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«Tous les Grecs sont des menteurs, donc…»

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Chacun sait, évidemment, que le réchauffement climatique n’existe pas. C’est pour cela qu’il ne faut pas se laisser avoir par l’ultime ruse de la Grèce, experte en la matière depuis la géniale fourberie du cheval de Troie. Non contente de tricher avec sa dette et de plomber le moral de l’Union Européenne, voilà que sa banque nationale commande des études complètement farfelues à des scientifiques qui ne doivent pas l’être moins pour travailler plus de deux ans sur des hypothèses dont ne voudrait pas le plus décavé des scénaristes hollywoodiens.

La Grèce, comme tous les pays méditerranéens, d’après les réchauffistes ignares, va être soumise à une forte baisse des précipitations et à une hausse des températures d’ici à 2100. Trois hypothèses viennent d’être rendues publiques par la Banque de Grèce. La première est presque optimiste : on arrive à limiter la hausse à deux degrés et on en a pour 436 milliards d’euros. La deuxième considérerait en plus comme prioritaire un réaménagement des côtes et une planification écologique en ce qui concerne la gestion de l’eau et des forêts. Là, tout de suite, ça monte à 577 milliards d’euros.

On s’étrangle sûrement déjà du côté du FMI et pourtant il y a une troisième hypothèse évoquée par le coordinateur des recherches, le physicien Christos Zerefos : on ne fait rien contre les gaz à effet de serre parce que ça achèverait d’étrangler une économie déjà moribonde pour cause d’austérité sauvage. Dans ce cas, les retombées sur le tourisme dans un pays qui serait dévasté trois mois par an par des incendies géants et verrait quelques milliers de kilomètres de ses côtes submergées seraient telles que l’addition atteindrait 701 milliards d’euros, soit plus de trois fois l’actuel PIB hellène.

Mais si les Grecs croient que l’on va tomber dans leur panneau apocalyptique, ils se mettent la cuisse de Jupiter dans l’œil de la Méduse.

Le glamour au service des barbus

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Heba al Abasiri (photo d'écran)

Cette ravissante jeune femme s’appelle Heba Al-Abasiri. En Egypte, elle présente l’émission « 360 degrés » dont les débats politiques à bâtons rompus alimentèrent la contestation de la place Al-Tahrir.

Sexy en diable, Heba a toujours refusé de vêtir un voile islamique lorsqu’elle invitait des islamistes que ses tenues ultra-féminines ne manquaient pas de choquer. Jusqu’ici, son électroencéphalogramme politique restait désespérément plat, Heba préférant confesser ses problèmes de poids à la presse people que d’intervenir dans l’arène politique.

Il faut dire qu’Heba n’a pas toujours été férue de politique, la majeure partie de sa carrière ayant été consacrée aux soirées de divertissement ramadanesques. On comprend mieux le coup de tonnerre provoqué par sa dernière sortie médiatique : Heba Al-Abasiri a ni plus ni moins déclaré souhaiter l’arrivée au pouvoir des Frères Musulmans !

Quelle mouche l’a donc piquée ? A trente ans, divorcée avec un enfant à charge, l’animatrice surmaquillée délivre une petite leçon de choses aux politologues orientalistes. Son ralliement aux disciples de Hassan al-Banna ne laisse pas d’interroger sur les motivations réelles d’un électorat bourgeois au look occidentalisé et à la condition économique fort enviable. Dans son cas, le schéma d’explication marxiste tombe à plat. L’animatrice de talk-show appartient à la nouvelle classe des nantis qui habitent Zamalek, quartier chic du Caire où les villas cossues le disputent aux appartements avec vue sur le Nil.

Au raïs le gouvernement, aux Frères la société

Dans les années 1960, un choix aussi radical se serait produit à l’autre extrême du champ politique, du côté de l’opposition gauchiste. En 2011, le recours à l’option islamiste résulte de la débâcle idéologique du nationalisme arabe qui n’a pu conserver les rênes du pouvoir qu’en s’appropriant le registre islamique. Volens nolens, l’histoire récente de l’Egypte est en effet celle d’une lente mais complète désécularisation débouchant sur la victoire symbolique des Frères Musulmans.
En rupture avec le nationalisme séculier nassérien, le régime instauré par Sadate et Moubarak a laissé les Frères conquérir l’hégémonie culturelle de l’Egypte réislamisée. L’Etat postnassérien passa ainsi un compromis implicite avec la confrérie. Ce gentlemen’s agreement réactualisa la fonction de nasiha (conseil) occupée par les clercs sunnites se tenant traditionnellement en retrait du pouvoir politique[1. En dépit de la devise de la confrérie : « Le Coran est notre constitution »]. Au raïs le gouvernement, aux Frères la société.

Or, dans l’Egypte nouvelle, au grand dam des millions de Coptes, moralité, politique, religion et identité tendent à ne faire qu’un. Tout est à reconstruire, y compris pour les Frères Musulmans éclatés en une myriade de courants aux options stratégiques différentes[2. Pragmatique, la jeune garde des Frères joue la carte de la normalisation avec Israël, avançant prudemment vers l’acceptation d’une paix froide. Ces derniers mois, des dissensions très nettes sont apparues entre l’aggiornamento idéologique des jeunes et la radicalité de leurs aînés, qui contrôlent l’appareil de la confrérie]. Partagée entre le désir libidinal de gouverner et la realpolitik, la confrérie garde en mémoire l’échec de la tentative centriste du petit parti Al-Wasat, sans doute trop modéré pour répondre aux aspirations identitaires de la majorité des égyptiens.

Un islamisme bobo ?

Car c’est bien de cela qu’il s’agit dans l’affaire Heba al-Abasiri. S’il ne doit pas être extrapolé par la sociologie politique, ce soutien individuel ne marque pas moins l’ancrage islamique d’une frange des élites. Happés par les vents violents de la mondialisation, des pans entiers de la bourgeoisie résistent à l’occidentalisation en brandissant le croissant et le drapeau. Après tout, son soutien inattendu à la confrérie islamiste est bien la seule chose qui différencie sensiblement Heba al-Abasiri de ses consœurs françaises ou américaines.
A la manière de certains bourgeois bohèmes votant à l’extrême-droite pour tout gage de patriotisme tricolore, l’islamisme bobo incarné par Heba sera-t-il l’une des clés du futur succès des Frères ?

Un nouveau client en vue pour Maître Vergès ?

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Chaque fois que des Arabes semblent accomplir un exploit extraordinaire, il y a quelqu’un pour expliquer qu’en fait il s’agit d’un complot sioniste, américain, occidental et/ou sarko-atlantiste. Le dernier à se livrer à cet exercice de réductionnisme est Me Jacques Vergès. On aurait pu penser que la défense de ses deux derniers clients – Mouammar Kadhafi et Laurent Gbagbo – exigeait tout son talent et toute son énergie, et bien, on aurait eu tort! Maître Vergès est toujours là, armé de son analyse géopolitique, inchangée depuis un demi-siècle.

Ainsi dans un entretien publié par le site Investig’Action, Maître Vergès nous explique la situation en Syrie : « Il y a très clairement une tentative de déstabilisation extérieure de la Syrie. Dans ce pays l’Arabie saoudite est à la manœuvre, via les groupes salafistes qu’elle inspire et finance. Et, bien sûr, les Etats-Unis supervisent cette ébauche de guerre civile. Israël, Etat frontalier et ennemi de la Syrie, et qui dispose de services de renseignements et d’action assez performants, est selon moi directement impliqué aussi. Et je n’aurai garde d’oublier le rôle moteur que, joue, sur le plan diplomatique, la France pour discréditer et isoler le régime syrien. »

Fou, certes, mais loin d’être idiot, Maître Vergès ajoute une goutte de « bon sens » à son analyse: il « ne nie pas pour autant qu’il existe des problèmes sociaux en Syrie. » Or, comme il le dit si bien, qui n’en a pas, des problèmes ? « La France aussi connait de graves problèmes sociaux et l’on peut même dire que la société française est confrontée à un certain nombre de blocages. » Voilà, la Syrie a des problèmes, la France en a aussi et franchement, cher lecteurs, moi aussi j’en ai des problèmes et je parie que chez vous non plus ce n’est pas toujours la grande forme ! Le fait qu’en France, on ne fasse pas appel aux chars Leclerc pour régler ces fameux problèmes est sans doute un détail insignifiant ! Et le maître ajoute pour ceux qui entretiennent encore des doutes « Quant à moi, je suis très clairement un ami de la Syrie telle qu’elle est. »

Si j’étais méchant, j’aurais proposé à Jacques Vergès de traduire cet entretien en arabe, de se rendre à Deraa et le diffuser sur le marché. En conclusion, à la place de Bachar el-Assad je ne serais pas rassuré. A l’instar de certains oiseaux, quand maître Vergès plane dans les parages, la fin n’est pas loin.

Sous le macho, le gentilhomme

Apparemment, à part Elizabeth Teissier, tout le monde redoutait les débordements de Dominique Strauss-Kahn. En revanche, personne ne pouvait prévoir les dommages collatéraux liés à ce viol présumé. Un notable marié à une riche héritière, ce qui est très utile pour se loger à Manhattan mais désastreux pour la libido, se lâche sur le room-service et les répercussions sont internationales, interraciales, inter-classes sociales et inter-femelles et mâles. On aura tout vu et tout entendu et il n’est pas juste que le bienheureux privé de médias depuis un mois soit épargné. Je vais donc proposer un petit rappel des faits.

Prenant comme un seul homme la défense de la victime, les Guinéens de New York sont descendus dans la rue pour rappeler que le corps de la femme africaine ou musulmane ou les deux est sacré et qu’en abuser entraîne le déshonneur. Pour la victime en tous cas. On est heureux de l’apprendre et je suis sûr que le New-Yorkais dérangé sous ses fenêtres et déjà émasculé par les efforts conjugués du puritanisme et du féminisme en a pris bonne note.

