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Nathan Devers: philosophe mais pas que…

Dans Aimer Jérusalem, le philosophe se fait chroniqueur et historien d’un Israël aux prises avec ses tragédies quotidiennes depuis le 7 octobre 2023. Philippe Bilger salue une réflexion d’une densité inouïe et une lecture indispensable pour quiconque veut comprendre l’âme d’une nation menacée.


La première pensée d’un lecteur comme moi, passionné de littérature mais pas vraiment philosophe, face à Aimer Jérusalem de Nathan Devers, est celle d’un écrasement. Coincé qu’il est entre un grand livre savant et lyrique, écrit par un génie précoce infiniment chaleureux, et un éloge admirable, magnifique et profond de Bernard-Henri Lévy, sans la moindre trace d’insincérité. Il faut se garder de toute tentation de rivaliser, de se dresser sur la pointe de l’esprit pour prétendre se mesurer à cette somme, faite d’un assemblage brillant, argumenté, critique, dénonciateur, caustique, respectueux, précis, explicatif et, en même temps, tout à fait clair et d’une densité inouïe.

Elle mêle l’histoire d’Israël, les origines par le Livre – la Bible, les Patriarches -, et, d’une certaine manière, la dégradation de la mystique en politique. Elle restitue aussi le récit des contrastes et des antagonismes qui continuent aujourd’hui encore à structurer le judaïsme sous toutes ses formes, de la plus extrême à la plus tolérante, de la plus ouverte à la plus rigide, ainsi que l’écartèlement constant entre l’idéal et le réel. S’y ajoutent tant d’autres notions, concepts, analyses, commentaires et fulgurances devant lesquels on s’incline, parce qu’ils sont exprimés par un talent pédagogique indépassable et dans une langue éblouissante, qui a vite quitté les spontanéités rares et inutilement relâchées du début du livre, si peu conformes à la personnalité de l’auteur.

Un texte d’une limpidité absolue

Cette réserve minuscule donne de la plausibilité à mon enthousiasme, même si je me permets d’y ajouter, mais peut-être ai-je tort, quelques digressions lyriques qui me paraissent davantage inspirées par l’entraînement d’une culture heureuse de s’ébattre que par le caractère, même foisonnant, du livre.

Nathan Devers est qualifié de philosophe et se présente lui-même comme tel. Sa manière de philosopher est d’une limpidité absolue et use, avec bonheur et une réussite exemplaire, des oppositions et des contrastes pour faire comprendre la richesse et la profondeur de ce qu’elle cherche à transmettre. Abraham est démenti par Moïse, la morale universelle par un pouvoir devenu politique. Jérusalem, cité magique construite par les songes de chacun, n’a pas de lien avec Tel-Aviv, ville de tous les possibles où les corps dominent et sont les maîtres de l’existence.

L’éthique des origines se trouve confrontée à la force des choses et au fait qu’Israël est voué à n’être qu’une attente, une espérance, une insatisfaction, une promesse.

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Nathan Devers est un philosophe, certes, mais de la vie quotidienne, des débats tragiques sans cesse suscités dans et par un pays menacé, notamment depuis la barbarie absolue du 7 octobre 2023.

Il est fascinant de voir à quel point le judaïsme – Nathan Devers nous l’explicite avec une rigueur et une précision sans pareilles – est appelé à résoudre des questions très concrètes qui interpellent l’humain, ses forces, ses faiblesses, ses fidélités et ses trahisons. À partir d’une loi plus ou moins impérieuse, que faire, au quotidien, qui ne nous déshonore pas et nous autorise à nous tenir debout, sans rougir de honte, face à l’Éternel ?

Une nation prise entre ses principes et leur effectivité

Nathan Devers, au-delà de cette pensée et de cette culture en effervescence, en admiration et en permanente et mobile remise en cause, m’est apparu comme un extraordinaire journaliste, historien et chroniqueur. Il rapporte les événements qui ont troublé, frappé, désespéré, ému Israël, les dérives de cette nation quand elle s’oublie, les péripéties liées à la cause palestinienne, le déséquilibre entre les principes et leur effectivité. Il restitue aussi tout ce qui relève de l’actualité que nous avons connue, tout ce qui a parfois bouleversé ce citoyen français, meurtri dans son empathie pour cette seule démocratie de la région.

Le tout avec une clarté, une netteté, une objectivité dans la relation factuelle, une froide sérénité tout à fait remarquables, de la part d’un esprit, d’une sensibilité, d’une intelligence complexes, que l’on n’imaginait pas à ce point capables de décrire l’intérieur et l’extérieur, l’âme et le monde, les troubles intimes et les affres de la géopolitique.

S’il fallait retenir un trait, une séquence, en conclusion de ce livre exceptionnel, ce serait la finesse du recours à Marcel Proust, génie juif de la littérature mondiale, qui n’imaginait cette incomparable diaspora, étincelante, dispersée, multiple, que marginalisée et vouée, fatalement, à la discrétion, sans une solution sioniste qui l’aurait unifiée et banalisée. Il y a une manière très efficace de lutter contre l’odieux antisémitisme : admirer Nathan Devers.

Aimer Jérusalem

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Beigbeder contre les robots

Selon Frédéric Beigbeder, la domination imminente des robots est une chance pour la littérature. Il publie un recueil de nouvelles.


D’emblée Frédéric redevenu Octave, le dandy, – 99 francs, vous vous souvenez ? – nous avertit : nous avons changé d’époque. Mais il a décidé de nous y replonger, glissant au passage à propos d’une Histoire sans prénom que: « un ventre plat, doré et duveteux peut être plus excitant qu’une paire de seins de quatre cents centimètres cubes chacun. » On sent qu’on va se régaler. Définitif. Essentialiste. Mais léger. Tout ce qu’on aime. Frédéric ne s’écrit toujours pas avec des accents graves, dit Éric Naulleau.

On connaissait l’expression écrire comme un pied, Beigbeder invente écrire avec les fesses d’une petite Anglaise – taper avec ses fesses sur le clavier, une jolie blonde rencontrée au bar de l’hôtel Claridge’s. Un paragraphe illisible qui vaut le détour, au premier chapitre qui n’en compte qu’un. Les plaisanteries les plus courtes… Portait-elle sa petite culotte de coton Dim se demandera-t-on au chapitre trois ? L’ancien pubard, qui en 1994 n’hésita pas à placer à l’arrière des bus l’affiche accidentogène de la top tchèque Eva Herzigova, égérie de Wonder Bra, disant « Regardez-moi dans les yeux… j’ai dit les yeux », et boum ! n’hésite pas à faire du placement de produit, après tout Michel-Ange n’avait-il pas lui aussi un mécène : le pape Jules II. Une histoire sans prénom a été publiée dans la NRF de chez Gallimard en 2016 sous le titre moins bon parce que trop pauvre, trop terre à terre. Une histoire sans importance.

La littérature : dernier rempart contre l’IA

Avec Ardisson, Séguéla, Beigbeder a ringardisé les aphorismes au profit des punchline. Ibiza a beaucoup changé, tout est dit dans le titre du recueil qui reprend celui d’une des nouvelles qu’on trouve page 145, déjà publiée dans le magazine de mode masculine ICON lancé en 2024. Tiens ! C’est une idée, je vais leur proposer : Trois Singapore Slings au bar du Ritz, la nouvelle que j’ai écrite cet été.

« À part le ciel bleu comme une piscine de David Hockney, tout a changé. » Il faut dire que nous sommes en plein Covid. Même si en 2020 on ignorait l’existence des coronavirus. Corona « était seulement le nom de la fille qui chantait This is the rhythm of the night. » « Je crois que je préférerais avoir tort avec Bret Easton Ellis que raison avec Emmanuel Carrère » conclut-il. C’est qu’il y a quelque chose du White de ce cher Bret Easton Ellis dans Ibiza a beaucoup changé, le livre.

Avec La France contre les robots, on entre dans le dur, le sérieux, on se mesure à Bernanos. « La France, pays littéraire par excellence, peut incarner la résistance aux entreprises américaines de décervelage. Le monde sera sauvé par quelques lecteurs de Baudelaire dans des caves. »

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L’IA c’est « le contraire de l’imprévisible : toujours l’image, le son ou le mot le plus attendu. » « La capacité de compréhension humaine décroît à mesure que les gens cessent de lire des livres pour scroller un flux continu de conneries choisies par des algorithmes. » « La littérature est le dernier rempart contre les robots de type ChatGPT. Réjouissons-nous de cette situation nouvelle : la littérature trouve enfin une justification politique (autre que la joie de se contempler le nombril) pour faire face aux textes pondus par des logiciels de probabilités. Les livres d’humains curieux, sensibles, drôles, qui voyagent, lisent, flânent et se souviennent sont la dernière preuve de notre humanité. Écrire quand on est un humain et non un algorithme, c’est être imprévisible, sexuel, incorrect, le contraire du remâché. Ce qui manque aux machines (elles le savent et vont bientôt nous détester pour ça), c’est un cœur. Ce truc qui saigne est irremplaçable, et c’est le porteur de stent qui vous le dit. La domination imminente des robots est une chance pour la littérature humaine. »

L’obsession du contrôle s’est aujourd’hui répandue avec la « démocratisation », sous le Covid, du QR code. Mais déjà, à propos de la résistance à la prise systématique des empreintes digitales, Bernanos nous rappelait que « ce n’étaient pas les doigts que le petit bourgeois français, l’immortel La Brige de Courteline, craignait de salir, c’était sa dignité, c’était son âme » ajoutant page suivante que le jour n’était pas loin peut-être « où il semblera aussi naturel de laisser notre clef dans la serrure, afin que la police puisse entrer chez nous nuit et jour, que d’ouvrir notre portefeuille sur réquisition » et pourquoi pas une marque extérieure à la joue ou à la fesse, pour faciliter les contrôles, comme le bétail !

Comment classer les nouvelles d’un recueil ?

Reprendre le combat de Bernanos parce que « nous disposons d’une occasion historique de montrer au monde entier que l’avenir de l’homme, c’est… le Français. »

Quand Frédéric Beigbeder a commencé à agencer son recueil de nouvelles, il lui a fallu rechercher dans ses tiroirs, trouver une cohérence entre ses textes et en écrire d’autres, près d’une dizaine. Somerset Maugham dit que : « une des principales difficultés pour un auteur qui veut rassembler dans un volume un certain nombre de récits tient au choix du classement », dans le but d’en faciliter la lecture. Comme au BHV, il y a de tout dans ce Beigbeder. Des histoires courtes avec une chute mais aussi des textes, – depuis Virginia Woolf, on sait qu’une nouvelle peut être un texte sans nécessairement de chute –, mais aussi, des libelle, épigramme, factum, sotie. Le retour de notre Octave Parango des années 1990 sert de fil rouge à ce qui s’apparente de temps en temps à un essai. « Un pays dirigé par un bon élève qui n’a jamais fait la fête de sa vie. Macron est tellement fayot qu’il a épousé sa prof. Depuis neuf mois, il a détruit un mode de vie qui faisait vivre des millions de travailleurs, d’artistes, de disc-jockeys, de barmen, et aidait d’autres millions de citoyens à supporter leur quotidien. » (La nouvelle traversée de Paris.)

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La jeune fille assise à la table voisine de la terrasse ensoleillée du P’tit bistrot, me voyant lire, souligner, corner les pages et noter à l’aide d’un crayon à papier sur le dos de la page jointe par l’éditeur Albin Michel, tout en mangeant mon steak tartare-frites-salade, s’enquit de savoir ce que je faisais. « Vous connaissez Beigbeder », lui dis-je en montrant la couverture du livre où une image représentait Beigbeder habillé debout au fond de la piscine. Elle tapa le nom sur son smartphone et s’esclaffa en apercevant sa photo. « Ah ! c’est lui. » « Quel salaud ce vieux vicieux. » #Metoo était passé par là. Mais elle le confondait avec Octave. « C’est un has-been. Il ne connaît rien de notre époque. Il veut nous donner des leçons. » En fait, la plupart de ces nouvelles nous ramènent aux années 1990, mais il en parle depuis aujourd’hui. La décennie dorée, golden nineties (1989-2001), dernier instant d’humanité avant le World Wide Web, mais surtout avant le 11 septembre aurait dû préciser celui qui a écrit Windows on the world en 2003. Je prépare une chronique de ce livre pour Causeur. « Il devrait écrire un roman pas des nouvelles. » Sans comprendre ce qu’elle voulait dire par là, je lui dis que justement, j’avais moi-même écrit un roman qui se passait en 1995, juste avant le turning point technologique. À la différence qu’il était écrit du point de vue de 1995, celui des personnages. L’Américaine se passe durant Noël 1995 après la vague d’attentats islamistes et pendant la grève des transports publics qui contraint les deux protagonistes à prendre le bateau-mouche pour aller travailler. Ce jour-là, le narrateur ne retrouve pas Télesphore, son compagnon de voyage habituel ; un jeune type qui prie saint Antoine de Padoue pour que sa Natalia, exilée en Amérique pour finir sa thèse, revienne, et qui a été en partie exaucé quand le saint facétieux lui a fourgué une Américaine pure beurre de cacahouète, à l’arrêt du bus 42 de Carrefour Auteuil. Alison, aussi blonde que Natalia est brune. Je lui raconte le synopsis du premier tiers de l’histoire. Elle me dit que ça a l’air vraiment intéressant sauf que sa génération ne lit plus ce genre de romance mais des thrillers. Elle regarde encore le livre. « En plus, 19,90, n’importe quoi ! Vingt balles, oui ! » Sans imaginer que l’éditeur avait sans doute inscrit 19,90 € en hommage à 99 francs, même si ça fait un peu plus de 130 francs.

L’homme remplacé par les femmes (Le dernier homme, page 200) et bientôt par les machines.

