C’est un pays « où les autobus ont la vie plus longue que les frontières », nous avertit le narrateur en guise d’incipit. Et déjà se font sentir ces odeurs si particulières au pays des Balkans, mélange de sève de pin, de frênes, d’exhalations de la Save et du Danube mais aussi les âcres relents de fer et de poudre qui se dégagent des bombes qui pleuvent sur la Krajina serbe. Après la proclamation d’indépendance de la Croatie, la Yougoslavie et ses peuples se déchirent : une guerre « qui suspend le code pénal et même le décalogue », un temps où la vie se cultive « comme de la chair à sacrifices ».

Un homme, Nikola, a décidé de s’extraire de cette tragédie humaine en trouvant refuge sur les contreforts du mont Velebit, au milieu des abeilles qu’il élève consciencieusement depuis des années et qui lui offrent un miel « qui adoucit tout, dissout tout, enrichit tout ». Pour Vesko qui s’est décidé à ramener le paternel à Belgrade, commence un long périple, entre la Serbie, la Hongrie et la Croatie où s’entremêlent des sentiments d’angoisses et de colères qui se choquent à la sérénité du « vieux ». C’est que Nikola a choisi de ne pas connaître « ce qui ne lui était pas destiné » et sursoit à toutes les violences rencontrées sur le chemin du retour en distribuant son miel, quand le fils accroche à cette guerre tout « l’excédent d’humeurs ». Un excédent qui l’aurait conduit au parricide sans l’intervention providentielle d’une herboriste philosophe, Vera– un nom signifiant la Foi en langue slave.  « Chacun de nos gestes compte » conclut l’herboriste qui a entrepris de raconter cette histoire aux accents de parabole au narrateur venu consulter.

Le narrateur est un enfant de ces peuples écartelés mais cette guerre, il ne l’a pas vécue. Sinon dans les montagnes helvètes, où enfant, il s’imaginait les formes de la Yougoslavie et les arpentait à mesure que la matrice se réduisait. Y a-t-il un lien entre cette absence, ce sentiment de culpabilité que l’on devine pudique mais réel, et ce mal physique intense qui conduit le narrateur à visiter, six jours durant, Vera, au sixième étage d’un immeuble reculé ? De Vesko le Teigneux ou de Nikola, que faut-il prendre ?

Dans ce premier roman placé sous le signe du miel –jusqu’au titre de l’œuvre – Slobodan Despot a osé un acte de foi qui transpire de lignes ciselées au scalpel : réécrire le mystère de la transsubstantiation – le sang en miel – et en dépeindre les effets qu’en d’autres temps Bloy ou Maistre auraient nommés la réversibilité des mérites et que le catéchisme appelle la communion des saints. Lui-même d’origine serbe, lui-même spectateur éloigné d’un conflit où il aurait pu jouer, Despot soulèverait-il là les vieux démons de la diaspora serbe qui en est peut-être encore à son examen de conscience ? Si chaque acte engage, alors sans doute il faut préférer à la mélasse rouge, la substance sucrée du nectar dont le Livre des Juges raconte qu’il se fabrique même dans la carcasse d’un lion. Et alors, la logique du don prend tout son sens : donner, recevoir, rendre. Qui d’autre que Vera, pour en avoir fait l’expérience, saurait le raconter ?

Le Miel, Slobodan Despot, Gallimard, 2013.

 

*Photo : PHOTO/SIPA. 00507534_000013.

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