Il reste à aller porter le message dans les pays africains en guerre car il semble avoir échappé aux hommes qui règnent dans ces contrées, qu’ils appartiennent aux armées régulières ou aux forces rebelles. Les Guinéens éclairés du monde libre et civilisé s’honoreraient tentant de convaincre leurs compatriotes que les femmes sont les égales des hommes, ou encore leurs cousins du Congo, pays qui détient le record du monde de viols, juste avant la Suède. Sûrement à cause des Suédois.[access capability= »lire_inedits »]

En France, pendant qu’un comité de soutien à Nafissatou Diallo dénonçait le racisme et l’islamophobie du mâle blanc dominant et de ses amis (mais où ont-ils vu jouer ça ?), le peuple de gauche, qui se méfie des Césars comme des tribuns, est abasourdi et désemparé qu’on l’ait privé de son sauveur suprême. De Badinter à Jean-François Kahn[1. C’est injuste pour Jean-François Kahn qui, contrairement aux autres, a reconnu avoir dit une connerie sous l’emprise de son amitié pour Anne Sinclair, mais on ne peut tout de même pas le citer sans le nommer] et de Jack Lang à Bernard-Henri Lévy, les camarades de caste du lourdingue présumé criminel sont montés au créneau, expliquant que quand Dreyfus trousse la domestique, il n’y a pas mort d’homme et que ça ne mérite pas les menottes . J’aurais tendance à penser que le spectacle d’un délinquant menotté, même présumé, est plutôt rassurant. Ces sommités nous ont surtout démontré qu’on a beau être super-journaliste, super ex-ministre ou super-intello, quand on parle sans réfléchir et sans conseiller en communication, on est con comme tout le monde. Et ça aussi, c’est plutôt rassurant.

Un homme ça s’empêche. Même quand la tentation est proche de la torture

Hélas, ce n’est pas ce qu’ont compris les féministes. Ces femelles professionnelles sont désespérément silencieuses sur le machisme, le vrai, le dur, le tatoué, qui sévit dans certaines de nos banlieues. Mais depuis qu’elles croient, avec DSK, tenir une juste cause, on ne les arrête plus. Par je ne sais quel tour de passe-passe dont l’actualité est coutumière, et pour quelques bourdes de l’élite médiatisée, le peuple mâle s’est retrouvé tout entier inculpé, comme un vulgaire président qui ne sait pas se tenir. La collectivité masculine est accusée de rester sourde à l’exigence de parité en matière de tâches ménagères. Selon Caroline De Haas, qui « ose le féminisme » comme d’autres osent la mini-jupe ou le rose, et qui est de gauche car le macho est de droite, dans 80% des couples, les tâches ménagères sont encore effectuées par les femmes. Personne n’a pensé à mesurer le pourcentage de couples dans lesquels l’homme change la roue crevée pendant qu’il tombe des cordes ou corrige le mal-élevé qui a manqué de respect à madame parce que les gens normaux s’aiment, se complètent et se foutent de ces nouvelles ligues de vertu qui entendent régenter leurs petits arrangements entre amants.

Il m’aura quand même manqué dans ce torrent de bavardages consternant un petit hommage, un petit témoignage de reconnaissance, un petit merci et pourquoi pas un petit bravo. La chute vertigineuse du patron du FMI, numéro sept mondial sur l’échelle des VIP, (j’ai lu ça quelque part, ne me demandez pas ce que font les six premiers) et ex-futur président des Français, en dit long sur la puissance dévastatrice de la pulsion sexuelle masculine. Risquer de tout perdre pour un orgasme de quelques secondes relève moins de la psychiatrie ou de l’addiction que de la simple hétérosexualité et DSK n’est pas un malade, c’est un homme que plus rien n’arrête. Nous, les hommes civilisés, qui vivons avec des femmes libres et égales, sommes bien souvent soumis à une tentation proche de la torture. La tempête intérieure qui se lève à la vue de la violente douceur d’une courbe féminine et qui chaque fois nous renverse, demande des efforts constants pour être contenue. Cette bête qui vit dans nos entrailles et qui mord lorsque le parfum d’une femme la réveille est toujours sauvage, jamais domptée mais bien souvent maîtrisée, attendant le consentement d’une femme pour se déchainer. Et ce tourment qui ne nous laisse jamais en paix, et dont vous les femmes jouez parfois, nous vivons avec, pour le meilleur et pour le pire. Il est l’épreuve du gentilhomme. Un homme ça s’empêche et il faut reconnaitre que malgré sa force colossale, le monstre qui nous habite attend souvent son heure et votre bon plaisir.

Au lieu de ces injonctions culpabilisatrices et de ces entreprises féministes de castration, notre sang-froid mérite sûrement quelque récompense. Alors à vos bons cœurs mesdames.[/access]

Blanc en bleu, face aux Blacks

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Laurent Blanc avait l’air bien goguenard, ce samedi, en signant des autographes avant le match de gala que donnait au Parc des Princes l’équipe « France 98 » en l’honneur du jubilé de l’un de ses gardiens de l’époque, Bernard Lama.

Etait-ce en raison de la présence en « bleu », à ses côtés et sous son capitanat, de Lilian Thuram, qui l’a salement chargé dans la polémique dite des « quotas » ? Possible. Nombreux auront en effet regretté que Thuram, qui se pique d’être un intello, ait ajouté à la confusion dans cette affaire, confondant allègrement « race » et « nationalité », et faisant mine de ne pas comprendre qu’en souhaitant davantage de joueurs « petits et intelligents » dans nos centres de formation, le sélectionneur des Bleus songeait sans doute autant à Messi qu’à Pelé ou à Tigana – tous deux petits, intelligents et noirs de la tête aux crampons.

Mais peut-être Laurent Blanc avait-il un autre motif à sourire. Car à qui Zidane, Blanc et leurs coéquipiers étaient-ils opposés en ce samedi 11 juin ? Aux « Blacks Stars », une équipe délibérément cent pour cent noire et maghrébine. Sans doute assez mal à l’aise, Thuram a discrètement filé aux vestiaires au bout de quelques minutes. Dommage. Il n’aura pas eu le temps d’exiger, comme au soir de la victoire 3-0 sur le Brésil, une photo « avec les Blacks uniquement ». Et de s’entendre (comme jadis) répondre par Franck Leboeuf : « Non, mais Lilian, tu imagines l’inverse..? » Bref, voilà un jubilé qui restera comme le digne – et suffisamment grotesque ? – épilogue au « cauchemar » (Thuram dixit) des « quotas » au sein de la FFF.

Inventaire après héritage

Ce n’est pas vraiment une biographie. Ni un essai de sciences politiques. Finalement, Marine Le Pen, de Caroline Fourest et Fiammetta Venner, est un livre d’histoire.

Passionnant du point de vue factuel, cet ouvrage dense est une véritable plongée dans l’histoire personnelle de « Marine », dans l’histoire familiale du clan Le Pen, et dans l’histoire politique du Front national. Les deux auteurs entendent montrer qu’entre un père omniprésent et un réseau d’amitié pour le moins turbulent, Marine Le Pen serait prisonnière d’une nécessaire continuité. Mais leur thèse est davantage étayée par l’accumulation d’informations sur les coulisses du FN que par la déconstruction du « double discours » qu’elles prêtent à leur héroïne. Cette grille de lecture se révèle beaucoup moins efficace pour démontrer l’ancrage à l’extrême droite de l’héritière Le Pen qu’elle ne le fut pour démasquer la prétendue modération de Tariq Ramadan. Imprégnées d’une idéologie très « deuxième gauche », les deux journalistes, dont il ne s’agit nullement de contester l’honnêteté, pêchent par conformisme social-libéral.

Ainsi, les raisons du succès mariniste sont pudiquement tues tandis que les électeurs du Front national sont à peine évoqués. Tout juste apprend-on qu’ils ont « une pointe d’infantilisme dans le cœur », au détour d’un épilogue moralisateur qui gâche presque la lecture des 400 pages précédentes.

Au nom du père

Marine Le Pen est avant tout le récit du long passage de témoin entre le père et sa fille, dans le cadre d’un véritable « front familial », comme l’appellent tous ceux qui en ont claqué la porte, ou en ont été congédiés. Car la benjamine Le Pen a hérité d’un parti comme d’autres héritent de l’affaire familiale. Si « Marine » semble prête à repeindre la devanture, c’est pour faire fructifier le fonds de commerce. Pour cela, il lui faut réhabiliter le nom du père. Comme elle le raconte dans son autobiographie[1. Marine Le Pen, A contre-flots, Grancher, 2006], elle s’est toujours rangée de son côté dans les épreuves, en particulier lors de la scission du parti orchestrée par les mégrétistes. De cette longue proximité, résulte un véritable « contrat moral » qui interdit à l’héritière toute rupture véritable.

L’ouvrage est également une plongée au cœur du « nouveau » Front national. On y découvre un parti affaibli suite aux départs successifs de la vieille garde archéo : fascistes historiques, catholiques traditionalistes, gollnischiens claquent la porte ou sont « purgés ». Certains tournent le dos à une « gourgandine » trop légère, d’autres à une personnalité trop médiatique, donc adoubée par le « système ». De son côté, si elle pâtit du manque de cadres, Marine Le Pen profite du départ des caciques comme Bernard Antony, Karl Lang ou Roger Holeindre pour donner l’image d’un Front « dépoussiéré ». En laissant la panoplie de nostalgiques de tous poils s’exiler aux marges du FN, elle s’offre la possibilité d’apparaître un jour comme un juste milieu entre la droite classique et l’extrême droite la plus dure. Et espère faire oublier que ceux dont elle s’entoure aujourd’hui viennent de la frange nationale-radicale de l’extrême-droite. Qu’ils soient mégrétistes repentis, anciens « gudards » ou nationaux-révolutionnaires, ils ne sont pas les moins virulents.