Voilà où nous en sommes, mon cher Frédéric. Certes tu t’es mis au vert, à Hendaye, mais de grâce, ne cherche pas à adopter la doxa verte des millennials extinctionnistes. Toi-même ferais semblant d’y croire, dirais-tu lucide à la jeune fille. En fait tu n’aimes que Lara Micheli, ta dernière épouse, qui t’a débarrassé de toutes les autres. Ce ne serait pas une idée récupérée dans Puta madre de notre ami Patrick Besson, ça ?

On a tous cru à ton look christique mais tu déclares désormais que tu aimerais qu’on dise que tu as été le Karl Marx de l’IA… N’oublie pas que tous les régimes qui se sont inspirés du célèbre barbu ont été, et c’est un euphémisme, criminels et liberticides. Si tu es devenu marxiste, c’est peut-être tendance Groucho, comme on disait, non pas à l’époque, mais avant, et que tu cites page 197 dans Octave in Paris.

224 pages

Ibiza a beaucoup changé

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L'Américaine

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Chronique d’une vertu intermittente

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Parce qu’il s’est retrouvé à une remise de prix à proximité du sulfureux Gabriel Matzneff, Ivan Rioufol est attaqué par les médias de gauche. Notre chroniqueur peste contre ces dénonciations tardives et ce tri des scandales.


La dénonciation à retardement de la pédocriminalité révèle, chez les épurateurs d’arrière-pensées, des vocations d’inquisiteurs à cartes de presse. Voici le mail reçu, jeudi dernier, d’un journaliste, Simon Blin : « Cher Monsieur, Je suis journaliste à Libération et je m’intéresse à la soirée qui s’est tenue à la brasserie Lipp cette semaine pour la remise du prix Cazes. J’aimerais comprendre la présence de Gabriel Matzneff, à vos côtés notamment. Serait-il possible d’en discuter ? Cordialement ». Ma réponse : « Cher Monsieur, Je me suis en effet rendu au prix Cazes mardi 14 avril. Il y avait parmi les invités Gabriel Matzneff. Je lui ai demandé où en étaient ses affaires judiciaires. Il m’a annoncé qu’il avait bénéficié d’un classement sans suite, qu’il n’avait jamais vu de juge, que sa correspondance lui avait été rendue. Je lui ai demandé s’il avait eu des contacts directs ou indirects avec Vanessa Springora; il m’a répondu que non. Voilà pour la courte conversation. Concernant ses pratiques pédophiles, étalées dans ses livres, elles étaient dénoncées dans les années 90 par le Figaro (j’y fus rédacteur en chef aux « Info Géné »), tandis que Libération les défendaient. Je ne vous apprends rien j’imagine. Cordialement ». 

A lire du même auteur: Liberté, égalité, susceptibilité

En complément de l’article publié dès lors sur le site du journal, l’émission Quotidien, de Yann Barthès, a cité les noms d’invités (dont votre serviteur) dans le but de les rendre, par leur présence, complices d’acquiescement à la pédophilie. Mais ces zélés délateurs maintiennent l’omerta sur le nombre et l’identité des animateurs du périscolaire public qui ont, notamment à Paris depuis des années, violé des centaines d’enfants. Seules les turpitudes dans l’enseignement catholique sont dévoilées. Pour ma part, j’avais initié et publié en 2000, au Figaro, une série d’enquêtes de Laurence Beneux et Christophe Doré sur les réseaux pédophiles internationaux, dans l’indifférence de Libération qui défendait naguère, avec Matzneff, les relations sexuelles entre adultes et enfants.

En fait, rien n’est plus lâche que la seule traque médiatique d’un écrivain de 90 ans, ruiné, esseulé et malade, poursuivi jusque dans ses rares apparitions publiques après avoir été applaudi par l’intelligentsia de Saint-Germain-des-Prés1 pour ses goûts sexuels pour« les moins de seize ans », titre d’un de ses livres à succès. Cette chasse à l’homme à terre illustre l’attrait persistant de la gauche pour la volte-face, la meute lyncheuse, la loi des suspects. Le scandale Matzneff, qui n’aura pas de réponse pénale pour cause de prescription, tient du pharisaïsme : il fait oublier les compromissions morales du « progressisme » faussement vertueux. 

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Ces indignations de façade contre la pédocriminalité sont aussi hypocrites que les soudains élans de la gauche pour la liberté d’expression, exigée pour critiquer Israël dans sa guerre contre l’islamisme judéophobe ; une spécialité de LFI partagée par la Macronie. Il est certes exact que le projet de loi Yadan, visant à « lutter contre les formes renouvelées de l’antisémitisme », porte des contraintes qui entraveraient les opinions, même détestables, contre l’Etat juif. Toutefois cette gauche redevient vite liberticide, et le bloc central avec elle, dès qu’il s’agit d’interdire CNews ou de mettre X sous surveillance. 

Ces combats pour un libre antisionisme sont aussi insincères que l’intransigeance lacunaire contre la pédocriminalité. Dans les deux cas, la gauche choisit ses cibles.

La révolution des oubliés

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  1. Laurence Beneux, Pédocriminalité, l’hypocrisie française, Cherche Midi (2026) ↩︎

Au Premier mai, fais ce qu’il te plaît!

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Les libéraux le répètent à l’envi : la Fête du travail du 1er mai est un anachronisme. Et pourtant, au moment de trancher, le gouvernement recule, comme toujours: seuls les boulangers et les fleuristes indépendants seront autorisés à travailler cette année. De leur côté, les syndicats craignent que toute dérogation n’en appelle d’autres dans d’autres secteurs. Quant à la gauche, elle dénonce avec vigueur, sur toutes les tribunes et sur tous les plateaux, que le 1er mai n’est pas un jour « donné », mais un jour « arraché » par les travailleurs au capital, feignant encore d’y croire vraiment.


Alors que la proposition de loi soutenue par le gouvernement d’élargir le travail le 1er mai avait créé une levée de boucliers dans les rangs de la gauche, l’obligeant à mettre en pause son examen, ce dernier a trouvé la parade : il autorise uniquement les boulangeries et les fleuristes artisanaux à ouvrir et à faire travailler leurs salariés sur la base du volontariat, en ce jour habituellement férié et chômé. La boîte de Pandore est-elle ouverte ?

Il n’y a pas de plus habile cheval de Troie. Depuis des années, le gouvernement cherche à pénétrer dans la cité imprenable des jours fériés et s’est toujours heurté à des remparts infranchissables. Qui ne se souvient pas de François Bayrou, alors Premier ministre, l’air faussement grave, expliquant urbi et orbi qu’il était du devoir des Français de faire « un effort » pour contribuer au redressement de la France en supprimant deux jours fériés : le 8-Mai et le lundi de Pâques. Son propos avait provoqué des remous et fut perçu comme punitif. Il avait dû, hélas, reculer. 

Grande largesse de cœur

Cette fois-ci, le gouvernement a réussi un magnifique tour de passe-passe. Dans son grand cheval en bois, harnaché d’or, il y a caché les fleuristes et les boulangers artisanaux, autorisés à faire travailler leurs salariés lors du 1er mai, Fête du travail, sur la base du volontariat et payés double. Cette grande largesse de cœur de nos chères ouailles ministérielles, prétendant jouer aux aumôniers d’un peuple français souffrant et incapable de vivre décemment, pourrait presque nous faire croire aux discours de ces âmes charitables. Ils peuvent compter, en tout cas, lors de leur procession, sur un large cortège de prêtres libéraux, largement acquis à la cause: « libérons le travail de cette France qui souffre », entend-on partout. Au XVIIIe siècle déjà, l’abbé de Saint-Pierre, dans son écrit intitulé Liberté aux pauvres de travailler les dimanches après-midi, considérait que l’interdiction stricte du travail dominical constituait une perte de revenus considérable pour les familles pauvres: « Ce serait une grande charité et une bonne œuvre, plus agréable à Dieu qu’une pure cérémonie, que de donner aux pauvres familles le moyen de subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs enfants, par sept ou huit heures de travail, et les moyens de s’instruire eux et leurs enfants à l’église, durant trois ou quatre heures du matin ». 

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Mais sous cette commisération de façade et cet acte de bienfaisance, se cache aussi une philosophie moins reluisante: celle de l’individualisme libéral. En considérant chaque individu comme indépendant par nature et n’ayant de compte à rendre qu’à lui-même dès lors qu’il ne nuit pas à autrui, chacun peut alors exercer librement le choix de travailler, y compris les jours fériés. Au nom de quoi m’interdirait-on d’user librement de mon temps, de mon corps, de mon choix, et de mon argent? « C’est vrai dans certaines limites parce que sinon on est dans un système totalitaire. Mais à partir de quel moment l’usage que je veux faire de mon corps, de mon temps, de mon argent va détruire la vie commune? », interroge le philosophe Jean-Claude Michéa. 

Populicide

Pour les libéraux, cette question n’a aucune importance. Ils ne se la posent d’ailleurs jamais. Pour eux, les jours fériés sont simplement une entrave à la compétitivité, un archaïsme insupportable dans une époque où l’économie de marché fait la loi. Leur seul credo est : « individu, liberté, marché ». Cette cécité de la pensée et cette courte vue sont les œillères de tous les libéraux. « L’idéal libéral de la liberté » se résume « à une soumission aux forces impersonnelles du marché » pour reprendre les propos du néolibéral Friedrich Hayek dans La Route de la servitude. En réalité, il s’agit d’offrir à court terme un prétendu supplément de pouvoir d’achat pour mieux imposer la dynamique de l’économie de marché à la totalité de l’existence. Contrairement aux sociétés passées où l’économie était immergée dans les religions sociales (coutumes, traditions), le marché moderne s’est désencastré de la société et a pu imposer ses lois. Mais ce mouvement n’est pas une libération mais une destruction sociale entière. « Notre thèse est que l’idée d’un marché s’ajustant lui-même impliquait une utopie radicale. Une telle institution ne pourrait exister de façon suivie sans anéantir la substance naturelle de la société, sans détruire physiquement l’homme et sans transformer son milieu en désert », alertait l’économiste Karl Polanyi dans son brillant ouvrage La Grande Transformation. 

Ainsi ce qui s’apparente au départ à un gain de pouvoir d’achat et au libre-choix de travailler lors des jours fériés deviendra progressivement une perte de liberté effective, une perte d’argent et un accroissement de l’isolement. Tout le tissu social qui fonde la société s’en trouve chamboulé ; tous les rythmes collectifs s’en trouvent désynchronisés. Plus grand monde pour faire garder son enfant ; plus grand monde pour organiser les préparatifs d’un mariage ; plus grand monde pour participer à toutes les activités associatives et sportives. Il faudra en retour confier ses enfants ou organiser les préparatifs d’une fête non plus grâce au soutien de son voisinage ou de sa communauté, mais bien par l’intermédiaire de multiples services payants. Sans compter que ce qui était un travail payé double deviendra à terme un travail payé simple, où dimanche deviendra peu à peu « manchedi » pour reprendre Jean-Claude Michéa. C’est la vie hors pouvoir d’achat qui se réduit alors comme peau de chagrin. 

Mémoricide

En 1839, le philosophe Pierre-Joseph Proudhon publia un livre intitulé  De la célébration du dimanche. Son propos consistait à analyser pourquoi l’instauration du Sabbat chez les juifs par Moïse, exposée dans le Décalogue – ou celle de la « fériation du dimanche » comme il l’appellechez les chrétiens – constituait un élément indispensable de la cohésion sociale et nationale : « comment le Sabbat devint-il, dans la pensée de Moïse, le pivot et le signe de ralliement de la société juive ? » s’interroge-t-il. « Ce qu’il désirait créer dans son peuple, c’était une communion d’amour et de foi, une fusion des intelligences et des cœurs, si je puis ainsi dire ; c’était ce lien invisible, plus fort que tous les intérêts matériels, qui forment entre les âmes l’amour de la même patrie, le culte du même Dieu, les mêmes conditions de bonheur domestique, les solidarités des destinées ; les mêmes souvenirs, les mêmes espérances. Il voulait, en un mot, non pas une agglomération d’individus, mais une société vraiment fraternelle. »

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Nos libéraux, ayant subi une véritable vivisection de la mémoire collective, ne voient même pas que la suppression des jours fériés constitue une ablation de leur histoire. Ces jours ne sont pas seulement un frein au travail mais constituent un lien à notre passé, à nos ancêtres, à notre histoire et à nos origines communes. S’en défaire au nom du sacro-saint travail libéré constitue une attaque contre tout ce que nous sommes, réduisant chaque être à une monade isolée et écervelée ; condamnée à errer dans les marécages d’un nihilisme mortifère. Un homme sans Histoire, sans trace, hors-sol est un homme mort. Et comment ne pas voir qu’en supprimant toute la charge symbolique et historique des jours fériés par la possibilité de travailler viendra un jour où chaque Français, ayant perdu toute mémoire, pourra se voir imposer de travailler librement et volontairement y compris le jour de Noël ? De belles étrennes des orphelins en perspective pour reprendre le titre d’un des poèmes d’Arthur Rimbaud. Il serait grand temps et urgent qu’au lieu de déclamer benoîtement les Tables de la loi venues du Mont-Pèlerin, lieu de réunion des néolibéraux dès 1947, les libéraux se rappellent aussi que du Mont Sinaï, on déclara : « Tu travailleras six jours, et tu feras tout ton ouvrage. Mais le septième jour est le jour du repos de l’Éternel, ton Dieu : tu ne feras aucun ouvrage… »

Socialicide

Mais que l’on n’aille pas croire que les colères feintes de la gauche soient aussi philosophiquement cohérentes. Ce sont ces mêmes hommes et femmes qui éructent aujourd’hui contre la mise à mort des jours fériés qui sont prêts demain à étendre le plus loin possible tous les droits individuels permettant au marché de fracturer et d’atomiser la société. Autant dire de futurs permis de construire au libéralisme pour mieux reformater le monde à son image…

Car, à tous ceux à gauche qui poussent des cris d’orfraie et s’enflamment à chaque fois que l’on touche « au travail », n’oublions jamais que c’est cette même gauche française qui participa à la libération internationale des capitaux. Le fameux et embarrassant consensus de Paris décidé dans les années 1980 —de Camdessus à Jacques Delors en passant par Chavranski— sous la férule de tous les mitterrandiens patentés. Prenant cause et fait pour le libéralisme économique, il ne restait qu’à la gauche la défense des droits sociétaux ; un libéralisme culturel à rebours de toute la France populaire et des mouvements socialistes originels d’antan. Il est aujourd’hui clair que sa « défense » de la Fête du travail n’est plus qu’une posture électorale qui ne trompe d’ailleurs personne. La gauche a viré sa cuti. Elle est aujourd’hui plus à son aise quand il s’agit de promouvoir « la Nouvelle France » ou d’organiser la prochaine marche des fiertés LGBTQIA+. 

