D’anciens soldats de l’armée française viennent de lancer une levée de fonds d’un nouveau genre destinée à financer leur départ pour l’Irak, où ils iront combattre l’Etat islamique. Ces vétérans de l’Afghanistan membres de la Task Force Lafayette expliquent ne pas vouloir rester les bras croisés face au djihadisme international dont une partie de l’appareil de commandement se situe près de la ville irakienne de Mossoul. Ils ont accordé un entretien exclusif à Causeur. Qu’ils en soient remerciés.

Daoud Boughezala. Combien êtes-vous ? Quelles sont les origines et les appartenances religieuses de vos hommes ? Avez-vous reçu le soutien d’institutions ou de croyants musulmans ?

Task Force Lafayette. Nous sommes actuellement une dizaine, tous vétérans de l’armée française, originaires de corps divers et variés – armée de terre, marine nationale, forces spéciales, armée de l’air. L’appartenance religieuse de nos membres n’est pas mise en avant, mais il est certain que nous n’aurions aucune raison de refuser la candidature d’un homme sous prétexte que celui-ci serait de confession musulmane, chrétienne, juive ou autres. Nous n’avons reçu le soutien d’aucune institution, quelles soient par ailleurs politiques ou religieuses. Les messages que nous recevons d’individus comme vous et moi sur notre page Facebook nous sont cependant adressés aussi bien par des individus athées que par des croyants, qu’ils soient catholiques, protestants, juifs ou musulmans. Tous se félicitent de notre initiative et nous encouragent à la mener à bien.

Vous n’avez jusqu’ici récolté que quelques milliers d’euros . Comment expliquez-vous la relative passivité de l’opinion française, pourtant effrayée par le terrorisme ?

Notre levée de fonds, via un site de financement participatif, avoisine désormais les 9000 euros, et ce, en une seule journée d’activité – nous sommes le 23.09.2015. La « relative passivité » que vous évoquez donc est à relativiser. La plupart des dons tournent autour de 50 euros, mais certains individus nous ont déjà offert près de 300 euros, tout en promettant de nous reverser de l’argent dès que possible. Aux individus concernés par ces pratiques, nous répondons toujours la même chose : nous les remercions pour leur générosité et leur conseillons de ne pas se ruiner pour nous. La plupart de ces gens sont des gens qui ne disposent pas de salaires mirobolants ; leurs participations, même modestes, nous emplissent de fierté. Nous sommes conscient d’être redevable devant eux et devant toute la nation. Par ailleurs, vous évoquez une opinion « effrayée par le terrorisme » ; je pense qu’il s’agit d’une erreur : les Français sont décidés à voir disparaître ce terrorisme, à l’éradiquer ; ils ne vivent pas dans la terreur. Et quand bien même, quel genre d’hommes et de femmes serions-nous si nous devions jouer sur la peur des gens pour obtenir de l’argent ? Cela s’apparenterait à du racket, cela n’aurait rien de respectable ni d’honorable.

Reste que la peur du terrorisme existe. Des attentats ratés comme l’attaque du Thalys l’alimentent, mais aussi le discours alarmiste, probablement à raison, de nos gouvernants. Hollande et Valls ont déclaré la guerre à Daech mais, faute de troupes au sol, s’en donnent-ils vraiment les moyens ?  

Aussi déçus que nous soyons, nous, membres de la TLF, de l’immobilisme qui semble dominer, nous n’oublions pas que la situation est catastrophique en Irak du fait d’une précédente intervention occidentale. Difficile – mais non pas inconcevable – de soutenir plus de dix ans plus tard une initiative similaire. Cependant, je pense pouvoir affirmer que nous nous félicitons de la participation de la France à la coalition en œuvre en Irak. Nos appareils et nos pilotes sont parmi les meilleurs du monde ; ils apportent un soutien décisif aux combattants locaux. Quant à  une implication directe des armées occidentales sur le terrain, elle nuirait sans doute à Daech, mais que ferions-nous ensuite ? L’E.I, comme toute organisation violente et radicale, se nourrit de plusieurs choses : de la frustration, de la corruption et de la misère – quelle soit économique, sociale, culturelle ou humaine. C’est à ces racines-là qu’il faut s’attaquer, c’est à ces racines-là que doit s’attaquer l’Occident et c’est aussi sans doute à ces racines-là que les dirigeants locaux auraient dû s’attaquer pour éviter la situation actuelle.

Avez-vous l’aval tacite du ministère de la Défense et des autorités françaises ?

Nous n’avons reçu ni aval tacite ni soutien actif de la part de la Défense ou des autorités françaises. Nous avons cependant pris soin de nous assurer de la légalité de notre entreprise, une légalité bien réelle, puisque le régime du mercenariat – que la France pénalise – ne nous concerne pas. Nous ne recevrons aucune rétribution de la part d’une quelconque autorité pour notre action en Irak.

Vous comptez combattre l’Etat islamique aux côtés des forces kurdes. Pourquoi ce choix ?

D’une part, et tout simplement, car les forces kurdes acceptent l’aide de ressortissants étrangers tant que ceux-ci leurs sont « avalisés ». D’autre part, car les Kurdes sont des combattants relativement bien équipés, disciplinés et formés. Par ailleurs, il existe au sein des forces kurdes une réelle tradition démocratique et progressiste à laquelle nous ne sommes pas insensibles. Enfin, les Kurdes respectent les conventions internationales, ce qui est un point important car nous refuserions de manière inébranlable de soutenir une force capable de se compromettre par sa manière de mener la lutte.

Seriez-vous prêt à collaborer avec les autres forces qui luttent contre Daech : les armées syrienne et irakienne, mais aussi les milices chiites telles que le Hezbollah  ?

D’une part, notre mission se limitera au Kurdistan Irakien, ou les seules forces réellement actives sont les Peshmergas. Nous n’aurons donc même pas à nous demander si oui ou non, nous accepterions de collaborer avec des forces liées au régime syrien ou iranien. Le choix du théâtre irakien reflète par ailleurs notre volonté de ne pas nous engager sur le dossier syrien. Je ne ressens, d’un point de vue personnel, aucune espèce de sympathie ou de respect pour le clan Assad. La seule ambition de la Task Force Lafayette est d’aider à l’éradication de Daech aux côtés de forces kurdes respectables.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage :00597380_000026.

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Daoud Boughezala
est directeur adjoint de la rédaction et rédacteur en chef de Causeur.
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