« Laïcité à tête chercheuse »

L’ouvrage se poursuit sur une analyse de la rhétorique mariniste, ce discours « attrape-tout » fait d’emprunts multiples, et qui peine à trouver une cohérence.

La critique de « l’OPA sur la République et la laïcité » est franchement convaincante. Militantes laïques de longue date, Fourest et Venner montrent comment la référence réitérée à la laïcité, dont Marine le Pen se fait désormais la porte-parole inconditionnelle, est inédite pour un FN qui se prononça en 2004 contre la loi interdisant les signes religieux ostentatoires à l’école publique. Elles voient dans cette « laïcité à tête chercheuse visant uniquement l’islam » une réponse d’extrême droite à la montée d’un islam politique concurrent de l’intégrisme catholique. Au terme « islamisme », le FN préfère cependant « islamisation » qui suggère une invasion, voire une nouvelle forme d’« occupation ». Marine Le Pen, une femme moderne, est d’autant plus crédible dans le rôle de la pasionaria laïque qu’elle peut brandir le spectre de l’obscurantisme et la profonde misogynie, au demeurant bien réels, de l’islam radical.

La première faiblesse du livre réside dans l’analyse d’autres pans de la doxa mariniste, passée en revue de manière exhaustive. En cédant à leur tropisme sociétaliste, les auteurs nuisent à l’acuité de leur démonstration. Ainsi, le FN serait incontestablement d’extrême droite parce qu’il est – comble de l’horreur – nataliste, et qu’il n’envisage pas de « repeupler la Nation française en autorisant les homosexuels à adopter ou des couples à avoir recours à la gestation pour autrui ». Faut-il donc choisir entre la modernolâtrie ou l’infamie ? Faut-il se pâmer d’aise au moindre kiss-in, die-in, gay pride et autre surgeon de l’hyperfestivité revendicative sous peine d’être suspect d’appartenir à la catégorie des « phobes » ?

Autre faiblesse du livre, la déconstruction du discours économique. Pour contrer le caractère gauchisant de l’économisme mariniste, Caroline Fourest et Fiammetta Venner n’ont pas d’autre argument que le psittacisme caractéristique des sociaux-libéraux qui répètent en boucle « il n’y a pas d’autre politique possible ». La sortie de l’euro ferait donc forcément exploser le coût de la vie, gonfler la dette, condamnant les Français « au niveau de vie des Roumains ». Bref, un véritable naufrage façon Argentine 2002. On pourrait leur répondre qu’un retour au franc suivi d’une dévaluation réduirait les importations pour le plus grand bonheur des producteurs nationaux, qu’il doperait les exportations et le tourisme et que la possibilité retrouvée de monétiser la dette réduirait le poids de celle-ci. Hélas, les enquêtrices ont déjà tranché : « l’époque de la dynamique industrielle et du plein emploi est révolue ». Qu’on se le tienne pour dit : la désindustrialisation et le chômage, c’est pour toujours !

Condescendance bourgeoise

La conclusion de Marine Le Pen rappelle irrésistiblement la chronique dans laquelle Sophia Aram traitait les électeurs du Front national de « gros cons », ce qui avait au moins le mérite de ne pas prêter à l’ambigüité. Ni au rire, d’ailleurs.

Rien de si grossier chez Fourest et Venner, qui sont bien élevées. Mais derrière une volonté – que l’on espère sincère – de proposer des solutions, on sent poindre un zeste de condescendance bourgeoise. Pour elles, « voter Front national relève de la facilité ». « Ceux qui souhaitent se défouler peuvent faire du sport », proposent-elles fort sérieusement. Et dans un élan judéo-chrétien tout à fait inattendu consistant à chatouiller la mauvaise conscience pour obtenir l’abstinence et à agiter la peur du Diable pour dissuader les pêcheurs, elles plaident pour que l’on ne « déculpabilise » point les électeurs frontistes.

L’épilogue, qui nous invite également à « ne plus se servir des questions culturelles pour esquiver le débat économique et social », comme si l’un était exclusif de l’autre, révèle assez l’incapacité rémanente d’une certaine gauche à renouer avec le peuple et à prendre en compte ses « paniques morales »[2. Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin, Voyage au bout de la droite, Mille et Une Nuits, 2010]. Pourtant, comme le dit le politologue Laurent Bouvet, « les questions économiques et sociales, aussi cruciales soient-elles, ne sont en aucun cas détachables des questions d’identité au sens large. Parce qu’on ne peut fermer les yeux sur le rapport à la Nation ».

C’est donc sur une fausse note que s’achève ce Marine Le Pen pourtant bien parti. On le dévore, mais la conclusion en altère la digestion. Car enfin, si, comme le redoutent ses deux biographes, « Marine le Pen est dans nos vies pour quelques décennies », ne serait-il pas temps de se demander pourquoi ?

Marine Le Pen

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Ron Sexsmith, miracle pop

image : Ron Eldon Sexsmith

Dans un monde qui aurait miraculeusement cessé de marcher sur la tête – où les philosophes écriraient des livres avec de vrais morceaux de pensée au lieu d’amidonner leur chemise puis de dicter leur politique étrangère aux vieilles nations fatiguées ; où les gouvernants, ayant renoncé à débattre interminablement de la nécessité de débattre, auraient enfin assez de temps et de volonté pour gouverner ; où l’on ne pourrait pas se payer deux ou trois tableaux de Poussin pour le prix d’un homard gonflable ; dans un monde idéal, donc, Ron Sexsmith trônerait au firmament de la pop. Il serait aussi numéro un des ventes, comme à l’époque dorée des sixties où le bon goût et l’excellence musicale suffisaient à obtenir la faveur du public[1. Du public anglo-saxon au moins].

À la très basse époque où nous sommes condamnés à vivre, Ron Eldon Sexsmith sort ses disques dans l’indifférence générale. Ce silence fait de lui l’un des secrets les mieux gardés de la pop. Il a beau avoir été adoubé par ses pairs Paul McCartney, Elvis (Costello, pas le bellâtre bouffi permanenté à paillettes) et Bob Dylan, rien n’y fait. Les albums s’enchaînent, distillant la même pop délicate et inspirée avec une constance qui brave fièrement le désespoir. De disque en disque, les mêmes sentiments en demi-teinte exprimés par la même écriture subtilement mélancolique et charmeuse reviennent.[access capability= »lire_inedits »]

Cette fois[2. Long Player Late Bloomer, de Ron Sexsmith, un CD Cooking Vinyl], Ron paraît s’être lassé de l’anonymat et avoir décidé de mettre toutes les chances de son côté sans réduire son niveau d’exigence. Un son moins fragile, plus ample, parfois légèrement gonflé au service de chansons qui ne reculent pas devant le lyrisme (le refrain de My Love Shines) ou l’élan conquérant (le single Believe When I See It qui devrait caracoler en tête des hit-parades), se trouve discrètement boosté par une production musclée signée Bob Rock[3. Surtout connu pour avoir signé l’enveloppe sonore de plusieurs disques de Metallica, à l’opposé de l’univers de Sexsmith]. Tranchant avec l’habituelle ambiance automnale de ses disques, la pochette s’orne de teintes chaudes et bariolées, au milieu desquelles trône notre compère. Malgré ses 45 ans passés, ce dernier affiche toujours le même visage poupon avec un sourire triste en signe de timidité.

En bon popiste, Sexsmith préfère toujours véhiculer sa mélancolie par le biais de l’ironie (« Si tu vises à me rabaisser, si tu prétends me courber sous le poids de la culpabilité, tu ferais bien de prendre un ticket et de faire la queue », chante-t-il dans le très poétique Get In Line). La légèreté est ainsi le maître mot d’une œuvre qui ne prétend pas voir la vie en rose. Ron n’ignore rien de la duplicité des rapports humains et de la dureté du monde. Il ne cherche pas à les masquer (« Et pour ce qui est de la paix et de l’amour, j’y croirai quand je les verrai », entend-on dans Believe When I See It).

Sexsmith ne veut pas non plus abandonner sa capacité d’émerveillement là où d’autres renonceraient à la mission première de la musique. Celle-ci vise à réenchanter un monde désespéré par le sarcasme de la modernité. All You Need Is Love : la devise des Beatles ferait un parfait exergue pour l’œuvre de Ron Sexsmith tant elle nous donne le remords poignant de ne pas aimer davantage.[/access]

Crise de rire

photo : Alliancefrançaise de Sabadell

Il y a deux sortes de poètes. Mystérieusement, en liaison directe avec les muses, certains ne font que retranscrire les images qui dansent dans leurs têtes. Plus laborieux, d’autres construisent des vers en se servant de leurs doigts pour en compter le nombre de pieds. Assurément, Frédéric Lordon appartient à la seconde catégorie.
Lordon n’est pas vraiment un poète. C’est un économiste, connu pour ses ouvrages stimulants sur l’application du conatus spinoziste aux sciences sociales (Capitalisme, désir et servitude. Marx et Spinoza, 2010), et son opposition aux dérives de la finance[1. En février dernier, dans le Monde diplomatique, il proposait la suppression pure et simple de la Bourse !].
Lassé de se répandre en articles obscurs et en livres peu vendus, Frédéric Lordon s’essaie à la comédie en vers pour diffuser son agacement. La « gestion » politique de la crise bancaire l’a courroucé, et il le fait savoir ! Sa colère a donné D’un retournement l’autre (2011), texte théâtral plutôt jubilatoire fustigeant les Diafoirus de la « phynance » et les Pères Ubu de l’interbancaire.

