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Décoloniser Oxford

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cecil rhodes oxford

George Orwell l’avait compris : « Celui qui a le contrôle du passé a le contrôle du futur. » Comme on ne soupçonne pas les fanatiques de Daech d’avoir lu 1984, il faut croire que le génie barbare existe. Avec la destruction des monuments préislamiques jugés « haram », les fous d’Allah imaginent purifier l’esprit de leurs contemporains alors qu’ils dépouillent l’histoire du Moyen-Orient de toute sa complexité, pour préparer le terrain à un avenir unidimensionnel. Ce même objectif semble guider les jeunes pourfendeurs du passé colonialiste qui réclament la démolition de la statue de Cecil Rhodes en Angleterre ou qui, outre-Atlantique, vandalisent les symboles des confédérés. Sauf qu’il ne s’agit pas de djihadistes, mais d’étudiants dans de prestigieuses universités.[access capability= »lire_inedits »]

Passer chaque jour à côté d’une statue qui représente « un ancien propriétaire d’esclaves » heurte à ce point la sensibilité de nombre d’élèves d’Oxford, réunis dans le mouvement « Rhodes must fall », qu’ils réclament sa destruction à coups de pétitions. Le fondateur de l’ex-Rhodésie n’a pas sa place, disent-ils, sur un campus du xxie siècle. Et, puisqu’on n’a pas affaire à des abrutis, ils ne le qualifient pas de « haram » mais de « problématique ». À leurs rares opposants, qui leur font remarquer que le bâtiment d’Oriel College, où ils étudient, a été construit grâce aux dons de Rhodes, les jeunes prodiges répliquent : « Ce n’était pas l’argent de Rhodes mais l’argent provenant du travail des mineurs sud-africains que Rhodes exploitait. » On est curieux de connaître l’argumentation qu’emploieront les bénéficiaires de la renommée bourse Rhodes, qui permet à des élèves méritants d’étudier gratuitement à Oxford. Cela dit, l’avenir de cette grande cause se joue largement en Afrique du Sud, où a été lancée la mode. À l’université du Cap, la statue de l’odieux colonialiste britannique a été expulsée aux cris de « amandla ! » (« pouvoir »). Heureusement, à l’entrée du Parlement sud-africain, le buste de Nelson Mandela fait bon ménage avec la statue de la reine Victoria et celle de l’ancien Premier ministre afrikaner Louis Botha.

Aux États-Unis, l’attitude « année zéro » si chère aux djihadistes se répand en douceur et on accommode le passé aux goûts du présent. À l’université du Texas, on s’était déjà débarrassé de la statue de Jefferson Davis, président des États confédérés durant la guerre de Sécession, qui ne correspond pas aux « valeurs d’aujourd’hui ». À l’université de Saint Louis, c’est le monument du jésuite Pierre-Jean De Smet brandissant la croix au-dessus d’innocentes têtes indiennes qui a fait les frais de l’épuration artistique. Mais c’est surtout depuis la fusillade dans une église noire de Charleston en juin dernier que les initiatives se multiplient, ici pour censurer Mark Twain, là pour débaptiser une bibliothèque ou un stade. Le Guardian britannique a même conçu une carte interactive des États-Unis, permettant aux lecteurs de marquer les emplacements des monuments « problématiques ». La priorité du moment : rebaptiser les « Washington Redskins », fameuse équipe de foot américain, dont le nom (« Peaux-Rouges ») offense les Indiens. Le plus dur sera de choper tous les petits morveux blancs qui continuent à jouer aux Indiens dans les cours de récré.[/access]

*Photo : wikimedia.

Guerre à l’Etat Islamique: contre eux, mais pas comme eux

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guerre Etat islamique

En lisant l’article de Jean-Paul Brighelli « La Troisième guerre mondiale a commencé… », j’ai ressenti, parvenu au milieu du texte, un malaise. Je partage la même certitude que lui : la troisième guerre mondiale a commencé, et il faut se battre contre la barbarie des égorgeurs qui veulent nous asservir ou nous anéantir ici et là-bas. Je l’ai déjà écrit. Ce sera une guerre dégueulasse, comme toutes les guerres, avec des morts au sol parmi nos soldats, et beaucoup d’autres encore parmi les civils. Et une guerre longue : une génération, comme l’a reconnu le directeur de la CIA John Brennan. Enfin, nous ne la gagnerons pas, comme le souligne Jean-Paul Brighelli, avec des paroles lénifiantes. Nous serons obligés de tuer des gens qui veulent nous tuer. Nous sommes d’accord.

Mais, quand je lis « Bombardements massifs, sans chercher à cibler, éventuellement en utilisant des armes non conventionnelles, éradication puis nettoyage au sol. Il n’y a de bon djihadiste qu’un djihadiste mort », je dis non.

S’il faut faire la guerre, parce que c’est une guerre juste, celle de la civilisation contre une forme contemporaine de barbarie et de totalitarisme terrifiant, parce que nous n’avons pas le choix, il faut, pourtant, juste faire la guerre, même avec toute notre détermination. Justement parce que nous ne sommes pas des barbares, et que nous n’avons pas à mener de guerre d’extermination. Bombardements massifs sans ciblage ? Comme sur Dresde pendant la seconde guerre mondiale, donc ? Pour massacrer une population qui souvent subit sur le terrain la folie de Daech ? Des armes non conventionnelles ? Les gaz, comme Saddam Hussein à Halabja contre les civils kurdes en 1998 ? Et pourquoi pas l’arme nucléaire ? Vitrifions le territoire sous contrôle de l’Etat islamique, Dieu reconnaîtra les siens… ?

Voulons-nous juste ne pas être asservis, ou nous battre, aussi et surtout, parce que nous vivons avec des valeurs, parce que nous représentons une forme d’humanisme, parce que nous sommes les héritiers d’une histoire qui n’a pas manqué, chez nous aussi, de barbarie, et que celle-ci nous a appris l’importance essentielle du discernement ? SI c’est bien le cas, nous ne pouvons faire la même guerre que nos ennemis, nous ne pouvons faire non plus comme les Russes à Grozny hier, ou aujourd’hui même comme les Saoudiens et les Emiratis au Yémen contre les Houtis : tout écraser sous les bombes, puis tirer dans le tas…

Le général Custer, dont Jean-Paul Brighelli a paraphrasé la formule célèbre « Un bon Indien est un Indien mort », prononcée avant de mourir encerclé avec le 7e régiment de cavalerie à Little Big Horn, avait ordonné l’attaque sur le campement d’Indiens Cheyenne de Washita, où ses soldats avaient tué sans discernement hommes, femmes et enfants. Les Etats-Unis portent encore la mémoire des guerres indiennes, qui furent souvent, au nom de la civilisation de l’homme blanc contre les peaux-rouges, des guerres d’extermination pour la conquête des terres. Le combat contre la barbarie des égorgeurs n’a rien à voir avec cela, et il faut y apporter toute notre détermination, et tout notre discernement.

*Photo : Wikipédia.

Taïwan : de rares et précieux albumens de John Thomson

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john thomson formose

La Société de géographie conserve dans ses fonds (déposés à la BNF), contre-collés sur des fiches de carton, une centaine de contact prints que John Thomson avait fournis à Charton, l’éditeur du Tour du Monde, et à Hachette, pour que les graveurs sur bois puissent illustrer ses articles et son livre Dix ans de voyage en Chine et en Indochine.

C’était à une époque, en 1875 et 1877, où l’on ne savait pas encore reproduire (il faudra attendre 1893) les photographies dans des livres ou des revues.
Par la suite, Elisée Reclus s’en servira de la même façon pour faire réaliser la plupart des gravures de son volume sur la Chine de sa Géographie universelle.

Cette série est un peu fanée, mais elle est extraordinairement rare et précieuse : les huit vues de Formose, reproduites ci-dessus et ci-après sont à notre connaissance les seuls albumens qui – dans cette série formosane – aient survécu ; en l’occurrence des tirages par contact, réalisés par John Thomson lui-même, après son retour à Londres en 1872.

On pourra les comparer aux tirages modernes numériques réalisés par Michael Gray à partir de ses scans des négatifs sur verre de John Thomson conservés à la Wellcome Library de Londres.

Dans les fonds de la Société de géographie, cette série porte le n°Wd34. Un grand merci à son président, le Pr. Pitte, et au conservateur qui gère les fonds extraordinaires de la Société, M. Olivier Loiseaux.

Il faut espérer que l’occasion se présentera prochainement d’exposer la totalité de la centaine de ces originaux sur l’ensemble de la Chine ; ou pour le moins de les publier, ou de les mettre en ligne.

Bygmalion: la guerre Sarkozy-Copé est déclarée

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sarkozy bygmalion cope

Chez les Républicains, la guerre est vraiment déclarée. Nous n’évoquerons le duel entre Nicolas Sarkozy et Alain Juppé. Ni même l’affrontement entre Nicolas Sarkozy et François Fillon. Non, c’est d’une autre guerre qu’il est question ici. Elle est judiciaire et elle oppose Nicolas Sarkozy et Jean-François Copé.

Nicolas Sarkozy a été entendu par la police au sujet de l’affaire Bygmalion. Rappelons que cette affaire avait provoqué le départ de Jean-François Copé et la nouvelle élection du président de l’UMP, à laquelle l’ancien président de la République s’était finalement présenté, précipitant son retour dans l’arène politique. A l’époque, l’avocat de l’un des associés de Bygmalion avait reconnu que son client avait été contraint de facturer des fausses prestations à l’UMP afin de compenser la non-facturation sur le compte de campagne de Nicolas Sarkozy (campagne 2012), maquillant ainsi un dépassement de dix-huit millions d’euros du plafond des dépenses autorisées par la loi. Le bras droit de Jean-François Copé, Jérôme Lavrilleux, qui était aussi directeur-adjoint de la campagne de Nicolas Sarkozy, avait confirmé le lendemain à la télévision.

Depuis lors, deux thèses s’affrontent, ou plutôt trois. La première, c’est celle de Maître Maisonneuve, avocat de Guy Alves, qui co-dirigeait Bygmalion, confirmée par Jérôme Lavrilleux, que nous venons de détailler. La seconde, c’est celle du « trésor de guerre de Copé ». Lavrilleux mentirait et les dix-huit millions facturés à tort à l’UMP auraient été détournés  afin de financer les projets de carrière de Jean-François Copé, grâce à la complicité de ses amis de Bygmalion. La troisième thèse serait un savant mélange des deux précédentes dans des proportions qui resteraient à déterminer.

Il faut préciser que Jérôme Lavrilleux n’a jamais accusé Nicolas Sarkozy d’être au courant du système de fausse facturation qu’il décrit. Il a visé son directeur de campagne, le préfet Guillaume Lambert. Quant à Jean-François Copé, il a toujours dit tomber des nues. Nicolas Sarkozy n’a pas les pudeurs de Lavrilleux et Copé. Il a toujours laissé entendre qu’il ne croyait pas au dépassement des frais de campagne ; ce qui valait implicitement adhésion à la thèse du « trésor de guerre ». Mais lors de l’audition dont la presse s’est fait l’écho mercredi, il est entré dans le domaine de l’explicite. Il a chargé Copé, cet homme qui « a toujours travaillé avec Bygmalion », et s’est étonné que l’ex-secrétaire général de l’UMP « était tenu informé de [son] compte de campagne par Jérôme Lavrilleux ». Et surtout, il a soutenu son directeur de campagne Guillaume Lambert, dont la responsabilité était pointée par Lavrilleux. Pour Nicolas Sarkozy, il n’y a pas pu avoir de dépassement des frais de campagne. La fausse facturation de dix-huit millions d’euros a donc profité à d’autres causes qu’au financement de sa campagne électorale. Suite aux révélations de L’Obs, Jean-François Copé a dit ne pas vouloir croire que Nicolas Sarkozy avait pu tenir de tels propos devant la police. Après tout, il n’a jamais mis en cause l’ancien président. Que ce dernier le charge devant la police, c’est un coup très rude.

Trois questions se posent désormais.

Primo, quelle va être l’attitude de Jean-François Copé ? Après tout, la société Bygmalion a été liquidée. Cela ne colle guère avec une entreprise qui collecte un trésor de guerre. Si ce dernier existe, où est-il ? On ne sait malheureusement pas où en est l’enquête sur l’existence d’un tel détournement. A-t-elle seulement débuté ? Si ce n’est pas le cas, Nicolas Sarkozy vient en tout cas de conseiller aimablement à la justice de le faire… Toujours est-il que l’accusation de détournement de fonds d’un tel montant va sans doute amener Copé à contre-attaquer. Il a déjà démontré en d’autres circonstances (souvenons-nous de la guerre avec Fillon) qu’il n’était pas du genre à se laisser marcher sur les pieds. Quant à Jérôme Lavrilleux, ce n’est pas pour rien qu’il a été qualifié de « grenade dégoupillée » par certains pontes de l’ex-UMP. Le fait que Nicolas Sarkozy apporte son soutien à Guillaume Lambert et renvoie Lavrilleux et Copé à leurs affaires avec Bygmalion a dû être ressenti comme une humiliation suprême. De toute évidence, ces deux-là ne demeureront pas inertes.

Deuxio, quelles répercussions sur la primaire cette affaire aura-t-elle ? Tout dépendra d’abord de l’avancement de l’enquête. Et si comme cette fois, les PV d’audition arrivent sur la place publique au gré de l’intérêt des différentes parties, cela risque de ne pas être triste. Il y a quelques jours, commençait à bruisser la rumeur d’une candidature de Jean-François Copé. Nous n’y croyons pas une seconde. En revanche, son ralliement à Juppé et son retour définitif dans le giron chiraquien historique semble davantage crédible. Pas sûr, d’ailleurs, que le maire de Bordeaux apprécie d’être bruyamment soutenu par une personnalité à l’image aussi abîmée.

Tertio, que vont devenir les « sarkopéistes » ? Cette catégorie était née lors de l’affrontement entre Copé et Fillon. L’ex-président avait soutenu le premier contre le second. Et on avait vu en première ligne des partisans zélés qui se présentaient comme autant sarkozystes que copéistes. C’était notamment le cas de Nadine Morano (qui semble depuis quelques mois prendre ses distances avec Nicolas Sarkozy, jusqu’à envisager une candidature à la primaire), sa collègue de Meurthe et Moselle Valérie Debord, Sébastien Huygue, aujourd’hui porte-parole de LR nommé par Sarkozy, ou encore Roger Karoutchi. Comment se positionneront tous ces gens quand la guerre fera rage ?

Qu’on le veuille ou non, Bygmalion demeure le plus gros caillou dans la chaussure de Nicolas Sarkozy dans sa route vers la reconquête. Sauf si on trouve l’éventuel « trésor de guerre » copéiste, la thèse du maquillage du dépassement de compte de campagne semble devoir être la piste privilégiée du pôle financier. Et même si on ne parvient pas à prouver que Nicolas Sarkozy était au courant de ce tour de passe-passe, il restera toujours un doute, renforcé par le fait que tout le monde connaît ses prédispositions en matière d’évaluation de ce que peuvent coûter des meetings, lui-même en ayant organisé des centaines pour d’autres que lui.

