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Les lycéens, petits dindons de la farce égalitaire

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Les lycéens qui se croient rebelles reproduisent en réalité, dans la violence comme dans leurs revendications qu’on nous présente comme légitimes, le conformisme idéologique navrant que l’école leur a inculqué, au détriment de l’esprit critique, de la responsabilité et de la liberté.


Depuis quinze jours, la France vit au rythme du « blocus lycéen » : des jeunes gens -pas tous lycéens il faut le dire !- se prenant pour des Gavroche contemporains, incendient des bâtiments scolaires, aspergent des gens d’essence et s’en prennent violemment à la police en scandant « du fric pour l’école publique ! » ou « non au 8h-18h, on n’est pas des bénévoles ». On a même entendu l’un d’entre eux se plaindre du fait qu’on ne le laisse pas dormir en classe…  Un grand nombre de professeurs et de parents les soutiennent, invoquant une « colère légitime », la spontanéité de la jeunesse et le « droit à l’éducation ». Les médias et les responsables politiques s’empressent de faire la distinction entre les casseurs et les lycéens, qui seraient pacifiques…

Le lycée c’est pas rose, le lycée c’est morose

Les revendications sont connues : manque de professeurs, classes surchargées, bâtiments délabrés, absurdité de Parcoursup… Et il faut admettre que la réalité dans certains lycées n’est pas rose. Les promesses des gouvernements successifs, notamment l’objectif d’emmener coûte que coûte toute une classe d’âge au bac sans prendre en compte les effets pervers de cette massification (problèmes d’infrastructures, baisse mécanique du niveau et entrée tardive dans la vie active), ont perverti l’enseignement : il ne s’agit plus d’instruire les élèves mais de leur garantir l’égalité parfaite. Les gouvernements successifs ont tous échoué, ne voyant pas l’urgence d’autonomiser les établissements, en donnant aux directeurs la possibilité de gérer leur budget, de régler les problèmes simplement et de recruter les professeurs eux-mêmes. Changer une chaudière dans un lycée implique de passer par le président de Région !

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Notons que les revendications ne portent absolument pas sur ce manque de liberté et d’autonomie. En bons dépositaires des discours égalitaires auxquels ils ont été biberonnés toute leur enfance, nos lycéens se tournent d’abord vers l’Etat pour trouver des solutions puis, constatant l’inefficacité de cette démarche, menacent de le renverser. Hyperconformistes, ils reprennent la litanie officielle : on arrangera tout avec des chèques supplémentaires. Rien de surprenant : formés par des rebelles fonctionnaires, ils ne prennent aucun risque à détruire des biens qui n’appartiennent à personne, comme tout ce qui appartient à tout le monde. Au pire, ils seront « rappelés à la loi ». Quant aux enseignants, Spartacus syndiqués, qui encouragent leurs élèves à des actions illégales comme l’entrave aux services publics, ils ne sont visiblement pas inquiets des suites judiciaires les concernant. Il ne leur arrivera rien.

Petits monstres et monstre froid

Mais in fine, élèves et professeurs sont bien les dindons de la farce, comme tous ceux qui croient encore à l’Etat. Ils font l’amère expérience des mensonges institutionnels. Non, l’Etat ne sait pas éduquer, soigner, édifier. Il ne sait même plus remplir ses missions régaliennes, faire régner la sécurité et protéger sa propre population. Dans Ainsi parlait Zarathoustra, Nietzsche écrivait : « l’Etat est le plus froid des monstres froids. Il est froid même quand il ment ; et voici le mensonge qui s’échappe de sa bouche : Moi, l’Etat, je suis le peuple ». Si ces jeunes gens lisaient autre chose que les balivernes que les professeurs, « serviteurs de la République » tels qu’ils aiment à se définir, placent entre leurs mains, ils n’auraient pas cette mentalité d’esclaves. Car ils se croient rebelles, mais réclamer des solutions à celui qui a orchestré le chaos, est non seulement vain mais d’un conformisme achevé.

Aveuglés par l’idéologie, ils ignorent que l’argent qu’ils réclament n’existe plus et que même s’ils pendaient les derniers « riches » de ce pays pour leur faire les poches, ils ne feraient qu’alimenter davantage la monstrueuse machine bureaucratique qui les écrase déjà, qui préfère l’animation à l’instruction et l’engagement à la responsabilité. Dans cette grande garderie qu’est devenue l’école, on leur a enseigné que leur vrai devoir n’était pas d’apprendre, c’est-à-dire de prendre la connaissance pour la faire leur, mais de s’indigner.

Romantisme révolutionnaire puéril d’arrière-garde

La France cultive depuis deux siècles un romantisme révolutionnaire tenace. De 1789 à Mai 68, en passant par 1848 et la Commune, nous avons érigé la barricade en geste esthétique et le soulèvement en preuve de vertu. Nos manuels, nos films, nos chansons exaltent encore le jeune révolté contre un ordre injuste, capitaliste, patriarcal, stigmatisant… Et dans cette entreprise, l’école n’est pas en reste, faisant de la Révolution française l’alpha et l’oméga de notre histoire, ignorant sciemment les exactions de la Terreur et pourchassant en son sein tous les éléments qui pourraient tempérer cette passion, a fortiori s’ils rappellent l’apport de la religion catholique. Passer sous silence les crimes des révolutions, n’en garder que l’avènement des droits de l’homme, l’égalité, la République et le tyrannicide légitime, c’est normaliser le recours à la violence et au crime pour obtenir gain de cause. La torture, l’oppression, le complot, le meurtre se trouvent alors justifiés par la quête du bien de l’humanité. De là à excuser les violences et le vandalisme au nom de la lutte pour une société plus juste, de l’antiracisme voire de l’anticapitalisme, il n’y a qu’un pas que de nombreux « jeunes » n’hésitent plus à franchir, excusés voire encouragés par leurs professeurs.

Tous les enseignements sont prétexte à mettre l’accent sur les dominations, la violence de l’exploitation d’une classe par une autre. L’héritage de Mai 68 est visible dans le rejet de l’autorité magistrale, le socioconstructivisme (« l’élève construit son savoir »), la disparition des classements et la baisse des exigences comme la suppression du latin précoce, la notation par compétences et autres lubies pédagogistes. Même les parcours littéraires sont construits autour des luttes féministes ou anti-coloniales. Jean-Paul Rabaut Saint-Étienne, célèbre révolutionnaire, proclamait en décembre 1792 devant la Convention : « L’éducation doit former le cœur. Elle demande des cirques, des gymnases, des armes, des jeux publics, des fêtes nationales ; le concours fraternel de tous les âges et de tous les sexes, et le spectacle imposant et doux de la société humaine rassemblée. » Voilà qui est clair !

Le fruit de décennies de socialisme et de la culture de l’excuse

Déjà Tocqueville dans L’Ancien Régime et la Révolution écrivait « les Français sont le peuple le plus littéraire et le plus révolutionnaire de l’Europe » ; il y a belle lurette que la France préfère la flamme purificatrice de l’insurrection au travail patient et ingrat, souvent imparfait il est vrai, de la réforme. Ce glissement vers une pédagogie de l’émotion et de l’engagement a transformé les élèves en militants. Des militants d’autant plus prompts à verser dans la violence qu’ils ignorent leur propre langue. Dépossédés du pouvoir de convaincre, incapables d’argumenter, ils hurlent, se roulent par terre, puis frappent, pillent, incendient.

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« Ce sont des jeunes qui s’expriment », entend-on. « La violence est le langage de ceux qu’on n’écoute pas. » Non. La violence est le langage de ceux à qui l’on n’a appris ni à raisonner ni à s’exprimer. Ces élèves descendent dans la rue avec les armes que nous leur avons fournies : la posture de victime, le goût de la confrontation, et l’assurance que la solution viendra de l’Etat qui cédera à leurs revendications. Dépourvus d’esprit critique, ils ne voient pas que leur situation est le fruit de décennies de socialisme plus ou moins assumé et que la solution ne peut pas être une fois de plus davantage de socialisme. Il faut au contraire rompre ce cercle vicieux. Albert Camus écrivait dans L’Homme révolté : « La révolte, si elle dégénère, devient ressentiment. » Nous y sommes. Ce qui commence par des revendications scolaires finit en incendies et en agressions, car on n’a pas formé des esprits libres, mais des consciences fragiles.

Les solutions existent. Mais elles requièrent une grande cohérence morale et beaucoup de patience, deux vertus dont nos responsables politiques sont absolument dépourvus. Elles passent par la recherche permanente de la liberté et de la responsabilité individuelle : en l’occurrence liberté des établissements de recruter afin que chaque classe soit pourvue d’un bon professeur, de choisir les méthodes les mieux adaptées aux élèves, liberté d’exclure réellement les fauteurs de trouble. Rappelons que l’obligation scolaire court jusqu’à 16 ans : rien n’oblige l’Etat à garder au lycée des individus de 17 ou 18 ans dont le seul objectif est de gagner du temps avant d’entrer sur le marché du travail. Il faut en finir avec le statut de fonctionnaire qui protège l’incompétence autant que le mérite, revenir à des programmes exigeants, axés sur les savoirs et non sur des compétences que personne ne sait vraiment définir ni évaluer. Il faut dépolitiser les programmes et laisser aux parents le choix de l’école de leurs enfants en finançant les écoles libres: peut-être cesseront-ils de les confier à des gens dont la vocation est le militantisme politique et non la transmission de notre patrimoine commun. Il faut aussi créer des filières professionnelles exigeantes : tous les jeunes gens n’ont pas vocation à se diriger vers des études longues. Il y a plus d’honneur à apprendre un métier qu’à perdre son temps sur les bancs d’un lycée qu’on finira par incendier.

Souhaitons que les candidats à l’élection prochaine se mettent eux aussi à parler de liberté, d’honneur et de responsabilité.

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Du porno à la vengeance

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Rentrée littéraire « off ». Loin des livres balisés, estampillés et poussés par les mastodontes de l’édition et leurs relais en librairie, Grégory Rateau a déniché un roman dans lequel une actrice pornographique entreprend une vengeance impitoyable contre la lâcheté et l’hypocrisie du collège où son fils est harcelé.


Aymeric Patricot attaque avec Les Crapules (Héliopoles) un terrain qui pue déjà fort : le porno, les mômes, la honte, Internet, les bourgeois qui tremblent derrière leurs rideaux. Il aurait pu nous fabriquer le petit roman sociologique de circonstance, bien propre, avec ses harceleurs d’un côté et ses victimes de l’autre. Heureusement, ça dérape.

Sabine est actrice pornographique. Quand une vidéo tournée huit ans plus tôt ressurgit dans le collège de son fils Mathieu, c’est le drame. Les élèves se passent la marchandise, le gamin encaisse, la mère débarque – j’ai immédiatement pensé à Mamma Roma de Pasolini, ce film où une prostituée se bat pour sortir son fils de la marginalité avant d’être rattrapée par le mépris social. Le roman d’Aymeric Patricot ausculte quant à lui la violence de notre époque : celle du harcèlement scolaire, du voyeurisme numérique et de la lâcheté collective. Face à la principale, le monde « respectable » montre ses dents. « Quand on affiche ses fesses sur Internet, Madame, c’est bien pour qu’elles soient vues. » lui balance-t-on. Sabine refuse ce procès : son activité est légale et elle compte bien rappeler à cette meute d’hypocrites que tout le monde se branle en la regardant et joue ensuite les offusqués.

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Lorsque Sabine fonce au collège tout s’emballe. Elle repère Mathieu, le saisit « par les aisselles » et l’extirpe du groupe. Le gamin est déjà trop grand : il comprend ce qu’on lui fait subir. Alors Sabine décide de rendre les coups. Elle embarque avec elle Jacques, un collègue de plateau, et Enguerrand, un bourgeois blasé qui aime autant les idées que les empoignades. On remonte les filières, on débusque les complicités, on cherche des têtes à faire tomber. C’est là que Patricot réussit son coup : il évite la sainte trinité de la victime exemplaire. Sabine connaît son métier, assume ses choix – persuadée d’ailleurs que « les décisions naissent de l’ennui » plutôt que des grands drames. Seulement, la vengeance est un acide puissant. Les coups finissent par frapper à l’aveugle, et Mathieu reproche à sa mère d’avoir achevé le massacre : « Tu as tout sali. »

Patricot s’intéresse alors à ce qui arrive quand la victime prend goût à la punition et que celui qui prétend rendre justice commence à y trouver son compte.

362 pages.

Les Crapules

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Une élection existentielle: Bibi or not Bibi?

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Découvrez le sommaire de notre numéro d’octobre


Le numéro d’octobre est disponible aujourd’hui sur la boutique en ligne, et demain mercredi 7 chez votre marchand de journaux.

L’élection du 27 octobre en Israël est proprement existentielle. Comme l’explique Jean-Baptiste Roques dans son introduction à notre dossier, les électeurs décideront si, oui ou non, ils veulent que le pays soit dirigé par un homme qui, bien qu’au pouvoir depuis dix-sept ans (sauf une parenthèse en 2021-2022), refuse d’assumer ses responsabilités dans les échecs du pays. Pourtant, il existe des arguments pour voter Netanyahou. Si l’État juif et son Premier ministre font l’objet d’une détestation insensée sur la scène internationale, les Israéliens vont resserrer les rangs, en maintenant leur soutien à Bibi. Et au regard des dangers pesant sur la nation, beaucoup d’électeurs préfèrent être dirigés par un homme à poigne. Le 27 octobre, les Israéliens auront à choisir – explique Gil Mihaely – entre deux conceptions de leur nation : un régime combinant libéralisme politique et respect de l’identité juive, ou un système niant l’état de droit et déléguant la définition du caractère juif à l’orthodoxie religieuse. C’est la question laissée sans réponse depuis 1948 : qu’est-ce qu’un « État juif » ? Justement, selon l’analyse de l’historien Aviad Kleinberg, certains courants orthodoxes et nationalistes, de plus en plus influents en Israël, pensent que la démocratie libérale est la marque du seul Occident chrétien, et qu’à ce titre, l’État juif doit divorcer des Lumières. Plus que jamais, l’avenir du pays dépend de la résistance des modernes à cette offensive obscurantiste.

Si Netanyahou perd, qui accédera au pouvoir ? Est-ce que ce sera son rival le plus sérieux, Gadi Eizenkot, fils d’une famille juive marocaine, élevé à Eilat puis formé par les fortes têtes de Golani ? Pour Gil Mihaely, sa sobriété et son dédain pour l’emphase pourraient offrir un contrepoint salutaire à un Israël chauffé à blanc depuis le 7-Octobre. Nathalie Ohana se demande si, trois ans après les massacres, l’État juif saura une nouvelle fois se réinventer à la faveur de ce grand rendez-vous démocratique. Barbara Lefebvre analyse la série israélienne, Fauda, dont la cinquième saison restitue l’attaque terroriste du 7-Octobre avec un réalisme époustouflant. Les critiques acerbes de Libération, ce journal qui ne cesse de relayer la propagande islamiste, n’ont pas empêché la série de connaître un succès dans la plupart des pays arabes. Beaucoup des « grands » médias français reproduisent les mêmes mensonges que Libé. Pourtant, rectifie Gil Mihaely, il n’y a pas eu de « famine » à Gaza, les « journalistes tués » étaient des djihadistes, et de nombreux « employés de l’UNRWA » étaient des agents des terroristes.

Dans son édito du mois, Elisabeth Lévy compare la réaction populaire, surtout chez les jeunes, à la visite de Léon XIV aux scènes de chaos et de violence qui ont accompagné le mouvement de protestation des lycéens. Conclusion : « Il est difficile de ne pas penser que Léon XIV incarne notre passé et Bally Bagayoko notre avenir. Et ça, ce n’est pas une « bonne nouvelle » ». Notre directrice de la rédaction revient aussi sur l’affaire Charles Sapin qui montre que Radio France, tout occupée à faire « barrage à l’extrême droite », vit dans une réalité parallèle ou le pluralisme est impensable. « Tout le camp progressiste se satisfait d’un pluralisme limité, comme la souveraineté des pays frères de l’URSS dans le pacte de Varsovie ». Franz-Olivier Giesbert, dont les propos ont été recueillis par Elisabeth Lévy et Jean-Baptiste Roques, salue le travail d’enquête mené par Sarah Knafo dans Le Casse du siècle. Ce livre a le mérite de dénoncer notre modèle social avec un humour devenu rare. FOG brosse le portrait d’une talentueuse figure du libéralisme capable d’œuvrer à l’union des droites, tout en lui déconseillant, pour le moment, la course à l’Élysée.