Juste une déception

Reconstitution luxueuse des années 80 vécues par une famille de la classe moyenne de banlieue parisienne, le film d’Olivier Nakache et Éric Toledano (Intouchables, 2011) ne raconte rien d’intéressant. Ras le bol des films « doudou »!


La nostalgie ne fait pas un film. Et encore moins un bon film. Si ce retour vers le passé a été salué comme réjouissant, il s’avère surtout plombant. Se réfugier derrière une bande-son des années 80 et une accumulation de souvenirs d’enfance ne suffit pas à faire du cinéma. Là où certains critiques s’attendrissent devant la prétendue « chronique émouvante » de la France des années François Mitterrand, il n’y a qu’un empilement paresseux de clichés mille fois recyclés : l’ado qui tombe amoureux pour la première fois, le grand frère rockeur un peu rebelle, des parents dépassés, incapables de se parler sans se disputer, et bien sûr les premières transgressions… Rien ne surprend, et rien ne dépasse le stade du Polaroïd aux couleurs rétro. « In Between Days » de The Cure, « Sailing » de Christopher Cross ou encore « Just an Illusion » d’Imagination — qui donne son titre au film — ont beau saturer la bande-son, rien n’y fait : on s’ennuie ferme. Les plans s’étirent, les scènes s’enlisent.

Film « doudou »

Et pour combler le vide, le film « doudou » en rajoute toujours un peu plus : Camille Cottin se trémousse dans tous les sens dans le salon sur « I’m So Excited », comme pour injecter artificiellement de l’énergie là où le récit en manque cruellement. Quant aux dialogues, ils peinent à exister : d’une platitude confondante, ils laissent les scènes dériver, incapables de leur insuffler le moindre élan. Là où l’on attendrait de l’exaltation, ne subsiste qu’une forme d’exaspération. Tout se passe comme si le simple fait d’évoquer une époque suffisait à captiver. Mais non : sans écriture forte, sans point de vue, il ne reste qu’un film assez vide qui avance péniblement. On enfile les perles : Louis Garrel, père au chômage et à l’autorité inexistante — Mai 68 oblige — fait face à une mère, Camille Cottin, qui se met à l’informatique pour s’émanciper de ses casseroles et de son rôle de secrétaire servant le café à des patrons misogynes. Le gardien, Pierre Lottin, est la caricature du beauf tout droit sorti de Cabu, à la fois serviable et lourdement dragueur… Et puis il y a les ados prépubères, occupés à élaborer des stratagèmes pour louer en douce un porno au vidéoclub du quartier. Sans parler de la famille catholique tradi du coin, réduite à une galerie de clichés : un pater familias coincé et autoritaire, teinté d’un antisémitisme latent. Que de subtilité !

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Catalogue de références eighties

Quant aux références culturelles, elles s’enchaînent comme dans un catalogue, voire tournent en boucle. L’évocation du célèbre jeu radiophonique « La valise RTL », qui récompensait les auditeurs capables de réciter le montant de la cagnotte, revient de manière insistante: le père, ne parvenant pas à retrouver un emploi, en vient à miser sur la chance pour s’en sortir. À cela s’ajoutent les cassettes VHS empruntées au vidéoclub, la chaîne hi-fi et toute la panoplie d’objets d’époque… qui défile sans jamais dépasser le simple clin d’œil. Ici, on recycle plus qu’on ne crée. On ne revisite pas les années 80, on les consomme.

Et en toile de fond se télescopent la crise économique, avec son cortège de cadres au chômage, et l’irruption sur la scène médiatique de SOS Racisme, dont la petite main jaune « Touche pas à mon pote » s’affiche partout, épinglée sur les vestes en jean et les blousons Chevignon des jeunes, avec en point d’orgue le concert gratuit de 1985 place de la Concorde, organisé par l’association, où le discours de son président, Harlem Désir, cède la place à Jean-Louis Aubert, figure du groupe Téléphone, pour le tube à succès « Un autre monde ». Toute une époque. Toute une jeunesse bercée par les « lendemains qui chantent » d’une idéologie multiculturaliste érigée en idéal, dont on mesure aujourd’hui les illusions. Libre alors au spectateur de voir ce que le film élude : un antiracisme érigé en caution morale, permettant à la gauche mitterrandienne de faire oublier la débâcle économique et de déstabiliser la droite pendant des années, jusqu’à la récupération d’un mouvement de jeunesse au service de la réélection de tonton en 1988.

Olivier Nakache et Éric Toledano ont voulu mettre en scène, et surtout en musique, leurs souvenirs d’enfance dans la France des années 1980. Mais ils ne font que tomber dans l’écueil stérile d’une nostalgie idéalisée à tout prix. Le film fait en réalité l’impasse sur les deux phénomènes sous-jacents de cette période : la crise économique et l’antiracisme. Il ne s’en saisit pas réellement : cela n’intéresse manifestement pas les réalisateurs. Comme si regarder dans le rétroviseur suffisait à faire du cinéma. Pari manqué. Ici, le moteur tourne à vide. Juste une illusion, en somme. Et le spectateur, lui, déchante.

1h56

Sois sage, ô ma rousseur, et tiens-toi plus tranquille

Quelle mouche (rouge) a piqué notre chroniqueur ? Nous savions déjà, grâce à Flaubert et à son Dictionnaire des idées reçues, que les blondes sont « plus chaudes que les brunes » — et réciproquement. Mais les rousses — et les roux ? Valent-ils la peine de leur consacrer un livre savant ? Oui, apparemment.


Monsieur Tout-le-monde ne sait des roux que ce que les idées reçues trimballent de clichés. Leur taux de phéomélanine, supérieur à celui des autres couleurs de poil, leur confère une odeur vaguement soufrée qui peut être tenace. Et puis ? Et puis c’est tout.

Couleur diabolique

Les profs de Français qui ont des Lettres (ils sont de moins en moins nombreux) se rappellent l’avertissement ironique de Montesquieu : « On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux, qui, chez les Égyptiens, les meilleurs philosophes du monde, étaient d’une si grande conséquence, qu’ils faisaient mourir tous les hommes roux qui leur tombaient entre les mains. » Et ils n’ignorent pas, bien sûr, que Renard, le goupil, révèle par la couleur fauve de sa fourrure ses instincts de prédateur et ses mauvais penchants…

Quant aux chats roux, n’ont-ils pas eu commerce avec le Diable pour se roussir ainsi le poil ?

D’ailleurs, sachez-le : Judas était roux, et Mordred, « bâtard conçu pendant les règles » (si, c’est de là, disent les érudits de carton-pâte, que viennent les taches de rousseur des roux), comme disent les Cosaques Zaporogues d’Apollinaire, meurtrier de son père Arthur, l’aurait été également, tout légendaires qu’ils soient l’un et l’autre…

A lire aussi, Thomas Morales : Nathalie Baye, toutes les femmes de notre vie

Mais voilà : Adam et Eve (ou Lilith, en tout cas, voir ci-dessous celle de John Collier en 1889), étaient roux. À l’image de Dieu ? Dieu serait un « rousseau » (ainsi appelait-on les rouquins autrefois). Et Jean-Jacques est son prophète… Et le David de Michel-Ange l’était aussi. Et l’empereur Barberousse…

Le roux est ambigu — ou tout au moins ambivalent. Pas étonnant que l’on ait jadis choisi Kirk Douglas, un blond ardent (du verbe ardre, qui signifie brûler), pour interpréter Ulysse, héros aux mille ruses, trousseur de chlamydes et féroce guerrier. Un roux parfait, dans toute sa complexité.

Et Balzac, qui a accouché dans son œuvre d’une longue théorie des roux, a conféré cette couleur à Vautrin, le truand destiné à devenir chef de la Sûreté.

Pourvu qu’elle soit rousse

Karin Ueltschi, professeur de langue et de littérature médiévales à l’université de Reims, est une érudite qui sait écrire — l’espèce en est fort menacée, depuis que les facs se sont laissé envahir par les théoriciens du genre, les sociologues, les pédadémagogues et les didactichiens (de garde). Prédisons-lui quelques jalousies recuites, quelques rancœurs tenaces. Des universitaires qui font de leurs recherches des ouvrages attrayants ne sont pas légion.

A lire aussi, du même auteur: Comprendre le gauchisme, de Nicolas Le Bault: indispensable !

Sur les roux, j’avais lu il y a trente ans, quand je travaillais pour la collection Découvertes chez Gallimard, le petit livre écrit par Xavier Fauche — oui, celui qui a mis sa plume au service de Morris après la mort de Goscinny pour perpétuer Lucky Luke. C’était joliment illustré, comme toujours dans cette collection. J’y avais découvert le Nu allongé de Jean-Jacques Henner, le peintre des rousses. Karin Ueltschi lui a préféré, en couverture, la Jeune fille à la colombe de Greuze. La rousseur alliée à la pureté prétendue — tout un programme.

À partir du XIXe siècle, qui marque le début de la réhabilitation des rouquins, les peintres déclinent la rousseur sur toute la gamme, du blond vénitien des pré-raphaélites jusqu’à la blondeur suspecte de Marie-Madeleine : cette teinte (naturelle ou provoquée) fut de tout temps un gage de sensualité suave et d’érotisme débridé. À bon entendeur… Alors, aimons les roux et les rousses. Et pour les séduire, offrons-leur ce joli livre érudit et plaisant.

Karin Ueltschi, Histoire des roux et de la rousseur, Imago, mars 2026, 238 p.

Et toujours : Xavier Fauche, Roux et rousses : un éclat très particulier, Gallimard, 1997, 96 p., chez les soldeurs.

Roux et rousses : Un éclat très particulier

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En cette matinée grisante…

Monsieur Nostalgie célèbre les 50 ans d’Un éléphant, ça trompe énormément, film de Yves Robert sorti en 1976. Borne temporelle au charme irrésistible et signe d’une qualité France indépassable.


Le charme opérera-t-il, une fois encore ? Les multi-visionnages n’ont-ils pas altéré cette douce déambulation dans une France bourgeoise et adultérine, cette société totalement engloutie, presque inaudible, pour les générations des crises successives ? A force de le voir et de le revoir, n’y décèle-t-on pas des facilités, des afféteries, une sorte de classicisme un peu fatigué par le poids des années, cinquante ans déjà, une forme de voyeurisme cajoleur dont l’innocuité sociale nous tombe des mains ? Nous avons grandi. Le monde a changé. Il s’est durci. Les échappatoires sont aujourd’hui interdites. Rira-t-on encore du machisme dépoitraillé de Bouly ou de l’hypocondrie de Simon ? Cette comédie sur l’amitié masculine n’a-t-elle pas simplement fait son temps ? A ranger au rayon des souvenirs et des plaques émaillées, du serpent monétaire européen et de Panatta en polo Fila victorieux à Roland-Garros. Nous connaissons trop cette ritournelle pour y croire, pour se faire piéger encore, pour donner du crédit à quatre hommes dans la tourmente des relations extraconjugales.

Mais la chair est faible et la mémoire hypersensible, vive, elle se met en branle instantanément ; ce film n’a rien perdu de son charme suranné et de ses cabrioles sémantiques, il est confit, mariné dans ce qui fait le suc de notre nation, une distance joyeuse, des fêlures à bas bruit, des accommodements déraisonnables, la farce des éconduits, le compagnonnage brinquebalant à l’heure des premières palpitations du cœur, dans cette zone grise où la jeunesse s’éloigne et la vieillesse s’approche, dans cet entre-deux sentimental et courtois où la vision d’une jeune femme en robe rouge embrase votre conscience. Dès le générique sobre de la Gaumont à l’écran, la mécanique fluide déroule son ruban du bonheur. Tout coule, tout passe. Une autre société est possible. Et pourtant, depuis l’été 1976, rien ne va plus en France, Françoise Giroud a hérité du secrétariat d’État à la culture et Jacques Médecin celui du tourisme. La Simca 1307/1308 a été élue voiture de l’année et Bernard Pivot a invité la mère Denis à Apostrophes pour son émission consacrée au charme et à la colère de la province. Heureusement que Guichard, Ponia et Lecanuet sont ministres d’État et tiennent la baraque. Il y a quelques lueurs d’espoir, Mort Shuman chante Papa-Tango-Charlie et Celentano vient de sortir son album Svalutation. Adèle Blanc-Sec s’installe dans la BD avec un deuxième opus et Grainville préempte le Goncourt deux ans avant Modiano alors qu’il est deux ans plus jeune. Tout sera balayé par l’irruption d’Étienne Dorsay (Jean Rochefort) en peignoir rayé, bleu et rouge, sur une corniche haussmannienne. Indiscutablement, ce chef du bureau d’information, mari patriote et fidèle, phraseur et maladroit, cavalier fantasque et fonctionnaire pensif, va bouleverser notre rapport aux femmes et à la drague. Tous les adolescents de France rêveront de dire un jour à une demoiselle: « Ce soir au Récamier, rue Récamier » ou à un partenaire de tennis : « Tu lobbes trop court ». Un éléphant fera désormais partie de notre éducation. Son onde dure encore.