C’est certainement la raison pour laquelle il a décidé de déclarer la guerre à Copé qu’il n’a jamais porté dans son cœur, au risque de provoquer des dommages collatéraux importants et d’écorner son image toute neuve de gentil rassembleur des Républicains.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21573607_000001.

Irak : des Français contre des Français !

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Ils vont partir pour l’Irak. Ils sont très motivés, mais pas très nombreux. Une dizaine d’hommes, anciens militaires pour la plupart, regroupés sous le sigle Task Force Lafayette (voir notre entretien exclusif). Leur destination : Erbil au Kurdistan irakien. Là, ils feront le coup de feu contre les psychopathes de Daech dans les rangs des peshmergas kurdes, les seuls combattants dignes et courageux de cette région.

Selon le chef du groupe, leur expédition n’obéit à aucune motivation religieuse. « Nous avons récusé tous les candidats qui voulaient s’engager par amour pour la foi chrétienne ou qui manifestaient de l’animosité à l’égard de l’Islam. » Il confie son écœurement face aux monstruosités de Daech, à l’indifférence occidentale et dit s’inspirer de l’exemple des Brigades Internationales de la Guerre d’Espagne. Un ancien militaire se revendiquant d’une culture de gauche, ça a de quoi surprendre. Mais peut-être a-t-il lu Malraux ?

Il y a donc des hommes en France qui sont prêts à mourir pour une certaine idée qu’ils se font de la dignité humaine. Mais ils ne sont qu’une dizaine. Cela vaut-il un article ? Oui, ça vaut tous les articles du monde ! Ils étaient combien au Thermopyles ? Il faut parler d’eux pour qu’ils ne restent pas, ne meurent pas anonymes.

Dans un pays las, fatigué et qui n’a d’autre identité qu’une identité malheureuse, tellement piétinée et bafouée qu’on en arrive à douter qu’elle existe, ces quelques hommes témoignent que la lâcheté et la soumission ne sont pas une fatalité. Et pourtant, le discours dominant est celui de la servitude volontaire. « Plutôt rouges que morts ! » clamaient les pacifistes des années 1980, obnubilés par la puissance soviétique. « Plutôt verts (la couleur de l’Islam) que morts ! » répètent leurs héritiers d’aujourd’hui.

Des centaines et des centaines de jeunes Français partent pour la Syrie et l’Irak. C’est pour tuer. On en parle tous les jours. On condamne mais on explique. On déplore et on justifie. « Ah ! Ils étaient si biens, si doux, pas du tout fanatiques ». Hors de question de les punir. On préfère les soigner. Pour eux, on a inventé des « cellules de déradicalisation », comme il y a des cellules de dégrisement pour les soulographes invétérés.

Un jour, ces djihadistes attirés par l’odeur du sang, se trouveront peut-être face aux hommes de la Task Force Lafayette. Français contre Français, ça s’appelle la guerre civile. Loin de la France, il est vrai. Pour le moment…

Comment Charlie s’est fait hara-kiri

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charlie hara kiri choron charb

Il y a longtemps de cela, vers 1965, j’avais un ami, pour ainsi dire un jumeau choisi. Nourris de Baudelaire et de tous les grands audacieux, nous voulions du neuf. Nous étions volontiers sarcastiques, et nous aimions « les femmes atroces dans les quartiers énormes » (Apollinaire). Nous cherchions une voie d’égarement, une frontière éloignée : la revue Bizarre nous avait mis sur la piste, ainsi que deux ou trois exemplaires d’une publication américaine extravagante, trouvés par hasard, Mad.

Puis il y eut Hara-Kiri, mensuel fondé par Georges Bernier, alias le professeur Choron, et François Cavanna. Le titre fonctionna comme un piège à mâchoires sur notre curiosité en exil. Nous eûmes d’emblée la certitude de tenir notre sécession. Nous fûmes emportés par ses détournements de sens, ses scènes de cauchemar légendées d’une main gantée de fil barbelé, ses filles dénudées, niaises, qui plaçaient leurs seins dans des bols, ses récits étranges qui n’étaient pas exactement surréalistes, mais d’où surgissaient le rire et la peur. Autant de dessinateurs autant de styles ; semés dans toutes les pages, des dessins, des « crobars », des traits jetés. Hara-Kiri était un chien de mégarde dressé à mordre jusqu’à ses maîtres. Il s’en dégageait une impression de fête barbare, pleine d’éructations de soudards malins. Ce journal était en état d’insurrection.

Choron et Cavanna savaient reconnaître le talent et lui donner sa chance. Ils réunirent une pléiade d’énergumènes résolus à ne plus rien sacrifier au goût et à la raison officiels.[access capability= »lire_inedits »] Le plus cruel, le plus irréductible, le plus doué se nommait Reiser (1941-1983). Son « papa », proprement ignoble, qui assénait à son fils ou à sa famille réunie des sermons terrifiants de logique vinassière, incarnait à nos yeux le père de toutes les tyrannies et la mère de tous les vices. Dans la vie, Reiser était un type charmant au doux visage rieur, curieux des choses de la science et de la technique, un garnement des Lumières. Sur le toit de sa maison des Pyrénées, il avait installé, dès le milieu des années 1970, un système à énergie solaire, qui lui fournissait de l’électricité, l’un des premiers à fonctionner en France chez un particulier. Un jour, sa jambe se brisa sans raison. On diagnostiqua un cancer du fémur. Ce vrai génie sauvage du dessin de presse fut emporté en quelques semaines. On imagine sa stupeur, s’il avait vu surgir les frères Kouachi dans la salle de rédaction !

L’une de leurs victimes, Wolinski, connut des débuts en trombe. Dans les années 1960, il nous entraîna dans un tourbillon d’énergie pure, derrière les enquêteurs Fossoyeur Jones et Ed Cercueil, des types assez rudes, nés de l’imagination fertile de Chester Himes[1. La Reine des pommes, Éditions du Square, scénario de Melvin Van Peebles d’après le livre de Chester Himes The Five-Cornered Square ou A Rage in Harlem (titre du film qu’en tira Bill Duke en 1991).]. Le texte était adapté par un type dont le nom, aux consonances hollandaises, ne disait rien de ses origines : Melvin Van Peebles était américain, parisien et noir. Dandy aux dons multiples, il donnait quelques contes, des récits de bistrot, qui rendaient un son excitant de métissage de langues[2. Le Chinois du XIVe, Wombat, illustré par Roland Topor ; Melvin Van Peebles signait aussi « La chronique du gars qui sait de quoi il parle ».]. Les planches wolinskiennes de La Reine des pommes évoquaient la fantaisie hot pepper de Jelly Roll Morton. Il en jaillissait des Noires voluptueuses et une humanité afro-américaine roublarde, attendrissante, parfois dangereuse, auxquelles les jeunes bourgeois français, à l’époque, étaient peu accoutumés. Les aventures des deux flics de Harlem produisaient un précipité de catastrophes et d’imprévus chez les maquereaux et les gogos. Wolinski ne proposait pas exactement une BD, plutôt une succession d’images hyperexpressives, une prolifération de personnages superbement mis en valeur par les ombres fortes et les gris nuancés. Plus encore que Cabu, il était le fils d’Albert Dubout, le cousin de Bosc et de Chaval, dont on ne vantera jamais assez le désespoir hilarant.

Bien sûr, avec le temps, il a évolué, son trait s’est simplifié. Toute profusion abolie, fonctionnant sur une stricte économie graphique, il imposa son univers retors de mâle blanc occidental, concupiscent, logorrhéique, réduit à l’ahurissement bavard devant les initiatives érotiques de ses partenaires. Il devint un notable de Saint-Germain-des-Prés, sympathique, très aimé de la rue, qui le saluait, et des puissants, qui le décoraient.

Cabu et quelques autres

Au mitan des années 1970, la plume de Delfeil de Ton n’avait pas encore trouvé refuge au Nouvel Observateur ; nous savourions ses « Mémoires », puis, dans l’Hebdo, plus tard, ses « Lundis » de Sainte-Beuve narquois, sa foudre jupitérienne, ses partis pris argumentés en matière de jazz, de cinéma, de spectacle et de littérature.

Nous raffolions de Topor, de ses créatures folles et de ses machines menaçantes. Le Petit Cirque de Fred nous menait sur les chemins d’un monde parallèle, qui comblait notre besoin d’étrangeté. Nous vénérions Gébé, l’égal de Reiser, et son personnage, dont le nom, Berck, rappelait l’onomatopée qui vient naturellement avec une moue dégoûtée. Représentation monstrueuse, Berck est une force qui va, un être contrefait, irascible, indestructible. Gébé ne fut jamais décevant.

Cabu donnait l’impression d’une vitesse d’exécution de prestidigitateur. Son habileté, son acuité visuelle et son aisance le désignaient comme l’héritier des caricaturistes du siècle précédent. Cabu était féroce et joyeux. Il détestait ses victimes, il les harcelait, les exposait cruellement, à la manière d’un gosse rieur, jouissant du spectacle d’un papillon qui bat des ailes, le corps traversé d’une épingle. Son goût très juste lui dictait de préférer les jeunes filles accortes aux seins haut placés, de vénérer Charles Trenet, le jazz qui swingue, et de détester Johnny Hallyday.

Charlie, ressuscité et mort

Je suivis avec entrain le premier Hara-Kiri Hebdo, et Charlie-le-retour, jusqu’au milieu des années 1970. Mais je me lassai de leur humour andouillette et gros rouge, de leur grossièreté de routine, de leur simplisme ricanant.

Mon ami a péri, jeune encore, dans un accident fatal. Hara-Kiri a cessé de paraître, Cavanna est mort, et, avant lui, le professeur Choron[3. Pour en savoir plus sur le professeur au fume-cigare, lire Choron et moi, de Sylvia Lebègue, préface de Jackie Berroyer, L’Archipel, janvier 2015.], qui n’était plus dans la bande. Cabu et Wolinski ont succombé à des tirs d’armes de guerre en plein Paris, maniées par deux types authentiquement bêtes et méchants.

L’attentat annonça le chant du cygne du journal, qui avait connu une première mort peu après l’élection de François Mitterrand. Michel Polac, regretté contempteur de la bêtise rampante, avait en effet adressé un premier faire-part de décès de l’hebdomadaire dans son émission Droit de réponse, le 2 janvier 1982, qui provoqua un retentissant scandale. Sur le plateau, des énergumènes irascibles figurèrent une beuverie d’anarchistes vieillissants, où se mêlaient Serge Gainsbarre, François Cavanna, moustache en croc « poivre et celte », le professeur Choron, débordant d’une énergie à vapeur d’alcool, Siné, éructant contre la « menace fasciste » représentée par Jean Bourdier, du journal Minute. Ce dernier tenta, au nom de la tolérance, de faire entendre une voix très divergente, sans succès. Dominique Jamet tint tête brillamment à toute la bande d’« Hara mourant qui rit ». Le journal cessa de paraître, faute de lecteurs. Il renaîtrait en 1992.

Sous la direction de Philippe Val, le titre fameux s’éloignait de l’esprit des pères fondateurs. L’importance qu’y prit alors Caroline Fourest est révélatrice. Figure du néoféminisme, froide et déterminée, elle cibla d’emblée deux ennemis : l’islamisme et le christianisme. Elle se donnait parfois la peine de qualifier ce dernier d’intégriste, mais, en règle générale, ses diatribes télévisuelles présentaient la religion du Christ comme la persistance d’une très obscure abomination. Philippe Val, nommé directeur à France Inter, quitta le journal, qui ne parut pas le regretter, en mai 2009. Charb lui succéda. Caroline Fourest fit son bagage à son tour. Auparavant, Val avait congédié Siné, à qui l’on avait intenté un mauvais procès en antisémitisme, mais, il faut le rappeler, publié les caricatures de Mahomet en solidarité avec les dessinateurs danois.

Charlie Hebdo ne m’intéressait plus depuis longtemps. Lorsque je l’achetais, je trouvais néanmoins brillants les papiers de Bernard Maris, et les reportages dessinés, denrée de presse devenue rare, toujours excellents. Mais m’agaçait sa prétention à se prendre pour un îlot d’intelligence entouré d’un océan de connerie. Ce journal prétendument subversif aurait pu se satisfaire d’être obscène, blasphémateur, parfois avec talent, sans pour cela nier les formes, les choses et les êtres dont la grâce et la finesse lui demeuraient étrangères. Or, après la tragédie du 7 janvier 2015, une évidence s’imposa : son patron, ses journalistes, tous ses employés avaient manifesté un cran de guerriers, alors que les menaces leur parvenaient chaque jour, et qu’ils ne nourrissaient aucune illusion sur la détermination et la cruauté de leurs ennemis.

Cabu, Wolinski et les autres ont succombé à des tirs d’armes de guerre en plein Paris, maniées par deux représentants, passablement irrités, d’une religion connue pour son prosélytisme aimable et pacificateur. Les survivants jurent qu’on ne les reprendra plus à caricaturer Mahomet. À vrai dire, on les comprend.

À quoi ressemble un visage après qu’une balle d’AK-47 l’a traversé ? Comment tout cela a-t-il commencé ? »

 

De Choron à Charb…

En 1960, Cavanna et Choron créent Hara-Kiri. Dix ans plus tard, le journal se fait interdire pour avoir titré à la mort du général de Gaulle « Bal tragique à Colombey : un mort ». Reparu sous le nom de Charlie Hebdo, il vit jusqu’en 1982 puis connaît une éclipse de dix ans. Philippe Val relance finalement Charlie en 1992 et déclenche une vague de protestation chez les islamistes du monde entier lorsqu’il publie les caricatures danoises de Mahomet en mars 2006.[/access]

guignols couverture causeur

Également en version numérique avec notre application :

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00504665_000001.

«Nous combattrons Daech au Kurdistan irakien»

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task force lafayette daech

D’anciens soldats de l’armée française viennent de lancer une levée de fonds d’un nouveau genre destinée à financer leur départ pour l’Irak, où ils iront combattre l’Etat islamique. Ces vétérans de l’Afghanistan membres de la Task Force Lafayette expliquent ne pas vouloir rester les bras croisés face au djihadisme international dont une partie de l’appareil de commandement se situe près de la ville irakienne de Mossoul. Ils ont accordé un entretien exclusif à Causeur. Qu’ils en soient remerciés.

Daoud Boughezala. Combien êtes-vous ? Quelles sont les origines et les appartenances religieuses de vos hommes ? Avez-vous reçu le soutien d’institutions ou de croyants musulmans ?