Ceux qui ont du mal à comprendre le trumpisme devraient aller faire un séjour dans le bayou. Dans son premier reportage pour Causeur, Louis Sarkozy a rencontré des chasseurs d’alligators autour du gouverneur de Louisiane qui est en campagne pour les midterms. Tout vulgaires qu’ils sont, ils travaillent dur, vivent libres et selon leurs principes, et voient dans l’Europe un continent à la ramasse. Jean-Baptiste Roques nous emmène dans l’ex-Allemagne de l’Est où on ne pense pas comme l’Ouest, France comprise. L’AfD y fait des scores pétaradants. Le parti, né d’un mélange de révolte contre la politique migratoire de Merkel et de nostalgie de l’URSS (eh oui), prône aussi la liberté de penser ce qu’on veut de la Shoah. Une voisine pas très rassurante, et bientôt surarmée. Ensuite, Sylvie Perez nous ramène à Bruxelles, où elle a rencontré Frank Furedi. Cet intellectuel défenseur du populisme a été trotskiste, communiste, libertaire anti-étatiste, anti-wokiste et enfin orbaniste. Un expert du grand écart ? Non, un fidèle de la liberté, et un fidèle du peuple, répond-il ! Portrait d’un aventurier-sociologue.

De mon côté, j’essaie de voir clair à travers le bruit et la fureur qui entourent les derniers progrès de l’IA. Cette nouvelle technologie s’emballe et s’emballe si fort que des pontes de la Silicon Valley démissionnent, effrayés de la voir toujours plus autonome, jusqu’à, disent-ils, pouvoir tuer l’humanité. Mais la régulation ne semble pas encore au programme : un ralentissement de l’innovation signifierait, pour les Américains, de laisser la première place aux Chinois. Et l’IA en littérature ? Jonathan Siksou analyse le cas de Thélyson Orélien, le chouchou de cette rentrée qui aurait généré son livre par IA. Face au scandale, le Landerneau littéraire a crié au racisme, évitant le vrai problème : la qualité de la production contemporaine.

Chez nos chroniqueurs, Olivier Dartigolles salue en la visite de Léon XIV une espérance pour tous les Français, qu’on croie au Ciel ou qu’on n’y croie pas. Pour Ivan Rioufol, le double effondrement de la croissance et de l’enseignement en France confirme l’échec des centristes melliflus. Après des décennies d’endoctrinement, le peuple français est en train se réveiller. Emmanuelle Ménard nous présente les débuts de la campagne présidentielle vue de Béziers, pendant que Gilles-William Goldnadel, président d’Avocats Sans Frontières, ne décolère pas depuis qu’Emmanuel Macron a proféré à la tribune de l’ONU des mensonges sur Israël.

Côté culture, Tintoret est au musée Jacquemart-André et il vaut mieux s’y presser, nous recommande Georgia Ray. On y voit des corps michelangelesques, aux gestes dramatiques et tremblants, bercés par les ors et les roux, en lutte ou en extase, d’une magnifique et haute matérialité. Une leçon de pesanteur et de grâce pour nos petites âmes dévorées par le virtuel. Acteur lyrique, tragédien éblouissant, Philippe Girard a incarné la langue des plus grands poètes du théâtre. Se confiant à Yannis Ezziadi, il nous transmet l’enseignement de son maître Antoine Vitez, l’homme qui a changé sa vie. Patrice Jean nous fait connaître le monde magique de l’influenceuse Lena Situations, où capitalisme et communisme ont fusionné. A coups de vidéos YouTube, elle a inventé le kolkhoze en bikini ! Les prolétaires sont riches, à moitié à poil, et le cul au bord d’une piscine. Dieu merci ils ne travaillent pas – les sponsors paient le loyer.

Julien San Frax a visité la galerie de Martine Gossieaux qui est un temple de poche où l’on vénère le dessin d’humour. À ses simaises, Sempé, Chaval ou Savignac clabaudent gaiement dans leurs traits de crayons et leurs traits d’esprit, indifférents à jamais au catéchisme et au ricanement contemporains. Emmanuel Domont salue la publication du deuxième roman d’Esther Teillard, une traversée existentielle drôle et trash ; Yannis Ezziadi, un livre d’art de Lilian Euzéby, dont le coup de pinceau se double d’une belle plume ; et Jonathan Siksou, une anthologie signée Thomas B. Reverdy pleine de poésie sur l’idée de ville, véritable kaléidoscope littéraire qui reflète les multiples vies citadines. Pour Jean Chauvet, c’est un film russe, Grand Prix du jury au dernier Festival de Cannes, qui domine nettement les sorties cinéma de ce mois d’octobre. Minotaure, signé Andrei Zviaguintsev, s’impose par sa redoutable maîtrise. Enfin, Emmanuel Tresmontant est allé au marché Saint-Martin découvrir le repère que l’Israélien Roy Hendel vient d’ouvrir et qui est dédié aux épices d’Orient et d’Asie. C’est auprès de petits producteurs à travers le monde qu’il déniche lui-même ces épices dont les parfums et les saveurs ancestrales inspirent déjà la gastronomie du futur. Mais n’oubliez pas que, en termes d’actualités, Causeur est le piment de la vie.

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Violences dans les lycées — notre jeunesse mérite mieux que les marchands de colère

Comment prétendre défendre l’École en détruisant l’École? Beaucoup des émeutiers présents aujourd’hui autour des lycées n’ont en réalité plus leur place à l’école, et pourraient très bien déjà être insérés dans le monde du travail, au lieu d’être les idiots utiles des ambitions de Jean-Luc Mélenchon à l’extrême gauche.


« J’ai demandé à mon fils de rentrer au plus vite. » C’est Sonia, mère d’un adolescent de 16 ans qui me l’a dit hier avec des trémolos dans la voix. Une autre, Marie, me confiait la même inquiétude. « J’ai confiance en mon fils. Ce qui m’inquiète, c’est l’effet de groupe et ceux qui peuvent venir pour en découdre. » Ces mères (les pères aussi !) vivent dans une angoisse indicible depuis une semaine. Un adolescent peut partir le matin pour retrouver ses amis et se retrouver, quelques heures plus tard, pris au piège entre des casseurs armés et des poubelles en feu. A16 ans. Les lycéens ont évidemment le droit de s’exprimer, de contester et de manifester pacifiquement. Et certaines de leurs préoccupations sont réelles. Les professeurs jamais remplacés sont trop nombreux et c’est un véritable scandale. Certains bâtiments qui ont mal vieilli doivent être rénovés. Les classes à 36, la machine infernale Parcoursup exaspèrent et désespèrent. Mais toutes ces difficultés réelles ne justifient pas de fermer les yeux sur le reste.

Un jeune qui manifeste pacifiquement avec une pancarte exerce une liberté démocratique. Un individu cagoulé qui arrive avec des mortiers pour affronter les forces de l’ordre fait autre chose.

Jeudi dernier, à Marseille, un véhicule des marins-pompiers a été pillé puis incendié par des jeunes « lycéens ». Un bus de la RTM a brûlé. À Belfort, un policier a été projeté au sol et roué de coups. On compte désormais par dizaines le nombre de lycées dont le portail voire le hall a brûlé. Pour certains, les dégâts se chiffrent déjà en millions d’euros. Le total cumulé au dernier pointage dans les médias approchait les 50 millions d’euros, à la veille de la journée de mobilisation qui fait peur à tout le monde : préfets, proviseurs, enseignants, mais aussi élèves qui n’ont plus classe et parents terrorisés. Ce ne sont plus des revendications lycéennes. Ce sont des violences urbaines.

L’exemple du lycée nantais Nelson-Mandela parti en flammes est d’ailleurs saisissant. Le lycée avait ouvert en 2014. Un établissement public récent, construit pour offrir de bonnes conditions d’enseignement, est désormais partiellement détruit et donc fermé, au nom d’un mouvement qui réclame… de meilleures conditions d’enseignement ! Comment prétendre défendre l’École en détruisant l’École ?

A lire aussi: Pour réussir au bac, coupons le budget de l’École!

Les chiffres permettent aussi de sortir des slogans. Selon l’OCDE, en 2023, les financements publics consacrés aux établissements d’enseignement, du primaire au supérieur, représentaient 4,5 % du PIB en France contre 4 % en Estonie. Pourtant, dans PISA 2025, la France obtient 483 points en sciences, 456 en compréhension de l’écrit et 458 en mathématiques, contre respectivement 527, 499 et 508 pour l’Estonie. Les moyens comptent donc, mais ils n’expliquent pas tout. Il faut aussi avoir le courage de parler d’exigence, d’autorité et d’orientation. L’expérience quotidienne de l’enseignement le montre. La grande majorité de nos jeunes veulent apprendre et avancer. Mais certains ne trouvent plus leur place dans des études générales longues et déconnectées du réel. Pourquoi ? Parce que nous avons progressivement installé l’idée que travailler tôt, à 21 ou 22 ans ou avant, constituait un échec. Pourtant, travailler plus tôt n’est pas une punition. Apprendre un métier en CAP, en BTS n’est pas un déclassement.

Développons des formations professionnelles courtes et qualifiantes, l’apprentissage et de véritables passerelles permettant de reprendre des études plus tard. Faire confiance à la jeunesse, c’est aussi accepter que tous les jeunes ne suivent pas le même chemin.

Mais cette crise pose aussi la question de la responsabilité des adultes. Celle des parents d’abord. Demander à son enfant de rentrer lorsqu’une manifestation dégénère n’est pas l’empêcher de penser. Savoir où il se trouve lorsque son établissement ferme plus tôt n’est pas attenter à sa liberté. Lui interdire de rejoindre un rassemblement où circulent mortiers et individus cagoulés n’est pas faire preuve d’autoritarisme. Cela s’appelle être parent.

Nos adolescents peuvent être intelligents, équilibrés et bien éduqués et néanmoins être emportés par l’effet de groupe. Les réseaux sociaux, leurs algorithmes et les bulles informationnelles accélèrent encore ces phénomènes. Nos enfants ont besoin de confiance, mais ils ont aussi besoin de limites.

Valérie Rialland.

Certains hommes et femmes politiques sont aussi responsables de ce qui se passe aujourd’hui sous nos yeux. La France insoumise a choisi de soutenir activement cette mobilisation. Ses élus et militants se sont rendus devant des établissements et ont appelé à amplifier le mouvement et pour certains justifié la violence ! Face à cette attitude une question se pose. Quelle responsabilité prend un élu lorsqu’il encourage des adolescents à brûler des poubelles devant son lycée alors qu’il sait pertinemment que cela peut dégénérer ? Notre jeunesse ne devrait jamais devenir la force d’appoint d’une stratégie politique. Le rôle d’un adulte n’est pas d’attiser chaque colère. C’est parfois de savoir dire que l’inquiétude est légitime, que la parole mérite d’être entendue, mais que certaines limites ne se franchissent pas.

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Car une inquiétante inversion des valeurs s’installe dans notre pays. Celui qui fait respecter la loi devient suspect, tandis que celui qui la transgresse bénéficie immédiatement d’une justification sociale ou politique. L’autorité serait devenue oppressive et la transgression presque vertueuse. Cette inversion doit être refusée. La police et la gendarmerie ne sont pas des ennemis de notre jeunesse. Elles protègent aussi le lycéen qui veut entrer en cours, le professeur qui veut enseigner et le pompier qui doit pouvoir éteindre un incendie sans voir son véhicule d’intervention caillassé ou partir en fumée.

La liberté de manifester est fondamentale. Celle de ne pas manifester l’est tout autant. Sans autorité de l’État, ces libertés finissent par céder devant la loi du plus fort. Il faut tout autant refuser le discours d’une jeunesse perdue. Chaque jour, les enseignants côtoient des jeunes sérieux, généreux, curieux et capables d’efforts considérables lorsqu’ils trouvent leur voie.

C’est précisément parce qu’il faut croire en eux que l’excuse permanente ne peut devenir leur horizon.

Notre jeunesse mérite une École exigeante, des professeurs devant les élèves, des bâtiments entretenus et des perspectives professionnelles. Mais elle mérite également des adultes qui se comportent en adultes, des parents qui protègent, des enseignants qui transmettent, des responsables politiques qui n’attisent pas et une République qui assume son autorité. Et des jeunes qui prennent leur part du projet pédagogique dans un monde en profonde mutation, notamment avec la déferlante de l’IA.

Aimer notre jeunesse, ce n’est pas applaudir toutes ses colères. C’est lui transmettre ce qui lui permettra demain d’être réellement libre, la culture, un métier, la responsabilité et le respect de la loi. Et lui rappeler cette évidence. On ne construit pas son avenir en brûlant ce que la société a construit pour vous.

Le tour de France en deux instants

L’éditorial d’octobre d’Elisabeth Lévy


J’ai l’impression de m’être fait avoir. Pendant les quatre jours de la déambulation du pape Léon en France1 des commentateurs extatiques m’ont expliqué que la France renouait avec ses racines, retrouvait le sens du sacré, redécouvrait le ciment de son unité. « Ça fait un bien fou », répétait Pascal Praud sur CNews. Je dirais même plus, renchérissait Eliot Deval, « le 25 septembre 2026, la France monta au septième ciel » (rassurez-vous, il n’y avait aucune allusion cochonne). Dans Le Figaro, Alexandre Devecchio observait avec satisfaction que les jeunes rassemblés à Saint-Denis cherchaient « une transcendance qu’ils ne trouveront jamais sur TikTok », tandis que Laurence de Charette s’attendrissait de voir ces mêmes jeunes vivre « intensément la question du sens de la vie ». Les élus de droite ont fait assaut de superlatifs pour encenser la « génération Léon » comme leurs prédécesseurs, il y a trente ans, admiraient la génération Jean-Paul II. Il serait sans doute déplacé de leur faire remarquer qu’aujourd’hui, celle-ci défile pour sa retraite comme tout le monde. Certes, Philippe de Villiers a charrié en proclamant que la messe de la Concorde expiait la mort du roi, mais un contresens historique n’allait pas suffire à gâcher la fête. D’ailleurs, même la gauche s’est tenue à carreaux. Il est vrai que Mélenchon lui-même a fait repentance pour sa jeunesse de bouffeur de curés.

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Si ça se trouve, j’ai une âme moi aussi. En tout cas, j’ai été profondément émue par les foules catholiques et pacifiques qui ont envahi Paris sans casser un seul abribus, et bouleversée par l’image du pape prenant une jeune handicapée dans ses bras. Certes, au bout de quatre jours, j’avais atteint ma dose limite de bondieuseries. Pourtant, je me suis surprise à croire, non pas en la Sainte Trinité, faut pas abuser, mais dans la capacité des Français à rester un peuple. En effet, ces fidèles n’exprimaient pas seulement leur foi en Jésus-Christ, mais leur désir que la France continue à être ce pays forgé à la fois par le christianisme et par les Lumières – peut-être que je surinterprète un chouia, mais c’est ce que je voudrais qu’ils veuillent.

Quoi qu’il en soit, j’ai pris un grand shoot de France et j’ai aimé ça. J’étais même convaincue qu’après ce grand moment d’élévation, les Français se rappelleraient que l’homme ne vit pas seulement de pain et arrêteraient de placer le pouvoir d’achat en tête de leurs préoccupations.

Autant dire que la descente a été brutale. Le pape avait à peine quitté notre pays que les lycées bloqués, les poubelles brûlées et les policiers agressés faisaient oublier la multitude fervente des Champs-Élysées et la jeunesse ardente du Stade de France. Le symbole est cruel : à moins d’un kilomètre de l’endroit où Léon a exhorté les jeunes catholiques à s’engager pour le bien commun, d’autres jeunes faisaient cramer ce qu’ils trouvaient. Notez qu’eux aussi doivent être en quête de spiritualité puisqu’ils réclament plus de CDI (les bibliothèques scolaires). D’accord, je ne devrais pas ironiser. À mon avis, les lycéens devraient plutôt manifester contre les taux soviétiques de réussite au bac ou la bienveillance criminelle de l’institution scolaire à leur endroit, mais ils ont certainement de bonnes raisons de dénoncer leurs conditions de travail. Reste que le spectacle de Bally Bagayoko, maire Insoumis de Saint-Denis, rigolant, paradant et faisant des selfies avec des grévistes devant une poubelle en feu était sidérant et même inquiétant. Et qu’il ait vaguement cherché à éteindre l’incendie ne change rien. Un maire est garant de l’ordre public. On n’attend pas de lui qu’il copine avec les auteurs de dégradations, mais qu’il les engueule. Apparemment, ça ne se passe pas comme ça en nouvelle France.

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Léon XIV au Stade de France, Bally Bagayoko au lycée Bartholdi : aucun de ces deux instantanés ne raconte à lui seul ce qu’est notre pays. N’empêche, il est difficile de ne pas penser que Léon XIV incarne notre passé et Bally Bagayoko notre avenir. Et ça, ce n’est pas une « bonne nouvelle ».