La sérénade de Cosma en toile de fond et un Paris à mi-chemin entre les murs gris et une R12 orange discomobile. Comme Étienne, nous nous sommes interrogés s’il fallait une martingale sur une veste Renoma et si Anny Duperey était sujette britannique. Elle est normande. Pourquoi ce film d’atmosphère et de bons mots nous trouble autant ? Parce qu’il est une compilation de l’esprit français dans un pays qui compte alors moins de 1 million de chômeurs. Parce que les hommes ont peu de certitudes et ont conservé un fond de camaraderie scout dans leur dérive nocturne. Parce que les femmes sont mordantes et équivoques. Parce que Lucien (Christophe Bourseiller) en duffle-coat camel prononce avec sérieux cette sentence imparable : « J’aime vos seins enfin surtout le gauche » et que Daniel (Claude Brasseur) conduit, entre autres, une AMC Pacer bicolore provenant du garage Jean-Charles.

Les tendresses de Zanzibar

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Photographie: le New York chatoyant d’Harry Gruyaert


C’est un superbe album que les éditions Atelier EXB font paraître, consacré aux photographies de New York du très grand Harry Gruyaert. On connaissait déjà l’œil nomade de ce photographe belge vivant à Paris, et qui a œuvré dans des pays fort divers, aussi bien le Maroc que l’Irlande ou encore l’Inde… Harry Gruyaert est revenu souvent à New York, pour en photographier la couleur urbaine si reconnaissable. Cet album propose des clichés pris sur la période allant principalement de 1982 à 2017. C’est surtout à Manhattan que Gruyaert s’est baladé, et un peu à Brooklyn dans les années 2000. Le résultat est là, éclatant, vibrant, haletant. La ville surgit de la lumière, une ville de New York criblée de lignes architecturales qui s’élancent vers le ciel, ramenant l’homme à sa juste proportion d’insecte. Gruyaert arrive à rendre, avec un parfait sens des équilibres, ou des déséquilibres plutôt, la modernité de New York.

Les commentaires de Cédric Klapisch

La bonne idée est d’avoir demandé au réalisateur Cédric Klapisch d’écrire la préface et les vignettes de cet album. Klapisch aime la photo, lui-même en fait, on peut voir son travail sur son site Internet. Son activité de photographe a fait l’objet de plusieurs expositions, notamment « Paris-New York » en 2014. Car Klapisch est lui aussi un amoureux de Big Apple. Comment ne pas l’être ? C’est une ville qui ne laisse personne indifférent. Depuis le milieu du XXe siècle, New York est devenue la capitale culturelle de la planète, rassemblant des artistes venus de tous horizons. J’aime à penser que c’est grâce au caractère particulier de New York que l’ironie du Pop Art a pu se développer outre-Atlantique. Et combien d’autres avant-gardes… Quantité d’expressions artistiques, et même le rap, qu’il ne faut pas négliger, sont nées dans cette ville. Pour ce qui est du domaine de la photographie, qui nous occupe ici, New York représente une pépinière essentielle. 

Manhattan, 1972 © Harry Gruyaert / Magnum Photos

New York, ville du chaos

Cédric Klapisch l’écrit : « Habiter New York, c’est faire l’expérience du chaos et de la diversité. » Ceci apparaît fort bien dans les photographies de Gruyaert : « En feuilletant les pages de ce livre, ajoute Klapisch, vous aurez la même sensation qu’en marchant dans une rue de New York. » Nous sommes bel et bien dans la « capitale mondiale du contraste… » Les images de Gruyaert illustrent cet état de fait, en montrant uniquement des scènes de rue. On a l’impression qu’il a laissé son appareil photo ouvert et qu’il a appuyé sur l’obturateur au hasard. D’où un désordre apparent qui, néanmoins, se recentre rapidement par la fascination qu’il inspire. On sent une âme, un être humain, derrière ces images « objectives » qui expriment en réalité un point de vue sur le monde. La solitude de la grande ville est montrée de manière implacable, comme si aucune relation entre les corps n’existait plus. Il y a un manque, qui crée un suspense, une angoisse, comme au cinéma, et qui trouble durablement celui qui feuillette cet album.

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New York, vestige d’un monde englouti

Je dois avouer que, moi aussi, je suis fasciné par New York. Parmi les artistes qui peuplent ma mythologie personnelle, beaucoup m’évoquent cette ville, comme Marcel Duchamp, à qui d’ailleurs le MoMA consacre actuellement, jusqu’au mois d’août, une rétrospective importante. Certains musiciens aussi me rappellent New York, comme John Lennon, New-Yorkais d’adoption. Dans les années 70, il a marqué cette ville de son empreinte minimaliste-conceptuelle, grâce à sa femme et égérie Yoko Ono. C’est Yoko Ono qui a incité Lennon à passer du statut d’ex-chanteur des Beatles à celui de compositeur quasi avant-gardiste. Une évolution remarquable, que New York, là aussi, a favorisée grandement, et dont on peut se rendre compte en écoutant les disques de Lennon composés en solo. En 1980, hélas, Lennon se fait assassiner par Mark Chapman, dans sa résidence du Dakota sur Central Park. Cet événement retentissant coïncida avec la fin d’une époque où chacun vivait en accéléré.

Manhattan, 1985 © Harry Gruyaert / Magnum Photos
Madison Avenue, 1985 © Harry Gruyaert / Magnum Photos

Une époque révolue

Harry Gruyaert a donc photographié le New York qui est sorti des années 70, un New York de la survie. Tout peut disparaître, mais au moins New York demeure. La ville qui ne dort jamais n’a pas cessé d’être ce bateau ivre rimbaldien aux couleurs criardes, choyé par les artistes. Par sa propension à générer des métaphores, New York symbolise la poésie moderne qui s’incarne dans la masse. Je citerai par exemple, de Rimbaud toujours, ce passage qui m’évoque une expérience personnelle de communion avec un New York fantasmé en « Poème » : « Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème / De la Mer, infusé d’astres, et lactescent, / Dévorant les azurs verts […] Où, teignant tout à coup les bleuités, délires / Et rythmes lents sous les rutilements du jour, / Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres, / Fermentent les rousseurs amères de l’amour ! » New York comme expérience rimbaldienne ? C’est à quoi nous amènent, si l’on veut, des photographies saturées de couleurs vives comme celles de Gruyaert.

À la fin de l’album de Gruyaert, il y a une série de clichés très beaux. Pris la nuit, entre chien et loup, ils semblent absorber l’ombre qui descend sur la ville, transformant celle-ci en une zone de civilisation désaffectée. Gruyaert associe ici la couleur, dont il est un maître incontesté, à cette ombre contagieuse qui couvre l’image d’un halo noir et mélancolique. Cette vision, parmi d’autres, restera dans l’esprit du lecteur, et fera sens pour lui, je crois. Dès qu’on touche à New York, ainsi que l’avait montré le philosophe Jean Baudrillard, on parle de notre futur, comme si photographier cette ville extraordinaire revenait à faire acte de prophétie, entre autres…

Harry Gruyaert, New York. Textes de Cédric Klapisch. Éd. Atelier EXB. 197 pages.

New York

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Jean Baudrillard, Amérique. Éd. Grasset, 1986. Réédité au Livre de Poche, collection « Biblio essais ». 125 pages.

Amérique

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La femme qui murmurait à l’oreille des animaux

Dans Le souffle de la forêt, Simonetta Greggio met ses pas dans ceux d’une biologiste polonaise méconnue et signe un livre de toute beauté sur l’importance du vivant


Sylvain Tesson n’a rien inventé. Dans les années 60, une femme partait vivre seule dans une petite maison sans eau ni électricité. Non pas aux abords du lac Baïkal mais à Bialowietza. Non pas six mois mais une vie. Son nom, Simona Kossak. De Simonetta à Simona, il n’y a qu’un pas. L’une est italienne, écrivaine, scénariste et productrice de radio. L’autre est polonaise, biologiste, zoologue et également femme de radio. Toutes deux ont en commun un amour immodéré de la nature. Simonetta en a fait l’éloge dans L’Ourse qui danse puis dans Un été en mer. Simona l’a prouvé pendant plus de cinquante ans. Née en 1943 à Cracovie dans une famille aisée, la jeune fille vit entourée d’animaux. Aux poupées qu’on lui offre, elle préfère écureuils, loirs et oiseaux. C’est auprès d’eux qu’elle trouve la tendresse et le réconfort dont ses parents se montrent avares. Dans la famille Kossak, il y a le père issu d’une famille illustre, la mère, redoutable, la sœur, d’une beauté à se damner, et Simona, le vilain petit canard. Le père meurt alors que Simona n’a que douze ans. La sœur est l’initiatrice de son plus grand chagrin d’amour. Mais Simona trouve « ailleurs, avec d’autres êtres, les créatures de la forêt, ses semblables, enfants des rivières et des bois » le courage de continuer. Ses ancêtres ont tous fait le choix des arts et des lettres, elle fait celui des sciences. Va à l’Université de biologie et sciences de la Terre de Cracovie. Soutient un mémoire sur les sons que produisent les poissons en fonction de la lumière. Recueille des animaux blessés. Le reste du temps, elle compulse des encyclopédies et visionne ad libitum les documentaires de la BBC. Ce qui l’intéresse, c’est la psychologie animale. Autrement dit l’éthologie. Sa théorie, même si elle récuse le mot, est que les animaux ont une psyché. Qu’ils éprouvent, comme nous, toute la gamme des sentiments humains. La peine, la douleur, la joie. « Elle parle d’émotions. De mémoire. De réciprocité. Elle s’adresse aux bêtes comme on parle aux enfants : doucement ». Dans sa petite maison au fond des bois, Simona héberge des chouettes, un merle, des souris, un lynx et même un homme. Lech partage sa passion des animaux. La nuit ils dorment avec, entre eux, une jeune femelle sanglier. Ils n’auront pas d’enfant. Leurs enfants ce sont les chiens, les chats, les renards, les rats et les autres. Tout « un peuple muet » auquel Simonetta, qui dédie son livre à sa chienne décédée, voue une véritable adoration. On l’aura compris Simona c’est elle. Une femme libre, anti-conventionnelle. Son livre est à son image. Vibrant, moderne, inclassable. Très loin de la biographie romancée traditionnelle. Tout près du roman. « Un roman du réel » qui fait entendre la voix d’une femme qui sa vie durant s’est battue pour la sauvegarde et la préservation de la nature et rappelle que « l’homme est inclus dans le cercle du vivant : (que) rien n’est plus ou moins important. (Que) Fleur, étoile, pierre ou être humain-nous sommes tous traversés par la même étincelle ». A ne pas perdre de vue.


208 pages

Le Souffle de la forêt: Sur les traces de Simona Kossak

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Danquin en Somme

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Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Mon regretté ami, le peintre Jean-François Danquin (1947-2015), aurait bien ri en me voyant arriver à la galerie Au bord de l’art, chemin de Halage, en bord de Somme, à Picquigny (Somme ; 1275 habitants) où une exposition lui est actuellement consacrée. (Dernier jour aujourd’hui dimanche.) Pêcheur invétéré et définitif, je me suis mis à contempler l’onde vert asperge (c’est de saison !) afin d’y voir sauter quelques ablettes, gardons et vandoises. La Sauvageonne, elle, a bien ri. « Tu ne penses qu’à ça, vieux Yak », sourit-elle alors que mon copain Jacques Frantz, ancien journaliste au Courrier picard et à L’Express, me fonçait dessus tel un bison aimanté par l’herbe tendre, afin de me serrer dans ses bras.

Après la très belle rétrospective organisée à la Maison de la culture d’Amiens, en janvier dernier, Alain David et Jean-François Vasseur, responsable de la galerie, avaient tenu à présenter le travail réalisé autour des artistes par Jean-François Danquin, ce en collaboration avec Marguerite-Marie Ducroquet, sa deuxième épouse. De nombreuses œuvres représentant des peintres régionaux et/ou créateurs mondialement connus (Francis Bacon, Andy Warhol, Jean Dubuffet, Gérard Titus-Carmel, etc.) étaient proposées. Le vernissage de l’événement était également l’occasion de présenter le livre collectif, sobrement intitulé danquin qui réunit des textes d’une vingtaine de ses amis et proches. Un bel hommage qui permet d’en savoir plus sur la personnalité, le parcours et les passions du créateur célébré.

A lire du même auteur: Je n’ai d’œufs que pour elle!

On lira notamment avec intérêt les beaux et émouvants récits écrits par ses amis Jacques-Frantz et Jean-Claude Bouton, ancien directeur de la communication au Conseil régional de Picardie, sous la présidence de Walter Amsallem, alors maire de Beauvais. « Passionné d’art et de peinture, tu m’as emmené aussi bien au Kunstmuseum de Bonn qu’à Rouen pour y acquérir une estampe de Masson », raconte Jean-Claude Bouton. « A la Région, tu as été à l’origine de nombreux événements parmi lesquels le festival Rock en Picardie. (N.D.L.R. : en compagnie de son comparse l’inoubliable Raymond Défossé.) Il ne te fallut pas moins de deux secrétaires pour t’aider à rassembler des tonnes d’archives sur ce qui bougeait en Picardie. » 

Une exposition et un ouvrage à découvrir sans tarder. (On peut se le procurer en passant chez l’éditeur ou en lui écrivant : Au bord de l’art, 170, chemin de Halage, 80310 Picquigny ; 101 p. ; 15 €.)

Nathan Devers: philosophe mais pas que…

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Nathan Devers au Festival du Livre de Paris au Grand Palais Ephémère, le 14 Avril 2024, Paris © VICTOR AUBRY/SIPA

Dans Aimer Jérusalem, le philosophe se fait chroniqueur et historien d’un Israël aux prises avec ses tragédies quotidiennes depuis le 7 octobre 2023. Philippe Bilger salue une réflexion d’une densité inouïe et une lecture indispensable pour quiconque veut comprendre l’âme d’une nation menacée.