Task Force Lafayette. Nous sommes actuellement une dizaine, tous vétérans de l’armée française, originaires de corps divers et variés – armée de terre, marine nationale, forces spéciales, armée de l’air. L’appartenance religieuse de nos membres n’est pas mise en avant, mais il est certain que nous n’aurions aucune raison de refuser la candidature d’un homme sous prétexte que celui-ci serait de confession musulmane, chrétienne, juive ou autres. Nous n’avons reçu le soutien d’aucune institution, quelles soient par ailleurs politiques ou religieuses. Les messages que nous recevons d’individus comme vous et moi sur notre page Facebook nous sont cependant adressés aussi bien par des individus athées que par des croyants, qu’ils soient catholiques, protestants, juifs ou musulmans. Tous se félicitent de notre initiative et nous encouragent à la mener à bien.

Vous n’avez jusqu’ici récolté que quelques milliers d’euros . Comment expliquez-vous la relative passivité de l’opinion française, pourtant effrayée par le terrorisme ?

Notre levée de fonds, via un site de financement participatif, avoisine désormais les 9000 euros, et ce, en une seule journée d’activité – nous sommes le 23.09.2015. La « relative passivité » que vous évoquez donc est à relativiser. La plupart des dons tournent autour de 50 euros, mais certains individus nous ont déjà offert près de 300 euros, tout en promettant de nous reverser de l’argent dès que possible. Aux individus concernés par ces pratiques, nous répondons toujours la même chose : nous les remercions pour leur générosité et leur conseillons de ne pas se ruiner pour nous. La plupart de ces gens sont des gens qui ne disposent pas de salaires mirobolants ; leurs participations, même modestes, nous emplissent de fierté. Nous sommes conscient d’être redevable devant eux et devant toute la nation. Par ailleurs, vous évoquez une opinion « effrayée par le terrorisme » ; je pense qu’il s’agit d’une erreur : les Français sont décidés à voir disparaître ce terrorisme, à l’éradiquer ; ils ne vivent pas dans la terreur. Et quand bien même, quel genre d’hommes et de femmes serions-nous si nous devions jouer sur la peur des gens pour obtenir de l’argent ? Cela s’apparenterait à du racket, cela n’aurait rien de respectable ni d’honorable.

Reste que la peur du terrorisme existe. Des attentats ratés comme l’attaque du Thalys l’alimentent, mais aussi le discours alarmiste, probablement à raison, de nos gouvernants. Hollande et Valls ont déclaré la guerre à Daech mais, faute de troupes au sol, s’en donnent-ils vraiment les moyens ?  

Aussi déçus que nous soyons, nous, membres de la TLF, de l’immobilisme qui semble dominer, nous n’oublions pas que la situation est catastrophique en Irak du fait d’une précédente intervention occidentale. Difficile – mais non pas inconcevable – de soutenir plus de dix ans plus tard une initiative similaire. Cependant, je pense pouvoir affirmer que nous nous félicitons de la participation de la France à la coalition en œuvre en Irak. Nos appareils et nos pilotes sont parmi les meilleurs du monde ; ils apportent un soutien décisif aux combattants locaux. Quant à  une implication directe des armées occidentales sur le terrain, elle nuirait sans doute à Daech, mais que ferions-nous ensuite ? L’E.I, comme toute organisation violente et radicale, se nourrit de plusieurs choses : de la frustration, de la corruption et de la misère – quelle soit économique, sociale, culturelle ou humaine. C’est à ces racines-là qu’il faut s’attaquer, c’est à ces racines-là que doit s’attaquer l’Occident et c’est aussi sans doute à ces racines-là que les dirigeants locaux auraient dû s’attaquer pour éviter la situation actuelle.

Avez-vous l’aval tacite du ministère de la Défense et des autorités françaises ?

Nous n’avons reçu ni aval tacite ni soutien actif de la part de la Défense ou des autorités françaises. Nous avons cependant pris soin de nous assurer de la légalité de notre entreprise, une légalité bien réelle, puisque le régime du mercenariat – que la France pénalise – ne nous concerne pas. Nous ne recevrons aucune rétribution de la part d’une quelconque autorité pour notre action en Irak.

Vous comptez combattre l’Etat islamique aux côtés des forces kurdes. Pourquoi ce choix ?

D’une part, et tout simplement, car les forces kurdes acceptent l’aide de ressortissants étrangers tant que ceux-ci leurs sont « avalisés ». D’autre part, car les Kurdes sont des combattants relativement bien équipés, disciplinés et formés. Par ailleurs, il existe au sein des forces kurdes une réelle tradition démocratique et progressiste à laquelle nous ne sommes pas insensibles. Enfin, les Kurdes respectent les conventions internationales, ce qui est un point important car nous refuserions de manière inébranlable de soutenir une force capable de se compromettre par sa manière de mener la lutte.

Seriez-vous prêt à collaborer avec les autres forces qui luttent contre Daech : les armées syrienne et irakienne, mais aussi les milices chiites telles que le Hezbollah  ?

D’une part, notre mission se limitera au Kurdistan Irakien, ou les seules forces réellement actives sont les Peshmergas. Nous n’aurons donc même pas à nous demander si oui ou non, nous accepterions de collaborer avec des forces liées au régime syrien ou iranien. Le choix du théâtre irakien reflète par ailleurs notre volonté de ne pas nous engager sur le dossier syrien. Je ne ressens, d’un point de vue personnel, aucune espèce de sympathie ou de respect pour le clan Assad. La seule ambition de la Task Force Lafayette est d’aider à l’éradication de Daech aux côtés de forces kurdes respectables.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage :00597380_000026.

La chasse, une chance pour la brousse?

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chasse zambie botswana

Quand, au mois de juillet, l’ignoble Walter Palmer a assassiné le lion Cecil au Zimbabwe, le monde entier s’est levé d’un seul mouvement pour protester contre la chasse aux trophées, cette tradition d’un autre âge. Pourtant, et s’il ne s’agit pas pour autant de dédouaner l’atroce dentiste, il faudrait y réfléchir à deux fois avant d’interdire la chasse partout en Afrique. Dans certains pays du Sud du continent, celle-ci a déjà été mise hors la loi, ne provoquant que l’appauvrissement des villages et la dégradation du rapport entre les hommes et la nature.

Après la mort de Cecil, de nombreuses compagnies aériennes ont régulé le transport de trophées de chasse. Au New-Jersey, on tente aussi de limiter les safaris en interdisant l’export de peaux d’animaux. Pourtant c’est à la source que l‘on peut le mieux arrêter la chasse et le Botswana ou la Zambie ont notamment édicté des interdictions de tuer des animaux pour en faire des trophées. Cependant, les conséquences de ces interdictions qui font plaisir aux occidentaux et aux associations de défense des animaux, sont loin d’être toutes positives.  Dans le village de Sankuyo, situé au nord du Botswana, cela fait deux ans que la chasse a été interdite et l’on peut donc se figurer les effets de l’interdiction de la chasse.

Un journaliste du New York Times s’est rendu à Sankuyo et a interrogé les villageois sur ces conséquences. Ceux-ci ne sont guère convaincus du bien-fondé d’une interdiction. Au contraire, Jimmy Baitsholedi Ntema, un villageois de Sankuyo, l’assure, la chasse était une raison d’assurer la protection des animaux et leur cohabitation avec les hommes: « Avant, quand nous pouvions chasser, nous voulions protéger ces animaux car nous savions qu’ils pouvaient nous rapporter de l’argent. Maintenant, nous ne tirons aucun profit de ces animaux. Les éléphants et les buffles s’en vont après avoir détruit nos champs durant la journée. Puis, la nuit, les lions viennent attaquer nos troupeaux ».

Autrement dit, les animaux ne sont pas de gentilles peluches qu’il faut laisser tranquilles mais des bêtes sauvages qui menacent les hommes, tuent les chèvres et les ânes et détruisent les récoltes d’haricots, de maïs et de pastèques. Ruinant ainsi les agriculteurs en détruisant le fruit de leur travail.

Plus généralement, la chasse représentait, pour un village comme Sankuyo, une véritable source de revenus. D’abord parce qu’elle donnait du travail à ses habitants. L’interdiction a laissé des douzaines d’hommes sans activité ni argent. C’est notamment le cas de son chef : William Moalosi. Cet homme de 40 ans travaillait depuis huit ans comme traqueur et guide de chasse. Il gagnait 100 dollars par mois en travaillant ainsi. L’article du New York Times nous apprend qu’avec l’argent qu’il gagnait, il projetait de moderniser son habitation faite de branchages et de boue. Avec la fin de la chasse, il a perdu ses revenus, en plus de ses arpents de maïs, piétinés par des éléphants il y a quelques mois. Si lui n’a pas quitté son village, de nombreuses personnes sont partis pour aller chercher du travail à Maun, ville de 60 000 habitants au centre du pays.

Par ailleurs, la fin de la chasse a provoqué une chute des revenus. Les touristes chasseurs, souvent américains, amenait de l’argent dans les villages où ils venaient. Leur argent permettait de construire des infrastructures hygiéniques et des maisons pour les pauvres, de soutenir les jeunes voulant étudier et les personnes âgées sans pensions. Enfin, les chasseurs laissaient aussi la viande des animaux tués aux personnes démunies qui pouvaient subsister grâce à celle-ci.

Pour compenser la perte de la manne touristique de la chasse, on a pourtant essayé de reconvertir ces régions au « tourisme photographique ». Toutefois, les experts de la zone remarquent qu’elle n’est pas favorable à ce type de tourisme. Dans le New York Times, Joseph Mbaiwa, chercheur à l’université du Botswana, le confirme : « Le tourisme photographique n’est pas viable dans ces régions ». Ces zones sont trop dangereuses et reculées pour accueillir autre chose que des chasseurs, touristes en général moins prudents que ceux voulant seulement prendre des photos.

La conséquence la plus absurde de l’interdiction de la chasse est qu’elle n’a pas permis d’arrêter de tuer des animaux. Au contraire, avec la prolifération de ceux-ci, les hommes sont obligés de tirer sur les lions pour protéger leurs villages et leurs cultures. Dans le village de Sankuyo, au moment où le journaliste fait son enquête, une lionne vient d’être tuée. On soupçonne M. Moalosi d’avoir tiré. La lionne était montée à un arbre pour sauter dans un enclos de chèvres. Menaçant le village, elle pouvait donc légalement être abattue.

Interrogé par le journaliste du New York Times, le professeur Brian Child de l’Université de Floride, expert de la gestion de la vie sauvage en Afrique, explique que la chasse aux trophées avait permis, malgré la corruption, d’équilibrer les rapports entre les hommes et la nature. La chasse conciliait deux attentes : protéger les animaux et produire des revenus. Il déclare donc : « Quand la chasse a été introduite, nous avons finalement tué moins d’animaux ».

C’est donc pour toutes ces raisons qu’en Zambie, le gouvernement vient de revenir sur la législation anti-chasse. Après deux années d’interdiction, la ministre zambienne du tourisme commente : « Nous avons eu beaucoup de plaintes de la part des communautés locales. En Afrique, une vie humaine est plus importante que celle d’un animal. Je ne sais pas ce qu’il en est dans le monde occidental ».

*Photo : runran.

Syrie : le marché de l’unité perdue

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(Avec AFP) À la lisière de Jobar, ville syrienne où règne le chaos, les Halles de l’est de Damas réunissent chaque jour des milliers de Syriens de toutes les régions, recréant momentanément l’union des populations du pays.

Créées durant le mandat français (1920-1946), les Halles, dont le nom a été arabisé en « Souk al-Hal », sont remplies de produits de tout le pays. Les raisins et les tomates viennent de la province de Deraa (sud) en majorité aux mains des rebelles, les pastèques de Jabal al-Cheikh, situé à la lisière du Golan occupé par Israël et tenue par le Front Al-Nosra, branche locale d’Al-Qaïda, et les pommes de terre d’une région sous la coupe du régime de Bachar Al-Assad.

« Lorsqu’il s’agit de nourriture, tout le monde se retrouve, le ventre n’a pas d’opinion politique », plaisante Fares, 32 ans, qui tient un commerce de pommes cueillies à Zabadani. Dans cette région, à 45 kilomètres au nord-ouest de Damas, la guerre entre les rebelles et régime syrien continue, coupant bien souvent les voies de déplacement et de communication. Les pommes ont donc souvent du mal à arriver jusqu’à Damas. Mais un cessez-le-feu intervenu hier a permis au chauffeur de livrer sa cargaison en temps et en heure.

« J’ai mis 17 heures pour transporter les 15 tonnes de piments rouges et verts dans mon camion réfrigéré à partir de Deir Hafer, dans la campagne d’Alep (nord), en passant par Raqa puis Palmyre », régions tenues par l’Etat islamique, raconte Abou Abdo, chauffeur de camion de 30 ans.

Abou Abdo n’est pas inquiété par l’organisation terroriste puisqu’il livre aussi les territoires qu’elle contrôle. Il nie verser des pots-de-vin pour obtenir le passage. D’autres avouent pourtant qu’ils ne pourraient pas circuler sans payer une dîme aux milices.

Ce marché est le seul endroit du pays où l’on peut croiser les plaques minéralogiques des différentes provinces qui, depuis deux ans, ne communiquent presque plus entre elles.

Ainsi, Maher est venu de Hassaké, ville sous contrôle kurde dans le nord-est, pour acheminer des oignons. « Bien sûr que les 800 kilomètres sont dangereux. J’ai déjà échappé à un bombardement du régime, l’EI a voulu m’égorger, les rebelles m’ont pris de la marchandise », lance-t-il devant son camion. « J’ai dix enfants et chaque transport me rapporte 100.000 livres (300 dollars). Vous avez une autre solution? ». Plus optimiste, il ajoute : « En tout cas, ici on a le sentiment que la Syrie n’a pas explosé, que les gens de chaque région se retrouvent et se parlent sans animosité ».

Traditionnellement, les Syriens niaient l’existence de leur voisin libanais qu’ils considéraient comme leur quinzième province. Sacrée revanche de l’histoire : depuis le déclenchement de la guerre civile, c’est plutôt la République arabe syrienne qui n’existe plus…

Peter Sloterdijk: «Les Français s’auto-empoisonnent»

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peter sloterdijk allemagne ecole

Daoud Boughezala. Francophone et francophile, vivant à quelques kilomètres de la frontière française, vous vous définissez comme un grand amoureux de l’Hexagone. Comment avez-vous rencontré la culture française ?

Peter Sloterdijk. Dès mes 15 ans, j’ai commencé à lire de la littérature française. Le premier livre que je me rappelle bien, c’est Le Diable au corps de Raymond Radiguet, que j’ai lu le dictionnaire à la main. Je me souviens d’une scène où un écolier qui fait l’amour à une dame dont le mari est parti à la guerre se trouve face à son maître d’école. Celui-là n’est pas du tout d’accord avec ce qu’il vient d’apprendre. Alors, le narrateur a cette phrase extraordinaire : « Il me morigéna sous l’averse. » J’y vois une espèce de scène primitive de la civilisation française : si tu as quelque chose d’important à exprimer, tu ignores qu’il pleut. Cette image ne m’a jamais quitté.