  1. J’ignore pourquoi mais quand la plupart des gens marchent ou se déplacent, les papes, les rois et Macron déambulent. ↩︎

Glucksmann à plat ventre

L’eurodéputé Place publique, candidat à la primaire de la gauche socio-démocrate a présenté ses excuses à Ségolène Royal à qui il reprochait de faire la danse du ventre pour obtenir des postes dans une vidéo volée. Elisabeth Lévy revient sur cette terrible agression sexiste.


C’est chouette, la camaraderie socialiste. Après Philippe Brun, débarqué de la primaire dans une mise en scène hésitant entre mafia et stalinisme, Ségolène Royal se dit victime d’une agression sexiste de Raphaël Glucksmann. Certes, il s’agit d’une agression verbale. N’empêche l’affaire est assez grave pour avoir occupé les premières vingt minutes (probablement les plus regardées) du débat des primaires sur BFMTV.

Le crime a été commis dans un bistrot où Glucksmann avait réuni des militants, plutôt des proches, suppose-t-on. On imagine que, lorsque Ségolène ou Faure parlent de leurs rivaux avec leurs partisans, leur langage est irréprochable. Dire des vacheries, c’est pas leur genre. Glucks a gravement dérapé. Il a ironisé sur Royal qui avait « fait la danse du ventre devant Macron pour obtenir un poste ». Il a aussi lâché, à propos de Le Pen et Mélenchon « on leur pisse dessus », ce qui n’est guère courtois. Bref, il s’est cru dans son salon. Or, il y avait une caméra fouineuse, celle du très gauchiste Média. S’agissait-il de propos privés ou pas, la chose fait débat. Disons qu’il s’est fait faire une Cohen-Legrand, sans que quiconque à gauche dénonce des méthodes de voyous. En tout cas, dans le monde merveilleux de la surveillance généralisée, il faut faire gaffe à ce qu’on dit au bistrot.

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Il a dit « danse du ventre » ! La Calamity Jane du Poitou (c’est sexiste, ça ?) réagit au quart de tour, voyant sans doute le parti qu’elle peut tirer de l’affaire. Sur le plateau de BFM, elle en rajoute dans le registre de l’offensée : « Je n’accepte pas qu’une fois de plus on puisse dégrader une femme, on puisse avoir des connotations sur son corps et des connotations sexuelles, sous-entendre qu’elle vend son corps et fait des danses pour obtenir des postes. Je n’ai jamais demandé de poste à Emmanuel Macron. Jamais », déclare-t-elle en dardant un œil sévère sur le délinquant. Lequel se répand en excuses, le regard penaud : « Il n’y avait aucune connotation sexiste dans « danse du ventre », jure-t-il, avant de se dire « désolé pour ces propos inélégants ».

Quand Glucksmann observe pour sa défense que Jérôme Guedj a utilisé la même expression sur Olivier Faure et Mélenchon, Royal lâche le morceau : ce n’est pas pareil de dire ça à un homme. Voilà bien une remarque ultra-sexiste. Un siècle de lutte féministe et les femmes sont toujours des petites porcelaines à qui il faut parler gentiment. Et surtout prière de s’abstenir devant leurs chastes oreilles de toute allusion, même métaphorique, à leur corps : faiblesse et pudibonderie sont les deux attributs de la femme libérée. Rappelons qu’il est également sexiste d’employer le terme « hystérique » au sujet d’une femme, ce qui signifie qu’aujourd’hui, seuls des hommes sont hystériques. Affirmer que madame Royal fait la danse du ventre pour avoir un poste (et peut-être demain devant Mélenchon pour une circonscription) n’est guère aimable mais n’a rien à voir avec sa féminitude. Les hommes aussi ont un ventre, non ?

Glucksmann a raté une occasion. S’il avait balayé l’accusation de sexisme comme elle le mérite, en expliquant par exemple qu’il respecte suffisamment les femmes pour les savoir capables d’endurer une métaphore, je parie que ça aurait plu à pas mal d’électrices. Et pas mal d’électeurs, contraints en permanence de surveiller leur langage et leurs pensées, se seraient sentis vengés.

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On me dira peut-être que l’égalité des sexes n’exclut pas la galanterie. J’avoue que j’adore la galanterie et les compliments sexistes, mais ce n’est pas une obligation professionnelle (sinon, j’en connais qui seraient virés). D’ailleurs, les féministes détestent ça. Un compliment est une agression patriarcale. Désolée, sois tu veux être traitée comme une égale, soit tu réclames les égards dus à ton sexe, mais il faut choisir.

Le plus énervant, c’est que, pour des femmes puissantes et qui devraient être fières de l’être, la victimisation est devenue un réflexe, un totem d’immunité contre la critique. Le nec plus ultra, c’est de cocher plusieurs cases de la domination. L’amusante Anne Hidalgo expliquait volontiers que, si elle était aussi souvent attaquée, cela n’était pas à cause du saccage de Paris, mais parce qu’elle est femme et d’origine espagnole – on ne parle pas assez des ravages de l’hispanophobie en France.

Dans le débat public, nous-les-femmes avons le droit d’être traitées comme des hommes ! Ras-le-bol des pleurnicheuses. Rassurez-vous j’en ai aussi marre des pleurnicheurs.

Un message vidéo d’Elisabeth Lévy

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Merci pour votre soutien. Vous nous avez donné du temps. Il nous reste à construire l’avenir



Je viens vous donner quelques nouvelles du front. Il faudrait plus de mots dans la langue française pour dire merci, car vous avez été très nombreux à nous dire « continuez ». Cet élan nous honore, nous oblige et nous secoue, car désormais, c’est un devoir de poursuivre l’aventure. Avec 120 000 euros de dons recueillis en quelques semaines, on peut dire que nous avons, que vous avez pratiquement atteint l’objectif. Nous avons acheté du temps.

Pour autant, rien n’est réglé. Comme disait le grand philosophe Jacques Chirac, les emmerdes volent en escadrilles. Si nous avons rétabli notre trésorerie, nous avons besoin de nouveaux investisseurs qui nous accompagnent dans notre transition numérique. Je ne vais pas vous raconter de craques :  avec la montée en puissance de l’IA, qui donne l’illusion à beaucoup qu’ils peuvent avoir gratuitement aujourd’hui ce qu’ils payaient hier, le secteur des médias ressemble à la sidérurgie dans les années 80 du XXe siècle. Il y aura des morts. Comptez sur nous pour ne pas en faire partie. Votre mobilisation montre en effet qu’il y a encore des lecteurs, des auditeurs qui distinguent la langue des hommes de celle des machines. Autrement dit, qu’il existe un marché pour l’intelligence humaine. On ne vous promet pas des scoops, mais on vous promet de la réflexion et de l’information, produites par des cerveaux 100% humains. Reste à trouver le modèle économique qui permettra d’assurer notre pérennité. Ne nous mentons pas, cela passera certainement par un effort soutenu de votre part, peut-être par un mode d’actionnariat participatif, après tout peut-être faut-il réinventer la bonne vieille coopérative. Il nous faut en tout cas diversifier voire repenser notre mode de diffusion en augmentant significativement notre activité sur les réseaux sociaux et en développant les vidéos. Bref, nous avons besoin d’un coup de jeune. Donc ne nous lâchez pas, à court terme, le moyen le plus simple de nous aider reste de faire un don ou d’abonner votre vieille tante. Mais s’il y a parmi vous des investisseurs potentiels ou si vous en connaissez, n’hésitez pas, écrivez à l’adresse clients@causeur.fr.

Nous sommes aussi preneurs de toute idée géniale qui nous aidera à atteindre la rentabilité. Quoi qu’il en soit, je vous ai fait une promesse et je la tiendrai. Tous les donateurs seront invités au plus tard en janvier 2027 à la première réunion du salon de la patronne. Ce sera l’occasion d’évoquer la présidentielle, de nous faire part de vos suggestions et de vos attentes pour notre avenir et aussi de s’amuser. Ce n’est pas parce que la vie est dure qu’on va arrêter de rigoler.

Avec 122 000 euros de dons en un mois, votre mobilisation a permis à Causeur de reprendre souffle. Merci ! La prochaine étape est de construire avec nos actionnaires un avenir durable et accélérer notre transition numérique.

Dans la vidéo jointe, je vous explique où nous en sommes et comment nous aider. Un don, un abonnement, une idée ou une mise en relation, chaque geste compte ! 

Vous nous avez dit « continuez ». Nous continuons. Ne nous lâchez pas !


Deux stades, une même exigence

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Léon XIV est venu parler de dialogue et d’amitié entre les religions. Mais sa visite en France est aussi un rappel que le dialogue ne saurait être une conversation à sens unique. Aux musulmans de France, désormais, de nous dire comment ils entendent vivre leur foi au sein de la République


Casablanca, 19 août 1985. Au stade Mohammed V, dans la chaleur lourde des fins d’été, quatre-vingt mille jeunes Marocains attendent. Ils sont musulmans et ils sont venus écouter un homme en blanc, Jean-Paul II. Le chef de l’Église catholique avait été invité, en cette Année internationale de la Jeunesse, par feu Hassan II, roi du Maroc, commandeur des croyants. C’est la première fois qu’un pape s’adresse à une foule de jeunes musulmans. À la tribune, il ne leur parle pas des chrétiens, mais d’eux. Il loue devant eux un Maroc où, dit-il, « il y a toujours eu des juifs et presque toujours des chrétiens ».

Quarante-et-un ans plus tard, au soir du vendredi 25 septembre 2026, quatre-vingt mille jeunes se pressent, dans la joie, sous les projecteurs du Stade de France, à Saint-Denis. Un pape est de nouveau au centre du terrain. Le chiffre est le même. Le geste aussi : un Pontife qui choisit le stade, la jeunesse, et toute l’histoire catholique de la France qui fait irruption, cette fois, sur son propre sol, avec beauté.

La rive n’est plus la même. Le contexte non plus. À Casablanca, l’Église, invitée, entrait en terre d’islam. À Saint-Denis, elle rassemble sa propre jeunesse au cœur d’un territoire où l’islam est visible dans les rues, les commerces et les conversations – et nulle part dans les tribunes.

Bally Bagayoko, le premier magistrat de la ville, musulman, accueille pourtant Léon XIV sur le sol de sa commune. Le geste compte. Il rappelle que cet islam-là n’est pas seulement une présence visible dans l’espace urbain : il est aussi incarné par une autorité élue de la République.

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De Paris à Lourdes, puis à Metz, le pape traverse une France où l’islam est la deuxième religion. Or, dans le récit officiel de sa venue, la parole des musulmans de ce pays reste en marge de la rencontre entre les religions : ils y apparaissent encore comme de simples destinataires. Le déséquilibre pourrait paraître injuste. Il l’est probablement, mais pas entièrement. Car le constat, largement partagé, demeure le suivant : les musulmans peinent à formuler ici, au pays de la fille aînée de l’Église, une doctrine claire et enracinée dans le contexte français.

Pourtant, ce qui manque a déjà existé. Ailleurs. Concrètement. Le Maroc, justement, en a fait l’expérience sur plus de huit siècles et surtout au XXe : un islam qui protège une Église minoritaire ; qui forme ses élites dans un monastère chrétien au cœur du Moyen Atlas ; qui accueille deux papes, Jean-Paul II et François, sans renier sa propre foi.

Cette mémoire n’est ni folklore ni modèle à copier. Elle ne fournit pas la doctrine qui manque. Mais elle en apporte la preuve vécue et le matériau.

Passeurs entre deux rives

Cette rencontre entre l’Église et l’islam n’est ni une abstraction ni une invention récente : elle est documentée, datée. Aux origines, elle naît dans le risque plutôt que dans la douceur. Ainsi, au treizième siècle déjà, des franciscains meurent en martyrs à Marrakech pour avoir prêché. C’est de ce sol dur, non d’une concorde facile, que l’histoire tire son prix.

Le vingtième siècle en offre une version plus savante, plus patiente. Elle passe alors par des hommes. Un prêtre, Albert Peyriguère (1883-1959), disciple de Charles de Foucauld, s’installe à El-Kbab, dans le Moyen Atlas. Il y vit des décennies au milieu des Berbères musulmans. On l’appelle Agourame (saint en berbère) ; on vient à lui pour se soigner, se procurer des vêtements ou pour lui demander conseil. Il ne baptise personne. Il tient une présence, non une conquête. Il apprend le berbère auprès des villageois et finit par le parler couramment ; eux l’honorent au point de lui réserver, lors des cérémonies, une place d’honneur sous leurs tentes. Devenu l’un des leurs sans cesser d’être prêtre catholique, cet ermite d’El-Kbab « représentait, à lui tout seul, une congrégation », pour reprendre les mots d’Aherdan, une des anciennes figures politiques majeures du paysage politique marocain.

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Une femme, Denise Masson (1901-1994), quitte la France pour Marrakech. Elle y passe près de soixante ans, dans la médina, sans jamais cesser d’être catholique. En 1967, la Pléiade publie sa traduction française du Coran, la première réalisée par une femme. Elle meurt à Marrakech et y repose. Le riad où elle a vécu est devenu aujourd’hui la « Maison Denise Masson » (aussi appelée Maison du Dialogue de Marrakech), un centre culturel et muséal ouvert au public.

Un intellectuel, Louis Massignon (1883-1962), professeur au Collège de France, consacre sa vie à faire entrer l’islam dans le monde savant français et à ouvrir ce monde savant à l’islam. Il ne traduit pas le Coran, mais il en prépare la réception, en défend la légitimité et en fait un objet de connaissance respectable. En 2006, le Maroc lui rend un hommage appuyé sous le haut patronage du roi Mohammed VI, saluant en lui « le fervent défenseur de toutes les justes causes humaines ». Son nom est perpétué au Maroc à travers des établissements d’enseignement de renom, tels que le Lycée Français International Louis-Massignon à Casablanca.

Un savant, Jacques Berque (1910-1995), professeur au Collège de France, consacre seize années à son propre « essai de traduction » du Coran, soumettant son texte aux remarques de cheikhs de l’islam avant de le publier. Il a été surnommé le passeur entre les deux rives.

Quatre vies. Un même geste, ou presque : porter le texte, ou la présence, de l’autre d’une rive à l’autre, sans renier son propre bord.

L’ouléma et le moine

Dans l’autre sens, la rencontre eut aussi son passeur. Sa figure est peut-être la plus éclairante pour qui doute encore qu’on puisse aller vers l’autre sans se perdre. Mohammed Belarbi Alaoui (1880-1964), formé à la Qarawiyyine (Fès), fut l’un des plus hauts oulémas du Maroc – grand cadi, président du Conseil des oulémas, conseiller du roi Mohammed V.

Ce gardien de la doctrine, intransigeant sur le fond, devint l’ami de Denis Martin, le Père Prieur du monastère de Tioumliline, près d’Azrou. Les bénédictins l’avaient d’abord redouté – selon le récit qu’ils en ont laissé, les autorités françaises le présentaient à leur prieur comme le pire ennemi de l’Église au Maroc. Ce qui le fit changer de regard ne fut pas un attendrissement, mais un discernement : il cessa de confondre l’Église avec l’entreprise coloniale qui se réclamait d’elle. Il distinguait la foi de l’autre du régime qui l’instrumentalisait.

Ce discernement, Belarbi Alaoui ne l’a pas seulement pensé, il l’a engagé. Des familles musulmanes, redoutant pour la foi de leurs enfants qui fréquentaient le monastère, vinrent le consulter ; il les rassura avec des mots qui ne souffraient d’aucune ambiguïté : « ces moines, leur dit-il, sont des hommes de Dieu ».

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Le plus haut magistère religieux du pays mettait ainsi sa parole au service de parents inquiets, garantissant que la proximité de chrétiens sincères ne menaçait pas la foi des leurs. L’amitié aurait pu passer pour une affinité entre deux hommes. Cet acte engageait davantage : une conviction. Belarbi Alaoui restait pleinement musulman, et il reconnaissait pourtant dans le moine un chrétien authentique, sans rien céder de sa propre croyance. C’est peut-être parce qu’il ne cédait rien qu’il pouvait reconnaître l’autre.

Cette histoire, on le voit, ne fut pas une idylle. Une concorde sans nuage ne prouverait qu’une chose. Une relation reprise après ses ruptures révèle autre chose : un savoir-faire et la possibilité de continuer malgré le désaccord.

De tout ce tissu se dégage une constante, la seule qui importe vraiment à qui vit sa foi en France aujourd’hui. Aucun de ces hommes n’a dialogué en rabotant sa croyance jusqu’à en faire une politesse. Masson n’a pas cessé d’être catholique pour traduire le Coran ; Belarbi n’a pas cessé d’être ouléma musulman pour aimer un moine.

De Casablanca à Metz

À Metz, dernière étape de son voyage, Léon XIV s’est adressé aux responsables des six cultes de France. Il n’a parlé que quelques minutes, mais il a dit l’essentiel, et dans les termes mêmes que cette histoire enseigne : « dialoguer ne diminue pas notre identité mais l’exprime ». Il a écarté d’un mot la tolérance polie, cette vertu tiède, pour lui préférer l’amitié ; et il a nommé profanation toute violence commise au nom de Dieu – c’est-à-dire toute confusion entre la foi et le pouvoir qui s’en réclame.

