Causeur. On croyait, grosso modo, que le FN captait les voix de gauche dans le Nord et les suffrages de droite dans le Sud, et voilà qu’à Brignoles, il remporte un fief communiste en plein Var. Cela vous surprend-il ?

 Christophe Guilluy. Ce résultat confirme mon analyse : la carte électorale traditionnelle est en train de s’effacer. Brignoles, l’Oise, Villeneuve-sur-Lot, qui ont enregistré une percée du vote frontiste, appartiennent à la « France périphérique » des territoires ruraux, urbains ou périurbains, qui abrite les « perdants de la mondialisation », autrement dit les nouvelles catégories populaires socialement les plus vulnérables : les ouvriers et les employés, ainsi que les jeunes et les retraités issus de ces catégories, les petits paysans…

En somme, cette « France des oubliés » serait l’électorat naturel du FN comme le « peuple ouvrier » était naguère acquis au Parti communiste ?

Oui, parce que depuis trente ans, pour la première fois dans l’Histoire, ces catégories, qui représentent 60 % des Français et les trois quarts des nouvelles classes populaires, habitent à l’écart des métropoles mondialisées créatrices d’emplois, c’est-à-dire des lieux où se crée la richesse. À l’âge industriel, les ouvriers vivaient à proximité des usines, dans les grands centres urbains, y compris à Paris.  Aujourd’hui, pour eux, la désindustrialisation est synonyme de relégation en zone rurale ou dans des villes petites et moyennes. En face, la «France métropolitaine » crée environ deux tiers du PIB français, tout en se vidant des classes populaires traditionnelles, exclues du projet économique et sociétal par cette nouvelle géographie sociale. C’est le cœur du malaise français.

 

 Fractures françaisesChamps Flammarion, 2013 (rééd.).