Allez, courez-y : c’est magnifique. Cela dit, de quoi ça parle ? « I retired », dit Michael Caine, compositeur anglais, encore sollicité par l’émissaire de la Reine pour diriger ces Simple songs qu’avait si bien autrefois interprété son épouse, désormais réfugiée à Venise derrière un Alzheimer définitif. Harvey Keitel, cinéaste sur le retour, n’entend pas encore prendre sa retraite, il prépare son « film-testament » — sauf que la star qu’il a formée cinquante ans avant (Jane Fonda, merveilleusement grimée en Jane Fonda non botoxée) vient lui signifier qu’elle se « retire », elle aussi, du projet — elle va se consacrer à la télé, il n’est qu’un pitoyable vieillard, bref, il n’a plus rien de valable à dire…
« To retire », ou « prendre sa retraite ». En italien, « andare in pensione » — mais « jubilarse » en espagnol, où la retraite est « jubilación », ce qui est quand même plus optimiste que les images militaires de défaite (en français) ou de coïtus interruptus — en anglais.
C’est un film, comme son titre l’indique, sur la jeunesse éternelle : tous les personnages — sans exception je crois, même les plus fugaces — sont filmés et présentés avec un grand amour. Dans l’hôtel suisse où tout se passe, un décor à la Henry James, la moindre masseuse, la première Miss Univers qui passe (voir l’affiche ci-dessus), ont toujours quelque chose qui vous surprend, et vous fait espérer de la vie. Parce qu’enfin, c’est cela, l’intérêt : la vie. La surprise. Rachel Weis, époustouflante, plaquée par le fils de Harvey Keitel pour une chanteuse clone de Madonna sous prétexte qu’elle serait une meilleure affaire au lit (ce qui reste encore à prouver, après tout, Rachel Weis est, au privé, madame Daniel James Craig Bond), rebondira entre les mains d’un alpiniste qui la suspend dans le vide en dépit de son vertige. Caine consentira à retourner briller devant la reine. Keitel préfère en finir — bon, chacun sa façon de rester jeune. Voir la bande-annonce.
Libé, sous la plume de Clémentine Gallo, n’a pas du tout aimé : « Il y a quelque chose de pourri dans ce cinéma de papi, sinistre radotage gériatrique et chant du cygne frappé de sénilité précoce ». On pardonne difficilement à Sorrentino d’avoir décroché un Oscar, il y a deux ans, avec La Grande Bellezza, qui était effectivement un chef d’œuvre (et ça m’a à la fois enthousiasmé, à l’époque, et désespéré, parce qu’il a gagné contre Alabama Monroe, qui était aussi un film remarquable). Et là encore l’humour domine cette arrière-saison. Un sosie (j’ai failli m’y tromper) de Maradona exécute, malgré son ventre énorme, un éblouissant numéro de jonglage cum pedibus avec une balle de tennis. Un couple de vieux qui n’ont apparemment rien à se dire fornique allègrement au pied des sapins, au grand ébahissement de nos deux apprentis-séniles réfugiés derrière un arbre et leurs problèmes de prostate. Et la masseuse (même pas perverse) de Michael Caine mime inlassablement une danse calquée sur un dessin animé.
Ne pas renoncer. Ne pas déposer les armes. Ne pas « prendre sa retraite ». Jubiler, oui.
Pendant le film, deux images sont remontées de ma mythologie personnelle. Ronsard d’abord, qui à 54 ans, sourd, déplumé, probablement édenté, se débrouille pour tomber amoureux d’Hélène de Surgères, et pour écrire :
« Et or’ que je deusse estre affranchi du harnois,
Mon Colonnel m’envoye, à grand coups de carquois,
Rassiéger Ilion pour conquérir Hélène. »
Son « colonel », c’est l’Amour, Ilion, c’est l’autre nom de Troie, et Hélène, c’est toutes les Hélènes, celles pour lesquelles nous nous battrons jusqu’au dernier souffle.
Et second pan de mon bestiaire intime, Ambrose Bierce. Il avait tout connu, la Guerre de Sécession, le journalisme de l’Ouest sauvage, tous les métiers des Rocheuses des années 1880, il était célèbre pour ses écrits fantastiques ou sarcastiques (essayez le Dictionnaire du diable, si vous ne l’avez pas lu), il avait une rente de situation à Los Angeles, dans la presse — quand, à 71 ans, il reprend son Stetson et son colt, selle son cheval et part pour disparaître dans la révolution de Pancho Villa. Disparaît pour de bon : Carlos Fuentes a imaginé, dans le Vieux gringo, ce qu’il aurait pu advenir de lui — superbe film de Luis Puenzo en 1989 avec Gregory Peck et, comme on se retrouve, Jane Fonda, visible ici.
La semaine dernière, la cour d’appel au Canada a permis le port du niqab lors des cérémonies de naturalisation. Vu d’Europe, cet accoutrement autorisé est incompréhensible. Certes, il est heureux de garantir et de défendre les droits de la personne ; par contre, on peut s’interroger sur la sagesse de la justice de ce pays qui renforce ainsi tous les courants les plus extrêmes hostiles aux valeurs fondamentales de notre civilisation occidentale. Quoi qu’en pense gouvernement conservateur canadien, autoriser les femmes à porter le niqab lors de la cérémonie de naturalisation équivaut à une certaine « talibanisation » de la société canadienne. Désormais, une femme peut, volontairement ou non, se cacher le visage lorsqu’elle prête serment à la reine du Canada, Elizabeth II, souveraine étrangère ; nous assistons ainsi à la célébration d’une culture anachronique.
Si la justice fédérale était soucieuse de préserver l’unité canadienne au long terme, elle imposerait une assermentation bilingue anglais/français obligatoire au lieu d’autoriser le niqab ou la burqa à une petite minorité agissante et influente. Il ne s’agit pas de voile couvrant les cheveux et le cou, mais d’un masque. Autant dire que nos principes élémentaires de communication disparaissent.
On peut se demander si le souci principal des juges canadiens ne serait pas plutôt d’aliéner sa minorité francophone, de plus en plus proche des valeurs laïques de la France. Depuis l’arrivée au pouvoir de Pierre Elliott-Trudeau en1968, l’objectif de parti libéral du Canada est de créer une identité canadienne basée sur le multiculturalisme et le bilinguisme – qui reste un échec à l’exception faite des provinces francophones (Québec et Nouveau-Brunswick). Une idée judicieuse pour que le Québec finisse par ressembler à une communauté parmi tant d’autres, noyant ainsi sa spécificité et sa revendication en tant que peuples co-fondateurs du Canada.
Le gouvernement de Stephen Harper a réussi habilement à faire reconnaître « le Québec comme nation au sein d’un Canada uni » en 2007, ce qui a mis en veilleuse le séparatisme dans la belle province ; c’est pourquoi il contestera probablement auprès de la Cour suprême du pays la décision de la cour d’appel. Et ce geste le rendra certainement plus populaire au Québec en pleine campagne pour les élections fédérales.
La Une du Monde de mardi soir était décidément étonnante : « Les Grecs valident la politique de réformes et d’austérité de Tsipras.»
À sa lecture, on se souvient de la manière unilatérale extrêmement défavorable, et c’est un euphémisme, dont ont été présenté Tsipras et Syriza depuis le 25 janvier 2015, jour de la première victoire électorale d’un gouvernement de gauche radicale dans l’Union Européenne. Des aventuristes, des idéologues, des maîtres chanteurs, des fainéants, des incompétents, nous en passons et des pires. Alors qu’est-ce qui leur a valu ce changement de ton ?
Malgré un environnement extérieur (avec la pression incessante de la Troïka) et intérieur (avec une oligarchie vent debout, dont les journaux et les chaînes privées ont donné de faux sondages montrant Syriza au coude à coude avec Nouvelle Démocratie), Tsipras a gagné pour la troisième fois en neuf mois ? Hat trick, comme on dit au football… On signalera au passage que pour la dernière échéance, Tsipras avait même un front de plus à combattre, celui de l’opposition de gauche au cœur même de Syriza, regroupée en une Unité Populaire, qui n’a pourtant pas réussi à rentrer dans la nouvelle Vouli.
Non, c’est que les médias, comme d’habitude, prennent leurs désirs pour des réalités. Imaginez le titre si la droite de Nouvelle Démocratie ou mieux encore le parti chouchou de Bruxelles créé par une ex-star de la télé, Potamia (classé au centre-gauche, ce qui dit assez où se place le centre de gravité gauche/droite dans les médias mainstream) avaient gagné contre Syriza. On aurait eu droit, avec la même assurance, à « Les Grecs font le choix clair de l’austérité et des réformes en rejetant la gauche » ou « Tsipras désavoué par un électorat grec en quête de réalisme. »
À moins qu’on veuille ici et là administrer à Tsipras un baiser de la mort: on veut, vite fait bien fait, le discréditer en l’enfermant dans le rôle du traitre jouant la pièce du reniement. Et pourquoi pas, dans la foulée, le discréditer aux yeux des électeurs potentiels de la gauche radicale française ? Qu’on se rassure : la gauche radicale française n’a pas besoin du Monde pour se diviser sur la question Tsipras qui est un véritable marqueur encore entre ceux qui croient en Syriza et ceux qui y voient l’éternelle trahison des espérances révolutionnaires dans la social-démocratie. Le Front de Gauche implose ainsi doucement sur cette question comme sur d’autres: le PCF garde sa confiance à Syriza et le Parti de gauche de Mélenchon a soutenu les dissidents de l’Unité Populaire.
Mais personne ne s’interroge, pourtant, sur ce qui crève les yeux. Les Grecs ne votent pas comme on leur dit ou comme on aimerait qu’ils le fassent. Du coup, ils envoient un signal qui ne plaît ni aux marxistes orthodoxes, ni aux libéraux, ni aux souverainistes. Ils expriment tout simplement le désir, schizophrène qui sait, mais le désir tout de même d’une Europe qui est une trop belle idée pour être le cheval de Troie de la mondialisation libérale. Ils nous disent, et je trouve qu’ils ont raison, qu’il faut vouloir le beurre de l’égalité sociale, l’argent du beurre du continent le plus prospère du globe et, passez-moi l’expression, le cul de la crémière de l’émancipation.
Et c’est Syriza qui incarne ce désir parce que, de fait, Syriza n’a rien trahi du tout. Y compris lorsque Tsipras a accepté, un pistolet sur la tempe, le mémorandum du 13 juillet. Il a été victime d’un coup d’état financier, d’une revanche idéologique de la Commission qui voulait faire un exemple. Seulement, il a été réélu et le seul parti officiellement européiste, Potamia, a reculé. Cela veut dire que les Grecs comprennent que le match continue, que Tsipras peut les mener sur cette voie étroite d’une Europe réorientée vers plus de social et d’un euro qui soit un instrument de relance et non un carcan monétariste.
Encore une fois, comment peuvent-ils donner un sens radicalement différent à la victoire d’un parti et d’un homme qui ont retrouvé leur score et leur électorat à la décimale près ? Et pour l’instant qui sommes nous, surtout à gauche, pour critiquer le seul leader de type communiste (eh oui…) en Europe, victime d’un putsch bancaire, qui explique sincèrement qu’il ne croit pas en la politique qu’on lui impose et qui garde malgré tout la confiance de sa base ?
*Photo: Sipa. Numéro de reportage : SIPAUSA31362371_000018.
Avertissement : Certains lecteurs à cheval sur l’étiquette s’étonneront peut-être du ton inhabituellement familier de cet entretien. Qu’ils sachent qu’avec Didier Super, le tutoiement est obligatoire et la tenue débraillée exigée.
Propos recueillis par Daoud Boughezala
Causeur. Cet été, la direction de Canal+ nous a offert un feuilleton pas piqué des vers. Sitôt que la rumeur a couru que Vincent Bolloré voulait évincer Les Guignols de la grille de rentrée, tous les politiques ont dénoncé une odieuse censure et ont finalement obtenu leur maintien à l’antenne en crypté. Que t’inspire le sauvetage des Guignolspar ceux qu’ils sont censés épingler ?
Didier Super. Déjà, si Bolloré choisit de rendre payante une émission qui remporte un tel succès en « gratuit », cela correspond à une certaine philosophie de la vie ! Quant au petit monde de la politique, apparaître aux Guignols permet des petits coups de pub tout en restant éventuellement à la maison à faire des crêpes : pour être élu, peu importent tes idées, tes opinions, il faut passer à la télé, point barre. C’est même pire que ça, si tu fais de la politique et que t’as pas ta marionnette, t’es un plouc ! De là à s’insurger contre une atteinte à la liberté d’expression… Je ne pense pas que les marionnettes fassent grand mal à nos politicards. Par contre, elles sont symboliquement importantes en ce qu’elles portent l’illusion d’une liberté d’expression démocratique.
Autrement dit, on nage en pleine subversion autorisée ! Et les humoristes appointés par France Inter représentent-ils une sorte de comique d’État ?
J’écoute assez peu les humoristes à la radio, la vie est trop courte pour passer du temps à ça, mais je suis certain qu’un humoriste réellement dérangeant risque de beaucoup galérer à trouver du boulot sur une « radio d’État » ! Ce qui ne veut pas dire que tous les humoristes qui n’y passent pas aient le talent de la subversion !
J’ai la nette impression que l’humour tendance Canal ou France Inter s’en prend aux cibles les plus faciles : l’Église catholique, Nadine Morano, Le Pen, les méchants racistes. Toi-même, ne sombres-tu pas dans la facilité lorsque tu traites les curés de pédophiles ?
Je me trompe peut-être, mais il me semble que ces cibles marketing dont tu parles ne représentent qu’une partie de mon gagne-pain. D’ailleurs, si je me cantonnais uniquement à celles-ci, commercialement, ce serait sans doute un meilleur calcul pour ma carrière, faut que j’y réfléchisse !
Mais je ne vais quand même pas me priver d’aborder les relations sexuelles ecclésiastiques de peur de passer pour un artiste « convenu » auprès de l’intelligentsia parisienne. Si un sujet me touche, je l’aborde uniquement parce que j’en ai envie. D’autant plus qu’aujourd’hui encore, des gamins se font bousiller le trou de balle parce que nos curés n’ont toujours pas le droit de se vider légalement les couilles, c’est-à-dire de se marier, et ce depuis des siècles et des siècles (amen !). Tout ça pour quoi ? Pour qu’ils n’aient pas de descendance. Ainsi, à chaque curé qui décède, c’est maman l’Église qui hérite ! Ça n’est qu’une théorie, mais elle me plaît. Ceci dit, il ne faut surtout pas se prendre pour un héros en mettant ces choses-là sur le tapis. Ça fait du bien, mais ça ne mérite pas autant d’applaudissements !