À vous lire, on a souvent l’impression que notre pays n’est plus qu’une vaste bibliothèque tournée vers le passé ou un immense terrain de cyclisme où vous vous amusez en montagne l’été. Êtes-vous revenu de votre passion pour la France ?

Toutes les amours qui durent très longtemps tendent vers la complexité. Il y a toujours eu un élément contrarié dans mon affection pour ce pays. Un de mes maîtres, le philosophe de la religion Jacob Taubes, disait il y a déjà trente ans : « Pour comprendre la France, il suffit d’apprendre trois petites tournures : en panne, en grève, hors service. » Cette saillie recèle un fond de vérité. Depuis la révolution de 1789, il y a un profond ferment d’anarchisme en France. On y a développé une civilisation qui permet à l’anarchiste intérieur de sortir de temps à autre. Pensez par exemple au rituel bizarre du premier tour de l’élection présidentielle, ce carnaval politique qui met en scène une multiplicité de candidats hauts en couleur !

Malgré son anarchisme atavique, la population française traverse parfois de grands moments d’unité. La manifestation monstre du 11 janvier, consécutive aux attentats de janvier contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher, est-elle de ceux-là ?

À mon avis, ce surgissement soudain d’un « Front populaire affectif » a été un moment de bonheur politique. Une nation se sent heureuse lorsqu’elle perçoit les raisons profondes de son unité. En fait, dans l’histoire des peuples, il arrive qu’un événement tragique suscité par des affects négatifs produise un résultat créateur. De tels moments nous renvoient aux fondements de ce qu’on appelle la res publica – la « chose publique » au sens réel du terme.

Il ne faut pas oublier que malgré les analogies grecques, la république est une invention romaine. Or, la scène primitive de la res publica romaine, c’est un moment d’indignation violente après le viol de la belle Lucrèce, épouse de l’officier Collatinus, par Sextus Tarquinius, le fils du roi étrusque. René Girard en a parlé de façon très impressionnante dans Shakespeare, les feux de l’envie. Collatinus avait vanté les avantages érotiques de sa femme. Tout naturellement, le fils du roi se disait : « Il est inacceptable qu’un officier subalterne soit érotiquement plus heureux que moi ! » Il s’est donc rendu à Rome, a ourdi un chantage terrible contre la jeune femme, pour la contraindre à céder à son désir. Après quoi Lucrèce a appelé toute sa famille puis s’est tuée devant ses parents. La République romaine s’est constituée à ce moment-là, dans l’indignation collective contre l’arrogance royale. On a chassé les rois une fois pour toutes et le titre même de rex a été définitivement banni.

Quel rapport avec la France post-Charlie ? [access capability= »lire_inedits »]

Cette histoire m’est passée par la tête au moment de la grande manifestation du 11 janvier, parce que je pensais que la France avait non seulement renoué avec sa refondation du xxe siècle, celle de la Libération en 1944, mais aussi avec la res publica classique en tant que telle. C’était un moment de sainte colère, un moment de solidarité supérieure, où l’on défendait les raisons profondes de notre cohabitation en tant qu’êtres politiques unis par une passion commune.

Certes, des millions de Français ont brandi des pancartes « Je suis Charlie » en invoquant la liberté d’expression, y compris vis-à-vis de l’islam. On nous assurait que plus rien ne serait comme avant, et puis… plus rien. Cette émotion collective n’a-t-elle pas été de courte durée ?

Si, mais c’est dans la nature des choses. Le fondateur des États-Unis disait que l’arbre de la liberté doit être arrosé une fois par génération avec le sang des patriotes. C’est peu ou prou ce qui s’est passé en France après les attentats.

Il est encore trop tôt pour porter un jugement définitif sur la portée du 11 janvier. Vous connaissez le célèbre dialogue entre Nixon et Zhou Enlai, lorsque le premier a demandé au second ce qu’il pensait de la Révolution française, le Chinois aurait répondu : « Too early to tell. » Néanmoins, une chose est sûre : ce moment de recueillement reste précieux. Aussi ne faut-il pas s’en moquer comme l’ont fait Emmanuel Todd et quelques autres.

Ces derniers pointent l’« islamophobie » d’une foule vengeresse réclamant le droit de caricaturer le Prophète d’une religion minoritaire. Dans Ma France (Libella-Maren Sell, 2015), vous écrivez que la France s’enorgueillit d’un passé historique idéalisé et ne sait pas parler le langage de la repentance. Pourtant, nos dirigeants battent leur coulpe en parlant d’« apartheid » dans nos banlieues et ne cessent de victimiser les populations immigrées…

Il y a quelque chose de contradictoire là-dedans. En France, on a à la fois créé des ghettos et sous-estimé le refus qu’ont certains de s’intégrer. Mais il faut bien admettre que la France n’a pas le même rapport à la repentance que l’Allemagne d’après 1945. Grâce au traité de Versailles, mon pays a connu un processus de décolonisation brutal aux conséquences assez agréables. Les seuls crimes que les Allemands n’ont pas perpétrés au xxe siècle, ce sont ceux qu’on commet au cours des décolonisations lentes et douloureuses. Inversement, la France postcoloniale a dû abandonner ses mensonges préférés sans pouvoir les remplacer par un mythe fondateur suffisamment fort pour régénérer l’élan de la nation.

À quels « mensonges » faites-vous allusion ?

On peut les résumer par deux phrases très simples : « Les Français ont gagné la guerre à côté du général de Gaulle » ou « Les Français ont gagné la guerre à côté du camarade Staline ». D’ailleurs, c’est à cause de cette pseudo-évidence historique qu’en France, une atmosphère procommuniste a pu se répandre après la Seconde Guerre mondiale. D’où la phrase étonnante de Jean-Paul Sartre proclamant que le marxisme serait l’horizon indépassable de notre temps. Depuis, ce qu’on croyait indépassable s’est avéré extrêmement dépassable. Mais la gauche française n’a pu produire de discours alternatif.

Si je vous ai bien lu, la panne de la pensée progressiste française a des racines bien plus anciennes qui remontent à la Révolution française et à sa promesse cachée : « Tous aristocrates ! » En quoi ce mythe est-il si dévastateur ?

Je crois que l’idée de démocratie est très ambivalente. Dans leur discours psychopolitique sur la vie politique, les Grecs distinguaient l’éros du thymos. L’éros, selon Platon, c’est la totalité des mouvements intérieurs qui mènent à la prise de possession de quelque chose qui manque. Autrement dit, l’éros mène au « vouloir avoir » et empêche les gens de se distinguer des autres – car normalement les autres, eux aussi, sont poussés par le désir de s’approprier ce qu’ils n’ont pas. A contrario, le thymos, c’est le sentiment d’avoir et de vouloir montrer ce que l’on a. Alors que l’éros conduit à l’érotisme et à la chasse, le thymos débouche sur le théâtre, le gaspillage ou la fête. Une bonne partie de la crise française actuelle est le résultat de la tension non maîtrisée entre érotisme et demandes thymotiques. Car le pathos égalitariste que véhicule la démocratie – et on n’est égal que devant le manque – a du mal avec le théâtre et avec la fête. Cela conduit inévitablement à une sorte de morosité généralisée.

Cette passion triste est peut-être l’un des ressorts de la germanophobie que partagent beaucoup de Français, de Zemmour à Mélenchon. Comprenez-vous que nous souffrions de la domination économique allemande ?

Oui, c’est parfaitement logique, ce serait un acte masochiste que d’applaudir les succès d’un autre tant qu’on a l’impression que l’on paye pour lui ! Mais, pour avoir étudié la question, je sais que si l’Allemagne accomplit de bonnes performances économiques, ce n’est pas en exploitant la faiblesse des autres pays européens. Cela fait des années que je gère un petit institut de recherche, l’IOZ (Institut Ökonomie der Zukunft). Nous avons organisé une série de conférences pour analyser la crise, avec notamment des spécialistes de la haute finance, surtout à Francfort. Au cours de ces travaux, je me suis convaincu que la puissance allemande n’avait rien à voir avec une volonté de domination politique. Au contraire, le malheur politique de l’Allemagne, c’est sa compétence économique. On a développé une force entrepreneuriale sans pareille ! Il existe des centaines d’entreprises allemandes qui sont des leaders mondiaux dans leurs domaines – et dont personne n’a entendu parler. Soyons clair ! L’Allemagne, en tant que telle, n’exporte rien sauf l’exemple d’une grande modestie : ce sont les entreprises du pays qui sont responsables du succès d’une économie ou de son échec. Il ne faut pas surpolitiser cette question. Le levier du ressentiment nationaliste, c’est toujours cette identification pernicieuse des entreprises avec leur nation.

Tout de même, lors des dernières négociations avec la Grèce, certains journaux ont parlé de « diktat » de Berlin ; même votre compatriote et éminent confrère Jürgen Habermas a jugé « indigne » l’attitude de Merkel vis-à-vis de ce petit pays endetté. N’a-t-il pas raison de dénoncer l’intransigeance excessive de la chancelière ?

N’oublions pas l’ironie de la situation ! Est de gauche aujourd’hui qui mise sur l’augmentation de la dette publique, et de droite celui qui croit à la nécessité d’un certain équilibre entre revenus et dépenses. Après l’échec du socialisme politique, c’est le socialisme par la dette publique qui s’impose un peu partout dans le monde.

Si impressionnants que soient les succès économiques de l’Allemagne, la quête de la croissance et de la prospérité économiques peut-elle constituer un horizon vivable pour vos voisins français ?

Certainement pas, car la France est traditionnellement beaucoup plus politisée que l’Allemagne. Ceci dit, la France est aussi un pays de « savoir-vivre », notion qui s’appuie largement sur le bien-être économique. Dans un drame sur la Révolution française, La Mort de Danton, le poète Büchner fait dire à l’un de ses personnages : « Un poulet dans la marmite de chaque paysan et la Révolution aura l’apoplexie. » Avec la morosité généralisée qui règne aujourd’hui, la France n’a certes pas complètement désappris l’art de vivre mais semble entrée dans un cycle d’auto-empoisonnement : tout le monde parle continûment de la crise, ce qui nourrit un cercle vicieux. Pour essayer de s’en sortir, les Français devraient plutôt s’employer à créer des cercles vertueux. Si vous lisiez l’allemand, je vous aurais donné un essai que je viens d’écrire sous le titre : Dans le cercle vertueux avec Matthieu. C’est une allusion à cette parole de Jésus dans l’Évangile de Matthieu : Jésus dit qu’on donnera à celui qui possède déjà, tandis qu’à celui qui ne possède rien, on enlèvera même ce qu’il possède. Contrairement aux apparences, ce n’est pas un discours néolibéral mais l’anticipation de l’idée majeure du monde moderne selon laquelle le succès est producteur de succès. Il faudrait créer un ministère de l’« effet Matthieu » en France pour sortir de la spirale de négativité !

Donner à ceux qui ont déjà… permettez-moi d’être sceptique. Passons. Cependant, il est un domaine où cet « effet Matthieu » est efficace, c’est l’éducation : pour produire de l’excellence, il faut donner plus aux meilleurs. Au milieu de toute cette mélancolie française, saluez-vous le sursaut qu’a été la mobilisation contre la réforme du collège ? Chose rare, une grande partie du corps enseignant, de la droite à l’extrême gauche, a fait chorus pour défendre la transmission des humanités…

Je suis personnellement très favorable au maintien du lycée classique car je ne crois pas que l’instruction doive préparer les jeunes gens au marché du travail. Au début du siècle dernier, le lycée allemand, qui produisait alors un prix Nobel sur deux, s’appuyait sur quatre ou cinq matières principales : l’allemand, le latin, le grec, la musique et les mathématiques. Or, tout cela ne sert à rien, sinon à retravailler le cerveau des jeunes de façon à les rendre capables d’apprendre n’importe quoi avec une rapidité vertigineuse. Le secret de la créativité, c’est le transfert de ces facultés abstraites dans un autre champ d’application. C’est une très bonne raison de maintenir le latin, le grec et de mettre l’accent sur les mathématiques pour ceux qui en possèdent le don. Aussi un lycée n’est-il jamais trop conservateur.

Cependant, hormis sur cette question, on vous a connu moins réfractaire à la marche du monde. Comme Mario Vargas Llosa dans son dernier essai, La Civilisation du spectacle (Gallimard, 2015), vous constatez l’obsolescence du livre comme objet papier, mais ne versez aucune larme sur sa dépouille. Seriez-vous résigné ?

Je ne crois pas à la disparition du « lire et écrire », mais le texte, l’écriture ont quitté le papier et se font aujourd’hui ailleurs. Cette alliance grandiose entre le papier et l’intelligence que nous avons coutume d’appeler « culture littéraire » se métamorphose profondément. L’écriture manuscrite est en pleine disparition tandis que l’écriture à la machine progresse, de telle sorte que le xxie siècle sera dominé par les écrans.

L’écran est-il un aussi bon vecteur de la transmission culturelle que le livre ?

Certainement. Dans l’Égypte ancienne, l’écriture pouvait se faire sur les murs qui portaient des inscriptions millénaires. Le problème, c’est qu’on ne possède toujours pas de réelles technologies de stockage. On nous a promis monts et merveilles pour les DVD et tous ces appareils, mais ces matériaux se révèlent très périssables. Au bout de vingt ans, on perd déjà les moyens de lire les disquettes d’autrefois ! L’important est de recopier et de moderniser ce qu’on a stocké, sinon tout va disparaître.

Y a-t-il selon vous une relation entre le déclin de la lecture chez les jeunes et un certain ensauvagement de l’individu contemporain qui prend parfois la forme du djihad ?

Le djihad, c’est une sorte d’intrusion de la bande dessinée dans la biographie classique. Autrefois, la lecture rendait les individus capables de mener une vie qui ressemble à un livre. L’individu, c’est l’animal autobiographique. Aujourd’hui, la bande dessinée martiale est en train de saper l’ancienne culture autobiographique, avec, dans le cas du djihad, la promesse d’une mort précoce comme supplément d’âme.

Sans sombrer dans le catastrophisme, concédez-vous que l’Occident contemporain est la première civilisation de l’Histoire à nier son héritage ?

Les enfants d’aujourd’hui qui deviendront des adultes au milieu d’une culture fondée sur les écrans auront à leur tour des enfants, et cette nouvelle technologie, cette « hyper-alphabétisation », va engendrer tout un enseignement dont on cerne encore mal les contours. Bref, ce n’est pas la fin de l’Occident ![/access]

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*Photo : Hannah.

