Ces derniers temps, on nous a appris que les « 343 salopes » qui signèrent jadis un manifeste pour la dépénalisation de l’avortement étaient les Jean Moulin du féminisme, en oubliant au passage que risquer sa vie pour son ventre n’est pas la même chose que risquer sa vie pour le ventre d’autrui. Le 7 novembre dernier, un rapport du Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes enfonçait le clou en nous révélant que l’avortement en France, près de quarante ans après sa légalisation, serait encore un véritable parcours de la combattante, parsemé d’obstacles tant « symboliques » que pratiques. Selon ce document, remis à Najat Vallaud-Belkacem, et écrit en pseudo-langage gender  (« des professionnel-le-s qualifié-e-s ») l’accès à l’IVG serait encore « problématique » en France. Information étonnante, étant donné le nombre stable d’environ 200 000 avortements par an depuis 1976, qui ne baisse pas malgré des progrès énormes en matière de contraception.

Parmi les « obstacles » insurmontables évoqués : les déserts médicaux, qui font qu’une femme désirant avorter doit parfois faire jusqu’à 150 kilomètres pour voir un gynécologue (l’avortement de proximité serait-il un droit de l’homme ?), une « crise des vocations » des médecins (la nouvelle génération de médecins serait moins « impliquée » dans le droit à l’IVG), et surtout une culpabilisation sournoise et insidieuse qui obligeraient les femmes « à justifier le recours à l’IVG ».

Plusieurs recommandations sont préconisées pour banaliser l’avortement. On sent bien que l’objectif ultime serait d’inscrire le recours à l’avortement dans la Constitution, mais soyons réalistes, le grand soir n’est pas pour tout de suite.

Parmi l’ensemble des propositions, trois me paraissent sortir du lot par leur caractère ouvertement idéologique.

D’abord, pour déculpabiliser les femmes, on propose de remplacer dans l’article du Code de la Santé Publique qui autorise l’avortement l’expression « La femme enceinte que son état place dans une situation de détresse peut demander à un médecin l’interruption de sa grossesse » par l’expression « La femme qui ne souhaite pas poursuivre une grossesse peut demander à un-e médecin de l’interrompre ». Pour supprimer la culpabilité des femmes, il suffit de supprimer le mot « détresse » (comme il faut enlever le mot race de la Constitution pour supprimer le racisme). Autre proposition analogue : supprimer la clause de conscience du Code de la Santé publique, formulée ainsi « Un médecin n’est jamais tenu de pratiquer une interruption volontaire de grossesse », au motif que celle-ci ne servirait que de prétexte à des réactionnaires ataviques pour interdire l’accès à l’IVG à certaines femmes. Enfin, mesure radicale: la suppression du délai de réflexion obligatoire de 7 jours entre les deux rendez-vous précédant l’avortement, jugé infantilisant et culpabilisateur.

Dans les trois cas, l’objectif est bien de déconstruire la vision originaire de l’avortement comme une concession faite à la réalité par le droit, pour une conception de l’IVG comme un droit absolu de l’individu.

En effet, la loi Veil du 17 janvier 1975 (que personne ne songe réellement à remettre en cause à part une poignée d’illuminés pro-life), encadrait fermement la pratique de l’avortement, avec pour objectif d’empêcher que les IVG ne deviennent un moyen de contraception : clause de conscience, affirmation du respect dû à la vie et délai de réflexion étaient autant de barrières permettant de singulariser un acte médical pas comme les autres.

Il faut relire le discours de Simone Veil à l’Assemblée nationale lors des débats précédant l’adoption de la loi pour comprendre à quel point nous avons changé de paradigme. C’est un discours de realpolitik bien plus qu’un discours humanisto-libéral. En effet, nul référence dans ce dernier à un quelconque « droit » (le mot n’est pas une seule fois employé) à l’avortement, mais un appel à prendre des responsabilités face à une situation catastrophique, il s’agit de « mettre fin à un désordre ». La loi Veil n’a jamais eu pour objet la liberté de disposer de son corps, elle  a simplement permis la médicalisation d’actes clandestins pour éviter la mort de milliers de jeunes femmes.

Et c’est tant mieux.

Mais la nouvelle génération de féministes radicales, obsédée par la « domination symbolique », ne se contentent pas de cette concession pragmatique, elles veulent faire de l’avortement « un droit à part entière ». « L’IVG est un acte relativement courant dans la vie des femmes, puisqu’un tiers le fera dans sa vie, Pourtant le droit à l’avortement est encore perçu comme à part. Nous voulons en faire un droit à part entière et un acte comme les autres. », a ainsi déclaré Mme Bousquet, presidente du Haut Comité.

L’avortement est donc présenté comme un droit, c’est une « solution », « un évènement assez courant de la vie sexuelle », et doit devenir un « acte médical comme les autres ». Cette volonté de transformer un acte autorisé en « droit » participe de la suppression généralisée du « négatif » à l’œuvre dans nos sociétés. Impossible de penser que le droit puisse venir cautionner un « moindre mal ». Non, le droit est là toujours là pour célébrer un bien, du positif, une avancée historique dans la marche inéluctable vers le progrès. Le droit est absolu ou n’est pas. Ce qui est doit être bien, ou doit disparaitre. La prostitution ne saurait être reconnue par le droit, elle doit donc être abolie, l’avortement est reconnu par le droit, il doit être célébré. Mécanique manichéenne qui voudrait que le mal n’existe pas, que toutes les solutions soient des solutions morales ; alors qu’il n’y a pas de solutions morales, mais seulement des compromis politiques.

«Qui est pour l’avortement ? Personne, évidemment. Il faudrait être fou pour être favorable à l’avortement. ». Qui a écrit cette phrase ?  Benoit XVI ? Béatrice Bourges ? Khomeini ? Non, Pier Paolo Pasolini, l’artiste le plus subversif du XXème siècle, dans ses Lettres luthériennes. Et il ajoute un peu plus loin « Eh bien moi, je me suis prononcé contre l’avortement et pour sa légalisation».

Pasolini s’érigeait ainsi contre une vision triomphaliste de l’avortement insupportable, qui, au mépris de l’expérience réelle de milliers de femmes, voudrait faire de l’IVG un acte banal, et balaye ainsi leurs souffrances et leurs scrupules du haut d’un individualisme libéral détaché du fardeau de la conscience. Mais il refusait également de tomber dans la posture inverse, celle du fondamentalisme des ayatollah qui voudraient lapider les « avorteuses » au nom d’une morale rigide et hypocrite (et hypocrite parce que rigide). Contre ces deux facilités théoriques, il faut arriver à penser l’avortement comme un phénomène social, et déchausser nos lunettes idéologiques (libertaires ou conservatrices) pour voir la réalité d’un acte violent, parfois inévitable mais jamais triomphant.

En souhaitant faire de l’avortement un droit à part entière, les féministes cautionnent une patrimonalisation du corps des femmes (mon corps m’appartient) qu’elles rejettent pourtant en matière de prostitution.

Najat Vallaud-Belkacem devra répondre à cette contradiction : en déniant le caractère singulier de l’IVG et en niant le caractère sacré de la vie, elle se met du coté de la marchandisation du corps humain. Car, comme l’écrit encore Pasolini, « dire que la vie n’est pas sacrée et que le sentiment est chose stupide, c’est faire une immense faveur aux producteurs ».

*Photo : SALOM-GOMIS SEBASTIEN/SIPA. 00627908_000009.

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