La preuve, nous sommes à la communauté chrétienne œcuménique de Taizé, à quelques kilomètres du Creusot où tu as chanté hier. Bien qu’entouré de croyants, tu peux dauber tranquillement sur la religion, ce qui ne serait pas forcément possible à la sortie d’une synagogue ou d’une mosquée. Tu m’as dit avoir filmé un ami qui se promenait avec Charlie Hebdo sous le bras dans un quartier musulman d’Inde. N’est-il pas beaucoup plus courageux que toi ?
Je ne sais pas si ce serait si compliqué de faire ce qu’on fait là devant une mosquée ou une synagogue, il faut essayer, je te trouve plein de préjugés. Après, si je devais citer les artistes à côté desquels je trouve que je suis un lâche, je pense que la liste serait longue, et celui-ci en ferait partie.
Tu sais, plein de fois, on m’a promis le casse-pipe, par exemple quand je suis allé faire mon spectacle à l’Institut français de Casablanca, et qu’il a fallu faire chanter « Le Coran c’est moins bien que la Bible » à des femmes voilées. Ou la fois où je me suis rendu en Nouvelle-Calédonie, chez les Kanaks, alors que je venais de recevoir plusieurs centaines de menaces de mort à cause d’une vidéo de « promotion » sur fond de bananes et de singes !
En Inde, avec ce même copain, on a demandé à des barbus comment enfiler une burqa. Jusqu’à ce que l’un d’eux nous fasse une démonstration. Eh ben, bizarrement, on est toujours vivants ! Et à Sète, on s’est amusés à faire une partie de pétanque avec trois copines habillées en burqa pour scruter les réactions des gens.
… mouais, histoire de titiller les autochtones chauffés à blanc contre l’islam et l’immigration plutôt que de tester la tolérance des banlieues ou des bourgeois de gauche ?
Et alors ? C’est intéressant de titiller l’autochtone pétanquiste du sud de la France ! Outre le côté amusant qu’il y a à observer les visages circonspects d’une population honnête et droite qui assiste à une partie de pétanque entre trois nénettes en burqas noires et un pauvre con, je trouve ça chouette de montrer le racisme de base dans sa fragilité et sa sensibilité. Il serait temps qu’on arrête d’avoir peur de cette population aux opinions livrées en kit par ses écrans plats. On a simplement affaire à des gentils pauvres cons en manque de câlins paternels et qui n’ont jamais eu la chance d’apprendre que, quand on rencontre des difficultés dans la vie, il faut d’abord s’en prendre à soi-même… Après, le jour où j’aurai une bonne idée à filmer à Villiers-le-Bel, il faudra bien trouver une solution… mais heureusement, j’en ai pas !
Et chanter « Les Arabes, c’est comme les lesbiennes et les drogués, les romanos, comme les artistes et les putes (…). Y en a des bien » lors de grands barnums antiracistes, n’est-ce pas une façon de te la jouer rebelle alors que tu grattes dans le sens du poil ?
Tu penses que je devrais être plus sélectif quant aux endroits dignes de mon art ou pas ? Belle mentalité ! Je mets toujours un point d’honneur à préciser, aux organisateurs en amont du concert et au public une fois sur scène, que si je suis là, c’est avant tout pour ma promotion, et je remercie toujours la cause à combattre car, sans elle, le spectacle n’aurait jamais lieu. Ça s’appelle de la conscience professionnelle !
Si dans ce genre d’événements certains artistes confondent démagogie et héroïsme, c’est leur problème. À Paris, j’ai participé à un concert antiraciste qui, au fil de l’après-midi, a gentiment viré au racisme antiblanc. C’est mignon, c’est pas abouti, ça cherche… Malgré tout, j’aurais eu plus de mal à offrir mon soutien à des rassemblements néonazis.
Sans aller jusque-là, avec ton habituel sens de la provoc, irais-tu chanter un couplet gauchiste dans un grand barnum organisé par l’UMP ou quelque autre mouvement de droite ?
Je pense que mon métier d’artiste s’exerce le mieux partout où il y a des pauvres cons. Je crains que les endroits que tu cites n’en soient pas dépourvus. Comme dit ma mère : « Les gens qui aiment tes spectacles, c’est grâce à eux que tu bouffes, et ceux que ça fait gueuler, c’est à eux que ça profite le plus ; au moins ils s’en souviennent longtemps, et en plus, ça leur fait un sujet de conversation ! »
Bien sûr que j’irais jouer dans une ville FN, qu’est-ce que c’est que ce racisme !? Je joue bien déjà dans des villes PS !
Et tu te fais inviter par la CGT. Tu as beau essayer de t’en défaire, l’étiquette « degôche » te colle à la peau comme le sparadrap du capitaine Haddock…
Qu’on soit clair, je suis intermittent du spectacle, et un intermittent, c’est un chômeur, et un chômeur, c’est de gauche. Par contre, si le chômeur gagne au loto (parce qu’on sait qu’il ne retrouvera jamais de boulot), il passe à droite. Le même chômeur, boulot ou pas, s’il se fait cambrioler deux fois, passera à l’extrême droite. C’est le plus souvent notre contexte qui fait nos opinions. Donc, forcément, j’ai plus de sympathie pour la CGT que pour le Medef. Ça ne m’a pas empêché ce jour-là de demander en arrivant sur scène : « Ici, c’est le FN ou la CGT ? Parce que je fais les deux sur deux jours d’affilée et je ne sais plus… »On ne peut pas dire que cette représentation pour la CGT de Belfort fut une réussite idéologique, donc… mission accomplie !
As-tu conclu de tes mésaventures que le militant, de quelque bord que ce soit, était hermétique au second degré – pour ne pas dire limité… ?
J’ai été moi-même militant en 2003, lors des premiers mouvements d’intermittents du spectacle. J’ai fini par me sentir comme un témoin de Jéhovah, à essayer de convaincre le monde, à commencer par moi-même. Dans ces moments-là, t’es tellement concentré à essayer de comprendre ce que tu dis qu’il n’y a plus de place pour le second degré. On ne peut pas faire de raccourci en allant jusqu’à dire, comme le professeur Choron, que les militants sont tous des cons, mais bon… (rires)
Bah ! Avec ou sans cheveux, un mongol reste un mongol ! Ce qui me désole vraiment, c’est quand en plus ils arrivent à ne pas payer leur place ! Plus sérieusement, je me fous de savoir qui j’ai en face de moi. L’essentiel, c’est que le public ne ressorte pas de la salle dans le même état qu’il y est rentré. Généralement, le punk à chien ressort en me traitant de facho et le skinhead de gauchiste.
Puisqu’on parle de militants endoctrinés, il en est de particulièrement virulents : les dieudonnistes. Ces derniers ont essayé de te récupérer en diffusant l’une de tes saillies contre les antifas. En dehors de toute considération politique, que penses-tu du comique Dieudonné ?
Il y a quelques années, j’aimais bien l’idée que Dieudonné fasse parrainer sa fille par Le Pen et réponde avec beaucoup de finesse, quand on lui demandait si cette histoire était vraie : « Est-ce qu’un magicien dévoile ses tours ? » Se limiter à gueuler contre Dieudonné en criant « Dieudonné, il est pote avec Le Pen ! », cela manquait un peu de profondeur. Lorsque j’ai appris que, sans me demander mon avis, Dieudonné avait utilisé le texte d’une de mes chansons – Rêve d’un monde– aux européennes de 2009, je n’ai pas réagi car je m’entretenais encore dans l’illusion que sa liste « antisioniste » était une blague. Après l’affaire Clément Méric, Dieudonné a réalisé un entretien avec le skinhead Serge Ayoub, champion de France de ratonnade, auquel il a serré la main en lui disant : « On a le même ennemi. » Le tout se termine par un morceau d’entretien où je critique les antifas. Le souci, c’est qu’ils ont omis de laisser le petit moment où je donne mon point de vue sur le skin de base d’extrême droite. Forcément, j’ai râlé ! Aujourd’hui, j’ai l’impression que Dieudonné adopte un discours volontairement flou à la manière d’un horoscope, histoire de ratisser large et ainsi de remplir ses Zénith à 43 euros la place.
À quel moment as-tu désespéré de Dieudonné ? Lorsqu’il a remis le prix de l’infréquentabilité à Faurisson ?
Je n’ai ni espéré ni désespéré de Dieudonné. Disons que je lui accordais le bénéfice du doute. En 2007, il avait lancé : « Vous diabolisez Le Pen mais vous allez élire Sarkozy », une phrase sur laquelle je me disais qu’il fallait méditer. Un jour, je suis allé écouter pendant une heure ce qu’avait à dire Faurisson et je l’ai trouvé d’assez mauvaise foi et pas très rigolo. Or, l’humour est souvent une preuve d’intelligence.
Sans mauvais jeu de mots, Dieudonné a-t-il tué l’humour noir par ses sorties antisémites à la ville ? J’imagine mal le célèbre sketch de Desproges sur les Juifs passer aujourd’hui sans que les associations antiracistes réclament un nouveau procès de Nuremberg…
Desproges, s’il était encore en vie aujourd’hui, pourrait peut-être se permettre de garder le même ton. Son esthétique verbale sans faille a su crédibiliser son mauvais esprit auprès du boboïsme façon Télérama. C’est peut-être ça qui l’a tué, d’ailleurs. Néanmoins, il aurait sans doute du mal à démarrer sa carrière aujourd’hui. Je peux témoigner que dans certains de mes spectacles, que j’essaie pourtant de monter avec clarté et ce que je peux d’intelligence, j’ai eu des alertes, parce qu’à certains moments je prononçais le mot « juif ». Des gens de Radio Shalom sont même venus vérifier mes intentions au Point-Virgule. Résultat : ils sont restés pour me dire merci. Ouf ! Comme quoi… !
Cela te rend-il optimiste quant à l’avenir de l’humour français ?
L’humour français de qualité existe. Seulement, on ne le montre pas dans les médias puisqu’il n’a rien à vendre. Je pense à des gens comme la Compagnie Cacahuète, Arnaud Aymard, Guy Zollkau du Théâtre de Caniveau, Seb Barrier, les Qualité Street, Freddy Coudboul, Jackie Star, Fred Tousch, Maria Dolores, Bonobo Twist, les Tapas, Raymond Raymondson, Filloque, Le Bestiaire à pampilles, j’en passe, et des dizaines d’autres aux propositions artistiques singulières et très drôles. Il faut les classer dans la catégorie « ARTISTE », à ne pas confondre avec « VEDETTE ». L’un puise son inspiration dans le cosmos. Pour l’autre, l’inspiration est commandée par l’industrie. L’un n’aura pas d’autre ambition que de transformer un bout de trottoir en théâtre. L’autre ambitionne de se faire construire une piscine. L’un bouscule volontairement les gens par amour. L’autre recherche l’amour des gens pour exister, tout en étant capable de les détester !
Avec un peu de cynisme, on pourrait te répliquer que le carriérisme et la cupidité à la ville n’empêchent pas d’être désopilant sur scène.
Je te laisse avec tes goûts ! Je dis juste que quand on monte sur scène avec l’ambition de faire une belle carrière, il vaut mieux aborder des thèmes comme le GPS, les émissions de téléréalité ou le gros cul de ma voisine belge. Un spectacle qui « bouscule » n’a presque plus sa place dans le paysage culturel institutionnel, alors que c’est là qu’il devrait précisément se trouver. Aujourd’hui, il est plus facile de diffuser du divertissement (Les homos préfèrent les blondes, Ma coloc est une garce, etc.) ou alors de la « grande culture ». Je pense aux spectacles vus au « in » d’Avignon que le festivalier applaudira debout de peur de passer pour un idiot pour n’avoir rien compris à la pièce – et pour cause, y a rien à comprendre, c’est du contemporain, donc potentiellement de l’escroquerie. Picasso aura fait des petits dans ce domaine !
Laisse Picasso tranquille ! Que pensent les cultureux de tes propres impostures ?
Des journalistes et des programmateurs culturels assistent régulièrement et gratuitement à mes représentations. Généralement, ils s’amusent. Pas tous, heureusement pour la France, certains d’entre eux ont du goût ! Mais souvent, j’ai droit au couplet : « Moi je peux comprendre, mais mon public, mes lecteurs, je ne garantis pas… »
Également en version numérique avec notre application :
Les nouveaux programmes de collège sont donc sortis du chapeau de Mme Vallaud-Belkacem. Je les analyserai en détail peut-être plus tard, mais en les lisant, un point m’a alerté.
Page 301 des programmes, rubrique histoire-géographie du « cycle 4 » (Cinquième / Troisième), on peut lire : « La Deuxième Guerre mondiale, une guerre d’anéantissement ».
Soit (c’est l’hypothèse optimiste) les rédacteurs desdits programmes n’écrivent pas un français réellement exquis — et ignorent la différence entre Seconde et Deuxième. Soit ils ont une info qu’il est urgent de partager. Parce que « Deuxième Guerre mondiale » en suppose une Troisième.
Vous allez me dire : « Mais nous y sommes ! » D’autant que ce n’est pas vous qui le dites — ni moi. C’est Manuel Valls (« Nous ne pouvons pas perdre la guerre de civilisation contre le terrorisme » — et je suis assez d’accord sur ce singulier : nous sommes la civilisation, et l’islamisme, c’est l’absence de civilisation). Avant lui, c’était Umberto Eco en Italie (« Nous sommes en guerre jusqu’au cou »), ou Perez Réverte en Espagne, dans un texte réellement saisissant (« Es la guerra santa, idiotas ! »).
Oui, la troisième guerre mondiale a bien commencé, et les programmes de l’hilote suprême, Michel Lussault, petit télégraphiste de Najat Vallaud-Belkacem et commandant en chef de la Commission Supérieure des Programmes, ont raison d’écrire que 39-45 était « la deuxième ». Parce que la Troisième est là.
Reste à savoir comment la gagner. Nous avons commencé par la perdre, en suivant l’aberrante ligne politique de Laurent Fabius et Pédalo Ier, qui visait à faire de l’élimination de Bachar Al-Assad la priorité. Ces grands naïfs ont cru à l’intox de « l’opposition » syrienne : c’était du tout-cuit, et il n’était pas nécessaire d’écouter Poutine qui avait dès 2012 son propre plan pour éliminer le tyranneau syrien, comme l’a révélé récemment l’ex-président finlandais, Martti Ahtisaari. Puis nous avons continué à la perdre, en envoyant des avions survoler les positions de l’Etat islamique, ce qui doit certainement terroriser des fanatiques bourrés de captagon. Puis nous avons persisté à la perdre en envoyant au sol une centaine de rebelles formés à grand prix (500 millions de $ quand même) par les USA, qui se sont fait découper en tranches fines.
Et nous insistons pour la perdre en laissant entrer n’importe qui n’importe comment en Europe — y compris des djihadistes d’exportation tout prêts à faire leur jonction avec nos djihadistes intérieurs — et en ne comprenant pas que les 10% de musulmans intégristes (au moins : ce sont les chiffres minimaux proposés par les services secrets, les études sérieuses dès 2013 étaient autrement alarmistes) fourniront les bases arrière du terrorisme. Carton plein.
