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Le roman vrai de DSK : un vrai roman !

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photo : Grébert (Flickr)

En temps ordinaires, je me serais dispensé de lire Le Roman vrai de Dominique Strauss-Kahn, de Michel Taubmann. En dépit de la sympathie que j’éprouve pour son auteur, rédacteur en chef de la défunte revue Le Meilleur des mondes, je n’avais aucune envie de rejoindre la foule des chalands attirés par les bateleurs de luxe d’Euro RSCG. La parution d’une hagiographie habile quelques semaines avant l’entrée en lice du favori de la primaire socialiste faisait partie d’une « séquence » minutieusement mise au point par la joyeuse bande de « communicants » du directeur du FMI : Ramzi Khiroun, Stéphane Fouks, Anne Hommel.

Cela commence par une fausse confidence d’Anne Sinclair sur son blog, indiquant qu’elle ne souhaite pas que son mari effectue un second mandat à Washington. On enchaîne sur un portrait du couple en pleine action culinaire sur Canal+, destiné à montrer que le maître argentier de la planète apprécie les joies simples d’un steak grillé savouré avec madame, en tête-à-tête, le samedi soir. Pendant ce temps-là, à Paris, les « mousquetaires » Cambadélis, Le Guen et Moscovici veillent à neutraliser les spadassins de la reine de Solferino et du duc de Corrèze. Claude Askolovitch, éditorialiste au Journal du dimanche, met la dernière main à son opus L’Inconnu DSK, deuxième étage de la fusée éditoriale destinée à prendre le relais du Taubmann et à alimenter les discussions entre amis pendant les douces soirées d’été. Le trésor de guerre s’arrondit au fil des sondages qui promettent la lune élyséenne à l’expat’ haut de gamme.[access capability= »lire_inedits »]

La « rencontre d’un homme et d’un peuple » n’est pas une mince affaire. Elle nécessite l’utilisation de quelques chiens de bonne race qui conduisent le troupeau des électeurs dans la bonne direction, en douceur, en lui donnant l’impression que le berger va les emmener vers de grasses prairies laissées jusque-là en jachère.
Jusqu’au 15 mai 2011, j’observais avec une indulgence amusée cette agitation fébrile mais apparemment maîtrisée, semblable à celle qui précède le lancement d’une fusée spatiale. Cela fait belle lurette que la politique, à ce niveau, utilise des méthodes qui ont fait leurs preuves dans la conquête des marchés de la consommation mondialisée. Un candidat « naturel » ne le devient que si l’on est parvenu à persuader les foules que les autres ne font pas la maille. C’était presque fait : même les principaux intéressés, Martine Aubry, François Hollande, Ségolène Royal avaient fini par en prendre leur parti et ne cherchaient plus qu’à bien se placer dans le dispositif du pouvoir à venir.

L’événement que l’on sait m’a incité à me procurer d’urgence le livre de Taubmann pour tenter d’y découvrir, dans les plis d’un récit empathique, les indices prémonitoires de la catastrophe qu’il n’annonçait pas. Mais, pour paraphraser le dernier couplet de La Marseillaise, cet ouvrage nous invite à entrer dans sa carrière pour y trouver la lumière et la trace de ses vertus. L’envers du décor, certes, est évoqué, mais sous le titre « La foire aux rumeurs » incitant le lecteur à tirer la chasse vite fait.

Dans un premier temps, m’appuyant notamment sur quelques bribes d’une fréquentation fugitive et intermittente de DSK liée à l’exercice de mon métier de journaliste, j’avais interprété sa chute brutale avec les outils primitifs d’un freudisme de comptoir. Il avait, avançais-je, commis un acte manqué révélateur du désir inconscient d’échapper à un destin qui l’aspirait vers des hauteurs effrayantes. Bien que des psys patentés se soient engouffrés dans cette interprétation sauvage, elle me paraît, avec un peu de recul, un peu trop simple pour être honnête.

DSK inspirait une sympathie spontanée à beaucoup de ceux qui étaient amenés à le côtoyer. J’en ai fait l’expérience lorsque je fus amené à lui faire labourer, en 1986, le petit coin de Haute-Savoie où les aléas du siècle dernier ont permis que je plante quelques racines. Parachuté dans ce département indécrottablement droitiste depuis plus d’un demi-siècle, il pouvait, grâce à la ruse mitterrandienne du rétablissement du scrutin proportionnel, nourrir un espoir raisonnable de passer du statut d’expert économique du PS à celui d’élu du peuple. Sa méthode pour plaire aux gens simples était aux antipodes des techniques chiraquiennes. Conscient de ses lacunes en matière de connaissance des races bovines élevées dans le secteur, il évitait le « cul des vaches » et les demandes rituelles d’informations sur la santé de la mémé. Sa méthode consistait à faire en sorte que ses interlocuteurs, au bout de dix minutes de conversation avec lui, aient l’impression d’être devenus plus intelligents. Un petit cours d’économie au coin de la cheminée, une analyse géopolitique bien troussée devant un verre d’alcool de prune, le tout exposé avec un sourire enjôleur, et l’affaire était dans le sac. L’électeur savoyard était toujours incapable de prononcer son nom, mais il se disait qu’un député de ce genre dans le coin pourrait être utile, s’il venait régulièrement dans les alpages lui expliquer ce qui se tramait à Paris. Et mon DSK de jurer, croix de bois, croix de fer, que sa présence politique dans ce département était garantie pour l’éternité, et même au-delà. La suite est connue: séduite le temps d’un scrutin, la belle Haute-Savoie fut abandonnée deux ans plus tard, dès le rétablissement du scrutin majoritaire qui privait Dominique de toute chance de réélection. La lecture en creux du livre de Taubmann montre que ce comportement de séduction qui, en amour comme en amitié, n’engage que ceux qui succombent à son charme, était pour lui un mode de vie.

Au lieu de convoquer Freud pour décrypter la psychologie profonde du personnage, c’est à Donatien-Alphonse, marquis de Sade, que j’aurais dû faire appel pour nous aider à comprendre la tragédie new-yorkaise. Et particulièrement à cet aveu du divin marquis dans Juliette ou les infortunes de la vertu[1. On lira, à ce sujet, avec jubilation l’essai d’Éric Marty : Pourquoi le XXe siècle a pris Sade au sérieux, Le Seuil, 2011] : « Je voudrais que le monde entier cessât d’exister quand je bande ! » Au contraire d’un Don Juan rêvant d’autres planètes habitées pour y séduire toutes les femmes après épuisement du stock féminin de la nôtre, le héros sadien n’aspire qu’à soumettre la Terre entière à son désir conquérant, avec le consentement révolutionnaire de l’objet de ce désir.

La réduction du comportement sexuel de DSK aux schémas habituels du dragueur, même lourdingue, qui hante les alcôves du pouvoir, passe à côté de l’exceptionnalité du personnage. Son usage immodéré du sexe n’est pas seulement récréatif, ni un moyen ordinaire de réassurance narcissique. S’il en avait été ainsi, il aurait pu se satisfaire de la nuée de femmes intelligentes et belles qui, selon les témoins cités par Taubmann, auraient dit « oui » dès la première lueur d’invitation perçue dans les yeux de leur idole.

Son rapport au sexe et à l’argent se situe constamment à la limite extrême acceptée pour un homme public. Se résoudre à la maîtrise raisonnée de ses pulsions eût été pour lui tarir la source d’énergie qui pouvait le rendre invincible. Ce n’est pas le prédateur issu de notre animalité commune qui a causé la perte d’un mâle dominant occidental et blanc, comme voudraient nous le faire croire les moralisateurs habituels. C’est, au contraire, son immense effort pour se hisser au rang de premier des citoyens de la République du marquis de Sade qui l’a entraîné dans l’espace de l’infinie jouissance de la déchéance absolue.[/access]

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Dégénération DSK

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C’est bien beau d’ouvrir un site internet, encore faut-il penser à le tenir à jour de temps en temps. Et alors que la victoire de Dominique Strauss-Kahn à la présidentielle de l’an prochain est à peu près aussi plausible que celle de Lady Gaga ou de Georges Pompidou, de nombreux sites continuent à promouvoir sa candidature. On passera sur les blogs de fans isolés ou les pages facebook de sociaux-démocrates amateurs, mais force est de constater que toute la sphère strauss-kahnienne labélisée n’a pas eu le courage d’acter la disparition de son messie, comme l’ont fait par exemple les djeunz de Génération DSK, qui viennent de se rebaptiser Génération 4 G, « Génération Gagner, Gouverner à Gauche ».

Ainsi à lire la page la page d’accueil du site DSK 2012 Bouches-du-Rhône, (crée début avril en vue des primaires par Eugène Caselli, le président de la Communauté Urbaine de Marseille, la députée Sylvie Andrieux et l’ex-ségoleniste rogue Patrick Mennucci), on peut avoir l’impression que la Provence est coupée du reste du monde depuis, disons, un mois.

Les nouvelles n’arrivent guère plus vite à Lyon ou le blog DSK 2012 Rhône-Alpes, notamment parrainé par Gérard Collomb, maire de Lyon et Michel Destot, maire de Grenoble, fait sa une sur le passage de DSK à Paris le 29 avril dernier, et continue de solliciter les internautes pour qu’ils soutiennent DSK aux primaires. Et pourtant ce site a pour devise : Dépasser le possible, ne pas promettre l’impossible…

L’Ecole est finie

image : Pink Floyd, The Wall

Je sais, je sais, je sais, comme chantait Jean Gabin dans les années 1970. Je sais qu’il y a les massacres en Syrie, la guerre en Lybie, un scandale sexuel planétaire qui implique un Français. Je sais la sècheresse, l’arrestation de Mladic, les impudeurs tranquilles de Luc Ferry qui marquent à leur manière une « nouvelle inconscience de classe. »

Mais tout de même, l’Ecole ? Vous vous souvenez ? Eh bien, vous avez du mérite ! C’est pourtant un sujet important, l’Ecole. Surtout en France, patrie historique des grandes querelles entre le hussard noir et le curé. L’air de rien, dans un silence médiatique et syndical presque total, l’école prend gifle sur gifle. Même si ce front-là n’intéresse plus personne, y compris la gauche qui, de Hollande à Mélenchon, a changé de cheval de bataille en quelques années, préférant se préoccuper d’écologie que d’éducation.

Et pourtant, il faudrait s’en soucier. Je sais, ce langage guerrier peut surprendre mais l’éducation est un front qui, comme tous les autres secteurs de la fonction publique, a été soumis à l’impératif comptable du non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux.

