Un roman grinçant

Dans Potion Magique, de Jérémy Berriau, tout part toujours d’un drame typique de notre époque : un professeur massacré par ses élèves, un enfant coupable malgré lui de la mort de sa mère, l’incendie d’un monument historique, une épidémie mondiale de zoonose…
Le livre semble dessiner une carte monstrueuse de la malédiction qui attend les pauvres hères que le monde actuel aurait décidé de sacrifier sur l’autel de ses errances.
Personnages grotesques
Loin de tendre la main à ceux qui en subissent les effets de plein fouet, il décide de leur enfoncer la tête dans l’horreur absurde de leur situation, avec une malice jubilatoire.
Dans un jeu de massacre baroque, Jérémy Berriau dépeint un univers grotesque et pathétique, où le commun des mortels se débat dans la médiocrité des choix qu’on lui impose. Ce commun des mortels est toujours lié, même de loin, à une élite de carton qui se repaît de sa propre vulgarité et de sa propre violence. À une middle class de bureau qui s’encanaille en s’essayant mollement au libertinage et en s’engageant durement dans des causes prolétaires, dans un microcosme qui prétend garder la tête sur les épaules, même après l’avoir définitivement perdue.
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On croise une grand-mère amoureuse de la psychiatre de son petit-fils devenu petite-fille, une prostituée russe qui n’a pas encore vendu son âme, un président éphèbe soumis à son vieux maître technocrate, un leader de l’opposition avec de vrais cadavres dans le placard, une grande prêtresse de la transition de genre qui n’a de cœur que pour son chat, ou encore des philanthropes cherchant à vendre un vaccin pour protéger des effets indésirables d’un autre vaccin…
Les personnages sont horrifiants ou désarmants, grotesques ou dignes — souvent tristes mais tenaces. Certains sont des clichés sur pattes et d’autres savent les déjouer habilement. Il est dommage que certains noms de personnages sonnent faux, voire en décalage avec leur âge ou leur milieu, ce qui trouble la perception de leur caractère.
Le rythme est bien tenu, même si quelques accélérations brusques nous égarent parfois.
Farce crédible
La caricature est au service du tableau et le trait est à peine grossi. On songe au mauvais goût cruel et pertinent du magazine Fluide Glacial. Aux satires sociales grinçantes de l’illustrateur américain, Robert Crumb. On est à cheval entre le documentaire et la dystopie, ce qui en fait une farce amère mais redoutablement crédible.
L’innocence, l’enfance, la beauté, la liberté : tout ce qui embellit un tant soit peu le quotidien des protagonistes est assiégé par des « déconstructeurs » zélés dont on ne sait s’ils sont encore passionnés dans leur quête perverse ou simplement prisonniers de leurs habitudes.
L’homme post-moderne y figure comme la victime de ce qu’il aura contribué à autoriser et accepter. Alors, il se débat, dans une danse macabre, avide de solutions toujours nouvelles et souvent trompeuses.
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Chez Jérémy Berriau, nul n’échappe aux arnaques en tout genre du Siècle des Escroqueries. On nous administre la maladie puis on nous vend le mauvais remède. Le beau et le vrai finissent étouffés par le laid et le faux.
Pourtant, on se surprend à en rire et à vouloir, comme certains personnages, continuer à résister comme on peut à la violence de l’absurde. D’ailleurs, le style reste léger ; clinique mais jamais sinistre. Le diagnostic est posé mais on ressort de sa lecture sans idées noires.
La lucidité, si elle est amère, nous recentre néanmoins sur ce qu’il y a de plus important ; c’est-à-dire ce qui donne à chacun l’envie de rester debout, malgré tout. Ce plus important est là, très présent dans le roman. « Celles-z-et ceux » qui n’ont pas encore totalement cédé à la folie prescrite par leur époque sauront le distinguer, même dissimulé par le cirque malsain des vendeurs de camelote.
248 pages