Décoloniser Oxford

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cecil rhodes oxford

cecil rhodes oxford

George Orwell l’avait compris : « Celui qui a le contrôle du passé a le contrôle du futur. » Comme on ne soupçonne pas les fanatiques de Daech d’avoir lu 1984, il faut croire que le génie barbare existe. Avec la destruction des monuments préislamiques jugés « haram », les fous d’Allah imaginent purifier l’esprit de leurs contemporains alors qu’ils dépouillent l’histoire du Moyen-Orient de toute sa complexité, pour préparer le terrain à un avenir unidimensionnel. Ce même objectif semble guider les jeunes pourfendeurs du passé colonialiste qui réclament la démolition de la statue de Cecil Rhodes en Angleterre ou qui, outre-Atlantique, vandalisent les symboles des confédérés. Sauf qu’il ne s’agit pas de djihadistes, mais d’étudiants dans de prestigieuses universités.[access capability= »lire_inedits »]

Passer chaque jour à côté d’une statue qui représente « un ancien propriétaire d’esclaves » heurte à ce point la sensibilité de nombre d’élèves d’Oxford, réunis dans le mouvement « Rhodes must fall », qu’ils réclament sa destruction à coups de pétitions. Le fondateur de l’ex-Rhodésie n’a pas sa place, disent-ils, sur un campus du xxie siècle. Et, puisqu’on n’a pas affaire à des abrutis, ils ne le qualifient pas de « haram » mais de « problématique ». À leurs rares opposants, qui leur font remarquer que le bâtiment d’Oriel College, où ils étudient, a été construit grâce aux dons de Rhodes, les jeunes prodiges répliquent : « Ce n’était pas l’argent de Rhodes mais l’argent provenant du travail des mineurs sud-africains que Rhodes exploitait. » On est curieux de connaître l’argumentation qu’emploieront les bénéficiaires de la renommée bourse Rhodes, qui permet à des élèves méritants d’étudier gratuitement à Oxford. Cela dit, l’avenir de cette grande cause se joue largement en Afrique du Sud, où a été lancée la mode. À l’université du Cap, la statue de l’odieux colonialiste britannique a été expulsée aux cris de « amandla ! » (« pouvoir »). Heureusement, à l’entrée du Parlement sud-africain, le buste de Nelson Mandela fait bon ménage avec la statue de la reine Victoria et celle de l’ancien Premier ministre afrikaner Louis Botha.

Aux États-Unis, l’attitude « année zéro » si chère aux djihadistes se répand en douceur et on accommode le passé aux goûts du présent. À l’université du Texas, on s’était déjà débarrassé de la statue de Jefferson Davis, président des États confédérés durant la guerre de Sécession, qui ne correspond pas aux « valeurs d’aujourd’hui ». À l’université de Saint Louis, c’est le monument du jésuite Pierre-Jean De Smet brandissant la croix au-dessus d’innocentes têtes indiennes qui a fait les frais de l’épuration artistique. Mais c’est surtout depuis la fusillade dans une église noire de Charleston en juin dernier que les initiatives se multiplient, ici pour censurer Mark Twain, là pour débaptiser une bibliothèque ou un stade. Le Guardian britannique a même conçu une carte interactive des États-Unis, permettant aux lecteurs de marquer les emplacements des monuments « problématiques ». La priorité du moment : rebaptiser les « Washington Redskins », fameuse équipe de foot américain, dont le nom (« Peaux-Rouges ») offense les Indiens. Le plus dur sera de choper tous les petits morveux blancs qui continuent à jouer aux Indiens dans les cours de récré.[/access]

*Photo : wikimedia.

Guerre à l’Etat Islamique: contre eux, mais pas comme eux

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guerre Etat islamique

guerre Etat islamique

En lisant l’article de Jean-Paul Brighelli « La Troisième guerre mondiale a commencé… », j’ai ressenti, parvenu au milieu du texte, un malaise. Je partage la même certitude que lui : la troisième guerre mondiale a commencé, et il faut se battre contre la barbarie des égorgeurs qui veulent nous asservir ou nous anéantir ici et là-bas. Je l’ai déjà écrit. Ce sera une guerre dégueulasse, comme toutes les guerres, avec des morts au sol parmi nos soldats, et beaucoup d’autres encore parmi les civils. Et une guerre longue : une génération, comme l’a reconnu le directeur de la CIA John Brennan. Enfin, nous ne la gagnerons pas, comme le souligne Jean-Paul Brighelli, avec des paroles lénifiantes. Nous serons obligés de tuer des gens qui veulent nous tuer. Nous sommes d’accord.

Mais, quand je lis « Bombardements massifs, sans chercher à cibler, éventuellement en utilisant des armes non conventionnelles, éradication puis nettoyage au sol. Il n’y a de bon djihadiste qu’un djihadiste mort », je dis non.

S’il faut faire la guerre, parce que c’est une guerre juste, celle de la civilisation contre une forme contemporaine de barbarie et de totalitarisme terrifiant, parce que nous n’avons pas le choix, il faut, pourtant, juste faire la guerre, même avec toute notre détermination. Justement parce que nous ne sommes pas des barbares, et que nous n’avons pas à mener de guerre d’extermination. Bombardements massifs sans ciblage ? Comme sur Dresde pendant la seconde guerre mondiale, donc ? Pour massacrer une population qui souvent subit sur le terrain la folie de Daech ? Des armes non conventionnelles ? Les gaz, comme Saddam Hussein à Halabja contre les civils kurdes en 1998 ? Et pourquoi pas l’arme nucléaire ? Vitrifions le territoire sous contrôle de l’Etat islamique, Dieu reconnaîtra les siens… ?

Voulons-nous juste ne pas être asservis, ou nous battre, aussi et surtout, parce que nous vivons avec des valeurs, parce que nous représentons une forme d’humanisme, parce que nous sommes les héritiers d’une histoire qui n’a pas manqué, chez nous aussi, de barbarie, et que celle-ci nous a appris l’importance essentielle du discernement ? SI c’est bien le cas, nous ne pouvons faire la même guerre que nos ennemis, nous ne pouvons faire non plus comme les Russes à Grozny hier, ou aujourd’hui même comme les Saoudiens et les Emiratis au Yémen contre les Houtis : tout écraser sous les bombes, puis tirer dans le tas…

Le général Custer, dont Jean-Paul Brighelli a paraphrasé la formule célèbre « Un bon Indien est un Indien mort », prononcée avant de mourir encerclé avec le 7e régiment de cavalerie à Little Big Horn, avait ordonné l’attaque sur le campement d’Indiens Cheyenne de Washita, où ses soldats avaient tué sans discernement hommes, femmes et enfants. Les Etats-Unis portent encore la mémoire des guerres indiennes, qui furent souvent, au nom de la civilisation de l’homme blanc contre les peaux-rouges, des guerres d’extermination pour la conquête des terres. Le combat contre la barbarie des égorgeurs n’a rien à voir avec cela, et il faut y apporter toute notre détermination, et tout notre discernement.

*Photo : Wikipédia.

Taïwan : de rares et précieux albumens de John Thomson

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john thomson formose

john thomson formose

La Société de géographie conserve dans ses fonds (déposés à la BNF), contre-collés sur des fiches de carton, une centaine de contact prints que John Thomson avait fournis à Charton, l’éditeur du Tour du Monde, et à Hachette, pour que les graveurs sur bois puissent illustrer ses articles et son livre Dix ans de voyage en Chine et en Indochine.

C’était à une époque, en 1875 et 1877, où l’on ne savait pas encore reproduire (il faudra attendre 1893) les photographies dans des livres ou des revues.
Par la suite, Elisée Reclus s’en servira de la même façon pour faire réaliser la plupart des gravures de son volume sur la Chine de sa Géographie universelle.

Cette série est un peu fanée, mais elle est extraordinairement rare et précieuse : les huit vues de Formose, reproduites ci-dessus et ci-après sont à notre connaissance les seuls albumens qui – dans cette série formosane – aient survécu ; en l’occurrence des tirages par contact, réalisés par John Thomson lui-même, après son retour à Londres en 1872.

On pourra les comparer aux tirages modernes numériques réalisés par Michael Gray à partir de ses scans des négatifs sur verre de John Thomson conservés à la Wellcome Library de Londres.

Dans les fonds de la Société de géographie, cette série porte le n°Wd34. Un grand merci à son président, le Pr. Pitte, et au conservateur qui gère les fonds extraordinaires de la Société, M. Olivier Loiseaux.

Il faut espérer que l’occasion se présentera prochainement d’exposer la totalité de la centaine de ces originaux sur l’ensemble de la Chine ; ou pour le moins de les publier, ou de les mettre en ligne.

Bygmalion: la guerre Sarkozy-Copé est déclarée

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sarkozy bygmalion cope

sarkozy bygmalion cope

Chez les Républicains, la guerre est vraiment déclarée. Nous n’évoquerons le duel entre Nicolas Sarkozy et Alain Juppé. Ni même l’affrontement entre Nicolas Sarkozy et François Fillon. Non, c’est d’une autre guerre qu’il est question ici. Elle est judiciaire et elle oppose Nicolas Sarkozy et Jean-François Copé.

Nicolas Sarkozy a été entendu par la police au sujet de l’affaire Bygmalion. Rappelons que cette affaire avait provoqué le départ de Jean-François Copé et la nouvelle élection du président de l’UMP, à laquelle l’ancien président de la République s’était finalement présenté, précipitant son retour dans l’arène politique. A l’époque, l’avocat de l’un des associés de Bygmalion avait reconnu que son client avait été contraint de facturer des fausses prestations à l’UMP afin de compenser la non-facturation sur le compte de campagne de Nicolas Sarkozy (campagne 2012), maquillant ainsi un dépassement de dix-huit millions d’euros du plafond des dépenses autorisées par la loi. Le bras droit de Jean-François Copé, Jérôme Lavrilleux, qui était aussi directeur-adjoint de la campagne de Nicolas Sarkozy, avait confirmé le lendemain à la télévision.

Depuis lors, deux thèses s’affrontent, ou plutôt trois. La première, c’est celle de Maître Maisonneuve, avocat de Guy Alves, qui co-dirigeait Bygmalion, confirmée par Jérôme Lavrilleux, que nous venons de détailler. La seconde, c’est celle du « trésor de guerre de Copé ». Lavrilleux mentirait et les dix-huit millions facturés à tort à l’UMP auraient été détournés  afin de financer les projets de carrière de Jean-François Copé, grâce à la complicité de ses amis de Bygmalion. La troisième thèse serait un savant mélange des deux précédentes dans des proportions qui resteraient à déterminer.

Il faut préciser que Jérôme Lavrilleux n’a jamais accusé Nicolas Sarkozy d’être au courant du système de fausse facturation qu’il décrit. Il a visé son directeur de campagne, le préfet Guillaume Lambert. Quant à Jean-François Copé, il a toujours dit tomber des nues. Nicolas Sarkozy n’a pas les pudeurs de Lavrilleux et Copé. Il a toujours laissé entendre qu’il ne croyait pas au dépassement des frais de campagne ; ce qui valait implicitement adhésion à la thèse du « trésor de guerre ». Mais lors de l’audition dont la presse s’est fait l’écho mercredi, il est entré dans le domaine de l’explicite. Il a chargé Copé, cet homme qui « a toujours travaillé avec Bygmalion », et s’est étonné que l’ex-secrétaire général de l’UMP « était tenu informé de [son] compte de campagne par Jérôme Lavrilleux ». Et surtout, il a soutenu son directeur de campagne Guillaume Lambert, dont la responsabilité était pointée par Lavrilleux. Pour Nicolas Sarkozy, il n’y a pas pu avoir de dépassement des frais de campagne. La fausse facturation de dix-huit millions d’euros a donc profité à d’autres causes qu’au financement de sa campagne électorale. Suite aux révélations de L’Obs, Jean-François Copé a dit ne pas vouloir croire que Nicolas Sarkozy avait pu tenir de tels propos devant la police. Après tout, il n’a jamais mis en cause l’ancien président. Que ce dernier le charge devant la police, c’est un coup très rude.

Trois questions se posent désormais.

Primo, quelle va être l’attitude de Jean-François Copé ? Après tout, la société Bygmalion a été liquidée. Cela ne colle guère avec une entreprise qui collecte un trésor de guerre. Si ce dernier existe, où est-il ? On ne sait malheureusement pas où en est l’enquête sur l’existence d’un tel détournement. A-t-elle seulement débuté ? Si ce n’est pas le cas, Nicolas Sarkozy vient en tout cas de conseiller aimablement à la justice de le faire… Toujours est-il que l’accusation de détournement de fonds d’un tel montant va sans doute amener Copé à contre-attaquer. Il a déjà démontré en d’autres circonstances (souvenons-nous de la guerre avec Fillon) qu’il n’était pas du genre à se laisser marcher sur les pieds. Quant à Jérôme Lavrilleux, ce n’est pas pour rien qu’il a été qualifié de « grenade dégoupillée » par certains pontes de l’ex-UMP. Le fait que Nicolas Sarkozy apporte son soutien à Guillaume Lambert et renvoie Lavrilleux et Copé à leurs affaires avec Bygmalion a dû être ressenti comme une humiliation suprême. De toute évidence, ces deux-là ne demeureront pas inertes.

Deuxio, quelles répercussions sur la primaire cette affaire aura-t-elle ? Tout dépendra d’abord de l’avancement de l’enquête. Et si comme cette fois, les PV d’audition arrivent sur la place publique au gré de l’intérêt des différentes parties, cela risque de ne pas être triste. Il y a quelques jours, commençait à bruisser la rumeur d’une candidature de Jean-François Copé. Nous n’y croyons pas une seconde. En revanche, son ralliement à Juppé et son retour définitif dans le giron chiraquien historique semble davantage crédible. Pas sûr, d’ailleurs, que le maire de Bordeaux apprécie d’être bruyamment soutenu par une personnalité à l’image aussi abîmée.

Tertio, que vont devenir les « sarkopéistes » ? Cette catégorie était née lors de l’affrontement entre Copé et Fillon. L’ex-président avait soutenu le premier contre le second. Et on avait vu en première ligne des partisans zélés qui se présentaient comme autant sarkozystes que copéistes. C’était notamment le cas de Nadine Morano (qui semble depuis quelques mois prendre ses distances avec Nicolas Sarkozy, jusqu’à envisager une candidature à la primaire), sa collègue de Meurthe et Moselle Valérie Debord, Sébastien Huygue, aujourd’hui porte-parole de LR nommé par Sarkozy, ou encore Roger Karoutchi. Comment se positionneront tous ces gens quand la guerre fera rage ?

Qu’on le veuille ou non, Bygmalion demeure le plus gros caillou dans la chaussure de Nicolas Sarkozy dans sa route vers la reconquête. Sauf si on trouve l’éventuel « trésor de guerre » copéiste, la thèse du maquillage du dépassement de compte de campagne semble devoir être la piste privilégiée du pôle financier. Et même si on ne parvient pas à prouver que Nicolas Sarkozy était au courant de ce tour de passe-passe, il restera toujours un doute, renforcé par le fait que tout le monde connaît ses prédispositions en matière d’évaluation de ce que peuvent coûter des meetings, lui-même en ayant organisé des centaines pour d’autres que lui.

