En Afghanistan, on part ou on perd ? Mais si on part, on perd. Et nous ne pouvons pas perdre. Obama l’a compris, « c’est une guerre de nécessité « . On se demande ce que nous avons à gagner en mobilisant de tels moyens financiers et humains pour guerroyer dans un pays lointain. On peut poser la question autrement : en évitant la guerre aujourd’hui, qu’avons-nous à perdre demain ?

La défaite militaire serait un repli mineur comparé à la suite des événements. Laisser les insurgés sortir des grottes où ils se terrent pour reprendre le haut du pavé, tenu aujourd’hui par un gouvernement tant bien que mal élu, c’est abandonner les populations au sort que leur réservent les fanatiques analphabètes qui autrefois surgissaient du désert et qui cette fois-ci, descendent des montagnes. Les filles seront privées d’école, des hommes seront exécutés pour avoir écouté de la musique, des femmes assassinées pour être allées chez le coiffeur.

La mission onusienne n’est pas de propulser l’Afghanistan de la féodalité au 21ème siècle mais de chasser les nouveaux inquisiteurs. La burqa n’a pas disparu avec les talibans mais la liberté de ne pas la porter est rétablie, au moins dans les zones dont ils été chassés. Nous devrons nous contenter de ce progrès car nous, Occidentaux, ne sommes pas chez nous. Nous ne faisons pas la loi, nous organisons les élections de ceux qui la feront. Nous respectons les coutumes locales car nous ne sommes pas en pays conquis.

À défaut d’avoir été éradiquée, Al Qaeda a perdu de sa capacité d’action en perdant sa base afghane. L’avoir chassé aura épargné plus d’un attentat à nos villes infidèles. Abandonner le terrain, c’est l’assurance revoir des camps d’entrainement terroristes qui auront pignons sur rue. Si nous perdons la bataille d’Afghanistan, la guerre que le fondamentalisme révolutionnaire nous livre se répandra. Les djihadistes deviendront plus nombreux, plus forts, plus menaçants. Les attentats se multiplieront, la méfiance grandira dans nos sociétés pluri-ethniques et pluri-cultuelles à l’encontre de nos concitoyens musulmans et tous seront éclaboussés par l’image de cet islam criminel. Le djihad étant une notion assez vague qui va du travail sur soi au meurtre de l’autre, avec la montée en puissance d’un salafisme qui aura gagné une guerre et emporté un pays, la confiance qui fait la cohésion des nations sera ébranlée. La coexistence des communautés qui composent les peuples partout dans le monde deviendra plus difficile. La paix civile sera fragilisée. Le vivre-ensemble se nourrit de confiance, c’est cela aussi que nous protégeons en Afghanistan.

Le champ de bataille est afghan mais la guerre est mondiale. Les djihadistes veulent diviser le monde entre musulmans et infidèles. La fracture qu’ils appellent de leurs prières passe par nos sociétés. En les combattant en Afghanistan, nous résistons à cette tentative de déchirure. Pour les Afghans comme pour tous les peuples, musulmans compris, qui ne veulent pas d’un islam uber alles, nous ne pouvons renoncer à mener cette guerre et nous ne pouvons pas la perdre.

Toujours plus et toujours rien ? Pas sûr ! Le général Mac Chrystal qui mène les opérations tire la leçon de huit années de campagne : « huit années d’opérations réussies individuellement ont abouti à plus de violence ». Il poursuit : « Cela ne veut pas dire que nous devrions éviter un combat, mais pour gagner nous devons faire beaucoup plus que simplement tuer ou de capturer des insurgés ».  » Une véritable opération offensive de contre-insurrection est tournée contre l’insurgé mais aussi ne peut se permettre de perdre le contrôle de la population. Nous devons concevoir des opérations offensives pas uniquement destinées à l’encontre des combattants mais aussi pour gagner la confiance et le soutien du peuple tout en repoussant l’influence et l’accès aux insurgés. »

Côté afghan, le ton est coopératif. S’adressant aux Américains, le ministre de la Défense afghan, Abdul Rahim Wardak a déclaré: « Les Afghans ne vous ont jamais vus comme des occupants même si cela a été le principal objet de la campagne de propagande de l’ennemi. Contrairement aux Russes, qui ont imposé un gouvernement avec une idéologie étrangère, vous nous avez permis de rédiger une constitution démocratique et de choisir notre propre gouvernement. Contrairement aux Russes, qui ont détruit notre pays, vous êtes venu le reconstruire ». L’Afghanistan, ce « cimetière des empires », n’enterrera pas le projet de l’Alliance de 42 pays menée par les Américains car ce projet n’est pas impérialiste. Nous ne sommes pas là pour prendre l’Afghanistan mais pour le rendre aux Afghans. En espérant que de cette nation qui ne se manifeste jamais autant que face à l’envahisseur, ils seront capables de faire un Etat.

Les Américains semblent vouloir rectifier le tir pour se donner toutes les chances de remporter le morceau, les Afghans comprennent que l’indépendance à laquelle ils sont farouchement attachés n’est pas menacée, le Pakistan met le paquet pour protéger son nucléaire : tout ça ressemble fort à la dernière ligne droite. Mais pour mettre fin à ce conflit, il faut pouvoir passer la main et pour tenir jusque-là, il faut plus d’hommes. En attendant que l’Afghanistan compte assez d’Afghans armés et formés, policiers ou militaires, pour combattre les insurgés et chasser les étrangers venus mettre leur pays à feu et à sang pour le djihad, la stratégie de contre-insurrection exige plus de soldats pour investir le terrain et le tenir, rassurer les populations, se faire accepter par les autorités traditionnelles morales ou tribales. Dans cette tactique redéfinie, nous Français, avons le savoir-faire pour réussir la mission. Ce sont nos troupes d’élite qui ont eu Ben Laden en ligne de mire et nous n’oublions pas depuis Robespierre que « les peuples n’aiment pas les missionnaires armés ». Pouvons-nous lâcher l’affaire à deux doigts de la victoire quand nous sommes taillés pour le job ?

Voilà pourquoi il me semble que nous devons plus que jamais continuer le combat en Afghanistan. Cette guerre n’est pas seulement celle des Américains, c’est aussi la nôtre, parce que nous avons les mêmes valeurs et les mêmes ennemis. Et puis, dans la paix comme dans la guerre, à quoi servirions-nous, nous les hommes, sinon à permettre aux femmes du monde d’aller chez le coiffeur ?

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