Si l’on pouvait craindre un message lourd comme du plomb, le style ironique de Lordon nous rassure. Ses alexandrins dénoncent les relations incestueuses entre finance et politique non sans railler l’arrogance des traders qui jonglent avec des produits financiers ultra-complexes.
Devant l’évidence de certaines « anomalies » de la crise, un profond malaise nous saisit. Ainsi des faibles contreparties exigées par l’Etat au sauvetage- sur deniers publics- des banques en difficulté. Certaines outrances de l’auteur irritent néanmoins, comme son acharnement à l’encontre des traders- qu’il qualifie de « morveux » et de « nuisibles » lorsqu’il ne les décrit pas comme des cocaïnomanes roulant en Maserati !). A fortiori, Lordon connait une sérieuse baisse de régime aux deux tiers de sa pièce, lorsqu’il introduit des arguments doctrinaux avec ses gros sabots.

La lecture de ce livre-ovni n’en reste pas moins un plaisir. Dans sa galerie de portraits, Frédéric Lordon manipule la satire réaliste avec beaucoup d’humour. Son personnage de premier ministre à l’allure de basset artésien aquaboniste fait immanquablement penser à François Fillon. Quant au Président de la République- qui envoie des SMS alors qu’on lui explique l’écroulement du système économique- son comportement adolescent rappelle qui vous savez. Complétant le tableau, les banquiers arrogants et jargonnant à souhait font penser aux médecins-bouffons de Molière.

Dans sa conclusion, l’auteur évoque le surgissement d’émeutes populaires. Voilà le fameux « retournement » du titre. Si l’auteur n’avait pas si bien illustré l’intolérable cynisme des banquiers d’opérette, un tel scénario ferait ricaner. Au final, l’ambition comique de la pièce sert le sérieux de son intrigue politico-financière. Lordon remplit son contrat, et de belle manière.

Du bon usage des aphorismes

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A propos d’un prévenu qui, dans une affaire de viol, plaiderait non coupable, dites : « On ne peut à la fois être sincère et le paraître. » Et s’il se décide à plaider coupable :  » Ce n’est pas que les hommes ne soient pas sincères. Ils changent de sincérité, voilà tout. « Au cas où l’on vous reprocherait votre piètre opinion de l’humanité, confessez avec Jules Renard : « C’est l’homme que je suis qui me rend misanthrope. » Et ajoutez : « D’ailleurs, nous sommes toujours deux, et c’est l’autre qui est le plus intéressant. »

Les aphorismes sont des clés pour ouvrir les psychismes, ainsi qu’une forme de judo mental pour déstabiliser votre interlocuteur. François Bott est un orfèvre en la matière et il les glisse avec son humeur vagabonde dans son : « Éloge des contraires » (éd. du Rocher. Cet admirateur de Fontenelle et de Joubert ne tolère les vérités que lorsqu’elles sont doubles.

Avec François Bott, la morale se dissipe comme par enchantement. Il sait que les pires monstres cachent des trésors de tendresse et que Landru lui-même, ce séducteur, était un meurtrier d’une délicatesse extrême.

Quand on pose à François Bott la question hamlétienne : « Être ou ne pas être ? « , il répond avec Cioran : « Ni l’un, ni l’autre ». La pire des déchéances pour lui serait d’être en accord avec lui-même. Rassurons-le : le voudrait-il qu’il ne le pourrait pas.

Cioran, exil et expiation

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image : siderevs

À ses débuts en France, Cioran était plus que minoritaire, tant sur le plan philosophique que politique. Tout juste lui reconnaissait-on la grâce d’un styliste dans la ligne des moralistes français, soit en l’ignorant, soit en le considérant comme un affreux réactionnaire. Il fallait être légèrement dérangé pour s’intéresser à ce Roumain que la rumeur décrivait comme un syphilitique ayant un peu trop fréquenté les bordels de Sibiu.

Personne ne se penchait sur son passé pour la bonne et simple raison que personne ne s’intéressait à lui. Il me raconta qu’à une question de son médecin sur sa profession, il répondit, contrairement à son habitude, « écrivain ». Le médecin lui demanda de surcroît − et non sans condescendance − s’il avait déjà publié. Cioran répliqua par l’affirmative. « Vous êtes méconnu… », conclut le médecin. Et Cioran de rectifier : « Non, je suis inconnu. » La gloire vint subitement et tardivement, comme pour Schopenhauer. Peu importe d’ailleurs, car la gloire n’est qu’une des formes de l’indifférence humaine.

On sait le peu d’estime que Cioran portait à l’être humain et on connaît ses ricanements devant les progrès de la civilisation. L’extinction de l’espèce, voilà le seul progrès qu’il concevait. On se réjouit qu’un esprit ait été assez audacieux et farceur pour pousser aussi loin le bouchon nihiliste.[access capability= »lire_inedits »]

Il aurait préféré être crucifié plutôt que de goûter une crème chantilly

Personne ne le surpassera dans cette discipline. Est-ce de la philosophie ? De la littérature ? Une forme inédite d’humour ? Sonne-t-il le glas d’une civilisation ? Il aimait l’idée que l’heure de la fermeture avait sonné dans les jardins d’Occident… mais cela ne l’empêchait pas d’arpenter les allées du Jardin du Luxembourg avec une vigueur peu commune, ni de consulter ses médecins pour le moindre bobo. Si le penseur était un virus dangereux, Cioran, lui, devenait un patient irréprochable. Il avait arrêté de fumer, ne touchait plus à l’alcool et se nourrissait de légumes bouillis. Cioran aurait préféré être crucifié plutôt que de goûter une crème Chantilly.

Lors de nos promenades nocturnes au Luxembourg, c’était un vrai jeu de massacre. Ses deux têtes de Turc étaient Teilhard de Chardin − le jésuite qui avait vu poindre l’Homme nouveau en Yougoslavie − et Jacques Lacan dont il avait suivi le séminaire et qu’il tenait pour un imposteur prétentieux. Il jugeait Derrida creux et ne portait à l’actif d’Althusser que l’étranglement de sa femme. Il se passionnait en revanche pour Freud et pour mon ami Thomas Szasz, le psychiatre libertaire que je lui avais fait découvrir. Sa curiosité ne connaissait de limites que pour le cinéma. Sa vue ayant décliné, il y avait renoncé. Il avait l’élégance de ne jamais évoquer les maux qui vous frappent immanquablement avec le passage du temps : Parkinson, Alzheimer, prostate et tutti quanti… Quant au suicide, il m’avoua un jour y avoir également renoncé. Il était trop vieux pour se tuer. Il regrettait de ne pas l’avoir fait plus jeune et savait qu’il paierait pour ce manquement à ses engagements. La facture fut salée. Il ne lui restait plus qu’à faire semblant d’être encore là, alors qu’il était déjà ailleurs.

Il avait rejoint la communauté des loups

La légende veut − et il n’est pas de grand homme sans légende − que, durant sa dernière année à l’hôpital Broca, Cioran ait tenté à plusieurs reprises de s’enfuir et que les infirmiers l’aient souvent retrouvé hagard, dans un couloir, hurlant comme un loup. Certes, il avait écrit dans De l’inconvénient d’être né qu’il n’existe pas de langage plus déchirant que le hurlement d’un loup. « Jamais je ne l’oublierai, ajoutait-il, et il me suffira à l’avenir, dans des moments de trop grande solitude, de me le rappeler distinctement pour avoir le sentiment d’appartenir à une communauté. » Cioran n’appartenait déjà plus à la communauté des humains, mais avait rejoint celle des loups. Les services secrets roumains tentèrent néanmoins de l’exfiltrer pour qu’il meure en Roumanie. En vain.

Dans Les Syllogismes de l’amertume, Cioran se demandait comment il perdrait la raison. Il trouvait cette question tonique et ajoutait que chacun devrait se la poser. La dernière soirée que j’ai passée avec lui, il était déjà absent. Lui toujours si vif, si enjoué, si paradoxal, écoutait sans entendre, regardait sans voir, tel un mannequin de paille, comme Peter Altenberg au café Central à Vienne. Eussé-je été un peu plus courageux, je l’aurais étranglé. Cinq interminables années de déchéance débutaient. Lui qui prônait l’extermination des vieux se trouvait sans défense dans la peau d’un vieillard dont l’esprit aurait émigré ailleurs, probablement dans ses livres. Exit Cioran, me dis-je au terme de cette soirée lugubre. Nous n’étions plus dans le chic macabre, mais dans l’antichambre de la mort.

Exil et expiation : la condition humaine se résume à ces deux termes. L’exil, Cioran l’a connu dans son destin d’apatride. L’expiation est la clef de son œuvre. Elle lui donne sa dimension tragique[1. Au-delà du caractère humoristique de l’œuvre de Cioran, qui le classe entre Woody Allen et Sacha Guitry dans les dictionnaires des citations]. Ce vandale des Carpates, ce thuriféraire de Hitler, ce zélote du néant, cet amoureux du mot, cet ami si fidèle allait capituler face aux quatre A : amnésie, apraxie, aphasie, agnosie qui signent l’Alzheimer. Sans doute eût-il préféré l’ataraxie, lui qui prônait trois remèdes au cafard : rester sous la couette en écoutant du fado, se plonger dans un dictionnaire ou un traité de grammaire, se promener dans un cimetière.