La chose est néanmoins de plus en plus difficile à assumer politiquement. De droite comme de gauche, les parents sentent bien qu’avec 1500 classes de primaire en moins à la rentrée 2011 et des cours de langue vivante dans des classes de 35 élèves ou plus, on peut de moins en moins parler de service public.
Alors, pour noyer le poisson, Luc Chatel tente une manœuvre désespérée digne du communicant qu’il fut dans une autre vie.

Une campagne de pub à 1,3 millions d’euros

Frisant l’indécence, il lance une grande campagne de pub qui coûte 1, 3 millions d’euros à l’Etat en s’offrant, excusez du peu, des pleines pages dans Le Monde, Le Figaro, Libération, Le Parisien, Télérama, Le Nouvel Observateur et Paris Match. Le but de ce ramdam médiatique ? Nous apprendre que l’Education Nationale recrute 17 000 personnes. Oui, vous avez bien lu : on se croirait en plein New Deal ! Chatel-Roosevelt même combat !

Faut-il que le monde enseignant soit assommé par les 61 000 suppressions de postes en quatre ans pour ne pas répondre à une telle provocation. Certes, les atteintes statutaires, la disparition de la formation initiale des profs, l’autonomie accrue des chefs d’établissement qui peuvent parfois recruter directement leurs personnels comme des patrons de PME[1. A Paris, cette logique a récemment poussé des milliers de précaires à se précipiter au Pôle emploi dans l’espoir d’être engagés comme bouche-trous au sein d’équipes pédagogiques chaque année plus décimées], ont sérieusement éprouvé la communauté de l’éducation.
Pour autant, le personnel –administratif, médical et enseignant- de l’Education Nationale ne s’y trompe pas. À la rentrée 2011, il ne comptera pas 17000 agents de plus mais bien 16000 de moins, et si rien n’a changé d’ici là, on observera la même réduction d’effectifs en 2012.

Cela dit, que l’éventuel futur ministre de l’Education de gauche se rassure : il lui suffira d’arrêter la purge et de revenir au statu quo ante pour apparaître comme un révolutionnaire et un sauveur !

La gauche fumeuse

L’Etat doit organiser le marché de la drogue : Daniel Vaillant, ancien ministre de l’Intérieur de Lionel Jospin et député de Paris, n’a pas finassé en présentant ce mercredi ses propositions pour lutter contre le trafic de drogue, cannabis en particulier, devenu en quelques semaines, après les incidents à Sevran, un problème de sécurité publique plus qu’un sujet de santé publique.

Les dix députés qui ont travaillé avec Vaillant appellent à « sortir de l’hypocrisie » et plaident pour une « légalisation contrôlée » par la puissance publique, pour mieux lutter contre les dangers du haschich. Devançant les critiques, Daniel Vaillant explique que « le vrai laxisme, c’est le statu quo ».

L’ancien ministre n’est pas un converti de la dernière heure puisqu’il défendait déjà la dépénalisation du cannabis. Mais en se prononçant pour l’organisation par l’Etat du marché de la drogue, il franchit une nouvelle étape, quitte à se mettre à dos une partie des élus PS, Manuel Valls en tête.

Vaillant constate qu’on fume toujours plus en France, qu’on fume « mal », que l’appât du gain pousse les dealers à couper le cannabis avec du verre pilé ou n’importe quelle autre saloperie pour faire du gramme. L’encadrement par l’Etat de la production et de la distribution permettrait, selon lui, de lutter contre la criminalité organisée qui vit sur le dos du trafic. Le député estime que la situation est suffisamment grave pour adopter une ligne révolutionnaire. Et il espère que son rapport parlementaire, fournira des billes au candidat socialiste qui sera bien obligé de se positionner sur le sujet. Ne parlons pas de la droite, qui en a profité pour tomber à bras raccourcis sur le PS et ses idées baroques.

Parlons plutôt de ce que cette proposition nous dit de l’état de la gauche à un an de la présidentielle.

Reprenons. Aujourd’hui, opération SEITA pour les fumeurs de cannabis. La semaine passée, le même groupe socialiste à l’Assemblée plaidait pour « l’autorisation du mariage entre personnes du même sexe. » François Hollande, candidat à la candidature en a même remis une couche lors de son discours à Charleville-Mézières. J’imagine la tête des spectateurs ardennais, eux qui avaient eu droit, il y a 5 ans au « travailler plus pour gagner plus » et à l’apologie émue de la France des usines du candidat Sarkozy. Pour faire bonne mesure le week-end dernier, les nombreux élus présents au congrès de la Ligue des Droits de l’Homme ont rappelé l’engagement socialiste quant au vote des étrangers aux élections locales, dès la victoire de 2012.

Justement, la victoire, voilà le problème. Qui peut imaginer que la gauche sociétale gagnera l’élection, dix ans après avoir notablement contribué à amener le PS au casse-pipe (quand Mauroy faisait remarquer à Jospin qu’ « ouvrier » n’était pas un gros mot) et alors qu’en 2007, l’abandon par Ségolène de la chevènementitude de début de campagne au profit de la modernitude BHLienne a eu l’heureux résultat que l’on sait ?

Responsables et militants socialistes s’indignent quand Terra Nova, think-tank « proche du PS », comme on dit, et machine à produire des notules d’Olivier Ferrand, affirme haut et fort que la gauche doit arrêter de faire des classes populaires l’alpha et l’oméga de sa pensée politique et de sa stratégie électorale. Et en même temps les vieilles lunes bobos, portées par les députés eux-mêmes, occupent tout l’espace politique et tout le discours à gauche. La seule grande manif ou l’on verra à la télé des écharpes socialiste en ce premier semestre, ce sera la Gay Pride. Et sur le front des licenciements, on se souviendra de Hollande et Jack Lang volant au secours de Pierre Bellanger…

Manifestement, tout le monde s’accorde à penser que celui ou celle qui emportera le morceau, sera celui qui aura su s’adresser aux prolétaires, aux classes moyennes, aux chomistes, aux Français quoi. Pas aux habitants des grandes métropoles, travaillant dans la presse et l’édition et propriétaires d’anciennes usines transformés en loft. (oui un peu de caricature ne fait pas de mal). C’est Madame Dugenou et sa parentèle qui vont voter. Et Madame Dugenou a d’autres soucis que le mariage gay, le vote des étrangers ou la protection du marché de l’art parisien. Au hasard, le logement, les salaires, le coût de la vie, le chômage. On peut même avancer que si Simone Dugenou est lesbienne smicarde à Vierzon, ces sujets la préoccupent un peu plus que les dragées et les demoiselles d’honneur. Tous sujets sur lesquels la gauche a sans doute des trucs à dire. Ou au moins devrait.

À croire que la cure d’opposition qui se prolonge pour le PS a des effets délétères : comme on dit, chez les commentateurs zélés, pas de changement de logiciel. En vrai français, on nous ressort les vieilles lunes, ou en français de commentateur sportif, on ne change pas une stratégie qui perd. Imaginer que c’est sur le terrain sociétal que la gauche va faire la différence avec la droite revient à dire qu’au PS, on a renoncé à faire de la politique dans le dur, ce qui peut concerner et bêtement changer la vie des gens.

Dans la meilleure des hypothèses, ce vide sidéral est peut-être dû à l’absence de candidat officiel. On peut imaginer qu’une fois en piste, le ou la candidate reviendra aux fondamentaux. Quitte à se fâcher avec d’autres camarades, sur des options plus ou moins étatistes, plus ou moins européennes et (dé)mondialisées. Mais au moins ça sera sur des sujets moins fumeux que le droit au chichon.

Delanoë fait voter les presque morts

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Si Londres, Berlin, Barcelone ou même Lisbonne sont branchées sur 100 000 volts jour et nuit, Paris s’enlise lentement mais sûrement dans une torpeur gentryfiée que rien ne parvient à secouer. Paris-Plage et le Vélib ont été certes copiés partout, mais un bac à sable et une bicyclette grise ne font plus rêver personne.

Pour se relancer et attirer au passage les touristes branchés, Bertrand Delanoë a donc eu l’idée du siècle. Enfin, au moins pour attirer ceux qui étaient jeunes au siècle dernier. Il compte sur les E-cimetières high-tech pour ressusciter le gai Paris. Rien qu’en touchant des écrans tactiles, on pourra retrouver en un instant un vieux copain, une grand-tante ou un chanteur qui montât, avant de redescendre sous terre. Jean Sablon, Berthe Silva ou Jim Morrison doivent s’en retourner de plaisir dans leurs tombes.

Autres concepts enthousiasmants sélectionnés par Monsieur le Maire dans le cadre de son « appel à projets Mobilier Urbain Intelligent », des bornes vous indiqueront où trouver le prochain banc pour soulager votre arthrose et des hamacs équipés d’internet vous attendront sur les Champs-Elysées en cas de paralysie rhumatismale subite. Paris, capitale mondiale de la gériatrie, ça c’est un slogan champagne. En même temps, que celui qui n’a jamais soigné son électorat d’E-vieux lui jette la première pierre, tombale, ça va de soi…

Nous sommes tous des lesbiennes syriennes

image : capture d'écran CNN

Sur ce coup, je trouve les médias un poil transphobes. Les voilà qui brûlent tête baissée ce qu’ils ont adoré pendant des mois. Pour s’être fait passer pour Amina, une lesbienne syrienne qu’il n’est visiblement pas, le blogueur américain Tom McMaster mériterait de prendre son tour dare-dare pour le pilori médiatique.

Maintenant qu’on sait qu’il n’est qu’un homme bien de chez nous au lieu d’être une femme de là-bas, le voilà qui se fait vertement réprimander par ceux-là même qui trouvaient naguère ses billets relatant avec un admirable souci du détail concret le quotidien d’une courageuse manifestante de Damas, « passionnés, toniques et souvent très émouvants » (dixit The Guardian). Ceux qui se reposaient sur sa prose pour nous raconter, tremblants d’émotion, le printemps syrien, l’accusent maintenant de nuire à la cause qu’il faut défendre. Les ingrats.

Certes, Tom n’est pas très délicat, mais qui s’en souciait quand il était syrienne, et qu’il attirait l’attention sur une communauté, la petite communauté LGBT[1. Pour le T (comme Trans) je ne suis pas très sûr que la Syrie soit concernée. Les spécialistes nous éclaireront peut-être] de Damas – qui n’en demande peut-être pas tant et qui, de surcroît, ne peut jurer que son sort se trouverait amélioré par la chute du régime. Ce n’est pas joli joli de crâner en se déclarant homosexuelle à Damas quand qu’on est banalement hétéro à Edinbourg, ni franchement courageux de prétendre qu’on manifeste dévoilée en Orient, alors que l’on se terre derrière son écran et sa barbe en Occident. Certes.