Il y a là une continuité qu’on ne voit pas toujours. En 1985, Jean-Paul II parlait aux jeunes musulmans de Casablanca. L’année suivante, le 27 octobre 1986, il organise à Assise (Italie) la « Journée mondiale de prière pour la paix ». Et ce lundi, quarante ans plus tard, Léon XIV prolonge à Metz le même geste. De Casablanca à Metz, l’Église a tenu la porte ouverte – et le Maroc fut la première terre où elle s’ouvrit. Trois papes, sur quatre décennies, ont répété que la rencontre était possible et que l’identité ne s’y perdait pas. Ils ont fait leur part.

La part qui reste

La part qui reste, c’est celle que nul pape ne fera à la place des musulmans de France. Parmi les six cultes réunis à Metz, un seul n’a pas encore écrit la doctrine qui lui permettrait de tenir, chez lui, en France, la promesse que le pape a formulée pour tous. Le Maroc prouve que cela se peut ; il ne le fait pas à leur place.

Là où l’islam est majoritaire, le collectif porte une grande part de la foi et rend moins urgente la formulation d’une doctrine de sa présence dans la société. La coutume, les institutions et l’environnement social prennent alors le relais. En France, où l’islam est minoritaire dans une société sécularisée, ce soutien collectif ne va plus de soi. Le croyant est davantage renvoyé à lui-même, seul devant Dieu. Sa religiosité, que l’environnement ne porte plus, doit être alors pensée pour pouvoir être vécue.

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Ce qui manque n’est ni une preuve, ni un modèle, ni même une bonne volonté. C’est un travail, immense, qu’il faut encore ouvrir : un chantier de refondation qui rappellerait, par son ampleur, ce que Vatican II fut pour l’Église. Non pour renier le donné révélé, qui relève de Dieu seul, mais pour penser enfin ce qui relève des hommes : la manière dont le sacré s’inscrit dans l’histoire, la transmission, l’organisation, l’inscription dans la cité, la formation, la consommation, le rapport à l’espace public, à la loi, à la vie, à la mort, l’appartenance à la nation, la mémoire, la culture, l’art, l’architecture. Un islam qui se déploierait non plus comme une exception religieuse, mais comme une expérience humaine. Vivante, donc mortelle. Perfectible, parce que la perfection n’appartient qu’à Dieu. Critiquable, car le propre de l’homme est l’esprit critique ; là où les certitudes aveuglent, le doute nourrit l’humilité.

Vendredi 25 septembre 2026, quatre-vingt mille jeunes chrétiens priaient sous les projecteurs du Stade de France, au cœur de Saint-Denis. Les musulmans de cette ville n’étaient pas dans les tribunes. Il serait vain de le leur reprocher : ils n’étaient pas invités à applaudir un pape. Ils sont invités à autre chose. À un travail plus exigeant et plus long : écrire enfin ce qu’ils ont à dire. Le dialogue, ils en ont la preuve derrière eux, à Casablanca, à Toumliline, à El-Kbab. Il leur reste à en faire, devant eux, une doctrine. C’est le chantier d’une génération.

Le Théâtre américain de la Danse d’Alvin Ailey

Des danseurs magnifiques, un répertoire voulu séduisant: la marque de fabrique du Théâtre américain de la Danse d’Alvin Ailey.


À l’époque des combats pour l’égalité des droits civiques aux États-Unis, c’était un acte véritablement politique que la fondation à New York de l’Alvin Ailey Dance Theater en mars 1958. Une compagnie de danseurs exclusivement noirs, comme le sera onze ans plus tard le Dance Theater of Harlem, première compagnie de danse classique composée uniquement d’artistes afro-américains et créée à la suite de l’assassinat de Martin Luther King.

Ségrégation raciale

Aux États-Unis s’imposait une ségrégation raciale qui sévissait surtout dans le sud. Mais elle n’était pas inexistante à New York même, de façon beaucoup moins marquée évidemment que dans les anciens États esclavagistes. Si les plus grands chorégraphes américains, horrifiés par le racisme, comme Martha Graham et plus tard Alwin Nikolaïs ou Merce Cunningham, engagèrent des danseurs noirs, il demeurait toutefois difficile pour les artistes afro-américains de se faire une place sur les scènes du pays, d’autant que les tournées des compagnies new-yorkaises se heurtaient dans certains États de l’Union à des problèmes insoutenables, là où les hôtels et les restaurants refusaient farouchement de recevoir des Noirs.

Ambassadeur de la culture américaine

Acte politique donc de la part d’Alvin Ailey (1931-1989), mais qui bien vite s’infléchira quand, quelques années après sa fondation, sa troupe recevra en son sein des artistes de multiples origines. Aujourd’hui cependant, elle brille tout particulièrement avec danseurs noirs ou métis.

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Voilà donc 70 ans que la compagnie existe, et près de 40 ans qu’elle perdure après la mort de son fondateur, ce qui est un réel exploit dans un pays où la survie des artistes est livrée au bon vouloir des publics ou des éventuels mécènes, et où les subventions régulières n’existent pas. De huit danseurs à l’origine, l’Alvin Ailey American Dance Theater (c’est son nom actuel, depuis que la compagnie a été consacrée comme ambassadeur culturel des États-Unis par le Congrès à Washington) en comprend trente aujourd’hui. Elle est flanquée d’une compagnie junior composée d’une douzaine de très jeunes interprètes et son siège  sur la 9e avenue / 55e rue abrite de surcroît une école de danse renommée qui reçoit 13000 élèves par an.

Un répertoire mêlant optimisme et grands sentiments

Pour s’imposer et durer, il a fallu créer un répertoire typiquement américain, mêlant optimisme, joie de vivre affirmée, dynamisme obligé, effets à couper le souffle, pathos aussi et grands sentiments. Un répertoire volontairement séduisant, destiné à plaire au plus grand nombre et à être exécuté par des techniciens exceptionnels comme les danseurs savent l’être aux États-Unis, à défaut parfois d’autre chose. Ce répertoire fut l’œuvre d’Alvin Ailey qui composera plus de 70 chorégraphies pour sa troupe ou de Judith Jamison qui lui succédera. Mais ils inviteront aussi de nombreux autres créateurs à l’enrichir. C’est d’ailleurs une sorte d’anthologie de tous ces ouvrages que présente la compagnie lors de ses deux programmes parisiens.

L’éclat de danseurs aux corps magnifiquement travaillés, leur virtuosité qui semble sans faille, leur énergie paraissant inépuisable sont la force, la marque de fabrique de la compagnie. L’AAADT ne révolutionne rien, mais elle séduit. Avec des danseurs, une fois encore, exceptionnels.

Alvin Ailey American Dance Theater
Du 7 au 11 octobre. Palais des Congrès, à Paris. Direction artistique Alicia Graf Mack. À partir de 29€

Les femmes et leur mystère

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Florence Châtaignier publie Fuir la lumière, une histoire de femme loin de la tendance patos-trauma-ouin-ouin.


En faisant surgir la peur d’une création placée sous l’obédience de l’IA, l’affaire Thélyson Orélien a polarisé l’attention portée à la rentrée littéraire. Crainte ou réalité ? La seule assurance, elle aura occulté une question qui agite pourtant nombre d’écrivaines : qui fabrique les femmes ? Nina Bouraoui, Lila Hassaine, Line Papin et surtout Adèle Haenel s’attachent, chacune à leur manière, à remonter aux mécanismes qui façonnent le féminin et aux injonctions dont il procède.

Détricoteuses

Adèle Haenel, en collaboration avec Gisèle Vienne, dans un texte mêlant scènes de théâtre et fragments narratifs, raconte le traumatisme dont elle a été victime plus jeune. Plus que de dénoncer, par le témoignage, les violences faites aux femmes, elle entend démontrer comment cette violence participe à définir le féminin. De là — pour que la femme puisse se libérer des structures qui l’oppriment, comme la famille, le mariage, les injonctions sociales et le regard de l’homme —, il faudrait déconstruire cette identité.

Mais derrière cette entreprise de détricotage, au motif de libérer les femmes, n’y a-t-il pas un dessein caché ? Celui de nier la féminité, de gommer ses attraits, d’effacer ses atours — le même projet appliqué au masculin — pour faire éclore une société enfin débarrassée de ses genres ? La libération passe-t-elle nécessairement par l’effacement de ce qui distingue les femmes des hommes ?

Si le féminisme contemporain entreprend de dénoncer les mécanismes qui ont fabriqué le féminin, que devient alors ce qui, dans l’expérience des femmes, résiste à cette explication ? Faut-il expliquer le féminin ou accepter qu’une part de lui demeure irréductible à l’élucidation ? Autrement dit, mettons les pieds dans le plat: avons-nous encore le droit aujourd’hui au mystère sans être accusées d’essentialisme ?

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Et si, comme l’écrit Cécile Guilbert dans Feux sacrés, la seule puissance sacramentelle résidait dans la littérature qui, sans dissiper le mystère, lui donne une forme, un langage, une expérience ? Et par là, nous redonne l’élan de ferveur que notre triste époque nous refuse. La littérature, parce qu’elle fictionne, résiste à notre désir de tout expliquer, de tout déterminer. C’est précisément pour cela que La femme pauvre de Léon Bloy est à relire. À rebours de notre modernité psychologisante, Bloy ne cherche pas à disséquer son héroïne, Clotilde, à reconstituer les causes qui l’ont faite ni à nous donner les clefs de son intériorité. Elle demeure opaque. Elle ne se comprend pas elle-même et le lecteur ne la comprend pas davantage.

Chez Bloy, Clotilde ne se révèle donc pas par la connaissance de soi, mais dans l’épreuve. Sa vérité surgit dans la souffrance, dans le renoncement, dans cette mystique qui transforme paradoxalement ce qui semblait n’être que misère en possibilité de transcendance. La souffrance n’est plus seulement ce qui accable : elle devient le lieu d’une révélation. Ce qui échappe à l’analyse psychologique trouve alors une autre forme de langage, celui du mystère et du sacré.

Ennui

Nous voilà dans une drôle d’époque, matérialiste dans ses explications, ésotérique dans certaines de ses pratiques, mais toujours individualiste dans sa spiritualité. Nous avons déconstruit les anciennes croyances sans cesser d’éprouver le besoin de croire à quelque chose qui les dépasse.

La modernité est une formidable machine à désenchanter ; elle produit son propre vertige. Le structuralisme a déniaisé l’individu en lui montrant les déterminismes qui président à son comportement, la psychanalyse a trouvé dans l’inconscient les causes de nos tares, le matérialisme a réduit à néant nos croyances en leur opposant son implacable logique. Ainsi, le destin n’est plus qu’une somme de déterminismes, le sacré une production culturelle et le mystère l’ennemi de la rationalité. Bref, on s’emmerde en étant désespéré. Mais que devient le mystère lorsque Dieu s’est retiré ?

Dans Fuir la lumière, deuxième roman de Florence Châtaignier, alias Florence Mars, aux éditions du Cherche-Midi, nul besoin de sainteté ni de sacrifice pour que subsiste une part d’inconnu. Le mystère se loge dans une existence contemporaine, dans ce qui échappe aux assignations et à la volonté de se comprendre soi-même. Mais ce qui traverse le roman, plus profondément, c’est la préservation d’un élan vital : la possibilité de continuer à désirer, à aimer, à se perdre et à recommencer dans une existence nécessairement imparfaite. Sans recette, sans dogme, sans autre certitude que celle de cet élan, nous suivons Anita, une femme dont toute l’existence semble n’être qu’une succession de tentatives pour échapper à ce qui l’enferme.

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Son enfance se déroule dans « la Lumière », une communauté libertaire installée en Provence, aux allures de secte. Après la mort de sa mère, écrasée par le tracteur que conduit son père lors des travaux agricoles communs, Anita est placée sous le patronage du gourou, qui la confie, de yourtes en cabanes, à de multiples parents de remplacement. Ballottée de famille en famille, bringuebalée d’un foyer provisoire à l’autre, « Plume », son nom communautaire, accumule une expérience de la souffrance qui finira par rendre possible la remise en cause du monde dans lequel elle a grandi.

À dix-sept ans, Plume/Anita fuit. Et, par un heureux hasard, sa fugue la conduit chez un vieux monsieur d’Asnières qui l’initie à l’herboristerie, lui donne un salaire, des papiers et, avec eux, les clefs d’une nouvelle existence. Deuxième chance. On rembobine. Re-naître. Vivre. Et paf ! Guillaume. Un fils de bonne famille qui, non content de lui faire l’amour, lui passe la bague au doigt, au grand dam de ses parents, inquiets de voir une Cendrillon bancale devenir leur bru. Qu’importe. Guillaume aime Anita pour son non-conformisme, cet exotisme contemporain dont raffolent tant les gens ternes. Cette touche singulière est parfaite pour rendre son épouse délicieusement originale parmi les autres femmes d’expatriés de sa boîte londonienne.

À Londres, avec leurs jumeaux, le couple est en réussite sociale et financière. Mais lorsque le tiède et la normalité ne coulent pas dans vos veines, il est impossible de se conformer longtemps à une existence normée sans s’y perdre. Lentement, Anita dépérit. Cette vie bourgeoise, luxueuse et parfaitement réglée agit sur elle comme un somnifère. À la dérive, elle ne trouve plus d’oxygène que dans les trajets en train qui la conduisent vers la banlieue, où elle est bénévole auprès de personnes âgées. En fuyant une deuxième fois la lumière — cette fois, celle, aveuglante, de sa riche existence au cœur de Londres —, elle se rapproche de ce qu’elle n’a jamais cessé d’être : Plume. Dans le train, le regard d’un inconnu éveille en elle un désir assez puissant pour la faire revenir à la vie. Elle revient. À la lumière.

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Certes, l’écriture de Florence Châtaignier est une source de joie et d’émerveillement lorsqu’elle nous conte l’histoire de Plume. Certes, ce mélange burlesque et dramatique — rien n’est grave quand tout l’est — qui, parce qu’il refuse de s’appesantir, rend attachant ce roman qui se démarque ainsi nettement de la tendance patos-trauma-ouin-ouin.

Mais Fuir la lumière atteint une autre dimension dans l’intérêt qu’il mérite de susciter chez le lecteur. Après avoir voulu tout comprendre, tout déconstruire, tout ramener aux mécanismes psychologiques ou sociaux, quelque chose résiste à Anita. Ça cloche. Ça sonne étrange. Je pense à Guilbert et à ses Feux sacrés : le mystère ne disparaît pas parce qu’on a démontré ce qui le constituait. Il demeure, comme une part irréductible de l’expérience humaine.

Cécile Guilbert © Jean-Francois Paga

Anita ne peut simplement pas extirper de son histoire tout ce qui serait mauvais pour ne conserver que le reste. Elle est Plume. Et elle le restera à jamais. Elle découvre que ce qu’elle avait appris à considérer comme une croyance aliénante, le syncrétisme New Age, l’a aussi nourrie : son rapport au monde, son lien à l’invisible lui sont nécessaires. Elle fuit la communauté, puis la bourgeoisie ; elle rejette le New Age, puis le bonheur matériel, la réussite sociale, le mariage et la maternité, parce qu’ils ne suffisent pas davantage à remplir les creux de l’existence.

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Chez Plume, le retour à soi passe paradoxalement par une réhabilitation de ce qu’elle avait fui. Elle ne retourne pas à la secte ; elle ne renonce pas à sa liberté. Elle récupère ce qui, dans cette enfance, lui appartient encore. Comme si l’émancipation ne consistait finalement pas à se débarrasser de toutes ses origines, mais à les accepter sans passion.

Plume est Anita et, tout à la fois, Clotilde quand elle se confronte au modèle bourgeois du bonheur qui prétend organiser l’existence, mais qui contribue à la couper d’elle-même par un excès de confort et de raison. Là où Bloy nomme cette dimension mystique, Châtaignier la fait ressurgir sous une forme plus contemporaine, plus ambiguë, débarrassée de toute orthodoxie : le sacré. Là encore, comme Guilbert.

Par les marges, le désir, le rêve, le hasard, Florence Châtaignier renoue avec le mystère, avec notre mystère. Et c’est salvateur. Un roman à lire à l’ombre de soi-même.

352 pages

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Les lycéens, petits dindons de la farce égalitaire

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Perpignan, hier © ANTONIN LOUIS/SIPA

Les lycéens qui se croient rebelles reproduisent en réalité, dans la violence comme dans leurs revendications qu’on nous présente comme légitimes, le conformisme idéologique navrant que l’école leur a inculqué, au détriment de l’esprit critique, de la responsabilité et de la liberté.