On ne gagne pas une guerre avec des drones — ça aide, mais ça ne fait pas tout. On ne gagne pas une guerre avec de bonnes paroles lénifiantes — dire « Daech » pour ne pas prononcer le mot « islamique », par exemple. Une guerre se gagne sur le terrain. Bombardements massifs, sans chercher à cibler, éventuellement en utilisant des armes non conventionnelles, éradication puis nettoyage au sol. Il n’y a de bon jihadiste qu’un jihadiste mort. Après tout, ils en pensent autant de nous.
P.S : Je ne saurais trop recommander la lecture d’un roman récent, fort bien écrit (un peu trop, même : l’usage de la 1ère personne y crée un effet d’irréalité alors que la cadre se veut étroitement réaliste), passé un peu inaperçu : Le Français, de Julien Suaudeau (Robert Laffont). On y voit un jeune Normand aux yeux bleus, un peu paumé, mal intégré, éducation médiocre, s’incorporer peu à peu, presque malgré lui, à la mouvance djihadiste, et se spécialiser dans les décapitations de prisonniers occidentaux — jusqu’à ce qu’il soit récupéré par les Américains et torturé pour le reste de sa vie, dans un no man’s land juridique qui ressemble assez à l’Enfer médiéval.
Entre la Grèce et moi, c’est tout de même une vieille histoire d’amour. Bientôt trente ans, avec une prédilection de plus en plus marquée pour les Cyclades. Cela ne fait pas de moi Jacques Lacarrière, bien entendu, juste un touriste amoureux, un voyageur sentimental qui fantasme sa disparition définitive en regardant la seule fenêtre allumée d’un immeuble du Pirée à l’aube.
À 20 ans, je pensais déjà que chaque homme a deux patries, la sienne et la Grèce. Alors, pour moi, le débat sur les racines de l’Europe s’est vite résumé assez simplement : les racines de l’Europe sont grecques, même si on est allemand. Hölderlin vous l’expliquerait mieux que moi ou que Wolfgang Schaüble. Et Giscard l’avait compris dès 1981 : « On ne laisse pas Platon aux portes de l’Europe. » Un sacré utopiste, Giscard, dans son genre. Il voulait que l’Europe ait une ambition politique, une âme pour tout dire. J’étais déjà communiste, donc internationaliste. Tout ce qui pouvait rapprocher les peuples me semblait bon. L’UE, qu’on appelait encore la CEE, serait ce qu’on en ferait. Berlinguer, le secrétaire général du PCI, ne parlait-il pas d’eurocommunisme depuis les années 70 ? En matière de communisme, déjà, je n’étais pas très orthodoxe. Et de plus d’une naïveté confondante qui ne m’a pas quitté et me fait remonter au créneau à 50 piges et mèche dès que la gauche essaie vraiment quelque chose quelque part. À plus forte raison en Grèce, donc.
La Grèce est la Mecque de ceux qui, durant toutes leurs études, ont risqué la scoliose à cause du poids du Bailly dans leur cartable. Pourtant, j’ai oublié mes « humanités » pour goûter un art de vivre qui me convient de plus en plus. Surtout quand je le compare avec la violence compétitive du Nord. J’entends le nord de l’Europe, ce club hanséatique qui a puni le 13 juillet la Grèce au-delà de toute rationalité économique, comme l’a reconnu DSK lui-même, c’est dire…[access capability= »lire_inedits »] N’ai-je pas lu sous sa plume, cet été, à l’ombre d’un tamaris de Naxos, que cette logique punitive, désastreuse pour l’image de l’Union européenne, tenait d’abord au désir de l’Allemagne de remporter « une victoire idéologique sur un gouvernement d’extrême gauche ». Mais je ne peux m’empêcher de penser qu’il y a, en plus, un mélange de frustration, d’envie et de mépris de pays protestants pour des pays catholiques ou orthodoxes comme la Grèce qui ne font pas du travail une valeur cardinale et même, considèrent ce travail comme une malédiction consécutive à l’expulsion du jardin d’Éden. Savoir ne rien faire est pourtant une preuve d’extrême civilisation – la vieille histoire de l’otium, le loisir fécond, qui s’oppose au negotium, qui est, pour aller vite, le monde des affaires. Et aussi d’une extrême sagesse, comme celle qui consiste à faire tourner son komboloï à la terrasse d’un kafénéion sans connexion wifi – ce qui évite la compagnie des geeks en short – en regardant la mer puisque, pour paraphraser Chateaubriand, « en Grèce rien ne change, sauf la mer qui change toujours ».
Ce tropisme grec qui est le mien, au point de vouloir faire une fin là-bas, j’ai pu voir qu’il était largement partagé, par exemple par ce jeune retraité originaire de Vannes. Nous avons lié connaissance devant le marchand de journaux de Parikia, la capitale de Paros. Il venait de passer sa première année entière dans l’île. Rien ne lui manquait de la France. On a pris tous les deux un café grec (qui est en fait un café turc mais il faut éviter de le dire pour ne pas créer un incident diplomatique) pendant que nos femmes faisaient le marché[1. Je suis conscient que cette version moderne de « Liliane, fais les valises » va me valoir de multiples procès en machisme.]. Il louait à l’année une maison avec deux chambres dans le Kastro pour 400 euros par mois. Ses moyens lui auraient permis d’en acheter une, mais il m’a raconté qu’il arrive que des étrangers acquièrent une maison, la retapent et que soudain, au bout d’un certain temps, quelqu’un apparaisse et dise : « C’est à moi. »
J’ai parlé de cette histoire à mon logeur depuis six ans, Georges, un Franco-Grec qui a fait ses études au lycée français d’Athènes. Il dirige une entreprise qui fait tourner trois catamarans pour des croisières de luxe avec skipper. Il connaît, me dit-il, cette « légende urbaine ». Elle est due à cette fameuse absence de cadastre qui pose certes des problèmes, mais pas ceux-là. En fait, cela remonte au début du siècle, quand il y eut une importante émigration aux USA et que des terres furent laissées en friche. Des paysans pauvres les ont alors cultivées pour survivre, mais les descendants des propriétaires sont parfois revenus des décennies plus tard et ont réclamé ce qui était à eux. La plupart du temps, la justice leur a donné tort, arguant que la terre était à celui qui la travaillait.
On a beaucoup parlé avec Georges, l’air de rien, sous les citronniers de son jardin, autour du Sillogi de Moraïtis, le principal vigneron de l’île. Signalons que, crise ou pas crise, le Sillogi de Moraïtis en blanc ou en rouge est « organiko », que c’est du vin naturel, donc. Cela est la preuve, je trouve, des efforts de la Grèce pour devenir une nation bobo comme les autres. Les années précédentes, Georges et moi avions des conversations purement mondaines, on constatait que ses trois garçons, qui repartent dès septembre en France avec leur mère pour l’année scolaire, avaient grandi depuis la dernière fois, ou bien on parlait de la météo, ce qui va assez vite puisqu’il fait toujours beau.
Mais cette année, il était difficile de faire comme si rien n’avait eu lieu. Entre la victoire de Syriza le 25 janvier, les négociations interminables, le référendum du 5 juillet suivi de la reddition sans conditions de Tsipras la semaine suivante, la conversation est forcément devenue plus politique même si, par une prudence mêlée de courtoisie, ni l’un ni l’autre n’avons dévoilé explicitement « d’où nous parlions ». Je n’ai pu que laisser transparaître de manière très diplomatique mon enthousiasme pour la première victoire d’un gouvernement de gauche de la gauche en Europe, au point que nous étions réunis avec les copains, comme lors des grands matchs de foot ou des élections en France, pour une de ces soirées arrosées avec assaut d’hyperboles, d’approximations et de mauvaise foi, ce qui nous fait toujours un bien fou. Je ne lui ai pas raconté non plus l’espèce d’exaltation ressentie quand Tsipras a largement gagné le référendum malgré une propagande hallucinante pour le « oui ». Bonheur au carré, voire au cube : la gauche de la gauche, la Grèce, le retour du politique… Ni la gueule de bois féroce du 13 juillet quand Tsipras a cédé sur toute la ligne.
Georges, de même, a pris des précautions oratoires pour dire que la seule chose qu’il reconnaissait à Syriza, c’était d’avoir essayé, mais que ces gens étaient des idéalistes et que les idéalistes en politique, ça ne marchait jamais. Il m’a dit aussi qu’en 2005, chose étonnante, c’était un gouvernement conservateur, celui de Caramanlis, qui avait voulu casser le « diaploki ». Ce mot désigne le système qui permet aux oligarques de posséder des grandes entreprises, notamment dans le BTP, le sport ou le transport maritime, qu’ils adossent à des groupes de presse et des chaînes de télé, le tout mis au service d’un parti. Malicieusement, il a ajouté qu’on pouvait même trouver des oligarques anciens du KKE[2. Parti communiste grec « maintenu » qui refuse toute alliance avec les « sociaux-démocrates » de Syriza.]. En 2005, les oligarques avaient poursuivi Caramanlis pour entrave à la libre entreprise devant les instances européennes, qui leur avaient donné raison. Conclusion de Georges : « Je suis profondément européen, je suis bien placé pour savoir à quel point la Grèce est bureaucratique, clientéliste et qu’il est difficile d’y entreprendre, mais il faut reconnaître que les Européens n’ont pas toujours été très clairs avec nous. »
Stella et Collins, une Grecque et un Anglais, vivent à Paros depuis vingt ans. Ils tiennent un bar de nuit dans la rue principale du Kastro qui sert des mojitos coriaces. Ils animent, durant l’hiver, pas mal d’associations culturelles. Stella enseigne le grec moderne aux nouveaux habitants de Paros. Elle me demande quand je m’y mets. Ils m’apprennent que le « non » a fait de meilleurs scores dans les Cyclades que sur le continent. Sans doute parce que la troïka exige d’en finir avec la TVA réduite pour les îles. Mais il y a aussi la pauvreté, cachée à l’écart des zones touristiques, dans des villages qui n’ont rien de cartes postales. « Eux, à part les organes, on ne peut plus rien leur retirer. » Stella dixit.
À une centaine de mètres de chez Stella et Collins, en dessous du commissariat, la permanence de Syriza pour Paros et Antiparos, qui n’existait pas l’année dernière, est fermée. À travers la vitrine, l’intérieur oscille entre l’austère et le miteux. On distingue une grande affiche du PCF. J’imagine une permanence de Syriza à Parikia, ce serait un peu comme une permanence du Front de gauche à La Baule ou à Saint-Trop’. C’est à ce genre de détails qu’on sent qu’il s’est passé quelque chose en Grèce.
La presse arrive en général à Paros par le ferry de midi et elle date de la veille. Les journaux français sont déjà les plus chers d’Europe mais, avec la surtaxe de la vente à l’étranger, ils deviennent carrément un luxe. Pour le prix du Monde, de Libé et d’Aujourd’hui, vous pouvez vous payer un repas dans une taverne. Et puis l’information ça vieillit vite, beaucoup plus vite que ces nonagénaires charmantes qui grimpent dans des ruelles à couper le souffle et qui parlent un français délicieux et suranné appris chez les Ursulines de Naxos. Cette école a disparu aujourd’hui, comme La Tribune hellénique, journal grec de langue française, que l’on trouvait dans les kiosques jusque dans les années 80.
Si, en France, toutes les femmes s’appellent Catherine, en Grèce, tous les hommes s’appellent Georges. Le second Georges de ma connaissance tient une taverne à Lefkès. Lefkès, l’ancienne capitale de l’île, dans la montagne, est le joyau de Paros. On mange très bien le soir chez le second Georges dans une cour couverte de lauriers-roses qui donne sur une rue escarpée. L’adresse m’a été donnée par le premier Georges, en 2010. La clientèle était alors grecque pour l’essentiel, mais des Grecs aisés qui venaient d’Athènes. D’année en année, ils se sont faits plus rares, au point que ce soir, il n’y a plus que des Français et des Italiens. Le second Georges a 68 ans, il a longtemps été marin, ce qui pour un Grec confine au pléonasme. Il aimerait bien prendre sa retraite. Comme nous sommes les derniers clients, il s’est installé à notre table en nous offrant une souma (qui ressemble à la grappa). Chez lui, pas de surgelés, on cuisine vraiment et il se fournit auprès des fermiers et des maraîchers de l’île qui n’accepte que de l’argent liquide. Avec les retraits limités à 60 euros par jour, c’est devenu compliqué de régler les factures. Mais il n’en veut pas à Syriza. Comme le premier Georges et beaucoup d’autres Grecs, il leur reconnaît le mérite d’avoir essayé et surtout d’être honnêtes. Il croit à un Grexit à l’automne, comme Stella, et il voudrait que son fils, qui l’aide à la taverne le temps des vacances avant de retourner à Athènes faire sa dernière année en fac de marketing, parte tenter sa chance ailleurs. Le fils nous explique dans un anglais parfait qu’il hésite. Il dispose d’un passeport australien et j’apprends ainsi au passage que Melbourne est l’une des plus grandes villes grecques du monde. Mais il a aussi envie de se battre ici et maintenant. On admettra que l’on trouve rarement des communistes chez les étudiants en marketing, pourtant il a voté Syriza en janvier et « non » au référendum du 5 juillet. Il reconnaît aisément, en même temps, qu’il est attaché à l’Europe et à l’euro, comme 80 % des Grecs. « C’est nous qui avons mis Tsipras dans une situation schizophrénique parce que nous sommes schizophrènes. Et dire que nous avons inventé la logique ! »
Je me souviens alors d’un groupe d’étudiants en lettres rencontrés quelques jours plus tôt. Grâce à eux, nous avons pu visiter la citadelle vénitienne de Chora car ils savaient que la clé pour y entrer se trouve dans un restaurant, ce qu’aucun guide ne précise. Ils étaient bien plus radicaux que le fils du second Georges, la preuve, ils portaient des catogans, des dreadlocks et même des badges anarchistes. Bref, on aurait dit des zadistes bien de chez nous, sauf que leur ZAD à eux, c’était toute la Grèce. Ils en voulaient à Tsipras, mais Varoufakis (le ministre des finances qui a démissionné) était leur grand homme du moment. Ils étaient étonnés que je sois allé à la manif du 15 juillet. Des touristes à une manif ? J’aurais préféré qu’ils me prennent pour Malraux ou Hemingway, mais même moi je n’y aurais pas cru.