La première pensée d’un lecteur comme moi, passionné de littérature mais pas vraiment philosophe, face à Aimer Jérusalem de Nathan Devers, est celle d’un écrasement. Coincé qu’il est entre un grand livre savant et lyrique, écrit par un génie précoce infiniment chaleureux, et un éloge admirable, magnifique et profond de Bernard-Henri Lévy, sans la moindre trace d’insincérité. Il faut se garder de toute tentation de rivaliser, de se dresser sur la pointe de l’esprit pour prétendre se mesurer à cette somme, faite d’un assemblage brillant, argumenté, critique, dénonciateur, caustique, respectueux, précis, explicatif et, en même temps, tout à fait clair et d’une densité inouïe.

Elle mêle l’histoire d’Israël, les origines par le Livre – la Bible, les Patriarches -, et, d’une certaine manière, la dégradation de la mystique en politique. Elle restitue aussi le récit des contrastes et des antagonismes qui continuent aujourd’hui encore à structurer le judaïsme sous toutes ses formes, de la plus extrême à la plus tolérante, de la plus ouverte à la plus rigide, ainsi que l’écartèlement constant entre l’idéal et le réel. S’y ajoutent tant d’autres notions, concepts, analyses, commentaires et fulgurances devant lesquels on s’incline, parce qu’ils sont exprimés par un talent pédagogique indépassable et dans une langue éblouissante, qui a vite quitté les spontanéités rares et inutilement relâchées du début du livre, si peu conformes à la personnalité de l’auteur.

Un texte d’une limpidité absolue

Cette réserve minuscule donne de la plausibilité à mon enthousiasme, même si je me permets d’y ajouter, mais peut-être ai-je tort, quelques digressions lyriques qui me paraissent davantage inspirées par l’entraînement d’une culture heureuse de s’ébattre que par le caractère, même foisonnant, du livre.

Nathan Devers est qualifié de philosophe et se présente lui-même comme tel. Sa manière de philosopher est d’une limpidité absolue et use, avec bonheur et une réussite exemplaire, des oppositions et des contrastes pour faire comprendre la richesse et la profondeur de ce qu’elle cherche à transmettre. Abraham est démenti par Moïse, la morale universelle par un pouvoir devenu politique. Jérusalem, cité magique construite par les songes de chacun, n’a pas de lien avec Tel-Aviv, ville de tous les possibles où les corps dominent et sont les maîtres de l’existence.

L’éthique des origines se trouve confrontée à la force des choses et au fait qu’Israël est voué à n’être qu’une attente, une espérance, une insatisfaction, une promesse.

A lire aussi: Conflit israélo-palestinien: nos grilles de lectures sont dépassées

Nathan Devers est un philosophe, certes, mais de la vie quotidienne, des débats tragiques sans cesse suscités dans et par un pays menacé, notamment depuis la barbarie absolue du 7 octobre 2023.

Il est fascinant de voir à quel point le judaïsme – Nathan Devers nous l’explicite avec une rigueur et une précision sans pareilles – est appelé à résoudre des questions très concrètes qui interpellent l’humain, ses forces, ses faiblesses, ses fidélités et ses trahisons. À partir d’une loi plus ou moins impérieuse, que faire, au quotidien, qui ne nous déshonore pas et nous autorise à nous tenir debout, sans rougir de honte, face à l’Éternel ?

Une nation prise entre ses principes et leur effectivité

Nathan Devers, au-delà de cette pensée et de cette culture en effervescence, en admiration et en permanente et mobile remise en cause, m’est apparu comme un extraordinaire journaliste, historien et chroniqueur. Il rapporte les événements qui ont troublé, frappé, désespéré, ému Israël, les dérives de cette nation quand elle s’oublie, les péripéties liées à la cause palestinienne, le déséquilibre entre les principes et leur effectivité. Il restitue aussi tout ce qui relève de l’actualité que nous avons connue, tout ce qui a parfois bouleversé ce citoyen français, meurtri dans son empathie pour cette seule démocratie de la région.

Le tout avec une clarté, une netteté, une objectivité dans la relation factuelle, une froide sérénité tout à fait remarquables, de la part d’un esprit, d’une sensibilité, d’une intelligence complexes, que l’on n’imaginait pas à ce point capables de décrire l’intérieur et l’extérieur, l’âme et le monde, les troubles intimes et les affres de la géopolitique.

S’il fallait retenir un trait, une séquence, en conclusion de ce livre exceptionnel, ce serait la finesse du recours à Marcel Proust, génie juif de la littérature mondiale, qui n’imaginait cette incomparable diaspora, étincelante, dispersée, multiple, que marginalisée et vouée, fatalement, à la discrétion, sans une solution sioniste qui l’aurait unifiée et banalisée. Il y a une manière très efficace de lutter contre l’odieux antisémitisme : admirer Nathan Devers.

Aimer Jérusalem

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Beigbeder contre les robots

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Frédéric Beigbeder © Hannah Assouline

Selon Frédéric Beigbeder, la domination imminente des robots est une chance pour la littérature. Il publie un recueil de nouvelles.


D’emblée Frédéric redevenu Octave, le dandy, – 99 francs, vous vous souvenez ? – nous avertit : nous avons changé d’époque. Mais il a décidé de nous y replonger, glissant au passage à propos d’une Histoire sans prénom que: « un ventre plat, doré et duveteux peut être plus excitant qu’une paire de seins de quatre cents centimètres cubes chacun. » On sent qu’on va se régaler. Définitif. Essentialiste. Mais léger. Tout ce qu’on aime. Frédéric ne s’écrit toujours pas avec des accents graves, dit Éric Naulleau.

On connaissait l’expression écrire comme un pied, Beigbeder invente écrire avec les fesses d’une petite Anglaise – taper avec ses fesses sur le clavier, une jolie blonde rencontrée au bar de l’hôtel Claridge’s. Un paragraphe illisible qui vaut le détour, au premier chapitre qui n’en compte qu’un. Les plaisanteries les plus courtes… Portait-elle sa petite culotte de coton Dim se demandera-t-on au chapitre trois ? L’ancien pubard, qui en 1994 n’hésita pas à placer à l’arrière des bus l’affiche accidentogène de la top tchèque Eva Herzigova, égérie de Wonder Bra, disant « Regardez-moi dans les yeux… j’ai dit les yeux », et boum ! n’hésite pas à faire du placement de produit, après tout Michel-Ange n’avait-il pas lui aussi un mécène : le pape Jules II. Une histoire sans prénom a été publiée dans la NRF de chez Gallimard en 2016 sous le titre moins bon parce que trop pauvre, trop terre à terre. Une histoire sans importance.

La littérature : dernier rempart contre l’IA

Avec Ardisson, Séguéla, Beigbeder a ringardisé les aphorismes au profit des punchline. Ibiza a beaucoup changé, tout est dit dans le titre du recueil qui reprend celui d’une des nouvelles qu’on trouve page 145, déjà publiée dans le magazine de mode masculine ICON lancé en 2024. Tiens ! C’est une idée, je vais leur proposer : Trois Singapore Slings au bar du Ritz, la nouvelle que j’ai écrite cet été.

« À part le ciel bleu comme une piscine de David Hockney, tout a changé. » Il faut dire que nous sommes en plein Covid. Même si en 2020 on ignorait l’existence des coronavirus. Corona « était seulement le nom de la fille qui chantait This is the rhythm of the night. » « Je crois que je préférerais avoir tort avec Bret Easton Ellis que raison avec Emmanuel Carrère » conclut-il. C’est qu’il y a quelque chose du White de ce cher Bret Easton Ellis dans Ibiza a beaucoup changé, le livre.

Avec La France contre les robots, on entre dans le dur, le sérieux, on se mesure à Bernanos. « La France, pays littéraire par excellence, peut incarner la résistance aux entreprises américaines de décervelage. Le monde sera sauvé par quelques lecteurs de Baudelaire dans des caves. »

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L’IA c’est « le contraire de l’imprévisible : toujours l’image, le son ou le mot le plus attendu. » « La capacité de compréhension humaine décroît à mesure que les gens cessent de lire des livres pour scroller un flux continu de conneries choisies par des algorithmes. » « La littérature est le dernier rempart contre les robots de type ChatGPT. Réjouissons-nous de cette situation nouvelle : la littérature trouve enfin une justification politique (autre que la joie de se contempler le nombril) pour faire face aux textes pondus par des logiciels de probabilités. Les livres d’humains curieux, sensibles, drôles, qui voyagent, lisent, flânent et se souviennent sont la dernière preuve de notre humanité. Écrire quand on est un humain et non un algorithme, c’est être imprévisible, sexuel, incorrect, le contraire du remâché. Ce qui manque aux machines (elles le savent et vont bientôt nous détester pour ça), c’est un cœur. Ce truc qui saigne est irremplaçable, et c’est le porteur de stent qui vous le dit. La domination imminente des robots est une chance pour la littérature humaine. »

L’obsession du contrôle s’est aujourd’hui répandue avec la « démocratisation », sous le Covid, du QR code. Mais déjà, à propos de la résistance à la prise systématique des empreintes digitales, Bernanos nous rappelait que « ce n’étaient pas les doigts que le petit bourgeois français, l’immortel La Brige de Courteline, craignait de salir, c’était sa dignité, c’était son âme » ajoutant page suivante que le jour n’était pas loin peut-être « où il semblera aussi naturel de laisser notre clef dans la serrure, afin que la police puisse entrer chez nous nuit et jour, que d’ouvrir notre portefeuille sur réquisition » et pourquoi pas une marque extérieure à la joue ou à la fesse, pour faciliter les contrôles, comme le bétail !

Comment classer les nouvelles d’un recueil ?

Reprendre le combat de Bernanos parce que « nous disposons d’une occasion historique de montrer au monde entier que l’avenir de l’homme, c’est… le Français. »

Quand Frédéric Beigbeder a commencé à agencer son recueil de nouvelles, il lui a fallu rechercher dans ses tiroirs, trouver une cohérence entre ses textes et en écrire d’autres, près d’une dizaine. Somerset Maugham dit que : « une des principales difficultés pour un auteur qui veut rassembler dans un volume un certain nombre de récits tient au choix du classement », dans le but d’en faciliter la lecture. Comme au BHV, il y a de tout dans ce Beigbeder. Des histoires courtes avec une chute mais aussi des textes, – depuis Virginia Woolf, on sait qu’une nouvelle peut être un texte sans nécessairement de chute –, mais aussi, des libelle, épigramme, factum, sotie. Le retour de notre Octave Parango des années 1990 sert de fil rouge à ce qui s’apparente de temps en temps à un essai. « Un pays dirigé par un bon élève qui n’a jamais fait la fête de sa vie. Macron est tellement fayot qu’il a épousé sa prof. Depuis neuf mois, il a détruit un mode de vie qui faisait vivre des millions de travailleurs, d’artistes, de disc-jockeys, de barmen, et aidait d’autres millions de citoyens à supporter leur quotidien. » (La nouvelle traversée de Paris.)

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La jeune fille assise à la table voisine de la terrasse ensoleillée du P’tit bistrot, me voyant lire, souligner, corner les pages et noter à l’aide d’un crayon à papier sur le dos de la page jointe par l’éditeur Albin Michel, tout en mangeant mon steak tartare-frites-salade, s’enquit de savoir ce que je faisais. « Vous connaissez Beigbeder », lui dis-je en montrant la couverture du livre où une image représentait Beigbeder habillé debout au fond de la piscine. Elle tapa le nom sur son smartphone et s’esclaffa en apercevant sa photo. « Ah ! c’est lui. » « Quel salaud ce vieux vicieux. » #Metoo était passé par là. Mais elle le confondait avec Octave. « C’est un has-been. Il ne connaît rien de notre époque. Il veut nous donner des leçons. » En fait, la plupart de ces nouvelles nous ramènent aux années 1990, mais il en parle depuis aujourd’hui. La décennie dorée, golden nineties (1989-2001), dernier instant d’humanité avant le World Wide Web, mais surtout avant le 11 septembre aurait dû préciser celui qui a écrit Windows on the world en 2003. Je prépare une chronique de ce livre pour Causeur. « Il devrait écrire un roman pas des nouvelles. » Sans comprendre ce qu’elle voulait dire par là, je lui dis que justement, j’avais moi-même écrit un roman qui se passait en 1995, juste avant le turning point technologique. À la différence qu’il était écrit du point de vue de 1995, celui des personnages. L’Américaine se passe durant Noël 1995 après la vague d’attentats islamistes et pendant la grève des transports publics qui contraint les deux protagonistes à prendre le bateau-mouche pour aller travailler. Ce jour-là, le narrateur ne retrouve pas Télesphore, son compagnon de voyage habituel ; un jeune type qui prie saint Antoine de Padoue pour que sa Natalia, exilée en Amérique pour finir sa thèse, revienne, et qui a été en partie exaucé quand le saint facétieux lui a fourgué une Américaine pure beurre de cacahouète, à l’arrêt du bus 42 de Carrefour Auteuil. Alison, aussi blonde que Natalia est brune. Je lui raconte le synopsis du premier tiers de l’histoire. Elle me dit que ça a l’air vraiment intéressant sauf que sa génération ne lit plus ce genre de romance mais des thrillers. Elle regarde encore le livre. « En plus, 19,90, n’importe quoi ! Vingt balles, oui ! » Sans imaginer que l’éditeur avait sans doute inscrit 19,90 € en hommage à 99 francs, même si ça fait un peu plus de 130 francs.

L’homme remplacé par les femmes (Le dernier homme, page 200) et bientôt par les machines.