Il me semble cependant que Tom mérite les circonstances atténuantes, voire une certaine admiration, pour son avatar lesbien et syrien. Ne s’est-il pas contenté de suivre les mots d’ordre de l’époque avec un zèle remarquable ? Ceux qui dépensent habituellement tant d’énergie à féliciter le vent parce qu’il va dans le sens du vent devraient chanter les louanges de Tom.

La nature est fasciste, internet nous libère

N’était-ce pas en effet le droit le plus strict de Tom McMaster, Américain barbu et bien nourri, étudiant quadragénaire installé en Ecosse, de faire fi de la nature et de vivre sa vie de femme, syrienne, lesbienne et militante de la démocratie et de la cause homosexuelle, si telle était l’injonction qu’il a reçue de son moi profond ? Nous fûmes tous des Juifs allemands, pourquoi ne serions-nous pas tous, aujourd’hui, des lesbiennes syriennes ? Ne sommes-nous pas tous, à l’instar de Tom, libres de choisir l’identité qui nous sied ? Grâce aux possibilités conjuguées d’internet et de la chirurgie esthétique, le plus banal des mâles hétérosexuels n’a-t-il pas la possibilité, donc le droit, et peut-être même le devoir, de s’inventer le physique qui lui plait et l’orientation sexuelle qui lui correspond ? La nature est fasciste, internet nous en libère. Pourquoi refuser à Tom ce que chacun réclame pour lui dans notre bel Hexagone ?

Tom McMaster, Américain barbu et bien nourri

Le slogan choisi par ceux qui sur Facebook « se mobilisaient » pour « exiger » la libération d’Amina Arraf (le nom faramineux que s’était choisi Tom) était prémonitoire. « Les frontières ne sont rien quand on a des ailes. » Qui donc parmi nous a des ailes ? Sur la Toile, nous sommes tous des anges, et avec les frontières, c’est le corps tout entier qui disparaît sur les ailes du lyrisme… « Le réel, c’est quand on se cogne », disait Lacan. « Le réel, on s’en cogne », proclame Tom/Amina sous les vivats, puis sous les crachats de la foule. Il suffit de lire la citation de la fausse-vraie lesbosyrienne qui ouvre le dithyrambique (et, a posteriori, hilarant) portrait que The Guardian consacre à l’intéressé(e)[2. Pour une fois que l’on peut utiliser cette graphie ridicule à bon escient, je ne vais pas me gêner] pour le comprendre. « Si nous voulons vivre dans un pays libre, il faut vivre comme si nous vivions déjà dans un pays libre ». Les conditions concrètes d’existence n’ont aucune importance, et voici déclarée une bonne fois pour toute l’abolition de l’esclavage du réel.

Les centaines de milliers de « visites » des journalistes et autres internautes occidentaux sur le blog de Tom/Amina devraient nous faire réfléchir. Avant de crier haro sur le blogueur, souvenons-nous qu’il nous a raconté exactement l’histoire que nous attendions tous, si l’on veut bien tenir pour quantité négligeable les quelques congestionnés des sinus insensibles aux effluves enivrantes (bien que virtuelles) du « Printemps arabe ». L’histoire édifiante d’une courageuse professeure d’Anglais de Damas, née aux Etats-Unis qui, au quotidien, défiait les autorités, moquant leurs prétentions à réduire le soulèvement en cours à un complot salafiste. L’histoire de la belle Amina, dont de magnifiques photos (piquées à une Croate sur Facebook) ne laissant aucune ambigüité sur son sexe véritable, circulaient sur les sites des médias les plus autorisés, affublées d’un « DR » faraud. L’histoire d’une défenseure acharnée de la cause LGBT, leadeure charismatique de cette foule syrienne mobilisée pour obtenir, qui l’eût cru, le droit de vivre au grand jour l’orientation sexuelle qui lui chante. L’histoire d’une charmante jeune femme dont le père avait été approché par le gouvernement pour qu’il donne sa fille à Bachar, plus c’est gros, plus ça passe. L’histoire d’une blogueuse qui, s’exprimant sous les hourras de la foule des journalistes occidentaux, s’extasiait sur elle-même. « Quelle époque pour vivre en Syrie ! Quelle époque pour être une Arabe ! Quelle époque pour être vivante ! » Tout ça est un peu plus exaltant qu’être étudiant à quarante ans en Ecosse. « Amina, c’est toi », semble nous susurrer Tom à l’oreille. Ce n’est pas pour rien, avouons-le, que Gay girl in Damascus est devenu le blog syrien le plus populaire en Occident.

On nous avait aussi promis qu’internet nous permettrait de sortir enfin de notre passivité pour devenir des acteurs à part entière. Là encore, Tom a pris l’époque au mot. On ne va pas laisser le printemps arabe aux Arabes, alors que nous ne sommes qu’à un clic de la révolution ! Jaloux de voir l’Histoire s’écrire sans lui, Tom a décidé de la faire, lui aussi, cette Histoire vue à la télé. Et il a réussi. Crédible, cru, et même cité, repris et admiré. Qu’il était loin le petit Tom qu’on accusait d’antisémitisme et d’antiaméricanisme – ou qu’on ignorait – quand il s’exprimait en son nom ! Une fois devenu Amina, plus personne ne lui a cherché de noises. Total respect pour Amina. De plus, Tom/Amina avait de la situation syrienne parfaitement compatible avec ce que nous souhaitions en penser.

Tout cela serait beaucoup plus drôle si le nombre de morts ne cessait d’augmenter, chaque jour en Syrie et ailleurs dans le monde arabe, printemps ou pas. En attendant, il n’est pas si étonnant qu’aucun journaliste ne se soit dit que la mariée était trop belle – si je puis dire. Cela prouve encore, si besoin est, qu’internet ne permet pas de se confronter à d’autre opinions, mais plutôt de conforter les siennes.

Certains observaient avec des mines entendues les Etats-Unis avaient formé des blogueurs en Egypte pour fomenter « la révolution ». Un complot de la CIA de plus, dans lequel il était facile d’embringuer Amina, comme c’était excitant ! D’autres évoquaient une manœuvre des services syriens pour faire sortir du bois les opposants. Personne n’avait imaginé la terne réalité : un quadra hétéro qui bovarise seul dans un coin perdu de notre vieille Europe. Dire que nous l’avions sous le nez, la triste réalité, et même parfois en chair et en os. Et je sais de quoi je parle.

Hockey sur bris de glace

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Difficile d’écrire le mot « émeutes » dans la même phrase que le mot « Canada » – sauf bien sûr quand c’est le gouvernement de ce pays qui condamne les violences quelque part au Moyen-Orient. Et pourtant, il le faut… Mercredi soir une véritable émeute urbaine a éclaté à Vancouver après la défaite de l’équipe locale de Hockey (les Canucks) qui s’est inclinée face aux Bruins de Boston lors du match décisif de la Coupe Stanley, le trophée qui récompense le champion de la NHL (les compétitions sportives regroupent les deux voisins nord-américains).

Et ce chaos n’était pas le fait d’une poignée de hooligans. Dès la fin du match quelques 100 000 personnes se sont rassemblées dans le centre-ville et très vite ça a tourné au vinaigre : voitures – dont au moins deux de la police – renversées et incendiées, vitrines brisées et bagarres. La police a dû utiliser des gaz lacrymogènes, des tirs de flashball, des chiens et des chevaux pour disperser les émeutiers et les pillards. L’atmosphère « peace and love » de JO d’hiver 2010 a décidément laissé la place à quelque chose de moins « nice and friendly » et on peut comprendre que la maire Gregor Robertson soit « terriblement déçu ».

Mais le plus étonnant est que dix jours avant le match, la suite violente de la défaite avait été prévue par le journal local The Vancouver Sun… Le journaliste a même interrogé la police pour savoir si les leçons des émeutes qui avaient éclaté en 1994 dans les mêmes circonstances ont été tirées. Réponse des policiers : « la police a aujourd’hui un bien meilleur plan d’action et suivra de près les évènements ». Nous voilà rassurés.

Bac philo 2011

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Si tu es un adolescent en fin de carrière qui, cette année, a laissé éclore, en cours de philosophie, ses premiers émois existentiels comme autant de petits boutons d’acné, ce matin tu en as bavé, puisque tes indignes parents t’ont maintenu quatre heures durant à l’écart de Facebook, de Lady Gaga et de ta wii pour te laisser seul, abandonné de tous, face à l’angoisse de la page blanche. L’angoisse de l’épreuve de philosophie du baccalauréat est passée. Maintenant, il ne te reste plus qu’à être terrorisé, car voilà, pour toutes les séries, les corrigés du bac philo, les vrais.

« Peut-on prouver une hypothèse scientifique ? » Evidemment, si tu n’as pas lu les oeuvres complètes des frères Bogdanov, tu ne peux rien comprendre à cette question. L’hypothèse : les frères Bogdanov sont les plus grands scientifiques français de tous les temps. La preuve : ils sont les plus invités à la télévision. Après ça, il n’y a pas grand chose à rajouter.

« L’homme est-il condamné à se faire des illusions sur lui-même ? » L’homme, certainement pas, mais la femme oui. Prenez Anne Sinclair : c’est le genre de fille à se faire des illusions sur un homme qu’on veut condamner.

« La culture dénature-t-elle l’homme ? » Ce qui est sûr, c’est qu’elle peut parfois tacher. Vous êtes invité à un vernissage. Il y a du monde. Un inconnu vous bouscule et vous voilà avec votre chemisier maculé de vin rouge. Vous avez beau courir aux toilettes, essayer de nettoyer les dégâts : le vin rouge ça ne part pas comme ça et vous vous retrouvez dans de beaux draps. La culture ne dénature pas l’homme, mais elle le tache sacrément.

« Peut-on avoir raison contre les faits ? » Avec un bon avocat, toujours. Et quand un seul avocat ne suffit pas, tu en prends deux.

« La liberté est-elle menacée par l’égalité ? » Vu que ni l’égalité ni la liberté n’existent, ça simplifie les choses, sauf à la cantoche. Dans un monde où l’égalité régnerait, tout le monde mangerait des frites à midi. Mais si tout le monde mange des frites, où est ma liberté de choisir ce que je veux manger ? Prenons donc l’exemple inverse : dans un monde où la liberté régnerait, tout le monde pourrait manger ce qui lui plaît, donc tout le monde mangerait des frites à la cantine. On peut donc en conclure que la liberté et l’égalité, ça donne la frite.