Depuis quinze jours, la France vit au rythme du « blocus lycéen » : des jeunes gens -pas tous lycéens il faut le dire !- se prenant pour des Gavroche contemporains, incendient des bâtiments scolaires, aspergent des gens d’essence et s’en prennent violemment à la police en scandant « du fric pour l’école publique ! » ou « non au 8h-18h, on n’est pas des bénévoles ». On a même entendu l’un d’entre eux se plaindre du fait qu’on ne le laisse pas dormir en classe…  Un grand nombre de professeurs et de parents les soutiennent, invoquant une « colère légitime », la spontanéité de la jeunesse et le « droit à l’éducation ». Les médias et les responsables politiques s’empressent de faire la distinction entre les casseurs et les lycéens, qui seraient pacifiques…

Le lycée c’est pas rose, le lycée c’est morose

Les revendications sont connues : manque de professeurs, classes surchargées, bâtiments délabrés, absurdité de Parcoursup… Et il faut admettre que la réalité dans certains lycées n’est pas rose. Les promesses des gouvernements successifs, notamment l’objectif d’emmener coûte que coûte toute une classe d’âge au bac sans prendre en compte les effets pervers de cette massification (problèmes d’infrastructures, baisse mécanique du niveau et entrée tardive dans la vie active), ont perverti l’enseignement : il ne s’agit plus d’instruire les élèves mais de leur garantir l’égalité parfaite. Les gouvernements successifs ont tous échoué, ne voyant pas l’urgence d’autonomiser les établissements, en donnant aux directeurs la possibilité de gérer leur budget, de régler les problèmes simplement et de recruter les professeurs eux-mêmes. Changer une chaudière dans un lycée implique de passer par le président de Région !

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Notons que les revendications ne portent absolument pas sur ce manque de liberté et d’autonomie. En bons dépositaires des discours égalitaires auxquels ils ont été biberonnés toute leur enfance, nos lycéens se tournent d’abord vers l’Etat pour trouver des solutions puis, constatant l’inefficacité de cette démarche, menacent de le renverser. Hyperconformistes, ils reprennent la litanie officielle : on arrangera tout avec des chèques supplémentaires. Rien de surprenant : formés par des rebelles fonctionnaires, ils ne prennent aucun risque à détruire des biens qui n’appartiennent à personne, comme tout ce qui appartient à tout le monde. Au pire, ils seront « rappelés à la loi ». Quant aux enseignants, Spartacus syndiqués, qui encouragent leurs élèves à des actions illégales comme l’entrave aux services publics, ils ne sont visiblement pas inquiets des suites judiciaires les concernant. Il ne leur arrivera rien.

Petits monstres et monstre froid

Mais in fine, élèves et professeurs sont bien les dindons de la farce, comme tous ceux qui croient encore à l’Etat. Ils font l’amère expérience des mensonges institutionnels. Non, l’Etat ne sait pas éduquer, soigner, édifier. Il ne sait même plus remplir ses missions régaliennes, faire régner la sécurité et protéger sa propre population. Dans Ainsi parlait Zarathoustra, Nietzsche écrivait : « l’Etat est le plus froid des monstres froids. Il est froid même quand il ment ; et voici le mensonge qui s’échappe de sa bouche : Moi, l’Etat, je suis le peuple ». Si ces jeunes gens lisaient autre chose que les balivernes que les professeurs, « serviteurs de la République » tels qu’ils aiment à se définir, placent entre leurs mains, ils n’auraient pas cette mentalité d’esclaves. Car ils se croient rebelles, mais réclamer des solutions à celui qui a orchestré le chaos, est non seulement vain mais d’un conformisme achevé.

Aveuglés par l’idéologie, ils ignorent que l’argent qu’ils réclament n’existe plus et que même s’ils pendaient les derniers « riches » de ce pays pour leur faire les poches, ils ne feraient qu’alimenter davantage la monstrueuse machine bureaucratique qui les écrase déjà, qui préfère l’animation à l’instruction et l’engagement à la responsabilité. Dans cette grande garderie qu’est devenue l’école, on leur a enseigné que leur vrai devoir n’était pas d’apprendre, c’est-à-dire de prendre la connaissance pour la faire leur, mais de s’indigner.

Romantisme révolutionnaire puéril d’arrière-garde

La France cultive depuis deux siècles un romantisme révolutionnaire tenace. De 1789 à Mai 68, en passant par 1848 et la Commune, nous avons érigé la barricade en geste esthétique et le soulèvement en preuve de vertu. Nos manuels, nos films, nos chansons exaltent encore le jeune révolté contre un ordre injuste, capitaliste, patriarcal, stigmatisant… Et dans cette entreprise, l’école n’est pas en reste, faisant de la Révolution française l’alpha et l’oméga de notre histoire, ignorant sciemment les exactions de la Terreur et pourchassant en son sein tous les éléments qui pourraient tempérer cette passion, a fortiori s’ils rappellent l’apport de la religion catholique. Passer sous silence les crimes des révolutions, n’en garder que l’avènement des droits de l’homme, l’égalité, la République et le tyrannicide légitime, c’est normaliser le recours à la violence et au crime pour obtenir gain de cause. La torture, l’oppression, le complot, le meurtre se trouvent alors justifiés par la quête du bien de l’humanité. De là à excuser les violences et le vandalisme au nom de la lutte pour une société plus juste, de l’antiracisme voire de l’anticapitalisme, il n’y a qu’un pas que de nombreux « jeunes » n’hésitent plus à franchir, excusés voire encouragés par leurs professeurs.

Tous les enseignements sont prétexte à mettre l’accent sur les dominations, la violence de l’exploitation d’une classe par une autre. L’héritage de Mai 68 est visible dans le rejet de l’autorité magistrale, le socioconstructivisme (« l’élève construit son savoir »), la disparition des classements et la baisse des exigences comme la suppression du latin précoce, la notation par compétences et autres lubies pédagogistes. Même les parcours littéraires sont construits autour des luttes féministes ou anti-coloniales. Jean-Paul Rabaut Saint-Étienne, célèbre révolutionnaire, proclamait en décembre 1792 devant la Convention : « L’éducation doit former le cœur. Elle demande des cirques, des gymnases, des armes, des jeux publics, des fêtes nationales ; le concours fraternel de tous les âges et de tous les sexes, et le spectacle imposant et doux de la société humaine rassemblée. » Voilà qui est clair !

Le fruit de décennies de socialisme et de la culture de l’excuse

Déjà Tocqueville dans L’Ancien Régime et la Révolution écrivait « les Français sont le peuple le plus littéraire et le plus révolutionnaire de l’Europe » ; il y a belle lurette que la France préfère la flamme purificatrice de l’insurrection au travail patient et ingrat, souvent imparfait il est vrai, de la réforme. Ce glissement vers une pédagogie de l’émotion et de l’engagement a transformé les élèves en militants. Des militants d’autant plus prompts à verser dans la violence qu’ils ignorent leur propre langue. Dépossédés du pouvoir de convaincre, incapables d’argumenter, ils hurlent, se roulent par terre, puis frappent, pillent, incendient.

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« Ce sont des jeunes qui s’expriment », entend-on. « La violence est le langage de ceux qu’on n’écoute pas. » Non. La violence est le langage de ceux à qui l’on n’a appris ni à raisonner ni à s’exprimer. Ces élèves descendent dans la rue avec les armes que nous leur avons fournies : la posture de victime, le goût de la confrontation, et l’assurance que la solution viendra de l’Etat qui cédera à leurs revendications. Dépourvus d’esprit critique, ils ne voient pas que leur situation est le fruit de décennies de socialisme plus ou moins assumé et que la solution ne peut pas être une fois de plus davantage de socialisme. Il faut au contraire rompre ce cercle vicieux. Albert Camus écrivait dans L’Homme révolté : « La révolte, si elle dégénère, devient ressentiment. » Nous y sommes. Ce qui commence par des revendications scolaires finit en incendies et en agressions, car on n’a pas formé des esprits libres, mais des consciences fragiles.

Les solutions existent. Mais elles requièrent une grande cohérence morale et beaucoup de patience, deux vertus dont nos responsables politiques sont absolument dépourvus. Elles passent par la recherche permanente de la liberté et de la responsabilité individuelle : en l’occurrence liberté des établissements de recruter afin que chaque classe soit pourvue d’un bon professeur, de choisir les méthodes les mieux adaptées aux élèves, liberté d’exclure réellement les fauteurs de trouble. Rappelons que l’obligation scolaire court jusqu’à 16 ans : rien n’oblige l’Etat à garder au lycée des individus de 17 ou 18 ans dont le seul objectif est de gagner du temps avant d’entrer sur le marché du travail. Il faut en finir avec le statut de fonctionnaire qui protège l’incompétence autant que le mérite, revenir à des programmes exigeants, axés sur les savoirs et non sur des compétences que personne ne sait vraiment définir ni évaluer. Il faut dépolitiser les programmes et laisser aux parents le choix de l’école de leurs enfants en finançant les écoles libres: peut-être cesseront-ils de les confier à des gens dont la vocation est le militantisme politique et non la transmission de notre patrimoine commun. Il faut aussi créer des filières professionnelles exigeantes : tous les jeunes gens n’ont pas vocation à se diriger vers des études longues. Il y a plus d’honneur à apprendre un métier qu’à perdre son temps sur les bancs d’un lycée qu’on finira par incendier.

Souhaitons que les candidats à l’élection prochaine se mettent eux aussi à parler de liberté, d’honneur et de responsabilité.

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Du porno à la vengeance

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Le romancier Aymeric Patricot © Anne b. Épernay.

Rentrée littéraire « off ». Loin des livres balisés, estampillés et poussés par les mastodontes de l’édition et leurs relais en librairie, Grégory Rateau a déniché un roman dans lequel une actrice pornographique entreprend une vengeance impitoyable contre la lâcheté et l’hypocrisie du collège où son fils est harcelé.


Aymeric Patricot attaque avec Les Crapules (Héliopoles) un terrain qui pue déjà fort : le porno, les mômes, la honte, Internet, les bourgeois qui tremblent derrière leurs rideaux. Il aurait pu nous fabriquer le petit roman sociologique de circonstance, bien propre, avec ses harceleurs d’un côté et ses victimes de l’autre. Heureusement, ça dérape.

Sabine est actrice pornographique. Quand une vidéo tournée huit ans plus tôt ressurgit dans le collège de son fils Mathieu, c’est le drame. Les élèves se passent la marchandise, le gamin encaisse, la mère débarque – j’ai immédiatement pensé à Mamma Roma de Pasolini, ce film où une prostituée se bat pour sortir son fils de la marginalité avant d’être rattrapée par le mépris social. Le roman d’Aymeric Patricot ausculte quant à lui la violence de notre époque : celle du harcèlement scolaire, du voyeurisme numérique et de la lâcheté collective. Face à la principale, le monde « respectable » montre ses dents. « Quand on affiche ses fesses sur Internet, Madame, c’est bien pour qu’elles soient vues. » lui balance-t-on. Sabine refuse ce procès : son activité est légale et elle compte bien rappeler à cette meute d’hypocrites que tout le monde se branle en la regardant et joue ensuite les offusqués.

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Lorsque Sabine fonce au collège tout s’emballe. Elle repère Mathieu, le saisit « par les aisselles » et l’extirpe du groupe. Le gamin est déjà trop grand : il comprend ce qu’on lui fait subir. Alors Sabine décide de rendre les coups. Elle embarque avec elle Jacques, un collègue de plateau, et Enguerrand, un bourgeois blasé qui aime autant les idées que les empoignades. On remonte les filières, on débusque les complicités, on cherche des têtes à faire tomber. C’est là que Patricot réussit son coup : il évite la sainte trinité de la victime exemplaire. Sabine connaît son métier, assume ses choix – persuadée d’ailleurs que « les décisions naissent de l’ennui » plutôt que des grands drames. Seulement, la vengeance est un acide puissant. Les coups finissent par frapper à l’aveugle, et Mathieu reproche à sa mère d’avoir achevé le massacre : « Tu as tout sali. »

Patricot s’intéresse alors à ce qui arrive quand la victime prend goût à la punition et que celui qui prétend rendre justice commence à y trouver son compte.

362 pages.

Les Crapules

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Une élection existentielle: Bibi or not Bibi?

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© Causeur

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Le numéro d’octobre est disponible aujourd’hui sur la boutique en ligne, et demain mercredi 7 chez votre marchand de journaux.

L’élection du 27 octobre en Israël est proprement existentielle. Comme l’explique Jean-Baptiste Roques dans son introduction à notre dossier, les électeurs décideront si, oui ou non, ils veulent que le pays soit dirigé par un homme qui, bien qu’au pouvoir depuis dix-sept ans (sauf une parenthèse en 2021-2022), refuse d’assumer ses responsabilités dans les échecs du pays. Pourtant, il existe des arguments pour voter Netanyahou. Si l’État juif et son Premier ministre font l’objet d’une détestation insensée sur la scène internationale, les Israéliens vont resserrer les rangs, en maintenant leur soutien à Bibi. Et au regard des dangers pesant sur la nation, beaucoup d’électeurs préfèrent être dirigés par un homme à poigne. Le 27 octobre, les Israéliens auront à choisir – explique Gil Mihaely – entre deux conceptions de leur nation : un régime combinant libéralisme politique et respect de l’identité juive, ou un système niant l’état de droit et déléguant la définition du caractère juif à l’orthodoxie religieuse. C’est la question laissée sans réponse depuis 1948 : qu’est-ce qu’un « État juif » ? Justement, selon l’analyse de l’historien Aviad Kleinberg, certains courants orthodoxes et nationalistes, de plus en plus influents en Israël, pensent que la démocratie libérale est la marque du seul Occident chrétien, et qu’à ce titre, l’État juif doit divorcer des Lumières. Plus que jamais, l’avenir du pays dépend de la résistance des modernes à cette offensive obscurantiste.

Si Netanyahou perd, qui accédera au pouvoir ? Est-ce que ce sera son rival le plus sérieux, Gadi Eizenkot, fils d’une famille juive marocaine, élevé à Eilat puis formé par les fortes têtes de Golani ? Pour Gil Mihaely, sa sobriété et son dédain pour l’emphase pourraient offrir un contrepoint salutaire à un Israël chauffé à blanc depuis le 7-Octobre. Nathalie Ohana se demande si, trois ans après les massacres, l’État juif saura une nouvelle fois se réinventer à la faveur de ce grand rendez-vous démocratique. Barbara Lefebvre analyse la série israélienne, Fauda, dont la cinquième saison restitue l’attaque terroriste du 7-Octobre avec un réalisme époustouflant. Les critiques acerbes de Libération, ce journal qui ne cesse de relayer la propagande islamiste, n’ont pas empêché la série de connaître un succès dans la plupart des pays arabes. Beaucoup des « grands » médias français reproduisent les mêmes mensonges que Libé. Pourtant, rectifie Gil Mihaely, il n’y a pas eu de « famine » à Gaza, les « journalistes tués » étaient des djihadistes, et de nombreux « employés de l’UNRWA » étaient des agents des terroristes.

Dans son édito du mois, Elisabeth Lévy compare la réaction populaire, surtout chez les jeunes, à la visite de Léon XIV aux scènes de chaos et de violence qui ont accompagné le mouvement de protestation des lycéens. Conclusion : « Il est difficile de ne pas penser que Léon XIV incarne notre passé et Bally Bagayoko notre avenir. Et ça, ce n’est pas une « bonne nouvelle » ». Notre directrice de la rédaction revient aussi sur l’affaire Charles Sapin qui montre que Radio France, tout occupée à faire « barrage à l’extrême droite », vit dans une réalité parallèle ou le pluralisme est impensable. « Tout le camp progressiste se satisfait d’un pluralisme limité, comme la souveraineté des pays frères de l’URSS dans le pacte de Varsovie ». Franz-Olivier Giesbert, dont les propos ont été recueillis par Elisabeth Lévy et Jean-Baptiste Roques, salue le travail d’enquête mené par Sarah Knafo dans Le Casse du siècle. Ce livre a le mérite de dénoncer notre modèle social avec un humour devenu rare. FOG brosse le portrait d’une talentueuse figure du libéralisme capable d’œuvrer à l’union des droites, tout en lui déconseillant, pour le moment, la course à l’Élysée.

Ceux qui ont du mal à comprendre le trumpisme devraient aller faire un séjour dans le bayou. Dans son premier reportage pour Causeur, Louis Sarkozy a rencontré des chasseurs d’alligators autour du gouverneur de Louisiane qui est en campagne pour les midterms. Tout vulgaires qu’ils sont, ils travaillent dur, vivent libres et selon leurs principes, et voient dans l’Europe un continent à la ramasse. Jean-Baptiste Roques nous emmène dans l’ex-Allemagne de l’Est où on ne pense pas comme l’Ouest, France comprise. L’AfD y fait des scores pétaradants. Le parti, né d’un mélange de révolte contre la politique migratoire de Merkel et de nostalgie de l’URSS (eh oui), prône aussi la liberté de penser ce qu’on veut de la Shoah. Une voisine pas très rassurante, et bientôt surarmée. Ensuite, Sylvie Perez nous ramène à Bruxelles, où elle a rencontré Frank Furedi. Cet intellectuel défenseur du populisme a été trotskiste, communiste, libertaire anti-étatiste, anti-wokiste et enfin orbaniste. Un expert du grand écart ? Non, un fidèle de la liberté, et un fidèle du peuple, répond-il ! Portrait d’un aventurier-sociologue.