Le 15 juillet, c’était le jour de notre arrivée. Ce jour-là, Tsipras retournait devant le Parlement pour faire voter le premier train de mesures imposées par les créanciers. Du Pirée, où nous avions pris nos quartiers pour la nuit, la meilleure solution, pour se rendre à la manif qui commençait vers 19 heures sur la place Syntagma, aurait été le métro, mais voilà, il était fermé. Pas pour cause de grève. Bouclé par la police. Alors, un taxi nous a arrêtés devant la porte d’Hadrien et on a marché. On a croisé les policiers antiémeute, particulièrement détestés, que Tsipras avait promis de dissoudre, comme me l’a indiqué un vieux monsieur très bien mis avant de mimer un pistolet sur sa tempe : « Démocratie, boum, boum ! » Je me suis avisé que c’était ma première manif à l’étranger. Devant le Parlement, où les députés débattaient toujours dans une atmosphère proprement tragique puisque toutes les solutions seraient mauvaises, acceptation humiliante ou sortie catastrophique de l’euro, les evzones (membres de la Garde présidentielle) paradaient toujours, à l’abri des forces antiémeute qui faisaient face à toute une galaxie de groupuscules d’extrême gauche et d’anarchistes dont certains, déjà cagoulés, portaient la tenue des Black Blocks. À moins de cinquante mètres, les fenêtres du plus grand palace d’Athènes, l’hôtel Grande-Bretagne (en français dans le texte), offraient un point de vue imprenable. Le gros de la manif, organisée par le PAME qui est le front syndical unifié du KKE, défilait sur une autre avenue. Le cortège, qui comptait plusieurs dizaines de milliers de personnes, était plus familial. Et plus âgé. Parfois, L’Internationale partait en grec. L’avantage, avec L’Internationale, c’est qu’on en comprend les paroles dans toutes les langues de la terre. Comme le Notre Père, finalement. Alors que la nuit tombait, l’atmosphère était à l’amertume parce qu’il était évident que les seuls à manifester avaient été le KKE et les gauchistes, que le reste de l’électorat, y compris celui de Syriza, était tétanisé ou résigné. On a eu le temps d’apercevoir un camion de télévision en flammes et d’avoir les yeux qui piquaient à cause des lacrymos puisque, devant le Parlement, l’affrontement programmé avait lieu et que les anarchistes, comme d’habitude, se consolaient dans l’émeute.
Il pourrait y avoir dans mon goût pour le mode de vie grec une erreur de perspective : finalement, je ne vis pas en Grèce. Et dès qu’on s’éloigne des villages Potemkine que sont les zones touristiques, on comprend que ce pays traverse une crise humanitaire. Mais peut-être que j’y projette mon inépuisable désir d’utopie : le farniente comme fin de l’Histoire dans un communisme selon mon cœur qui pourrait être à la fois poétique, sexy et balnéaire. Tiens, cette année, ces filles rieuses en minishort, avec un profil de 20 ou 25 siècles, qui s’interpelaient joyeusement en remettant à la mode le hula hoop, près d’un cimetière perché au-dessus de la mer, m’ont donné une idée assez précise du bonheur. Elles m’ont aussi rappelé les premiers mots de L’Espace de l’Égée (L’Échoppe, 2015), du grand Odysseus Elytis : « Devant la crête de l’île de Serifos, quand monte le soleil, toutes les grandes théories du monde échouent dans leur mise à feu. »[/access]
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*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21796361_000001.
Les anciens ateliers Christofle, magnifique halle historique et culturelle propriété du groupe Madar, sont aujourd’hui un lieu de réceptions, de séminaires d’entreprises et de concerts près du stade de France à Saint-Denis. Récemment, une certaine société Bonnie Production a signé avec les propriétaires un bail de location d’une salle de 500m² pour deux ans. Mais lors de l’installation des nouveaux locataires dans les lieux, le 16 septembre, le gardien découvre, stupéfait que le nouvel occupant s’appelle… Dieudonné M’Bala M’Bala.
L’avocate du groupe Madar dénonce alors sans attendre le contrat de location pour « vice de consentement » : le bailleur ignorait l’identité réelle du locataire et « refuse de favoriser une entreprise de spectacle qui sème la haine et entretient la division entre les membres de la communauté nationale ».
Sans compter que cette société Bonnie Production a été radiée du registre du commerce. Jeudi dernier, Dieudonné et son équipe répliquent en se rendant sur les lieux. Le propriétaire fait murer les accès dans la nuit.
Pour l’avocat de Dieudonné qui porte l’affaire en justice, il n’y a eu aucune tromperie. Il est de notoriété publique, selon lui, que Noémie Montagne (qui a signé le bail) est la femme de Dieudonné. Ou qu’il suffisait de taper sur Internet pour le savoir… Ah bon ? Tout le monde est censé connaître madame Montagne ?
Vice de consentement ou pas ? La justice va devoir trancher. En droit, le consentement de chaque partie à un contrat doit s’opérer librement et en connaissance de cause. S’il y a tromperie, ne serait-ce que sur un seul élément, ça s’appelle un vice de consentement.
Il y en a trois qui annulent un contrat : l’erreur, la violence et le dol. Attendons de voir lequel va plaider l’avocate du propriétaire, mais le dernier conviendrait bien à Dieudonné et sa bande. Dol, du latin dolus, signifie fourberie, tromperie. N’est-ce pas une tromperie que de se cacher derrière le nom de sa femme pour louer une salle au moment où il est probable qu’il va être viré de la Main d’Or ?
L ‘avocate des Ateliers Christofle, elle, ne se cache pas. Elle s’appelle Odile Cohen et reçoit depuis deux jours des averses d’insultes antisémites de la part des soutiens de Dieudonné. Jugement le 29 septembre.
Les régionales approchent et à gauche on aimerait resserrer les rangs. Jean-Christophe Cambadélis se met même à apprécier les referendums lorsque ceux-ci prônent « l’unité » et qu’il est sûr de les gagner. Son appel à l’union derrière le PS dès le premier tour révèle un sacré malaise à gauche, où les défections se multiplient et les listes se vident tant au PS que chez les Verts. On suppose que quand chacun aura créé son propre parti, tout le monde se trouvera à sa place…
À Paris, Laure Lechatellier, tête de liste dans les Hauts-de-Seine et donc « en position éligible » comme elle a tenu à le rappeler au journal L’Opinion, a décidé de claquer la porte du parti écologiste comme François de Rugy et Jean-Vincent Placé avant elle. Déçue par la tournure que prend son parti, elle a étalé dans ce journal ses déceptions et ses désillusions : « Europe Ecologie-Les Verts était une belle promesse, écrit-elle. Celle de faire de la politique autrement. Une belle aventure collective. Joyeuse et pleine d’avenir. […] Nous avions l’espoir pour horizon. Aujourd’hui, quand j’ouvre mes mails, il n’y a que désespérance, insultes, règlements de comptes. En somme, la politique comme les autres. » Si elle part, c’est donc d’abord parce qu’EELV, au lieu d’être le parti festif et bucolique qu’elle espérait, est devenu un panier de crabes.
Elle ajoute même qu’elle a décidé de partir par « honnêteté intellectuelle ». Ne se reconnaissant plus dans la ligne politique des Verts, notamment dans les accords avec le Front de Gauche aux régionales, elle préfère suivre Jean-Vincent Placé et son nouveau parti : « Écologistes ! ». Résultat : les Verts perdent un nouveau membre important et se retrouvent momentanément sans tête de liste dans les Hauts-de-Seine pour les élections qui approchent. Et d’autres départs sont à prévoir. Pour Ziad Goudjil, conseiller régional sortant d’Ile de France qui a répondu au Figaro: « Nous sommes dans une démarche de séparation par rapport à des choix politiques et à un climat de violence qui va trop loin. » Lui aussi a choisi de suivre le sénateur Jean-Vincent Placé, qui projette de monter ses propres listes. Quand on sait que le dernier livre de M. Placé (Pourquoi pas moi !) s’est vendu à 300 exemplaires, on peut légitimement se demander quel électorat il espère conquérir…
En tout cas, chez ce qui reste des Verts, qui s’attendaient déjà à des résultats catastrophiques, on risque donc de boire la tasse faute de candidats. Mais on n’aura, au moins, pas dérivé de la ligne Duflot-Cosse. Mieux vaut perdre que cautionner la politique gouvernementale.
Pourtant, pendant ce temps-là, au PS, la situation n’est guère plus glorieuse et la ligne vallso-hollandiste n’est pas forcément le principal problème. Dans la nouvelle région Rhône-Alpes-Auvergne, c’est toute une brochette de colistiers de Jean-Jack Queyranne, actuel président du conseil régional de Rhône-Alpes, qui a décidé de quitter le navire. A l’origine de la discorde : la nomination, sur la liste candidate aux régionales, d’un groupe de personnes non encartées au PS. La section socialiste du Rhône faisait déjà planer, depuis quelques semaines, la menace de ne pas soutenir Queyranne aux élections s’il ne modifie pas sa liste. Mais Queyranne a refusé et se retrouve avec une liste à trous.
Le choix de Farida Boudaoud comme numéro deux a particulièrement déplu aux socialistes qui voulaient voir Caroline Collomb, la femme du maire de Lyon, à sa place. Les accusations pleuvent d’ailleurs sur Gérard Collomb, suspecté d’avoir téléguidé ces défections pour assurer « une fenêtre de sortie » à sa femme, selon un élu socialiste de la région interrogé par Lyon capitale.
Pour compliquer ce maelstrom, Mme Boudaoud s’était elle-même rendue coupable de se présenter sur une liste dissidente menée par le communiste Michel Buronfosse, aux municipales de mars 2014 dans la ville de Décines. Une candidature de « rassemblement de la gauche », avait-elle dit à l’époque, autrement dit sans les socialistes qui ne seraient plus « de gauche ».
Mais cet amusant imbroglio n’a pas empêché Jérôme Safar, conseiller de Jean-Jack Queyranne, de déclarer auProgrès : « On ne peut pas retenir des gens qui n’ont pas envie de faire campagne contre la droite extrême et l’extrême droite. » (sic). Que n’y avait-on pensé plus tôt ? Refuser de se plier à l’autorité au sein du « parti socialiste », même pour protester contre la réintégration d’une « frondeuse », revient à jouer le jeu des extrémistes.
Toujours plus plurielle, la gauche semble n’avoir plus le choix qu’entre décomposition et atomisation. Mais finalement, au-delà des conflits d’égos et des désaccords politiques, c’est l’odeur de la défaite qui, comme toujours, pousse les militants à quitter le navire plutôt qu’à se serrer les coudes.
Kevin m’a montré un truc zarbi. Fait pour qu’on compren’pas. « Les endroits où la violence contre les personnes, le taux d’abstention ou la non-reconnaissance des loi républicaines sont aussi les endroits où les langages écrits et oraux sont les plus malmenés. »
Mais c’est quoi c’te merde ? Kevin m’a dit que c’était écrit sur un site fait pour les céfrans et les babtous, les enculés d’leur race ! Kevin est allé à l’école alors il comprend. Il dit que le bouffon qui a pondu ça veut dire qu’on est chanmé parce qu’on parle mal le céfran ».
Alors j’ai dit : « Respect Kevin ! » Il en sait des choses ce keum. Mais le boloss du site m’a foutu le seum. Quoi on est chanmé parce qu’on s’est fait un keuf ? Le batard, l’enculé ! C’est un raciste ce keum. Peut-être même que c’est un feuj… On va lui niquer sa reum à ce boloss ! Et le cul de sa taspé va en prendre aussi.
« Calmos » m’a dit kevin. « Le keum du site il a une pote qui est ministre et qui est pote avec les keufs: soit pas vénère ». Il est marrant Kevin : on m’insulte grave et j’devrais pas être vénère ? Zyva que je vais le niquer le bouffon. Pourquoi qu’il est venu me faire chier dans mon neuf-cube ce raciste ?
« Calmos » m’a redit Kevin. C’est un caïd Kevin. Je lui ai redit : « Respect Kevin ». Le Kevin il s’est dévoué. Il est allé à l’école pour savoir comment les céfrans et les babtous y z’étaient grave. Y parlent chelou. Et c’est à eux qu’il faut foutre le seum.
« Faut aller à l’école » qu’il m’a dit le Kevin. « T’es ouf ? » je lui ai répondu. « C’est Najat qui dit qu’il faut y aller. « C’qui c’te meuf ? » Kevin m’a montré sa photo sur l’écran de son portable. « Mate la belle gosse, elle déchire sa race! » J’ai vu et c’te meuf c’est vraiment de la balle! Elle doit être bouillave, bonnasse. Je vais faire des dictées.
Dans son dernier éditorial, « L’asile pour tous, une histoire de fous », Elisabeth Lévy a bien posé les termes du problème auquel est confrontée l’Union Européenne. La quadrature du cercle. Le tourment d’une société hédoniste et consommatrice, souvent désabusée à l’égard d’elle-même, mais fascinant une bonne partie de la planète tant pour sa « douceur de vivre » – relative! – que pour les valeurs qu’elle est parvenue à promouvoir et incarner – parfois à son corps défendant – au terme d’une longue histoire de civilisation. Le tourment des « bons sentiments » confrontés à la gestion du réel. Le difficile discernement entre misère du monde et malheur du monde.
Mais que sert à cette argumentation de jouer à se faire peur (encore plus), en évoquant les hordes de Nord-Coréens déferlant un jour hors de leurs frontières pour fuir leur « régime ubuesque » ? Face au visage du malheur, qui est aussi le réel de notre monde ubuesque, que sert-il à la démonstration de brandir la dangereuse « chimère » de prétendre soustraire à leur sort les peuples soumis à des régimes tyranniques ? Comment conclure ce débat terrible d’un trait de plume – qui certes aura peut-être tremblé – que « la véritable générosité, parfois, c’est de dire non » ?
Car je ne peux m’empêcher d’évoquer la dernière grande immigration illégale qu’a connue l’Europe. C’était il y a presque soixante-dix ans, un épisode méconnu de l’après-guerre, évoqué notamment à la fin du très beau livre – peut-être son plus beau livre – de Primo Levi, Maintenant ou jamais : nommé en hébreu Beri’ha, la fuite, il a concerné sans doute plus de deux cent mille Juifs d’Europe de l’Est, se heurtant à l’impossibilité de retourner dans leurs maisons et leurs villages, victimes par milliers d’horribles pogroms comme celui de Kielce en Pologne, en juillet 1946, ou cruellement retenus dans les anciens camps tel celui de Bergen-Belsen, attendant la commisération du monde pour trouver une terre d’asile. A travers monts et forêts, dans les intempéries et la neige des sommets alpins, à l’aide souvent de passeurs à qui il fallait distribuer les pots-de-vin, au travers des check-points des armées locales ou d’occupation, ils ont fui leurs terres de détresse dans une course éperdue vers les ports de France ou d’Italie, et s’entasser dans de misérables rafiots. Exodus. Que devait leur dire l’Europe exsangue, l’Europe détruite, toute occupée à panser ses plaies et à intégrer la nouvelle donne du Rideau de Fer?
Il y eut alors, comme cela avait été déjà le cas dans l’immédiat avant-guerre, beaucoup de gens pour dire que « la véritable générosité, parfois, c’est de dire non ». Je sais, mutatis mutandis, et comparaison n’est pas raison. Cela signifie-t-il pourtant qu’il nous faille accepter, justifier même, de nous laisser perdre et divaguer dans des histoires de diagonales de fous ?
*Photo : Sipa. Numéro de reportage : AP21795876_000045.