« L’art est-il moins nécessaire que la science ? » Non, absolument pas. L’art est beaucoup plus nécessaire que la science : on aurait dû d’ailleurs subventionner des plasticiens pour décorer la centrale de Fukushima, plutôt que de s’occuper de la sécurité du réacteur.

« La maîtrise de soi dépend-elle de la connaissance de soi ? » Quand Socrate parcourait l’agora athénienne et qu’il lançait à la cantonade : « Connais-toi toi-même ! », on lui répondait souvent : « Et ta soeur ! » Eh bien Socrate gardait la maîtrise de lui-même. Pas simplement parce qu’il était du genre chochotte et n’osait pas provoquer la castagne, mais le gars avait une grande maîtrise de soi.

« Ressentir l’injustice m’apprend-il ce qui est juste ? » Oui, d’ailleurs, viens là, tu as été un très méchant garçon, je vais te donner la fessée.

Nous somme tous des indignados

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photo : Julien Lagarde (Flickr)

La jubilation est à son comble dans la sphère hesselienne : au moment même où, le 15 mai, leur gourou lançait son « appel de Thorens » sous la pluie aux « nouveaux résistants » autoproclamés, les « Indignados » espagnols se mobilisaient Puerta del Sol, à Madrid.
La parole de leur héros devenait ainsi « performative », comme on dit à la Sorbonne, et non plus seulement le vade-mecum d’un « buonisme » de supermarché.

Dépêché sur place, Daniel Mermet mobilisait les moyens du direct pour transmettre au peuple de France Inter son épectase face au déclenchement de la révolte contre la « dictature bipartidaire » qui, selon lui, écrase les damnés de notre continent. « Je me trouve actuellement au Ground Zero de l’indignation ! » s’exclame-t-il, au comble de la félicité. Ground Zero (prononcer « ziro »)? Cette métaphore faillit me coûter 135 euros et 1 point de permis, car elle détourna une seconde mon attention du « bip-bip » antiradar dont mon véhicule est équipé jusqu’à nouvel ordre de la place Beauvau. Dans l’auberge espagnole où se précipitent nos commentateurs pour se faire voir « là où ça se passe », Mermet mérite d’être honoré comme l’employé du mois, avec sa photo dans le hall d’entrée.[access capability= »lire_inedits »]

Accoler dans une même métaphore Ben Laden et Hessel relève de ce raccourci fulgurant dont seul les génies ont le secret. Si j’avais osé la même figure de rhétorique, je serais passé sur le champ de la case « néo-réac » à celle de « bon pour l’asile ».

L’étincelle hesselienne embrasera-t-elle la morne plaine occidentale ?

« C’est Mai 68 ! » « C’est la place al-Tahrir qui s’installe en Europe ! » À entendre Mermet, ses compères et commères des ondes nationales, l’étincelle hesselienne est en passe de mettre le feu à toute la morne plaine d’un Occident aussi moisi que corrompu.
Dans ce concert de jubilation fortissimo, l’air pianissimo du raisonnement sceptique risque d’être passablement inaudible, ce qui ne nous empêchera pas de l’entonner.

Quoi de plus normal que les jeunes urbains diplômés des grandes villes espagnoles, dont le taux de chômage atteint, paraît-il, 43%, protestent dans la rue contre la situation qui leur est faite ? Qu’ils en rendent responsables leurs dirigeants, gauche et droite confondues, est leur droit le plus strict, et à leur place je chercherais le moyen le plus adéquat pour le leur faire comprendre. Camper Puerta del Sol ? Pourquoi pas ? Mais après ? Contraindre l’Allemagne à payer, par le biais de l’euro, les folies financières des pays du « Club Med » ? Hors de question. Nationaliser les banques, sources de tous les maux ? Cela ne diminuera pas d’un centime la dette publique, et le coup de l’URSS faisant un bras d’honneur à l’emprunt russe tsariste est un one shot historique.

Ce qui se dessine dans les mois qui viennent pour l’Espagne, ce n’est pas le rassemblement fusionnel dans l’euphorie d’une joyeuse indignation, mais la déstructuration sournoise d’une nation et d’un État inachevé. Plus que la déroute des socialistes et l’apparent triomphe de la droite aux dernières municipales, c’est la montée en puissance des partis régionalistes, voire séparatistes, dans les provinces riches : Pays basque et Catalogne. Et ceux-là ne rêvent que de laisser les « Indignados » de Madrid à leur camping sauvage sous tente quechua.[/access]

Damas, ton univers impitoyable

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Maher al-Assad, Assaf Chawkat et Bachar al-Assad. photo : Christopher Schleicher (Flickr)

À en croire une légende tenace depuis son arrivée au pouvoir en 2000, Bachar al-Assad ne serait qu’un pion entre les mains des tout-puissants services de sécurité syriens. Ceux-ci seraient contrôlés par son frère cadet Maher, qui dirige la Garde républicaine et les unités d’élite de l’armée, son beau-frère Assaf Chawkat, vice-chef d’état-major des armées, ainsi que par son cousin Rami Makhlouf, richissime hommes d’affaires qui cultive une conception très personnelle de « l’économie sociale de marché ».

Une famille en or

Il faut dire que ce grand escogriffe de Bachar n’était pas prédestiné à la fonction. C’est seulement à la mort accidentelle de son aîné Bassel, officier de carrière et successeur désigné de Hafez, qu’il démarra son cursus honorum militaire, pour suivre six ans de formation accélérée qui l’obligèrent à abandonner sa confortable et paisible existence d’ophtalmologue londonien pour emménager sur les hauteurs du Mont Qassioun, à Damas.

Au rythme des manifestations qui secouent le pays depuis trois mois, Bachar al-Assad souffle le chaud et le froid, réprimant férocement la contestation qu’il attribue à un complot ourdi par l’étranger d’un côté, remaniant son gouvernement, décrétant une amnistie générale et promettant des réformes de l’autre. De rodomontades en reculades, on y perd son latin.

L’absence totale de couverture médiatique ne facilite pas non plus la tâche des analystes : y a-t-il ou non des désertions en série de soldats réfractaires ? Les cortèges de manifestants sont-ils 100% pacifiques ou comportent-ils des hommes armés ? Et quid de la milice alaouite « Chabiha » qui sèmerait la terreur dans les rues ? Ceux qui savent – à commencer par les services israéliens et américains qui ont sans doute mis les radios militaires syriennes sur écoute – ne parlent pas. Et ceux qui parlent ne savent pas tout. Leurs révélations fondées sur des rumeurs ne nous éclairent que très partiellement.

Dans ces conditions, seuls les milliers de réfugiés ayant quitté le pays permettent de fissurer le mur du silence imposé par Damas. D’après le Financial Times et Al Jazira, parmi les milliers de Syriens ayant traversé la frontière turque, nombreux sont ceux qui désignent Maher Al-Assad comme l’unique responsable des massacres. À en croire les témoignages des villageois en fuite, Maher aurait, entre autres exploits, ordonné à ses troupes de « nettoyer » le village de Jisr-al-Choughour- situé au nord-ouest du pays, non loin de la frontière turque- en chassant ses habitants. Ce qui signifierait que Bachar est blanc comme neige ou, au moins, que de sérieuses dissensions opposent, au sein du régime, les partisans de l’apaisement et ceux de l’affrontement.

Un incident récent accrédite l’existence de ces deux lignes. Dernièrement, le chef de la sécurité de Deraa a été démis de ses fonctions puis interdit de voyage. Or, ce cousin des frères Assad appartient au premier cercle. Son éviction prouve qu’il y a bien du rififi dans la famille. Reste à savoir s’il s’agit d’une véritable brèche au sein du pouvoir comme le pensent certains opposants qui parient sur un divorce imminent entre Bachar et Maher, ou d’un enfumage médiatique destiné à restaurer l’image entachée du président syrien. Concurrence ou connivence ?

Deux générations de fratries

À première vue, le duo composé du gentil Bachar et du méchant Maher évoque plutôt la partition des deux flics, l’un étant préposé aux baffes et l’autre aux clopes. Dans cette perspective, le premier multiplierait les concessions politiques, tandis que le second serait chargé de noyer la révolte dans le sang. Plus complémentaires que concurrents, les deux frères seraient donc les Castor et Pollux d’une dictature aux abois. C’est la thèse défendue par quelques experts avisés qui, ignorant lequel des deux frères orchestre la répression, mentionnent le précédent de 1982. À l’époque, Hafez al-Assad déléguait les tâches ingrates à son turbulent cadet Rifaat. Résultat : au moins 15000 civils périrent dans le bombardement de Hama la rebelle par l’armée syrienne.

Quelque trente ans plus tard, il se murmure que Bachar et Maher joueraient la même partition sur des paroles différentes. La comparaison n’est pas tout à fait convaincante. Non seulement Hafez n’avait pas le tempérament et l’allure désinvoltes de son fils Bachar, mais ce Florentin du désert connaissait son Machiavel et, en bon officier de l’armée de l’air, savait se faire obéir de ses hommes, y compris de son propre frère. Il confia à Rifaat l’exécution des basses œuvres du régime avant de le congédier comme un domestique. Rifaat paya très cher le prix de ses ambitions. Pour sauver sa peau, il fut contraint à l’exil après avoir été le dindon de la farce baasiste.

Bachar n’a ni le charisme, ni les soutiens qui permettaient à son père de tenir l’ensemble de l’appareil d’Etat. Il est fort probable qu’une bonne partie de l’appareil sécuritaire lui échappe – ce qui ne l’exonère évidemment pas de ses responsabilités dans la boucherie en cours. S’il y a répartition des rôles entre lui et son frère, il la subit peut-être plus qu’il ne la contrôle. Rappelons qu’à quelques encablures de Damas, la Syrie abrite le tombeau présumé d’Abel, assassiné par son frère Caïn, que Dieu condamna à l’exil éternel. À en croire les innombrables rumeurs sur le caractère sanguin de Maher, celui-ci serait taillé pour endosser le rôle de Caïn[1. Une légende urbaine veut que, lors d’une dispute, Maher ait sorti son revolver et tiré sur son beau-frère Assef Shawkat, qui s’en sortit indemne].

Il faut croire que cet épisode biblique nourrit le roman familial. À une génération de distance, Bachar et Maher sont peut-être en train d’en écrire un nouveau remake. En l’absence d’interdiction divine programmée, c’est peut-être la rue qui dénouera ce sac de nœuds familial.