C’est certainement la raison pour laquelle il a décidé de déclarer la guerre à Copé qu’il n’a jamais porté dans son cœur, au risque de provoquer des dommages collatéraux importants et d’écorner son image toute neuve de gentil rassembleur des Républicains.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21573607_000001.

Irak : des Français contre des Français !

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Ils vont partir pour l’Irak. Ils sont très motivés, mais pas très nombreux. Une dizaine d’hommes, anciens militaires pour la plupart, regroupés sous le sigle Task Force Lafayette (voir notre entretien exclusif). Leur destination : Erbil au Kurdistan irakien. Là, ils feront le coup de feu contre les psychopathes de Daech dans les rangs des peshmergas kurdes, les seuls combattants dignes et courageux de cette région.

Selon le chef du groupe, leur expédition n’obéit à aucune motivation religieuse. « Nous avons récusé tous les candidats qui voulaient s’engager par amour pour la foi chrétienne ou qui manifestaient de l’animosité à l’égard de l’Islam. » Il confie son écœurement face aux monstruosités de Daech, à l’indifférence occidentale et dit s’inspirer de l’exemple des Brigades Internationales de la Guerre d’Espagne. Un ancien militaire se revendiquant d’une culture de gauche, ça a de quoi surprendre. Mais peut-être a-t-il lu Malraux ?

Il y a donc des hommes en France qui sont prêts à mourir pour une certaine idée qu’ils se font de la dignité humaine. Mais ils ne sont qu’une dizaine. Cela vaut-il un article ? Oui, ça vaut tous les articles du monde ! Ils étaient combien au Thermopyles ? Il faut parler d’eux pour qu’ils ne restent pas, ne meurent pas anonymes.

Dans un pays las, fatigué et qui n’a d’autre identité qu’une identité malheureuse, tellement piétinée et bafouée qu’on en arrive à douter qu’elle existe, ces quelques hommes témoignent que la lâcheté et la soumission ne sont pas une fatalité. Et pourtant, le discours dominant est celui de la servitude volontaire. « Plutôt rouges que morts ! » clamaient les pacifistes des années 1980, obnubilés par la puissance soviétique. « Plutôt verts (la couleur de l’Islam) que morts ! » répètent leurs héritiers d’aujourd’hui.

Des centaines et des centaines de jeunes Français partent pour la Syrie et l’Irak. C’est pour tuer. On en parle tous les jours. On condamne mais on explique. On déplore et on justifie. « Ah ! Ils étaient si biens, si doux, pas du tout fanatiques ». Hors de question de les punir. On préfère les soigner. Pour eux, on a inventé des « cellules de déradicalisation », comme il y a des cellules de dégrisement pour les soulographes invétérés.

Un jour, ces djihadistes attirés par l’odeur du sang, se trouveront peut-être face aux hommes de la Task Force Lafayette. Français contre Français, ça s’appelle la guerre civile. Loin de la France, il est vrai. Pour le moment…

Comment Charlie s’est fait hara-kiri

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charlie hara kiri choron charb

charlie hara kiri choron charb

Il y a longtemps de cela, vers 1965, j’avais un ami, pour ainsi dire un jumeau choisi. Nourris de Baudelaire et de tous les grands audacieux, nous voulions du neuf. Nous étions volontiers sarcastiques, et nous aimions « les femmes atroces dans les quartiers énormes » (Apollinaire). Nous cherchions une voie d’égarement, une frontière éloignée : la revue Bizarre nous avait mis sur la piste, ainsi que deux ou trois exemplaires d’une publication américaine extravagante, trouvés par hasard, Mad.

Puis il y eut Hara-Kiri, mensuel fondé par Georges Bernier, alias le professeur Choron, et François Cavanna. Le titre fonctionna comme un piège à mâchoires sur notre curiosité en exil. Nous eûmes d’emblée la certitude de tenir notre sécession. Nous fûmes emportés par ses détournements de sens, ses scènes de cauchemar légendées d’une main gantée de fil barbelé, ses filles dénudées, niaises, qui plaçaient leurs seins dans des bols, ses récits étranges qui n’étaient pas exactement surréalistes, mais d’où surgissaient le rire et la peur. Autant de dessinateurs autant de styles ; semés dans toutes les pages, des dessins, des « crobars », des traits jetés. Hara-Kiri était un chien de mégarde dressé à mordre jusqu’à ses maîtres. Il s’en dégageait une impression de fête barbare, pleine d’éructations de soudards malins. Ce journal était en état d’insurrection.

Choron et Cavanna savaient reconnaître le talent et lui donner sa chance. Ils réunirent une pléiade d’énergumènes résolus à ne plus rien sacrifier au goût et à la raison officiels.[access capability= »lire_inedits »] Le plus cruel, le plus irréductible, le plus doué se nommait Reiser (1941-1983). Son « papa », proprement ignoble, qui assénait à son fils ou à sa famille réunie des sermons terrifiants de logique vinassière, incarnait à nos yeux le père de toutes les tyrannies et la mère de tous les vices. Dans la vie, Reiser était un type charmant au doux visage rieur, curieux des choses de la science et de la technique, un garnement des Lumières. Sur le toit de sa maison des Pyrénées, il avait installé, dès le milieu des années 1970, un système à énergie solaire, qui lui fournissait de l’électricité, l’un des premiers à fonctionner en France chez un particulier. Un jour, sa jambe se brisa sans raison. On diagnostiqua un cancer du fémur. Ce vrai génie sauvage du dessin de presse fut emporté en quelques semaines. On imagine sa stupeur, s’il avait vu surgir les frères Kouachi dans la salle de rédaction !

L’une de leurs victimes, Wolinski, connut des débuts en trombe. Dans les années 1960, il nous entraîna dans un tourbillon d’énergie pure, derrière les enquêteurs Fossoyeur Jones et Ed Cercueil, des types assez rudes, nés de l’imagination fertile de Chester Himes[1. La Reine des pommes, Éditions du Square, scénario de Melvin Van Peebles d’après le livre de Chester Himes The Five-Cornered Square ou A Rage in Harlem (titre du film qu’en tira Bill Duke en 1991).]. Le texte était adapté par un type dont le nom, aux consonances hollandaises, ne disait rien de ses origines : Melvin Van Peebles était américain, parisien et noir. Dandy aux dons multiples, il donnait quelques contes, des récits de bistrot, qui rendaient un son excitant de métissage de langues[2. Le Chinois du XIVe, Wombat, illustré par Roland Topor ; Melvin Van Peebles signait aussi « La chronique du gars qui sait de quoi il parle ».]. Les planches wolinskiennes de La Reine des pommes évoquaient la fantaisie hot pepper de Jelly Roll Morton. Il en jaillissait des Noires voluptueuses et une humanité afro-américaine roublarde, attendrissante, parfois dangereuse, auxquelles les jeunes bourgeois français, à l’époque, étaient peu accoutumés. Les aventures des deux flics de Harlem produisaient un précipité de catastrophes et d’imprévus chez les maquereaux et les gogos. Wolinski ne proposait pas exactement une BD, plutôt une succession d’images hyperexpressives, une prolifération de personnages superbement mis en valeur par les ombres fortes et les gris nuancés. Plus encore que Cabu, il était le fils d’Albert Dubout, le cousin de Bosc et de Chaval, dont on ne vantera jamais assez le désespoir hilarant.

Bien sûr, avec le temps, il a évolué, son trait s’est simplifié. Toute profusion abolie, fonctionnant sur une stricte économie graphique, il imposa son univers retors de mâle blanc occidental, concupiscent, logorrhéique, réduit à l’ahurissement bavard devant les initiatives érotiques de ses partenaires. Il devint un notable de Saint-Germain-des-Prés, sympathique, très aimé de la rue, qui le saluait, et des puissants, qui le décoraient.

Cabu et quelques autres

Au mitan des années 1970, la plume de Delfeil de Ton n’avait pas encore trouvé refuge au Nouvel Observateur ; nous savourions ses « Mémoires », puis, dans l’Hebdo, plus tard, ses « Lundis » de Sainte-Beuve narquois, sa foudre jupitérienne, ses partis pris argumentés en matière de jazz, de cinéma, de spectacle et de littérature.

Nous raffolions de Topor, de ses créatures folles et de ses machines menaçantes. Le Petit Cirque de Fred nous menait sur les chemins d’un monde parallèle, qui comblait notre besoin d’étrangeté. Nous vénérions Gébé, l’égal de Reiser, et son personnage, dont le nom, Berck, rappelait l’onomatopée qui vient naturellement avec une moue dégoûtée. Représentation monstrueuse, Berck est une force qui va, un être contrefait, irascible, indestructible. Gébé ne fut jamais décevant.

Cabu donnait l’impression d’une vitesse d’exécution de prestidigitateur. Son habileté, son acuité visuelle et son aisance le désignaient comme l’héritier des caricaturistes du siècle précédent. Cabu était féroce et joyeux. Il détestait ses victimes, il les harcelait, les exposait cruellement, à la manière d’un gosse rieur, jouissant du spectacle d’un papillon qui bat des ailes, le corps traversé d’une épingle. Son goût très juste lui dictait de préférer les jeunes filles accortes aux seins haut placés, de vénérer Charles Trenet, le jazz qui swingue, et de détester Johnny Hallyday.

Charlie, ressuscité et mort

Je suivis avec entrain le premier Hara-Kiri Hebdo, et Charlie-le-retour, jusqu’au milieu des années 1970. Mais je me lassai de leur humour andouillette et gros rouge, de leur grossièreté de routine, de leur simplisme ricanant.

Mon ami a péri, jeune encore, dans un accident fatal. Hara-Kiri a cessé de paraître, Cavanna est mort, et, avant lui, le professeur Choron[3. Pour en savoir plus sur le professeur au fume-cigare, lire Choron et moi, de Sylvia Lebègue, préface de Jackie Berroyer, L’Archipel, janvier 2015.], qui n’était plus dans la bande. Cabu et Wolinski ont succombé à des tirs d’armes de guerre en plein Paris, maniées par deux types authentiquement bêtes et méchants.

L’attentat annonça le chant du cygne du journal, qui avait connu une première mort peu après l’élection de François Mitterrand. Michel Polac, regretté contempteur de la bêtise rampante, avait en effet adressé un premier faire-part de décès de l’hebdomadaire dans son émission Droit de réponse, le 2 janvier 1982, qui provoqua un retentissant scandale. Sur le plateau, des énergumènes irascibles figurèrent une beuverie d’anarchistes vieillissants, où se mêlaient Serge Gainsbarre, François Cavanna, moustache en croc « poivre et celte », le professeur Choron, débordant d’une énergie à vapeur d’alcool, Siné, éructant contre la « menace fasciste » représentée par Jean Bourdier, du journal Minute. Ce dernier tenta, au nom de la tolérance, de faire entendre une voix très divergente, sans succès. Dominique Jamet tint tête brillamment à toute la bande d’« Hara mourant qui rit ». Le journal cessa de paraître, faute de lecteurs. Il renaîtrait en 1992.

Sous la direction de Philippe Val, le titre fameux s’éloignait de l’esprit des pères fondateurs. L’importance qu’y prit alors Caroline Fourest est révélatrice. Figure du néoféminisme, froide et déterminée, elle cibla d’emblée deux ennemis : l’islamisme et le christianisme. Elle se donnait parfois la peine de qualifier ce dernier d’intégriste, mais, en règle générale, ses diatribes télévisuelles présentaient la religion du Christ comme la persistance d’une très obscure abomination. Philippe Val, nommé directeur à France Inter, quitta le journal, qui ne parut pas le regretter, en mai 2009. Charb lui succéda. Caroline Fourest fit son bagage à son tour. Auparavant, Val avait congédié Siné, à qui l’on avait intenté un mauvais procès en antisémitisme, mais, il faut le rappeler, publié les caricatures de Mahomet en solidarité avec les dessinateurs danois.

Charlie Hebdo ne m’intéressait plus depuis longtemps. Lorsque je l’achetais, je trouvais néanmoins brillants les papiers de Bernard Maris, et les reportages dessinés, denrée de presse devenue rare, toujours excellents. Mais m’agaçait sa prétention à se prendre pour un îlot d’intelligence entouré d’un océan de connerie. Ce journal prétendument subversif aurait pu se satisfaire d’être obscène, blasphémateur, parfois avec talent, sans pour cela nier les formes, les choses et les êtres dont la grâce et la finesse lui demeuraient étrangères. Or, après la tragédie du 7 janvier 2015, une évidence s’imposa : son patron, ses journalistes, tous ses employés avaient manifesté un cran de guerriers, alors que les menaces leur parvenaient chaque jour, et qu’ils ne nourrissaient aucune illusion sur la détermination et la cruauté de leurs ennemis.

Cabu, Wolinski et les autres ont succombé à des tirs d’armes de guerre en plein Paris, maniées par deux représentants, passablement irrités, d’une religion connue pour son prosélytisme aimable et pacificateur. Les survivants jurent qu’on ne les reprendra plus à caricaturer Mahomet. À vrai dire, on les comprend.

À quoi ressemble un visage après qu’une balle d’AK-47 l’a traversé ? Comment tout cela a-t-il commencé ? »

 

De Choron à Charb…

En 1960, Cavanna et Choron créent Hara-Kiri. Dix ans plus tard, le journal se fait interdire pour avoir titré à la mort du général de Gaulle « Bal tragique à Colombey : un mort ». Reparu sous le nom de Charlie Hebdo, il vit jusqu’en 1982 puis connaît une éclipse de dix ans. Philippe Val relance finalement Charlie en 1992 et déclenche une vague de protestation chez les islamistes du monde entier lorsqu’il publie les caricatures danoises de Mahomet en mars 2006.[/access]

guignols couverture causeur

Également en version numérique avec notre application :

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00504665_000001.

«Nous combattrons Daech au Kurdistan irakien»

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task force lafayette daech

task force lafayette daech

D’anciens soldats de l’armée française viennent de lancer une levée de fonds d’un nouveau genre destinée à financer leur départ pour l’Irak, où ils iront combattre l’Etat islamique. Ces vétérans de l’Afghanistan membres de la Task Force Lafayette expliquent ne pas vouloir rester les bras croisés face au djihadisme international dont une partie de l’appareil de commandement se situe près de la ville irakienne de Mossoul. Ils ont accordé un entretien exclusif à Causeur. Qu’ils en soient remerciés.

Daoud Boughezala. Combien êtes-vous ? Quelles sont les origines et les appartenances religieuses de vos hommes ? Avez-vous reçu le soutien d’institutions ou de croyants musulmans ?