Allez, courez-y : c’est magnifique. Cela dit, de quoi ça parle ? « I retired », dit Michael Caine, compositeur anglais, encore sollicité par l’émissaire de la Reine pour diriger ces Simple songs qu’avait si bien autrefois interprété son épouse, désormais réfugiée à Venise derrière un Alzheimer définitif. Harvey Keitel, cinéaste sur le retour, n’entend pas encore prendre sa retraite, il prépare son « film-testament » — sauf que la star qu’il a formée cinquante ans avant (Jane Fonda, merveilleusement grimée en Jane Fonda non botoxée) vient lui signifier qu’elle se « retire », elle aussi, du projet — elle va se consacrer à la télé, il n’est qu’un pitoyable vieillard, bref, il n’a plus rien de valable à dire…
« To retire », ou « prendre sa retraite ». En italien, « andare in pensione » — mais « jubilarse » en espagnol, où la retraite est « jubilación », ce qui est quand même plus optimiste que les images militaires de défaite (en français) ou de coïtus interruptus — en anglais.
C’est un film, comme son titre l’indique, sur la jeunesse éternelle : tous les personnages — sans exception je crois, même les plus fugaces — sont filmés et présentés avec un grand amour. Dans l’hôtel suisse où tout se passe, un décor à la Henry James, la moindre masseuse, la première Miss Univers qui passe (voir l’affiche ci-dessus), ont toujours quelque chose qui vous surprend, et vous fait espérer de la vie. Parce qu’enfin, c’est cela, l’intérêt : la vie. La surprise. Rachel Weis, époustouflante, plaquée par le fils de Harvey Keitel pour une chanteuse clone de Madonna sous prétexte qu’elle serait une meilleure affaire au lit (ce qui reste encore à prouver, après tout, Rachel Weis est, au privé, madame Daniel James Craig Bond), rebondira entre les mains d’un alpiniste qui la suspend dans le vide en dépit de son vertige. Caine consentira à retourner briller devant la reine. Keitel préfère en finir — bon, chacun sa façon de rester jeune. Voir la bande-annonce.
Libé, sous la plume de Clémentine Gallo, n’a pas du tout aimé : « Il y a quelque chose de pourri dans ce cinéma de papi, sinistre radotage gériatrique et chant du cygne frappé de sénilité précoce ». On pardonne difficilement à Sorrentino d’avoir décroché un Oscar, il y a deux ans, avec La Grande Bellezza, qui était effectivement un chef d’œuvre (et ça m’a à la fois enthousiasmé, à l’époque, et désespéré, parce qu’il a gagné contre Alabama Monroe, qui était aussi un film remarquable). Et là encore l’humour domine cette arrière-saison. Un sosie (j’ai failli m’y tromper) de Maradona exécute, malgré son ventre énorme, un éblouissant numéro de jonglage cum pedibus avec une balle de tennis. Un couple de vieux qui n’ont apparemment rien à se dire fornique allègrement au pied des sapins, au grand ébahissement de nos deux apprentis-séniles réfugiés derrière un arbre et leurs problèmes de prostate. Et la masseuse (même pas perverse) de Michael Caine mime inlassablement une danse calquée sur un dessin animé.
Ne pas renoncer. Ne pas déposer les armes. Ne pas « prendre sa retraite ». Jubiler, oui.
Pendant le film, deux images sont remontées de ma mythologie personnelle. Ronsard d’abord, qui à 54 ans, sourd, déplumé, probablement édenté, se débrouille pour tomber amoureux d’Hélène de Surgères, et pour écrire :
« Et or’ que je deusse estre affranchi du harnois,
Mon Colonnel m’envoye, à grand coups de carquois,
Rassiéger Ilion pour conquérir Hélène. »
Son « colonel », c’est l’Amour, Ilion, c’est l’autre nom de Troie, et Hélène, c’est toutes les Hélènes, celles pour lesquelles nous nous battrons jusqu’au dernier souffle.
Et second pan de mon bestiaire intime, Ambrose Bierce. Il avait tout connu, la Guerre de Sécession, le journalisme de l’Ouest sauvage, tous les métiers des Rocheuses des années 1880, il était célèbre pour ses écrits fantastiques ou sarcastiques (essayez le Dictionnaire du diable, si vous ne l’avez pas lu), il avait une rente de situation à Los Angeles, dans la presse — quand, à 71 ans, il reprend son Stetson et son colt, selle son cheval et part pour disparaître dans la révolution de Pancho Villa. Disparaît pour de bon : Carlos Fuentes a imaginé, dans le Vieux gringo, ce qu’il aurait pu advenir de lui — superbe film de Luis Puenzo en 1989 avec Gregory Peck et, comme on se retrouve, Jane Fonda, visible ici.
La semaine dernière, la cour d’appel au Canada a permis le port du niqab lors des cérémonies de naturalisation. Vu d’Europe, cet accoutrement autorisé est incompréhensible. Certes, il est heureux de garantir et de défendre les droits de la personne ; par contre, on peut s’interroger sur la sagesse de la justice de ce pays qui renforce ainsi tous les courants les plus extrêmes hostiles aux valeurs fondamentales de notre civilisation occidentale. Quoi qu’en pense gouvernement conservateur canadien, autoriser les femmes à porter le niqab lors de la cérémonie de naturalisation équivaut à une certaine « talibanisation » de la société canadienne. Désormais, une femme peut, volontairement ou non, se cacher le visage lorsqu’elle prête serment à la reine du Canada, Elizabeth II, souveraine étrangère ; nous assistons ainsi à la célébration d’une culture anachronique.
Si la justice fédérale était soucieuse de préserver l’unité canadienne au long terme, elle imposerait une assermentation bilingue anglais/français obligatoire au lieu d’autoriser le niqab ou la burqa à une petite minorité agissante et influente. Il ne s’agit pas de voile couvrant les cheveux et le cou, mais d’un masque. Autant dire que nos principes élémentaires de communication disparaissent.
On peut se demander si le souci principal des juges canadiens ne serait pas plutôt d’aliéner sa minorité francophone, de plus en plus proche des valeurs laïques de la France. Depuis l’arrivée au pouvoir de Pierre Elliott-Trudeau en1968, l’objectif de parti libéral du Canada est de créer une identité canadienne basée sur le multiculturalisme et le bilinguisme – qui reste un échec à l’exception faite des provinces francophones (Québec et Nouveau-Brunswick). Une idée judicieuse pour que le Québec finisse par ressembler à une communauté parmi tant d’autres, noyant ainsi sa spécificité et sa revendication en tant que peuples co-fondateurs du Canada.
Le gouvernement de Stephen Harper a réussi habilement à faire reconnaître « le Québec comme nation au sein d’un Canada uni » en 2007, ce qui a mis en veilleuse le séparatisme dans la belle province ; c’est pourquoi il contestera probablement auprès de la Cour suprême du pays la décision de la cour d’appel. Et ce geste le rendra certainement plus populaire au Québec en pleine campagne pour les élections fédérales.
La Une du Monde de mardi soir était décidément étonnante : « Les Grecs valident la politique de réformes et d’austérité de Tsipras.»
À sa lecture, on se souvient de la manière unilatérale extrêmement défavorable, et c’est un euphémisme, dont ont été présenté Tsipras et Syriza depuis le 25 janvier 2015, jour de la première victoire électorale d’un gouvernement de gauche radicale dans l’Union Européenne. Des aventuristes, des idéologues, des maîtres chanteurs, des fainéants, des incompétents, nous en passons et des pires. Alors qu’est-ce qui leur a valu ce changement de ton ?
Malgré un environnement extérieur (avec la pression incessante de la Troïka) et intérieur (avec une oligarchie vent debout, dont les journaux et les chaînes privées ont donné de faux sondages montrant Syriza au coude à coude avec Nouvelle Démocratie), Tsipras a gagné pour la troisième fois en neuf mois ? Hat trick, comme on dit au football… On signalera au passage que pour la dernière échéance, Tsipras avait même un front de plus à combattre, celui de l’opposition de gauche au cœur même de Syriza, regroupée en une Unité Populaire, qui n’a pourtant pas réussi à rentrer dans la nouvelle Vouli.
Non, c’est que les médias, comme d’habitude, prennent leurs désirs pour des réalités. Imaginez le titre si la droite de Nouvelle Démocratie ou mieux encore le parti chouchou de Bruxelles créé par une ex-star de la télé, Potamia (classé au centre-gauche, ce qui dit assez où se place le centre de gravité gauche/droite dans les médias mainstream) avaient gagné contre Syriza. On aurait eu droit, avec la même assurance, à « Les Grecs font le choix clair de l’austérité et des réformes en rejetant la gauche » ou « Tsipras désavoué par un électorat grec en quête de réalisme. »
À moins qu’on veuille ici et là administrer à Tsipras un baiser de la mort: on veut, vite fait bien fait, le discréditer en l’enfermant dans le rôle du traitre jouant la pièce du reniement. Et pourquoi pas, dans la foulée, le discréditer aux yeux des électeurs potentiels de la gauche radicale française ? Qu’on se rassure : la gauche radicale française n’a pas besoin du Monde pour se diviser sur la question Tsipras qui est un véritable marqueur encore entre ceux qui croient en Syriza et ceux qui y voient l’éternelle trahison des espérances révolutionnaires dans la social-démocratie. Le Front de Gauche implose ainsi doucement sur cette question comme sur d’autres: le PCF garde sa confiance à Syriza et le Parti de gauche de Mélenchon a soutenu les dissidents de l’Unité Populaire.
Mais personne ne s’interroge, pourtant, sur ce qui crève les yeux. Les Grecs ne votent pas comme on leur dit ou comme on aimerait qu’ils le fassent. Du coup, ils envoient un signal qui ne plaît ni aux marxistes orthodoxes, ni aux libéraux, ni aux souverainistes. Ils expriment tout simplement le désir, schizophrène qui sait, mais le désir tout de même d’une Europe qui est une trop belle idée pour être le cheval de Troie de la mondialisation libérale. Ils nous disent, et je trouve qu’ils ont raison, qu’il faut vouloir le beurre de l’égalité sociale, l’argent du beurre du continent le plus prospère du globe et, passez-moi l’expression, le cul de la crémière de l’émancipation.
Et c’est Syriza qui incarne ce désir parce que, de fait, Syriza n’a rien trahi du tout. Y compris lorsque Tsipras a accepté, un pistolet sur la tempe, le mémorandum du 13 juillet. Il a été victime d’un coup d’état financier, d’une revanche idéologique de la Commission qui voulait faire un exemple. Seulement, il a été réélu et le seul parti officiellement européiste, Potamia, a reculé. Cela veut dire que les Grecs comprennent que le match continue, que Tsipras peut les mener sur cette voie étroite d’une Europe réorientée vers plus de social et d’un euro qui soit un instrument de relance et non un carcan monétariste.
Encore une fois, comment peuvent-ils donner un sens radicalement différent à la victoire d’un parti et d’un homme qui ont retrouvé leur score et leur électorat à la décimale près ? Et pour l’instant qui sommes nous, surtout à gauche, pour critiquer le seul leader de type communiste (eh oui…) en Europe, victime d’un putsch bancaire, qui explique sincèrement qu’il ne croit pas en la politique qu’on lui impose et qui garde malgré tout la confiance de sa base ?
*Photo: Sipa. Numéro de reportage : SIPAUSA31362371_000018.
Avertissement : Certains lecteurs à cheval sur l’étiquette s’étonneront peut-être du ton inhabituellement familier de cet entretien. Qu’ils sachent qu’avec Didier Super, le tutoiement est obligatoire et la tenue débraillée exigée.
Propos recueillis par Daoud Boughezala
Causeur. Cet été, la direction de Canal+ nous a offert un feuilleton pas piqué des vers. Sitôt que la rumeur a couru que Vincent Bolloré voulait évincer Les Guignols de la grille de rentrée, tous les politiques ont dénoncé une odieuse censure et ont finalement obtenu leur maintien à l’antenne en crypté. Que t’inspire le sauvetage des Guignolspar ceux qu’ils sont censés épingler ?
Didier Super. Déjà, si Bolloré choisit de rendre payante une émission qui remporte un tel succès en « gratuit », cela correspond à une certaine philosophie de la vie ! Quant au petit monde de la politique, apparaître aux Guignols permet des petits coups de pub tout en restant éventuellement à la maison à faire des crêpes : pour être élu, peu importent tes idées, tes opinions, il faut passer à la télé, point barre. C’est même pire que ça, si tu fais de la politique et que t’as pas ta marionnette, t’es un plouc ! De là à s’insurger contre une atteinte à la liberté d’expression… Je ne pense pas que les marionnettes fassent grand mal à nos politicards. Par contre, elles sont symboliquement importantes en ce qu’elles portent l’illusion d’une liberté d’expression démocratique.
Autrement dit, on nage en pleine subversion autorisée ! Et les humoristes appointés par France Inter représentent-ils une sorte de comique d’État ?
J’écoute assez peu les humoristes à la radio, la vie est trop courte pour passer du temps à ça, mais je suis certain qu’un humoriste réellement dérangeant risque de beaucoup galérer à trouver du boulot sur une « radio d’État » ! Ce qui ne veut pas dire que tous les humoristes qui n’y passent pas aient le talent de la subversion !
J’ai la nette impression que l’humour tendance Canal ou France Inter s’en prend aux cibles les plus faciles : l’Église catholique, Nadine Morano, Le Pen, les méchants racistes. Toi-même, ne sombres-tu pas dans la facilité lorsque tu traites les curés de pédophiles ?
Je me trompe peut-être, mais il me semble que ces cibles marketing dont tu parles ne représentent qu’une partie de mon gagne-pain. D’ailleurs, si je me cantonnais uniquement à celles-ci, commercialement, ce serait sans doute un meilleur calcul pour ma carrière, faut que j’y réfléchisse !
Mais je ne vais quand même pas me priver d’aborder les relations sexuelles ecclésiastiques de peur de passer pour un artiste « convenu » auprès de l’intelligentsia parisienne. Si un sujet me touche, je l’aborde uniquement parce que j’en ai envie. D’autant plus qu’aujourd’hui encore, des gamins se font bousiller le trou de balle parce que nos curés n’ont toujours pas le droit de se vider légalement les couilles, c’est-à-dire de se marier, et ce depuis des siècles et des siècles (amen !). Tout ça pour quoi ? Pour qu’ils n’aient pas de descendance. Ainsi, à chaque curé qui décède, c’est maman l’Église qui hérite ! Ça n’est qu’une théorie, mais elle me plaît. Ceci dit, il ne faut surtout pas se prendre pour un héros en mettant ces choses-là sur le tapis. Ça fait du bien, mais ça ne mérite pas autant d’applaudissements !