Le roman vrai de DSK : un vrai roman !

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photo : Grébert (Flickr)

En temps ordinaires, je me serais dispensé de lire Le Roman vrai de Dominique Strauss-Kahn, de Michel Taubmann. En dépit de la sympathie que j’éprouve pour son auteur, rédacteur en chef de la défunte revue Le Meilleur des mondes, je n’avais aucune envie de rejoindre la foule des chalands attirés par les bateleurs de luxe d’Euro RSCG. La parution d’une hagiographie habile quelques semaines avant l’entrée en lice du favori de la primaire socialiste faisait partie d’une « séquence » minutieusement mise au point par la joyeuse bande de « communicants » du directeur du FMI : Ramzi Khiroun, Stéphane Fouks, Anne Hommel.

Cela commence par une fausse confidence d’Anne Sinclair sur son blog, indiquant qu’elle ne souhaite pas que son mari effectue un second mandat à Washington. On enchaîne sur un portrait du couple en pleine action culinaire sur Canal+, destiné à montrer que le maître argentier de la planète apprécie les joies simples d’un steak grillé savouré avec madame, en tête-à-tête, le samedi soir. Pendant ce temps-là, à Paris, les « mousquetaires » Cambadélis, Le Guen et Moscovici veillent à neutraliser les spadassins de la reine de Solferino et du duc de Corrèze. Claude Askolovitch, éditorialiste au Journal du dimanche, met la dernière main à son opus L’Inconnu DSK, deuxième étage de la fusée éditoriale destinée à prendre le relais du Taubmann et à alimenter les discussions entre amis pendant les douces soirées d’été. Le trésor de guerre s’arrondit au fil des sondages qui promettent la lune élyséenne à l’expat’ haut de gamme.[access capability= »lire_inedits »]

La « rencontre d’un homme et d’un peuple » n’est pas une mince affaire. Elle nécessite l’utilisation de quelques chiens de bonne race qui conduisent le troupeau des électeurs dans la bonne direction, en douceur, en lui donnant l’impression que le berger va les emmener vers de grasses prairies laissées jusque-là en jachère.
Jusqu’au 15 mai 2011, j’observais avec une indulgence amusée cette agitation fébrile mais apparemment maîtrisée, semblable à celle qui précède le lancement d’une fusée spatiale. Cela fait belle lurette que la politique, à ce niveau, utilise des méthodes qui ont fait leurs preuves dans la conquête des marchés de la consommation mondialisée. Un candidat « naturel » ne le devient que si l’on est parvenu à persuader les foules que les autres ne font pas la maille. C’était presque fait : même les principaux intéressés, Martine Aubry, François Hollande, Ségolène Royal avaient fini par en prendre leur parti et ne cherchaient plus qu’à bien se placer dans le dispositif du pouvoir à venir.

L’événement que l’on sait m’a incité à me procurer d’urgence le livre de Taubmann pour tenter d’y découvrir, dans les plis d’un récit empathique, les indices prémonitoires de la catastrophe qu’il n’annonçait pas. Mais, pour paraphraser le dernier couplet de La Marseillaise, cet ouvrage nous invite à entrer dans sa carrière pour y trouver la lumière et la trace de ses vertus. L’envers du décor, certes, est évoqué, mais sous le titre « La foire aux rumeurs » incitant le lecteur à tirer la chasse vite fait.

Dans un premier temps, m’appuyant notamment sur quelques bribes d’une fréquentation fugitive et intermittente de DSK liée à l’exercice de mon métier de journaliste, j’avais interprété sa chute brutale avec les outils primitifs d’un freudisme de comptoir. Il avait, avançais-je, commis un acte manqué révélateur du désir inconscient d’échapper à un destin qui l’aspirait vers des hauteurs effrayantes. Bien que des psys patentés se soient engouffrés dans cette interprétation sauvage, elle me paraît, avec un peu de recul, un peu trop simple pour être honnête.

DSK inspirait une sympathie spontanée à beaucoup de ceux qui étaient amenés à le côtoyer. J’en ai fait l’expérience lorsque je fus amené à lui faire labourer, en 1986, le petit coin de Haute-Savoie où les aléas du siècle dernier ont permis que je plante quelques racines. Parachuté dans ce département indécrottablement droitiste depuis plus d’un demi-siècle, il pouvait, grâce à la ruse mitterrandienne du rétablissement du scrutin proportionnel, nourrir un espoir raisonnable de passer du statut d’expert économique du PS à celui d’élu du peuple. Sa méthode pour plaire aux gens simples était aux antipodes des techniques chiraquiennes. Conscient de ses lacunes en matière de connaissance des races bovines élevées dans le secteur, il évitait le « cul des vaches » et les demandes rituelles d’informations sur la santé de la mémé. Sa méthode consistait à faire en sorte que ses interlocuteurs, au bout de dix minutes de conversation avec lui, aient l’impression d’être devenus plus intelligents. Un petit cours d’économie au coin de la cheminée, une analyse géopolitique bien troussée devant un verre d’alcool de prune, le tout exposé avec un sourire enjôleur, et l’affaire était dans le sac. L’électeur savoyard était toujours incapable de prononcer son nom, mais il se disait qu’un député de ce genre dans le coin pourrait être utile, s’il venait régulièrement dans les alpages lui expliquer ce qui se tramait à Paris. Et mon DSK de jurer, croix de bois, croix de fer, que sa présence politique dans ce département était garantie pour l’éternité, et même au-delà. La suite est connue: séduite le temps d’un scrutin, la belle Haute-Savoie fut abandonnée deux ans plus tard, dès le rétablissement du scrutin majoritaire qui privait Dominique de toute chance de réélection. La lecture en creux du livre de Taubmann montre que ce comportement de séduction qui, en amour comme en amitié, n’engage que ceux qui succombent à son charme, était pour lui un mode de vie.

Au lieu de convoquer Freud pour décrypter la psychologie profonde du personnage, c’est à Donatien-Alphonse, marquis de Sade, que j’aurais dû faire appel pour nous aider à comprendre la tragédie new-yorkaise. Et particulièrement à cet aveu du divin marquis dans Juliette ou les infortunes de la vertu[1. On lira, à ce sujet, avec jubilation l’essai d’Éric Marty : Pourquoi le XXe siècle a pris Sade au sérieux, Le Seuil, 2011] : « Je voudrais que le monde entier cessât d’exister quand je bande ! » Au contraire d’un Don Juan rêvant d’autres planètes habitées pour y séduire toutes les femmes après épuisement du stock féminin de la nôtre, le héros sadien n’aspire qu’à soumettre la Terre entière à son désir conquérant, avec le consentement révolutionnaire de l’objet de ce désir.

La réduction du comportement sexuel de DSK aux schémas habituels du dragueur, même lourdingue, qui hante les alcôves du pouvoir, passe à côté de l’exceptionnalité du personnage. Son usage immodéré du sexe n’est pas seulement récréatif, ni un moyen ordinaire de réassurance narcissique. S’il en avait été ainsi, il aurait pu se satisfaire de la nuée de femmes intelligentes et belles qui, selon les témoins cités par Taubmann, auraient dit « oui » dès la première lueur d’invitation perçue dans les yeux de leur idole.

Son rapport au sexe et à l’argent se situe constamment à la limite extrême acceptée pour un homme public. Se résoudre à la maîtrise raisonnée de ses pulsions eût été pour lui tarir la source d’énergie qui pouvait le rendre invincible. Ce n’est pas le prédateur issu de notre animalité commune qui a causé la perte d’un mâle dominant occidental et blanc, comme voudraient nous le faire croire les moralisateurs habituels. C’est, au contraire, son immense effort pour se hisser au rang de premier des citoyens de la République du marquis de Sade qui l’a entraîné dans l’espace de l’infinie jouissance de la déchéance absolue.[/access]

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Dégénération DSK

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C’est bien beau d’ouvrir un site internet, encore faut-il penser à le tenir à jour de temps en temps. Et alors que la victoire de Dominique Strauss-Kahn à la présidentielle de l’an prochain est à peu près aussi plausible que celle de Lady Gaga ou de Georges Pompidou, de nombreux sites continuent à promouvoir sa candidature. On passera sur les blogs de fans isolés ou les pages facebook de sociaux-démocrates amateurs, mais force est de constater que toute la sphère strauss-kahnienne labélisée n’a pas eu le courage d’acter la disparition de son messie, comme l’ont fait par exemple les djeunz de Génération DSK, qui viennent de se rebaptiser Génération 4 G, « Génération Gagner, Gouverner à Gauche ».

Ainsi à lire la page la page d’accueil du site DSK 2012 Bouches-du-Rhône, (crée début avril en vue des primaires par Eugène Caselli, le président de la Communauté Urbaine de Marseille, la députée Sylvie Andrieux et l’ex-ségoleniste rogue Patrick Mennucci), on peut avoir l’impression que la Provence est coupée du reste du monde depuis, disons, un mois.

Les nouvelles n’arrivent guère plus vite à Lyon ou le blog DSK 2012 Rhône-Alpes, notamment parrainé par Gérard Collomb, maire de Lyon et Michel Destot, maire de Grenoble, fait sa une sur le passage de DSK à Paris le 29 avril dernier, et continue de solliciter les internautes pour qu’ils soutiennent DSK aux primaires. Et pourtant ce site a pour devise : Dépasser le possible, ne pas promettre l’impossible…

L’Ecole est finie

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image : Pink Floyd, The Wall

Je sais, je sais, je sais, comme chantait Jean Gabin dans les années 1970. Je sais qu’il y a les massacres en Syrie, la guerre en Lybie, un scandale sexuel planétaire qui implique un Français. Je sais la sècheresse, l’arrestation de Mladic, les impudeurs tranquilles de Luc Ferry qui marquent à leur manière une « nouvelle inconscience de classe. »

Mais tout de même, l’Ecole ? Vous vous souvenez ? Eh bien, vous avez du mérite ! C’est pourtant un sujet important, l’Ecole. Surtout en France, patrie historique des grandes querelles entre le hussard noir et le curé. L’air de rien, dans un silence médiatique et syndical presque total, l’école prend gifle sur gifle. Même si ce front-là n’intéresse plus personne, y compris la gauche qui, de Hollande à Mélenchon, a changé de cheval de bataille en quelques années, préférant se préoccuper d’écologie que d’éducation.

Et pourtant, il faudrait s’en soucier. Je sais, ce langage guerrier peut surprendre mais l’éducation est un front qui, comme tous les autres secteurs de la fonction publique, a été soumis à l’impératif comptable du non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux.