Peu importe les remèdes. Comme nous tous, il se sera trémoussé pendant quelques années dans un univers absurde, polissant de surcroît quelques formules qui resteront comme autant de fragments d’éternité.[/access]

«Tous les Grecs sont des menteurs, donc…»

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Chacun sait, évidemment, que le réchauffement climatique n’existe pas. C’est pour cela qu’il ne faut pas se laisser avoir par l’ultime ruse de la Grèce, experte en la matière depuis la géniale fourberie du cheval de Troie. Non contente de tricher avec sa dette et de plomber le moral de l’Union Européenne, voilà que sa banque nationale commande des études complètement farfelues à des scientifiques qui ne doivent pas l’être moins pour travailler plus de deux ans sur des hypothèses dont ne voudrait pas le plus décavé des scénaristes hollywoodiens.

La Grèce, comme tous les pays méditerranéens, d’après les réchauffistes ignares, va être soumise à une forte baisse des précipitations et à une hausse des températures d’ici à 2100. Trois hypothèses viennent d’être rendues publiques par la Banque de Grèce. La première est presque optimiste : on arrive à limiter la hausse à deux degrés et on en a pour 436 milliards d’euros. La deuxième considérerait en plus comme prioritaire un réaménagement des côtes et une planification écologique en ce qui concerne la gestion de l’eau et des forêts. Là, tout de suite, ça monte à 577 milliards d’euros.

On s’étrangle sûrement déjà du côté du FMI et pourtant il y a une troisième hypothèse évoquée par le coordinateur des recherches, le physicien Christos Zerefos : on ne fait rien contre les gaz à effet de serre parce que ça achèverait d’étrangler une économie déjà moribonde pour cause d’austérité sauvage. Dans ce cas, les retombées sur le tourisme dans un pays qui serait dévasté trois mois par an par des incendies géants et verrait quelques milliers de kilomètres de ses côtes submergées seraient telles que l’addition atteindrait 701 milliards d’euros, soit plus de trois fois l’actuel PIB hellène.

Mais si les Grecs croient que l’on va tomber dans leur panneau apocalyptique, ils se mettent la cuisse de Jupiter dans l’œil de la Méduse.

Le glamour au service des barbus

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Heba al Abasiri (photo d'écran)

Cette ravissante jeune femme s’appelle Heba Al-Abasiri. En Egypte, elle présente l’émission « 360 degrés » dont les débats politiques à bâtons rompus alimentèrent la contestation de la place Al-Tahrir.

Sexy en diable, Heba a toujours refusé de vêtir un voile islamique lorsqu’elle invitait des islamistes que ses tenues ultra-féminines ne manquaient pas de choquer. Jusqu’ici, son électroencéphalogramme politique restait désespérément plat, Heba préférant confesser ses problèmes de poids à la presse people que d’intervenir dans l’arène politique.

Il faut dire qu’Heba n’a pas toujours été férue de politique, la majeure partie de sa carrière ayant été consacrée aux soirées de divertissement ramadanesques. On comprend mieux le coup de tonnerre provoqué par sa dernière sortie médiatique : Heba Al-Abasiri a ni plus ni moins déclaré souhaiter l’arrivée au pouvoir des Frères Musulmans !

Quelle mouche l’a donc piquée ? A trente ans, divorcée avec un enfant à charge, l’animatrice surmaquillée délivre une petite leçon de choses aux politologues orientalistes. Son ralliement aux disciples de Hassan al-Banna ne laisse pas d’interroger sur les motivations réelles d’un électorat bourgeois au look occidentalisé et à la condition économique fort enviable. Dans son cas, le schéma d’explication marxiste tombe à plat. L’animatrice de talk-show appartient à la nouvelle classe des nantis qui habitent Zamalek, quartier chic du Caire où les villas cossues le disputent aux appartements avec vue sur le Nil.

Au raïs le gouvernement, aux Frères la société

Dans les années 1960, un choix aussi radical se serait produit à l’autre extrême du champ politique, du côté de l’opposition gauchiste. En 2011, le recours à l’option islamiste résulte de la débâcle idéologique du nationalisme arabe qui n’a pu conserver les rênes du pouvoir qu’en s’appropriant le registre islamique. Volens nolens, l’histoire récente de l’Egypte est en effet celle d’une lente mais complète désécularisation débouchant sur la victoire symbolique des Frères Musulmans.
En rupture avec le nationalisme séculier nassérien, le régime instauré par Sadate et Moubarak a laissé les Frères conquérir l’hégémonie culturelle de l’Egypte réislamisée. L’Etat postnassérien passa ainsi un compromis implicite avec la confrérie. Ce gentlemen’s agreement réactualisa la fonction de nasiha (conseil) occupée par les clercs sunnites se tenant traditionnellement en retrait du pouvoir politique[1. En dépit de la devise de la confrérie : « Le Coran est notre constitution »]. Au raïs le gouvernement, aux Frères la société.

Or, dans l’Egypte nouvelle, au grand dam des millions de Coptes, moralité, politique, religion et identité tendent à ne faire qu’un. Tout est à reconstruire, y compris pour les Frères Musulmans éclatés en une myriade de courants aux options stratégiques différentes[2. Pragmatique, la jeune garde des Frères joue la carte de la normalisation avec Israël, avançant prudemment vers l’acceptation d’une paix froide. Ces derniers mois, des dissensions très nettes sont apparues entre l’aggiornamento idéologique des jeunes et la radicalité de leurs aînés, qui contrôlent l’appareil de la confrérie]. Partagée entre le désir libidinal de gouverner et la realpolitik, la confrérie garde en mémoire l’échec de la tentative centriste du petit parti Al-Wasat, sans doute trop modéré pour répondre aux aspirations identitaires de la majorité des égyptiens.

Un islamisme bobo ?

Car c’est bien de cela qu’il s’agit dans l’affaire Heba al-Abasiri. S’il ne doit pas être extrapolé par la sociologie politique, ce soutien individuel ne marque pas moins l’ancrage islamique d’une frange des élites. Happés par les vents violents de la mondialisation, des pans entiers de la bourgeoisie résistent à l’occidentalisation en brandissant le croissant et le drapeau. Après tout, son soutien inattendu à la confrérie islamiste est bien la seule chose qui différencie sensiblement Heba al-Abasiri de ses consœurs françaises ou américaines.
A la manière de certains bourgeois bohèmes votant à l’extrême-droite pour tout gage de patriotisme tricolore, l’islamisme bobo incarné par Heba sera-t-il l’une des clés du futur succès des Frères ?

Un nouveau client en vue pour Maître Vergès ?

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Chaque fois que des Arabes semblent accomplir un exploit extraordinaire, il y a quelqu’un pour expliquer qu’en fait il s’agit d’un complot sioniste, américain, occidental et/ou sarko-atlantiste. Le dernier à se livrer à cet exercice de réductionnisme est Me Jacques Vergès. On aurait pu penser que la défense de ses deux derniers clients – Mouammar Kadhafi et Laurent Gbagbo – exigeait tout son talent et toute son énergie, et bien, on aurait eu tort! Maître Vergès est toujours là, armé de son analyse géopolitique, inchangée depuis un demi-siècle.

Ainsi dans un entretien publié par le site Investig’Action, Maître Vergès nous explique la situation en Syrie : « Il y a très clairement une tentative de déstabilisation extérieure de la Syrie. Dans ce pays l’Arabie saoudite est à la manœuvre, via les groupes salafistes qu’elle inspire et finance. Et, bien sûr, les Etats-Unis supervisent cette ébauche de guerre civile. Israël, Etat frontalier et ennemi de la Syrie, et qui dispose de services de renseignements et d’action assez performants, est selon moi directement impliqué aussi. Et je n’aurai garde d’oublier le rôle moteur que, joue, sur le plan diplomatique, la France pour discréditer et isoler le régime syrien. »

Fou, certes, mais loin d’être idiot, Maître Vergès ajoute une goutte de « bon sens » à son analyse: il « ne nie pas pour autant qu’il existe des problèmes sociaux en Syrie. » Or, comme il le dit si bien, qui n’en a pas, des problèmes ? « La France aussi connait de graves problèmes sociaux et l’on peut même dire que la société française est confrontée à un certain nombre de blocages. » Voilà, la Syrie a des problèmes, la France en a aussi et franchement, cher lecteurs, moi aussi j’en ai des problèmes et je parie que chez vous non plus ce n’est pas toujours la grande forme ! Le fait qu’en France, on ne fasse pas appel aux chars Leclerc pour régler ces fameux problèmes est sans doute un détail insignifiant ! Et le maître ajoute pour ceux qui entretiennent encore des doutes « Quant à moi, je suis très clairement un ami de la Syrie telle qu’elle est. »

Si j’étais méchant, j’aurais proposé à Jacques Vergès de traduire cet entretien en arabe, de se rendre à Deraa et le diffuser sur le marché. En conclusion, à la place de Bachar el-Assad je ne serais pas rassuré. A l’instar de certains oiseaux, quand maître Vergès plane dans les parages, la fin n’est pas loin.

Sous le macho, le gentilhomme

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Apparemment, à part Elizabeth Teissier, tout le monde redoutait les débordements de Dominique Strauss-Kahn. En revanche, personne ne pouvait prévoir les dommages collatéraux liés à ce viol présumé. Un notable marié à une riche héritière, ce qui est très utile pour se loger à Manhattan mais désastreux pour la libido, se lâche sur le room-service et les répercussions sont internationales, interraciales, inter-classes sociales et inter-femelles et mâles. On aura tout vu et tout entendu et il n’est pas juste que le bienheureux privé de médias depuis un mois soit épargné. Je vais donc proposer un petit rappel des faits.

Prenant comme un seul homme la défense de la victime, les Guinéens de New York sont descendus dans la rue pour rappeler que le corps de la femme africaine ou musulmane ou les deux est sacré et qu’en abuser entraîne le déshonneur. Pour la victime en tous cas. On est heureux de l’apprendre et je suis sûr que le New-Yorkais dérangé sous ses fenêtres et déjà émasculé par les efforts conjugués du puritanisme et du féminisme en a pris bonne note.