La preuve, nous sommes à la communauté chrétienne œcuménique de Taizé, à quelques kilomètres du Creusot où tu as chanté hier. Bien qu’entouré de croyants, tu peux dauber tranquillement sur la religion, ce qui ne serait pas forcément possible à la sortie d’une synagogue ou d’une mosquée. Tu m’as dit avoir filmé un ami qui se promenait avec Charlie Hebdo sous le bras dans un quartier musulman d’Inde. N’est-il pas beaucoup plus courageux que toi ?
Je ne sais pas si ce serait si compliqué de faire ce qu’on fait là devant une mosquée ou une synagogue, il faut essayer, je te trouve plein de préjugés. Après, si je devais citer les artistes à côté desquels je trouve que je suis un lâche, je pense que la liste serait longue, et celui-ci en ferait partie.
Tu sais, plein de fois, on m’a promis le casse-pipe, par exemple quand je suis allé faire mon spectacle à l’Institut français de Casablanca, et qu’il a fallu faire chanter « Le Coran c’est moins bien que la Bible » à des femmes voilées. Ou la fois où je me suis rendu en Nouvelle-Calédonie, chez les Kanaks, alors que je venais de recevoir plusieurs centaines de menaces de mort à cause d’une vidéo de « promotion » sur fond de bananes et de singes !
En Inde, avec ce même copain, on a demandé à des barbus comment enfiler une burqa. Jusqu’à ce que l’un d’eux nous fasse une démonstration. Eh ben, bizarrement, on est toujours vivants ! Et à Sète, on s’est amusés à faire une partie de pétanque avec trois copines habillées en burqa pour scruter les réactions des gens.
… mouais, histoire de titiller les autochtones chauffés à blanc contre l’islam et l’immigration plutôt que de tester la tolérance des banlieues ou des bourgeois de gauche ?
Et alors ? C’est intéressant de titiller l’autochtone pétanquiste du sud de la France ! Outre le côté amusant qu’il y a à observer les visages circonspects d’une population honnête et droite qui assiste à une partie de pétanque entre trois nénettes en burqas noires et un pauvre con, je trouve ça chouette de montrer le racisme de base dans sa fragilité et sa sensibilité. Il serait temps qu’on arrête d’avoir peur de cette population aux opinions livrées en kit par ses écrans plats. On a simplement affaire à des gentils pauvres cons en manque de câlins paternels et qui n’ont jamais eu la chance d’apprendre que, quand on rencontre des difficultés dans la vie, il faut d’abord s’en prendre à soi-même… Après, le jour où j’aurai une bonne idée à filmer à Villiers-le-Bel, il faudra bien trouver une solution… mais heureusement, j’en ai pas !
Et chanter « Les Arabes, c’est comme les lesbiennes et les drogués, les romanos, comme les artistes et les putes (…). Y en a des bien » lors de grands barnums antiracistes, n’est-ce pas une façon de te la jouer rebelle alors que tu grattes dans le sens du poil ?
Tu penses que je devrais être plus sélectif quant aux endroits dignes de mon art ou pas ? Belle mentalité ! Je mets toujours un point d’honneur à préciser, aux organisateurs en amont du concert et au public une fois sur scène, que si je suis là, c’est avant tout pour ma promotion, et je remercie toujours la cause à combattre car, sans elle, le spectacle n’aurait jamais lieu. Ça s’appelle de la conscience professionnelle !
Si dans ce genre d’événements certains artistes confondent démagogie et héroïsme, c’est leur problème. À Paris, j’ai participé à un concert antiraciste qui, au fil de l’après-midi, a gentiment viré au racisme antiblanc. C’est mignon, c’est pas abouti, ça cherche… Malgré tout, j’aurais eu plus de mal à offrir mon soutien à des rassemblements néonazis.
Sans aller jusque-là, avec ton habituel sens de la provoc, irais-tu chanter un couplet gauchiste dans un grand barnum organisé par l’UMP ou quelque autre mouvement de droite ?
Je pense que mon métier d’artiste s’exerce le mieux partout où il y a des pauvres cons. Je crains que les endroits que tu cites n’en soient pas dépourvus. Comme dit ma mère : « Les gens qui aiment tes spectacles, c’est grâce à eux que tu bouffes, et ceux que ça fait gueuler, c’est à eux que ça profite le plus ; au moins ils s’en souviennent longtemps, et en plus, ça leur fait un sujet de conversation ! »
Bien sûr que j’irais jouer dans une ville FN, qu’est-ce que c’est que ce racisme !? Je joue bien déjà dans des villes PS !
Et tu te fais inviter par la CGT. Tu as beau essayer de t’en défaire, l’étiquette « degôche » te colle à la peau comme le sparadrap du capitaine Haddock…
Qu’on soit clair, je suis intermittent du spectacle, et un intermittent, c’est un chômeur, et un chômeur, c’est de gauche. Par contre, si le chômeur gagne au loto (parce qu’on sait qu’il ne retrouvera jamais de boulot), il passe à droite. Le même chômeur, boulot ou pas, s’il se fait cambrioler deux fois, passera à l’extrême droite. C’est le plus souvent notre contexte qui fait nos opinions. Donc, forcément, j’ai plus de sympathie pour la CGT que pour le Medef. Ça ne m’a pas empêché ce jour-là de demander en arrivant sur scène : « Ici, c’est le FN ou la CGT ? Parce que je fais les deux sur deux jours d’affilée et je ne sais plus… »On ne peut pas dire que cette représentation pour la CGT de Belfort fut une réussite idéologique, donc… mission accomplie !
As-tu conclu de tes mésaventures que le militant, de quelque bord que ce soit, était hermétique au second degré – pour ne pas dire limité… ?
J’ai été moi-même militant en 2003, lors des premiers mouvements d’intermittents du spectacle. J’ai fini par me sentir comme un témoin de Jéhovah, à essayer de convaincre le monde, à commencer par moi-même. Dans ces moments-là, t’es tellement concentré à essayer de comprendre ce que tu dis qu’il n’y a plus de place pour le second degré. On ne peut pas faire de raccourci en allant jusqu’à dire, comme le professeur Choron, que les militants sont tous des cons, mais bon… (rires)
Bah ! Avec ou sans cheveux, un mongol reste un mongol ! Ce qui me désole vraiment, c’est quand en plus ils arrivent à ne pas payer leur place ! Plus sérieusement, je me fous de savoir qui j’ai en face de moi. L’essentiel, c’est que le public ne ressorte pas de la salle dans le même état qu’il y est rentré. Généralement, le punk à chien ressort en me traitant de facho et le skinhead de gauchiste.
Puisqu’on parle de militants endoctrinés, il en est de particulièrement virulents : les dieudonnistes. Ces derniers ont essayé de te récupérer en diffusant l’une de tes saillies contre les antifas. En dehors de toute considération politique, que penses-tu du comique Dieudonné ?
Il y a quelques années, j’aimais bien l’idée que Dieudonné fasse parrainer sa fille par Le Pen et réponde avec beaucoup de finesse, quand on lui demandait si cette histoire était vraie : « Est-ce qu’un magicien dévoile ses tours ? » Se limiter à gueuler contre Dieudonné en criant « Dieudonné, il est pote avec Le Pen ! », cela manquait un peu de profondeur. Lorsque j’ai appris que, sans me demander mon avis, Dieudonné avait utilisé le texte d’une de mes chansons – Rêve d’un monde– aux européennes de 2009, je n’ai pas réagi car je m’entretenais encore dans l’illusion que sa liste « antisioniste » était une blague. Après l’affaire Clément Méric, Dieudonné a réalisé un entretien avec le skinhead Serge Ayoub, champion de France de ratonnade, auquel il a serré la main en lui disant : « On a le même ennemi. » Le tout se termine par un morceau d’entretien où je critique les antifas. Le souci, c’est qu’ils ont omis de laisser le petit moment où je donne mon point de vue sur le skin de base d’extrême droite. Forcément, j’ai râlé ! Aujourd’hui, j’ai l’impression que Dieudonné adopte un discours volontairement flou à la manière d’un horoscope, histoire de ratisser large et ainsi de remplir ses Zénith à 43 euros la place.
À quel moment as-tu désespéré de Dieudonné ? Lorsqu’il a remis le prix de l’infréquentabilité à Faurisson ?
Je n’ai ni espéré ni désespéré de Dieudonné. Disons que je lui accordais le bénéfice du doute. En 2007, il avait lancé : « Vous diabolisez Le Pen mais vous allez élire Sarkozy », une phrase sur laquelle je me disais qu’il fallait méditer. Un jour, je suis allé écouter pendant une heure ce qu’avait à dire Faurisson et je l’ai trouvé d’assez mauvaise foi et pas très rigolo. Or, l’humour est souvent une preuve d’intelligence.
Sans mauvais jeu de mots, Dieudonné a-t-il tué l’humour noir par ses sorties antisémites à la ville ? J’imagine mal le célèbre sketch de Desproges sur les Juifs passer aujourd’hui sans que les associations antiracistes réclament un nouveau procès de Nuremberg…
Desproges, s’il était encore en vie aujourd’hui, pourrait peut-être se permettre de garder le même ton. Son esthétique verbale sans faille a su crédibiliser son mauvais esprit auprès du boboïsme façon Télérama. C’est peut-être ça qui l’a tué, d’ailleurs. Néanmoins, il aurait sans doute du mal à démarrer sa carrière aujourd’hui. Je peux témoigner que dans certains de mes spectacles, que j’essaie pourtant de monter avec clarté et ce que je peux d’intelligence, j’ai eu des alertes, parce qu’à certains moments je prononçais le mot « juif ». Des gens de Radio Shalom sont même venus vérifier mes intentions au Point-Virgule. Résultat : ils sont restés pour me dire merci. Ouf ! Comme quoi… !
Cela te rend-il optimiste quant à l’avenir de l’humour français ?
L’humour français de qualité existe. Seulement, on ne le montre pas dans les médias puisqu’il n’a rien à vendre. Je pense à des gens comme la Compagnie Cacahuète, Arnaud Aymard, Guy Zollkau du Théâtre de Caniveau, Seb Barrier, les Qualité Street, Freddy Coudboul, Jackie Star, Fred Tousch, Maria Dolores, Bonobo Twist, les Tapas, Raymond Raymondson, Filloque, Le Bestiaire à pampilles, j’en passe, et des dizaines d’autres aux propositions artistiques singulières et très drôles. Il faut les classer dans la catégorie « ARTISTE », à ne pas confondre avec « VEDETTE ». L’un puise son inspiration dans le cosmos. Pour l’autre, l’inspiration est commandée par l’industrie. L’un n’aura pas d’autre ambition que de transformer un bout de trottoir en théâtre. L’autre ambitionne de se faire construire une piscine. L’un bouscule volontairement les gens par amour. L’autre recherche l’amour des gens pour exister, tout en étant capable de les détester !
Avec un peu de cynisme, on pourrait te répliquer que le carriérisme et la cupidité à la ville n’empêchent pas d’être désopilant sur scène.
Je te laisse avec tes goûts ! Je dis juste que quand on monte sur scène avec l’ambition de faire une belle carrière, il vaut mieux aborder des thèmes comme le GPS, les émissions de téléréalité ou le gros cul de ma voisine belge. Un spectacle qui « bouscule » n’a presque plus sa place dans le paysage culturel institutionnel, alors que c’est là qu’il devrait précisément se trouver. Aujourd’hui, il est plus facile de diffuser du divertissement (Les homos préfèrent les blondes, Ma coloc est une garce, etc.) ou alors de la « grande culture ». Je pense aux spectacles vus au « in » d’Avignon que le festivalier applaudira debout de peur de passer pour un idiot pour n’avoir rien compris à la pièce – et pour cause, y a rien à comprendre, c’est du contemporain, donc potentiellement de l’escroquerie. Picasso aura fait des petits dans ce domaine !
Laisse Picasso tranquille ! Que pensent les cultureux de tes propres impostures ?
Des journalistes et des programmateurs culturels assistent régulièrement et gratuitement à mes représentations. Généralement, ils s’amusent. Pas tous, heureusement pour la France, certains d’entre eux ont du goût ! Mais souvent, j’ai droit au couplet : « Moi je peux comprendre, mais mon public, mes lecteurs, je ne garantis pas… »
Également en version numérique avec notre application :
Les nouveaux programmes de collège sont donc sortis du chapeau de Mme Vallaud-Belkacem. Je les analyserai en détail peut-être plus tard, mais en les lisant, un point m’a alerté.
Page 301 des programmes, rubrique histoire-géographie du « cycle 4 » (Cinquième / Troisième), on peut lire : « La Deuxième Guerre mondiale, une guerre d’anéantissement ».
Soit (c’est l’hypothèse optimiste) les rédacteurs desdits programmes n’écrivent pas un français réellement exquis — et ignorent la différence entre Seconde et Deuxième. Soit ils ont une info qu’il est urgent de partager. Parce que « Deuxième Guerre mondiale » en suppose une Troisième.
Vous allez me dire : « Mais nous y sommes ! » D’autant que ce n’est pas vous qui le dites — ni moi. C’est Manuel Valls (« Nous ne pouvons pas perdre la guerre de civilisation contre le terrorisme » — et je suis assez d’accord sur ce singulier : nous sommes la civilisation, et l’islamisme, c’est l’absence de civilisation). Avant lui, c’était Umberto Eco en Italie (« Nous sommes en guerre jusqu’au cou »), ou Perez Réverte en Espagne, dans un texte réellement saisissant (« Es la guerra santa, idiotas ! »).
Oui, la troisième guerre mondiale a bien commencé, et les programmes de l’hilote suprême, Michel Lussault, petit télégraphiste de Najat Vallaud-Belkacem et commandant en chef de la Commission Supérieure des Programmes, ont raison d’écrire que 39-45 était « la deuxième ». Parce que la Troisième est là.
Reste à savoir comment la gagner. Nous avons commencé par la perdre, en suivant l’aberrante ligne politique de Laurent Fabius et Pédalo Ier, qui visait à faire de l’élimination de Bachar Al-Assad la priorité. Ces grands naïfs ont cru à l’intox de « l’opposition » syrienne : c’était du tout-cuit, et il n’était pas nécessaire d’écouter Poutine qui avait dès 2012 son propre plan pour éliminer le tyranneau syrien, comme l’a révélé récemment l’ex-président finlandais, Martti Ahtisaari. Puis nous avons continué à la perdre, en envoyant des avions survoler les positions de l’Etat islamique, ce qui doit certainement terroriser des fanatiques bourrés de captagon. Puis nous avons persisté à la perdre en envoyant au sol une centaine de rebelles formés à grand prix (500 millions de $ quand même) par les USA, qui se sont fait découper en tranches fines.
Et nous insistons pour la perdre en laissant entrer n’importe qui n’importe comment en Europe — y compris des djihadistes d’exportation tout prêts à faire leur jonction avec nos djihadistes intérieurs — et en ne comprenant pas que les 10% de musulmans intégristes (au moins : ce sont les chiffres minimaux proposés par les services secrets, les études sérieuses dès 2013 étaient autrement alarmistes) fourniront les bases arrière du terrorisme. Carton plein.