Voilà où nous en sommes, mon cher Frédéric. Certes tu t’es mis au vert, à Hendaye, mais de grâce, ne cherche pas à adopter la doxa verte des millennials extinctionnistes. Toi-même ferais semblant d’y croire, dirais-tu lucide à la jeune fille. En fait tu n’aimes que Lara Micheli, ta dernière épouse, qui t’a débarrassé de toutes les autres. Ce ne serait pas une idée récupérée dans Puta madre de notre ami Patrick Besson, ça ?

On a tous cru à ton look christique mais tu déclares désormais que tu aimerais qu’on dise que tu as été le Karl Marx de l’IA… N’oublie pas que tous les régimes qui se sont inspirés du célèbre barbu ont été, et c’est un euphémisme, criminels et liberticides. Si tu es devenu marxiste, c’est peut-être tendance Groucho, comme on disait, non pas à l’époque, mais avant, et que tu cites page 197 dans Octave in Paris.

224 pages

Ibiza a beaucoup changé

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L'Américaine

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Chronique d’une vertu intermittente

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Le journaliste Ivan Rioufol © Hannah Assouline

Parce qu’il s’est retrouvé à une remise de prix à proximité du sulfureux Gabriel Matzneff, Ivan Rioufol est attaqué par les médias de gauche. Notre chroniqueur peste contre ces dénonciations tardives et ce tri des scandales.


La dénonciation à retardement de la pédocriminalité révèle, chez les épurateurs d’arrière-pensées, des vocations d’inquisiteurs à cartes de presse. Voici le mail reçu, jeudi dernier, d’un journaliste, Simon Blin : « Cher Monsieur, Je suis journaliste à Libération et je m’intéresse à la soirée qui s’est tenue à la brasserie Lipp cette semaine pour la remise du prix Cazes. J’aimerais comprendre la présence de Gabriel Matzneff, à vos côtés notamment. Serait-il possible d’en discuter ? Cordialement ». Ma réponse : « Cher Monsieur, Je me suis en effet rendu au prix Cazes mardi 14 avril. Il y avait parmi les invités Gabriel Matzneff. Je lui ai demandé où en étaient ses affaires judiciaires. Il m’a annoncé qu’il avait bénéficié d’un classement sans suite, qu’il n’avait jamais vu de juge, que sa correspondance lui avait été rendue. Je lui ai demandé s’il avait eu des contacts directs ou indirects avec Vanessa Springora; il m’a répondu que non. Voilà pour la courte conversation. Concernant ses pratiques pédophiles, étalées dans ses livres, elles étaient dénoncées dans les années 90 par le Figaro (j’y fus rédacteur en chef aux « Info Géné »), tandis que Libération les défendaient. Je ne vous apprends rien j’imagine. Cordialement ». 

A lire du même auteur: Liberté, égalité, susceptibilité

En complément de l’article publié dès lors sur le site du journal, l’émission Quotidien, de Yann Barthès, a cité les noms d’invités (dont votre serviteur) dans le but de les rendre, par leur présence, complices d’acquiescement à la pédophilie. Mais ces zélés délateurs maintiennent l’omerta sur le nombre et l’identité des animateurs du périscolaire public qui ont, notamment à Paris depuis des années, violé des centaines d’enfants. Seules les turpitudes dans l’enseignement catholique sont dévoilées. Pour ma part, j’avais initié et publié en 2000, au Figaro, une série d’enquêtes de Laurence Beneux et Christophe Doré sur les réseaux pédophiles internationaux, dans l’indifférence de Libération qui défendait naguère, avec Matzneff, les relations sexuelles entre adultes et enfants.

En fait, rien n’est plus lâche que la seule traque médiatique d’un écrivain de 90 ans, ruiné, esseulé et malade, poursuivi jusque dans ses rares apparitions publiques après avoir été applaudi par l’intelligentsia de Saint-Germain-des-Prés1 pour ses goûts sexuels pour« les moins de seize ans », titre d’un de ses livres à succès. Cette chasse à l’homme à terre illustre l’attrait persistant de la gauche pour la volte-face, la meute lyncheuse, la loi des suspects. Le scandale Matzneff, qui n’aura pas de réponse pénale pour cause de prescription, tient du pharisaïsme : il fait oublier les compromissions morales du « progressisme » faussement vertueux. 

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Ces indignations de façade contre la pédocriminalité sont aussi hypocrites que les soudains élans de la gauche pour la liberté d’expression, exigée pour critiquer Israël dans sa guerre contre l’islamisme judéophobe ; une spécialité de LFI partagée par la Macronie. Il est certes exact que le projet de loi Yadan, visant à « lutter contre les formes renouvelées de l’antisémitisme », porte des contraintes qui entraveraient les opinions, même détestables, contre l’Etat juif. Toutefois cette gauche redevient vite liberticide, et le bloc central avec elle, dès qu’il s’agit d’interdire CNews ou de mettre X sous surveillance. 

Ces combats pour un libre antisionisme sont aussi insincères que l’intransigeance lacunaire contre la pédocriminalité. Dans les deux cas, la gauche choisit ses cibles.

La révolution des oubliés

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  1. Laurence Beneux, Pédocriminalité, l’hypocrisie française, Cherche Midi (2026) ↩︎

Au Premier mai, fais ce qu’il te plaît!

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DR.

Les libéraux le répètent à l’envi : la Fête du travail du 1er mai est un anachronisme. Et pourtant, au moment de trancher, le gouvernement recule, comme toujours: seuls les boulangers et les fleuristes indépendants seront autorisés à travailler cette année. De leur côté, les syndicats craignent que toute dérogation n’en appelle d’autres dans d’autres secteurs. Quant à la gauche, elle dénonce avec vigueur, sur toutes les tribunes et sur tous les plateaux, que le 1er mai n’est pas un jour « donné », mais un jour « arraché » par les travailleurs au capital, feignant encore d’y croire vraiment.


Alors que la proposition de loi soutenue par le gouvernement d’élargir le travail le 1er mai avait créé une levée de boucliers dans les rangs de la gauche, l’obligeant à mettre en pause son examen, ce dernier a trouvé la parade : il autorise uniquement les boulangeries et les fleuristes artisanaux à ouvrir et à faire travailler leurs salariés sur la base du volontariat, en ce jour habituellement férié et chômé. La boîte de Pandore est-elle ouverte ?

Il n’y a pas de plus habile cheval de Troie. Depuis des années, le gouvernement cherche à pénétrer dans la cité imprenable des jours fériés et s’est toujours heurté à des remparts infranchissables. Qui ne se souvient pas de François Bayrou, alors Premier ministre, l’air faussement grave, expliquant urbi et orbi qu’il était du devoir des Français de faire « un effort » pour contribuer au redressement de la France en supprimant deux jours fériés : le 8-Mai et le lundi de Pâques. Son propos avait provoqué des remous et fut perçu comme punitif. Il avait dû, hélas, reculer. 

Grande largesse de cœur

Cette fois-ci, le gouvernement a réussi un magnifique tour de passe-passe. Dans son grand cheval en bois, harnaché d’or, il y a caché les fleuristes et les boulangers artisanaux, autorisés à faire travailler leurs salariés lors du 1er mai, Fête du travail, sur la base du volontariat et payés double. Cette grande largesse de cœur de nos chères ouailles ministérielles, prétendant jouer aux aumôniers d’un peuple français souffrant et incapable de vivre décemment, pourrait presque nous faire croire aux discours de ces âmes charitables. Ils peuvent compter, en tout cas, lors de leur procession, sur un large cortège de prêtres libéraux, largement acquis à la cause: « libérons le travail de cette France qui souffre », entend-on partout. Au XVIIIe siècle déjà, l’abbé de Saint-Pierre, dans son écrit intitulé Liberté aux pauvres de travailler les dimanches après-midi, considérait que l’interdiction stricte du travail dominical constituait une perte de revenus considérable pour les familles pauvres: « Ce serait une grande charité et une bonne œuvre, plus agréable à Dieu qu’une pure cérémonie, que de donner aux pauvres familles le moyen de subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs enfants, par sept ou huit heures de travail, et les moyens de s’instruire eux et leurs enfants à l’église, durant trois ou quatre heures du matin ». 

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Mais sous cette commisération de façade et cet acte de bienfaisance, se cache aussi une philosophie moins reluisante: celle de l’individualisme libéral. En considérant chaque individu comme indépendant par nature et n’ayant de compte à rendre qu’à lui-même dès lors qu’il ne nuit pas à autrui, chacun peut alors exercer librement le choix de travailler, y compris les jours fériés. Au nom de quoi m’interdirait-on d’user librement de mon temps, de mon corps, de mon choix, et de mon argent? « C’est vrai dans certaines limites parce que sinon on est dans un système totalitaire. Mais à partir de quel moment l’usage que je veux faire de mon corps, de mon temps, de mon argent va détruire la vie commune? », interroge le philosophe Jean-Claude Michéa. 

Populicide

Pour les libéraux, cette question n’a aucune importance. Ils ne se la posent d’ailleurs jamais. Pour eux, les jours fériés sont simplement une entrave à la compétitivité, un archaïsme insupportable dans une époque où l’économie de marché fait la loi. Leur seul credo est : « individu, liberté, marché ». Cette cécité de la pensée et cette courte vue sont les œillères de tous les libéraux. « L’idéal libéral de la liberté » se résume « à une soumission aux forces impersonnelles du marché » pour reprendre les propos du néolibéral Friedrich Hayek dans La Route de la servitude. En réalité, il s’agit d’offrir à court terme un prétendu supplément de pouvoir d’achat pour mieux imposer la dynamique de l’économie de marché à la totalité de l’existence. Contrairement aux sociétés passées où l’économie était immergée dans les religions sociales (coutumes, traditions), le marché moderne s’est désencastré de la société et a pu imposer ses lois. Mais ce mouvement n’est pas une libération mais une destruction sociale entière. « Notre thèse est que l’idée d’un marché s’ajustant lui-même impliquait une utopie radicale. Une telle institution ne pourrait exister de façon suivie sans anéantir la substance naturelle de la société, sans détruire physiquement l’homme et sans transformer son milieu en désert », alertait l’économiste Karl Polanyi dans son brillant ouvrage La Grande Transformation. 

Ainsi ce qui s’apparente au départ à un gain de pouvoir d’achat et au libre-choix de travailler lors des jours fériés deviendra progressivement une perte de liberté effective, une perte d’argent et un accroissement de l’isolement. Tout le tissu social qui fonde la société s’en trouve chamboulé ; tous les rythmes collectifs s’en trouvent désynchronisés. Plus grand monde pour faire garder son enfant ; plus grand monde pour organiser les préparatifs d’un mariage ; plus grand monde pour participer à toutes les activités associatives et sportives. Il faudra en retour confier ses enfants ou organiser les préparatifs d’une fête non plus grâce au soutien de son voisinage ou de sa communauté, mais bien par l’intermédiaire de multiples services payants. Sans compter que ce qui était un travail payé double deviendra à terme un travail payé simple, où dimanche deviendra peu à peu « manchedi » pour reprendre Jean-Claude Michéa. C’est la vie hors pouvoir d’achat qui se réduit alors comme peau de chagrin. 

Mémoricide

En 1839, le philosophe Pierre-Joseph Proudhon publia un livre intitulé  De la célébration du dimanche. Son propos consistait à analyser pourquoi l’instauration du Sabbat chez les juifs par Moïse, exposée dans le Décalogue – ou celle de la « fériation du dimanche » comme il l’appellechez les chrétiens – constituait un élément indispensable de la cohésion sociale et nationale : « comment le Sabbat devint-il, dans la pensée de Moïse, le pivot et le signe de ralliement de la société juive ? » s’interroge-t-il. « Ce qu’il désirait créer dans son peuple, c’était une communion d’amour et de foi, une fusion des intelligences et des cœurs, si je puis ainsi dire ; c’était ce lien invisible, plus fort que tous les intérêts matériels, qui forment entre les âmes l’amour de la même patrie, le culte du même Dieu, les mêmes conditions de bonheur domestique, les solidarités des destinées ; les mêmes souvenirs, les mêmes espérances. Il voulait, en un mot, non pas une agglomération d’individus, mais une société vraiment fraternelle. »

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Nos libéraux, ayant subi une véritable vivisection de la mémoire collective, ne voient même pas que la suppression des jours fériés constitue une ablation de leur histoire. Ces jours ne sont pas seulement un frein au travail mais constituent un lien à notre passé, à nos ancêtres, à notre histoire et à nos origines communes. S’en défaire au nom du sacro-saint travail libéré constitue une attaque contre tout ce que nous sommes, réduisant chaque être à une monade isolée et écervelée ; condamnée à errer dans les marécages d’un nihilisme mortifère. Un homme sans Histoire, sans trace, hors-sol est un homme mort. Et comment ne pas voir qu’en supprimant toute la charge symbolique et historique des jours fériés par la possibilité de travailler viendra un jour où chaque Français, ayant perdu toute mémoire, pourra se voir imposer de travailler librement et volontairement y compris le jour de Noël ? De belles étrennes des orphelins en perspective pour reprendre le titre d’un des poèmes d’Arthur Rimbaud. Il serait grand temps et urgent qu’au lieu de déclamer benoîtement les Tables de la loi venues du Mont-Pèlerin, lieu de réunion des néolibéraux dès 1947, les libéraux se rappellent aussi que du Mont Sinaï, on déclara : « Tu travailleras six jours, et tu feras tout ton ouvrage. Mais le septième jour est le jour du repos de l’Éternel, ton Dieu : tu ne feras aucun ouvrage… »

Socialicide

Mais que l’on n’aille pas croire que les colères feintes de la gauche soient aussi philosophiquement cohérentes. Ce sont ces mêmes hommes et femmes qui éructent aujourd’hui contre la mise à mort des jours fériés qui sont prêts demain à étendre le plus loin possible tous les droits individuels permettant au marché de fracturer et d’atomiser la société. Autant dire de futurs permis de construire au libéralisme pour mieux reformater le monde à son image…

Car, à tous ceux à gauche qui poussent des cris d’orfraie et s’enflamment à chaque fois que l’on touche « au travail », n’oublions jamais que c’est cette même gauche française qui participa à la libération internationale des capitaux. Le fameux et embarrassant consensus de Paris décidé dans les années 1980 —de Camdessus à Jacques Delors en passant par Chavranski— sous la férule de tous les mitterrandiens patentés. Prenant cause et fait pour le libéralisme économique, il ne restait qu’à la gauche la défense des droits sociétaux ; un libéralisme culturel à rebours de toute la France populaire et des mouvements socialistes originels d’antan. Il est aujourd’hui clair que sa « défense » de la Fête du travail n’est plus qu’une posture électorale qui ne trompe d’ailleurs personne. La gauche a viré sa cuti. Elle est aujourd’hui plus à son aise quand il s’agit de promouvoir « la Nouvelle France » ou d’organiser la prochaine marche des fiertés LGBTQIA+. 