La chose est néanmoins de plus en plus difficile à assumer politiquement. De droite comme de gauche, les parents sentent bien qu’avec 1500 classes de primaire en moins à la rentrée 2011 et des cours de langue vivante dans des classes de 35 élèves ou plus, on peut de moins en moins parler de service public.
Alors, pour noyer le poisson, Luc Chatel tente une manœuvre désespérée digne du communicant qu’il fut dans une autre vie.

Une campagne de pub à 1,3 millions d’euros

Frisant l’indécence, il lance une grande campagne de pub qui coûte 1, 3 millions d’euros à l’Etat en s’offrant, excusez du peu, des pleines pages dans Le Monde, Le Figaro, Libération, Le Parisien, Télérama, Le Nouvel Observateur et Paris Match. Le but de ce ramdam médiatique ? Nous apprendre que l’Education Nationale recrute 17 000 personnes. Oui, vous avez bien lu : on se croirait en plein New Deal ! Chatel-Roosevelt même combat !

Faut-il que le monde enseignant soit assommé par les 61 000 suppressions de postes en quatre ans pour ne pas répondre à une telle provocation. Certes, les atteintes statutaires, la disparition de la formation initiale des profs, l’autonomie accrue des chefs d’établissement qui peuvent parfois recruter directement leurs personnels comme des patrons de PME[1. A Paris, cette logique a récemment poussé des milliers de précaires à se précipiter au Pôle emploi dans l’espoir d’être engagés comme bouche-trous au sein d’équipes pédagogiques chaque année plus décimées], ont sérieusement éprouvé la communauté de l’éducation.
Pour autant, le personnel –administratif, médical et enseignant- de l’Education Nationale ne s’y trompe pas. À la rentrée 2011, il ne comptera pas 17000 agents de plus mais bien 16000 de moins, et si rien n’a changé d’ici là, on observera la même réduction d’effectifs en 2012.

Cela dit, que l’éventuel futur ministre de l’Education de gauche se rassure : il lui suffira d’arrêter la purge et de revenir au statu quo ante pour apparaître comme un révolutionnaire et un sauveur !

La gauche fumeuse

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L’Etat doit organiser le marché de la drogue : Daniel Vaillant, ancien ministre de l’Intérieur de Lionel Jospin et député de Paris, n’a pas finassé en présentant ce mercredi ses propositions pour lutter contre le trafic de drogue, cannabis en particulier, devenu en quelques semaines, après les incidents à Sevran, un problème de sécurité publique plus qu’un sujet de santé publique.

Les dix députés qui ont travaillé avec Vaillant appellent à « sortir de l’hypocrisie » et plaident pour une « légalisation contrôlée » par la puissance publique, pour mieux lutter contre les dangers du haschich. Devançant les critiques, Daniel Vaillant explique que « le vrai laxisme, c’est le statu quo ».

L’ancien ministre n’est pas un converti de la dernière heure puisqu’il défendait déjà la dépénalisation du cannabis. Mais en se prononçant pour l’organisation par l’Etat du marché de la drogue, il franchit une nouvelle étape, quitte à se mettre à dos une partie des élus PS, Manuel Valls en tête.

Vaillant constate qu’on fume toujours plus en France, qu’on fume « mal », que l’appât du gain pousse les dealers à couper le cannabis avec du verre pilé ou n’importe quelle autre saloperie pour faire du gramme. L’encadrement par l’Etat de la production et de la distribution permettrait, selon lui, de lutter contre la criminalité organisée qui vit sur le dos du trafic. Le député estime que la situation est suffisamment grave pour adopter une ligne révolutionnaire. Et il espère que son rapport parlementaire, fournira des billes au candidat socialiste qui sera bien obligé de se positionner sur le sujet. Ne parlons pas de la droite, qui en a profité pour tomber à bras raccourcis sur le PS et ses idées baroques.

Parlons plutôt de ce que cette proposition nous dit de l’état de la gauche à un an de la présidentielle.

Reprenons. Aujourd’hui, opération SEITA pour les fumeurs de cannabis. La semaine passée, le même groupe socialiste à l’Assemblée plaidait pour « l’autorisation du mariage entre personnes du même sexe. » François Hollande, candidat à la candidature en a même remis une couche lors de son discours à Charleville-Mézières. J’imagine la tête des spectateurs ardennais, eux qui avaient eu droit, il y a 5 ans au « travailler plus pour gagner plus » et à l’apologie émue de la France des usines du candidat Sarkozy. Pour faire bonne mesure le week-end dernier, les nombreux élus présents au congrès de la Ligue des Droits de l’Homme ont rappelé l’engagement socialiste quant au vote des étrangers aux élections locales, dès la victoire de 2012.

Justement, la victoire, voilà le problème. Qui peut imaginer que la gauche sociétale gagnera l’élection, dix ans après avoir notablement contribué à amener le PS au casse-pipe (quand Mauroy faisait remarquer à Jospin qu’ « ouvrier » n’était pas un gros mot) et alors qu’en 2007, l’abandon par Ségolène de la chevènementitude de début de campagne au profit de la modernitude BHLienne a eu l’heureux résultat que l’on sait ?

Responsables et militants socialistes s’indignent quand Terra Nova, think-tank « proche du PS », comme on dit, et machine à produire des notules d’Olivier Ferrand, affirme haut et fort que la gauche doit arrêter de faire des classes populaires l’alpha et l’oméga de sa pensée politique et de sa stratégie électorale. Et en même temps les vieilles lunes bobos, portées par les députés eux-mêmes, occupent tout l’espace politique et tout le discours à gauche. La seule grande manif ou l’on verra à la télé des écharpes socialiste en ce premier semestre, ce sera la Gay Pride. Et sur le front des licenciements, on se souviendra de Hollande et Jack Lang volant au secours de Pierre Bellanger…

Manifestement, tout le monde s’accorde à penser que celui ou celle qui emportera le morceau, sera celui qui aura su s’adresser aux prolétaires, aux classes moyennes, aux chomistes, aux Français quoi. Pas aux habitants des grandes métropoles, travaillant dans la presse et l’édition et propriétaires d’anciennes usines transformés en loft. (oui un peu de caricature ne fait pas de mal). C’est Madame Dugenou et sa parentèle qui vont voter. Et Madame Dugenou a d’autres soucis que le mariage gay, le vote des étrangers ou la protection du marché de l’art parisien. Au hasard, le logement, les salaires, le coût de la vie, le chômage. On peut même avancer que si Simone Dugenou est lesbienne smicarde à Vierzon, ces sujets la préoccupent un peu plus que les dragées et les demoiselles d’honneur. Tous sujets sur lesquels la gauche a sans doute des trucs à dire. Ou au moins devrait.

À croire que la cure d’opposition qui se prolonge pour le PS a des effets délétères : comme on dit, chez les commentateurs zélés, pas de changement de logiciel. En vrai français, on nous ressort les vieilles lunes, ou en français de commentateur sportif, on ne change pas une stratégie qui perd. Imaginer que c’est sur le terrain sociétal que la gauche va faire la différence avec la droite revient à dire qu’au PS, on a renoncé à faire de la politique dans le dur, ce qui peut concerner et bêtement changer la vie des gens.

Dans la meilleure des hypothèses, ce vide sidéral est peut-être dû à l’absence de candidat officiel. On peut imaginer qu’une fois en piste, le ou la candidate reviendra aux fondamentaux. Quitte à se fâcher avec d’autres camarades, sur des options plus ou moins étatistes, plus ou moins européennes et (dé)mondialisées. Mais au moins ça sera sur des sujets moins fumeux que le droit au chichon.

Delanoë fait voter les presque morts

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Si Londres, Berlin, Barcelone ou même Lisbonne sont branchées sur 100 000 volts jour et nuit, Paris s’enlise lentement mais sûrement dans une torpeur gentryfiée que rien ne parvient à secouer. Paris-Plage et le Vélib ont été certes copiés partout, mais un bac à sable et une bicyclette grise ne font plus rêver personne.

Pour se relancer et attirer au passage les touristes branchés, Bertrand Delanoë a donc eu l’idée du siècle. Enfin, au moins pour attirer ceux qui étaient jeunes au siècle dernier. Il compte sur les E-cimetières high-tech pour ressusciter le gai Paris. Rien qu’en touchant des écrans tactiles, on pourra retrouver en un instant un vieux copain, une grand-tante ou un chanteur qui montât, avant de redescendre sous terre. Jean Sablon, Berthe Silva ou Jim Morrison doivent s’en retourner de plaisir dans leurs tombes.

Autres concepts enthousiasmants sélectionnés par Monsieur le Maire dans le cadre de son « appel à projets Mobilier Urbain Intelligent », des bornes vous indiqueront où trouver le prochain banc pour soulager votre arthrose et des hamacs équipés d’internet vous attendront sur les Champs-Elysées en cas de paralysie rhumatismale subite. Paris, capitale mondiale de la gériatrie, ça c’est un slogan champagne. En même temps, que celui qui n’a jamais soigné son électorat d’E-vieux lui jette la première pierre, tombale, ça va de soi…

Nous sommes tous des lesbiennes syriennes

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image : capture d'écran CNN

Sur ce coup, je trouve les médias un poil transphobes. Les voilà qui brûlent tête baissée ce qu’ils ont adoré pendant des mois. Pour s’être fait passer pour Amina, une lesbienne syrienne qu’il n’est visiblement pas, le blogueur américain Tom McMaster mériterait de prendre son tour dare-dare pour le pilori médiatique.

Maintenant qu’on sait qu’il n’est qu’un homme bien de chez nous au lieu d’être une femme de là-bas, le voilà qui se fait vertement réprimander par ceux-là même qui trouvaient naguère ses billets relatant avec un admirable souci du détail concret le quotidien d’une courageuse manifestante de Damas, « passionnés, toniques et souvent très émouvants » (dixit The Guardian). Ceux qui se reposaient sur sa prose pour nous raconter, tremblants d’émotion, le printemps syrien, l’accusent maintenant de nuire à la cause qu’il faut défendre. Les ingrats.

Certes, Tom n’est pas très délicat, mais qui s’en souciait quand il était syrienne, et qu’il attirait l’attention sur une communauté, la petite communauté LGBT[1. Pour le T (comme Trans) je ne suis pas très sûr que la Syrie soit concernée. Les spécialistes nous éclaireront peut-être] de Damas – qui n’en demande peut-être pas tant et qui, de surcroît, ne peut jurer que son sort se trouverait amélioré par la chute du régime. Ce n’est pas joli joli de crâner en se déclarant homosexuelle à Damas quand qu’on est banalement hétéro à Edinbourg, ni franchement courageux de prétendre qu’on manifeste dévoilée en Orient, alors que l’on se terre derrière son écran et sa barbe en Occident. Certes.