On ne gagne pas une guerre avec des drones — ça aide, mais ça ne fait pas tout. On ne gagne pas une guerre avec de bonnes paroles lénifiantes — dire « Daech » pour ne pas prononcer le mot « islamique », par exemple. Une guerre se gagne sur le terrain. Bombardements massifs, sans chercher à cibler, éventuellement en utilisant des armes non conventionnelles, éradication puis nettoyage au sol. Il n’y a de bon jihadiste qu’un jihadiste mort. Après tout, ils en pensent autant de nous.
P.S : Je ne saurais trop recommander la lecture d’un roman récent, fort bien écrit (un peu trop, même : l’usage de la 1ère personne y crée un effet d’irréalité alors que la cadre se veut étroitement réaliste), passé un peu inaperçu : Le Français, de Julien Suaudeau (Robert Laffont). On y voit un jeune Normand aux yeux bleus, un peu paumé, mal intégré, éducation médiocre, s’incorporer peu à peu, presque malgré lui, à la mouvance djihadiste, et se spécialiser dans les décapitations de prisonniers occidentaux — jusqu’à ce qu’il soit récupéré par les Américains et torturé pour le reste de sa vie, dans un no man’s land juridique qui ressemble assez à l’Enfer médiéval.
Entre la Grèce et moi, c’est tout de même une vieille histoire d’amour. Bientôt trente ans, avec une prédilection de plus en plus marquée pour les Cyclades. Cela ne fait pas de moi Jacques Lacarrière, bien entendu, juste un touriste amoureux, un voyageur sentimental qui fantasme sa disparition définitive en regardant la seule fenêtre allumée d’un immeuble du Pirée à l’aube.
À 20 ans, je pensais déjà que chaque homme a deux patries, la sienne et la Grèce. Alors, pour moi, le débat sur les racines de l’Europe s’est vite résumé assez simplement : les racines de l’Europe sont grecques, même si on est allemand. Hölderlin vous l’expliquerait mieux que moi ou que Wolfgang Schaüble. Et Giscard l’avait compris dès 1981 : « On ne laisse pas Platon aux portes de l’Europe. » Un sacré utopiste, Giscard, dans son genre. Il voulait que l’Europe ait une ambition politique, une âme pour tout dire. J’étais déjà communiste, donc internationaliste. Tout ce qui pouvait rapprocher les peuples me semblait bon. L’UE, qu’on appelait encore la CEE, serait ce qu’on en ferait. Berlinguer, le secrétaire général du PCI, ne parlait-il pas d’eurocommunisme depuis les années 70 ? En matière de communisme, déjà, je n’étais pas très orthodoxe. Et de plus d’une naïveté confondante qui ne m’a pas quitté et me fait remonter au créneau à 50 piges et mèche dès que la gauche essaie vraiment quelque chose quelque part. À plus forte raison en Grèce, donc.
La Grèce est la Mecque de ceux qui, durant toutes leurs études, ont risqué la scoliose à cause du poids du Bailly dans leur cartable. Pourtant, j’ai oublié mes « humanités » pour goûter un art de vivre qui me convient de plus en plus. Surtout quand je le compare avec la violence compétitive du Nord. J’entends le nord de l’Europe, ce club hanséatique qui a puni le 13 juillet la Grèce au-delà de toute rationalité économique, comme l’a reconnu DSK lui-même, c’est dire…[access capability= »lire_inedits »] N’ai-je pas lu sous sa plume, cet été, à l’ombre d’un tamaris de Naxos, que cette logique punitive, désastreuse pour l’image de l’Union européenne, tenait d’abord au désir de l’Allemagne de remporter « une victoire idéologique sur un gouvernement d’extrême gauche ». Mais je ne peux m’empêcher de penser qu’il y a, en plus, un mélange de frustration, d’envie et de mépris de pays protestants pour des pays catholiques ou orthodoxes comme la Grèce qui ne font pas du travail une valeur cardinale et même, considèrent ce travail comme une malédiction consécutive à l’expulsion du jardin d’Éden. Savoir ne rien faire est pourtant une preuve d’extrême civilisation – la vieille histoire de l’otium, le loisir fécond, qui s’oppose au negotium, qui est, pour aller vite, le monde des affaires. Et aussi d’une extrême sagesse, comme celle qui consiste à faire tourner son komboloï à la terrasse d’un kafénéion sans connexion wifi – ce qui évite la compagnie des geeks en short – en regardant la mer puisque, pour paraphraser Chateaubriand, « en Grèce rien ne change, sauf la mer qui change toujours ».
Ce tropisme grec qui est le mien, au point de vouloir faire une fin là-bas, j’ai pu voir qu’il était largement partagé, par exemple par ce jeune retraité originaire de Vannes. Nous avons lié connaissance devant le marchand de journaux de Parikia, la capitale de Paros. Il venait de passer sa première année entière dans l’île. Rien ne lui manquait de la France. On a pris tous les deux un café grec (qui est en fait un café turc mais il faut éviter de le dire pour ne pas créer un incident diplomatique) pendant que nos femmes faisaient le marché[1. Je suis conscient que cette version moderne de « Liliane, fais les valises » va me valoir de multiples procès en machisme.]. Il louait à l’année une maison avec deux chambres dans le Kastro pour 400 euros par mois. Ses moyens lui auraient permis d’en acheter une, mais il m’a raconté qu’il arrive que des étrangers acquièrent une maison, la retapent et que soudain, au bout d’un certain temps, quelqu’un apparaisse et dise : « C’est à moi. »
J’ai parlé de cette histoire à mon logeur depuis six ans, Georges, un Franco-Grec qui a fait ses études au lycée français d’Athènes. Il dirige une entreprise qui fait tourner trois catamarans pour des croisières de luxe avec skipper. Il connaît, me dit-il, cette « légende urbaine ». Elle est due à cette fameuse absence de cadastre qui pose certes des problèmes, mais pas ceux-là. En fait, cela remonte au début du siècle, quand il y eut une importante émigration aux USA et que des terres furent laissées en friche. Des paysans pauvres les ont alors cultivées pour survivre, mais les descendants des propriétaires sont parfois revenus des décennies plus tard et ont réclamé ce qui était à eux. La plupart du temps, la justice leur a donné tort, arguant que la terre était à celui qui la travaillait.
On a beaucoup parlé avec Georges, l’air de rien, sous les citronniers de son jardin, autour du Sillogi de Moraïtis, le principal vigneron de l’île. Signalons que, crise ou pas crise, le Sillogi de Moraïtis en blanc ou en rouge est « organiko », que c’est du vin naturel, donc. Cela est la preuve, je trouve, des efforts de la Grèce pour devenir une nation bobo comme les autres. Les années précédentes, Georges et moi avions des conversations purement mondaines, on constatait que ses trois garçons, qui repartent dès septembre en France avec leur mère pour l’année scolaire, avaient grandi depuis la dernière fois, ou bien on parlait de la météo, ce qui va assez vite puisqu’il fait toujours beau.
Mais cette année, il était difficile de faire comme si rien n’avait eu lieu. Entre la victoire de Syriza le 25 janvier, les négociations interminables, le référendum du 5 juillet suivi de la reddition sans conditions de Tsipras la semaine suivante, la conversation est forcément devenue plus politique même si, par une prudence mêlée de courtoisie, ni l’un ni l’autre n’avons dévoilé explicitement « d’où nous parlions ». Je n’ai pu que laisser transparaître de manière très diplomatique mon enthousiasme pour la première victoire d’un gouvernement de gauche de la gauche en Europe, au point que nous étions réunis avec les copains, comme lors des grands matchs de foot ou des élections en France, pour une de ces soirées arrosées avec assaut d’hyperboles, d’approximations et de mauvaise foi, ce qui nous fait toujours un bien fou. Je ne lui ai pas raconté non plus l’espèce d’exaltation ressentie quand Tsipras a largement gagné le référendum malgré une propagande hallucinante pour le « oui ». Bonheur au carré, voire au cube : la gauche de la gauche, la Grèce, le retour du politique… Ni la gueule de bois féroce du 13 juillet quand Tsipras a cédé sur toute la ligne.
Georges, de même, a pris des précautions oratoires pour dire que la seule chose qu’il reconnaissait à Syriza, c’était d’avoir essayé, mais que ces gens étaient des idéalistes et que les idéalistes en politique, ça ne marchait jamais. Il m’a dit aussi qu’en 2005, chose étonnante, c’était un gouvernement conservateur, celui de Caramanlis, qui avait voulu casser le « diaploki ». Ce mot désigne le système qui permet aux oligarques de posséder des grandes entreprises, notamment dans le BTP, le sport ou le transport maritime, qu’ils adossent à des groupes de presse et des chaînes de télé, le tout mis au service d’un parti. Malicieusement, il a ajouté qu’on pouvait même trouver des oligarques anciens du KKE[2. Parti communiste grec « maintenu » qui refuse toute alliance avec les « sociaux-démocrates » de Syriza.]. En 2005, les oligarques avaient poursuivi Caramanlis pour entrave à la libre entreprise devant les instances européennes, qui leur avaient donné raison. Conclusion de Georges : « Je suis profondément européen, je suis bien placé pour savoir à quel point la Grèce est bureaucratique, clientéliste et qu’il est difficile d’y entreprendre, mais il faut reconnaître que les Européens n’ont pas toujours été très clairs avec nous. »
Stella et Collins, une Grecque et un Anglais, vivent à Paros depuis vingt ans. Ils tiennent un bar de nuit dans la rue principale du Kastro qui sert des mojitos coriaces. Ils animent, durant l’hiver, pas mal d’associations culturelles. Stella enseigne le grec moderne aux nouveaux habitants de Paros. Elle me demande quand je m’y mets. Ils m’apprennent que le « non » a fait de meilleurs scores dans les Cyclades que sur le continent. Sans doute parce que la troïka exige d’en finir avec la TVA réduite pour les îles. Mais il y a aussi la pauvreté, cachée à l’écart des zones touristiques, dans des villages qui n’ont rien de cartes postales. « Eux, à part les organes, on ne peut plus rien leur retirer. » Stella dixit.
À une centaine de mètres de chez Stella et Collins, en dessous du commissariat, la permanence de Syriza pour Paros et Antiparos, qui n’existait pas l’année dernière, est fermée. À travers la vitrine, l’intérieur oscille entre l’austère et le miteux. On distingue une grande affiche du PCF. J’imagine une permanence de Syriza à Parikia, ce serait un peu comme une permanence du Front de gauche à La Baule ou à Saint-Trop’. C’est à ce genre de détails qu’on sent qu’il s’est passé quelque chose en Grèce.
La presse arrive en général à Paros par le ferry de midi et elle date de la veille. Les journaux français sont déjà les plus chers d’Europe mais, avec la surtaxe de la vente à l’étranger, ils deviennent carrément un luxe. Pour le prix du Monde, de Libé et d’Aujourd’hui, vous pouvez vous payer un repas dans une taverne. Et puis l’information ça vieillit vite, beaucoup plus vite que ces nonagénaires charmantes qui grimpent dans des ruelles à couper le souffle et qui parlent un français délicieux et suranné appris chez les Ursulines de Naxos. Cette école a disparu aujourd’hui, comme La Tribune hellénique, journal grec de langue française, que l’on trouvait dans les kiosques jusque dans les années 80.
Si, en France, toutes les femmes s’appellent Catherine, en Grèce, tous les hommes s’appellent Georges. Le second Georges de ma connaissance tient une taverne à Lefkès. Lefkès, l’ancienne capitale de l’île, dans la montagne, est le joyau de Paros. On mange très bien le soir chez le second Georges dans une cour couverte de lauriers-roses qui donne sur une rue escarpée. L’adresse m’a été donnée par le premier Georges, en 2010. La clientèle était alors grecque pour l’essentiel, mais des Grecs aisés qui venaient d’Athènes. D’année en année, ils se sont faits plus rares, au point que ce soir, il n’y a plus que des Français et des Italiens. Le second Georges a 68 ans, il a longtemps été marin, ce qui pour un Grec confine au pléonasme. Il aimerait bien prendre sa retraite. Comme nous sommes les derniers clients, il s’est installé à notre table en nous offrant une souma (qui ressemble à la grappa). Chez lui, pas de surgelés, on cuisine vraiment et il se fournit auprès des fermiers et des maraîchers de l’île qui n’accepte que de l’argent liquide. Avec les retraits limités à 60 euros par jour, c’est devenu compliqué de régler les factures. Mais il n’en veut pas à Syriza. Comme le premier Georges et beaucoup d’autres Grecs, il leur reconnaît le mérite d’avoir essayé et surtout d’être honnêtes. Il croit à un Grexit à l’automne, comme Stella, et il voudrait que son fils, qui l’aide à la taverne le temps des vacances avant de retourner à Athènes faire sa dernière année en fac de marketing, parte tenter sa chance ailleurs. Le fils nous explique dans un anglais parfait qu’il hésite. Il dispose d’un passeport australien et j’apprends ainsi au passage que Melbourne est l’une des plus grandes villes grecques du monde. Mais il a aussi envie de se battre ici et maintenant. On admettra que l’on trouve rarement des communistes chez les étudiants en marketing, pourtant il a voté Syriza en janvier et « non » au référendum du 5 juillet. Il reconnaît aisément, en même temps, qu’il est attaché à l’Europe et à l’euro, comme 80 % des Grecs. « C’est nous qui avons mis Tsipras dans une situation schizophrénique parce que nous sommes schizophrènes. Et dire que nous avons inventé la logique ! »
Je me souviens alors d’un groupe d’étudiants en lettres rencontrés quelques jours plus tôt. Grâce à eux, nous avons pu visiter la citadelle vénitienne de Chora car ils savaient que la clé pour y entrer se trouve dans un restaurant, ce qu’aucun guide ne précise. Ils étaient bien plus radicaux que le fils du second Georges, la preuve, ils portaient des catogans, des dreadlocks et même des badges anarchistes. Bref, on aurait dit des zadistes bien de chez nous, sauf que leur ZAD à eux, c’était toute la Grèce. Ils en voulaient à Tsipras, mais Varoufakis (le ministre des finances qui a démissionné) était leur grand homme du moment. Ils étaient étonnés que je sois allé à la manif du 15 juillet. Des touristes à une manif ? J’aurais préféré qu’ils me prennent pour Malraux ou Hemingway, mais même moi je n’y aurais pas cru.