De mon côté, j’essaie de voir clair à travers le bruit et la fureur qui entourent les derniers progrès de l’IA. Cette nouvelle technologie s’emballe et s’emballe si fort que des pontes de la Silicon Valley démissionnent, effrayés de la voir toujours plus autonome, jusqu’à, disent-ils, pouvoir tuer l’humanité. Mais la régulation ne semble pas encore au programme : un ralentissement de l’innovation signifierait, pour les Américains, de laisser la première place aux Chinois. Et l’IA en littérature ? Jonathan Siksou analyse le cas de Thélyson Orélien, le chouchou de cette rentrée qui aurait généré son livre par IA. Face au scandale, le Landerneau littéraire a crié au racisme, évitant le vrai problème : la qualité de la production contemporaine.

Chez nos chroniqueurs, Olivier Dartigolles salue en la visite de Léon XIV une espérance pour tous les Français, qu’on croie au Ciel ou qu’on n’y croie pas. Pour Ivan Rioufol, le double effondrement de la croissance et de l’enseignement en France confirme l’échec des centristes melliflus. Après des décennies d’endoctrinement, le peuple français est en train se réveiller. Emmanuelle Ménard nous présente les débuts de la campagne présidentielle vue de Béziers, pendant que Gilles-William Goldnadel, président d’Avocats Sans Frontières, ne décolère pas depuis qu’Emmanuel Macron a proféré à la tribune de l’ONU des mensonges sur Israël.

Côté culture, Tintoret est au musée Jacquemart-André et il vaut mieux s’y presser, nous recommande Georgia Ray. On y voit des corps michelangelesques, aux gestes dramatiques et tremblants, bercés par les ors et les roux, en lutte ou en extase, d’une magnifique et haute matérialité. Une leçon de pesanteur et de grâce pour nos petites âmes dévorées par le virtuel. Acteur lyrique, tragédien éblouissant, Philippe Girard a incarné la langue des plus grands poètes du théâtre. Se confiant à Yannis Ezziadi, il nous transmet l’enseignement de son maître Antoine Vitez, l’homme qui a changé sa vie. Patrice Jean nous fait connaître le monde magique de l’influenceuse Lena Situations, où capitalisme et communisme ont fusionné. A coups de vidéos YouTube, elle a inventé le kolkhoze en bikini ! Les prolétaires sont riches, à moitié à poil, et le cul au bord d’une piscine. Dieu merci ils ne travaillent pas – les sponsors paient le loyer.

Julien San Frax a visité la galerie de Martine Gossieaux qui est un temple de poche où l’on vénère le dessin d’humour. À ses simaises, Sempé, Chaval ou Savignac clabaudent gaiement dans leurs traits de crayons et leurs traits d’esprit, indifférents à jamais au catéchisme et au ricanement contemporains. Emmanuel Domont salue la publication du deuxième roman d’Esther Teillard, une traversée existentielle drôle et trash ; Yannis Ezziadi, un livre d’art de Lilian Euzéby, dont le coup de pinceau se double d’une belle plume ; et Jonathan Siksou, une anthologie signée Thomas B. Reverdy pleine de poésie sur l’idée de ville, véritable kaléidoscope littéraire qui reflète les multiples vies citadines. Pour Jean Chauvet, c’est un film russe, Grand Prix du jury au dernier Festival de Cannes, qui domine nettement les sorties cinéma de ce mois d’octobre. Minotaure, signé Andrei Zviaguintsev, s’impose par sa redoutable maîtrise. Enfin, Emmanuel Tresmontant est allé au marché Saint-Martin découvrir le repère que l’Israélien Roy Hendel vient d’ouvrir et qui est dédié aux épices d’Orient et d’Asie. C’est auprès de petits producteurs à travers le monde qu’il déniche lui-même ces épices dont les parfums et les saveurs ancestrales inspirent déjà la gastronomie du futur. Mais n’oubliez pas que, en termes d’actualités, Causeur est le piment de la vie.

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Violences dans les lycées — notre jeunesse mérite mieux que les marchands de colère

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Lyon, 6 octobre 2026 © PITTORE/NEIRDAPROD/SIPA

Comment prétendre défendre l’École en détruisant l’École? Beaucoup des émeutiers présents aujourd’hui autour des lycées n’ont en réalité plus leur place à l’école, et pourraient très bien déjà être insérés dans le monde du travail, au lieu d’être les idiots utiles des ambitions de Jean-Luc Mélenchon à l’extrême gauche.


« J’ai demandé à mon fils de rentrer au plus vite. » C’est Sonia, mère d’un adolescent de 16 ans qui me l’a dit hier avec des trémolos dans la voix. Une autre, Marie, me confiait la même inquiétude. « J’ai confiance en mon fils. Ce qui m’inquiète, c’est l’effet de groupe et ceux qui peuvent venir pour en découdre. » Ces mères (les pères aussi !) vivent dans une angoisse indicible depuis une semaine. Un adolescent peut partir le matin pour retrouver ses amis et se retrouver, quelques heures plus tard, pris au piège entre des casseurs armés et des poubelles en feu. A16 ans. Les lycéens ont évidemment le droit de s’exprimer, de contester et de manifester pacifiquement. Et certaines de leurs préoccupations sont réelles. Les professeurs jamais remplacés sont trop nombreux et c’est un véritable scandale. Certains bâtiments qui ont mal vieilli doivent être rénovés. Les classes à 36, la machine infernale Parcoursup exaspèrent et désespèrent. Mais toutes ces difficultés réelles ne justifient pas de fermer les yeux sur le reste.

Un jeune qui manifeste pacifiquement avec une pancarte exerce une liberté démocratique. Un individu cagoulé qui arrive avec des mortiers pour affronter les forces de l’ordre fait autre chose.

Jeudi dernier, à Marseille, un véhicule des marins-pompiers a été pillé puis incendié par des jeunes « lycéens ». Un bus de la RTM a brûlé. À Belfort, un policier a été projeté au sol et roué de coups. On compte désormais par dizaines le nombre de lycées dont le portail voire le hall a brûlé. Pour certains, les dégâts se chiffrent déjà en millions d’euros. Le total cumulé au dernier pointage dans les médias approchait les 50 millions d’euros, à la veille de la journée de mobilisation qui fait peur à tout le monde : préfets, proviseurs, enseignants, mais aussi élèves qui n’ont plus classe et parents terrorisés. Ce ne sont plus des revendications lycéennes. Ce sont des violences urbaines.

L’exemple du lycée nantais Nelson-Mandela parti en flammes est d’ailleurs saisissant. Le lycée avait ouvert en 2014. Un établissement public récent, construit pour offrir de bonnes conditions d’enseignement, est désormais partiellement détruit et donc fermé, au nom d’un mouvement qui réclame… de meilleures conditions d’enseignement ! Comment prétendre défendre l’École en détruisant l’École ?

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Les chiffres permettent aussi de sortir des slogans. Selon l’OCDE, en 2023, les financements publics consacrés aux établissements d’enseignement, du primaire au supérieur, représentaient 4,5 % du PIB en France contre 4 % en Estonie. Pourtant, dans PISA 2025, la France obtient 483 points en sciences, 456 en compréhension de l’écrit et 458 en mathématiques, contre respectivement 527, 499 et 508 pour l’Estonie. Les moyens comptent donc, mais ils n’expliquent pas tout. Il faut aussi avoir le courage de parler d’exigence, d’autorité et d’orientation. L’expérience quotidienne de l’enseignement le montre. La grande majorité de nos jeunes veulent apprendre et avancer. Mais certains ne trouvent plus leur place dans des études générales longues et déconnectées du réel. Pourquoi ? Parce que nous avons progressivement installé l’idée que travailler tôt, à 21 ou 22 ans ou avant, constituait un échec. Pourtant, travailler plus tôt n’est pas une punition. Apprendre un métier en CAP, en BTS n’est pas un déclassement.

Développons des formations professionnelles courtes et qualifiantes, l’apprentissage et de véritables passerelles permettant de reprendre des études plus tard. Faire confiance à la jeunesse, c’est aussi accepter que tous les jeunes ne suivent pas le même chemin.

Mais cette crise pose aussi la question de la responsabilité des adultes. Celle des parents d’abord. Demander à son enfant de rentrer lorsqu’une manifestation dégénère n’est pas l’empêcher de penser. Savoir où il se trouve lorsque son établissement ferme plus tôt n’est pas attenter à sa liberté. Lui interdire de rejoindre un rassemblement où circulent mortiers et individus cagoulés n’est pas faire preuve d’autoritarisme. Cela s’appelle être parent.

Nos adolescents peuvent être intelligents, équilibrés et bien éduqués et néanmoins être emportés par l’effet de groupe. Les réseaux sociaux, leurs algorithmes et les bulles informationnelles accélèrent encore ces phénomènes. Nos enfants ont besoin de confiance, mais ils ont aussi besoin de limites.

Valérie Rialland.

Certains hommes et femmes politiques sont aussi responsables de ce qui se passe aujourd’hui sous nos yeux. La France insoumise a choisi de soutenir activement cette mobilisation. Ses élus et militants se sont rendus devant des établissements et ont appelé à amplifier le mouvement et pour certains justifié la violence ! Face à cette attitude une question se pose. Quelle responsabilité prend un élu lorsqu’il encourage des adolescents à brûler des poubelles devant son lycée alors qu’il sait pertinemment que cela peut dégénérer ? Notre jeunesse ne devrait jamais devenir la force d’appoint d’une stratégie politique. Le rôle d’un adulte n’est pas d’attiser chaque colère. C’est parfois de savoir dire que l’inquiétude est légitime, que la parole mérite d’être entendue, mais que certaines limites ne se franchissent pas.

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Car une inquiétante inversion des valeurs s’installe dans notre pays. Celui qui fait respecter la loi devient suspect, tandis que celui qui la transgresse bénéficie immédiatement d’une justification sociale ou politique. L’autorité serait devenue oppressive et la transgression presque vertueuse. Cette inversion doit être refusée. La police et la gendarmerie ne sont pas des ennemis de notre jeunesse. Elles protègent aussi le lycéen qui veut entrer en cours, le professeur qui veut enseigner et le pompier qui doit pouvoir éteindre un incendie sans voir son véhicule d’intervention caillassé ou partir en fumée.

La liberté de manifester est fondamentale. Celle de ne pas manifester l’est tout autant. Sans autorité de l’État, ces libertés finissent par céder devant la loi du plus fort. Il faut tout autant refuser le discours d’une jeunesse perdue. Chaque jour, les enseignants côtoient des jeunes sérieux, généreux, curieux et capables d’efforts considérables lorsqu’ils trouvent leur voie.

C’est précisément parce qu’il faut croire en eux que l’excuse permanente ne peut devenir leur horizon.

Notre jeunesse mérite une École exigeante, des professeurs devant les élèves, des bâtiments entretenus et des perspectives professionnelles. Mais elle mérite également des adultes qui se comportent en adultes, des parents qui protègent, des enseignants qui transmettent, des responsables politiques qui n’attisent pas et une République qui assume son autorité. Et des jeunes qui prennent leur part du projet pédagogique dans un monde en profonde mutation, notamment avec la déferlante de l’IA.

Aimer notre jeunesse, ce n’est pas applaudir toutes ses colères. C’est lui transmettre ce qui lui permettra demain d’être réellement libre, la culture, un métier, la responsabilité et le respect de la loi. Et lui rappeler cette évidence. On ne construit pas son avenir en brûlant ce que la société a construit pour vous.

Le tour de France en deux instants

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Le Pape dans les rues de Paris le 25 septembre (© Thomas Padilla/AP/SIPA) et le maire Bally Bagayoko tout sourire face aux élèves bloquant l'accès au lycée Frédéric Bartholdi en Seine-Saint-Denis le 28 septembre (© Frederic MUNSCH/SIPA ).

L’éditorial d’octobre d’Elisabeth Lévy


J’ai l’impression de m’être fait avoir. Pendant les quatre jours de la déambulation du pape Léon en France1 des commentateurs extatiques m’ont expliqué que la France renouait avec ses racines, retrouvait le sens du sacré, redécouvrait le ciment de son unité. « Ça fait un bien fou », répétait Pascal Praud sur CNews. Je dirais même plus, renchérissait Eliot Deval, « le 25 septembre 2026, la France monta au septième ciel » (rassurez-vous, il n’y avait aucune allusion cochonne). Dans Le Figaro, Alexandre Devecchio observait avec satisfaction que les jeunes rassemblés à Saint-Denis cherchaient « une transcendance qu’ils ne trouveront jamais sur TikTok », tandis que Laurence de Charette s’attendrissait de voir ces mêmes jeunes vivre « intensément la question du sens de la vie ». Les élus de droite ont fait assaut de superlatifs pour encenser la « génération Léon » comme leurs prédécesseurs, il y a trente ans, admiraient la génération Jean-Paul II. Il serait sans doute déplacé de leur faire remarquer qu’aujourd’hui, celle-ci défile pour sa retraite comme tout le monde. Certes, Philippe de Villiers a charrié en proclamant que la messe de la Concorde expiait la mort du roi, mais un contresens historique n’allait pas suffire à gâcher la fête. D’ailleurs, même la gauche s’est tenue à carreaux. Il est vrai que Mélenchon lui-même a fait repentance pour sa jeunesse de bouffeur de curés.

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Si ça se trouve, j’ai une âme moi aussi. En tout cas, j’ai été profondément émue par les foules catholiques et pacifiques qui ont envahi Paris sans casser un seul abribus, et bouleversée par l’image du pape prenant une jeune handicapée dans ses bras. Certes, au bout de quatre jours, j’avais atteint ma dose limite de bondieuseries. Pourtant, je me suis surprise à croire, non pas en la Sainte Trinité, faut pas abuser, mais dans la capacité des Français à rester un peuple. En effet, ces fidèles n’exprimaient pas seulement leur foi en Jésus-Christ, mais leur désir que la France continue à être ce pays forgé à la fois par le christianisme et par les Lumières – peut-être que je surinterprète un chouia, mais c’est ce que je voudrais qu’ils veuillent.

Quoi qu’il en soit, j’ai pris un grand shoot de France et j’ai aimé ça. J’étais même convaincue qu’après ce grand moment d’élévation, les Français se rappelleraient que l’homme ne vit pas seulement de pain et arrêteraient de placer le pouvoir d’achat en tête de leurs préoccupations.

Autant dire que la descente a été brutale. Le pape avait à peine quitté notre pays que les lycées bloqués, les poubelles brûlées et les policiers agressés faisaient oublier la multitude fervente des Champs-Élysées et la jeunesse ardente du Stade de France. Le symbole est cruel : à moins d’un kilomètre de l’endroit où Léon a exhorté les jeunes catholiques à s’engager pour le bien commun, d’autres jeunes faisaient cramer ce qu’ils trouvaient. Notez qu’eux aussi doivent être en quête de spiritualité puisqu’ils réclament plus de CDI (les bibliothèques scolaires). D’accord, je ne devrais pas ironiser. À mon avis, les lycéens devraient plutôt manifester contre les taux soviétiques de réussite au bac ou la bienveillance criminelle de l’institution scolaire à leur endroit, mais ils ont certainement de bonnes raisons de dénoncer leurs conditions de travail. Reste que le spectacle de Bally Bagayoko, maire Insoumis de Saint-Denis, rigolant, paradant et faisant des selfies avec des grévistes devant une poubelle en feu était sidérant et même inquiétant. Et qu’il ait vaguement cherché à éteindre l’incendie ne change rien. Un maire est garant de l’ordre public. On n’attend pas de lui qu’il copine avec les auteurs de dégradations, mais qu’il les engueule. Apparemment, ça ne se passe pas comme ça en nouvelle France.

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Léon XIV au Stade de France, Bally Bagayoko au lycée Bartholdi : aucun de ces deux instantanés ne raconte à lui seul ce qu’est notre pays. N’empêche, il est difficile de ne pas penser que Léon XIV incarne notre passé et Bally Bagayoko notre avenir. Et ça, ce n’est pas une « bonne nouvelle ».