Il reste à aller porter le message dans les pays africains en guerre car il semble avoir échappé aux hommes qui règnent dans ces contrées, qu’ils appartiennent aux armées régulières ou aux forces rebelles. Les Guinéens éclairés du monde libre et civilisé s’honoreraient tentant de convaincre leurs compatriotes que les femmes sont les égales des hommes, ou encore leurs cousins du Congo, pays qui détient le record du monde de viols, juste avant la Suède. Sûrement à cause des Suédois.[access capability= »lire_inedits »]

En France, pendant qu’un comité de soutien à Nafissatou Diallo dénonçait le racisme et l’islamophobie du mâle blanc dominant et de ses amis (mais où ont-ils vu jouer ça ?), le peuple de gauche, qui se méfie des Césars comme des tribuns, est abasourdi et désemparé qu’on l’ait privé de son sauveur suprême. De Badinter à Jean-François Kahn[1. C’est injuste pour Jean-François Kahn qui, contrairement aux autres, a reconnu avoir dit une connerie sous l’emprise de son amitié pour Anne Sinclair, mais on ne peut tout de même pas le citer sans le nommer] et de Jack Lang à Bernard-Henri Lévy, les camarades de caste du lourdingue présumé criminel sont montés au créneau, expliquant que quand Dreyfus trousse la domestique, il n’y a pas mort d’homme et que ça ne mérite pas les menottes . J’aurais tendance à penser que le spectacle d’un délinquant menotté, même présumé, est plutôt rassurant. Ces sommités nous ont surtout démontré qu’on a beau être super-journaliste, super ex-ministre ou super-intello, quand on parle sans réfléchir et sans conseiller en communication, on est con comme tout le monde. Et ça aussi, c’est plutôt rassurant.

Un homme ça s’empêche. Même quand la tentation est proche de la torture

Hélas, ce n’est pas ce qu’ont compris les féministes. Ces femelles professionnelles sont désespérément silencieuses sur le machisme, le vrai, le dur, le tatoué, qui sévit dans certaines de nos banlieues. Mais depuis qu’elles croient, avec DSK, tenir une juste cause, on ne les arrête plus. Par je ne sais quel tour de passe-passe dont l’actualité est coutumière, et pour quelques bourdes de l’élite médiatisée, le peuple mâle s’est retrouvé tout entier inculpé, comme un vulgaire président qui ne sait pas se tenir. La collectivité masculine est accusée de rester sourde à l’exigence de parité en matière de tâches ménagères. Selon Caroline De Haas, qui « ose le féminisme » comme d’autres osent la mini-jupe ou le rose, et qui est de gauche car le macho est de droite, dans 80% des couples, les tâches ménagères sont encore effectuées par les femmes. Personne n’a pensé à mesurer le pourcentage de couples dans lesquels l’homme change la roue crevée pendant qu’il tombe des cordes ou corrige le mal-élevé qui a manqué de respect à madame parce que les gens normaux s’aiment, se complètent et se foutent de ces nouvelles ligues de vertu qui entendent régenter leurs petits arrangements entre amants.

Il m’aura quand même manqué dans ce torrent de bavardages consternant un petit hommage, un petit témoignage de reconnaissance, un petit merci et pourquoi pas un petit bravo. La chute vertigineuse du patron du FMI, numéro sept mondial sur l’échelle des VIP, (j’ai lu ça quelque part, ne me demandez pas ce que font les six premiers) et ex-futur président des Français, en dit long sur la puissance dévastatrice de la pulsion sexuelle masculine. Risquer de tout perdre pour un orgasme de quelques secondes relève moins de la psychiatrie ou de l’addiction que de la simple hétérosexualité et DSK n’est pas un malade, c’est un homme que plus rien n’arrête. Nous, les hommes civilisés, qui vivons avec des femmes libres et égales, sommes bien souvent soumis à une tentation proche de la torture. La tempête intérieure qui se lève à la vue de la violente douceur d’une courbe féminine et qui chaque fois nous renverse, demande des efforts constants pour être contenue. Cette bête qui vit dans nos entrailles et qui mord lorsque le parfum d’une femme la réveille est toujours sauvage, jamais domptée mais bien souvent maîtrisée, attendant le consentement d’une femme pour se déchainer. Et ce tourment qui ne nous laisse jamais en paix, et dont vous les femmes jouez parfois, nous vivons avec, pour le meilleur et pour le pire. Il est l’épreuve du gentilhomme. Un homme ça s’empêche et il faut reconnaitre que malgré sa force colossale, le monstre qui nous habite attend souvent son heure et votre bon plaisir.

Au lieu de ces injonctions culpabilisatrices et de ces entreprises féministes de castration, notre sang-froid mérite sûrement quelque récompense. Alors à vos bons cœurs mesdames.[/access]

Blanc en bleu, face aux Blacks

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Laurent Blanc avait l’air bien goguenard, ce samedi, en signant des autographes avant le match de gala que donnait au Parc des Princes l’équipe « France 98 » en l’honneur du jubilé de l’un de ses gardiens de l’époque, Bernard Lama.

Etait-ce en raison de la présence en « bleu », à ses côtés et sous son capitanat, de Lilian Thuram, qui l’a salement chargé dans la polémique dite des « quotas » ? Possible. Nombreux auront en effet regretté que Thuram, qui se pique d’être un intello, ait ajouté à la confusion dans cette affaire, confondant allègrement « race » et « nationalité », et faisant mine de ne pas comprendre qu’en souhaitant davantage de joueurs « petits et intelligents » dans nos centres de formation, le sélectionneur des Bleus songeait sans doute autant à Messi qu’à Pelé ou à Tigana – tous deux petits, intelligents et noirs de la tête aux crampons.

Mais peut-être Laurent Blanc avait-il un autre motif à sourire. Car à qui Zidane, Blanc et leurs coéquipiers étaient-ils opposés en ce samedi 11 juin ? Aux « Blacks Stars », une équipe délibérément cent pour cent noire et maghrébine. Sans doute assez mal à l’aise, Thuram a discrètement filé aux vestiaires au bout de quelques minutes. Dommage. Il n’aura pas eu le temps d’exiger, comme au soir de la victoire 3-0 sur le Brésil, une photo « avec les Blacks uniquement ». Et de s’entendre (comme jadis) répondre par Franck Leboeuf : « Non, mais Lilian, tu imagines l’inverse..? » Bref, voilà un jubilé qui restera comme le digne – et suffisamment grotesque ? – épilogue au « cauchemar » (Thuram dixit) des « quotas » au sein de la FFF.

Inventaire après héritage

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Ce n’est pas vraiment une biographie. Ni un essai de sciences politiques. Finalement, Marine Le Pen, de Caroline Fourest et Fiammetta Venner, est un livre d’histoire.

Passionnant du point de vue factuel, cet ouvrage dense est une véritable plongée dans l’histoire personnelle de « Marine », dans l’histoire familiale du clan Le Pen, et dans l’histoire politique du Front national. Les deux auteurs entendent montrer qu’entre un père omniprésent et un réseau d’amitié pour le moins turbulent, Marine Le Pen serait prisonnière d’une nécessaire continuité. Mais leur thèse est davantage étayée par l’accumulation d’informations sur les coulisses du FN que par la déconstruction du « double discours » qu’elles prêtent à leur héroïne. Cette grille de lecture se révèle beaucoup moins efficace pour démontrer l’ancrage à l’extrême droite de l’héritière Le Pen qu’elle ne le fut pour démasquer la prétendue modération de Tariq Ramadan. Imprégnées d’une idéologie très « deuxième gauche », les deux journalistes, dont il ne s’agit nullement de contester l’honnêteté, pêchent par conformisme social-libéral.

Ainsi, les raisons du succès mariniste sont pudiquement tues tandis que les électeurs du Front national sont à peine évoqués. Tout juste apprend-on qu’ils ont « une pointe d’infantilisme dans le cœur », au détour d’un épilogue moralisateur qui gâche presque la lecture des 400 pages précédentes.

Au nom du père

Marine Le Pen est avant tout le récit du long passage de témoin entre le père et sa fille, dans le cadre d’un véritable « front familial », comme l’appellent tous ceux qui en ont claqué la porte, ou en ont été congédiés. Car la benjamine Le Pen a hérité d’un parti comme d’autres héritent de l’affaire familiale. Si « Marine » semble prête à repeindre la devanture, c’est pour faire fructifier le fonds de commerce. Pour cela, il lui faut réhabiliter le nom du père. Comme elle le raconte dans son autobiographie[1. Marine Le Pen, A contre-flots, Grancher, 2006], elle s’est toujours rangée de son côté dans les épreuves, en particulier lors de la scission du parti orchestrée par les mégrétistes. De cette longue proximité, résulte un véritable « contrat moral » qui interdit à l’héritière toute rupture véritable.

L’ouvrage est également une plongée au cœur du « nouveau » Front national. On y découvre un parti affaibli suite aux départs successifs de la vieille garde archéo : fascistes historiques, catholiques traditionalistes, gollnischiens claquent la porte ou sont « purgés ». Certains tournent le dos à une « gourgandine » trop légère, d’autres à une personnalité trop médiatique, donc adoubée par le « système ». De son côté, si elle pâtit du manque de cadres, Marine Le Pen profite du départ des caciques comme Bernard Antony, Karl Lang ou Roger Holeindre pour donner l’image d’un Front « dépoussiéré ». En laissant la panoplie de nostalgiques de tous poils s’exiler aux marges du FN, elle s’offre la possibilité d’apparaître un jour comme un juste milieu entre la droite classique et l’extrême droite la plus dure. Et espère faire oublier que ceux dont elle s’entoure aujourd’hui viennent de la frange nationale-radicale de l’extrême-droite. Qu’ils soient mégrétistes repentis, anciens « gudards » ou nationaux-révolutionnaires, ils ne sont pas les moins virulents.

