attitude de Berlin dans le dossier du Proche-Orient n’est pas pour rien dans cette réception ostentatoire. Angela Merkel a déjà fait savoir qu’elle ne soutiendrait pas la proposition palestinienne devant les Nations-Unies, et son discours sur la question ne se distingue pas d’un iota des propos tenus à Washington.

Par ailleurs, la candidature de dernière minute de Stanley Fischer, président de la Banque centrale d’Israël, à la direction générale du FMI intervient alors que Washington fait durer le suspense quant à son soutien à Christine Lagarde. Pourvu de la double nationalité américaine et israélienne, Fischer, qui jouit d’une excellente réputation dans les milieux financiers internationaux ne s’est pas lancé dans cette aventure sans avoir obtenu quelques garanties à Washington. Cette candidature est donc une mauvaise manière faite envers Paris, qui montre à quel point la France a perdu son crédit non seulement en Israël (ce qui n’est hélas pas nouveau) mais aussi au sein des milieux dirigeants politiques et économiques des Etats-Unis.

Avec Alain Juppé, on est donc revenu à cette bonne vieille diplomatie française déclamatoire, qui provoque les cocoricos dans la basse-cour hexagonale, mais dont les résultats sont loin d’être à la hauteur des ambitions affichées.