Task Force Lafayette. Nous sommes actuellement une dizaine, tous vétérans de l’armée française, originaires de corps divers et variés – armée de terre, marine nationale, forces spéciales, armée de l’air. L’appartenance religieuse de nos membres n’est pas mise en avant, mais il est certain que nous n’aurions aucune raison de refuser la candidature d’un homme sous prétexte que celui-ci serait de confession musulmane, chrétienne, juive ou autres. Nous n’avons reçu le soutien d’aucune institution, quelles soient par ailleurs politiques ou religieuses. Les messages que nous recevons d’individus comme vous et moi sur notre page Facebook nous sont cependant adressés aussi bien par des individus athées que par des croyants, qu’ils soient catholiques, protestants, juifs ou musulmans. Tous se félicitent de notre initiative et nous encouragent à la mener à bien.

Vous n’avez jusqu’ici récolté que quelques milliers d’euros . Comment expliquez-vous la relative passivité de l’opinion française, pourtant effrayée par le terrorisme ?

Notre levée de fonds, via un site de financement participatif, avoisine désormais les 9000 euros, et ce, en une seule journée d’activité – nous sommes le 23.09.2015. La « relative passivité » que vous évoquez donc est à relativiser. La plupart des dons tournent autour de 50 euros, mais certains individus nous ont déjà offert près de 300 euros, tout en promettant de nous reverser de l’argent dès que possible. Aux individus concernés par ces pratiques, nous répondons toujours la même chose : nous les remercions pour leur générosité et leur conseillons de ne pas se ruiner pour nous. La plupart de ces gens sont des gens qui ne disposent pas de salaires mirobolants ; leurs participations, même modestes, nous emplissent de fierté. Nous sommes conscient d’être redevable devant eux et devant toute la nation. Par ailleurs, vous évoquez une opinion « effrayée par le terrorisme » ; je pense qu’il s’agit d’une erreur : les Français sont décidés à voir disparaître ce terrorisme, à l’éradiquer ; ils ne vivent pas dans la terreur. Et quand bien même, quel genre d’hommes et de femmes serions-nous si nous devions jouer sur la peur des gens pour obtenir de l’argent ? Cela s’apparenterait à du racket, cela n’aurait rien de respectable ni d’honorable.

Reste que la peur du terrorisme existe. Des attentats ratés comme l’attaque du Thalys l’alimentent, mais aussi le discours alarmiste, probablement à raison, de nos gouvernants. Hollande et Valls ont déclaré la guerre à Daech mais, faute de troupes au sol, s’en donnent-ils vraiment les moyens ?  

Aussi déçus que nous soyons, nous, membres de la TLF, de l’immobilisme qui semble dominer, nous n’oublions pas que la situation est catastrophique en Irak du fait d’une précédente intervention occidentale. Difficile – mais non pas inconcevable – de soutenir plus de dix ans plus tard une initiative similaire. Cependant, je pense pouvoir affirmer que nous nous félicitons de la participation de la France à la coalition en œuvre en Irak. Nos appareils et nos pilotes sont parmi les meilleurs du monde ; ils apportent un soutien décisif aux combattants locaux. Quant à  une implication directe des armées occidentales sur le terrain, elle nuirait sans doute à Daech, mais que ferions-nous ensuite ? L’E.I, comme toute organisation violente et radicale, se nourrit de plusieurs choses : de la frustration, de la corruption et de la misère – quelle soit économique, sociale, culturelle ou humaine. C’est à ces racines-là qu’il faut s’attaquer, c’est à ces racines-là que doit s’attaquer l’Occident et c’est aussi sans doute à ces racines-là que les dirigeants locaux auraient dû s’attaquer pour éviter la situation actuelle.

Avez-vous l’aval tacite du ministère de la Défense et des autorités françaises ?

Nous n’avons reçu ni aval tacite ni soutien actif de la part de la Défense ou des autorités françaises. Nous avons cependant pris soin de nous assurer de la légalité de notre entreprise, une légalité bien réelle, puisque le régime du mercenariat – que la France pénalise – ne nous concerne pas. Nous ne recevrons aucune rétribution de la part d’une quelconque autorité pour notre action en Irak.

Vous comptez combattre l’Etat islamique aux côtés des forces kurdes. Pourquoi ce choix ?

D’une part, et tout simplement, car les forces kurdes acceptent l’aide de ressortissants étrangers tant que ceux-ci leurs sont « avalisés ». D’autre part, car les Kurdes sont des combattants relativement bien équipés, disciplinés et formés. Par ailleurs, il existe au sein des forces kurdes une réelle tradition démocratique et progressiste à laquelle nous ne sommes pas insensibles. Enfin, les Kurdes respectent les conventions internationales, ce qui est un point important car nous refuserions de manière inébranlable de soutenir une force capable de se compromettre par sa manière de mener la lutte.

Seriez-vous prêt à collaborer avec les autres forces qui luttent contre Daech : les armées syrienne et irakienne, mais aussi les milices chiites telles que le Hezbollah  ?

D’une part, notre mission se limitera au Kurdistan Irakien, ou les seules forces réellement actives sont les Peshmergas. Nous n’aurons donc même pas à nous demander si oui ou non, nous accepterions de collaborer avec des forces liées au régime syrien ou iranien. Le choix du théâtre irakien reflète par ailleurs notre volonté de ne pas nous engager sur le dossier syrien. Je ne ressens, d’un point de vue personnel, aucune espèce de sympathie ou de respect pour le clan Assad. La seule ambition de la Task Force Lafayette est d’aider à l’éradication de Daech aux côtés de forces kurdes respectables.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage :00597380_000026.

La chasse, une chance pour la brousse?

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chasse zambie botswana

chasse zambie botswana

Quand, au mois de juillet, l’ignoble Walter Palmer a assassiné le lion Cecil au Zimbabwe, le monde entier s’est levé d’un seul mouvement pour protester contre la chasse aux trophées, cette tradition d’un autre âge. Pourtant, et s’il ne s’agit pas pour autant de dédouaner l’atroce dentiste, il faudrait y réfléchir à deux fois avant d’interdire la chasse partout en Afrique. Dans certains pays du Sud du continent, celle-ci a déjà été mise hors la loi, ne provoquant que l’appauvrissement des villages et la dégradation du rapport entre les hommes et la nature.

Après la mort de Cecil, de nombreuses compagnies aériennes ont régulé le transport de trophées de chasse. Au New-Jersey, on tente aussi de limiter les safaris en interdisant l’export de peaux d’animaux. Pourtant c’est à la source que l‘on peut le mieux arrêter la chasse et le Botswana ou la Zambie ont notamment édicté des interdictions de tuer des animaux pour en faire des trophées. Cependant, les conséquences de ces interdictions qui font plaisir aux occidentaux et aux associations de défense des animaux, sont loin d’être toutes positives.  Dans le village de Sankuyo, situé au nord du Botswana, cela fait deux ans que la chasse a été interdite et l’on peut donc se figurer les effets de l’interdiction de la chasse.

Un journaliste du New York Times s’est rendu à Sankuyo et a interrogé les villageois sur ces conséquences. Ceux-ci ne sont guère convaincus du bien-fondé d’une interdiction. Au contraire, Jimmy Baitsholedi Ntema, un villageois de Sankuyo, l’assure, la chasse était une raison d’assurer la protection des animaux et leur cohabitation avec les hommes: « Avant, quand nous pouvions chasser, nous voulions protéger ces animaux car nous savions qu’ils pouvaient nous rapporter de l’argent. Maintenant, nous ne tirons aucun profit de ces animaux. Les éléphants et les buffles s’en vont après avoir détruit nos champs durant la journée. Puis, la nuit, les lions viennent attaquer nos troupeaux ».

Autrement dit, les animaux ne sont pas de gentilles peluches qu’il faut laisser tranquilles mais des bêtes sauvages qui menacent les hommes, tuent les chèvres et les ânes et détruisent les récoltes d’haricots, de maïs et de pastèques. Ruinant ainsi les agriculteurs en détruisant le fruit de leur travail.

Plus généralement, la chasse représentait, pour un village comme Sankuyo, une véritable source de revenus. D’abord parce qu’elle donnait du travail à ses habitants. L’interdiction a laissé des douzaines d’hommes sans activité ni argent. C’est notamment le cas de son chef : William Moalosi. Cet homme de 40 ans travaillait depuis huit ans comme traqueur et guide de chasse. Il gagnait 100 dollars par mois en travaillant ainsi. L’article du New York Times nous apprend qu’avec l’argent qu’il gagnait, il projetait de moderniser son habitation faite de branchages et de boue. Avec la fin de la chasse, il a perdu ses revenus, en plus de ses arpents de maïs, piétinés par des éléphants il y a quelques mois. Si lui n’a pas quitté son village, de nombreuses personnes sont partis pour aller chercher du travail à Maun, ville de 60 000 habitants au centre du pays.

Par ailleurs, la fin de la chasse a provoqué une chute des revenus. Les touristes chasseurs, souvent américains, amenait de l’argent dans les villages où ils venaient. Leur argent permettait de construire des infrastructures hygiéniques et des maisons pour les pauvres, de soutenir les jeunes voulant étudier et les personnes âgées sans pensions. Enfin, les chasseurs laissaient aussi la viande des animaux tués aux personnes démunies qui pouvaient subsister grâce à celle-ci.

Pour compenser la perte de la manne touristique de la chasse, on a pourtant essayé de reconvertir ces régions au « tourisme photographique ». Toutefois, les experts de la zone remarquent qu’elle n’est pas favorable à ce type de tourisme. Dans le New York Times, Joseph Mbaiwa, chercheur à l’université du Botswana, le confirme : « Le tourisme photographique n’est pas viable dans ces régions ». Ces zones sont trop dangereuses et reculées pour accueillir autre chose que des chasseurs, touristes en général moins prudents que ceux voulant seulement prendre des photos.

La conséquence la plus absurde de l’interdiction de la chasse est qu’elle n’a pas permis d’arrêter de tuer des animaux. Au contraire, avec la prolifération de ceux-ci, les hommes sont obligés de tirer sur les lions pour protéger leurs villages et leurs cultures. Dans le village de Sankuyo, au moment où le journaliste fait son enquête, une lionne vient d’être tuée. On soupçonne M. Moalosi d’avoir tiré. La lionne était montée à un arbre pour sauter dans un enclos de chèvres. Menaçant le village, elle pouvait donc légalement être abattue.

Interrogé par le journaliste du New York Times, le professeur Brian Child de l’Université de Floride, expert de la gestion de la vie sauvage en Afrique, explique que la chasse aux trophées avait permis, malgré la corruption, d’équilibrer les rapports entre les hommes et la nature. La chasse conciliait deux attentes : protéger les animaux et produire des revenus. Il déclare donc : « Quand la chasse a été introduite, nous avons finalement tué moins d’animaux ».

C’est donc pour toutes ces raisons qu’en Zambie, le gouvernement vient de revenir sur la législation anti-chasse. Après deux années d’interdiction, la ministre zambienne du tourisme commente : « Nous avons eu beaucoup de plaintes de la part des communautés locales. En Afrique, une vie humaine est plus importante que celle d’un animal. Je ne sais pas ce qu’il en est dans le monde occidental ».

*Photo : runran.

Syrie : le marché de l’unité perdue

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(Avec AFP) À la lisière de Jobar, ville syrienne où règne le chaos, les Halles de l’est de Damas réunissent chaque jour des milliers de Syriens de toutes les régions, recréant momentanément l’union des populations du pays.

Créées durant le mandat français (1920-1946), les Halles, dont le nom a été arabisé en « Souk al-Hal », sont remplies de produits de tout le pays. Les raisins et les tomates viennent de la province de Deraa (sud) en majorité aux mains des rebelles, les pastèques de Jabal al-Cheikh, situé à la lisière du Golan occupé par Israël et tenue par le Front Al-Nosra, branche locale d’Al-Qaïda, et les pommes de terre d’une région sous la coupe du régime de Bachar Al-Assad.

« Lorsqu’il s’agit de nourriture, tout le monde se retrouve, le ventre n’a pas d’opinion politique », plaisante Fares, 32 ans, qui tient un commerce de pommes cueillies à Zabadani. Dans cette région, à 45 kilomètres au nord-ouest de Damas, la guerre entre les rebelles et régime syrien continue, coupant bien souvent les voies de déplacement et de communication. Les pommes ont donc souvent du mal à arriver jusqu’à Damas. Mais un cessez-le-feu intervenu hier a permis au chauffeur de livrer sa cargaison en temps et en heure.

« J’ai mis 17 heures pour transporter les 15 tonnes de piments rouges et verts dans mon camion réfrigéré à partir de Deir Hafer, dans la campagne d’Alep (nord), en passant par Raqa puis Palmyre », régions tenues par l’Etat islamique, raconte Abou Abdo, chauffeur de camion de 30 ans.

Abou Abdo n’est pas inquiété par l’organisation terroriste puisqu’il livre aussi les territoires qu’elle contrôle. Il nie verser des pots-de-vin pour obtenir le passage. D’autres avouent pourtant qu’ils ne pourraient pas circuler sans payer une dîme aux milices.

Ce marché est le seul endroit du pays où l’on peut croiser les plaques minéralogiques des différentes provinces qui, depuis deux ans, ne communiquent presque plus entre elles.

Ainsi, Maher est venu de Hassaké, ville sous contrôle kurde dans le nord-est, pour acheminer des oignons. « Bien sûr que les 800 kilomètres sont dangereux. J’ai déjà échappé à un bombardement du régime, l’EI a voulu m’égorger, les rebelles m’ont pris de la marchandise », lance-t-il devant son camion. « J’ai dix enfants et chaque transport me rapporte 100.000 livres (300 dollars). Vous avez une autre solution? ». Plus optimiste, il ajoute : « En tout cas, ici on a le sentiment que la Syrie n’a pas explosé, que les gens de chaque région se retrouvent et se parlent sans animosité ».

Traditionnellement, les Syriens niaient l’existence de leur voisin libanais qu’ils considéraient comme leur quinzième province. Sacrée revanche de l’histoire : depuis le déclenchement de la guerre civile, c’est plutôt la République arabe syrienne qui n’existe plus…

Peter Sloterdijk: «Les Français s’auto-empoisonnent»

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peter sloterdijk allemagne ecole

peter sloterdijk allemagne ecole

Daoud Boughezala. Francophone et francophile, vivant à quelques kilomètres de la frontière française, vous vous définissez comme un grand amoureux de l’Hexagone. Comment avez-vous rencontré la culture française ?