Le 15 juillet, c’était le jour de notre arrivée. Ce jour-là, Tsipras retournait devant le Parlement pour faire voter le premier train de mesures imposées par les créanciers. Du Pirée, où nous avions pris nos quartiers pour la nuit, la meilleure solution, pour se rendre à la manif qui commençait vers 19 heures sur la place Syntagma, aurait été le métro, mais voilà, il était fermé. Pas pour cause de grève. Bouclé par la police. Alors, un taxi nous a arrêtés devant la porte d’Hadrien et on a marché. On a croisé les policiers antiémeute, particulièrement détestés, que Tsipras avait promis de dissoudre, comme me l’a indiqué un vieux monsieur très bien mis avant de mimer un pistolet sur sa tempe : « Démocratie, boum, boum ! » Je me suis avisé que c’était ma première manif à l’étranger. Devant le Parlement, où les députés débattaient toujours dans une atmosphère proprement tragique puisque toutes les solutions seraient mauvaises, acceptation humiliante ou sortie catastrophique de l’euro, les evzones (membres de la Garde présidentielle) paradaient toujours, à l’abri des forces antiémeute qui faisaient face à toute une galaxie de groupuscules d’extrême gauche et d’anarchistes dont certains, déjà cagoulés, portaient la tenue des Black Blocks. À moins de cinquante mètres, les fenêtres du plus grand palace d’Athènes, l’hôtel Grande-Bretagne (en français dans le texte), offraient un point de vue imprenable. Le gros de la manif, organisée par le PAME qui est le front syndical unifié du KKE, défilait sur une autre avenue. Le cortège, qui comptait plusieurs dizaines de milliers de personnes, était plus familial. Et plus âgé. Parfois, L’Internationale partait en grec. L’avantage, avec L’Internationale, c’est qu’on en comprend les paroles dans toutes les langues de la terre. Comme le Notre Père, finalement. Alors que la nuit tombait, l’atmosphère était à l’amertume parce qu’il était évident que les seuls à manifester avaient été le KKE et les gauchistes, que le reste de l’électorat, y compris celui de Syriza, était tétanisé ou résigné. On a eu le temps d’apercevoir un camion de télévision en flammes et d’avoir les yeux qui piquaient à cause des lacrymos puisque, devant le Parlement, l’affrontement programmé avait lieu et que les anarchistes, comme d’habitude, se consolaient dans l’émeute.
Il pourrait y avoir dans mon goût pour le mode de vie grec une erreur de perspective : finalement, je ne vis pas en Grèce. Et dès qu’on s’éloigne des villages Potemkine que sont les zones touristiques, on comprend que ce pays traverse une crise humanitaire. Mais peut-être que j’y projette mon inépuisable désir d’utopie : le farniente comme fin de l’Histoire dans un communisme selon mon cœur qui pourrait être à la fois poétique, sexy et balnéaire. Tiens, cette année, ces filles rieuses en minishort, avec un profil de 20 ou 25 siècles, qui s’interpelaient joyeusement en remettant à la mode le hula hoop, près d’un cimetière perché au-dessus de la mer, m’ont donné une idée assez précise du bonheur. Elles m’ont aussi rappelé les premiers mots de L’Espace de l’Égée (L’Échoppe, 2015), du grand Odysseus Elytis : « Devant la crête de l’île de Serifos, quand monte le soleil, toutes les grandes théories du monde échouent dans leur mise à feu. »[/access]
Également en version numérique avec notre application :
Les anciens ateliers Christofle, magnifique halle historique et culturelle propriété du groupe Madar, sont aujourd’hui un lieu de réceptions, de séminaires d’entreprises et de concerts près du stade de France à Saint-Denis. Récemment, une certaine société Bonnie Production a signé avec les propriétaires un bail de location d’une salle de 500m² pour deux ans. Mais lors de l’installation des nouveaux locataires dans les lieux, le 16 septembre, le gardien découvre, stupéfait que le nouvel occupant s’appelle… Dieudonné M’Bala M’Bala.
L’avocate du groupe Madar dénonce alors sans attendre le contrat de location pour « vice de consentement » : le bailleur ignorait l’identité réelle du locataire et « refuse de favoriser une entreprise de spectacle qui sème la haine et entretient la division entre les membres de la communauté nationale ».
Sans compter que cette société Bonnie Production a été radiée du registre du commerce. Jeudi dernier, Dieudonné et son équipe répliquent en se rendant sur les lieux. Le propriétaire fait murer les accès dans la nuit.
Pour l’avocat de Dieudonné qui porte l’affaire en justice, il n’y a eu aucune tromperie. Il est de notoriété publique, selon lui, que Noémie Montagne (qui a signé le bail) est la femme de Dieudonné. Ou qu’il suffisait de taper sur Internet pour le savoir… Ah bon ? Tout le monde est censé connaître madame Montagne ?
Vice de consentement ou pas ? La justice va devoir trancher. En droit, le consentement de chaque partie à un contrat doit s’opérer librement et en connaissance de cause. S’il y a tromperie, ne serait-ce que sur un seul élément, ça s’appelle un vice de consentement.
Il y en a trois qui annulent un contrat : l’erreur, la violence et le dol. Attendons de voir lequel va plaider l’avocate du propriétaire, mais le dernier conviendrait bien à Dieudonné et sa bande. Dol, du latin dolus, signifie fourberie, tromperie. N’est-ce pas une tromperie que de se cacher derrière le nom de sa femme pour louer une salle au moment où il est probable qu’il va être viré de la Main d’Or ?
L ‘avocate des Ateliers Christofle, elle, ne se cache pas. Elle s’appelle Odile Cohen et reçoit depuis deux jours des averses d’insultes antisémites de la part des soutiens de Dieudonné. Jugement le 29 septembre.
Les régionales approchent et à gauche on aimerait resserrer les rangs. Jean-Christophe Cambadélis se met même à apprécier les referendums lorsque ceux-ci prônent « l’unité » et qu’il est sûr de les gagner. Son appel à l’union derrière le PS dès le premier tour révèle un sacré malaise à gauche, où les défections se multiplient et les listes se vident tant au PS que chez les Verts. On suppose que quand chacun aura créé son propre parti, tout le monde se trouvera à sa place…
À Paris, Laure Lechatellier, tête de liste dans les Hauts-de-Seine et donc « en position éligible » comme elle a tenu à le rappeler au journal L’Opinion, a décidé de claquer la porte du parti écologiste comme François de Rugy et Jean-Vincent Placé avant elle. Déçue par la tournure que prend son parti, elle a étalé dans ce journal ses déceptions et ses désillusions : « Europe Ecologie-Les Verts était une belle promesse, écrit-elle. Celle de faire de la politique autrement. Une belle aventure collective. Joyeuse et pleine d’avenir. […] Nous avions l’espoir pour horizon. Aujourd’hui, quand j’ouvre mes mails, il n’y a que désespérance, insultes, règlements de comptes. En somme, la politique comme les autres. » Si elle part, c’est donc d’abord parce qu’EELV, au lieu d’être le parti festif et bucolique qu’elle espérait, est devenu un panier de crabes.
Elle ajoute même qu’elle a décidé de partir par « honnêteté intellectuelle ». Ne se reconnaissant plus dans la ligne politique des Verts, notamment dans les accords avec le Front de Gauche aux régionales, elle préfère suivre Jean-Vincent Placé et son nouveau parti : « Écologistes ! ». Résultat : les Verts perdent un nouveau membre important et se retrouvent momentanément sans tête de liste dans les Hauts-de-Seine pour les élections qui approchent. Et d’autres départs sont à prévoir. Pour Ziad Goudjil, conseiller régional sortant d’Ile de France qui a répondu au Figaro: « Nous sommes dans une démarche de séparation par rapport à des choix politiques et à un climat de violence qui va trop loin. » Lui aussi a choisi de suivre le sénateur Jean-Vincent Placé, qui projette de monter ses propres listes. Quand on sait que le dernier livre de M. Placé (Pourquoi pas moi !) s’est vendu à 300 exemplaires, on peut légitimement se demander quel électorat il espère conquérir…
En tout cas, chez ce qui reste des Verts, qui s’attendaient déjà à des résultats catastrophiques, on risque donc de boire la tasse faute de candidats. Mais on n’aura, au moins, pas dérivé de la ligne Duflot-Cosse. Mieux vaut perdre que cautionner la politique gouvernementale.
Pourtant, pendant ce temps-là, au PS, la situation n’est guère plus glorieuse et la ligne vallso-hollandiste n’est pas forcément le principal problème. Dans la nouvelle région Rhône-Alpes-Auvergne, c’est toute une brochette de colistiers de Jean-Jack Queyranne, actuel président du conseil régional de Rhône-Alpes, qui a décidé de quitter le navire. A l’origine de la discorde : la nomination, sur la liste candidate aux régionales, d’un groupe de personnes non encartées au PS. La section socialiste du Rhône faisait déjà planer, depuis quelques semaines, la menace de ne pas soutenir Queyranne aux élections s’il ne modifie pas sa liste. Mais Queyranne a refusé et se retrouve avec une liste à trous.
Le choix de Farida Boudaoud comme numéro deux a particulièrement déplu aux socialistes qui voulaient voir Caroline Collomb, la femme du maire de Lyon, à sa place. Les accusations pleuvent d’ailleurs sur Gérard Collomb, suspecté d’avoir téléguidé ces défections pour assurer « une fenêtre de sortie » à sa femme, selon un élu socialiste de la région interrogé par Lyon capitale.
Pour compliquer ce maelstrom, Mme Boudaoud s’était elle-même rendue coupable de se présenter sur une liste dissidente menée par le communiste Michel Buronfosse, aux municipales de mars 2014 dans la ville de Décines. Une candidature de « rassemblement de la gauche », avait-elle dit à l’époque, autrement dit sans les socialistes qui ne seraient plus « de gauche ».
Mais cet amusant imbroglio n’a pas empêché Jérôme Safar, conseiller de Jean-Jack Queyranne, de déclarer auProgrès : « On ne peut pas retenir des gens qui n’ont pas envie de faire campagne contre la droite extrême et l’extrême droite. » (sic). Que n’y avait-on pensé plus tôt ? Refuser de se plier à l’autorité au sein du « parti socialiste », même pour protester contre la réintégration d’une « frondeuse », revient à jouer le jeu des extrémistes.
Toujours plus plurielle, la gauche semble n’avoir plus le choix qu’entre décomposition et atomisation. Mais finalement, au-delà des conflits d’égos et des désaccords politiques, c’est l’odeur de la défaite qui, comme toujours, pousse les militants à quitter le navire plutôt qu’à se serrer les coudes.
Kevin m’a montré un truc zarbi. Fait pour qu’on compren’pas. « Les endroits où la violence contre les personnes, le taux d’abstention ou la non-reconnaissance des loi républicaines sont aussi les endroits où les langages écrits et oraux sont les plus malmenés. »
Mais c’est quoi c’te merde ? Kevin m’a dit que c’était écrit sur un site fait pour les céfrans et les babtous, les enculés d’leur race ! Kevin est allé à l’école alors il comprend. Il dit que le bouffon qui a pondu ça veut dire qu’on est chanmé parce qu’on parle mal le céfran ».
Alors j’ai dit : « Respect Kevin ! » Il en sait des choses ce keum. Mais le boloss du site m’a foutu le seum. Quoi on est chanmé parce qu’on s’est fait un keuf ? Le batard, l’enculé ! C’est un raciste ce keum. Peut-être même que c’est un feuj… On va lui niquer sa reum à ce boloss ! Et le cul de sa taspé va en prendre aussi.
« Calmos » m’a dit kevin. « Le keum du site il a une pote qui est ministre et qui est pote avec les keufs: soit pas vénère ». Il est marrant Kevin : on m’insulte grave et j’devrais pas être vénère ? Zyva que je vais le niquer le bouffon. Pourquoi qu’il est venu me faire chier dans mon neuf-cube ce raciste ?
« Calmos » m’a redit Kevin. C’est un caïd Kevin. Je lui ai redit : « Respect Kevin ». Le Kevin il s’est dévoué. Il est allé à l’école pour savoir comment les céfrans et les babtous y z’étaient grave. Y parlent chelou. Et c’est à eux qu’il faut foutre le seum.
« Faut aller à l’école » qu’il m’a dit le Kevin. « T’es ouf ? » je lui ai répondu. « C’est Najat qui dit qu’il faut y aller. « C’qui c’te meuf ? » Kevin m’a montré sa photo sur l’écran de son portable. « Mate la belle gosse, elle déchire sa race! » J’ai vu et c’te meuf c’est vraiment de la balle! Elle doit être bouillave, bonnasse. Je vais faire des dictées.
Dans son dernier éditorial, « L’asile pour tous, une histoire de fous », Elisabeth Lévy a bien posé les termes du problème auquel est confrontée l’Union Européenne. La quadrature du cercle. Le tourment d’une société hédoniste et consommatrice, souvent désabusée à l’égard d’elle-même, mais fascinant une bonne partie de la planète tant pour sa « douceur de vivre » – relative! – que pour les valeurs qu’elle est parvenue à promouvoir et incarner – parfois à son corps défendant – au terme d’une longue histoire de civilisation. Le tourment des « bons sentiments » confrontés à la gestion du réel. Le difficile discernement entre misère du monde et malheur du monde.
Mais que sert à cette argumentation de jouer à se faire peur (encore plus), en évoquant les hordes de Nord-Coréens déferlant un jour hors de leurs frontières pour fuir leur « régime ubuesque » ? Face au visage du malheur, qui est aussi le réel de notre monde ubuesque, que sert-il à la démonstration de brandir la dangereuse « chimère » de prétendre soustraire à leur sort les peuples soumis à des régimes tyranniques ? Comment conclure ce débat terrible d’un trait de plume – qui certes aura peut-être tremblé – que « la véritable générosité, parfois, c’est de dire non » ?
Car je ne peux m’empêcher d’évoquer la dernière grande immigration illégale qu’a connue l’Europe. C’était il y a presque soixante-dix ans, un épisode méconnu de l’après-guerre, évoqué notamment à la fin du très beau livre – peut-être son plus beau livre – de Primo Levi, Maintenant ou jamais : nommé en hébreu Beri’ha, la fuite, il a concerné sans doute plus de deux cent mille Juifs d’Europe de l’Est, se heurtant à l’impossibilité de retourner dans leurs maisons et leurs villages, victimes par milliers d’horribles pogroms comme celui de Kielce en Pologne, en juillet 1946, ou cruellement retenus dans les anciens camps tel celui de Bergen-Belsen, attendant la commisération du monde pour trouver une terre d’asile. A travers monts et forêts, dans les intempéries et la neige des sommets alpins, à l’aide souvent de passeurs à qui il fallait distribuer les pots-de-vin, au travers des check-points des armées locales ou d’occupation, ils ont fui leurs terres de détresse dans une course éperdue vers les ports de France ou d’Italie, et s’entasser dans de misérables rafiots. Exodus. Que devait leur dire l’Europe exsangue, l’Europe détruite, toute occupée à panser ses plaies et à intégrer la nouvelle donne du Rideau de Fer?
Il y eut alors, comme cela avait été déjà le cas dans l’immédiat avant-guerre, beaucoup de gens pour dire que « la véritable générosité, parfois, c’est de dire non ». Je sais, mutatis mutandis, et comparaison n’est pas raison. Cela signifie-t-il pourtant qu’il nous faille accepter, justifier même, de nous laisser perdre et divaguer dans des histoires de diagonales de fous ?
*Photo : Sipa. Numéro de reportage : AP21795876_000045.