Ce n’était pas mieux avant, c’était moins ouaté. Plus désertique. Je n’ai pas l’intention de cultiver un déclinisme de mauvais aloi et de me convaincre que « les seuls vrais paradis sont les paradis perdus », alors que je suis persuadé que le génie pessimiste et nostalgique de Proust laisse tout de même une chance à notre avenir. Ce dernier évidemment ne ressemblera pas à notre passé mais aura le visage singulier et risqué d’une modernité qui, de jour en jour, ne se laissera pas deviner, appréhender.
Beaucoup d’épisodes récents – réactions racistes, cellules de soutien, lois projetées pour n’importe quoi, pénalisation d’une normalité déplaisante, quotidiennetés scolaire, judiciaire, sociale, crises et conflits, violences, associations toujours sur le qui-vive pour dégainer les premières pour tout, l’important ou le dérisoire – manifestent, sans que je prétende mêler les offenses politiques odieuses aux mille incidents et aléas d’une vie collective difficile, douloureuse, à quel point les temps ont changé.

Comme on est passé de blessures intimes dont on était le seul maître ou l’unique victime à des traumatismes qu’il faut confier aux spécialistes, aux psychologues, à tous les auxiliaires venant à notre rescousse sans qu’on l’ait demandé. Notre chagrin, il y a tant d’années, demeurait dans notre être comme un fardeau et parfois paradoxalement une chance – l’engrais sombre du malheur irriguait, nourrissait. Aujourd’hui, rapidement, il a pour vocation de se diluer dans la masse et on croit l’étouffer parce qu’on le fait partager.
Je constate que la nouvelle cause qui s’inscrit au fronton d’un pouvoir de plus en plus tenté par un rôle de contrôleur et/ou d’infirmier concerne la lutte « contre le harcèlement à l’école », un « fléau » affectant un enfant sur dix (Le Parisien, TF1).

Je veux bien admettre que notre société a besoin de s’inventer sans cesse des combats, tous plus fondamentaux les uns que les autres, mais je m’autorise une interrogation : quand l’enfant, l’adolescent, voire le jeune homme ne disposait pas de cet arsenal sophistiqué et qu’il était condamné à se prendre en charge dans la solitude et même la détresse, seulement avec l’aide salvatrice, parfois, d’un ami, d’un confident, renforçait-il sa détermination, sa volonté d’être ou au contraire perdait-il force et confiance ?
Ma réponse va sans doute surprendre, provoquer mais me flattant d’être réactionnaire – ce qui n’est pas le conservatisme -, je ressens profondément ce que la fragilité des uns a gagné à s’arranger avec ce qui l’affectait, ce que la fermeté des autres a conquis en dominant ce qui croyait la vaincre.

Je me souviens quand tout jeune, au collège à Montargis, des imbéciles sachant faire mal me traitaient de sale Boche parce que j’étais alsacien et que la France d’alors ne faisait pas dans la nuance même pour certains de ses compatriotes, j’aurais pu m’effondrer.
Aujourd’hui, je devrais pousser des hauts cris, protester, me plaindre, assigner, être consolé, souffrir mille morts, exiger le soutien des ligues et des progressistes, je devrais compter sur autrui pour me sortir de ce guet-apens que la méchanceté vulgaire tend à l’innocence. A vrai dire, quand certains événements m’ont confronté à la perversité d’adultes délibérément offensants, j’ai eu envie de me battre, pas de craquer. D’ailleurs, bizarrement, il n’y a jamais foule dans ces instants-là pour faire preuve de solidarité !
« Sale Boche ! » Parce que j’ai dû l’encaisser seul, dans un dialogue aigre et furieux avec moi-même, en recollant les morceaux épars d’une sensibilité en miettes, j’ai probablement ainsi mis davantage de chance de mon côté que si, comme aujourd’hui, on était venu me questionner sur le racisme, mes camarades et ma tristesse.

Je ne parviens pas à me défaire de l’idée qu’il y a un salut dans la solitude qui affronte, dans l’enfance comme plus tard, et que tout ce qui vient de plus en plus dorloter, mignoter, caresser, soutenir et s’apitoyer est le moyen radical pour enfoncer encore plus profondément le couteau dans la plaie, l’injustice et l’insulte dans le cœur.
Les associations pleines de bonne volonté débilitent au lieu de raffermir. Toutes les instances éplorées et compassionnelles qui se substituent à l’effort que chacun doit opérer face à soi pour en ressurgir régénéré font perdre à l’humain une forme de dignité et cette liberté essentielle, dans le champ de sa personnalité, d’avoir l’honneur et le souci de soi.
« Sale Boche » résonne encore dans mes oreilles. C’est un racisme qui en vaut bien d’autres et je n’ai pas sur ce plan de leçons à recevoir.

Je n’en suis pas mort.

*Photo : ABECASIS/SIPA. 00529821_000022.

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