Il y a longtemps de cela, vers 1965, j’avais un ami, pour ainsi dire un jumeau choisi. Nourris de Baudelaire et de tous les grands audacieux, nous voulions du neuf. Nous étions volontiers sarcastiques, et nous aimions « les femmes atroces dans les quartiers énormes » (Apollinaire). Nous cherchions une voie d’égarement, une frontière éloignée : la revue Bizarre nous avait mis sur la piste, ainsi que deux ou trois exemplaires d’une publication américaine extravagante, trouvés par hasard, Mad.

Puis il y eut Hara-Kiri, mensuel fondé par Georges Bernier, alias le professeur Choron, et François Cavanna. Le titre fonctionna comme un piège à mâchoires sur notre curiosité en exil. Nous eûmes d’emblée la certitude de tenir notre sécession. Nous fûmes emportés par ses détournements de sens, ses scènes de cauchemar légendées d’une main gantée de fil barbelé, ses filles dénudées, niaises, qui plaçaient leurs seins dans des bols, ses récits étranges qui n’étaient pas exactement surréalistes, mais d’où surgissaient le rire et la peur. Autant de dessinateurs autant de styles ; semés dans toutes les pages, des dessins, des « crobars », des traits jetés. Hara-Kiri était un chien de mégarde dressé à mordre jusqu’à ses maîtres. Il s’en dégageait une impression de fête barbare, pleine d’éructations de soudards malins. Ce journal était en état d’insurrection.

Choron et Cavanna savaient reconnaître le talent et lui donner sa chance. Ils réunirent une pléiade d’énergumènes résolus à ne plus rien sacrifier au goût et à la raison officiels.

guignols couverture causeur

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*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00504665_000001.

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