Juste une déception

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© Manuel Moutier / Gaumont

Reconstitution luxueuse des années 80 vécues par une famille de la classe moyenne de banlieue parisienne, le film d’Olivier Nakache et Éric Toledano (Intouchables, 2011) ne raconte rien d’intéressant. Ras le bol des films « doudou »!


La nostalgie ne fait pas un film. Et encore moins un bon film. Si ce retour vers le passé a été salué comme réjouissant, il s’avère surtout plombant. Se réfugier derrière une bande-son des années 80 et une accumulation de souvenirs d’enfance ne suffit pas à faire du cinéma. Là où certains critiques s’attendrissent devant la prétendue « chronique émouvante » de la France des années François Mitterrand, il n’y a qu’un empilement paresseux de clichés mille fois recyclés : l’ado qui tombe amoureux pour la première fois, le grand frère rockeur un peu rebelle, des parents dépassés, incapables de se parler sans se disputer, et bien sûr les premières transgressions… Rien ne surprend, et rien ne dépasse le stade du Polaroïd aux couleurs rétro. « In Between Days » de The Cure, « Sailing » de Christopher Cross ou encore « Just an Illusion » d’Imagination — qui donne son titre au film — ont beau saturer la bande-son, rien n’y fait : on s’ennuie ferme. Les plans s’étirent, les scènes s’enlisent.

Film « doudou »

Et pour combler le vide, le film « doudou » en rajoute toujours un peu plus : Camille Cottin se trémousse dans tous les sens dans le salon sur « I’m So Excited », comme pour injecter artificiellement de l’énergie là où le récit en manque cruellement. Quant aux dialogues, ils peinent à exister : d’une platitude confondante, ils laissent les scènes dériver, incapables de leur insuffler le moindre élan. Là où l’on attendrait de l’exaltation, ne subsiste qu’une forme d’exaspération. Tout se passe comme si le simple fait d’évoquer une époque suffisait à captiver. Mais non : sans écriture forte, sans point de vue, il ne reste qu’un film assez vide qui avance péniblement. On enfile les perles : Louis Garrel, père au chômage et à l’autorité inexistante — Mai 68 oblige — fait face à une mère, Camille Cottin, qui se met à l’informatique pour s’émanciper de ses casseroles et de son rôle de secrétaire servant le café à des patrons misogynes. Le gardien, Pierre Lottin, est la caricature du beauf tout droit sorti de Cabu, à la fois serviable et lourdement dragueur… Et puis il y a les ados prépubères, occupés à élaborer des stratagèmes pour louer en douce un porno au vidéoclub du quartier. Sans parler de la famille catholique tradi du coin, réduite à une galerie de clichés : un pater familias coincé et autoritaire, teinté d’un antisémitisme latent. Que de subtilité !

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Catalogue de références eighties

Quant aux références culturelles, elles s’enchaînent comme dans un catalogue, voire tournent en boucle. L’évocation du célèbre jeu radiophonique « La valise RTL », qui récompensait les auditeurs capables de réciter le montant de la cagnotte, revient de manière insistante: le père, ne parvenant pas à retrouver un emploi, en vient à miser sur la chance pour s’en sortir. À cela s’ajoutent les cassettes VHS empruntées au vidéoclub, la chaîne hi-fi et toute la panoplie d’objets d’époque… qui défile sans jamais dépasser le simple clin d’œil. Ici, on recycle plus qu’on ne crée. On ne revisite pas les années 80, on les consomme.

Et en toile de fond se télescopent la crise économique, avec son cortège de cadres au chômage, et l’irruption sur la scène médiatique de SOS Racisme, dont la petite main jaune « Touche pas à mon pote » s’affiche partout, épinglée sur les vestes en jean et les blousons Chevignon des jeunes, avec en point d’orgue le concert gratuit de 1985 place de la Concorde, organisé par l’association, où le discours de son président, Harlem Désir, cède la place à Jean-Louis Aubert, figure du groupe Téléphone, pour le tube à succès « Un autre monde ». Toute une époque. Toute une jeunesse bercée par les « lendemains qui chantent » d’une idéologie multiculturaliste érigée en idéal, dont on mesure aujourd’hui les illusions. Libre alors au spectateur de voir ce que le film élude : un antiracisme érigé en caution morale, permettant à la gauche mitterrandienne de faire oublier la débâcle économique et de déstabiliser la droite pendant des années, jusqu’à la récupération d’un mouvement de jeunesse au service de la réélection de tonton en 1988.

Olivier Nakache et Éric Toledano ont voulu mettre en scène, et surtout en musique, leurs souvenirs d’enfance dans la France des années 1980. Mais ils ne font que tomber dans l’écueil stérile d’une nostalgie idéalisée à tout prix. Le film fait en réalité l’impasse sur les deux phénomènes sous-jacents de cette période : la crise économique et l’antiracisme. Il ne s’en saisit pas réellement : cela n’intéresse manifestement pas les réalisateurs. Comme si regarder dans le rétroviseur suffisait à faire du cinéma. Pari manqué. Ici, le moteur tourne à vide. Juste une illusion, en somme. Et le spectateur, lui, déchante.

1h56

Sois sage, ô ma rousseur, et tiens-toi plus tranquille

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Nu allongé, Jean-Jacques Henner (1829-1905). DR.

Quelle mouche (rouge) a piqué notre chroniqueur ? Nous savions déjà, grâce à Flaubert et à son Dictionnaire des idées reçues, que les blondes sont « plus chaudes que les brunes » — et réciproquement. Mais les rousses — et les roux ? Valent-ils la peine de leur consacrer un livre savant ? Oui, apparemment.


Monsieur Tout-le-monde ne sait des roux que ce que les idées reçues trimballent de clichés. Leur taux de phéomélanine, supérieur à celui des autres couleurs de poil, leur confère une odeur vaguement soufrée qui peut être tenace. Et puis ? Et puis c’est tout.

Couleur diabolique

Les profs de Français qui ont des Lettres (ils sont de moins en moins nombreux) se rappellent l’avertissement ironique de Montesquieu : « On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux, qui, chez les Égyptiens, les meilleurs philosophes du monde, étaient d’une si grande conséquence, qu’ils faisaient mourir tous les hommes roux qui leur tombaient entre les mains. » Et ils n’ignorent pas, bien sûr, que Renard, le goupil, révèle par la couleur fauve de sa fourrure ses instincts de prédateur et ses mauvais penchants…

Quant aux chats roux, n’ont-ils pas eu commerce avec le Diable pour se roussir ainsi le poil ?

D’ailleurs, sachez-le : Judas était roux, et Mordred, « bâtard conçu pendant les règles » (si, c’est de là, disent les érudits de carton-pâte, que viennent les taches de rousseur des roux), comme disent les Cosaques Zaporogues d’Apollinaire, meurtrier de son père Arthur, l’aurait été également, tout légendaires qu’ils soient l’un et l’autre…

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Mais voilà : Adam et Eve (ou Lilith, en tout cas, voir ci-dessous celle de John Collier en 1889), étaient roux. À l’image de Dieu ? Dieu serait un « rousseau » (ainsi appelait-on les rouquins autrefois). Et Jean-Jacques est son prophète… Et le David de Michel-Ange l’était aussi. Et l’empereur Barberousse…

Le roux est ambigu — ou tout au moins ambivalent. Pas étonnant que l’on ait jadis choisi Kirk Douglas, un blond ardent (du verbe ardre, qui signifie brûler), pour interpréter Ulysse, héros aux mille ruses, trousseur de chlamydes et féroce guerrier. Un roux parfait, dans toute sa complexité.

Et Balzac, qui a accouché dans son œuvre d’une longue théorie des roux, a conféré cette couleur à Vautrin, le truand destiné à devenir chef de la Sûreté.

Pourvu qu’elle soit rousse

Karin Ueltschi, professeur de langue et de littérature médiévales à l’université de Reims, est une érudite qui sait écrire — l’espèce en est fort menacée, depuis que les facs se sont laissé envahir par les théoriciens du genre, les sociologues, les pédadémagogues et les didactichiens (de garde). Prédisons-lui quelques jalousies recuites, quelques rancœurs tenaces. Des universitaires qui font de leurs recherches des ouvrages attrayants ne sont pas légion.

A lire aussi, du même auteur: Comprendre le gauchisme, de Nicolas Le Bault: indispensable !

Sur les roux, j’avais lu il y a trente ans, quand je travaillais pour la collection Découvertes chez Gallimard, le petit livre écrit par Xavier Fauche — oui, celui qui a mis sa plume au service de Morris après la mort de Goscinny pour perpétuer Lucky Luke. C’était joliment illustré, comme toujours dans cette collection. J’y avais découvert le Nu allongé de Jean-Jacques Henner, le peintre des rousses. Karin Ueltschi lui a préféré, en couverture, la Jeune fille à la colombe de Greuze. La rousseur alliée à la pureté prétendue — tout un programme.

À partir du XIXe siècle, qui marque le début de la réhabilitation des rouquins, les peintres déclinent la rousseur sur toute la gamme, du blond vénitien des pré-raphaélites jusqu’à la blondeur suspecte de Marie-Madeleine : cette teinte (naturelle ou provoquée) fut de tout temps un gage de sensualité suave et d’érotisme débridé. À bon entendeur… Alors, aimons les roux et les rousses. Et pour les séduire, offrons-leur ce joli livre érudit et plaisant.

Karin Ueltschi, Histoire des roux et de la rousseur, Imago, mars 2026, 238 p.

Et toujours : Xavier Fauche, Roux et rousses : un éclat très particulier, Gallimard, 1997, 96 p., chez les soldeurs.

Roux et rousses : Un éclat très particulier

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En cette matinée grisante…

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Victor Lanoux, Guy Bedos, Jean Rochefort, Claude Brasseur © SIPA

Monsieur Nostalgie célèbre les 50 ans d’Un éléphant, ça trompe énormément, film de Yves Robert sorti en 1976. Borne temporelle au charme irrésistible et signe d’une qualité France indépassable.


Le charme opérera-t-il, une fois encore ? Les multi-visionnages n’ont-ils pas altéré cette douce déambulation dans une France bourgeoise et adultérine, cette société totalement engloutie, presque inaudible, pour les générations des crises successives ? A force de le voir et de le revoir, n’y décèle-t-on pas des facilités, des afféteries, une sorte de classicisme un peu fatigué par le poids des années, cinquante ans déjà, une forme de voyeurisme cajoleur dont l’innocuité sociale nous tombe des mains ? Nous avons grandi. Le monde a changé. Il s’est durci. Les échappatoires sont aujourd’hui interdites. Rira-t-on encore du machisme dépoitraillé de Bouly ou de l’hypocondrie de Simon ? Cette comédie sur l’amitié masculine n’a-t-elle pas simplement fait son temps ? A ranger au rayon des souvenirs et des plaques émaillées, du serpent monétaire européen et de Panatta en polo Fila victorieux à Roland-Garros. Nous connaissons trop cette ritournelle pour y croire, pour se faire piéger encore, pour donner du crédit à quatre hommes dans la tourmente des relations extraconjugales.

Mais la chair est faible et la mémoire hypersensible, vive, elle se met en branle instantanément ; ce film n’a rien perdu de son charme suranné et de ses cabrioles sémantiques, il est confit, mariné dans ce qui fait le suc de notre nation, une distance joyeuse, des fêlures à bas bruit, des accommodements déraisonnables, la farce des éconduits, le compagnonnage brinquebalant à l’heure des premières palpitations du cœur, dans cette zone grise où la jeunesse s’éloigne et la vieillesse s’approche, dans cet entre-deux sentimental et courtois où la vision d’une jeune femme en robe rouge embrase votre conscience. Dès le générique sobre de la Gaumont à l’écran, la mécanique fluide déroule son ruban du bonheur. Tout coule, tout passe. Une autre société est possible. Et pourtant, depuis l’été 1976, rien ne va plus en France, Françoise Giroud a hérité du secrétariat d’État à la culture et Jacques Médecin celui du tourisme. La Simca 1307/1308 a été élue voiture de l’année et Bernard Pivot a invité la mère Denis à Apostrophes pour son émission consacrée au charme et à la colère de la province. Heureusement que Guichard, Ponia et Lecanuet sont ministres d’État et tiennent la baraque. Il y a quelques lueurs d’espoir, Mort Shuman chante Papa-Tango-Charlie et Celentano vient de sortir son album Svalutation. Adèle Blanc-Sec s’installe dans la BD avec un deuxième opus et Grainville préempte le Goncourt deux ans avant Modiano alors qu’il est deux ans plus jeune. Tout sera balayé par l’irruption d’Étienne Dorsay (Jean Rochefort) en peignoir rayé, bleu et rouge, sur une corniche haussmannienne. Indiscutablement, ce chef du bureau d’information, mari patriote et fidèle, phraseur et maladroit, cavalier fantasque et fonctionnaire pensif, va bouleverser notre rapport aux femmes et à la drague. Tous les adolescents de France rêveront de dire un jour à une demoiselle: « Ce soir au Récamier, rue Récamier » ou à un partenaire de tennis : « Tu lobbes trop court ». Un éléphant fera désormais partie de notre éducation. Son onde dure encore.