Peter Sloterdijk. Dès mes 15 ans, j’ai commencé à lire de la littérature française. Le premier livre que je me rappelle bien, c’est Le Diable au corps de Raymond Radiguet, que j’ai lu le dictionnaire à la main. Je me souviens d’une scène où un écolier qui fait l’amour à une dame dont le mari est parti à la guerre se trouve face à son maître d’école. Celui-là n’est pas du tout d’accord avec ce qu’il vient d’apprendre. Alors, le narrateur a cette phrase extraordinaire : « Il me morigéna sous l’averse. » J’y vois une espèce de scène primitive de la civilisation française : si tu as quelque chose d’important à exprimer, tu ignores qu’il pleut. Cette image ne m’a jamais quitté.

À vous lire, on a souvent l’impression que notre pays n’est plus qu’une vaste bibliothèque tournée vers le passé ou un immense terrain de cyclisme où vous vous amusez en montagne l’été. Êtes-vous revenu de votre passion pour la France ?

Toutes les amours qui durent très longtemps tendent vers la complexité. Il y a toujours eu un élément contrarié dans mon affection pour ce pays. Un de mes maîtres, le philosophe de la religion Jacob Taubes, disait il y a déjà trente ans : « Pour comprendre la France, il suffit d’apprendre trois petites tournures : en panne, en grève, hors service. » Cette saillie recèle un fond de vérité. Depuis la révolution de 1789, il y a un profond ferment d’anarchisme en France. On y a développé une civilisation qui permet à l’anarchiste intérieur de sortir de temps à autre. Pensez par exemple au rituel bizarre du premier tour de l’élection présidentielle, ce carnaval politique qui met en scène une multiplicité de candidats hauts en couleur !

Malgré son anarchisme atavique, la population française traverse parfois de grands moments d’unité. La manifestation monstre du 11 janvier, consécutive aux attentats de janvier contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher, est-elle de ceux-là ?

À mon avis, ce surgissement soudain d’un « Front populaire affectif » a été un moment de bonheur politique. Une nation se sent heureuse lorsqu’elle perçoit les raisons profondes de son unité. En fait, dans l’histoire des peuples, il arrive qu’un événement tragique suscité par des affects négatifs produise un résultat créateur. De tels moments nous renvoient aux fondements de ce qu’on appelle la res publica – la « chose publique » au sens réel du terme.

Il ne faut pas oublier que malgré les analogies grecques, la république est une invention romaine. Or, la scène primitive de la res publica romaine, c’est un moment d’indignation violente après le viol de la belle Lucrèce, épouse de l’officier Collatinus, par Sextus Tarquinius, le fils du roi étrusque. René Girard en a parlé de façon très impressionnante dans Shakespeare, les feux de l’envie. Collatinus avait vanté les avantages érotiques de sa femme. Tout naturellement, le fils du roi se disait : « Il est inacceptable qu’un officier subalterne soit érotiquement plus heureux que moi ! » Il s’est donc rendu à Rome, a ourdi un chantage terrible contre la jeune femme, pour la contraindre à céder à son désir. Après quoi Lucrèce a appelé toute sa famille puis s’est tuée devant ses parents. La République romaine s’est constituée à ce moment-là, dans l’indignation collective contre l’arrogance royale. On a chassé les rois une fois pour toutes et le titre même de rex a été définitivement banni.

Quel rapport avec la France post-Charlie ? [access capability= »lire_inedits »]

Cette histoire m’est passée par la tête au moment de la grande manifestation du 11 janvier, parce que je pensais que la France avait non seulement renoué avec sa refondation du xxe siècle, celle de la Libération en 1944, mais aussi avec la res publica classique en tant que telle. C’était un moment de sainte colère, un moment de solidarité supérieure, où l’on défendait les raisons profondes de notre cohabitation en tant qu’êtres politiques unis par une passion commune.

Certes, des millions de Français ont brandi des pancartes « Je suis Charlie » en invoquant la liberté d’expression, y compris vis-à-vis de l’islam. On nous assurait que plus rien ne serait comme avant, et puis… plus rien. Cette émotion collective n’a-t-elle pas été de courte durée ?

Si, mais c’est dans la nature des choses. Le fondateur des États-Unis disait que l’arbre de la liberté doit être arrosé une fois par génération avec le sang des patriotes. C’est peu ou prou ce qui s’est passé en France après les attentats.

Il est encore trop tôt pour porter un jugement définitif sur la portée du 11 janvier. Vous connaissez le célèbre dialogue entre Nixon et Zhou Enlai, lorsque le premier a demandé au second ce qu’il pensait de la Révolution française, le Chinois aurait répondu : « Too early to tell. » Néanmoins, une chose est sûre : ce moment de recueillement reste précieux. Aussi ne faut-il pas s’en moquer comme l’ont fait Emmanuel Todd et quelques autres.

Ces derniers pointent l’« islamophobie » d’une foule vengeresse réclamant le droit de caricaturer le Prophète d’une religion minoritaire. Dans Ma France (Libella-Maren Sell, 2015), vous écrivez que la France s’enorgueillit d’un passé historique idéalisé et ne sait pas parler le langage de la repentance. Pourtant, nos dirigeants battent leur coulpe en parlant d’« apartheid » dans nos banlieues et ne cessent de victimiser les populations immigrées…

Il y a quelque chose de contradictoire là-dedans. En France, on a à la fois créé des ghettos et sous-estimé le refus qu’ont certains de s’intégrer. Mais il faut bien admettre que la France n’a pas le même rapport à la repentance que l’Allemagne d’après 1945. Grâce au traité de Versailles, mon pays a connu un processus de décolonisation brutal aux conséquences assez agréables. Les seuls crimes que les Allemands n’ont pas perpétrés au xxe siècle, ce sont ceux qu’on commet au cours des décolonisations lentes et douloureuses. Inversement, la France postcoloniale a dû abandonner ses mensonges préférés sans pouvoir les remplacer par un mythe fondateur suffisamment fort pour régénérer l’élan de la nation.

À quels « mensonges » faites-vous allusion ?

On peut les résumer par deux phrases très simples : « Les Français ont gagné la guerre à côté du général de Gaulle » ou « Les Français ont gagné la guerre à côté du camarade Staline ». D’ailleurs, c’est à cause de cette pseudo-évidence historique qu’en France, une atmosphère procommuniste a pu se répandre après la Seconde Guerre mondiale. D’où la phrase étonnante de Jean-Paul Sartre proclamant que le marxisme serait l’horizon indépassable de notre temps. Depuis, ce qu’on croyait indépassable s’est avéré extrêmement dépassable. Mais la gauche française n’a pu produire de discours alternatif.

Si je vous ai bien lu, la panne de la pensée progressiste française a des racines bien plus anciennes qui remontent à la Révolution française et à sa promesse cachée : « Tous aristocrates ! » En quoi ce mythe est-il si dévastateur ?

Je crois que l’idée de démocratie est très ambivalente. Dans leur discours psychopolitique sur la vie politique, les Grecs distinguaient l’éros du thymos. L’éros, selon Platon, c’est la totalité des mouvements intérieurs qui mènent à la prise de possession de quelque chose qui manque. Autrement dit, l’éros mène au « vouloir avoir » et empêche les gens de se distinguer des autres – car normalement les autres, eux aussi, sont poussés par le désir de s’approprier ce qu’ils n’ont pas. A contrario, le thymos, c’est le sentiment d’avoir et de vouloir montrer ce que l’on a. Alors que l’éros conduit à l’érotisme et à la chasse, le thymos débouche sur le théâtre, le gaspillage ou la fête. Une bonne partie de la crise française actuelle est le résultat de la tension non maîtrisée entre érotisme et demandes thymotiques. Car le pathos égalitariste que véhicule la démocratie – et on n’est égal que devant le manque – a du mal avec le théâtre et avec la fête. Cela conduit inévitablement à une sorte de morosité généralisée.

Cette passion triste est peut-être l’un des ressorts de la germanophobie que partagent beaucoup de Français, de Zemmour à Mélenchon. Comprenez-vous que nous souffrions de la domination économique allemande ?

Oui, c’est parfaitement logique, ce serait un acte masochiste que d’applaudir les succès d’un autre tant qu’on a l’impression que l’on paye pour lui ! Mais, pour avoir étudié la question, je sais que si l’Allemagne accomplit de bonnes performances économiques, ce n’est pas en exploitant la faiblesse des autres pays européens. Cela fait des années que je gère un petit institut de recherche, l’IOZ (Institut Ökonomie der Zukunft). Nous avons organisé une série de conférences pour analyser la crise, avec notamment des spécialistes de la haute finance, surtout à Francfort. Au cours de ces travaux, je me suis convaincu que la puissance allemande n’avait rien à voir avec une volonté de domination politique. Au contraire, le malheur politique de l’Allemagne, c’est sa compétence économique. On a développé une force entrepreneuriale sans pareille ! Il existe des centaines d’entreprises allemandes qui sont des leaders mondiaux dans leurs domaines – et dont personne n’a entendu parler. Soyons clair ! L’Allemagne, en tant que telle, n’exporte rien sauf l’exemple d’une grande modestie : ce sont les entreprises du pays qui sont responsables du succès d’une économie ou de son échec. Il ne faut pas surpolitiser cette question. Le levier du ressentiment nationaliste, c’est toujours cette identification pernicieuse des entreprises avec leur nation.

Tout de même, lors des dernières négociations avec la Grèce, certains journaux ont parlé de « diktat » de Berlin ; même votre compatriote et éminent confrère Jürgen Habermas a jugé « indigne » l’attitude de Merkel vis-à-vis de ce petit pays endetté. N’a-t-il pas raison de dénoncer l’intransigeance excessive de la chancelière ?

N’oublions pas l’ironie de la situation ! Est de gauche aujourd’hui qui mise sur l’augmentation de la dette publique, et de droite celui qui croit à la nécessité d’un certain équilibre entre revenus et dépenses. Après l’échec du socialisme politique, c’est le socialisme par la dette publique qui s’impose un peu partout dans le monde.

Si impressionnants que soient les succès économiques de l’Allemagne, la quête de la croissance et de la prospérité économiques peut-elle constituer un horizon vivable pour vos voisins français ?

Certainement pas, car la France est traditionnellement beaucoup plus politisée que l’Allemagne. Ceci dit, la France est aussi un pays de « savoir-vivre », notion qui s’appuie largement sur le bien-être économique. Dans un drame sur la Révolution française, La Mort de Danton, le poète Büchner fait dire à l’un de ses personnages : « Un poulet dans la marmite de chaque paysan et la Révolution aura l’apoplexie. » Avec la morosité généralisée qui règne aujourd’hui, la France n’a certes pas complètement désappris l’art de vivre mais semble entrée dans un cycle d’auto-empoisonnement : tout le monde parle continûment de la crise, ce qui nourrit un cercle vicieux. Pour essayer de s’en sortir, les Français devraient plutôt s’employer à créer des cercles vertueux. Si vous lisiez l’allemand, je vous aurais donné un essai que je viens d’écrire sous le titre : Dans le cercle vertueux avec Matthieu. C’est une allusion à cette parole de Jésus dans l’Évangile de Matthieu : Jésus dit qu’on donnera à celui qui possède déjà, tandis qu’à celui qui ne possède rien, on enlèvera même ce qu’il possède. Contrairement aux apparences, ce n’est pas un discours néolibéral mais l’anticipation de l’idée majeure du monde moderne selon laquelle le succès est producteur de succès. Il faudrait créer un ministère de l’« effet Matthieu » en France pour sortir de la spirale de négativité !

Donner à ceux qui ont déjà… permettez-moi d’être sceptique. Passons. Cependant, il est un domaine où cet « effet Matthieu » est efficace, c’est l’éducation : pour produire de l’excellence, il faut donner plus aux meilleurs. Au milieu de toute cette mélancolie française, saluez-vous le sursaut qu’a été la mobilisation contre la réforme du collège ? Chose rare, une grande partie du corps enseignant, de la droite à l’extrême gauche, a fait chorus pour défendre la transmission des humanités…

Je suis personnellement très favorable au maintien du lycée classique car je ne crois pas que l’instruction doive préparer les jeunes gens au marché du travail. Au début du siècle dernier, le lycée allemand, qui produisait alors un prix Nobel sur deux, s’appuyait sur quatre ou cinq matières principales : l’allemand, le latin, le grec, la musique et les mathématiques. Or, tout cela ne sert à rien, sinon à retravailler le cerveau des jeunes de façon à les rendre capables d’apprendre n’importe quoi avec une rapidité vertigineuse. Le secret de la créativité, c’est le transfert de ces facultés abstraites dans un autre champ d’application. C’est une très bonne raison de maintenir le latin, le grec et de mettre l’accent sur les mathématiques pour ceux qui en possèdent le don. Aussi un lycée n’est-il jamais trop conservateur.

Cependant, hormis sur cette question, on vous a connu moins réfractaire à la marche du monde. Comme Mario Vargas Llosa dans son dernier essai, La Civilisation du spectacle (Gallimard, 2015), vous constatez l’obsolescence du livre comme objet papier, mais ne versez aucune larme sur sa dépouille. Seriez-vous résigné ?

Je ne crois pas à la disparition du « lire et écrire », mais le texte, l’écriture ont quitté le papier et se font aujourd’hui ailleurs. Cette alliance grandiose entre le papier et l’intelligence que nous avons coutume d’appeler « culture littéraire » se métamorphose profondément. L’écriture manuscrite est en pleine disparition tandis que l’écriture à la machine progresse, de telle sorte que le xxie siècle sera dominé par les écrans.

L’écran est-il un aussi bon vecteur de la transmission culturelle que le livre ?

Certainement. Dans l’Égypte ancienne, l’écriture pouvait se faire sur les murs qui portaient des inscriptions millénaires. Le problème, c’est qu’on ne possède toujours pas de réelles technologies de stockage. On nous a promis monts et merveilles pour les DVD et tous ces appareils, mais ces matériaux se révèlent très périssables. Au bout de vingt ans, on perd déjà les moyens de lire les disquettes d’autrefois ! L’important est de recopier et de moderniser ce qu’on a stocké, sinon tout va disparaître.

Y a-t-il selon vous une relation entre le déclin de la lecture chez les jeunes et un certain ensauvagement de l’individu contemporain qui prend parfois la forme du djihad ?

Le djihad, c’est une sorte d’intrusion de la bande dessinée dans la biographie classique. Autrefois, la lecture rendait les individus capables de mener une vie qui ressemble à un livre. L’individu, c’est l’animal autobiographique. Aujourd’hui, la bande dessinée martiale est en train de saper l’ancienne culture autobiographique, avec, dans le cas du djihad, la promesse d’une mort précoce comme supplément d’âme.

Sans sombrer dans le catastrophisme, concédez-vous que l’Occident contemporain est la première civilisation de l’Histoire à nier son héritage ?

Les enfants d’aujourd’hui qui deviendront des adultes au milieu d’une culture fondée sur les écrans auront à leur tour des enfants, et cette nouvelle technologie, cette « hyper-alphabétisation », va engendrer tout un enseignement dont on cerne encore mal les contours. Bref, ce n’est pas la fin de l’Occident ![/access]

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*Photo : Hannah.