« Laïcité à tête chercheuse »

L’ouvrage se poursuit sur une analyse de la rhétorique mariniste, ce discours « attrape-tout » fait d’emprunts multiples, et qui peine à trouver une cohérence.

La critique de « l’OPA sur la République et la laïcité » est franchement convaincante. Militantes laïques de longue date, Fourest et Venner montrent comment la référence réitérée à la laïcité, dont Marine le Pen se fait désormais la porte-parole inconditionnelle, est inédite pour un FN qui se prononça en 2004 contre la loi interdisant les signes religieux ostentatoires à l’école publique. Elles voient dans cette « laïcité à tête chercheuse visant uniquement l’islam » une réponse d’extrême droite à la montée d’un islam politique concurrent de l’intégrisme catholique. Au terme « islamisme », le FN préfère cependant « islamisation » qui suggère une invasion, voire une nouvelle forme d’« occupation ». Marine Le Pen, une femme moderne, est d’autant plus crédible dans le rôle de la pasionaria laïque qu’elle peut brandir le spectre de l’obscurantisme et la profonde misogynie, au demeurant bien réels, de l’islam radical.

La première faiblesse du livre réside dans l’analyse d’autres pans de la doxa mariniste, passée en revue de manière exhaustive. En cédant à leur tropisme sociétaliste, les auteurs nuisent à l’acuité de leur démonstration. Ainsi, le FN serait incontestablement d’extrême droite parce qu’il est – comble de l’horreur – nataliste, et qu’il n’envisage pas de « repeupler la Nation française en autorisant les homosexuels à adopter ou des couples à avoir recours à la gestation pour autrui ». Faut-il donc choisir entre la modernolâtrie ou l’infamie ? Faut-il se pâmer d’aise au moindre kiss-in, die-in, gay pride et autre surgeon de l’hyperfestivité revendicative sous peine d’être suspect d’appartenir à la catégorie des « phobes » ?

Autre faiblesse du livre, la déconstruction du discours économique. Pour contrer le caractère gauchisant de l’économisme mariniste, Caroline Fourest et Fiammetta Venner n’ont pas d’autre argument que le psittacisme caractéristique des sociaux-libéraux qui répètent en boucle « il n’y a pas d’autre politique possible ». La sortie de l’euro ferait donc forcément exploser le coût de la vie, gonfler la dette, condamnant les Français « au niveau de vie des Roumains ». Bref, un véritable naufrage façon Argentine 2002. On pourrait leur répondre qu’un retour au franc suivi d’une dévaluation réduirait les importations pour le plus grand bonheur des producteurs nationaux, qu’il doperait les exportations et le tourisme et que la possibilité retrouvée de monétiser la dette réduirait le poids de celle-ci. Hélas, les enquêtrices ont déjà tranché : « l’époque de la dynamique industrielle et du plein emploi est révolue ». Qu’on se le tienne pour dit : la désindustrialisation et le chômage, c’est pour toujours !

Condescendance bourgeoise

La conclusion de Marine Le Pen rappelle irrésistiblement la chronique dans laquelle Sophia Aram traitait les électeurs du Front national de « gros cons », ce qui avait au moins le mérite de ne pas prêter à l’ambigüité. Ni au rire, d’ailleurs.

Rien de si grossier chez Fourest et Venner, qui sont bien élevées. Mais derrière une volonté – que l’on espère sincère – de proposer des solutions, on sent poindre un zeste de condescendance bourgeoise. Pour elles, « voter Front national relève de la facilité ». « Ceux qui souhaitent se défouler peuvent faire du sport », proposent-elles fort sérieusement. Et dans un élan judéo-chrétien tout à fait inattendu consistant à chatouiller la mauvaise conscience pour obtenir l’abstinence et à agiter la peur du Diable pour dissuader les pêcheurs, elles plaident pour que l’on ne « déculpabilise » point les électeurs frontistes.

L’épilogue, qui nous invite également à « ne plus se servir des questions culturelles pour esquiver le débat économique et social », comme si l’un était exclusif de l’autre, révèle assez l’incapacité rémanente d’une certaine gauche à renouer avec le peuple et à prendre en compte ses « paniques morales »[2. Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin, Voyage au bout de la droite, Mille et Une Nuits, 2010]. Pourtant, comme le dit le politologue Laurent Bouvet, « les questions économiques et sociales, aussi cruciales soient-elles, ne sont en aucun cas détachables des questions d’identité au sens large. Parce qu’on ne peut fermer les yeux sur le rapport à la Nation ».

C’est donc sur une fausse note que s’achève ce Marine Le Pen pourtant bien parti. On le dévore, mais la conclusion en altère la digestion. Car enfin, si, comme le redoutent ses deux biographes, « Marine le Pen est dans nos vies pour quelques décennies », ne serait-il pas temps de se demander pourquoi ?

Marine Le Pen

Prix: 28,40 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 3,74 €

Ron Sexsmith, miracle pop

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image : Ron Eldon Sexsmith

Dans un monde qui aurait miraculeusement cessé de marcher sur la tête – où les philosophes écriraient des livres avec de vrais morceaux de pensée au lieu d’amidonner leur chemise puis de dicter leur politique étrangère aux vieilles nations fatiguées ; où les gouvernants, ayant renoncé à débattre interminablement de la nécessité de débattre, auraient enfin assez de temps et de volonté pour gouverner ; où l’on ne pourrait pas se payer deux ou trois tableaux de Poussin pour le prix d’un homard gonflable ; dans un monde idéal, donc, Ron Sexsmith trônerait au firmament de la pop. Il serait aussi numéro un des ventes, comme à l’époque dorée des sixties où le bon goût et l’excellence musicale suffisaient à obtenir la faveur du public[1. Du public anglo-saxon au moins].

À la très basse époque où nous sommes condamnés à vivre, Ron Eldon Sexsmith sort ses disques dans l’indifférence générale. Ce silence fait de lui l’un des secrets les mieux gardés de la pop. Il a beau avoir été adoubé par ses pairs Paul McCartney, Elvis (Costello, pas le bellâtre bouffi permanenté à paillettes) et Bob Dylan, rien n’y fait. Les albums s’enchaînent, distillant la même pop délicate et inspirée avec une constance qui brave fièrement le désespoir. De disque en disque, les mêmes sentiments en demi-teinte exprimés par la même écriture subtilement mélancolique et charmeuse reviennent.[access capability= »lire_inedits »]

Cette fois[2. Long Player Late Bloomer, de Ron Sexsmith, un CD Cooking Vinyl], Ron paraît s’être lassé de l’anonymat et avoir décidé de mettre toutes les chances de son côté sans réduire son niveau d’exigence. Un son moins fragile, plus ample, parfois légèrement gonflé au service de chansons qui ne reculent pas devant le lyrisme (le refrain de My Love Shines) ou l’élan conquérant (le single Believe When I See It qui devrait caracoler en tête des hit-parades), se trouve discrètement boosté par une production musclée signée Bob Rock[3. Surtout connu pour avoir signé l’enveloppe sonore de plusieurs disques de Metallica, à l’opposé de l’univers de Sexsmith]. Tranchant avec l’habituelle ambiance automnale de ses disques, la pochette s’orne de teintes chaudes et bariolées, au milieu desquelles trône notre compère. Malgré ses 45 ans passés, ce dernier affiche toujours le même visage poupon avec un sourire triste en signe de timidité.

En bon popiste, Sexsmith préfère toujours véhiculer sa mélancolie par le biais de l’ironie (« Si tu vises à me rabaisser, si tu prétends me courber sous le poids de la culpabilité, tu ferais bien de prendre un ticket et de faire la queue », chante-t-il dans le très poétique Get In Line). La légèreté est ainsi le maître mot d’une œuvre qui ne prétend pas voir la vie en rose. Ron n’ignore rien de la duplicité des rapports humains et de la dureté du monde. Il ne cherche pas à les masquer (« Et pour ce qui est de la paix et de l’amour, j’y croirai quand je les verrai », entend-on dans Believe When I See It).

Sexsmith ne veut pas non plus abandonner sa capacité d’émerveillement là où d’autres renonceraient à la mission première de la musique. Celle-ci vise à réenchanter un monde désespéré par le sarcasme de la modernité. All You Need Is Love : la devise des Beatles ferait un parfait exergue pour l’œuvre de Ron Sexsmith tant elle nous donne le remords poignant de ne pas aimer davantage.[/access]

Long Player Late Bloomer

Prix: 15,70 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 3,68 €

Crise de rire

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photo : Alliancefrançaise de Sabadell

Il y a deux sortes de poètes. Mystérieusement, en liaison directe avec les muses, certains ne font que retranscrire les images qui dansent dans leurs têtes. Plus laborieux, d’autres construisent des vers en se servant de leurs doigts pour en compter le nombre de pieds. Assurément, Frédéric Lordon appartient à la seconde catégorie.
Lordon n’est pas vraiment un poète. C’est un économiste, connu pour ses ouvrages stimulants sur l’application du conatus spinoziste aux sciences sociales (Capitalisme, désir et servitude. Marx et Spinoza, 2010), et son opposition aux dérives de la finance[1. En février dernier, dans le Monde diplomatique, il proposait la suppression pure et simple de la Bourse !].
Lassé de se répandre en articles obscurs et en livres peu vendus, Frédéric Lordon s’essaie à la comédie en vers pour diffuser son agacement. La « gestion » politique de la crise bancaire l’a courroucé, et il le fait savoir ! Sa colère a donné D’un retournement l’autre (2011), texte théâtral plutôt jubilatoire fustigeant les Diafoirus de la « phynance » et les Pères Ubu de l’interbancaire.