La sérénade de Cosma en toile de fond et un Paris à mi-chemin entre les murs gris et une R12 orange discomobile. Comme Étienne, nous nous sommes interrogés s’il fallait une martingale sur une veste Renoma et si Anny Duperey était sujette britannique. Elle est normande. Pourquoi ce film d’atmosphère et de bons mots nous trouble autant ? Parce qu’il est une compilation de l’esprit français dans un pays qui compte alors moins de 1 million de chômeurs. Parce que les hommes ont peu de certitudes et ont conservé un fond de camaraderie scout dans leur dérive nocturne. Parce que les femmes sont mordantes et équivoques. Parce que Lucien (Christophe Bourseiller) en duffle-coat camel prononce avec sérieux cette sentence imparable : « J’aime vos seins enfin surtout le gauche » et que Daniel (Claude Brasseur) conduit, entre autres, une AMC Pacer bicolore provenant du garage Jean-Charles.

Les tendresses de Zanzibar

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Photographie: le New York chatoyant d’Harry Gruyaert

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Manhattan, 1985 © Harry Gruyaert / Magnum Photos

C’est un superbe album que les éditions Atelier EXB font paraître, consacré aux photographies de New York du très grand Harry Gruyaert. On connaissait déjà l’œil nomade de ce photographe belge vivant à Paris, et qui a œuvré dans des pays fort divers, aussi bien le Maroc que l’Irlande ou encore l’Inde… Harry Gruyaert est revenu souvent à New York, pour en photographier la couleur urbaine si reconnaissable. Cet album propose des clichés pris sur la période allant principalement de 1982 à 2017. C’est surtout à Manhattan que Gruyaert s’est baladé, et un peu à Brooklyn dans les années 2000. Le résultat est là, éclatant, vibrant, haletant. La ville surgit de la lumière, une ville de New York criblée de lignes architecturales qui s’élancent vers le ciel, ramenant l’homme à sa juste proportion d’insecte. Gruyaert arrive à rendre, avec un parfait sens des équilibres, ou des déséquilibres plutôt, la modernité de New York.

Les commentaires de Cédric Klapisch

La bonne idée est d’avoir demandé au réalisateur Cédric Klapisch d’écrire la préface et les vignettes de cet album. Klapisch aime la photo, lui-même en fait, on peut voir son travail sur son site Internet. Son activité de photographe a fait l’objet de plusieurs expositions, notamment « Paris-New York » en 2014. Car Klapisch est lui aussi un amoureux de Big Apple. Comment ne pas l’être ? C’est une ville qui ne laisse personne indifférent. Depuis le milieu du XXe siècle, New York est devenue la capitale culturelle de la planète, rassemblant des artistes venus de tous horizons. J’aime à penser que c’est grâce au caractère particulier de New York que l’ironie du Pop Art a pu se développer outre-Atlantique. Et combien d’autres avant-gardes… Quantité d’expressions artistiques, et même le rap, qu’il ne faut pas négliger, sont nées dans cette ville. Pour ce qui est du domaine de la photographie, qui nous occupe ici, New York représente une pépinière essentielle. 

Manhattan, 1972 © Harry Gruyaert / Magnum Photos

New York, ville du chaos

Cédric Klapisch l’écrit : « Habiter New York, c’est faire l’expérience du chaos et de la diversité. » Ceci apparaît fort bien dans les photographies de Gruyaert : « En feuilletant les pages de ce livre, ajoute Klapisch, vous aurez la même sensation qu’en marchant dans une rue de New York. » Nous sommes bel et bien dans la « capitale mondiale du contraste… » Les images de Gruyaert illustrent cet état de fait, en montrant uniquement des scènes de rue. On a l’impression qu’il a laissé son appareil photo ouvert et qu’il a appuyé sur l’obturateur au hasard. D’où un désordre apparent qui, néanmoins, se recentre rapidement par la fascination qu’il inspire. On sent une âme, un être humain, derrière ces images « objectives » qui expriment en réalité un point de vue sur le monde. La solitude de la grande ville est montrée de manière implacable, comme si aucune relation entre les corps n’existait plus. Il y a un manque, qui crée un suspense, une angoisse, comme au cinéma, et qui trouble durablement celui qui feuillette cet album.

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New York, vestige d’un monde englouti

Je dois avouer que, moi aussi, je suis fasciné par New York. Parmi les artistes qui peuplent ma mythologie personnelle, beaucoup m’évoquent cette ville, comme Marcel Duchamp, à qui d’ailleurs le MoMA consacre actuellement, jusqu’au mois d’août, une rétrospective importante. Certains musiciens aussi me rappellent New York, comme John Lennon, New-Yorkais d’adoption. Dans les années 70, il a marqué cette ville de son empreinte minimaliste-conceptuelle, grâce à sa femme et égérie Yoko Ono. C’est Yoko Ono qui a incité Lennon à passer du statut d’ex-chanteur des Beatles à celui de compositeur quasi avant-gardiste. Une évolution remarquable, que New York, là aussi, a favorisée grandement, et dont on peut se rendre compte en écoutant les disques de Lennon composés en solo. En 1980, hélas, Lennon se fait assassiner par Mark Chapman, dans sa résidence du Dakota sur Central Park. Cet événement retentissant coïncida avec la fin d’une époque où chacun vivait en accéléré.

Manhattan, 1985 © Harry Gruyaert / Magnum Photos
Madison Avenue, 1985 © Harry Gruyaert / Magnum Photos

Une époque révolue

Harry Gruyaert a donc photographié le New York qui est sorti des années 70, un New York de la survie. Tout peut disparaître, mais au moins New York demeure. La ville qui ne dort jamais n’a pas cessé d’être ce bateau ivre rimbaldien aux couleurs criardes, choyé par les artistes. Par sa propension à générer des métaphores, New York symbolise la poésie moderne qui s’incarne dans la masse. Je citerai par exemple, de Rimbaud toujours, ce passage qui m’évoque une expérience personnelle de communion avec un New York fantasmé en « Poème » : « Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème / De la Mer, infusé d’astres, et lactescent, / Dévorant les azurs verts […] Où, teignant tout à coup les bleuités, délires / Et rythmes lents sous les rutilements du jour, / Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres, / Fermentent les rousseurs amères de l’amour ! » New York comme expérience rimbaldienne ? C’est à quoi nous amènent, si l’on veut, des photographies saturées de couleurs vives comme celles de Gruyaert.

À la fin de l’album de Gruyaert, il y a une série de clichés très beaux. Pris la nuit, entre chien et loup, ils semblent absorber l’ombre qui descend sur la ville, transformant celle-ci en une zone de civilisation désaffectée. Gruyaert associe ici la couleur, dont il est un maître incontesté, à cette ombre contagieuse qui couvre l’image d’un halo noir et mélancolique. Cette vision, parmi d’autres, restera dans l’esprit du lecteur, et fera sens pour lui, je crois. Dès qu’on touche à New York, ainsi que l’avait montré le philosophe Jean Baudrillard, on parle de notre futur, comme si photographier cette ville extraordinaire revenait à faire acte de prophétie, entre autres…

Harry Gruyaert, New York. Textes de Cédric Klapisch. Éd. Atelier EXB. 197 pages.

New York

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Jean Baudrillard, Amérique. Éd. Grasset, 1986. Réédité au Livre de Poche, collection « Biblio essais ». 125 pages.

Amérique

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La femme qui murmurait à l’oreille des animaux

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La romancière italienne établie en France Simonetta Greggio © Céline Nieszawer

Dans Le souffle de la forêt, Simonetta Greggio met ses pas dans ceux d’une biologiste polonaise méconnue et signe un livre de toute beauté sur l’importance du vivant


Sylvain Tesson n’a rien inventé. Dans les années 60, une femme partait vivre seule dans une petite maison sans eau ni électricité. Non pas aux abords du lac Baïkal mais à Bialowietza. Non pas six mois mais une vie. Son nom, Simona Kossak. De Simonetta à Simona, il n’y a qu’un pas. L’une est italienne, écrivaine, scénariste et productrice de radio. L’autre est polonaise, biologiste, zoologue et également femme de radio. Toutes deux ont en commun un amour immodéré de la nature. Simonetta en a fait l’éloge dans L’Ourse qui danse puis dans Un été en mer. Simona l’a prouvé pendant plus de cinquante ans. Née en 1943 à Cracovie dans une famille aisée, la jeune fille vit entourée d’animaux. Aux poupées qu’on lui offre, elle préfère écureuils, loirs et oiseaux. C’est auprès d’eux qu’elle trouve la tendresse et le réconfort dont ses parents se montrent avares. Dans la famille Kossak, il y a le père issu d’une famille illustre, la mère, redoutable, la sœur, d’une beauté à se damner, et Simona, le vilain petit canard. Le père meurt alors que Simona n’a que douze ans. La sœur est l’initiatrice de son plus grand chagrin d’amour. Mais Simona trouve « ailleurs, avec d’autres êtres, les créatures de la forêt, ses semblables, enfants des rivières et des bois » le courage de continuer. Ses ancêtres ont tous fait le choix des arts et des lettres, elle fait celui des sciences. Va à l’Université de biologie et sciences de la Terre de Cracovie. Soutient un mémoire sur les sons que produisent les poissons en fonction de la lumière. Recueille des animaux blessés. Le reste du temps, elle compulse des encyclopédies et visionne ad libitum les documentaires de la BBC. Ce qui l’intéresse, c’est la psychologie animale. Autrement dit l’éthologie. Sa théorie, même si elle récuse le mot, est que les animaux ont une psyché. Qu’ils éprouvent, comme nous, toute la gamme des sentiments humains. La peine, la douleur, la joie. « Elle parle d’émotions. De mémoire. De réciprocité. Elle s’adresse aux bêtes comme on parle aux enfants : doucement ». Dans sa petite maison au fond des bois, Simona héberge des chouettes, un merle, des souris, un lynx et même un homme. Lech partage sa passion des animaux. La nuit ils dorment avec, entre eux, une jeune femelle sanglier. Ils n’auront pas d’enfant. Leurs enfants ce sont les chiens, les chats, les renards, les rats et les autres. Tout « un peuple muet » auquel Simonetta, qui dédie son livre à sa chienne décédée, voue une véritable adoration. On l’aura compris Simona c’est elle. Une femme libre, anti-conventionnelle. Son livre est à son image. Vibrant, moderne, inclassable. Très loin de la biographie romancée traditionnelle. Tout près du roman. « Un roman du réel » qui fait entendre la voix d’une femme qui sa vie durant s’est battue pour la sauvegarde et la préservation de la nature et rappelle que « l’homme est inclus dans le cercle du vivant : (que) rien n’est plus ou moins important. (Que) Fleur, étoile, pierre ou être humain-nous sommes tous traversés par la même étincelle ». A ne pas perdre de vue.


208 pages

Le Souffle de la forêt: Sur les traces de Simona Kossak

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Danquin en Somme

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Suzanne Frantz, Jean-François Vasseur, Maguerite Marie Ducroquet, Alain David, Jacques Frantz et Jean-Claude Bouton. Avril 2026

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Mon regretté ami, le peintre Jean-François Danquin (1947-2015), aurait bien ri en me voyant arriver à la galerie Au bord de l’art, chemin de Halage, en bord de Somme, à Picquigny (Somme ; 1275 habitants) où une exposition lui est actuellement consacrée. (Dernier jour aujourd’hui dimanche.) Pêcheur invétéré et définitif, je me suis mis à contempler l’onde vert asperge (c’est de saison !) afin d’y voir sauter quelques ablettes, gardons et vandoises. La Sauvageonne, elle, a bien ri. « Tu ne penses qu’à ça, vieux Yak », sourit-elle alors que mon copain Jacques Frantz, ancien journaliste au Courrier picard et à L’Express, me fonçait dessus tel un bison aimanté par l’herbe tendre, afin de me serrer dans ses bras.

Après la très belle rétrospective organisée à la Maison de la culture d’Amiens, en janvier dernier, Alain David et Jean-François Vasseur, responsable de la galerie, avaient tenu à présenter le travail réalisé autour des artistes par Jean-François Danquin, ce en collaboration avec Marguerite-Marie Ducroquet, sa deuxième épouse. De nombreuses œuvres représentant des peintres régionaux et/ou créateurs mondialement connus (Francis Bacon, Andy Warhol, Jean Dubuffet, Gérard Titus-Carmel, etc.) étaient proposées. Le vernissage de l’événement était également l’occasion de présenter le livre collectif, sobrement intitulé danquin qui réunit des textes d’une vingtaine de ses amis et proches. Un bel hommage qui permet d’en savoir plus sur la personnalité, le parcours et les passions du créateur célébré.

A lire du même auteur: Je n’ai d’œufs que pour elle!

On lira notamment avec intérêt les beaux et émouvants récits écrits par ses amis Jacques-Frantz et Jean-Claude Bouton, ancien directeur de la communication au Conseil régional de Picardie, sous la présidence de Walter Amsallem, alors maire de Beauvais. « Passionné d’art et de peinture, tu m’as emmené aussi bien au Kunstmuseum de Bonn qu’à Rouen pour y acquérir une estampe de Masson », raconte Jean-Claude Bouton. « A la Région, tu as été à l’origine de nombreux événements parmi lesquels le festival Rock en Picardie. (N.D.L.R. : en compagnie de son comparse l’inoubliable Raymond Défossé.) Il ne te fallut pas moins de deux secrétaires pour t’aider à rassembler des tonnes d’archives sur ce qui bougeait en Picardie. » 

Une exposition et un ouvrage à découvrir sans tarder. (On peut se le procurer en passant chez l’éditeur ou en lui écrivant : Au bord de l’art, 170, chemin de Halage, 80310 Picquigny ; 101 p. ; 15 €.)