Il me semble cependant que Tom mérite les circonstances atténuantes, voire une certaine admiration, pour son avatar lesbien et syrien. Ne s’est-il pas contenté de suivre les mots d’ordre de l’époque avec un zèle remarquable ? Ceux qui dépensent habituellement tant d’énergie à féliciter le vent parce qu’il va dans le sens du vent devraient chanter les louanges de Tom.

La nature est fasciste, internet nous libère

N’était-ce pas en effet le droit le plus strict de Tom McMaster, Américain barbu et bien nourri, étudiant quadragénaire installé en Ecosse, de faire fi de la nature et de vivre sa vie de femme, syrienne, lesbienne et militante de la démocratie et de la cause homosexuelle, si telle était l’injonction qu’il a reçue de son moi profond ? Nous fûmes tous des Juifs allemands, pourquoi ne serions-nous pas tous, aujourd’hui, des lesbiennes syriennes ? Ne sommes-nous pas tous, à l’instar de Tom, libres de choisir l’identité qui nous sied ? Grâce aux possibilités conjuguées d’internet et de la chirurgie esthétique, le plus banal des mâles hétérosexuels n’a-t-il pas la possibilité, donc le droit, et peut-être même le devoir, de s’inventer le physique qui lui plait et l’orientation sexuelle qui lui correspond ? La nature est fasciste, internet nous en libère. Pourquoi refuser à Tom ce que chacun réclame pour lui dans notre bel Hexagone ?

Tom McMaster, Américain barbu et bien nourri

Le slogan choisi par ceux qui sur Facebook « se mobilisaient » pour « exiger » la libération d’Amina Arraf (le nom faramineux que s’était choisi Tom) était prémonitoire. « Les frontières ne sont rien quand on a des ailes. » Qui donc parmi nous a des ailes ? Sur la Toile, nous sommes tous des anges, et avec les frontières, c’est le corps tout entier qui disparaît sur les ailes du lyrisme… « Le réel, c’est quand on se cogne », disait Lacan. « Le réel, on s’en cogne », proclame Tom/Amina sous les vivats, puis sous les crachats de la foule. Il suffit de lire la citation de la fausse-vraie lesbosyrienne qui ouvre le dithyrambique (et, a posteriori, hilarant) portrait que The Guardian consacre à l’intéressé(e)[2. Pour une fois que l’on peut utiliser cette graphie ridicule à bon escient, je ne vais pas me gêner] pour le comprendre. « Si nous voulons vivre dans un pays libre, il faut vivre comme si nous vivions déjà dans un pays libre ». Les conditions concrètes d’existence n’ont aucune importance, et voici déclarée une bonne fois pour toute l’abolition de l’esclavage du réel.

Les centaines de milliers de « visites » des journalistes et autres internautes occidentaux sur le blog de Tom/Amina devraient nous faire réfléchir. Avant de crier haro sur le blogueur, souvenons-nous qu’il nous a raconté exactement l’histoire que nous attendions tous, si l’on veut bien tenir pour quantité négligeable les quelques congestionnés des sinus insensibles aux effluves enivrantes (bien que virtuelles) du « Printemps arabe ». L’histoire édifiante d’une courageuse professeure d’Anglais de Damas, née aux Etats-Unis qui, au quotidien, défiait les autorités, moquant leurs prétentions à réduire le soulèvement en cours à un complot salafiste. L’histoire de la belle Amina, dont de magnifiques photos (piquées à une Croate sur Facebook) ne laissant aucune ambigüité sur son sexe véritable, circulaient sur les sites des médias les plus autorisés, affublées d’un « DR » faraud. L’histoire d’une défenseure acharnée de la cause LGBT, leadeure charismatique de cette foule syrienne mobilisée pour obtenir, qui l’eût cru, le droit de vivre au grand jour l’orientation sexuelle qui lui chante. L’histoire d’une charmante jeune femme dont le père avait été approché par le gouvernement pour qu’il donne sa fille à Bachar, plus c’est gros, plus ça passe. L’histoire d’une blogueuse qui, s’exprimant sous les hourras de la foule des journalistes occidentaux, s’extasiait sur elle-même. « Quelle époque pour vivre en Syrie ! Quelle époque pour être une Arabe ! Quelle époque pour être vivante ! » Tout ça est un peu plus exaltant qu’être étudiant à quarante ans en Ecosse. « Amina, c’est toi », semble nous susurrer Tom à l’oreille. Ce n’est pas pour rien, avouons-le, que Gay girl in Damascus est devenu le blog syrien le plus populaire en Occident.

On nous avait aussi promis qu’internet nous permettrait de sortir enfin de notre passivité pour devenir des acteurs à part entière. Là encore, Tom a pris l’époque au mot. On ne va pas laisser le printemps arabe aux Arabes, alors que nous ne sommes qu’à un clic de la révolution ! Jaloux de voir l’Histoire s’écrire sans lui, Tom a décidé de la faire, lui aussi, cette Histoire vue à la télé. Et il a réussi. Crédible, cru, et même cité, repris et admiré. Qu’il était loin le petit Tom qu’on accusait d’antisémitisme et d’antiaméricanisme – ou qu’on ignorait – quand il s’exprimait en son nom ! Une fois devenu Amina, plus personne ne lui a cherché de noises. Total respect pour Amina. De plus, Tom/Amina avait de la situation syrienne parfaitement compatible avec ce que nous souhaitions en penser.

Tout cela serait beaucoup plus drôle si le nombre de morts ne cessait d’augmenter, chaque jour en Syrie et ailleurs dans le monde arabe, printemps ou pas. En attendant, il n’est pas si étonnant qu’aucun journaliste ne se soit dit que la mariée était trop belle – si je puis dire. Cela prouve encore, si besoin est, qu’internet ne permet pas de se confronter à d’autre opinions, mais plutôt de conforter les siennes.

Certains observaient avec des mines entendues les Etats-Unis avaient formé des blogueurs en Egypte pour fomenter « la révolution ». Un complot de la CIA de plus, dans lequel il était facile d’embringuer Amina, comme c’était excitant ! D’autres évoquaient une manœuvre des services syriens pour faire sortir du bois les opposants. Personne n’avait imaginé la terne réalité : un quadra hétéro qui bovarise seul dans un coin perdu de notre vieille Europe. Dire que nous l’avions sous le nez, la triste réalité, et même parfois en chair et en os. Et je sais de quoi je parle.

Hockey sur bris de glace

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Difficile d’écrire le mot « émeutes » dans la même phrase que le mot « Canada » – sauf bien sûr quand c’est le gouvernement de ce pays qui condamne les violences quelque part au Moyen-Orient. Et pourtant, il le faut… Mercredi soir une véritable émeute urbaine a éclaté à Vancouver après la défaite de l’équipe locale de Hockey (les Canucks) qui s’est inclinée face aux Bruins de Boston lors du match décisif de la Coupe Stanley, le trophée qui récompense le champion de la NHL (les compétitions sportives regroupent les deux voisins nord-américains).

Et ce chaos n’était pas le fait d’une poignée de hooligans. Dès la fin du match quelques 100 000 personnes se sont rassemblées dans le centre-ville et très vite ça a tourné au vinaigre : voitures – dont au moins deux de la police – renversées et incendiées, vitrines brisées et bagarres. La police a dû utiliser des gaz lacrymogènes, des tirs de flashball, des chiens et des chevaux pour disperser les émeutiers et les pillards. L’atmosphère « peace and love » de JO d’hiver 2010 a décidément laissé la place à quelque chose de moins « nice and friendly » et on peut comprendre que la maire Gregor Robertson soit « terriblement déçu ».

Mais le plus étonnant est que dix jours avant le match, la suite violente de la défaite avait été prévue par le journal local The Vancouver Sun… Le journaliste a même interrogé la police pour savoir si les leçons des émeutes qui avaient éclaté en 1994 dans les mêmes circonstances ont été tirées. Réponse des policiers : « la police a aujourd’hui un bien meilleur plan d’action et suivra de près les évènements ». Nous voilà rassurés.

Bac philo 2011

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Si tu es un adolescent en fin de carrière qui, cette année, a laissé éclore, en cours de philosophie, ses premiers émois existentiels comme autant de petits boutons d’acné, ce matin tu en as bavé, puisque tes indignes parents t’ont maintenu quatre heures durant à l’écart de Facebook, de Lady Gaga et de ta wii pour te laisser seul, abandonné de tous, face à l’angoisse de la page blanche. L’angoisse de l’épreuve de philosophie du baccalauréat est passée. Maintenant, il ne te reste plus qu’à être terrorisé, car voilà, pour toutes les séries, les corrigés du bac philo, les vrais.

« Peut-on prouver une hypothèse scientifique ? » Evidemment, si tu n’as pas lu les oeuvres complètes des frères Bogdanov, tu ne peux rien comprendre à cette question. L’hypothèse : les frères Bogdanov sont les plus grands scientifiques français de tous les temps. La preuve : ils sont les plus invités à la télévision. Après ça, il n’y a pas grand chose à rajouter.

« L’homme est-il condamné à se faire des illusions sur lui-même ? » L’homme, certainement pas, mais la femme oui. Prenez Anne Sinclair : c’est le genre de fille à se faire des illusions sur un homme qu’on veut condamner.

« La culture dénature-t-elle l’homme ? » Ce qui est sûr, c’est qu’elle peut parfois tacher. Vous êtes invité à un vernissage. Il y a du monde. Un inconnu vous bouscule et vous voilà avec votre chemisier maculé de vin rouge. Vous avez beau courir aux toilettes, essayer de nettoyer les dégâts : le vin rouge ça ne part pas comme ça et vous vous retrouvez dans de beaux draps. La culture ne dénature pas l’homme, mais elle le tache sacrément.

« Peut-on avoir raison contre les faits ? » Avec un bon avocat, toujours. Et quand un seul avocat ne suffit pas, tu en prends deux.

« La liberté est-elle menacée par l’égalité ? » Vu que ni l’égalité ni la liberté n’existent, ça simplifie les choses, sauf à la cantoche. Dans un monde où l’égalité régnerait, tout le monde mangerait des frites à midi. Mais si tout le monde mange des frites, où est ma liberté de choisir ce que je veux manger ? Prenons donc l’exemple inverse : dans un monde où la liberté régnerait, tout le monde pourrait manger ce qui lui plaît, donc tout le monde mangerait des frites à la cantine. On peut donc en conclure que la liberté et l’égalité, ça donne la frite.