  1. J’ignore pourquoi mais quand la plupart des gens marchent ou se déplacent, les papes, les rois et Macron déambulent. ↩︎

Glucksmann à plat ventre

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Être une femme dégradée, c'est pas si facile... Raphaël Glucksmann et Ségolène Royal sur BFM TV, le 4 octobre 2026 © Mourad ALLILI/SIPA

L’eurodéputé Place publique, candidat à la primaire de la gauche socio-démocrate a présenté ses excuses à Ségolène Royal à qui il reprochait de faire la danse du ventre pour obtenir des postes dans une vidéo volée. Elisabeth Lévy revient sur cette terrible agression sexiste.


C’est chouette, la camaraderie socialiste. Après Philippe Brun, débarqué de la primaire dans une mise en scène hésitant entre mafia et stalinisme, Ségolène Royal se dit victime d’une agression sexiste de Raphaël Glucksmann. Certes, il s’agit d’une agression verbale. N’empêche l’affaire est assez grave pour avoir occupé les premières vingt minutes (probablement les plus regardées) du débat des primaires sur BFMTV.

Le crime a été commis dans un bistrot où Glucksmann avait réuni des militants, plutôt des proches, suppose-t-on. On imagine que, lorsque Ségolène ou Faure parlent de leurs rivaux avec leurs partisans, leur langage est irréprochable. Dire des vacheries, c’est pas leur genre. Glucks a gravement dérapé. Il a ironisé sur Royal qui avait « fait la danse du ventre devant Macron pour obtenir un poste ». Il a aussi lâché, à propos de Le Pen et Mélenchon « on leur pisse dessus », ce qui n’est guère courtois. Bref, il s’est cru dans son salon. Or, il y avait une caméra fouineuse, celle du très gauchiste Média. S’agissait-il de propos privés ou pas, la chose fait débat. Disons qu’il s’est fait faire une Cohen-Legrand, sans que quiconque à gauche dénonce des méthodes de voyous. En tout cas, dans le monde merveilleux de la surveillance généralisée, il faut faire gaffe à ce qu’on dit au bistrot.

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Il a dit « danse du ventre » ! La Calamity Jane du Poitou (c’est sexiste, ça ?) réagit au quart de tour, voyant sans doute le parti qu’elle peut tirer de l’affaire. Sur le plateau de BFM, elle en rajoute dans le registre de l’offensée : « Je n’accepte pas qu’une fois de plus on puisse dégrader une femme, on puisse avoir des connotations sur son corps et des connotations sexuelles, sous-entendre qu’elle vend son corps et fait des danses pour obtenir des postes. Je n’ai jamais demandé de poste à Emmanuel Macron. Jamais », déclare-t-elle en dardant un œil sévère sur le délinquant. Lequel se répand en excuses, le regard penaud : « Il n’y avait aucune connotation sexiste dans « danse du ventre », jure-t-il, avant de se dire « désolé pour ces propos inélégants ».

Quand Glucksmann observe pour sa défense que Jérôme Guedj a utilisé la même expression sur Olivier Faure et Mélenchon, Royal lâche le morceau : ce n’est pas pareil de dire ça à un homme. Voilà bien une remarque ultra-sexiste. Un siècle de lutte féministe et les femmes sont toujours des petites porcelaines à qui il faut parler gentiment. Et surtout prière de s’abstenir devant leurs chastes oreilles de toute allusion, même métaphorique, à leur corps : faiblesse et pudibonderie sont les deux attributs de la femme libérée. Rappelons qu’il est également sexiste d’employer le terme « hystérique » au sujet d’une femme, ce qui signifie qu’aujourd’hui, seuls des hommes sont hystériques. Affirmer que madame Royal fait la danse du ventre pour avoir un poste (et peut-être demain devant Mélenchon pour une circonscription) n’est guère aimable mais n’a rien à voir avec sa féminitude. Les hommes aussi ont un ventre, non ?

Glucksmann a raté une occasion. S’il avait balayé l’accusation de sexisme comme elle le mérite, en expliquant par exemple qu’il respecte suffisamment les femmes pour les savoir capables d’endurer une métaphore, je parie que ça aurait plu à pas mal d’électrices. Et pas mal d’électeurs, contraints en permanence de surveiller leur langage et leurs pensées, se seraient sentis vengés.

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On me dira peut-être que l’égalité des sexes n’exclut pas la galanterie. J’avoue que j’adore la galanterie et les compliments sexistes, mais ce n’est pas une obligation professionnelle (sinon, j’en connais qui seraient virés). D’ailleurs, les féministes détestent ça. Un compliment est une agression patriarcale. Désolée, sois tu veux être traitée comme une égale, soit tu réclames les égards dus à ton sexe, mais il faut choisir.

Le plus énervant, c’est que, pour des femmes puissantes et qui devraient être fières de l’être, la victimisation est devenue un réflexe, un totem d’immunité contre la critique. Le nec plus ultra, c’est de cocher plusieurs cases de la domination. L’amusante Anne Hidalgo expliquait volontiers que, si elle était aussi souvent attaquée, cela n’était pas à cause du saccage de Paris, mais parce qu’elle est femme et d’origine espagnole – on ne parle pas assez des ravages de l’hispanophobie en France.

Dans le débat public, nous-les-femmes avons le droit d’être traitées comme des hommes ! Ras-le-bol des pleurnicheuses. Rassurez-vous j’en ai aussi marre des pleurnicheurs.

Un message vidéo d’Elisabeth Lévy

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Elisabeth Lévy est la directrice du magazine Causeur. Capture YT / Open AI.

Merci pour votre soutien. Vous nous avez donné du temps. Il nous reste à construire l’avenir



Je viens vous donner quelques nouvelles du front. Il faudrait plus de mots dans la langue française pour dire merci, car vous avez été très nombreux à nous dire « continuez ». Cet élan nous honore, nous oblige et nous secoue, car désormais, c’est un devoir de poursuivre l’aventure. Avec 120 000 euros de dons recueillis en quelques semaines, on peut dire que nous avons, que vous avez pratiquement atteint l’objectif. Nous avons acheté du temps.

Pour autant, rien n’est réglé. Comme disait le grand philosophe Jacques Chirac, les emmerdes volent en escadrilles. Si nous avons rétabli notre trésorerie, nous avons besoin de nouveaux investisseurs qui nous accompagnent dans notre transition numérique. Je ne vais pas vous raconter de craques :  avec la montée en puissance de l’IA, qui donne l’illusion à beaucoup qu’ils peuvent avoir gratuitement aujourd’hui ce qu’ils payaient hier, le secteur des médias ressemble à la sidérurgie dans les années 80 du XXe siècle. Il y aura des morts. Comptez sur nous pour ne pas en faire partie. Votre mobilisation montre en effet qu’il y a encore des lecteurs, des auditeurs qui distinguent la langue des hommes de celle des machines. Autrement dit, qu’il existe un marché pour l’intelligence humaine. On ne vous promet pas des scoops, mais on vous promet de la réflexion et de l’information, produites par des cerveaux 100% humains. Reste à trouver le modèle économique qui permettra d’assurer notre pérennité. Ne nous mentons pas, cela passera certainement par un effort soutenu de votre part, peut-être par un mode d’actionnariat participatif, après tout peut-être faut-il réinventer la bonne vieille coopérative. Il nous faut en tout cas diversifier voire repenser notre mode de diffusion en augmentant significativement notre activité sur les réseaux sociaux et en développant les vidéos. Bref, nous avons besoin d’un coup de jeune. Donc ne nous lâchez pas, à court terme, le moyen le plus simple de nous aider reste de faire un don ou d’abonner votre vieille tante. Mais s’il y a parmi vous des investisseurs potentiels ou si vous en connaissez, n’hésitez pas, écrivez à l’adresse clients@causeur.fr.

Nous sommes aussi preneurs de toute idée géniale qui nous aidera à atteindre la rentabilité. Quoi qu’il en soit, je vous ai fait une promesse et je la tiendrai. Tous les donateurs seront invités au plus tard en janvier 2027 à la première réunion du salon de la patronne. Ce sera l’occasion d’évoquer la présidentielle, de nous faire part de vos suggestions et de vos attentes pour notre avenir et aussi de s’amuser. Ce n’est pas parce que la vie est dure qu’on va arrêter de rigoler.

Avec 122 000 euros de dons en un mois, votre mobilisation a permis à Causeur de reprendre souffle. Merci ! La prochaine étape est de construire avec nos actionnaires un avenir durable et accélérer notre transition numérique.

Dans la vidéo jointe, je vous explique où nous en sommes et comment nous aider. Un don, un abonnement, une idée ou une mise en relation, chaque geste compte ! 

Vous nous avez dit « continuez ». Nous continuons. Ne nous lâchez pas !


Deux stades, une même exigence

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Le roi du Maroc Hassan II recevant le pape Jean-Paul II, à Casablanca, août 1985. © ROBERT PATRICK/SIPA

Léon XIV est venu parler de dialogue et d’amitié entre les religions. Mais sa visite en France est aussi un rappel que le dialogue ne saurait être une conversation à sens unique. Aux musulmans de France, désormais, de nous dire comment ils entendent vivre leur foi au sein de la République


Casablanca, 19 août 1985. Au stade Mohammed V, dans la chaleur lourde des fins d’été, quatre-vingt mille jeunes Marocains attendent. Ils sont musulmans et ils sont venus écouter un homme en blanc, Jean-Paul II. Le chef de l’Église catholique avait été invité, en cette Année internationale de la Jeunesse, par feu Hassan II, roi du Maroc, commandeur des croyants. C’est la première fois qu’un pape s’adresse à une foule de jeunes musulmans. À la tribune, il ne leur parle pas des chrétiens, mais d’eux. Il loue devant eux un Maroc où, dit-il, « il y a toujours eu des juifs et presque toujours des chrétiens ».

Quarante-et-un ans plus tard, au soir du vendredi 25 septembre 2026, quatre-vingt mille jeunes se pressent, dans la joie, sous les projecteurs du Stade de France, à Saint-Denis. Un pape est de nouveau au centre du terrain. Le chiffre est le même. Le geste aussi : un Pontife qui choisit le stade, la jeunesse, et toute l’histoire catholique de la France qui fait irruption, cette fois, sur son propre sol, avec beauté.

La rive n’est plus la même. Le contexte non plus. À Casablanca, l’Église, invitée, entrait en terre d’islam. À Saint-Denis, elle rassemble sa propre jeunesse au cœur d’un territoire où l’islam est visible dans les rues, les commerces et les conversations – et nulle part dans les tribunes.

Bally Bagayoko, le premier magistrat de la ville, musulman, accueille pourtant Léon XIV sur le sol de sa commune. Le geste compte. Il rappelle que cet islam-là n’est pas seulement une présence visible dans l’espace urbain : il est aussi incarné par une autorité élue de la République.

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De Paris à Lourdes, puis à Metz, le pape traverse une France où l’islam est la deuxième religion. Or, dans le récit officiel de sa venue, la parole des musulmans de ce pays reste en marge de la rencontre entre les religions : ils y apparaissent encore comme de simples destinataires. Le déséquilibre pourrait paraître injuste. Il l’est probablement, mais pas entièrement. Car le constat, largement partagé, demeure le suivant : les musulmans peinent à formuler ici, au pays de la fille aînée de l’Église, une doctrine claire et enracinée dans le contexte français.

Pourtant, ce qui manque a déjà existé. Ailleurs. Concrètement. Le Maroc, justement, en a fait l’expérience sur plus de huit siècles et surtout au XXe : un islam qui protège une Église minoritaire ; qui forme ses élites dans un monastère chrétien au cœur du Moyen Atlas ; qui accueille deux papes, Jean-Paul II et François, sans renier sa propre foi.

Cette mémoire n’est ni folklore ni modèle à copier. Elle ne fournit pas la doctrine qui manque. Mais elle en apporte la preuve vécue et le matériau.

Passeurs entre deux rives

Cette rencontre entre l’Église et l’islam n’est ni une abstraction ni une invention récente : elle est documentée, datée. Aux origines, elle naît dans le risque plutôt que dans la douceur. Ainsi, au treizième siècle déjà, des franciscains meurent en martyrs à Marrakech pour avoir prêché. C’est de ce sol dur, non d’une concorde facile, que l’histoire tire son prix.

Le vingtième siècle en offre une version plus savante, plus patiente. Elle passe alors par des hommes. Un prêtre, Albert Peyriguère (1883-1959), disciple de Charles de Foucauld, s’installe à El-Kbab, dans le Moyen Atlas. Il y vit des décennies au milieu des Berbères musulmans. On l’appelle Agourame (saint en berbère) ; on vient à lui pour se soigner, se procurer des vêtements ou pour lui demander conseil. Il ne baptise personne. Il tient une présence, non une conquête. Il apprend le berbère auprès des villageois et finit par le parler couramment ; eux l’honorent au point de lui réserver, lors des cérémonies, une place d’honneur sous leurs tentes. Devenu l’un des leurs sans cesser d’être prêtre catholique, cet ermite d’El-Kbab « représentait, à lui tout seul, une congrégation », pour reprendre les mots d’Aherdan, une des anciennes figures politiques majeures du paysage politique marocain.

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Une femme, Denise Masson (1901-1994), quitte la France pour Marrakech. Elle y passe près de soixante ans, dans la médina, sans jamais cesser d’être catholique. En 1967, la Pléiade publie sa traduction française du Coran, la première réalisée par une femme. Elle meurt à Marrakech et y repose. Le riad où elle a vécu est devenu aujourd’hui la « Maison Denise Masson » (aussi appelée Maison du Dialogue de Marrakech), un centre culturel et muséal ouvert au public.

Un intellectuel, Louis Massignon (1883-1962), professeur au Collège de France, consacre sa vie à faire entrer l’islam dans le monde savant français et à ouvrir ce monde savant à l’islam. Il ne traduit pas le Coran, mais il en prépare la réception, en défend la légitimité et en fait un objet de connaissance respectable. En 2006, le Maroc lui rend un hommage appuyé sous le haut patronage du roi Mohammed VI, saluant en lui « le fervent défenseur de toutes les justes causes humaines ». Son nom est perpétué au Maroc à travers des établissements d’enseignement de renom, tels que le Lycée Français International Louis-Massignon à Casablanca.

Un savant, Jacques Berque (1910-1995), professeur au Collège de France, consacre seize années à son propre « essai de traduction » du Coran, soumettant son texte aux remarques de cheikhs de l’islam avant de le publier. Il a été surnommé le passeur entre les deux rives.

Quatre vies. Un même geste, ou presque : porter le texte, ou la présence, de l’autre d’une rive à l’autre, sans renier son propre bord.

L’ouléma et le moine

Dans l’autre sens, la rencontre eut aussi son passeur. Sa figure est peut-être la plus éclairante pour qui doute encore qu’on puisse aller vers l’autre sans se perdre. Mohammed Belarbi Alaoui (1880-1964), formé à la Qarawiyyine (Fès), fut l’un des plus hauts oulémas du Maroc – grand cadi, président du Conseil des oulémas, conseiller du roi Mohammed V.

Ce gardien de la doctrine, intransigeant sur le fond, devint l’ami de Denis Martin, le Père Prieur du monastère de Tioumliline, près d’Azrou. Les bénédictins l’avaient d’abord redouté – selon le récit qu’ils en ont laissé, les autorités françaises le présentaient à leur prieur comme le pire ennemi de l’Église au Maroc. Ce qui le fit changer de regard ne fut pas un attendrissement, mais un discernement : il cessa de confondre l’Église avec l’entreprise coloniale qui se réclamait d’elle. Il distinguait la foi de l’autre du régime qui l’instrumentalisait.

Ce discernement, Belarbi Alaoui ne l’a pas seulement pensé, il l’a engagé. Des familles musulmanes, redoutant pour la foi de leurs enfants qui fréquentaient le monastère, vinrent le consulter ; il les rassura avec des mots qui ne souffraient d’aucune ambiguïté : « ces moines, leur dit-il, sont des hommes de Dieu ».

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Le plus haut magistère religieux du pays mettait ainsi sa parole au service de parents inquiets, garantissant que la proximité de chrétiens sincères ne menaçait pas la foi des leurs. L’amitié aurait pu passer pour une affinité entre deux hommes. Cet acte engageait davantage : une conviction. Belarbi Alaoui restait pleinement musulman, et il reconnaissait pourtant dans le moine un chrétien authentique, sans rien céder de sa propre croyance. C’est peut-être parce qu’il ne cédait rien qu’il pouvait reconnaître l’autre.

Cette histoire, on le voit, ne fut pas une idylle. Une concorde sans nuage ne prouverait qu’une chose. Une relation reprise après ses ruptures révèle autre chose : un savoir-faire et la possibilité de continuer malgré le désaccord.

De tout ce tissu se dégage une constante, la seule qui importe vraiment à qui vit sa foi en France aujourd’hui. Aucun de ces hommes n’a dialogué en rabotant sa croyance jusqu’à en faire une politesse. Masson n’a pas cessé d’être catholique pour traduire le Coran ; Belarbi n’a pas cessé d’être ouléma musulman pour aimer un moine.