Si l’on pouvait craindre un message lourd comme du plomb, le style ironique de Lordon nous rassure. Ses alexandrins dénoncent les relations incestueuses entre finance et politique non sans railler l’arrogance des traders qui jonglent avec des produits financiers ultra-complexes.
Devant l’évidence de certaines « anomalies » de la crise, un profond malaise nous saisit. Ainsi des faibles contreparties exigées par l’Etat au sauvetage- sur deniers publics- des banques en difficulté. Certaines outrances de l’auteur irritent néanmoins, comme son acharnement à l’encontre des traders- qu’il qualifie de « morveux » et de « nuisibles » lorsqu’il ne les décrit pas comme des cocaïnomanes roulant en Maserati !). A fortiori, Lordon connait une sérieuse baisse de régime aux deux tiers de sa pièce, lorsqu’il introduit des arguments doctrinaux avec ses gros sabots.

La lecture de ce livre-ovni n’en reste pas moins un plaisir. Dans sa galerie de portraits, Frédéric Lordon manipule la satire réaliste avec beaucoup d’humour. Son personnage de premier ministre à l’allure de basset artésien aquaboniste fait immanquablement penser à François Fillon. Quant au Président de la République- qui envoie des SMS alors qu’on lui explique l’écroulement du système économique- son comportement adolescent rappelle qui vous savez. Complétant le tableau, les banquiers arrogants et jargonnant à souhait font penser aux médecins-bouffons de Molière.

Dans sa conclusion, l’auteur évoque le surgissement d’émeutes populaires. Voilà le fameux « retournement » du titre. Si l’auteur n’avait pas si bien illustré l’intolérable cynisme des banquiers d’opérette, un tel scénario ferait ricaner. Au final, l’ambition comique de la pièce sert le sérieux de son intrigue politico-financière. Lordon remplit son contrat, et de belle manière.

Du bon usage des aphorismes

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A propos d’un prévenu qui, dans une affaire de viol, plaiderait non coupable, dites : « On ne peut à la fois être sincère et le paraître. » Et s’il se décide à plaider coupable :  » Ce n’est pas que les hommes ne soient pas sincères. Ils changent de sincérité, voilà tout. « Au cas où l’on vous reprocherait votre piètre opinion de l’humanité, confessez avec Jules Renard : « C’est l’homme que je suis qui me rend misanthrope. » Et ajoutez : « D’ailleurs, nous sommes toujours deux, et c’est l’autre qui est le plus intéressant. »

Les aphorismes sont des clés pour ouvrir les psychismes, ainsi qu’une forme de judo mental pour déstabiliser votre interlocuteur. François Bott est un orfèvre en la matière et il les glisse avec son humeur vagabonde dans son : « Éloge des contraires » (éd. du Rocher. Cet admirateur de Fontenelle et de Joubert ne tolère les vérités que lorsqu’elles sont doubles.

Avec François Bott, la morale se dissipe comme par enchantement. Il sait que les pires monstres cachent des trésors de tendresse et que Landru lui-même, ce séducteur, était un meurtrier d’une délicatesse extrême.

Quand on pose à François Bott la question hamlétienne : « Être ou ne pas être ? « , il répond avec Cioran : « Ni l’un, ni l’autre ». La pire des déchéances pour lui serait d’être en accord avec lui-même. Rassurons-le : le voudrait-il qu’il ne le pourrait pas.

Cioran, exil et expiation

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image : siderevs

À ses débuts en France, Cioran était plus que minoritaire, tant sur le plan philosophique que politique. Tout juste lui reconnaissait-on la grâce d’un styliste dans la ligne des moralistes français, soit en l’ignorant, soit en le considérant comme un affreux réactionnaire. Il fallait être légèrement dérangé pour s’intéresser à ce Roumain que la rumeur décrivait comme un syphilitique ayant un peu trop fréquenté les bordels de Sibiu.

Personne ne se penchait sur son passé pour la bonne et simple raison que personne ne s’intéressait à lui. Il me raconta qu’à une question de son médecin sur sa profession, il répondit, contrairement à son habitude, « écrivain ». Le médecin lui demanda de surcroît − et non sans condescendance − s’il avait déjà publié. Cioran répliqua par l’affirmative. « Vous êtes méconnu… », conclut le médecin. Et Cioran de rectifier : « Non, je suis inconnu. » La gloire vint subitement et tardivement, comme pour Schopenhauer. Peu importe d’ailleurs, car la gloire n’est qu’une des formes de l’indifférence humaine.

On sait le peu d’estime que Cioran portait à l’être humain et on connaît ses ricanements devant les progrès de la civilisation. L’extinction de l’espèce, voilà le seul progrès qu’il concevait. On se réjouit qu’un esprit ait été assez audacieux et farceur pour pousser aussi loin le bouchon nihiliste.[access capability= »lire_inedits »]

Il aurait préféré être crucifié plutôt que de goûter une crème chantilly

Personne ne le surpassera dans cette discipline. Est-ce de la philosophie ? De la littérature ? Une forme inédite d’humour ? Sonne-t-il le glas d’une civilisation ? Il aimait l’idée que l’heure de la fermeture avait sonné dans les jardins d’Occident… mais cela ne l’empêchait pas d’arpenter les allées du Jardin du Luxembourg avec une vigueur peu commune, ni de consulter ses médecins pour le moindre bobo. Si le penseur était un virus dangereux, Cioran, lui, devenait un patient irréprochable. Il avait arrêté de fumer, ne touchait plus à l’alcool et se nourrissait de légumes bouillis. Cioran aurait préféré être crucifié plutôt que de goûter une crème Chantilly.

Lors de nos promenades nocturnes au Luxembourg, c’était un vrai jeu de massacre. Ses deux têtes de Turc étaient Teilhard de Chardin − le jésuite qui avait vu poindre l’Homme nouveau en Yougoslavie − et Jacques Lacan dont il avait suivi le séminaire et qu’il tenait pour un imposteur prétentieux. Il jugeait Derrida creux et ne portait à l’actif d’Althusser que l’étranglement de sa femme. Il se passionnait en revanche pour Freud et pour mon ami Thomas Szasz, le psychiatre libertaire que je lui avais fait découvrir. Sa curiosité ne connaissait de limites que pour le cinéma. Sa vue ayant décliné, il y avait renoncé. Il avait l’élégance de ne jamais évoquer les maux qui vous frappent immanquablement avec le passage du temps : Parkinson, Alzheimer, prostate et tutti quanti… Quant au suicide, il m’avoua un jour y avoir également renoncé. Il était trop vieux pour se tuer. Il regrettait de ne pas l’avoir fait plus jeune et savait qu’il paierait pour ce manquement à ses engagements. La facture fut salée. Il ne lui restait plus qu’à faire semblant d’être encore là, alors qu’il était déjà ailleurs.

Il avait rejoint la communauté des loups

La légende veut − et il n’est pas de grand homme sans légende − que, durant sa dernière année à l’hôpital Broca, Cioran ait tenté à plusieurs reprises de s’enfuir et que les infirmiers l’aient souvent retrouvé hagard, dans un couloir, hurlant comme un loup. Certes, il avait écrit dans De l’inconvénient d’être né qu’il n’existe pas de langage plus déchirant que le hurlement d’un loup. « Jamais je ne l’oublierai, ajoutait-il, et il me suffira à l’avenir, dans des moments de trop grande solitude, de me le rappeler distinctement pour avoir le sentiment d’appartenir à une communauté. » Cioran n’appartenait déjà plus à la communauté des humains, mais avait rejoint celle des loups. Les services secrets roumains tentèrent néanmoins de l’exfiltrer pour qu’il meure en Roumanie. En vain.

Dans Les Syllogismes de l’amertume, Cioran se demandait comment il perdrait la raison. Il trouvait cette question tonique et ajoutait que chacun devrait se la poser. La dernière soirée que j’ai passée avec lui, il était déjà absent. Lui toujours si vif, si enjoué, si paradoxal, écoutait sans entendre, regardait sans voir, tel un mannequin de paille, comme Peter Altenberg au café Central à Vienne. Eussé-je été un peu plus courageux, je l’aurais étranglé. Cinq interminables années de déchéance débutaient. Lui qui prônait l’extermination des vieux se trouvait sans défense dans la peau d’un vieillard dont l’esprit aurait émigré ailleurs, probablement dans ses livres. Exit Cioran, me dis-je au terme de cette soirée lugubre. Nous n’étions plus dans le chic macabre, mais dans l’antichambre de la mort.

Exil et expiation : la condition humaine se résume à ces deux termes. L’exil, Cioran l’a connu dans son destin d’apatride. L’expiation est la clef de son œuvre. Elle lui donne sa dimension tragique[1. Au-delà du caractère humoristique de l’œuvre de Cioran, qui le classe entre Woody Allen et Sacha Guitry dans les dictionnaires des citations]. Ce vandale des Carpates, ce thuriféraire de Hitler, ce zélote du néant, cet amoureux du mot, cet ami si fidèle allait capituler face aux quatre A : amnésie, apraxie, aphasie, agnosie qui signent l’Alzheimer. Sans doute eût-il préféré l’ataraxie, lui qui prônait trois remèdes au cafard : rester sous la couette en écoutant du fado, se plonger dans un dictionnaire ou un traité de grammaire, se promener dans un cimetière.

Peu importe les remèdes. Comme nous tous, il se sera trémoussé pendant quelques années dans un univers absurde, polissant de surcroît quelques formules qui resteront comme autant de fragments d’éternité.[/access]