« L’art est-il moins nécessaire que la science ? » Non, absolument pas. L’art est beaucoup plus nécessaire que la science : on aurait dû d’ailleurs subventionner des plasticiens pour décorer la centrale de Fukushima, plutôt que de s’occuper de la sécurité du réacteur.

« La maîtrise de soi dépend-elle de la connaissance de soi ? » Quand Socrate parcourait l’agora athénienne et qu’il lançait à la cantonade : « Connais-toi toi-même ! », on lui répondait souvent : « Et ta soeur ! » Eh bien Socrate gardait la maîtrise de lui-même. Pas simplement parce qu’il était du genre chochotte et n’osait pas provoquer la castagne, mais le gars avait une grande maîtrise de soi.

« Ressentir l’injustice m’apprend-il ce qui est juste ? » Oui, d’ailleurs, viens là, tu as été un très méchant garçon, je vais te donner la fessée.

Nous somme tous des indignados

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photo : Julien Lagarde (Flickr)

La jubilation est à son comble dans la sphère hesselienne : au moment même où, le 15 mai, leur gourou lançait son « appel de Thorens » sous la pluie aux « nouveaux résistants » autoproclamés, les « Indignados » espagnols se mobilisaient Puerta del Sol, à Madrid.
La parole de leur héros devenait ainsi « performative », comme on dit à la Sorbonne, et non plus seulement le vade-mecum d’un « buonisme » de supermarché.

Dépêché sur place, Daniel Mermet mobilisait les moyens du direct pour transmettre au peuple de France Inter son épectase face au déclenchement de la révolte contre la « dictature bipartidaire » qui, selon lui, écrase les damnés de notre continent. « Je me trouve actuellement au Ground Zero de l’indignation ! » s’exclame-t-il, au comble de la félicité. Ground Zero (prononcer « ziro »)? Cette métaphore faillit me coûter 135 euros et 1 point de permis, car elle détourna une seconde mon attention du « bip-bip » antiradar dont mon véhicule est équipé jusqu’à nouvel ordre de la place Beauvau. Dans l’auberge espagnole où se précipitent nos commentateurs pour se faire voir « là où ça se passe », Mermet mérite d’être honoré comme l’employé du mois, avec sa photo dans le hall d’entrée.[access capability= »lire_inedits »]

Accoler dans une même métaphore Ben Laden et Hessel relève de ce raccourci fulgurant dont seul les génies ont le secret. Si j’avais osé la même figure de rhétorique, je serais passé sur le champ de la case « néo-réac » à celle de « bon pour l’asile ».

L’étincelle hesselienne embrasera-t-elle la morne plaine occidentale ?

« C’est Mai 68 ! » « C’est la place al-Tahrir qui s’installe en Europe ! » À entendre Mermet, ses compères et commères des ondes nationales, l’étincelle hesselienne est en passe de mettre le feu à toute la morne plaine d’un Occident aussi moisi que corrompu.
Dans ce concert de jubilation fortissimo, l’air pianissimo du raisonnement sceptique risque d’être passablement inaudible, ce qui ne nous empêchera pas de l’entonner.

Quoi de plus normal que les jeunes urbains diplômés des grandes villes espagnoles, dont le taux de chômage atteint, paraît-il, 43%, protestent dans la rue contre la situation qui leur est faite ? Qu’ils en rendent responsables leurs dirigeants, gauche et droite confondues, est leur droit le plus strict, et à leur place je chercherais le moyen le plus adéquat pour le leur faire comprendre. Camper Puerta del Sol ? Pourquoi pas ? Mais après ? Contraindre l’Allemagne à payer, par le biais de l’euro, les folies financières des pays du « Club Med » ? Hors de question. Nationaliser les banques, sources de tous les maux ? Cela ne diminuera pas d’un centime la dette publique, et le coup de l’URSS faisant un bras d’honneur à l’emprunt russe tsariste est un one shot historique.

Ce qui se dessine dans les mois qui viennent pour l’Espagne, ce n’est pas le rassemblement fusionnel dans l’euphorie d’une joyeuse indignation, mais la déstructuration sournoise d’une nation et d’un État inachevé. Plus que la déroute des socialistes et l’apparent triomphe de la droite aux dernières municipales, c’est la montée en puissance des partis régionalistes, voire séparatistes, dans les provinces riches : Pays basque et Catalogne. Et ceux-là ne rêvent que de laisser les « Indignados » de Madrid à leur camping sauvage sous tente quechua.[/access]

Damas, ton univers impitoyable

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Maher al-Assad, Assaf Chawkat et Bachar al-Assad. photo : Christopher Schleicher (Flickr)

À en croire une légende tenace depuis son arrivée au pouvoir en 2000, Bachar al-Assad ne serait qu’un pion entre les mains des tout-puissants services de sécurité syriens. Ceux-ci seraient contrôlés par son frère cadet Maher, qui dirige la Garde républicaine et les unités d’élite de l’armée, son beau-frère Assaf Chawkat, vice-chef d’état-major des armées, ainsi que par son cousin Rami Makhlouf, richissime hommes d’affaires qui cultive une conception très personnelle de « l’économie sociale de marché ».

Une famille en or

Il faut dire que ce grand escogriffe de Bachar n’était pas prédestiné à la fonction. C’est seulement à la mort accidentelle de son aîné Bassel, officier de carrière et successeur désigné de Hafez, qu’il démarra son cursus honorum militaire, pour suivre six ans de formation accélérée qui l’obligèrent à abandonner sa confortable et paisible existence d’ophtalmologue londonien pour emménager sur les hauteurs du Mont Qassioun, à Damas.

Au rythme des manifestations qui secouent le pays depuis trois mois, Bachar al-Assad souffle le chaud et le froid, réprimant férocement la contestation qu’il attribue à un complot ourdi par l’étranger d’un côté, remaniant son gouvernement, décrétant une amnistie générale et promettant des réformes de l’autre. De rodomontades en reculades, on y perd son latin.

L’absence totale de couverture médiatique ne facilite pas non plus la tâche des analystes : y a-t-il ou non des désertions en série de soldats réfractaires ? Les cortèges de manifestants sont-ils 100% pacifiques ou comportent-ils des hommes armés ? Et quid de la milice alaouite « Chabiha » qui sèmerait la terreur dans les rues ? Ceux qui savent – à commencer par les services israéliens et américains qui ont sans doute mis les radios militaires syriennes sur écoute – ne parlent pas. Et ceux qui parlent ne savent pas tout. Leurs révélations fondées sur des rumeurs ne nous éclairent que très partiellement.

Dans ces conditions, seuls les milliers de réfugiés ayant quitté le pays permettent de fissurer le mur du silence imposé par Damas. D’après le Financial Times et Al Jazira, parmi les milliers de Syriens ayant traversé la frontière turque, nombreux sont ceux qui désignent Maher Al-Assad comme l’unique responsable des massacres. À en croire les témoignages des villageois en fuite, Maher aurait, entre autres exploits, ordonné à ses troupes de « nettoyer » le village de Jisr-al-Choughour- situé au nord-ouest du pays, non loin de la frontière turque- en chassant ses habitants. Ce qui signifierait que Bachar est blanc comme neige ou, au moins, que de sérieuses dissensions opposent, au sein du régime, les partisans de l’apaisement et ceux de l’affrontement.

Un incident récent accrédite l’existence de ces deux lignes. Dernièrement, le chef de la sécurité de Deraa a été démis de ses fonctions puis interdit de voyage. Or, ce cousin des frères Assad appartient au premier cercle. Son éviction prouve qu’il y a bien du rififi dans la famille. Reste à savoir s’il s’agit d’une véritable brèche au sein du pouvoir comme le pensent certains opposants qui parient sur un divorce imminent entre Bachar et Maher, ou d’un enfumage médiatique destiné à restaurer l’image entachée du président syrien. Concurrence ou connivence ?

Deux générations de fratries

À première vue, le duo composé du gentil Bachar et du méchant Maher évoque plutôt la partition des deux flics, l’un étant préposé aux baffes et l’autre aux clopes. Dans cette perspective, le premier multiplierait les concessions politiques, tandis que le second serait chargé de noyer la révolte dans le sang. Plus complémentaires que concurrents, les deux frères seraient donc les Castor et Pollux d’une dictature aux abois. C’est la thèse défendue par quelques experts avisés qui, ignorant lequel des deux frères orchestre la répression, mentionnent le précédent de 1982. À l’époque, Hafez al-Assad déléguait les tâches ingrates à son turbulent cadet Rifaat. Résultat : au moins 15000 civils périrent dans le bombardement de Hama la rebelle par l’armée syrienne.

Quelque trente ans plus tard, il se murmure que Bachar et Maher joueraient la même partition sur des paroles différentes. La comparaison n’est pas tout à fait convaincante. Non seulement Hafez n’avait pas le tempérament et l’allure désinvoltes de son fils Bachar, mais ce Florentin du désert connaissait son Machiavel et, en bon officier de l’armée de l’air, savait se faire obéir de ses hommes, y compris de son propre frère. Il confia à Rifaat l’exécution des basses œuvres du régime avant de le congédier comme un domestique. Rifaat paya très cher le prix de ses ambitions. Pour sauver sa peau, il fut contraint à l’exil après avoir été le dindon de la farce baasiste.

Bachar n’a ni le charisme, ni les soutiens qui permettaient à son père de tenir l’ensemble de l’appareil d’Etat. Il est fort probable qu’une bonne partie de l’appareil sécuritaire lui échappe – ce qui ne l’exonère évidemment pas de ses responsabilités dans la boucherie en cours. S’il y a répartition des rôles entre lui et son frère, il la subit peut-être plus qu’il ne la contrôle. Rappelons qu’à quelques encablures de Damas, la Syrie abrite le tombeau présumé d’Abel, assassiné par son frère Caïn, que Dieu condamna à l’exil éternel. À en croire les innombrables rumeurs sur le caractère sanguin de Maher, celui-ci serait taillé pour endosser le rôle de Caïn[1. Une légende urbaine veut que, lors d’une dispute, Maher ait sorti son revolver et tiré sur son beau-frère Assef Shawkat, qui s’en sortit indemne].

Il faut croire que cet épisode biblique nourrit le roman familial. À une génération de distance, Bachar et Maher sont peut-être en train d’en écrire un nouveau remake. En l’absence d’interdiction divine programmée, c’est peut-être la rue qui dénouera ce sac de nœuds familial.