De Casablanca à Metz

À Metz, dernière étape de son voyage, Léon XIV s’est adressé aux responsables des six cultes de France. Il n’a parlé que quelques minutes, mais il a dit l’essentiel, et dans les termes mêmes que cette histoire enseigne : « dialoguer ne diminue pas notre identité mais l’exprime ». Il a écarté d’un mot la tolérance polie, cette vertu tiède, pour lui préférer l’amitié ; et il a nommé profanation toute violence commise au nom de Dieu – c’est-à-dire toute confusion entre la foi et le pouvoir qui s’en réclame.

Il y a là une continuité qu’on ne voit pas toujours. En 1985, Jean-Paul II parlait aux jeunes musulmans de Casablanca. L’année suivante, le 27 octobre 1986, il organise à Assise (Italie) la « Journée mondiale de prière pour la paix ». Et ce lundi, quarante ans plus tard, Léon XIV prolonge à Metz le même geste. De Casablanca à Metz, l’Église a tenu la porte ouverte – et le Maroc fut la première terre où elle s’ouvrit. Trois papes, sur quatre décennies, ont répété que la rencontre était possible et que l’identité ne s’y perdait pas. Ils ont fait leur part.

La part qui reste

La part qui reste, c’est celle que nul pape ne fera à la place des musulmans de France. Parmi les six cultes réunis à Metz, un seul n’a pas encore écrit la doctrine qui lui permettrait de tenir, chez lui, en France, la promesse que le pape a formulée pour tous. Le Maroc prouve que cela se peut ; il ne le fait pas à leur place.

Là où l’islam est majoritaire, le collectif porte une grande part de la foi et rend moins urgente la formulation d’une doctrine de sa présence dans la société. La coutume, les institutions et l’environnement social prennent alors le relais. En France, où l’islam est minoritaire dans une société sécularisée, ce soutien collectif ne va plus de soi. Le croyant est davantage renvoyé à lui-même, seul devant Dieu. Sa religiosité, que l’environnement ne porte plus, doit être alors pensée pour pouvoir être vécue.

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Ce qui manque n’est ni une preuve, ni un modèle, ni même une bonne volonté. C’est un travail, immense, qu’il faut encore ouvrir : un chantier de refondation qui rappellerait, par son ampleur, ce que Vatican II fut pour l’Église. Non pour renier le donné révélé, qui relève de Dieu seul, mais pour penser enfin ce qui relève des hommes : la manière dont le sacré s’inscrit dans l’histoire, la transmission, l’organisation, l’inscription dans la cité, la formation, la consommation, le rapport à l’espace public, à la loi, à la vie, à la mort, l’appartenance à la nation, la mémoire, la culture, l’art, l’architecture. Un islam qui se déploierait non plus comme une exception religieuse, mais comme une expérience humaine. Vivante, donc mortelle. Perfectible, parce que la perfection n’appartient qu’à Dieu. Critiquable, car le propre de l’homme est l’esprit critique ; là où les certitudes aveuglent, le doute nourrit l’humilité.

Vendredi 25 septembre 2026, quatre-vingt mille jeunes chrétiens priaient sous les projecteurs du Stade de France, au cœur de Saint-Denis. Les musulmans de cette ville n’étaient pas dans les tribunes. Il serait vain de le leur reprocher : ils n’étaient pas invités à applaudir un pape. Ils sont invités à autre chose. À un travail plus exigeant et plus long : écrire enfin ce qu’ils ont à dire. Le dialogue, ils en ont la preuve derrière eux, à Casablanca, à Toumliline, à El-Kbab. Il leur reste à en faire, devant eux, une doctrine. C’est le chantier d’une génération.

Le Théâtre américain de la Danse d’Alvin Ailey

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© Dario Calmese

Des danseurs magnifiques, un répertoire voulu séduisant: la marque de fabrique du Théâtre américain de la Danse d’Alvin Ailey.


À l’époque des combats pour l’égalité des droits civiques aux États-Unis, c’était un acte véritablement politique que la fondation à New York de l’Alvin Ailey Dance Theater en mars 1958. Une compagnie de danseurs exclusivement noirs, comme le sera onze ans plus tard le Dance Theater of Harlem, première compagnie de danse classique composée uniquement d’artistes afro-américains et créée à la suite de l’assassinat de Martin Luther King.

Ségrégation raciale

Aux États-Unis s’imposait une ségrégation raciale qui sévissait surtout dans le sud. Mais elle n’était pas inexistante à New York même, de façon beaucoup moins marquée évidemment que dans les anciens États esclavagistes. Si les plus grands chorégraphes américains, horrifiés par le racisme, comme Martha Graham et plus tard Alwin Nikolaïs ou Merce Cunningham, engagèrent des danseurs noirs, il demeurait toutefois difficile pour les artistes afro-américains de se faire une place sur les scènes du pays, d’autant que les tournées des compagnies new-yorkaises se heurtaient dans certains États de l’Union à des problèmes insoutenables, là où les hôtels et les restaurants refusaient farouchement de recevoir des Noirs.

Ambassadeur de la culture américaine

Acte politique donc de la part d’Alvin Ailey (1931-1989), mais qui bien vite s’infléchira quand, quelques années après sa fondation, sa troupe recevra en son sein des artistes de multiples origines. Aujourd’hui cependant, elle brille tout particulièrement avec danseurs noirs ou métis.

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Voilà donc 70 ans que la compagnie existe, et près de 40 ans qu’elle perdure après la mort de son fondateur, ce qui est un réel exploit dans un pays où la survie des artistes est livrée au bon vouloir des publics ou des éventuels mécènes, et où les subventions régulières n’existent pas. De huit danseurs à l’origine, l’Alvin Ailey American Dance Theater (c’est son nom actuel, depuis que la compagnie a été consacrée comme ambassadeur culturel des États-Unis par le Congrès à Washington) en comprend trente aujourd’hui. Elle est flanquée d’une compagnie junior composée d’une douzaine de très jeunes interprètes et son siège  sur la 9e avenue / 55e rue abrite de surcroît une école de danse renommée qui reçoit 13000 élèves par an.

Un répertoire mêlant optimisme et grands sentiments

Pour s’imposer et durer, il a fallu créer un répertoire typiquement américain, mêlant optimisme, joie de vivre affirmée, dynamisme obligé, effets à couper le souffle, pathos aussi et grands sentiments. Un répertoire volontairement séduisant, destiné à plaire au plus grand nombre et à être exécuté par des techniciens exceptionnels comme les danseurs savent l’être aux États-Unis, à défaut parfois d’autre chose. Ce répertoire fut l’œuvre d’Alvin Ailey qui composera plus de 70 chorégraphies pour sa troupe ou de Judith Jamison qui lui succédera. Mais ils inviteront aussi de nombreux autres créateurs à l’enrichir. C’est d’ailleurs une sorte d’anthologie de tous ces ouvrages que présente la compagnie lors de ses deux programmes parisiens.

L’éclat de danseurs aux corps magnifiquement travaillés, leur virtuosité qui semble sans faille, leur énergie paraissant inépuisable sont la force, la marque de fabrique de la compagnie. L’AAADT ne révolutionne rien, mais elle séduit. Avec des danseurs, une fois encore, exceptionnels.

Alvin Ailey American Dance Theater
Du 7 au 11 octobre. Palais des Congrès, à Paris. Direction artistique Alicia Graf Mack. À partir de 29€

Les femmes et leur mystère

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Florence Châtaignier. © Leo Kekemenis (Le Cherche-Midi).

Florence Châtaignier publie Fuir la lumière, une histoire de femme loin de la tendance patos-trauma-ouin-ouin.


En faisant surgir la peur d’une création placée sous l’obédience de l’IA, l’affaire Thélyson Orélien a polarisé l’attention portée à la rentrée littéraire. Crainte ou réalité ? La seule assurance, elle aura occulté une question qui agite pourtant nombre d’écrivaines : qui fabrique les femmes ? Nina Bouraoui, Lila Hassaine, Line Papin et surtout Adèle Haenel s’attachent, chacune à leur manière, à remonter aux mécanismes qui façonnent le féminin et aux injonctions dont il procède.

Détricoteuses

Adèle Haenel, en collaboration avec Gisèle Vienne, dans un texte mêlant scènes de théâtre et fragments narratifs, raconte le traumatisme dont elle a été victime plus jeune. Plus que de dénoncer, par le témoignage, les violences faites aux femmes, elle entend démontrer comment cette violence participe à définir le féminin. De là — pour que la femme puisse se libérer des structures qui l’oppriment, comme la famille, le mariage, les injonctions sociales et le regard de l’homme —, il faudrait déconstruire cette identité.

Mais derrière cette entreprise de détricotage, au motif de libérer les femmes, n’y a-t-il pas un dessein caché ? Celui de nier la féminité, de gommer ses attraits, d’effacer ses atours — le même projet appliqué au masculin — pour faire éclore une société enfin débarrassée de ses genres ? La libération passe-t-elle nécessairement par l’effacement de ce qui distingue les femmes des hommes ?

Si le féminisme contemporain entreprend de dénoncer les mécanismes qui ont fabriqué le féminin, que devient alors ce qui, dans l’expérience des femmes, résiste à cette explication ? Faut-il expliquer le féminin ou accepter qu’une part de lui demeure irréductible à l’élucidation ? Autrement dit, mettons les pieds dans le plat: avons-nous encore le droit aujourd’hui au mystère sans être accusées d’essentialisme ?

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Et si, comme l’écrit Cécile Guilbert dans Feux sacrés, la seule puissance sacramentelle résidait dans la littérature qui, sans dissiper le mystère, lui donne une forme, un langage, une expérience ? Et par là, nous redonne l’élan de ferveur que notre triste époque nous refuse. La littérature, parce qu’elle fictionne, résiste à notre désir de tout expliquer, de tout déterminer. C’est précisément pour cela que La femme pauvre de Léon Bloy est à relire. À rebours de notre modernité psychologisante, Bloy ne cherche pas à disséquer son héroïne, Clotilde, à reconstituer les causes qui l’ont faite ni à nous donner les clefs de son intériorité. Elle demeure opaque. Elle ne se comprend pas elle-même et le lecteur ne la comprend pas davantage.

Chez Bloy, Clotilde ne se révèle donc pas par la connaissance de soi, mais dans l’épreuve. Sa vérité surgit dans la souffrance, dans le renoncement, dans cette mystique qui transforme paradoxalement ce qui semblait n’être que misère en possibilité de transcendance. La souffrance n’est plus seulement ce qui accable : elle devient le lieu d’une révélation. Ce qui échappe à l’analyse psychologique trouve alors une autre forme de langage, celui du mystère et du sacré.

Ennui

Nous voilà dans une drôle d’époque, matérialiste dans ses explications, ésotérique dans certaines de ses pratiques, mais toujours individualiste dans sa spiritualité. Nous avons déconstruit les anciennes croyances sans cesser d’éprouver le besoin de croire à quelque chose qui les dépasse.

La modernité est une formidable machine à désenchanter ; elle produit son propre vertige. Le structuralisme a déniaisé l’individu en lui montrant les déterminismes qui président à son comportement, la psychanalyse a trouvé dans l’inconscient les causes de nos tares, le matérialisme a réduit à néant nos croyances en leur opposant son implacable logique. Ainsi, le destin n’est plus qu’une somme de déterminismes, le sacré une production culturelle et le mystère l’ennemi de la rationalité. Bref, on s’emmerde en étant désespéré. Mais que devient le mystère lorsque Dieu s’est retiré ?

Dans Fuir la lumière, deuxième roman de Florence Châtaignier, alias Florence Mars, aux éditions du Cherche-Midi, nul besoin de sainteté ni de sacrifice pour que subsiste une part d’inconnu. Le mystère se loge dans une existence contemporaine, dans ce qui échappe aux assignations et à la volonté de se comprendre soi-même. Mais ce qui traverse le roman, plus profondément, c’est la préservation d’un élan vital : la possibilité de continuer à désirer, à aimer, à se perdre et à recommencer dans une existence nécessairement imparfaite. Sans recette, sans dogme, sans autre certitude que celle de cet élan, nous suivons Anita, une femme dont toute l’existence semble n’être qu’une succession de tentatives pour échapper à ce qui l’enferme.

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Son enfance se déroule dans « la Lumière », une communauté libertaire installée en Provence, aux allures de secte. Après la mort de sa mère, écrasée par le tracteur que conduit son père lors des travaux agricoles communs, Anita est placée sous le patronage du gourou, qui la confie, de yourtes en cabanes, à de multiples parents de remplacement. Ballottée de famille en famille, bringuebalée d’un foyer provisoire à l’autre, « Plume », son nom communautaire, accumule une expérience de la souffrance qui finira par rendre possible la remise en cause du monde dans lequel elle a grandi.

À dix-sept ans, Plume/Anita fuit. Et, par un heureux hasard, sa fugue la conduit chez un vieux monsieur d’Asnières qui l’initie à l’herboristerie, lui donne un salaire, des papiers et, avec eux, les clefs d’une nouvelle existence. Deuxième chance. On rembobine. Re-naître. Vivre. Et paf ! Guillaume. Un fils de bonne famille qui, non content de lui faire l’amour, lui passe la bague au doigt, au grand dam de ses parents, inquiets de voir une Cendrillon bancale devenir leur bru. Qu’importe. Guillaume aime Anita pour son non-conformisme, cet exotisme contemporain dont raffolent tant les gens ternes. Cette touche singulière est parfaite pour rendre son épouse délicieusement originale parmi les autres femmes d’expatriés de sa boîte londonienne.

À Londres, avec leurs jumeaux, le couple est en réussite sociale et financière. Mais lorsque le tiède et la normalité ne coulent pas dans vos veines, il est impossible de se conformer longtemps à une existence normée sans s’y perdre. Lentement, Anita dépérit. Cette vie bourgeoise, luxueuse et parfaitement réglée agit sur elle comme un somnifère. À la dérive, elle ne trouve plus d’oxygène que dans les trajets en train qui la conduisent vers la banlieue, où elle est bénévole auprès de personnes âgées. En fuyant une deuxième fois la lumière — cette fois, celle, aveuglante, de sa riche existence au cœur de Londres —, elle se rapproche de ce qu’elle n’a jamais cessé d’être : Plume. Dans le train, le regard d’un inconnu éveille en elle un désir assez puissant pour la faire revenir à la vie. Elle revient. À la lumière.

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Certes, l’écriture de Florence Châtaignier est une source de joie et d’émerveillement lorsqu’elle nous conte l’histoire de Plume. Certes, ce mélange burlesque et dramatique — rien n’est grave quand tout l’est — qui, parce qu’il refuse de s’appesantir, rend attachant ce roman qui se démarque ainsi nettement de la tendance patos-trauma-ouin-ouin.

Mais Fuir la lumière atteint une autre dimension dans l’intérêt qu’il mérite de susciter chez le lecteur. Après avoir voulu tout comprendre, tout déconstruire, tout ramener aux mécanismes psychologiques ou sociaux, quelque chose résiste à Anita. Ça cloche. Ça sonne étrange. Je pense à Guilbert et à ses Feux sacrés : le mystère ne disparaît pas parce qu’on a démontré ce qui le constituait. Il demeure, comme une part irréductible de l’expérience humaine.

Cécile Guilbert © Jean-Francois Paga

Anita ne peut simplement pas extirper de son histoire tout ce qui serait mauvais pour ne conserver que le reste. Elle est Plume. Et elle le restera à jamais. Elle découvre que ce qu’elle avait appris à considérer comme une croyance aliénante, le syncrétisme New Age, l’a aussi nourrie : son rapport au monde, son lien à l’invisible lui sont nécessaires. Elle fuit la communauté, puis la bourgeoisie ; elle rejette le New Age, puis le bonheur matériel, la réussite sociale, le mariage et la maternité, parce qu’ils ne suffisent pas davantage à remplir les creux de l’existence.

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Chez Plume, le retour à soi passe paradoxalement par une réhabilitation de ce qu’elle avait fui. Elle ne retourne pas à la secte ; elle ne renonce pas à sa liberté. Elle récupère ce qui, dans cette enfance, lui appartient encore. Comme si l’émancipation ne consistait finalement pas à se débarrasser de toutes ses origines, mais à les accepter sans passion.

Plume est Anita et, tout à la fois, Clotilde quand elle se confronte au modèle bourgeois du bonheur qui prétend organiser l’existence, mais qui contribue à la couper d’elle-même par un excès de confort et de raison. Là où Bloy nomme cette dimension mystique, Châtaignier la fait ressurgir sous une forme plus contemporaine, plus ambiguë, débarrassée de toute orthodoxie : le sacré. Là encore, comme Guilbert.

Par les marges, le désir, le rêve, le hasard, Florence Châtaignier renoue avec le mystère, avec notre mystère. Et c’est salvateur. Un roman à lire à l’ombre de soi-même.

352 pages

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